Notes d'Itinérances

19 septembre 2018

Portugal - Algarve (10/10). Liste des articles.

Portugal Algarve Tavira

 

Grândola (Alentejo), « vila morena » (1/10). Un poème de Zeca Afonso – Le signal de la Révolution des œillets de 1974

L’Algarve, des zones très contrastées (2/10). Des zones parallèles à la mer – Une région très ensoleillée transformée par le tourisme de masse

Le cap Saint-Vincent - Cabo de São Vicente (3/10). Un coin dans l’océan – Un appel à la découverte de « l’outre-mer »

Lagos, l’église Saint-Antoine et les talhas douradas (4/10). Lagos, le point de départ des conquêtes océanes – Une décoration spectaculaire à moindre coût

Silvès, la présence arabe en Algarve (5/10). Omeyyades, Abbassides, Almoravides, Almohades... puis un roi très chrétien

Elections locales 2017 (6/10). Un test national – Une alliance des partis de Gauche exceptionnelle aujourd’hui en Europe

Almancil, l’église de São Lourenço dos Matos et les azulejos (7/10). Un décor fastueux, bleu et blanc - Un programme iconographique sur les vertus chrétiennes

Faro, le « castelo » d’Estói (8/10). Une œuvre rococo tardive – Devenue hôtel de qualité

Tavira, ville du poète Álvarode Campos (9/10). Le poète futuriste du Portugal – Admirateur de Tommaso Marinetti et Walt Whitman

Liste des articles (10/10).

Sesmarias, Senlis, octobre 2017

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17 septembre 2018

Portugal - Algarve (9/10). Tavira, ville du poète Álvaro de Campos.

Le poète futuriste du Portugal – Admirateur de Tommaso Marinetti et Walt Whitman

 

Portugal Algarve Tavira Alvaro de Campos 1

Tavira est une jolie petite ville aux maisons blanches. Elle s’enorgueillit d’être la ville natale du poète Álvaro de Campos l’un de ceux qui, au début du XXesiècle, avec ses grandes « Odes », écrites entre 1914 et 1916, a été le chantre d’un modernisme qui révolutionna la littérature lusitanienne. Il était le contemporain d’Apollinaire, de Cendrars, de Larbaud, de Pessoa et de Marinetti.

« Álvarode Campos est né à Tavira, le 15 octobre 1890 (à 1 h 30 de l’après-midi, et c’est vrai, car l’horoscope fait pour cette heure-là tombe juste). Lui est, vous le savez, ingénieur naval (de Glasgow), mais il est maintenant à Lisbonne en inactivité. Alvaro de Campos est grand (1,75 m ; 2 cm de plus que moi), maigre et tend un peu à se voûter. Visage maigre (...) entre blanc et brun, vaguement de type judéo-portugais, cheveux lisses et normalement séparés sur le côté, monocle. (...) Il avait une éducation de base à l'école de lvaro de Campos, puis il a été envoyé à Escócia pour étudier l'ingénierie, d'abord mécanique et puis navale »[1].

Álvaro de Campos a beaucoup voyagé en transatlantique, surtout en Orient, ce dont il rend compte dans « Odes maritimes » et « Opiarium ». Il avait la réputation d’être irascible et impassible, ce qui n’est pas la moindre des contradictions. Il décède à Lisbonne, le 30 novembre 1935, le même jour que l’illustre poète Fernando Pessoa !

Cheguei finalmente à vila da minha infância.
Desci do comboio, recordei-me, olhei, vi, comparei.
(tudo isto levou o espaço de tempo de um olhar cansado).
Tudo é velho onde fui novo (...)[2].
 

Je suis enfin arrivé au village de mon enfance. 
Je suis descendu du train, je me suis souvenu, j'ai regardé, j'ai vu, j'ai comparé. 
(tout cela a pris l'espace du temps d'un regard fatigué). 
Tout est vieux où j'étais nouveau (…).

L’œuvre d’Álvaro de Campos peut-être séparée en trois périodes. Sa première période serait dans la filiation des décadentistes, influencés par le symbolisme. En septembre 1917, Álvaro de Campos, inspiré par le « Manifeste du futurisme »de Filippo Tommaso Marinetti (1876 / 1944) exaltant en 1909 une nouvelle esthétique de la vitesse et de la modernité industrielle, publie un « Ultimatum aux générations futuristes portugaises du XXesiècle » dans le premier et dernier numéro de la revue « Portugal Futurista » dans lequel il collabore avec Fernando Pessoa. Le texte condamne les « mandarins » européens et souligne la faillite de l’Europe nationaliste et appelle à un nouveau monde à construire. Dans cette seconde période, Álvaro de Campos dédie notamment un poème à Walt Whitman, « Salut à Walt Whitman ». Après une série de déceptions, l'auteur écrit ensuite de manière plus intime et désabusée et publie son plus grand poème, « Tabacaria » (Bureau de tabac).

Fiz de mim o que não soube.
E o que podia fazer de mim não o fiz.
O dominó que vesti era errado.

J’ai fait de moi ce dont je n’étais pas capable.
Et ce dont j’étais capable, je ne l’ai pas fait.
Le domino que j’ai enfilé n’était pas le bon[3].

« En 1928, il écrivit la plus belle poésie du siècle : Bureau de tabac. (…), il était la figure typique d’un certain avant-gardisme de l’époque, bourgeois et anti-bourgeois, raffiné et provocateur, impulsif, névrotique et angoissé »[4].

A Tavira, l'Association Álvaro de Campos, fondée en 1987, a repris ses activités en 2010 en célébrant le 120anniversaire de la naissance du poète, et en tenant la première rencontre internationale d'Álvaro de Campos les 15 et 16 octobre 2010. La bibliothèque municipale de la ville porte également le nom d’Álvaro de Campos[5].


[1] Fernando Pessoa. « Correspondência (1923 - 1935) ». 1999.

[2] Álvaro de Campos. « Notas sobre Tavira ». 1931.

[3] Álvaro de Campos. « Tabacaria ». 1928.

[4]  Sur Álvaro de Campos voir « Les objets d’Álvaro de Campos » in« La nostalgie, l’automobile et l’infini », 2013, d’Antonio Tabucchi.

[5] Álvaro de Campos est l’un des principaux hétéronymes de Fernando Pessoa. Voir Antonio Tabucchi (référence précédente) et Iooss Filomena. « L'hétéronymie de Fernando Pessoa. « Personne et tant d'êtres à la fois » », Psychanalyse, vol. 14, no. 1, 2009. 

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15 septembre 2018

Portugal - Algarve (8/10). Faro, le « castelo » d’Estói.

Une œuvre rococo tardive – Devenue hôtel de qualité

 

Portugal Algarve Estoi Castelo

Le « castelo » d’Estói est un pastiche de style rococo situé dans les environs de Faro. Le style rococo s’est développé en France à la moitié du XVIIIesiècle sous une forme essentiellement décorative, le style « rocaille » inspiré du baroque avec notamment la construction de fausses grottes ou de buffets d’eau décorés de pierres et de coquillages. Le style rococo est assez vite passé de mode en France ; dès la fin du XVIIIesiècle il est supplanté par le style néo-classique. Il va également se développer en Allemagne, en Italie, au Portugal et en Russie, en s’appliquant tant à l’architecture intérieure qu’extérieure des bâtiments avec le développement de la richesse des ornementations de stucs, dorures, reliefs, aux formes courbes, ondulées, asymétriques.

Les plans du palais d’Estói dateraient de 1800, date à laquelle le rococo commence à être supplanté en Europe par le néo-classicisme. C’est un nobliau local, le colonel Francisco José Maria de Brito Pereira Carvalhal e Vasconcelos (ouf ! 1756 / 1844) qui en commande la construction. 

Après son décès, le palais et les jardins sont progressivement abandonnés. Une autre personnalité locale, José Francisco da Silva, acquiert le palais en 1893 et en achève la restauration et l’aménagement en 1909. En récompense des investissements réalisés, José Francisco da Silva est anobli avec le titre de Vicomte d’Estói, en 1906, par le roi Don Carlos[1].

Le château se développe horizontalement sur trois niveaux, avec un niveau bas en rez-de-jardin, un niveau médian (le piano nobile) plus élevé, et un troisième niveau dans le corps central qui est lui-même en saillie et décoré de trois fenêtres encadrées de pilastres colossaux. Si le niveau bas est en pierre, les seconds et troisième niveaux sont recouverts d’un crépi de couleur rose, agrémentés de pilastres et d’encadrements de pierres, le tout surmonté d’un attique à balustrade en colonnettes. Les portes fenêtrées cintrées du second niveau, les œil-de-bœuf de forme ovale, les frontons de fenêtres courbes, en forte saillie, sont des éléments du langage architectural rococo. Un escalier à double volée, agrémenté de fontaines permet d’atteindre la terrasse du piano nobile, laquelle recouvre une grotte en rocaille en rez-de-jardin, la maison de la cascade, où est positionnée au centre une copie de la statue des Trois Grâces d’Antonio Canova (1757 / 1822).

A l'intérieur, certaines pièces sont richement décorées de stucs, de miroirs, de plafonds peints et de peintures signées par quelques artistes portugais et italiens de l'époque.

Les jardins sont également aménagés sur trois niveaux, avec des escaliers, des rampes opposées, des allées, des fontaines décorées de nymphes, des niches carrelées selon les canons des jardins rococo. Les murs sont décorés de nombreux bustes en céramique. Seraient représentés Bocage, Luís Vaz de Camões, John Milton, Wolfgang Goethe, Friedrich Schiller, Almeida Garrett, Alexandre Herculano de Carvalho e Araújo… Mais, à cette galerie de romanciers et poètes très fréquentables ont été ajoutés Otto von Bismarck, chancelier prussien, et Helmut von Moltke, maréchal prussien ! Les propriétaires avaient des affinités très éclectiques. La végétation qui devait être en très mauvais état est en cours de remplacement. Malheureusement, la grande allée de palmiers a disparu et les plantations d’orangers sont un peu clairsemées. 

Le palais a été classé propriété d'intérêt public en 1977, puis acquis par la municipalité de Faro en 1987 mais laissé à l’abandon. En 2006, les « Preguiças », deux sculptures de femmes importées d'Italie, de 200 kilos chacune, ont été volées dans les jardins du palais. Récemment, le palais d’Estói a été entièrement rénové et est devenu l'une des « Pousadas de Charme » de l'Algarve. Il comprend les espaces collectifs communs, salons, salles de restaurant, alors qu’un bâtiment contemporain, bas, clair, sur deux niveaux, aux lignes simplissimes, accueille chambres et parking.

