Notes d'Itinérances

19 janvier 2019

Iran - Histoire et architecture (9/19). Les Mongols et les Ilkhânides (1221 / 1355) - La Mosquée du vendredi (Yazd).

Epoque sanguinaire et explosion de la couleur dans la décoration

 

Iran Yazd Mosquée du Vendredi

Les tribus turco-mongoles, originaires de Sibérie, se réunirent sous Gengis Khan au XIIIsiècle. Ses successeurs bâtirent l'un des plus grands empires ayant jamais existé, s’étendant de la Chine, au Moyen et au Proche-Orient et à la Russie. 

La conquête mongole de la Perse a débuté en 1219 et s’est prolongée jusqu’en 1221. Quarante ans après la prise de la Perse par Gengis Khân et ses fils, Houlagou Khân, petit-fils de Gengis Khân et frère de Kubilai Khân, entre en Iran en 1255 et fonde la dynastie des Ilkhânides au XIVesiècle[1]. 

La période mongole évoque encore aujourd’hui les destructions et les génocides commis par les hordes mongoles. 

« La Perse est une grandissime province laquelle anciennement fut très noble et de hauts faits, mais à présent les Tartares en ont détruit et dévasté la plupart et elle est bien plus petite que jadis »[2].

Néanmoins, après la période sanguinaire de la conquête, Ghâzân Khân (1271 / 1304), septième souverain de la lignée ilkhânide, fut intronisé à Tabriz, en 1295. Après s’être officiellement converti à l’islam, il se fit appeler Mahmoud et il convertit également tous les soldats et commandants de son armée à cette religion, ce qui aboutit à l’établissement d’une relation de confiance entre le peuple iranien et les Khâns mongols[3].

L’avènement de la dynastie ilkhânide a permis de retrouver une période de stabilité politique, la constitution d’un gouvernement central, qui ont favorisé le développement du commerce, l’érection d’écoles et de des centres scientifiques, dans une grande tolérance religieuse. Enfin, les Ilkhânides assurèrent la restauration des édifices détruits lors de la conquête mongole mais aussi la construction de nouveaux monuments.

Au cours de la période seldjoukide, les décorations murales étaient encore essentiellement composées par la disposition géométrique des briques. Progressivement, ces décorations murales de briques ont incorporé, ponctuellement, des céramiques turquoise ainsi que des décors de stuc sculpté et peint. Au XIsiècle, les potiers iraniens utilisent une pâte enrichie en silice qui a la propriété de devenir très dure à la cuisson ; au XIIils développent la technique du « lustre métallique » grâce à des composés d’oxydes de cuivre et d’argent. Ces techniques, outre qu’elles assurent la réalisation de pièces fines de poterie, permettent également d’obtenir des carreaux de céramiques de couleurs, résistants, aux reflets chatoyants. A l’époque mongole, les céramiques sont désormais utilisées dans l’architecture avec une palette de couleurs plus large, bleu, blanc, noir et jaune, et vont progressivement occuper des espaces de plus en plus important dans les monuments et les mosquées. Dans le dessin, les Mongols apportèrent des influences chinoises lesquelles firent évoluer les décors qui deviennent moins géométriques, moins angulaires, plus souples, plus réalistes, avec l’introduction des motifs de fleurs de lotus, de phénix, de dragons. La mosaïque de céramique est une technique née sous les Ilkhânides, longue et coûteuse, elle consiste à découper dans des carreaux de céramique colorée des motifs et à les assembler entre eux pour effectuer des décorations géométriques ou florales.

L’Iran Ilkhânides utilisera le plan-type de la mosquée seldjoukide à quatre iwans et salle de prière sous coupole. Toutefois, les mosquées mongoles se caractérisent par une tendance plus affirmée à la verticalité. D’une part, elles sont dotées de très grands dômes à double coupole (la coupole extérieure pouvant être beaucoup plus haute que la coupole intérieure), d’autre part, l’Iwan servant de portail à la mosquée est surmonté par deux minarets hauts et fins comme c’est le cas pour la mosquée du Vendredi à Yazd (1325 / 1334). Enfin, les murs des mosquées sont ornés de briques glacées ou de céramiques bleues à motifs floraux ainsi que par des inscriptions en écriture coufique[4].


[1] Afsaneh Pourmazaheri. « La conquête mongole en Perse, ses causes et ses conséquences ». La Revue de Téhéran. N°99. Février 2014.

[2] Marco Polo. « Le devisement du monde ». 1298 ?

[3] Hamideh Haghighatmanesh. « La dynastie ilkhanide en Iran : une renaissance après les invasions mongoles ? ». La Revue de Téhéran. N° 100. Mars 2014.

[4] Yâsaman Borhani. « Aperçu sur les développements architecturaux des mosquées en Iran ». La Revue de Téhéran. N° 137, avril 2017.

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17 janvier 2019

Iran - Histoire et architecture (8/19). Les Seldjoukides (1038 / 1194) - La Mosquée du Vendredi (Ispahan).

La structure particulière des mosquées iraniennes

 

Iran Ispahan Mosquée du Vendredi salle hypostyle nord

Après avoir atteint son apogée sous Hâroun ar-Rachîd, la puissance politique des Abbassides diminue et ils finissent par n'exercer qu'un rôle purement religieux. A partir du IXsiècle se développent plusieurs royaumes, plus ou moins autonomes, les Tâhirides au Khorāsān (IXe), les Samanides qui développent la langue persane, les Bouyides (Xe) qui créent le premier royaume musulman iranien (sunnite), puis les Seldjoukides, des nomades turcs d’Asie centrale, auXIesiècle. Sous le règne des Seldjoukides plusieurs innovations architecturales font leur apparition, la mosquée dite persane et les madrasas.

De la mosquée arabe, la mosquée persane conserve la cour rectangulaire à ciel ouvert et la salle hypostyle, mais elle conjugue ces éléments avec les traditions locales, notamment des palais et temples parthes et sassanides, le pavillon à coupole (tchahar-taqs), l’iwan et les voutes. La cour, plus ou moins rectangulaire, est entourée par quatre iwans placés en vis-à-vis, avec au centre un bassin pour les ablutions. Dans la direction de La Mecque, l’iwan est suivi d’une construction à coupole sur trompes dont le mur du fond est occupé par le mihrab. Ces éléments seront utilisés avec différentes variations dans la construction de grandes et petites mosquées, madrasas, caravansérails, monastères soufis et palais. Construites en briques, les mosquées sont simplement ornées de motifs géométriques obtenus par l’agencement des briques, ces motifs peuvent notamment comprendre des calligraphies géométriques en style coufique.

La mosquée du Vendredi à Ispahan est l’illustration de la mosquée de plan persan et rend compte des évolutions de l’architecture des mosquées persanes pendant plus de 800 ans, des Seldjoukides aux Qâdjârs. Elle est le plus ancien édifice religieux ayant adopté la configuration des palais sassanides avec une cour fermée, à quatre iwans situés chacun au milieu des côtés de la cour, devenant ainsi la construction prototype utilisée par la suite pour la conception de mosquées à travers toute l'Asie centrale[1].

Le monarque seldjoukide Malek Chah lança la construction du pavillon à coupole Sud qu’il fit surveiller par son ministre Nezam al-Molk, lequel donna son nom à la mosquée. Sur une base à plan carré, est posée une forme polygonale par l’intermédiaire de trompes à muqarnas[2], donnant ainsi une base circulaire à la coupole dont le diamètre mesure 15 m. La construction de la coupole, réalisée en 1086-1088, fut également une source d’innovation par la réalisation d’une double coque à nervures. Une deuxième coupole de plus petite taille, bâtie suivant la même technique, est située au Nord de la mosquée, porte le nom de Taj al-Molk, adversaire et successeur de Nezam al-Molk. Ces deux structures qui étaient initialement des éléments isolés furent reliées, par la suite, aux parties hypostyles de la mosquée.

Après l’incendie de 1121 qui détruisit la majeure partie des façades sur la cour, et pour rendre la mosquée plus magnifique, on introduisit les quatre iwans lors de sa reconstruction. Ce fut donc la première tentative pour intégrer des iwans dans des structures religieuses de l’islam. Cette innovation changea radicalement l’équilibre de la conception architecturale de la mosquée.

Autre caractéristique intéressante de la mosquée, les 484 voûtes de ces différentes salles hypostyles, les plus anciennes datant des Seldjoukides (de part et d’autre des coupoles Nord et Sud), et constituant autant de petites coupoles plates sur le toit de la mosquée. Ces voûtes, reposant sur des piliers circulaires de briques, utilisent près de 50 techniques différentes de disposition des briques pour permettre de passer du plan carré séparant les piliers à la forme ronde des coupoles.

Les Seldjoukides vont favoriser l’installation de lieux spécifiques d’enseignement, les madrasas, indépendant des mosquées. L’objectif était de favoriser la formation des fonctionnaires de l’empire dans les domaines de la théologie, du droit, mais aussi des mathématiques, de l’astronomie, de la littérature. Le plan des madrasas est similaire à celui des mosquées persanes avec des chambres pour les étudiants situées autour de la cour centrale à ciel ouvert.


[1] UNESCO. « Masjed-e Jāme’ d’Ispahan ». Liste du patrimoine mondial de l’Humanité. 2012.

[2] Alvéoles en encorbellement ou en stalactites dans l’architecture musulmane.

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15 janvier 2019

Iran - Histoire et architecture (7/19). Les Omeyyades (661 / 750) et les Abbassides (750 / 1258) - La mosquée arabe.

Un lieu de culte permanent pour les Musulmans

 

Iran plan Grande mosquée de Damas

A la mort du Prophète, les quatre califes qui lui succèdent à la tête de la communauté musulmane commencent à conquérir le monde pour participer à la diffusion de l’Islam. C'est vers 637 (15eannée de l'hégire) que l'armée sassanide fut battue par l’armée arabe à Al Qadisiya (Irak). Cette défaite perse fut suivie de nombreux revers qui se terminèrent en 642 avec la bataille de Nihâvend qui scella la conquête définitive de la Perse par les Arabes.

La dynastie des Omeyyades qui s’installe au pouvoir dans le nouveau monde musulman est issue de la famille du troisième calife de l’Islam, Uthman. Mu’aviya, descendant d’Uthman et gouverneur de Syrie, s’empare du pouvoir après avoir assassiné le quatrième calife, Ali premier Imam des Chiites. Il fait de Damas sa capitale. 

Compte-tenu de leur rapide expansion, les Arabes s’appuient sur les élites locales anciennes pour assurer le fonctionnement du califat. Une insurrection se développe à partir de la province du Khorāsān (Est de l’Iran actuel), menée par un Persan, Abu Muslim, au nom d’une lignée descendant d’un oncle du prophète, Al-Abbàs. Les armées abbassides, qui fédéralisent de nombreux mouvements de révolte, traversent l’Iran et écrasent l’armée omeyyade en 750 dans le nord de l’Irak. Le nouveau calife installe sa capitale à Bagdad. 

Jusqu’alors les Arabes effectuaient l'office de la prière, collectivement, en plein air, sur des places, ou en réutilisant les édifices cultuels des religions des zones occupées. C'est sous les Omeyyades que commencent à s’ériger des lieux spécifiques de culte et que se met en place le type de la mosquée dite de plan arabe dont l'archétype est la grande mosquée de Damas, réalisée sous le règne d'Al-Walīd Ier, entre 705 et 715. Le plan en serait inspiré de la maison du prophète : une cour fermée dont une partie est couverte d’un toit plat soutenu par des rangées de colonnes. La mosquée comprend donc une partie ouverte entourée d’un mur, la cour, et une partie couverte par une série de travées, plus large que profonde, une salle hypostyle à toit plat. Sur le mur du fond, opposé à la porte d’entrée, une niche, ou mihrab, indique la direction de la Mecque (Quibla) vers laquelle les Musulmans se tournent pour prier.

Au fur et à mesure de leur pénétration en Iran et de la conversion des habitants à la nouvelle religion, les Arabes utilisent les édifices existants pour les pratiques religieuses collectives : pavillons à coupole (tchahar-taqs)des temples zoroastriens, édifices sassanides à iwans et pavillons à coupole, voire de vastes maisons à cour centrale ornée de deux ou quatre iwans[1]. Le plan type de la maison de l’Iran oriental, dans le Khorāsān, est composée d’une ensemble de pièces situées autour d’une cour centrale et comportant au milieu de chacun des quatre côtés de la cour un iwan.  L’iwan est une pièce, plus large, plus profonde et plus haute que les autres, mais qui est entièrement ouverte sur le côté cour. Les iwans sont ici des pièces de séjour, utilisées en fonction des heures de la journée ou des mois de l’année pour bénéficier ou se protéger du soleil.

Les mosquées qui sont construites dans cette période de transition des premiers siècles de l’hégire le sont sur un plan arabe, en incorporant des traditions locales avec une cour, une salle hypostyle à plafond plat, un minaret construit à l’extérieur ou sur le côté de l’édifice. La brique de terre crue peut-être encore utilisée dans les constructions, mais elle est petit à petit remplacée par la brique cuite. A Dâmghân (province de Semnan), la mosquée Târikhâneh était à l’origine un temple zoroastrien qui a été modifié entre les VIIIeet IXesiècle selon un plan arabe avec l’érection, en briques cuites, d’une salle hypostyle et d’une cour entourée d’arcades voutées soutenues par de massifs piliers circulaires. A Fahraj (province de Yazd), la mosquée construite entre les VIIeet IXesiècle, de plan arabe, comporte une salle hypostyle et un portique tout autour de la cour centrale[2]. 


[1] Maxime Siroux. « L'évolution des antiques mosquées rurales de la région d'Ispahan ». Arts Asiatiques. N°26. 1973.

[2] Babak Ershadi. « La mosquée « la plus ancienne » de l’Iran à Fahraj ». La Revue de Téhéran. N° 137, avril 2017.

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13 janvier 2019

Iran - Histoire et architecture (6/19). Les Sassanides (224 / 651) - Le casse-tête de la coupole.

Influences réciproques entre Orient et Occident dans la création de la coupole

 

Iran Ispahan Mosquée du Vendredi Coupole nord

En architecture, il existe quelques casse-têtes fondamentaux, la voûte bien entendu, mais aussi la coupole. La coupole est une voûte hémisphérique qui peut être de profil semi-circulaire ou elliptique. Il est aussi possible de la poser sur une structure circulaire élevée, le tambour. Une telle structure hémisphérique est attrayante en architecture car elle permet de rompre avec la linéarité des cubes et des parallélépipèdes des salles des temples, des palais ou des maisons. C’est aussi une forme qui symbolise la voûte des cieux et qui se prête donc à l’édification d’édifices religieux. Nos références culturelles « d’Occidentaux »[1], très ethno-centrées, nous laissent à penser que l’histoire de la coupole en architecture se décline en trois actes fondateurs : le Panthéon de Rome (118 / 125), Sainte-Sophie de Constantinople (532 / 537) et Santa Maria del Fiore de Florence (1418 / 1438). Et qu’ainsi on aurait résolu la quadrature du cercle : comment passer d’une structure à base carrée à une superstructure ronde !

Les tous premiers dômes ont été réalisés en encorbellement à l’image des trullis de la région des Pouilles. Toutefois, cette technique ne permet pas de faire des salles de grande importance. Les plus grands dômes en encorbellement seraient les tholos d’Agamemnon (1250 av. JC) et de Clytemnestre (1220 av. JC), à Mycènes, en Grèce, avec une hauteur de 13,20 mètres. Mais les tholos sont des structures souterraines, pas des structures aériennes.