C’est le groupe privé portugais Pestana qui gère l’hôtel, ainsi que tout le réseau des Pousadas au Portugal après le désengagement de l’Etat portugais en 2003. En contrepartie, il paye à l’Etat une location annuelle pour l’utilisation des bâtiments qui ont souvent une valeur historique. Le groupe Pestana possède 16 hôtels au Portugal et emploie 4 000 salariés, et il a également des implantations dans des pays lusophones (Brésil, Mozambique).


[1] Estói. « Patrimonio construido ». Sd.

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13 septembre 2018

Portugal - Algarve (7/10). Almancil, l’église de São Lourenço dos Matos et les azulejos.

Un décor fastueux, bleu et blanc - Un programme iconographique sur les vertus chrétiennes

 

Portugal Algarve Sao Lourenco

L'église de São Lourenço dos Matos (Saint-Laurent des bois) a été construite à la fin du XVIIsiècle, et consacrée à Saint-Laurent à la suite d'un miracle qu’aurait effectué le Saint lorsque les habitants souffraient d’un manque d'eau. Elle est située à quelques mètres de la voie express N125 qui traverse tout l’Algarve laquelle, trop souvent hélas, dessert aussi des centres commerciaux, des zones artisanales, des espaces d’entreprises, bref des paysages composés de bric et de broc, sans continuité, agrémentés de publicités agressives ou de terrains à l’abandon. 

Facile d’accès quand on vient de l’Est (à condition de ne pas manquer le carrefour sinon vous voilà embarqués dans un voyage au long cours sur une route à chaussées séparées jusqu’au prochain rond-point ou au pont suivant), l’église s’atteint plus difficilement en venant de l’Ouest en passant par un itinéraire compliqué vous faisant craindre à chaque instant un retour dans le mauvais sens sur la voie express. 

Mais revenons à l’objet de notre propos, Saint-Laurent. Laurent de Rome (210 ou 220 / 258) est né à Huesca, en Espagne. Il est mort en martyr en 258 à Rome, pour avoir osé défier l’Empereur en ne lui donnant pas les richesses de l’église qu’il aurait distribuées aux pauvres. L’empereur l’aurait alors fait étendre sur un grill. Saint-Laurent est donc à la fois le patron des pauvres et des rôtisseurs ! Curieuse confrontation.

La plus ancienne référence à l’église d‘Almancil est de 1672, dans le livre de la paroisse[1]. C’est une église qui serait des plus simples, à nef unique, avec des autels latéraux, si le chœur n’était pas surmonté d’un petit dôme hémisphérique. L'extérieur de l'église est sobre : une façade lisse, blanche, coiffée d’un fronton aux lignes courbes et décoré de volutes, encadrée par des coins de pierre grise, un portail central aux lignes droites surmonté d’une fenêtre avec un fronton brisé. A gauche, à l’arrière, un clocher auquel on accède par un long escalier droit extérieur. Sur le chevet plat de l'église, un vaste panneau d'azulejos représente Saint-Laurent sous une coquille baroque.

L’intérieur est totalement recouvert d’azulejos, murs, piliers, voûte, dôme, à l’exception de l’arc en plein cintre qui ouvre sur le chœur et la corniche qui supporte la voûte. Les panneaux d’azulejos ont été exécutés en 1730 par Policarpo de Oliveira Bernardes. Les huit panneaux de la nef représentent des scènes de la vie et du martyr de Saint-Laurent de Huesca et, dans le dôme, Saint-Laurent est conduit au ciel. Les panneaux des piliers portent des allégories de la vertu, la liberté, la pauvreté, la chasteté, l’obéissance, la miséricorde, la patience, la crainte de Dieu, la compréhension, l'humilité, la persévérance, la justice et la vérité ; les deux derniers étant de dimensions supérieures. Les azulejos de Saint-Laurent constituent un programme iconographique complet qui vise à l’éducation et l’édification des fidèles par la représentation des scènes de la vie du Saint, lequel distribue ses richesses, souffre le martyr pour ses actes et sa foi, mais qui accède ainsi à la sainteté et à la vie éternelle par delà la mort. Les panneaux des piliers rappellent aux fidèles les préceptes moraux de l’église catholique qui vont lui permettre néanmoins, s’il les respecte, d’avoir une vie exemplaire à défaut d’être un saint souffrant le martyr.

La technique des carreaux de faïence a été introduite par les Maures et s’est développée dans toute la péninsule ibérique. Le mot « azulejo » a d’ailleurs pour racine un mot arabe « al zulaydj » (petite pierre polie), comme le mot « zellige » qui désigne les dessins géométriques de petites pierres de couleur. D’abord à dessins géométriques, les premiers azulejos figuratifs sont peints à Séville,vers 1500, par Francesco Niculoso, un potier italien originaire de Pise. Comme l’art des talhas douradas, l’art des azulejos a atteint son apogée au XVIIIsiècle, certainement parce qu’il se prêtait facilement aux évolutions des styles et qu’il permettait d’atteindre des décorations somptueuses à un coût moindre.

Le retable de bois doré de l’église d‘Almancil, baroque, est attribué à Manuel Martins, le plus grand sculpteur et statuaire en Algarve, et qui est aussi l'auteur de la statue de Saint-Laurent. 


[1] Rosário Carvalho. « Igreja de São Lourenço de Almancil ». Direção-Geral do Património Cultural.

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11 septembre 2018

Portugal - Algarve (6/10). Elections locales 2017.

Un test national – Une alliance des partis de Gauche exceptionnelle aujourd’hui en Europe

 

Portugal Algarve élections municipales

Décidemment cette année, j’aurai vécu sur place les élections allemandes puis les élections portugaises ! Comme en Allemagne d’ailleurs, la tradition de la propagande électorale au Portugal c’est de représenter les visages des têtes de listes des partis politiques sur des affiches accrochées aux lampadaires ou au mobilier urbain. Si nous avions remarqué les affiches électorales à Lisbonne, c’est à Silvès qu’une serveuse de restaurant a enfin pu éclairer notre lanterne…

 Tous les quatre ans, les 4,6 millions d’électeurs portugais sont convoqués à des élections locales. En 2017, elles ont lieu le 1er octobre. A cette même date, il y a trois élections distinctes dans les 308 municipalités portugaises : le président et les membres de l’assemblée municipale (organe délibératif), le maire et les membres de la Chambre municipale (organe exécutif), le président et les membres des 3.091 paroisses (« freguesia » en portugais), la plus petite entité administrative du Portugal. Les freguesias peuvent représenter une ville (cidade), un bourg (vila) un village (aldeia), une cité ou un quartier d'une cité, avec pour rôle d'assurer une représentation équitable des citoyens portugais dans l'administration territoriale.

L’enjeu des élections de 2017 n’est pas seulement local. C’est également un test pour le parti socialiste (PS, Partido Socialista) qui gouverne le pays depuis près de deux ans (novembre 2015)  dans une association avec la Coalition Démocratique Unitaire (CDU, Coligação Democrática Unitária, une coalition du Partido Comunista Português et du Partido Ecologista « Os Verdes ») et les membres du Bloc de gauche (BE, Bloco de Esquerda). En effet, le Parti socialiste plutôt que de soutenir le premier ministre pro-austérité de centre-droit, Pedro Passos Coelho (PSD, Partido Social Democrata) qui ne disposait plus de la majorité absolue au Parlement, avait alors choisi une alliance à gauche. Au moment où les partis socialistes sont quasiment tous en crise en Europe pour avoir géré consciencieusement les affaires au profit des grands groupes industriels et commerciaux, l’expérience portugaise apparait donc peu ordinaire. 

« Les socialistes ne conquièrent pas le pouvoir politique, c’est le pouvoir politique qui a conquis les socialistes »[1].

Le parti victorieux de ces élections locales de 2017, c’est le Parti socialiste avec un gain de 10 municipalités, ce qui lui permet de gérer désormais 159 des 308 municipalités du pays. Par contre, c’est un échec pour le PSD et l’ex-Premier ministre Pedro Passos Coelho, lequel a d’ailleurs annoncé son retrait de la vie politique au soir de l’élection.

Bien que la gauche a globalement augmenté son pourcentage en voix et en élus lors de ces élections, seul le PS a réussi à gagner de nouvelles municipalités. La CDU, l'alliance communiste-verte a perdu 10 villes, notamment dans l’Alentejo, le bastion historique du PCP, 9 au profit du PS et 1 à un indépendant, et représente désormais un peu moins de 10% des voix. Cette coalition avait été formée pour la première fois en 1987 afin de se présenter aux élections simultanées législatives et européennes.

A Silvès, notre cicérone nous apprend que c’est la coalition CDU qui a remporté les élections et qui a donc conservé la municipalité. Sur les 17 municipalités de l’Algarve, c’est toutefois la seule qui a fait ce choix (couleur rouge foncé sur la carte des résultats électoraux de l’Algarve). Globalement, c’est la couleur rose (représentant le Parti socialiste) qui domine. Le parti de droite, PSP-CDS (couleur orangée sur la carte des résultats électoraux), remporte six municipalités dont celles des villes balnéaires de Faro et Allbufeira.


[1] Alfred Döblin. « Berlin Alexander Platz ». 1929.

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09 septembre 2018

Portugal - Algarve (5/10). Silvès, la présence arabe en Algarve.

Omeyyades, Abbassides, Almoravides, Almohades... puis un roi très chrétien

 

Portugal Algarve Silvès Château

Gharb al-Ândalus, l’Andalousie de l’ouest, telle est l’origine de l’Algarve. Après de premières reconnaissances militaires, en 710, les Arabes occupent finalement toute la péninsule ibérique en 715, à l'exception des Asturies. La présence arabe est néanmoins surtout concentrée dans le Sud de la péninsule, autour de Cordoue et de Grenade. La zone fait alors partie du califat des Omeyyades (661 / 750), avec Damas pour capitale. Les non-musulmans, chrétiens et juifs, jouissent de la liberté de culte et d'une large autonomie judiciaire, mais ils sont soumis à un impôt particulier. À l'époque musulmane, la principale ville de l’Andalousie de l’Ouest est Silves.

La chute des Omeyyades en 750 et leur remplacement par la dynastie des Abbassides qui s'installe dans sa nouvelle capitale Bagdad, contribuent à éloigner le centre administratif et politique du monde musulman de la péninsule ibérique. En 756, la région a une large autonomie vis-à-vis de Bagdad, se donnant une indépendance de fait au travers d’un émirat de Cordoue, Al-Andalus. Au début du XIsiècle, le califat de Cordoue éclate lui-même en plusieurs petits royaumes ou taïfas. La région de l’Algarve est ainsi partagée entre le taïfa d'Algarve et celui de Silves. Ces deux royaumes sont finalement conquis par le taïfa de Séville en 1051 et 1063.