Les grandes coupoles hémisphériques sont apparues dans l'architecture romaine comme le Panthéon (118 / 125, 43,30 mètres de diamètre). Les Romains savaient parfaitement construire des coupoles, ou des demi-coupoles, surélevées, posées sur des murs circulaires ou demi-circulaires comme dans les basiliques civiles romaines où l’une des extrémités est occupée par une abside. De fait, les architectes romains éludaient tout simplement le problème du passage d’un carré de base à un cercle de couverture, en construisant leurs coupoles sur des murs circulaires ou ayant un assez grand nombre de pans[2], quitte à inclure la rotonde et sa coupole dans un bâtiment carré.

Le premier exemple d’une grande coupole posée sur une base carrée c’est Sainte-Sophie (532 / 537, 32,60 mètres de diamètre). La réalisation est absolument remarquable par son ampleur, Sainte-Sophie restera le plus grand dôme surélevé jamais construit pendant près d’un millénaire ! Compte-tenu de cette taille gigantesque, et sans rien enlever au génie de ses architectes, il serait néanmoins étonnant qu’ils aient pu résoudre la question du passage d’un plan carré à un plan circulaire sans s’appuyer sur d’autres réalisations antérieures plus modestes. Pour pouvoir poser une structure circulaire sur une structure carrée, il faut pouvoir assurer une articulation entre elles, dans les « coins » du carré ! Pour ce faire, il est possible de faire une transition du carré au cercle par l’intermédiaire d’un octogone, en « coupant les coins » du carré avec des « trompes » d’angle[3]. 

La coupole du palais de Firuzabad de l’époque Sassanide (IIIesiècle) est le premier exemple connu de l'utilisation d’une coupole sur trompes, c'est-à-dire employant un système de niches dans les angles pour assurer la transition entre le carré de la salle et le cercle de la coupole.Si les Byzantins ont utilisé la trompe d’angle perse pour ériger les coupoles de leurs églises, cette technique n’est toutefois utilisable que pour assurer la jonction entre quatre puissants murs latéraux et la coupole.Pour suspendre de vastes coupoles, sur quatre piliers disposés en carré, c’est à dire la suspendre quasiment dans le vide, les Byzantins ont innové à leur tour en inventant une autre technique de jonction entre la base carré et la coupole : le pendentif. Le pendentif est une section triangulaire d’un volume hémisphérique, posé sur un coin du carré. Il permet un passage direct du carré au cercle sans utiliser une forme octogonale.

Il revient donc aux Persans de la période Sassanide d’avoir résolu, les premiers, ce casse-tête architectural et l’histoire de la coupole en architecture ne peut se comprendre qu’au travers d’échanges et de complémentarités entre Orient et Occident !


[1] Occidentaux : Originaires de l'Occident… plus spécifiquement de l'Europe de l’Ouest et de l'Amérique du Nord !

[2] Meguellati Atef. « Modélisation paramétrique - Coupoles d’Orient & d’Occident ».  Mémoire de Master Design Global. Ecole Nationale Supérieure d’Architecture de Nancy. 2008.

[3] Un exemple, plus tardif (1088) de cette technique est celui de la coupole Nord de la mosquée du Vendredi à Ispahan (photo).

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11 janvier 2019

Iran - Histoire et architecture (5/19). Les Sassanides (224 / 651).

Gonbâd-e Jabaliye  - Kermân

 

Iran Kerman Gonbad-e Djabaliyeh

Progressivement la puissance romaine l’emporte contre les Parthes minés par des querelles internes. Les Parthes vont alors faire place à une nouvelle dynastie, les Sassanides, issus d’une famille de la province du Fars (région dont la capitale actuelle est Chiraz). La Perse va se retrouver au contact de voisins puissants, Rome, Byzance et l’Inde, ce qui lui permettra d’être au centre d’échanges commerciaux florissants, mais aussi de guerres avec ses voisins notamment Romains.

L'architecture sassanide reprend un certain nombre d'éléments de l'architecture achéménide,  les constructions de pierres (quand il y en a dans le milieu) et les colonnes de bois, et de l’architecture parthe, la construction de briques, la voûte de briques, le mortier et la forme architecturale de l’iwan. Elle innove avec l’utilisation de voûtes paraboliques et la création des dômes sur trompes. Enfin, les Sassanides ont adopté l’iwan dans leur architecture en modifiant sa fonction qui, s’il conduisait à d’autres espaces du monument, était une pièce en elle-même. L’iwan sassanide sert plutôt de grande porte d’entrée vers un espace plus grand et plus élégant, généralement en forme de dôme.

« En marge de la ville, demeure un vestige de l’époque où l’Iran tout entier était zoroastrien. Temple du feu ou mausolée, le Gonbâd-e Jabaliyea été construit à l’époque sassanide. S’aventurer jusqu’à ce lieu permet de recueillir quelques impressions de la nature environnante. Les montagnes arides et calcaires encerclent toute cette partie de la ville. Le grand désert baloutche est là, aux portes de la ville »[1]. 

Le Gonbâd-e Jabaliye est un monument en pierres, de forme octogonale, comprenant trois étages de taille de plus en plus réduite, et couronnés d’un dôme plat. Les murs sont en pierres taillées assemblées avec un mortier, alors que la coupole est en brique. Chacune des faces présente en creux la forme d’un arc brisé, entouré lui-même de structures en léger creux. Sur chaque face, au centre de la forme en arc brisé, une porte. Toutefois, une seule aujourd’hui permet l’accès à l’intérieur, les autres ont été murées pour assurer la conservation du monument. Le mortier utilisé aurait été composé de gypse et de lait de chameau. La destination de cette structure est inconnue. Il pourrait s’agir d’un monument funéraire d’un prêtre zoroastrien ou d’un temple du feu zoroastrien. C’est que la religion zoroastrienne devint religion d’empire sous les Sassanides. Ahura Mazda en est le dieu suprême, créateur du cosmos et ayant deux fils, l’un bienfaisant, l’autre maléfique. L’homme doué d’un libre arbitre peut suivre les voies du bien ou du mal. Trois grands principes sont à la base de la pratique du croyant, ce sont Bonne Pensée, Bonne Parole, Bonne Action. Confronté à sa propre conscience, l'homme ne peut trouver le salut qu'en lui-même. Le lieu sacré, témoignant de la puissance divine et autour duquel s’effectuent les cérémonies, c’est un foyer qui doit brûler en permanence. Plusieurs tours du feu d’origine sassanide existent en Iran (autre exemple Naqsh-e Rostam).

« Zoroastre n’a pas été le premier à concevoir l’idée d’un dieu unique et transcendant, mais il a été le premier à proclamer la survie de l’âme individuelle après la mort et son salut ou sa perdition sur la base des actions bonnes ou mauvaise »[2]. 

L’art sassanide n’a guère laissé de sculptures sauf quelques bas-reliefs comme àNaqsh-e Rostam, avec par exemple celle ArdashirIer, fondateur de la dynastie des Sassanides, recevant directement l’investiture d’Ahura Mazda. Le roi et le dieu se font face, ils sont tous deux à cheval, le premier écrasant sous sa monture Ardavân, le dernier roi arsacide, le second, écrasant Ahriman (le Mal). Le dieu tend au roi un anneau enrubanné, signe de puissance. Comme chez les Achéménides, le pouvoir royal est un don de dieu, qui peut être donné ou enlevé. La sculpture mêle les techniques du haut-relief, une forme qui se détache bien du rocher, avec celle du bas-relief où les formes sont justes suggérées. Il s’agit généralement de sculptures de profil ou, éventuellement, de trois-quarts, jamais de face.


[1] Elodie Bernard. « Kermân ». La Revue de Téhéran. N°16. Mars 2007.

[2] Claudio Magris. « L’eau et le désert ». In « Trois Orients ». 2005.

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09 janvier 2019

Iran - Histoire et architecture (4/19). Grecs et Parthes (- 247 / 224) - L’Iwan.

L’iwan, ce symbole de l’architecture perse

 

Iran Ispahan Place royale Mosquée de l'Imam Iwan nord

L’empire perse s’effondre suite aux défaites multiples de Darius III (- 381 / - 330) face aux armées grecques d’Alexandre ; manifestement les dieux n’étaient plus avec lui. Après s’être fait sacrer Pharaon en Egypte (- 332), Alexandre se fait proclamer roi de l’empire perse suite à l’assassinat de Darius par un de ses satrapes. Alexandre ira jusqu’à l’Indus (- 326) mais devra revenir sur ses pas, ses soldats refusant d’aller plus loin. A la mort d’Alexandre, à Babylone (- 323), son empire est partagé entre ses généraux qui se font la guerre entre eux et s’affaiblissent progressivement. 

Cette parenthèse grecque permettra néanmoins une influence de l’art grec en Perse, mais surtout en Inde et auprès des Parthes, une tribu indo-iranienne établie au Nord-est de l’Iran. Les Parthes vont étendre progressivement leur empire sur l’Asie centrale (Perse, Mésopotamie, Syrie) et entreront en conflit avec les Romains en Arménie, Syrie et Judée.

L’architecture Parthe va connaitre son apogée sous le règne du roi Mithridate II (-124 / - 88). La brique est le matériau de construction privilégié. La particularité des palais et des demeures parthes se situe dans la réalisation des plafonds qui sont souvent constitués d’une voûte en berceau[1] de briques séchées au soleil ou cuites, remplaçant ainsi, mais pas toujours[2], l'usage achéménide et hellénique des colonnes pour soutenir des toits plats. 

Une seconde caractéristique de l'architecture parthe, c’est l’utilisation de l'iwan dans les bâtiments. L'iwan est un élément d’architecture qui consiste en un vaste porche, couvert d’une voûte en berceau, ouvert sur une façade rectangulaire par un grand arc. On peut considérer que l’iwan est l’équivalent de l’ouverture d’une tente chez les peuples nomades. Les premiers exemples d’iwans sont de taille modeste, mais le plus grand iwan parthe a une envergure de 15 mètres. Par leur caractère monumental, ils attestent que les architectes parthes maîtrisent la construction des voûtes  et qu’ils ont une connaissance des poussées exercées par ces voûtes sur les murs d’une salle dont un des côtés est ouvert. 

Si les iwans sont une caractéristique de l’architecture parthe, cette structure sera largement utilisée par les civilisations et empires suivants, Sassanides, Arabes, Seldjoukides, Mongols, Safavides… Dans l’architecture non religieuse de la période islamique, les iwans deviendront un élément des maisons, bâtiments publics ou même dans des grandes infrastructures comme, par exemple, le pont de Si-o-Se Pol (le pont des 33 arches) à Ispahan, où l’iwan devient un élément décoratif par sa répétition.

L’architecture religieuse islamique a également incorporé l’iwan en l’utilisant comme entrée prestigieuse dans la salle de prière, ou la salle funéraire, laquelle est alors un espace en forme de dôme (Photo : exemple de l’Iwan d’entrée dans la cour de la mosquée de l'Imam 1612 / 1627, Place royale, Ispahan).

« D’un bout à l’autre de l’Iran, la conception des portiques de mosquées ou d’écoles est invariable ; toujours une gigantesque ogive, ouverte dans toute la hauteur d’un carré de maçonnerie dont aucune moulure, aucune frise ne vient rompre les lignes simples et sévères, mais dont toute la surface unie est, du haut en bas, revêtue d’émaux admirables, diaprée, chamarrée comme un merveilleux brocart »[3].


[1] La voûte en berceau a une forme de demi-cylindre, elle est composée d’une série d’arcs en plein cintre. Les Romains utilisaient généralement la voûte d’arête formée du croisement à angle droit de deux voûtes en berceau ; la voûte d’arête permet la réalisation de vastes salles par accolade de ces voûtes portées par des colonnes.

[2] UNESCO. « Turkménistan - Forteresses parthes de Nisa ». Liste du patrimoine mondial de l’Humanité. 2007.

[3] Pierre Loti. « Vers Ispahan ». 1904.

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07 janvier 2019

Iran - Histoire et architecture (3/19). Le jardin persan.

Un paradis au sein d’une nature hostile

 

Iran Kerman Mâhân Jardin de Shâhzâdeh

« En Perse où, de temps immémorial, les hommes se sont livrés à de prodigieux travaux d’irrigation pour fertiliser leurs déserts, rien ne va sans eaux vives ; donc, le long des cotés de cette place grandiose, dans des conduits de marbre blanc, courent de clairs ruisseaux, amenés de très loin, qui entretiennent une double allée d’arbres et de buissons de roses »[1]. 

Un voyage en Iran, c’est l’occasion de visiter de nombreux jardins, à Chiraz (Bagh-e Eram, XIesiècle), Ispahan (Tchehel Sotoun, XVIIe), Kâchân (Bagh-e Fin, XVIIe), Mâhân (Bagh-e Shâhzâdeh XVIIIe) ou encore à Yazd (Dowlat-Abad, XVIIIe)… Ces différents jardins témoignent d’une certaine diversité dans leur conception en s’adaptant à des conditions climatiques, sociales ou historiques différentes. Toutefois, ils respectent un certain nombre de principes particuliers qui les différencient des autres jardins du monde, principes qui remonteraient donc aux temps des Perses de Cyrus le Grand, vers 546 av. J.-C, avec l’exemple du jardin de son palais à Pasargades. C’était un jardin établi sur un plan géométrique, comportant des canaux en pierre taillée, avec des carrés plantés d’arbres et d’arbustes. Des belvédères permettaient de dominer et admirer le jardin[2]. Le mot pour nommer cet « espace fermé », en ancien persan, était« pairi-daeza » qui s'est transmisen  français en « paradis ».

Situé dans un milieu aride, le jardin persan est un milieu totalement artificiel, exploitant au mieux les rares ressources disponibles. Les principes particuliers des jardins persans[3] sont l’utilisation des angles droits, la division du jardin en quatre secteurs, le rôle de la géométrie et de la symétrie, et une délimitation bien définie du jardin au moyen de hauts murs. 

Les deux axes perpendiculaires du jardin, orientés selon les points cardinaux, délimitent quatre jardins (Chahar Bagh). L’ensemble symbolise l'Eden et les quatre éléments fondamentaux : le ciel, la terre, l'eau et les végétaux. La géométrie du jardin est censée refléter l’ordre cosmique du monde et symboliser le paradis sur terre, alors que la symétrie doit permettre d’assurer des points de vue privilégiés du jardin.

Les murs extérieurs sont un élément important et indispensable du jardin persan. Dans un milieu aride et hostile, ils doivent d’abord assurer la protection des plantes et des parterres de fleurs contre le vent et la poussière. Mais, ils jouent aussi un autre rôle, celui de marquer une frontière entre deux milieux différents ; entrer dans le jardin, c’est entrer dans un autre monde, celui d’un « paradis sur terre ». C’est pourquoi les entrées ne sont généralement par délimitées par des grilles mais plutôt par des bâtiments imposants pour signifier que l’on pénètre dans ce monde différent. C’est parfois très spectaculaire, comme au Jardin de Shâhzâdeh à Mâhân où l’on passe brutalement d’un environnent totalement minéral et brulant à un espace verdoyant et tempéré. 

La végétation dans le jardin persan se compose d’arbres à feuilles persistantes et caduques (cyprès, pins, platanes, agrumes), d’arbustes (avec ou sans fleurs), de buissons et de fleurs. Les arbres sont choisis pour fournir de l’ombre et participer à réduire le taux d’évaporation, ils participent au maintien d’un microclimat particulier dans un lieu entouré d’un environnement chaud et aride.

L'eau, enfin, y joue un rôle-clef pour l'irrigation bien sûr mais aussi esthétique et pour l’ambiance avec le bruit de l’eau qui coule dans les canaux ou qui retombe des jets d’eau. Elle est présente dans le bassin central, à l’intersection des deux axes, les fontaines, les ruisseaux et canaux. La pénurie d’eau a été contournée en développant les qanâts, ces tunnels souterrains qui acheminent sur des kilomètres l’eau de la fonte des neiges ou des nappes souterraines, des montagnes jusqu’aux jardins. Les plus anciens qanâts peuvent dater de la période achéménide (VIesiècle av. J.-C.).