Las Almoravides, une confédération de tribus berbères, conquièrent Al-Andalus entre 1090 et 1094 mais, après leur chute en 1147, le taïfa de Silves retrouve son indépendance et un commerce bien établi avec les ports de la Méditerranée et d'Afrique, Silves était alors un port important avant l’envasement du fleuve. C'était aussi un foyer culturel et artistique important lié à l'Andalousie et à l'Afrique du Nord et connu pour ses poètes et ses philosophes. Indépendance de très courte durée puisqu’à partir de 1151 la région est occupée par les Almohades, un mouvement religieux lui aussi d’origine berbère, intolérants vis-à-vis des non-musulmans.

En 1191, le roi Sanche Ier de Portugal s'empare de Silves avec l'aide de croisés venant d’Angleterre. Il est le premier à porter le titre de « Roi de l'Algarve » qu’il utilise avec les titres de Roi de Portugal et Silves, voire même les trois titres ensemble ! Après cinq siècles de présence, Paio Peres Correia (1205 / 1275), Grand Maître de l’Ordre de Santiago, expulse les Maures de la région de Tavira en 1242. Bien que la région du « Gharb » n’ait aucune autonomie politique vis-à-vis du Portugal, les successeurs de Sanche Ier de Portugal continuent à utiliser le titre de Rois de Portugal et de l'Algarve (Rei de Portugal e do Algarve) jusqu'en 1471.

La forteresse de Silves, appelée aussi château Al Hamra (le rouge), comprenait trois rangs de murailles, de grès rouge et torchis, entourant la ville sur une surface de 12 hectares. Construite à l’origine par les Romains, complétée par les Wisigoths, les  Maures et les premiers rois du Portugal, elle a été endommagée par le tremblement de terre de 1755, il n’en reste que quelques pans et une tour d’une des quatre portes de la ville. 

Dominant la ville au nord-est, l’Alcazaba ou château fortifié, bâti entre le VIIIsiècle et le XIIIsiècle, a conservé ses murailles et ses tours carrées de la période islamique, ainsi que ses citernes du XIsiècle qui servaient à ravitailler la ville en eau en cas de siège. L’enceinte du château est grossièrement polygonale, flanquée de onze tours rectangulaires, et comporte deux portes, l’une vers la ville avec une porte double (Porta de Loulé), l’autre directement vers l’extérieur, au Nord, toujours fermée, connue comme « la Porte de la Trahison » et ne devant servir qu’en cas de fuite  ! La grande citerne à eau, à quatre voûtes, est toujours utilisée par la ville. Le château de Silves est l’un des rares monument mauresque dont la structure générale a été conservée.

Cette occupation de cinq siècles laisse une trace profonde dans les régions concernées, dans la langue, la toponymie (notamment les noms de villes commençant par al-), l'agriculture, le commerce et les mœurs. Cette influence marque surtout le sud du pays où la présence musulmane s'étend sur cinq siècles et où les Berbères n'hésitèrent pas à se mêler à la population chrétienne ; beaucoup resteront dans la péninsule après la reconquête : les Mudéjars)

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07 septembre 2018

Portugal - Algarve (4/10). Lagos, l’église Saint-Antoine et les talhas douradas.

 

Lagos, le point de départ des conquêtes océanes – Une décoration spectaculaire à moindre coût

 

Portugal Algarve Lagos San Antonio

Lagos est située à 25 km à l’Est du Cap Saint-Vincent. Dans l'embouchure du fleuve Bensafrim, son port est un abri pratique et protégé. 

C'est à Lagos que le roi João Ier rassemble une flotte pour s'emparer de Ceuta en 1415, ce qui constitue la première incursion de l'Europe médiévale en Afrique. C'est à Lagos également que l'infant Henri arme les caravelles qui explorent les côtes du continent africain, doublent le cap Bojador en 1434, cap au-delà duquel l’on affirmait que la mer bouillonnait et était peuplée de monstres marins, et fonde la ville de Lagos, capitale de l’actuel Etat du Nigéria. Et c'est naturellement à Lagos que débarquent les premiers captifs africains et que s’ouvre, en 1444, le premier marché aux esclaves noirs. Henri le Navigateur percevait d’ailleurs 20 % sur le prix de vente en tant qu’investisseur dans les expéditions africaines. 

C'est aussi de Lagos que part, en 1578, le roi Sébastien 1er pour conquérir le Maroc. Sébastien 1er meurt et « disparaît »[1] lors de la bataille de Ksar-el-Kébir ce qui aboutit au passage du Portugal sous l’emprise de Philippe II d'Espagne.  

Lagos est aujourd’hui une petite ville agréable qui vit essentiellement du tourisme balnéaire. Son monument emblématique est l’église Saint-Antoine, de 1715, exceptionnellement préservée par le tremblement de terre de 1755 dont l’épicentre était situé au large du cap Saint-Vincent. Le commandant du régiment d'Infanterie de Lagos ordonna quelques réparations ce qui expliquerait pourquoi la statue polychrome de Saint-Antoine de l'autel porte désormais une tenue militaire ! Saint-Antoine, d’origine paysanne, est connu pour avoir passé toute sa vie en ermite, ce qui ne correspond pas tout à fait aux caractéristiques de la vie militaire. C'est dans cette église que le roi Sébastien Ieraurait assisté à sa dernière messe avant sa calamiteuse campagne marocaine.

La façade de l’église est très sobre et contraste avec l’exubérance de la décoration intérieure composée d’azulejos blancs et bleus et de bois sculptés (talha dourada) complétés de peintures représentant les miracles de Saint-Antoine. 

Les talhas douradas sont des panneaux de bois sculptés puis dorés à la feuille. Cette technique est particulière à la péninsule ibérique et ses colonies, utilisée notamment dans les églises, pour les autels et les retables. C’est une manière impressionnante, mais simple, de décorer richement et spectaculairement un bâtiment ; la taille sur bois est rapide, facilement adaptable à un espace donné, et finalement assez peu onéreuse car la quantité d’or nécessaire est faible. 

La technique du bois sculpté et doré est utilisée dès le Moyen-âge en s’inspirant d’abord des modèles de l’orfèvrerie. Elle se développe ensuite à la Renaissance. La crise économique de la fin du XVIesiècle, par suite de l’endettement consécutif au désastre de Ksar-el-Kébir, de la perte du commerce des épices et du rattachement à l’Espagne, provoque une diminution des sources de revenus et réduit les commandes en tableaux et sculptures au profit de réalisations moins coûteuses, ce qui explique en partie l’importance des talhas douradas au Portugal. Ceci d’autant plus qu’à la même époque l’église catholique est engagée dans la lutte contre le schisme protestant, et qu’elle souhaite appliquer les recommandations du Concile de Trente qui donnent une certaine importance aux images pieuses. Après la domination des rois d'Espagne et la restauration de l'indépendance du Portugal en 1640, le style des talhas douradas s’oriente vers les formes traditionnelles portugaises, notamment les décorations romanes et manuélines, naturalistes, végétales, avec feuilles de vigne et d'acanthe, anges et oiseaux. 

Les règnes de Jean V (1689 / 1750) et de son fils Joseph Ier (1714 / 1777) connurent plus de stabilité politique et des afflux d’or (jusqu'à 1 200 kg / an) et de diamants du Brésil qui permirent la réalisation de palais, d’édifices religieux et de décorations fastueuses. Le style des Talhas douradas s’adapta sans difficulté aux éléments du langage rococo : profusion décorative, compositions asymétriques, volutes, colonnes torses, putti, feuillages et coquilles.


[1] L'absence de cadavre de Sébastien 1er (lequel ne sera ramené au Portugal qu'en 1582, après la conquête du pays par Philippe II d’Espagne et sur son ordre) fut à l’origine d’un mythe, celui du « roi dormant » selon lequel le roi avait échappé à la mort et qu’il reviendrait au Portugal en cas de crise grave pour sauver le royaume.

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05 septembre 2018

Portugal - Algarve (3/10). Le cap Saint-Vincent - Cabo de São Vicente.

Un coin dans l’océan – Un appel à la découverte de « l’outre-mer »

 

Portugal Algarve Cap Sao Vicente

L’immense continent eurasiatique se confronte finalement avec l’Atlantique. Quelques caps mythiques rendent compte de cette arrivée au bout du monde, face à l’immensité mouvante et mystérieuse de l’océan : la Pointe du Raz en Bretagne, le Lands End en Cornouaille, la péninsule de Dingle en Irlande, le Cabo da Roca au Portugal « où la terre s'arrête et où la mer commence »[1]… et le cap Saint-Vincent en Algarve. Au sud du continent européen, le Cabo de São Vicente a longtemps été considéré comme la fin du monde connu. Cet espace, qui s'étend de la pointe de Piedade (proche de Lagos), à Ponta de Sagres et São Vicente, s’enfonce comme un coin dans la mer, avec ses hautes falaises battues par les vagues, a dû être considéré très tôt comme un « promontoire sacré ».

C’est l'une des plus grandes zones de constructions mégalithiques en Europe. Dans l'antiquité, la zone était dédiée à Saturne (« qui préside aux choses du temps » comme chacun sait[2]). Le mythe de lieu sacré se poursuivit au Moyen-âge en faisant du cap un haut lieu de la religion chrétienne. En 1171, sous les ruines d’une chapelle, des fouilles firent apparaître une dépouille attribuée à Saint-Vincent de Saragosse, le Saint-Vincent des vignerons (une parmi les trois dépouilles revendiquées). Elle y aurait été ensevelie quatre siècles auparavant par des Valentinois fuyant les musulmans[3]. La dépouille du saint a ensuite été transportée à Lisbonne, en 1173, et ensevelie dans le monastère de Saint-Vincent de Fora.

Il n’est donc pas étonnant que les Portugais firent de cet endroit le haut-lieu de leurs aventures transocéaniques. De ce « bout du monde », il fallait aller voir ce qu’il y avait encore plus loin, en longeant la côte africaine d’abord, puis en se lançant dans l’inconnu du vaste océan. Le promontoire de Sagres, au Sud du cap Saint-Vincent, a été donné en 1443 par le régent Don Pedro à son frère, l’Infant Henri dit « Le navigateur » (1394 / 1460). Le village de Terçanabal, ruiné par les pirates barbaresques, a alors été reconstruit et repeuplé dans les objectifs de protéger les vaisseaux qui se réfugiaient dans les criques voisines dans l'attente de vents favorables pour doubler le cap, de contrôler la circulation maritime au large du cap, et enfin de recueillir en premier des informations sur les découvertes de terres nouvelles faites par de hardis navigateurs en évitant leur diffusion. La légende veut que les murs de la première citadelle, construite au XVesiècle par l’Infant Henri, aient été dressés sur les ruines d’un ancien couvent médiéval. Henri le Navigateur y mourut en 1460. 