Les jardins persans sont une source d'inspiration pour le dessin des tapis et des textiles, la peinture de miniatures et des ornementations architecturales, la poésie enfin. Ils sont manifestement des lieux particulièrement appréciés des Iraniens qui aiment à s’y promener, discuter, pique-niquer.


[1] Pierre Loti. « Vers Ispahan ». 1904.

[2] Gabrielle Van Zuilen. « Tous les jardins du monde ». 1994.

Roberto Bertolino. « Le jardin chez les Perses ». La revue de Téhéran. N°116. Juillet 2015.

[3] UNESCO. « Le jardin persan ». Liste du patrimoine mondial de l’Humanité. 2011.

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05 janvier 2019

Iran - Histoire et architecture (2/19). Mèdes, Perses et Achéménides (- 559 / - 330) - Persépolis.

Une architecture imposante - Des origines diverses

 

Iran Persépolis Porte des Nations

Nos plus anciens souvenirs d’école sur les civilisations qui se sont succédées quelque part du côté du Tibre et de l’Euphrate remontent généralement aux Achéménides, cette dynastie Perse qui régna entre – 559 et – 330, et contre laquelle luttèrent les Grecs à Marathon (- 490) puis dont Alexandre le Grand occupa et détruisit l’empire. Peut-être, les plus cultivés d’entre nous se souviennent-ils aussi des péripéties du voyage d’Astérix et Obélix en Orient[1] ? Nos deux valeureux gaulois, nos ancêtres donc (comme chacun sait ou croit savoir), y rencontrèrent successivement, dans un désert assez improbable, Sumériens, Akkadiens, Assyriens, Hittites et Mèdes. C’était un raccourci historique audacieux qui permettait en quelques images humoristiques de compresser 3 000 ans d’invasions, d’expansions et de disparition d’empires et de civilisations prestigieuses entre – 3 500 et – 600, sans parler de leurs résonnances contemporaines ! Une période au cours de laquelle, dans cette région du monde, les hommes eurent l’occasion de faire quelques inventions utiles : la ville, la roue, la voûte en berceau, l’administration, la comptabilité, l’écriture, l’histoire, et j’en passe !

A nous, Européens, qui sommes souvent à la fois ignorants de l’histoire des autres civilisations humaines et héritiers d’un terrible complexe de supériorité, la visite de Persépolis nous rappelle que, dans cette région, s’est développé l’immense empire perse qui s’étendait de la mer Egée à l’Indus. Il comprenait vingt-trois provinces où chaque peuple parlait sa langue, pratiquait sa religion, suivait ses coutumes ; elles étaient traversées par des routes royales parfaitement entretenues, comprenant des relais avec hôtelleries. Une administration royale prélevait l’impôt et gérait l’empire.

« Certes Marathon et Salamine, qui sauvent la Grèce, sont aujourd’hui encore nos victoires, mais nous sommes aussi, en même temps, les héritiers de ces empires persans qui ont fait se rencontrer l’Orient et l’Occident »[2].

Cyrus II (- 559 / - 530) fonde le royaume Perse en intégrant les traditions culturelles et artistiques des Mèdes et des autres peuples de l’empire. Les palais sont érigés sur des terrasses, leurs fondations sont sur socle de pierre. Ils sont composés de vastes salles quadrangulaires, comprenant de nombreuses colonnes de pierre, fines et espacées, sans nef centrale, toutes les nefs ayant la même largeur et toutes les colonnes étant identiques ; les salles hypostyles sont couvertes de toits plats supportés par des poutres de bois. Les salles sont disposées autour de cours à ciel ouvert[3]. Le décor est composé d’imposants bas-reliefs, à la taille très fine, d’une symétrie remarquable tout en intégrant des éléments iconographiques permettant d’identifier des éléments symboliques et familiers.

Les éléments de cette architecture sont d’origines diverses : les terrasses sont originaires de Mésopotamie, les cannelures des colonnes de Grèce, la base des colonnes en forme de cloche d’Egypte, la sculpture en bas-relief de l’Elam, les majestueux taureaux androcéphales gardiens de portes et les modèles de bas-reliefs d’Assyrie. Les chapiteaux des colonnes sont originaux, constitués de deux protomés[4]adossés, demi-chevaux, demi-taureaux ou demi-griffons, entre lesquels reposaient les poutres.

A l’époque de Darius Ier(-521 / - 486), des tombeaux rupestres ont été réalisés à flanc de  montagne près de Naqsh-e Rostam et de Persépolis.Ils sont creusés dans le roc et, en façade, pour chacun d’eux, est sculptée une représentation d'un palais avec quatre colonnes encadrant la porte sous un défilé de soldats. En haut, dans une niche, le roi se tient debout sur une estrade. Il est dominé par l'emblème d'Ahura Mazda.

A Pasargades, fondé par Cyrus II, on peut aussi retrouver les traces du vaste jardin autour duquel étaient disposés les différents palais et des pavillons. De forme rectangulaire, il comprend quatre parterres, entourés de canaux et délimités par deux canaux se croisant à angle droit… comme dans tous les jardins persans qui vont suivre.


[1] Uderzo. « L’odyssée d’Astérix ». 1981.

[2] Claudio Magris. « L’eau et le désert ». In « Trois Orients ». 2005.

[3] Massoumeh Amiri. « L’architecture à l’époque des Achéménides ». La revue de Téhéran. N°22. Septembre 2007.

[4] Protomé : représentation en avant-corps d'un animal réel ou fictif.

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03 janvier 2019

Iran - Histoire et architecture (1/19). Des références à acquérir.

Visiter avec la « bible »

 

Iran Kerman Hammam Gandj-e Ali Khân

Visiter l’Iran est un très agréable voyage mais qui n’est toutefois pas sans quelques difficultés. La principale étant, à mon avis, pour des voyageurs français ignorant malheureusement l’histoire des civilisations autres qu’européennes, de s’y retrouver dans les grandes dates de l’histoire perse, la succession des dynasties, les différentes influences régionales, les principales évolutions sociales et culturelles…

Compréhension rendue encore plus difficile pour un œil étranger d’autant que, comme en Europe, les édifices visités ont souvent connu, au cours des siècles, des ajouts et des modifications. S’il est généralement possible à un Français de déterminer dans une église les parties romanes, gothiques ou baroques et les ajouts du XIXesiècle (et encore que… pas toujours !), l’exercice devient périlleux dans une mosquée iranienne quand on ne maîtrise pas l’histoire du pays et ses évolutions artistiques et culturelles. 

Heureusement, pour vous accompagner dans cette périlleuse aventure, en sus des remarquables guides qui pourraient vous accompagner au cours de votre voyage, il existe un outil indispensable, une « bible » donc : le livre de Patrick Ringgenberg, « Guide culturel de l’Iran »[1]. 500 pages très denses sur tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur l’Iran sans jamais oser le demander, son histoire, ses religions, sa culture et les détails sur ses différentes régions... et même sur ce que vous ignoriez que cela puisse exister ! Ce guide complet, précis, pédagogique, accompagné de magnifiques photos, vous rappellera toutes les informations indispensables, celles que vous avez retenues, oubliées ou incomprises au cours du voyage. 

Hélas (trois fois, bien sûr), la bible en question est généralement indisponible en France car éditée à Téhéran ! Deux solutions : la commander par internet avant le voyage, ou l’acheter le plus vite possible après votre arrivée. La première solution serait bien sûr la meilleure car elle vous permettrait de préparer sérieusement votre voyage, mais elle n’est pas la plus simple tout simplement parce que vos sites préférés de vente en ligne n’en disposent généralement pas ou plus[2]. La seconde solution ne permet généralement pas d’acquérir le guide dès votre arrivée car il faut avoir l’occasion de trouver ses différents points de vente[3].