Afin de contrôler la navigation et d’assurer la défense de la région, les premiers éléments de la fortification de Sagres sont étendus sous le règne de Philippe Ier (1527 / 1598). Les Anglais, conduits par l’ancien corsaire Francis Drake et désormais Lord de sa majesté britannique, attaquent la région de Sagres en 1587 et détruisent les fortifications. Philippe III (1605 / 1665) fait construire de nouveaux bastions en 1631, lesquels seront gravement endommagés par le tsunami qui a suivi le tremblement de terre de 1755, lorsque la vague gigantesque a atteint la hauteur de la falaise ! Les anciens murs médiévaux seront démolis et une nouvelle ligne de fortification est édifiée en 1793-1794 pour fermer la pointe du promontoire. Elle est alors adaptée à la puissance de l'artillerie de l'époque, plus basse et plus compacte en utilisant du mortier de plâtre pour mieux absorber l'impact des projectiles. L’ensemble peut se visiter… ou du moins être un lieu de promenade agréable car, excepté le paysage spectaculaire, il y a peu de bâtiment à observer.

« Sagres est aujourd’hui un élan brisé, la flèche désignant une route perdue, réellement et symboliquementIci, le sens de l’histoire n’a été perpétué que par la fatalité de la durée naturelle, et cet âpre rocher, où la vie ne se résigne pas à renoncer, reste là, raidi en un geste inutile et obstiné, vêtu d’un manteau de chardons, cilice dont il se mortifie »[4].


[1] Luis de Camões (c. 1525 / 1580). « Les Lusiades ».

[2] « Il est morne, il est taciturne 
Il préside aux choses du temps 
Il porte un joli nom, Saturne 
Mais c'est Dieu fort inquiétant… ». Georges Brassens. « Saturne ». 1964.

[3] De Lacger Louis. « Saint Vincent de Saragosse ». « Revue d'histoire de l'Église de France », tome 13, n°60, 1927. In Persée 2016.

03 septembre 2018

Portugal - Algarve (2/10). L’Algarve, des zones très contrastées.

Des zones parallèles à la mer – Une région très ensoleillée transformée par le tourisme de masse

 

Algarve Monchique

Descendre en Algarve en automobile permet de se rendre compte de la géographie de la province. 

Après le plateau de l’Alentejo, aux grandes surfaces céréalières, aux vastes zones de parcours, aux arbres rares, l’Algarve s’annonce par une zone de petites montagnes qui culminent quand même bravement à Foia à 902 m, dans la chaîne du Monchique. Il s’agit d’une succession de zones montagneuses parallèles à la côte, laSerra do Monchique, la Serra de Espinhaço de Cão et laSerra do Caldeirão. Les montagnes occupent 50 % de la région et aident à protéger les régions côtières des vents du nord. Les rochesdominantes sont des schistes et des granits. Plusieurs rivières ont leur source dans les Serras : Ribeirade Seixe, de Aljezur, de Odiáxere, de Monchique et de Boina.On trouve dans cette zone de montagne une grande variété d'espèces végétales, le chêne des Canaries, le chêne-liège, le châtaignier, le magnolia, le caroubier, l’arbousier, le magnolia. En agriculture, c’est la région des figues, des caroubes, des amandes et des châtaignes.

Après la montagne, et avant d’arriver sur la côte, les routes traversent une zone de transition, la zone « Barrocal ». Elle est composée de calcaires et de schistes. Le paysage change ; avec de douces collines, c’est une zone de cultures d’où provient la majorité des produits agricoles de l’Algarve, oranges, pommes, poires, tomates, melons, fraises…

La zone côtière enfin, sur une longueur de 160 kilomètres environ, de faible altitude, est composée de roches sédimentaires et se termine par des falaises abruptes sur l’océan. C’est la zone de plus fort peuplement, très urbanisée, avec les villes de Lagos (29 000 habitants), Portimao (50 000), Lagoa (24 000), Albufera (39 000), Faro (59 000),Olhão (44 000),Tavira (25 000). Elle est traversée par routes, autoroute, chemin de fer et le paysage est mité par des constructions de lotissements et de maisons isolées séparées par des champs qui sont souvent à l’abandon.

La moyenne pluviométrique annuelle est de 522 mm,elle dépasse 800 mm dans la Serra do Caldeirãoet 1 000 mm dans la Serra de Monchique. L'ensoleillementmoyen est de 2 800 heures par an, ce qui en fait une des régions européennes les plus ensoleillées… et l’Algarve est devenue « naturellement » une zone de tourisme balnéaire, ce qui manifestement induit des évolutions importantes de sa population, de l’urbanisme et de l’occupation des sols.

La population de l’Algarve comprend un demi-million d’habitants, c’est la région qui connaît la plus forte augmentation démographique au Portugal. LePIB par habitant est inférieur à celui du Portugal(16 231 € contre 21 000 € ; France 44 000 €).Le secteur primairene représente que  5% du PIB régional, le secteur secondaire12 % et le tertiaire83 % ! En Algarve, 20% des salariés travaillent dans le tourisme. Cela participe au déséquilibre de la répartition de l’emploi (75 % des emplois sont concentrés dans la bande côtière), et entraîne une grande fragilité des emplois en fonction de la situation politique et économique internationale. 

Après une phase de baisse des recettes touristiques par suite des difficultés économiques, le Portugal connaît aujourd’hui une phase d’augmentation de ces recettes du fait du report des flux de touristes européens, pour des motifs de sécurité, des pays du Sud de la Méditerranée (Egypte, Maroc, Tunisie, Turquie) vers ceux du Nord de la Méditerranée (Espagne, Grèce, Portugal). Le Portugal a battu un nouveau record en 2016 en accueillant plus de 11 millions de touristes étrangers (+ 13 %), dont près de 3 millions en Algarve.  En 2016, le nombre de touristes étrangers a dépassé́ le nombre d’habitants au Portugal[1].L’Algarve a réalisé 5 milliards d’euros de recettes touristiques en 2015 sur les 11,4 milliards de recettes touristiques totales enregistrées au Portugal. L’Algarve est ainsi devenue la principale destination touristique du pays, avec des séjours plus longs (16,4 millions de nuitées), devant Lisbonne (11,5 millions de nuitées). Malgré une très forte progression les touristes français ont encore quelques efforts à fournir pour être aussi nombreux que les Britanniques (7% de la clientèle, contre 40% pour les Britanniques).


[1] Ambassade de France au Portugal. Service économique de Lisbonne. « Le tourisme au Portugal : intérêts et opportunités ». Juin 2017.

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01 septembre 2018

Portugal - Algarve (1/10). Grândola (Alentejo), « vila morena ».

Un poème de Zeca Afonso – Le signal de la Révolution des œillets de 1974

 

Portugal Alentejo Grandola

En allant de Lisbonne en Algarve, l’autoroute traverse la région de l’Alentejo et longe la ville de Grândola… Une petite ville dont nous entendîmes beaucoup parler en 1974, ou plutôt, que nous entendîmes souvent chanter ! « Grândola, Vila Morena »est le titre d’une chanson portugaise composée par José Manuel Cerqueira Afonso dos Santos (Zeca Afonso, 1929 / 1987). Elle raconte la fraternité des habitants de Grândola. Considérée comme subversive par le régime du dictateur Antonio de Oliveira Salazar parce qu’exaltant des « idées communistes », elle fut censurée.

Le 25 avril 1974, à minuit vingt, cette chanson interdite a été diffusée à la radio portugaise « Radio Renascença ». C’était le signal attendu par de jeunes capitaines de l’armée pour faire marcher leurs soldats sur Lisbonne et renverser le régime.

Grândola, vila morena
Terra da fraternidade
O povo é quem mais ordena
Dentro de ti, ó cidade

Dentro de ti, ó cidade
O povo é quem mais ordena
Terra da fraternidade
Grândola, vila morena

Em cada esquina um amigo
Em cada rosto igualdade
Grândola, vila morena
Terra da fraternidade

Terra da fraternidade
Grândola, vila morena
Em cada rosto igualdade
O povo é quem mais ordena

À sombra duma azinheira
Que já não sabia a idade
Jurei ter por companheira
Grândola a tua vontade

Grândola a tua vontade
Jurei ter por companheira
À sombra duma azinheira
Que já não sabia a idade

Grândola, ville brune,
Terre de la fraternité,
Seul le peuple ordonne
En ton sein, ô cité

En ton sein, ô cité,
Seul le peuple ordonne,,
Terre de la fraternité,
Grândola, ville brune.

A chaque coin de rue, un ami,
Sur chaque visage, l’égalité,
Grândola, ville brune,
Terre de la fraternité.

Terre de la fraternité,
Grândola, ville brune,
Sur chaque visage, l’égalité,
Seul le peuple ordonne

A l'ombre d'un chêne vert
Qui ne connaissait plus son âge,
J'ai juré d’avoir pour compagne,
Grândola, ta volonté

Grândola, ta volonté,
J'ai juré d’avoir pour compagne,
A l'ombre d'un chêne vert
Qui ne connaissait plus son âge.

Il s’agit d’un poème de José Afonso, écrit en remerciement de l’accueil que lui avait réservé la société musicale « Fraternité ouvrière de Grândola », le 17 mai 1964, lors d’un concert organisé dans la salle des fêtes de la ville. Le poème est publié en 1966 dans le recueil « Cantares ». « C’est un poème en « redondilha maior », un vers heptasyllabique typique de la poésie populaire médiévale portugaise »[1]. Ce poème ne devient une chanson qu’en octobre 1971. La chanson n’est pas accompagnée d’une instrumentation ; sur un fond de bruit de marche, une voix d’homme entonne la première strophe que le chœur, exclusivement masculin, reprend en contrepoint donnant à l’ensemble beaucoup de solennité. A l’entrée de la petite ville a été érigé un monument, sous la forme d’un mur courbe, décoré d’azulejos sur lesquels sont inscrites les paroles et la musique de la chanson.


[1] Marie-Noëlle Ciccia. « Grândola Vila Morena : l’hymne de la contestation portugaise ». Lengas, revue de  sociolinguistique. 74 / 2013.

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08 août 2018

Iran - Visiter l'Iran (14/14). Liste des articles

Iran Ispahan Place Royale et Mosquée Sheikh Lotfollâh

 

 

Senlis / Rocchetta a Volturno, mai / juin 2018.

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06 août 2018

Iran - Visiter l'Iran (13/14). Un nœud de contradictions, pas seulement pour l’Iran !

La suspension de l’accord nucléaire, l’aveu involontaire de la baisse de la puissance américaine ?

 

Iran Qom Galerie commerciale

Quels sont les effets des sanctions sur l’Iran et sa population ? Vont-elles inciter les dirigeants iraniens à changer de politique et à accepter les injonctions d’un autre Tartuffe, à savoir l’arrêt de « son soutien aux organisations terroristes » et l’arrêt de son programme nucléaire ? Les sanctions frappant au final la population, celle-ci va-t-elle faire pression sur ses dirigeants pour qu’ils changent de politique, voire que la population, excédée par les difficultés, se débarrasse de ce gouvernement pour en imposer un autre plus conciliant aux exigences américaines ?

Les sanctions mises en œuvre par le passé ont effectivement eu un impact sur le développement de l’Iran. Elles ont ralenti la réalisation des investissements et diminué la qualité des productions qui pouvaient être facilitées grâce aux technologies maîtrisées par les entreprises internationales (exemple, les 206 Peugeot montées avec des pièces chinoises ou de contrefaçon). Elles ont freiné les exportations de l’Iran, notamment de pétrole, et donc limité les dépenses de l’Etat (investissements en infrastructures, dépenses de la fonction publique, aides sociales). Elles ont également freiné les importations de produits étrangers rendant plus difficile l’accès à certains biens de consommation ou de haute technologie, voire elles renchérissent leur coût par leur introduction en contrebande ou des circuits commerciaux plus longs. Avec la dégradation de la monnaie nationale, tous ces éléments renchérissent les prix sur le marché intérieur iranien[1]. Au final, l’embargo rend la vie plus difficile pour les couches sociales les plus fragiles (agriculteurs, ouvriers, artisans, femmes et jeunes). La levée de sanctions était un espoir de mieux vivre pour la société iranienne.

Les nouvelles sanctions décidées par les Etats-Unis risquent de ralentir la réalisation des investissements qui ont été planifiés en Iran (autoroutes, voies ferrées, aéroports et flottes aériennes) et de rendre la vie plus difficile pour une large partie de la population. Mais ce n’est pas nécessairement quand on a du mal à vivre que les populations s’engagent dans la révolte, sauf si cela devient insupportable. Par les petits boulots, les familles cherchent d’abord à maintenir comme elles le peuvent leur niveau de vie. Enfin, par fierté nationale et volonté d’indépendance, la population peut, au contraire, resserrer les liens derrière un gouvernement qu’elle critique. Nul doute que c’est un phénomène que les conservateurs iraniens vont essayer de développer ; au lendemain de la décision américaine ils n’ont d’ailleurs pas manqué de critiquer le gouvernement de Rohani. A contrario, les entreprises étatiques et semi-étatiques (notamment celles des Gardiens de la Révolution) peuvent en profiter par les importations de marchandises par des canaux plus ou moins officiels. Conclusion : avec le retour des sanctions, on court le risque d’une radicalisation conservatrice en Iran !

Enfin, et ce n’est pas la moindre des contradictions, les sanctions économiques laissent le champ libre à la Chine pour développer ses flux d’échange avec l’Iran, le gouvernement et les entreprises chinoises étant peu sensibles aux menaces américaines. En 2017, la Chine est déjà le premier client de la République islamique et avec 13% des importations, la Chine est le second fournisseur de l’Iran. L'Inde a également fait savoir qu'elle continuerait à commercer avec ses partenaires, rejetant « la pression d'autres pays » sur sa politique extérieure. Les menaces américaines risquent donc plutôt, à long terme, d’affaiblir la présence américaine par l’implantation de ses concurrents dans cette partie du monde, mais aussi de développer l’utilisation de l’euro et du yuan dans les transactions internationales au dépend du dollar ! Le Président américain serait-il donc aujourd’hui obligé de parler plus fort (et beaucoup) parce qu’il ne posséderait plus un gros bâton[2], même s’il a encore un gros bouton[3] ? Et, si l’histoire retient le nom de Trump, ce sera peut-être parce que cette présidence aura mis en évidence la perte du leadership mondial américain !

Voyager en Iran, outre admirer des paysages et des sites remarquables, c’est aussi l’occasion de découvrir quelques contradictions nous concernant directement !

 

Senlis / Rocchetta a Volturno, mai / juin 2018.


[1] Le Monde. « L’économie iranienne déstabilisée par le retour des sanctions américaines ». 6 juin 2018.

[2] Le 2 septembre 1901, Théodore Roosevelt a emprunté le concept de « gros bâton » en matière de politique extérieure des Etats-Unis à un proverbe africain : « Parle doucement et porte un gros bâton ».

[3] Le 2 janvier 2018, Donald Trump a affirmé avoir un bouton nucléaire « plus gros » que celui de Kim Jong-un.

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04 août 2018

Iran - Visiter l'Iran (12/14). La suspension de l’accord sur le nucléaire iranien par les USA.

Quelles réponses européennes envisageables ? En auront-ils les moyens et le courage ?

 

Iran Donald Trump

[1]           Pendant que nous sommes en Iran, quatre jours avant l'échéance prévue, le Président américain Donald Trump officialise, le mardi 8 mai, après des mois d’hésitations, le retrait des Etats-Unis de l'accord sur le nucléaire iranien, un accord passé en 2015 entre la République Islamique, les USA, l'Union européenne, la France, le Royaume-Uni, l'Allemagne, la Chine et la Russie. Donald Trump accuse l'Iran d'être le « principal Etat soutenant le terrorisme à travers le monde». Il annonce également qu'il va signer un décret réinstaurant les sanctions au plus haut niveau. Elles s’appliquent immédiatement pour les nouveaux contrats négociés avec l’Iran, les entreprises présentes en Iran bénéficiant d'une période de six mois pour se retirer. Celles qui ne le feraient pas et qui auraient un lien avec les USA (paiements en dollars, existence de filiales, de clients ou de fournisseurs aux Etats-Unis) seront poursuivies par la législation américaine pour non-respect de l’embargo. D’ores et déjà, le Département du Trésor a adressé un ultimatum de 90 à 180 jours, suivant les activités, aux entreprises européennes pour se retirer d'Iran, sous peine de se voir infliger des sanctions financières, ainsi que l'interdiction d'accès au marché américain ou à l'usage du dollar.

Emoi en Iran bien entendu[2] mais aussi dans les différents pays européens qui voient leur échapper de gros contrats commerciaux avec l’Iran. Chaque responsable européen y va de son petit discours de réprobation en lançant des pistes pour contrer la décision américaine. En général, ils proposent le recours à la loi dite « de blocage » de l’Union Européenne et la création d’un système interbancaire en dehors du système SWIFT. De quoi s’agit-il ?

 La « loi de blocage » est un règlement européen créé à l’origine pour contourner l’embargo imposé par les Etats-Unis sur Cuba, mais qui n’a jamais été appliquée. Cette réglementation interdit aux entreprises européennes de se conformer aux effets extraterritoriaux des sanctions américaines sous peine de pénalités ! Mais, plus intéressant, elle ouvre le droit à des indemnités pour les entreprises subissant des sanctions pour cause de non-respect d’un embargo décidé par un pays tiers. Enfin, elle supprime toute poursuite dans l'UE pour avoir dérogé aux sanctions américaines. Pour pouvoir s'appliquer au cas iranien, la loi de blocage doit être adaptée et amendée. Le 6 juin 2018, l'exécutif européen a adopté « une mise à jour de la loi de blocage et du mandat de prêt à l'extérieur de la Banque européenne d'investissement (BEI) ». L'objectif étant que la loi entre en vigueur avant le 6 août 2018, date à laquelle une première série de sanctions américaines vont prendre effet. Mais il faut aussi pouvoir s’émanciper du système des paiements interbancaires internationaux  SWIFT contrôlé aujourd’hui par les Américains ! Or les 2/3 du commerce mondial est réglé en dollars même si cette part diminue, l’Euro ne comptant que pour 22 à 24%. L’Union Européenne envisage de créer cet outil financier, en coopération avec la Banque européenne d'investissement. La Chine commence à mettre en place son propre système de paiement interbancaire international (CIPS) dans le cadre de ses rapports commerciaux avec la Russie.

La loi de blocage et la mise en place d’un système interbancaire seront peut-être performants mais risquent aussi d’engager une guerre commerciale USA / UE dont on ne sait pas aujourd’hui quelles en seront les conséquences. De plus, cela demandera du temps pour être mis en place et peu d’entreprises seront tentées de braver les sanctions américaines au risque de se faire exclure du système financier américain et international. La question iranienne dépasse le problème local ! L’Union Européenne et ses Etats membres oseront-ils défier les USA pour protéger leurs marchés et leur indépendance[3] ? Poser la question c’est quasiment y répondre ! L’armateur danois Maersk, leader mondial du fret maritime, ainsi que la CMA-CGM, le n°3, ont décidé de ne plus desservir l’Iran, le géant pétrolier français Total a annoncé qu’il renonçait à sa participation de 50,1 % dans le gisement de gaz naturel iranien South Pars, le constructeur automobile PSA, enfin, a annoncé à son tour qu'il préparait son retrait d'Iran, son plus grand marché étranger en volume. 


[1] Photo Saul Loeb. AFP.

[2] Voir « Visiter l’Iran - L’économie nationale et la situation internationale – 3/14 ». 

[3] Après des déclarations tonitruantes le 9 mai pour défendre les intérêts des entreprises françaises en Iran, le ministre français de l’économie reconnaît, le 18 juin, que la plupart des entreprises françaises ne pourront pas rester en Iran !

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02 août 2018

Iran - Visiter l'Iran (11/14). « Couvrez ce sein que je ne saurais voir... ».

L’échec de la « Révolution » morale voulue par le pouvoir théocratique ?

 

Iran Kâshân Quartier 1

Nombre de témoignages laissent entendre que le spectacle des relations sociales dans les espaces privés en Iran ne ressemble pas nécessairement au spectacle des relations sociales dans les lieux publics[1]… ce qui fait dire à certains commentateurs français que l’Iran serait le royaume de l’hypocrisie. Bien sûr, l’hypocrisie c’est celle des Tartuffes iraniens qui prônent des conduites sociales strictes et une morale restrictive et qui ne respectent pas eux-mêmes les règles qu’ils imposent à la population. 

Pour la grande majorité des Iraniens, si leurs comportements sont différents entre espaces privés et publics, il s’agit tout simplement de pouvoir continuer à vivre. Ceci malgré les multiples interdictions qu’ils doivent subir quotidiennement : interdiction pour les femmes de montrer leur féminité en public et de faire du vélo, interdiction de boire des boissons alcoolisées, interdiction de danser en public, interdiction pour un homme et une femme qui ne sont pas mariés de s’embrasser, de se faire la bise ou plus simplement de se côtoyer dans l’espace public, interdiction de lire, d’écouter ou de voir des publications qui vont à l’encontre des principes islamiques, interdiction des antennes paraboliques… Tout ce qui est originaire de l’Occident est, sinon proscrit, du moins fort peu recommandé. 