Si donc, au cours du voyage le visiteur apprend généralement beaucoup, il faut bien reconnaître qu’il y a aussi quelques déperditions, d’autant plus que les références historiques et culturelles sont nouvelles et éloignées de celles d’un Européen. Il faut donc pouvoir clarifier et ordonner les souvenirs visuels et les informations retenues pour se construire une représentation logique et cohérente de l’architecture iranienne. Démarche éminemment cartésienne il est vrai, découlant forcément de notre identité particulière de Français, et qui ne correspond pas nécessairement à l’histoire et la pensée d’autres cultures… mais il faut bien utiliser les outils que l’on a à sa disposition pour essayer de comprendre le monde qui nous entoure même si l’on est conscient des limites de ces outils.


[1] Patrick Ringgenberg. « Guide culturel de l’Iran ». Rowsaneh Publication. Téhéran. Cinquième édition. 2017. Certains éléments du guide de Patrick Ringgenberg sont consultables en ligne ainsi que des articles complémentaires (été 2018).

[2] L’ouvrage est parfois disponible chez Amazone ou à la FNAC. Il serait disponible, et moins cher, à La Librairie du Voyage. Avant le départ, le prix du guide oscille entre 40 et 50 € sur les sites en ligne, sans parler des petits malins qui, l’ayant acquis en Iran, tentent, après le voyage, de le revendre d’occasion beaucoup plus cher qu’ils ne l’ont acheté ! (été 2018).

[3] Par exemple, à Yazd, à l’entrée de la mosquée du Vendredi. En Iran, le guide vous coûtera la somme astronomique d’un million et cent mille rials, mais ne vous affolez pas, au cours officiel actuel du rial, cela fait seulement 22 € environ (été 2018).

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17 décembre 2018

Tchéquie - Prague / Matička (24/24). Liste des articles.

 

Tchéquie Prague Nové Mesto Place Venceslas Passage Lucerna

Le scaphandrier de l’air se suspend et regarde
La tête en bas du haut du dôme de Hrachin
Accroché par la queue aux volutes baroques
Il goûte à la beauté comme un singe au miroir
Il condense la ville en sa boule magique
Et fouette les chevaux du manège du temps
Ce qui tourne n’est pas la terre mais sa tête
Cet acrobate n’en sait rien Il est content
En bas comme un fil noir la Vltava s’étire
Vers un lointain peuplé dont il ne peut rien voir
Récusant l’horizon captif de son délire
Il vit comme un poisson dans l’eau d’un diamant »[1].

 

 

 

 

 

 

 Prague – Montpellier, Senlis, août 1990 / janvier 2018.


[1] Jean Marcenac. « Le livre des blessures – Les amants de la beauté pure devant Prague ». 1953.

15 décembre 2018

Tchéquie - Prague / Matička (23/24). Où la Prague fantastique n’a peut-être pas disparu !

Réalité, fiction ?

 

Tchéquie Prague Entrée du Château

« Mais l’un des deux messieurs venait de le saisir à la gorge ; l’autre lui enfonça le couteau dans le cœur et l’y retourna par deux fois. Les yeux mourants, K. vit encore les deux messieurs penchés tout près de son visage qui observaient le dénouement joue contre joue.

« Comme un chien » dit-il et c’était comme si la honte dût lui survivre »[1].

Finie la Prague fantastique et mystérieuse ? Et pourtant… Et pourtant, d’où sortaient-ils ces deux policiers en civil qui nous contrôlèrent dans les allées des jardins de Petřin sous prétexte que nous aurions échangé illégalement des devises avec un touriste italien alors que nous nous promenions tranquillement ? Les jardins de Petřin ne sont-ils pas situés justement à quelques dizaines de mètres de la carrière de Strahov où « deux messieurs en redingotes, pâles et gras, et surmontés de hauts-de-forme qui semblaient vissés sur le crâne »[2], conduisirent Joseph K. au supplice, une nuit de clair de lune, après être passés sur le pont Charles et les rues montantes du Hradčany ? Est-ce un hasard ?

Certes nos deux argousins n’étaient pas habillés d’une redingote et d’un chapeau haut-de-forme mais plus prosaïquement en jeans et baskets et ils firent l’effort de nous présenter leurs cartes de police au contraire des gardiens de Joseph K. La belle affaire ! Qu’est ce qui nous prouvait leur authenticité ? Ils étaient bien suspicieux, trouvant notre conduite curieuse, tout en multipliant les politesses, comme ces deux acteurs de seconde zone auxquels Joseph K. pensait avoir affaire. Etait-ce des membres du StB, l’ex-Sécurité d’Etat, n’ayant pas encore très bien compris quelles étaient les règles d’un régime désormais démocratique et agissant par réflexe conditionné ? Ou n’était-ce qu’une première information qui nous était adressée sur une instruction engagée par « le Tribunal » ? Serions-nous convoqués un jour pour des interrogatoires ? Aurions-nous un procès ? Nous n’eûmes pas plus d’information et ils nous laissèrent partir, mais comme à regret. Ils disparurent de la même manière qu’ils étaient brutalement apparus, venant de nulle part, et s’évanouissant tout aussi mystérieusement. 

Cette très étrange rencontre tendrait à montrer que le fantastique n’a pas tout à fait disparu de Prague ? Devrions-nous consulter un avocat avant d’être convoqué au procès ? Et de quoi nous accuse-t-on ?

« Je vois Prague et la lune dans Prague
les pas de lune dans Prague où passa mon Apollinaire
La pluie à Prague dans ta Prague aux doigts de pluie
Pianote aux vitres s’y essuie
Une musique y balbutie
J’essayerai qu’un cri de pierre sous la scie
Qu’un cric soulève la pierre des rimes
J’essayerai ma gorge le criquet l’escrime
De ma gorge
Dans le
Hradschin désert la lune est sans rivale
Elle peint sur le pont le deuil blanc des statues
La radio ce soir a parlé de 
Nezval
Pour dire qu'il s'est tu »[3].

 

Prague – Montpellier - Senlis, août 90 / janvier 2018.


[1] Franz Kafka. « Le procès ». 1925.

[2] Idem. 

[3] Louis Aragon. « Prose de Nezval ».Les Poètes. 1960.

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13 décembre 2018

Tchéquie - Prague / Matička (22/24). Prague, lanterne magique.

Une ville où, plus que toute autre, l’histoire est présente

 

Tchéquie Prague Nové Mesto Charvatova namesti 1

La prétendue « magie » de Prague, dont les publicitaires et les journalistes usent et abusent aujourd’hui, ne provient pas, à mon avis, de l’imagerie inventée au XIXe siècle avec les devins et astrologues de la cour de Rodolphe II, ni de la légende du Golem. Si elle existe, elle est à chercher ailleurs. 

Dans toute ville, au cours d’une promenade, se superposent plusieurs images. D’abord ce que l’on voit ou croit voir, car regarder c’est déjà interpréter. Comme dans cette œuvre de David Černý, « K on Sun »[1], censée représenter la tête de Franz Kafka, mais dont l’image vue ne correspond jamais vraiment à la tête de Kafka puisque tous les éléments bougent sans cesse. C’est une représentation instable de Kafka, sans jamais être une reproduction. Au travers les multiples variations de l’œuvre, néanmoins on s’en construit une représentation. A cette image reconstruite, se superposent des images du passé vues en photographies ou à la télévision, ou du moins, là encore, le souvenir et l’interprétation que l’on se fait de ces images. 

« L’homme est une machine à interpréter et, pour peu qu’il ait un peu d’imagination, il voit des signes partout »[2].

Prague, plus que d’autres capitales européennes, à l’exception de Rome et Lisbonne peut-être, se prête bien à ce jeu complexe car elle présente plusieurs particularités. Fondée tardivement, au IXesiècle, Prague a connu une remarquable continuité, sans destructions majeures, malgré qu’elle ait été au cœur de grands conflits, croisade contre les Hussites (1415), guerre de Trente ans (1618 / 1648), guerre de succession d’Autriche (1741), occupation par les nazis en 1939, libération en 1945, intervention des armées du Pacte de Varsovie en 1968, Révolution démocratique en 1989. Prague et son architecture sont les témoins d’une grande partie de l’histoire européenne. De plus, cette histoire est souvent tragique…

« La sécheresse et la froideur de l’époque actuelle recouvrent la fraîcheur excitée des années 60, qui voile à son tour l’impressionnant désert des années 50, aride mais aussi brûlant (et tâché de sang). Au-dessous, on découvre d’abord la pénombre ambiguë de l’Occupation, mi-anxieuse mi-intime, ensuite la grisaille tiède de la première République, sereine et allégée en permanence par un souffle de printemps, puis, juste avant de retomber au siècle dernier, la teinte se fait plus « sale », on est dans la Prague « autrichienne » d’avant 1918 »[3].

Troisième particularité, cette riche histoire, et les traces qu’elle a pu laisser dans la ville avec maisons, palais, églises, monuments, se développe dans un espace restreint : le château sur la colline de Hradčany et la place Venceslas ne sont séparés que par deux kilomètres en ligne droite, 45 minutes à pied en passant par les petites rues du centre, le pont Charles et la pente de la Nerudova. Enfin, Prague « bénéficie » d’un lien très fort avec un auteur à la réputation internationale, Franz Kafka, qui semble faire corps avec sa ville : rues, maisons médiévales et château s’accordent avec l’ambiance des livres de l’écrivain. Et pourtant ces deux-là ne s’aimaient pas nécessairement ! Juif et de culture allemande, Kafka appartenait à une communauté qui devenait minoritaire dans une ville qui affirmait progressivement son appartenance à la culture tchèque. La ville a également longtemps ignoré l’écrivain ne marquant nulle part les lieux où il vécut. 

Toutes ces particularités participent à faire de Prague, selon la formule d’André Breton, un lieu qui « fixe électivement la pensée poétique » ou, plus simplement, l’imagination du promeneur. A Prague les riches éléments de son passé tragique surgissent continuellement dans le présent, mais certains éléments du passé seulement, ceux dont on se souvient ou croit me souvenir, et c’est un passé nécessairement recomposé du fait de l’oubli, des refoulements et des interprétations. C’est ainsi que, dans Prague, je déambule entre images présentes et passées, toutes  recomposées et mélangées entre elles. Avec sa riche histoire, ses multiples événements, les différentes cultures qui s’y sont déposées, Prague devient une formidable lanterne magique. Breton n’avait pas tort…


[1] Centre commercial Quadrio / Spálená náměstí.

[2] Laurent Binet. « La septième fonction du langage ». 2015.

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11 décembre 2018

Tchéquie - Prague / Matička (20/24). Prague insolite ?

Des objets curieux dans la ville

 

Tchéquie Prague Nové Mesto Jungmannovo namesti

Mais l’importante fréquentation touristique a-t-elle chassée pour autant l’étonnant, le bizarre, le curieux, l’insolite ?

Le réverbère de la Jungmannovo náměstí (Nové Město, en bas de la place Wenceslas) est un curieux élément composé d’une succession de troncs de cône emboités. C’est une œuvre de l’architecte Vlatislav Hofman de 1913 qui est peut-être le seul exemple de mobilier urbain de style futuriste. Pas très loin, dans la Václavské náměstí, dans la galerie commerciale du palais Lucerna, a été érigé en 1999 une parodie de la statue du roi tchèque Wenceslas tel qu'il est représenté en haut de la place : son cheval est suspendu par les pattes au plafond du dôme du passage, queue et tête pendantes. C’est le « Cheval à l’envers » (« Kůň »), une œuvre de l’artiste tchèque David Černý ! Dans ce quartier, devant le centre commercial Quadrio (Spálená náměstí), le même artiste, David Černý, a érigé une tête géante de 11 mètres de haut représentant Franz Kafka. 45 tonnes, 42 couches superposées d’acier inoxydable, brillantes, qui tournent et déforment constamment le visage de l’écrivain. C’est « K on Sun », érigée en 2014, qui symbolise les métamorphoses de l’écrivain.

Au Nord de la vieille ville cette fois, dans le quartier de Josefov, une statue de Franz Kafka est située au coin des rues Dušni et Vezenská, devant la Synagogue espagnole. Elle représente Kafka assis en cavalier sur les épaules d'un géant imposant mais sans tête, ni mains, ni pieds, vêtement vide. L’œuvre de Jaroslav Róna a été inaugurée en 2003 et a été inspirée par la nouvelle de Kafka « Description d'un combat ».

De là, par la très chic rue Pařížská (rue de Paris !), on atteint les bords de la Vltava. En face, sur la colline de Letná (Letenské Sady), est posé un métronome gigantesque avec une aiguille rouge de 23 mètres ! Il a été conçu par l’artiste Karel Vratislav Novák et érigé en 1991. Compte-tenu de sa position, sur le piédestal de la statue géante de Staline démontée en 1962, le métronome devient un symbole du temps, des changements d’époque et de l’histoire de la République tchèque.

Au Sud de Staré Město, sur le côté gauche de la façade du Théâtre des Etats, est positionnée une étrange statue, un vaste voile recouvre la forme vide d’une personne assise. Si le voile recouvre mains et pieds qui modèlent le tissu, il enveloppe une tête absente… C’est la « Statue du Commandeur » ou « Pieta », ou « Manteau de la Conscience » d'Anna Chromý, érigée en 2000. Cette statue rappelle que c’est à Prague qu'eu lieu la première représentation de « Don Giovanni », le 29 octobre 1787 !

Toujours au Sud de Staré Město, non loin de la chapelle de Bethléem, si vous passez par la rue Husova, n’oubliez pas de lever la tête pour voir la « Statue du pendu », (« Viselec »),à une dizaine de mètres du sol. C’est encore une œuvre de David Černý. Elle représente tout simplement Sigmund Freud, en costume, agrippé d’une main à une poutrelle alors qu’il met l’autre dans la poche de son pardessus ! Il n’a pas l’air très inquiet de la situation alors même que celle-ci apparait des plus précaires. Ce serait une métaphore de la situation instable que provoquent les changements de siècle, voire de millénaire. Autre œuvre de David Černý, « Quo Vadis » ou « La Trabant sur pieds », malheureusement difficilement visible aujourd’hui car elle décore les jardins de l’ambassade d’Allemagne à Prague (Malà Strana, Vlasska 19). Comme son nom l’indique, la statue est composée de la carrosserie d’une voiture de l’ex-RDA, de marque Trabant, dont les roues ont été remplacées par de hautes et fortes jambes en fibres de verre. J’ai souvenir d’avoir vu l’œuvre exposée en août 1990 sur la place de la vieille ville. Elle rappelle qu’au cours de l’automne 1989 de très nombreux allemands de RDA s’étaient réfugiés dans les ambassades d’Europe de l’Est en demandant à être accueillis en République Fédérale d’Allemagne. Venus souvent par trains entiers, mais aussi en voitures, notamment des Trabant qu’ils abandonnaient en ville, clefs de contact sur le tableau de bord, pour se réfugier dans les locaux de l’ambassade d’Allemagne.

Dans Malà Strana, au pied de Saint-Nicolas, devant le palais Liechtenstein, 27 bornes bleues aux formes étranges et futuristes rappellent la décapitation des 27 seigneurs et bourgeois tchèques protestants suite au jugement du nouveau lieutenant-gouverneur, Charles 1er de Liechtenstein. A Prague, insolite, curieux ou ironique, l’art est en résonnance avec l’histoire.

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09 décembre 2018

Tchéquie - Prague / Matička (20/24). Prague nostalgique ?

La Petite Mère s'est convertie au tourisme de masse

 

Tchéquie Prague Josefov Synagogue espagnole

Que reste-t-il de la Prague avec ce parfum délétère hérité du règne de Rodolphe II ? Ou, à défaut, dans notre société matérialiste et mercanti, où est passée la Prague nostalgique des photographies en noir et blanc de Ladislav Sitensky ? 

Pour croire au fantastique et au mystère et pouvoir laisser vagabonder son imagination, il faudrait au moins qu’existent encore dans Prague des espaces de ténèbres, des lieux abandonnés, des endroits incertains où la réalité se dissout dans la brume et le crachin, des rues et des placettes désolées, des becs de gaz luttant contre la nuit dans un faible halo de clarté, des passages déserts, des jardins en friche envahis par une végétation désordonnée. 