Curieusement, si les Etats-Unis sont considérés par les mollahs comme « le Grand Satan », les responsables iraniens apparaissent obnubilés par le modèle technique américain en voulant faire aussi bien qu’eux, sinon mieux qu’eux. C’est Azar Nafisi qui en donne la clef en rapportant cette déclaration d’un responsable étudiant islamiste, dans les années 90, laquelle rend bien compte de cette dualité :

« Nous pourrions à la rigueur leur emprunter leur savoir-faire technique, mais nous devons rejeter leurs valeurs morales »[2].

La population iranienne, elle, semble plutôt attirée par les produits et les modes provenant des Etats-Unis et de l’Europe. Il n’y a qu’à observer les collections de vêtements ou les produits vendus dans les magasins des nouvelles galeries commerciales, lesquelles ressemblent d’ailleurs comme deux gouttes d’eau à celles réalisées dans nos villes : larges espaces de circulation, sols de marbre clair, teintes chaudes des murs, éclairage indirect, décor de métal et de verre, escaliers roulants, vastes vitrines, néons des enseignes, mélange des espaces de chalandage et de restauration… Avec un public qui déambule en famille et qui donne plutôt l’impression qu’il souhaiterait pouvoir vivre « normalement », comme dans tout pays à revenus équivalents, en faisant du « shoping » sans être sous la menace ni de sanctions économiques, ni de règles morales imposées.

Ce grand écart entre les déclarations anti-occidentales des responsables iraniens et l’intérêt pour les modes occidentales tourne même franchement au ridicule chez les nouveaux riches iraniens, lesquels se font construire des habitations prétentieuses avec tout le langage architectural de la Renaissance et du clacissisme européen : colonnes, pilastres, corniches, frontons, balcons, galeries, balustrades et j’en passe, le tout à profusion sur des volumes somme toute restreints ! A Kâchân, dans un des nouveaux quartiers de la ville, le toit de ces nouvelles demeures est même assez fréquemment surmonté d’un pavillon circulaire coiffé d’une coupole dont le dessin est copié, en beaucoup plus petit bien entendu, soit sur celle du Capitole à Washington, soit sur celle de Saint-Pierre de Rome ou de Santa Maria del Fiore de Florence ! Cet intérêt pour la décoration « grand siècle » de l’Europe peut aussi se constater plus modestement dans le bazar où sont vendus des tableaux avec reproduction de paysages européens et de rencontres entre marquises et marquis, ou avec beaucoup plus d’ostentation chez les marchands de meubles où les formes des lits et tables relèvent quasiment du baroque napolitain le plus échevelé !

Tout cela signe plutôt l’échec de la « Révolution » morale voulue par le pouvoir théocratique. Les mollahs me semblent avoir d’ores et déjà perdu la partie. Reste que leur pouvoir peut durer encore longtemps et que leur agonie peut connaître bien des soubresauts.


[1] Arte. Shiva Sanjari, Ebrahim Mokhtari, Zoreh Souleimani, Esmaël Moncef, Hamid Jafari. « Un jour à Téhéran, Scènes de la vie dans la capitale iranienne ». 9 juin 2018.

[2] Azar Nafisi. « Lire Lolita à Téhéran ». 2003.

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31 juillet 2018

Iran - Visiter l'Iran (10/14). La chape de plomb de la théocratie.

Violences physiques et police de la Vertu

 

Iran Natanz Mosquée du Vendredi

 « La vie dans la République islamique était aussi capricieuse que le mois d’avril où de brefs moments ensoleillés laisse soudainement place aux averses et aux orages. Elle était imprévisible. Le régime passait par des phases alternées de tolérance et de sévérité »[1].

En 1979, le pouvoir théocratique s’est mis en place dans la violence et la terreur. Aujourd’hui, une des formes de cette violence réside dans le statut de la femme laquelle est considérée comme une éternelle mineure, dépendante de son père, de ses frères ou de son mari, ne comptant que pour la moitié d’un homme, ne pouvant pas occuper tous les emplois et qui doit être voilée et cacher sa féminité. Mais la violence faite aux femmes est aussi une violence faite aux hommes, car les uns et les autres ne peuvent pas développer entre eux des relations simples dans la sphère publique, qu’elles soient amicales ou amoureuses. Le statut de la femme impose à tous unevision du monde basée sur la coupure en deux de l’universel : les hommes et les femmes.

Cette violence sur la moitié de l’Humanité constitue aussi une menace permanente pour tous car elle rappelle constamment, aux femmes comme aux hommes, la toute puissance de l’Etat des mollahs et sa capacité à punir si l’on s’écarte de la voie tracée par le Guide[2]. D’autres formes de cette violence, enfin, c’est l’impossibilité de créer des mouvements pouvant exprimer des opinions différentes et la répression à l’égard des journalistes (intimidations permanentes, arrestations arbitraires, condamnations)[3]. Pendant notre séjour, nous pouvons constater que toute une série de sites internet français, pourtant parfois bien anodins, sont bloqués par la censure.

A l’exception du port obligatoire du foulard et du manteau pour les femmes, comme touristes étrangers de passage nous pouvons difficilement nous rendre compte de la violence journalière, même si la situation est vraisemblablement moins pire qu’elle n’était[4]. Nous sommes même très satisfaits de l’accueil charmant qui nous est fait tant par les professionnels du tourisme (guides, restaurateurs, hôteliers) que par les personnes rencontrées incidemment dans la rue. Nous n’avons pas vu la policereligieuse, appelée Gasht e Ershad (« Police de la Vertu » en Persan), exercer ses fonctions, ce qui ne veut pas dire que celle-ci a disparu. La preuve de son existence est révélée par la prise de vue de l’agression d’une jeune femme par quatre mégères, policières vertueuses, dans un parc de Téhéran, le 18 avril, quelques jours avant notre départ pour l’Iran[5]. Certes, après la diffusion de cette vidéo sur les réseaux sociaux, le Président Hassan Rohani a déclaré « La promotion de la vertu ne marchera pas en utilisant la violence ». Mais le pouvoir théocratique a-t-il encore les moyens d’user massivement de la violence physique comme il l’avait fait après la révolution de 79 ?

La situation actuelle n’est plus celle qui prévalait pendant les années 80 et les deux principaux facteurs de l’unité nationale des années 80 / 90 n’existent plus : l’Imam Khomeiny symbole de la lutte contre le Shah et le sursaut contre l’agression irakienne. Par ailleurs, il n’est pas sûr que le pouvoir théocratique bénéficie encore de l’appui massif des classes populaires, comme cela avait été le cas avec la révolution et pendant la guerre Irak / Iran. Au cours de ce conflit les classes populaires ont en effet payé le prix fort, même si elles auraient bénéficié de compensations partielles (places réservées dans les emplois, à l’université, pensions) ? 

Enfin, dans la partie économique mondiale qui se joue autour de la mise en œuvre de l’accord sur le nucléaire iranien, le pouvoir des mollahs a tout intérêt à afficher un visage présentable et, dans ce contexte, les actions trop voyantes de la police de la vertu n’apparaissent certainement pas souhaitables aux yeux des responsables actuellement en place. Si l’utilisation de la violence physique est bien évidemment toujours possible, elle devient peut-être plus difficile à utiliser massivement.


[1] Azar Nafisi, « Lire Lolita à Téhéran ». 2003.

[2] Lire le magnifique conte symbolique de Mahtab Saboori. « Passage par des rêves noirs et blancs ». 2016.

[3] Reporters Sans Frontières classe l’Iran 164epour le respect de la liberté de la presse en 2018.

[4] Cf. Marjane Satrapi, « Persépolis », 2000 ; Azar Nafisi, « Lire Lolita à Téhéran », 2003 ; Shahriar Mandanipour, « En censurant un roman d’amour iranien », 2008 ; Chahdortt Djavann, « Je ne suis pas celle que je suis », 2011.

[5] France 24. « Une Iranienne agressée par la police de la vertu pour avoir porté son hijab "de manière inconvenable" ». Diffusée le 20 avril 2018.

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29 juillet 2018

Iran - Visiter l'Iran (9/14). Du respect des bonnes mœurs « islamiques ».

Un ministère de la « Culture et de la Guidance islamique »

 

Iran Ispahan Palais de Chehel Sotun

 « Malgré le vin source de vie
et le vent qui crible les fleurs,
Ne bois pas, en jouant du luth ;
du prévôt tu sais la rigueur.
Donc, s’il se trouve une bouteille,
un compagnon de beuverie,
Bois, prudemment, car nous vivons
des temps troublés de zizanie
Prends bien soin de dissimuler
la coupe de vin dans ta manche »[1]

Les Iraniens, de tous âges et de toutes conditions, apprécient manifestement la musique d’ambiance, aussi bien traditionnelle que pop, disco, rock ou autres. Au dîner, dans un restaurant où se donne en spectacle un groupe contemporain avec guitares électriques, l’auditoire extériorise sa satisfaction en se trémoussant (sur sa chaise), en applaudissant et en criant des you-yous. Ce n’est manifestement pas l’envie de danser qui manque aux convives, mais ce n’est pas autorisé dans un lieu public !

Aussi, notre accompagnateur nous propose-t-il de nous organiser une soirée spéciale dans un restaurant arménien. C’est que les Iraniens d’origine arménienne, non musulmans mais chrétiens orthodoxes, bénéficient d’un certain nombre de « droits » dans la République Iranienne Islamique comme de danser en public ou de boire de l’alcool !

Selon les chiffres officiels et des estimations diverses, la communauté arménienne en Iran compterait de 150 000 à 200 000 personnes, concentrées en zone urbaine, surtout à Ispahan et Téhéran. Les communautés arméniennes en Iran auraient pour partie une origine d’exil forcé. Le souverain safavide Chah Abbas, en lutte avec l’Empire ottoman, fit de nombreuses incursions en Arménie et ramena ainsi 25 000 Arméniens à Ispahan qui s’établirent dans un des quartiers de la ville.

Un texte de la République Iranienne, de 1984, précise les droits des minorités : elles bénéficient d’une représentation garantie au parlement (2 sièges pour les Arméniens, 1 pour les Assyro-chaldéens, 1 pour les juifs, 1 pour les zoroastriens), plus importante que ne le voudrait leur poids démographique dans la population totale.Cette protection est « communautariste » dans la mesure où les minorités ont une législation et des institutions propres pour ce qui concerne le droit civil. Les mariages et les divorces sont régis selon les lois chrétiennes ou juives, et l’état-civil de ces populations est géré par leurs communautés religieuses.  Ces minorités ont néanmoins été chassées de la fonction publique et de l’enseignement, elles n’ont pas droit aux mêmes prestations sociales que les musulmans et sont passibles, en matière criminelle, de peines spécifiques.

Les Arméniens d’Ispahan possèdent un quartier dans le centre de la ville avec leurs églises, leurs écoles, leurs clubs. Les femmes sont autorisées à ne pas se voiler. Et, grand privilège en terre musulmane, ils sont autorisés à produire du vin et à le consommer mais, bien sûr, pas à le commercialiser à des musulmans. Ils bénéficient donc de plus de libertés que les musulmans sur le plan des mœurs même si le ministère de la « Culture et de la Guidance islamique » (sic !) et son bureau des minorités doivent donner des autorisations pour toutes les activités communautaires.

Cet ami nous a donc organisé une soirée dans un local tenu par des Arméniens, un local dans un lieu discret, en sous-sol, sans aucune publicité extérieure et où, après avoir demandé une autorisation préalable auprès des autorités compétentes, est prévu un dîner, arrosé de vin, et au cours duquel les femmes pourront enlever leur voile et hommes et femmes pourront danser grâce à la présence d’un DJ ! Tout cela n’étant possible que pour les mécréants que nous sommes, les musulmans n’ayant pas le droit d’y participer. La soirée se déroule donc gentiment, avec tournées de vin (très quelconque et donc sans abus) et succès musicaux un peu anciens envoyés par le DJ (mais correspondant à l’âge des participants) quand s’annonce l’inspecteur des services touristiques ! Nos amis musulmans sont exfiltrés discrètement avant que l’inspecteur ne s’assied dans un coin de la salle en observant les convives : ce qui casse bien évidemment l’ambiance ! On se prend à regretter parfois que le ridicule ne tue pas.


[1] Hâfez Shirâzi (1320 / 1388). « L’amour, l’amant, l’aimé ». Sélection de 100 ballades du Divân.

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27 juillet 2018

Iran - Visiter l'Iran (8/14). La place des femmes dans la société iranienne.

Une place qui n’est pas très enviable – Les femmes sont l’avenir de l’Iran 

 

Iran Kashan Maison Tabâtabaî

« Comment as-tu pu pensé que je fusse assez crédule pour m’imaginer que je ne fusse dans le Monde que pour adorer tes caprices ? Que, pendant que tu te permets tout, tu eusses le droit d’affliger tous mes désirs ? Non ! J’ai pu vivre dans la servitude mais j’ai toujours été libre : j’ai reformé tes lois sur celles de la Nature, et mon esprit s’est toujours tenu dans l’indépendance »[1]. 

Dans la République Islamique, le sort des femmes n’est pas enviable : une femme vaut la moitié d’un homme dans le droit à l’héritage, le port du voile et d’un manteau qui cache les formes est imposé, elle ne peut exercer un métier ni voyager à l’étranger sans l’autorisation de son mari, la polygamie est autorisée ainsi que la pratique du « mariage temporaire » d’une heure minimum, officialisée par un mollah contre espèces sonnantes[2]. Son témoignage en justice n’a de valeur que si elle est accompagnée de deux hommes et la logique mathématique tourne à l’abjection dans le versement d’indemnités pour avoir tué ou blessé une femme : la moitié de celles qui seraient dues pour un homme !

Bien que nos « démocraties occidentales » soient très loin d’être exemplaires sur l’égalité entre femmes et hommes (fonctions de responsabilité plus difficiles d’accès, salaires moindres à travail égal et violences faites aux femmes), ces règles d’inégalité institutionnalisées nous heurtent et participent à faire de l’Iran un pays honni.

Ali Akbar Hachemi Rafsandjâni, Président de la République entre 1989 et 1997, avait fait supprimer les lois ou règlements interdisant ou limitant l’accès des femmes à certaines filières universitaires ou à certains emplois. La loi votée par le Conseil supérieur de la Révolution culturelle définit les devoirs essentiels de la femme qui sont d’être épouse et mère. Elle précise quels sont les métiers « souhaitables » pour les femmes en les classant en quatre catégories. La première comprend les métiers « respectueux des spécificités physiques et psychologiques féminines » (sic !), l’ingénierie électronique et informatique, la pharmacologie, l’assistance publique et sociale, la traduction et l’écriture. Le second comprend les métiers recommandés par la tradition islamique : la recherche scientifique, la médecine, l’enseignement. Le troisième comprend les métiers unisexes où seule compte la qualification comme le travail ouvrier. Le dernier concerne les métiers interdits aux femmes : pompier ou magistrat[3]. L’accès massif des femmes à l’éducation (plus de la moitié des étudiants) et leur part grandissante dans la population active (11 %) changent progressivement la place de la femme dans la famille[4] et la société même si leurs activités professionnelles sont encore plutôt considérées comme une aide financière au ménage. Selon des sondages, en 1975, 72% des sondés considéraient que ce sont les chefs de famille qui prennent seuls les décisions, en 2004, cette proportion est passée à 33%. 

Il n’y a pas besoin d’avoir un œil très aiguisé pour constater que la société iranienne est traversée de contradictions et d’oppositions. En fonction des origines, urbaines ou rurales, des classes sociales ou des classes d’âge, le port du voile est un langage particulièrement clair : intégral et noir pour les classes sociales rurales, urbaines pauvres et les femmes âgées, très relâché, porté sur le chignon, coloré et agrémenté de lunettes de soleil pour les jeunes femmes des classes aisées… avec toutes les catégories intermédiaires ! Le constat est le même pour le port du manteau : long, flottant et noir, ou cintré, au dessus du genoux et coloré. Ajoutez l’usage du maquillage qui, s’il n’est jamais outrancier, est généralement très élaboré. Enfin, il y a les comportements des personnes que l’on croise dans la rue, les jardins. Plus que les hommes, les femmes saluent et adressent leurs vœux de bienvenue aux étrangers, souhaitent vous prendre en photo ou se faire prendre en photo avec vous, se montrent souriantes, prêtes à engager la discussion autant que faire se peut du fait de notre plus ou moins grande maîtrise réciproque de l’anglais. 

Je ne suis pas sûr que les Iraniennes « affligeront encore longtemps tous leurs désirs » !


[1] Montesquieu. « Lettres persanes ». 1721.

[2] Chahdortt Djavann. « Les putes voilées n’iront pas au paradis ». 2016.

Soudabeh Mortezaï. « Les noces persanes ». Arte. 8 janvier 2013.

[3] Shahâb Vahdati. « Le travail des femmes en Iran : la lutte pour l’égalité ». La revue de Téhéran. N°140. 2017.

Imam Khomeiny : « Au terme de la loi coranique, n'importe quel juge réunissant sept conditions : être pubère, croyant, connaître parfaitement les lois coraniques, être juste, ne pas être atteint d'amnésie, ne pas être bâtard ou de sexe féminin, est habilité à rendre la justice dans n'importe quel cas ».

[4] Voir le récit tout en finesse de Zoyâ Pirzâd.  « On s’y fera ». 2007.

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25 juillet 2018

Iran - Visiter l'Iran (7/14). Une des transitions démographiques les plus rapides de l’humanité.

Des changements sociétaux rapides et profonds - L’affaiblissement de l’ordre patriarcal

 

Iran D'Ispahan à Kashan - Abyâneh

Si, en ville, on croise beaucoup d’adolescents et  de jeunes adultes, on voit assez peu de très jeunes enfants lesquels sont presque toujours dans les bras de leurs pères qui leur accordent beaucoup d’attention.

Après la création de la République islamique, en 1979, les cliniques de planification familiale qui avaient été créées par le Shah ont été démantelées au motif que «  l'Islam et l'Iran avaient besoin d'une grande population ». Des lois natalistes ont été votées : abaissement de l'âge de mariage à neuf ans pour les filles et quatorze ans pour les garçons, légalisation de la polygamie, création de la fondation iranienne du mariage qui fournissait aux jeunes mariés des meubles pour les aider à s’installer. Cette politique a eu des effets modérés voire nuls. Les taux de natalité et de fécondité, qui connaissaient précédemment une baisse régulière, ont légèrement remonté au début des années 80 (1960/65 : 6,93 enfant par femme en âge de procréer, 1965/70 : 6,70, 1970/75 : 6,24, 1975/1980 : 6,27, 1980/85 : 6,54). Mais les effets n’ont pas été durables sur la période suivante, 1985/90, car malgré cette politique nataliste le taux de natalité a chuté à 5,62 enfants par femme.

Suite à l’élection de Ali Akbar Hachemi Rafsandjâni, en 1989, le ministère iranien de la Santé a lancé, au contraire, une campagne nationale de contrôle des naissances : pilules, préservatifs, stérilets, implants, ligatures des trompes et vasectomie. En 1993, le Parlement a supprimé les coupons alimentaires, les congés de maternité payés et les subventions sociales après le troisième enfant pour les employés du gouvernement et des organisations paragouvernementales. Il était même nécessaire de suivre des classes de contrôle des naissances avant qu'un couple puisse se marier ! En phase avec des changements sociétaux fondamentaux, cette politique a été particulièrement efficace. Pour la période 2005/2010, le pourcentage de femmes âgées de 20 à 49 ans utilisant une méthode contraceptive est de 73% en Iran (France : 83%) et l’indice de fécondité a chuté à 1,77 (France : 2,0). Il a suffit de deux générations à l’Iran pour assurer sa transition démographique, pour passer d’un système de natalité élevé à un système de natalité faible, des mères aux filles, une des transitions démographiques les plus rapides de l’histoire de l’humanité !

Les raisons de cette évolution sont similaires à celles des pays européens. Les progrès en matière d’éducation jouent un rôle-clef : alors qu'en 1976 seules 28% des iraniennes en âge de procréer étaient alphabétisées, elles étaient 76% en 1996 et 87,4% en 2006. Pour les jeunes femmes (20/24 ans) la durée de la scolarisation dépasse même désormais celle des hommes : 10,4 ans contre 9,9 ans. En conséquence, l’âge moyen au mariage augmente sans cesse : de 19,7 ans en moyenne en 1976, à 24 ans en 2006… et il dépasse 30 ans à Téhéran. Enfin, entre 2000 et 2010, le nombre des divorces a triplé, passant de 50 000 divorces annuels enregistrés à 150 000. Il faut ajouter à cela la guerre Iran / Irak, les problèmes économiques de l’Iran accentués par les sanctions internationales : baisse du pouvoir d’achat, chômage des jeunes, prix élevés des loyers et de l’immobilier. 

En août 2012, marche arrière toute ! Le Guide suprême, Ali Khamenei, a critiqué la politique de contrôle des naissances qui participe au vieillissement de la population affirmant qu’il croyait que le « pays a les moyens d’avoir 150 millions d’habitants ». Il a donc demandé aux autorités à reconsidérer sa politique démographique et à sensibiliser l’opinion publique à cette question. En octobre 2012, il a été mis fin à la distribution gratuite des moyens contraceptifs par l’intermédiaire des centres de planification familiale et, en 2014, le parlement iranien a voté l’interdiction des formes de contraception permanente, vasectomie ou ligature des trompes. 

Les conservateurs iraniens n’ont manifestement pas pris conscience de la véritable révolution démographique que les femmes ont opérée en Iran et pour laquelle il me semble que tout retour en arrière apparaît inenvisageable. Elle consacre l’affaiblissement de l’ordre patriarcal, la place nouvelle des femmes dans le couple, la résistance des femmes aux valeurs traditionnelles et religieuses[1]. La dernière proposition du parlement iranien d’interdire le mariage des filles âgées de moins de 13 ans apparaît plus comme une tentative de gommage des excès précédents (fixation de l’âge du mariage à neuf ans pour les filles) que comme une réelle prise en compte des bouleversements de fonds de la société iranienne et du rôle qu'y jouent désormais les femmes.


[1] Marie Ladier-Fouladi. « Familles, je vous adore ». In « Vacarme », volume 68, n°3. 2014,

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23 juillet 2018

Iran - Visiter l'Iran (6/14). Ce que le pistachier nous apprend de la gestion de l’eau en Iran.

Un gaspillage de la ressource en agriculture 

 

Iran Route de Kerman à Yazd Pistachier

La culture du pistachier est un autre exemple des problèmes de gestion de l’eau en Iran. Le pistachier est un arbre doublement symbolique dans ce pays. D’une part parce qu’il y pousse spontanément  dans les zones arides du Nord-est de l'Iran et du Nord de l'Afghanistan d’où il est originaire. Il y était déjà cultivé il y a 3 000 à 4 000 ans et fut introduit dans le bassin méditerranéen par les Romains au début de l'ère chrétienne. D’autre part parce que l’Iran fut longtemps le premier producteur mondial de pistaches.

Le pistachier (Pistacia vera) est un arbuste de 3 à 7 mètres de haut. Les feuilles sont caduques (elles tombent en hiver), alternées, un peu coriaces, à nervures proéminentes, avec trois à cinq folioles ovales. Comme le palmier, le pistachier est un arbre dioïque, c’est à dire que les fleurs mâles et femelles sont portées par des pieds différents et la fécondation des fleurs femelles est assurée par la proximité des pieds mâles (un pied mâle pour 10 à 200 oieds femelles). Le fruit est une drupe (fruits dont la graine, souvent appelée amande, est contenue dans un noyau dur qui peut être entouré d'une partie charnue), monosperme (un seul noyau), ovoïde, à péricarpe sec (pellicule qui entoure la graine) et endocarpe (coque) dur, souvent fendu[1].

Le pistachier est cultivé pour ses amandes comestibles. Pour donner des fruits de qualité, les pistachiers ont besoin du froid hivernal et d'une grande chaleur estivale (température supérieure à 30°C durant 98 à 110 jours par an). Ils s'adaptent à tous les sols pierreux, superficiels et secs grâce à leur système radiculaire puissant. La région de Kerman, la capitale de la pistache, située à 1800 mètres d’altitude, est bien adaptée au développement de cette culture[2]. Les premières récoltes de pistaches apparaissent au bout de 6 à 8 ans. Les pistachiers peuvent vivre plus de 100 ans.

Le pistachier a joué un rôle majeur dans notre compréhension du mode de reproduction des végétaux grâce aux observations de Sébastien Vaillant (1669 / 1722). Celui-ci avait remarqué qu’un pistachier esseulé du Jardin du Roi à Paris fleurissait tous les ans sans fructifier (un pistachier mâle)[3]. Il avait également remarqué qu’un autre spécimen de pistachier, aux fleurs différentes, situé dans le jardin des Apothicaires (un jardin qui se trouvait dans un autre quartier, à l’emplacement de l’actuel Institut National Agronomique), fleurissait également sans fructifier (un pistachier femelle). Il eut l’idée d’apporter une branche fleurie du pistachier du Jardin du Roi et de la secouer près du pistachier en fleurs du jardin des Apothicaires. Des fruits apparurent sur le second pistachier pour la première fois ! Cette expérience démontrait la sexualité des plantes et le mécanisme de la pollinisation.

Mais revenons aux pistachiers iraniens ! Il faut irriguer les arbres en période chaude, ce qui se fait traditionnellement par immersion : une à trois fois par mois, on ouvre les vannes des canaux d’irrigation jusqu’à ce que l‘eau recouvre la totalité du sol. Cette méthode est très consommatrice en eau par suite des pertes par évaporation et par infiltration. La régulation de la consommation en eau s’effectuait autrefois par l’intermédiaire du débit des qanâts, ces tunnels souterrains, creusés à la pioche, qui acheminent sur des kilomètres l’eau de la fonte des neiges ou des nappes souterraines des montagnes. Avec la réforme agraire et l’apparition des pompes électriques, chaque producteur a puisé dans les nappes phréatiques, sans retenue et sans contrôle, comme si la ressource était inépuisable. Au fur et à mesure de l’épuisement des nappes, les pistachiers insuffisamment arrosés se sont desséchés. La province de Kerman perdrait ainsi, tous les ans, 20 000 hectares de ses plantations selon une étude menée par la Chambre de commerce iranienne. 

Avec 200 à 250 000 tonnes par an, l’Iran a perdu sa place de premier producteur mondial de pistaches au profit des Etats-Unis. La gestion de l’eau doit se penser non pas en termes techniques de court terme, mais de manière globale, avec de nouveaux modes de culture (l’irrigation au goutte à goutte qui consomme trois fois moins d’eau)[4], et le contrôle de l’utilisation de la ressource. 


[1] V.A. Evreinoff. « Le Pistachier. Etude pomologique ». Journal d'agriculture traditionnelle et de botanique appliquée. 1955.

[2] Radio Télévision Suisse. « A Bon Entendeur – La production de pistaches en Iran ». 25 octobre 2016.

[3] Ce pistachier est toujours visible au Jardin des Plantes – Muséum National d’Histoire Naturelle.

[4] Amélie Neuve-Eglise. « L’agriculture iranienne : une modernisation inachevée ». La revue de Téhéran. N°14. Janvier 2007.

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21 juillet 2018

Iran - Visiter l'Iran (5/14). L’Iran en déficit hydrique.

Barrages, dérivations et gestion à court terme

 

Iran Ispahan Pont aux 33 arches

La rivière Zâyendeh Rud (« qui donne la vie ») prend sa source dans les monts Zagros[1]. Longue de 270 kilomètres, elle traversait Ispahan avant d’aller se perdre aux frontières du désert. Mais la rivière est désormais totalement sèche à Ispahan, huit mois sur douze, des lâchers d’eau étant encore organisés en mars / avril et septembre / octobre. Cela fait un choc de voir le très large espace nu et poussiéreux du lit de la rivière, la base nautique avec ses pédalos inutilisés, les arches de ses ponts anciens les pieds au sec.

Si la rivière ne coule plus dans Ispahan c’est que des ponctions importantes sur son débit sont effectuées en amont, à la fois pour l’agriculture, pour la consommation des habitants, pour les besoins des activités industrielles dont une entreprise sidérurgique très consommatrice… mais aussi pour la consommation des habitants de Yazd grâce à une canalisation de 300 kilomètres de long. Face à ce drame et aux manifestations des agriculteurs, la décision a été prise d’effectuer une dérivation à partir de la rivière Karoun qui coule vers le Golfe persique, laquelle a perdu la moitié de son débit au Khouzistan ! Mais ce petit jeu de transfert d’eau par pompes et tuyaux ne suffit pas néanmoins à rendre sa rivière à Ispahan. Le cas de la rivière Zâyendeh Rud est doublement symbolique, d’une part parce que c’est grâce à elle qu’Ispahan connut sa période de splendeur, mais aussi parce qu’elle révèle le drame de l’alimentation en eau en Iran.

Evidemment, l’Iran n’est pas très gâté par la nature en matière de pluviométrie. Situé juste au-dessus du tropique du Capricorne, éloigné des grandes masses océaniques, la moyenne annuelle des précipitations est d’environ de 250 mm/an, soit moins d’un tiers de la moyenne mondiale annuelle comme de la moyenne française annuelle (860 mm/an). Sans compter que la répartition spatiale des précipitations est très inégale : 4% du territoire reçoit plus de 500 mm/an, soit 27% des précipitations nationales. Enfin, ajoutez enfin à cela que l’Iran a un ensoleillement important ce qui induit un taux d’évaporation des pluies très élevé (71%).

Comme si tout cela ne suffisait pas pour rendre la ressource hydrique rare et précieuse, le pays a connu une très forte augmentation de sa population passant de 36 millions d’habitants en 1979 à 79 millions en 2014. Certes, le nombre d’enfants par femme est passé dans la même période de 6 à 1,7, mais la jeunesse de la population induit à la fois un nombre élevé de naissances et une baisse de la mortalité ayant pour conséquence un excédent des naissances sur les décès de près d’un million de personnes par an ! Enfin, si les Iraniens consomment 150 litres d’eau par habitant et par jour, un niveau de consommation semblable à celui constaté en Europe, les Téhéranais consomment près de 300 litres d’eau, soit deux fois plus ! Le tout pouvant être dû aussi à l’obsolescence du réseau de distribution d’eau qui induit des pertes pouvant parfois excéder 30 à 40 %.

Les déséquilibres hydriques sont partiellement régulés par un nombre important de barrages (316 auxquels s’ajouteront 132 autres barrages en construction) et d’une mise en réseau entre bassins hydriques, mais le déficit est sans cesse aggravé par des ponctions grandissantes pour l’alimentation et l’industrie mais surtout pour l’agriculture qui consomme 93% de la ressource ! La magnifique plaine agricole qui entoure Ispahan révèle que nombre de cultures sont encore irriguées par immersion, c’est à dire un système dans lequel les pertes en eau sont très élevées. Seules 5% des surfaces cultivées bénéficieraient de systèmes d’irrigation sous pression, par aspersion ou au goutte à goutte, plus économes en eau. Enfin, la politique de tarification de l’eau pour ses différents usages se caractérise par un prix au mètre cube très inférieur au coût de revient. Les Iraniens ne paieraient que 35% à 45% du coût de revient ce qui pourrait participer à un gâchis de la ressource[2]. Si l’Iran est naturellement un pays où la ressource est rare, les politiques publiques mises en œuvre paraissent plus tabler sur les grands travaux spectaculaires de génie civil de répartition de la ressource, dans une vision « moderniste » et de court terme, plutôt que sur une régulation de long terme de la consommation d’une ressource qui sera de plus en plus rare[3].


[1] Laurent Cibien et Komeil Sohani. « L’Iran à court d’eau ». Arte. 8 mai 2018.

[2] Ambassade de France en Iran, service économique de Téhéran. « Le secteur de l’eau en Iran ». Mars 2018.

[3] Mehrnoush Cheragh Abadi. « Une mauvaise gestion est-elle à l’origine de la crise de l’eau en Iran ? ». Equaltimes. 22 mars 2017.

Mohammad-Reza Djalali – Thierry Kellner. « L’Iran en 100 questions ». 2018.

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