Mais, dans le vieux Prague « relifté » façon montre suisse, d’où sont chassés les habitants pour faire place à des commerces de luxe, l’imagination n’a plus rien où se raccrocher. Même les statues du pont Charles sont désormais exilées au musée de l’art baroque et progressivement remplacées par des copies qui brillent comme des sous neufs ! 

Le petit peuple pragois est rejeté vers les banlieues grises de Podolí, Michle, Spořilov, Košíře… aux terrains vagues, aux jardins abandonnés, aux rues mal éclairées, aux placettes désolées et aux trottoirs fatigués. Est-ce donc à Michle, Košíře, où ailleurs, que naissent aujourd’hui les nouvelles légendes de Prague ? 

Aujourd’hui la Petite Mère, comme Venise, est devenue une des villes les plus visitées au monde. Elle aurait reçu 7 millions de touristes dont 6 millions d’étrangers en 2016, lesquels auraient acheté près de 17 millions de nuitées. Prague serait la 5ville la plus visitée en Europe (Euromonitoring international, 2016). Même si ce rang varie selon des données statistiques, elle est dans le « Top 10 » des villes européennes pour le nombre de touristes accueillis. Ils sont bien finis les temps où vous cherchiez un hôtel avec désespérance. Bien qu’il soit toujours aussi difficile de se loger, sinon plus, ce n’est plus faute d’hôtels, il y en a partout, mais hôtels, palaces, auberges, pensions, logements chez l’habitant, n’arrivent pas à absorber le flot montant des touristes. 

En 2000, nous avions expérimenté une « usine à héberger ». Cet établissement avait été construit au temps du socialisme pour les ouvriers et employés des entreprises d’Etat bénéficiant de congés organisés par leurs comités d’entreprises : 589 chambres doubles ! Une véritable petite ville à elle toute seule, par sa taille comme par son organisation : des cubes de béton préfabriqué semblables à toutes les HLM de la banlieue pragoise. Pour servir de gîte d’étape dans les circuits internationaux, l’hôtel a été totalement réhabilité : pose de nouveaux éléments sanitaires aux standards internationaux, réfection de la plomberie, changement du mobilier…  Tout n’a cependant pas changé. L’organisation de la salle à manger pour les petits déjeuners a conservé son organisation planifiée. Il est vrai qu’il faut y accueillir chaque matin un millier de personnes en deux heures, entre 7 et 9 ! Un cerbère en jupons est chargé d’effectuer un filtrage rigoureux des entrées pour éviter les fraudeurs qui viendraient prendre plusieurs petits déjeuners. Y en aurait-il beaucoup dans la mesure où il s’agit d’un petit-déjeuner buffet et que les clients ne manquent pas de manger copieusement et même de se faire des sandwichs pour le déjeuner ? Toujours est-il que notre gardienne récupère avec autorité, et le plus grand sérieux, les bons de petit-déjeuner, consciente de l’importance absolument stratégique de la tâche. L’hôtel est une machine à alimenter les touristes ! A 9 heures, l’hôtel se vide brutalement de ses hôtes qui regagnent leurs autocars pour une visite express du centre ville ou une nouvelle étape de leur périple. 

Du pont Charles à la Tour poudrière, les magasins de babioles et « d’artisanat d’art » se chevauchent pour essayer d’accaparer une partie de la manne monétaire des touristes. Et pour ce faire, la ville s’est faite belle : nettoyée, grattée, frottée, astiquée, rénovée, repeinte, ravalée, repavée… Mais trop, c’est trop ! On croirait être à Salzburg ou pire parfois, à Disneyland, avec ses petits ducs et ses jolies marquises en costume du XVIIIsiècle qui vous proposent des billets pour les inévitables concerts Mozart du jour.

La Prague de 1990, lépreuse et déglinguée, mais populaire et vivante, présentait des lieux incertains, différents, plus ou moins à la dérive, et conservait une part de mystère.

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07 décembre 2018

Tchéquie - Prague / Matička (19/24). Prague mystérieuse ?

Une Prague de passages dérobés, de signes cabalistiques ?

 

Tchéquie Prague Staré Mesto Rue Celetna Maison au soleil noir

Juste après la Révolution de Velours, c’était dans ses multiples passages et courettes intérieures que l’on côtoyait une Prague étrange et mystérieuse. Prague, comme Lyon, présente cette particularité d’avoir de multiples cours et traboules qui permettent de se déplacer dans la ville sans emprunter les rues principales. Ainsi, était-il possible, partant de la Tour de Malá Strana au pont Saint Charles, de traverser le chœur de la vieille ville et d’aller à deux pas de la place Saint Venceslas sans emprunter aucune des rues passagères du centre. Une porte cochère s’ouvre sur un étroit passage qui débouche dans une cour d’immeuble laquelle vous permet de ressortir dans une tranquille ruelle parallèle. Là vous poussez une porte et vous engagez dans un couloir sombre, pour découvrir une courette avec de l’herbe qui pousse entre les pavés. Un nouveau couloir, une porte à ouvrir et vous tombez brutalement au milieu d’un flot de touristes de voyages organisés. Vite, vite, vous enfilez un passage au mur duquel sont accrochées des boites aux lettres de formes et de tailles différentes, encore des couloirs, des ruelles, des cours… Pour effectuer ces traversées, il ne fallait pas craindre les étroits boyaux sentant l’urine, les entassements de poubelles, les courettes abandonnées, ou les tuiles et volets branlants susceptibles de vous choir sur la tête. 

Mais, après 1990, Prague a vécu la révolution du tourisme. Le « passage peu engageant encombré de poubelles » de la Karlova, à côté de la boutique du bouquiniste ? C’est aujourd’hui un passage clair dans lequel s’ouvrent des boutiques d’objets d’art, dallé et enduis de frais, avec des projecteurs lumineux insérés dans le sol pour mettre en valeur les voûtes anciennes. Le passage du numéro 12 de la Karlova, « si bien dissimulé qu’il reste inconnu de bien des Pragois » ? C’est une artère passante débouchant dans la cour d’un immeuble où sont installées les tables et chaises d’un café. Il attire les touristes qui souhaitent un moment de détente en admirant les façades nouvellement ravalées et les galeries intérieures de bois qui desservent les différents logements. Le passage de la maison U Závoje où « on se promène le long des stores baissés et des vitrines blêmes »[1] ? C’est devenu un endroit branché où se succèdent les boutiques de mode encadrant un bar Internet !

Alors, allons chercher Prague la mystérieuse dans ses jardins secrets, le plus souvent abandonnés, au charme romantique ?

« A chaque palier, une flore capricieuse et folle achève de détruire la maçonnerie, dont les joints se sont depuis longtemps désagrégés sous la poussée des herbes. Entre les terrasses, d’anciens escaliers de traverse disparaissent sous les buissons… C’est un mélange de Rome, pour le foisonnement vert en cascades, et de Naples, pour la vétusté, le délabrement »[2].

Le petit jardin Vrtba ? « plus secret, plus poétique »[3] ? Il est aujourd’hui bien protégé par une guérite où l’on vend les billets. Parfaitement nettoyé, peigné, brossé, décapé, il conserve néanmoins beaucoup de charme par son étagement en amphithéâtre au flanc de la colline de Petřin d’où l’on peut découvrir les toits de Malá Strana et les tours dentelées de la vieille ville. 

Il semble qu’il n’y ait plus ici beaucoup de mystère, tout y semble tellement bien entretenu, aménagé, circonscrit. Et pourtant… Pourtant les blasons et enseignes en façade des maisons, qui disparaissaient sous la crasse et la grisaille, désormais nettoyées, repeintes ou redorées, réintroduisent les énigmes de l’ésotérisme ou de la cabale[4]. Le soleil noir, l’ange d’or, le paon blanc, la roue d’or, la ruche d’or, la triple poignée de mains, autant de symboles mystérieux qui réapparaissent et qu’il nous faut déchiffrer et essayer de comprendre. Et pourtant… Que sait-on des coulisses du fameux passage Lucerna, un de ces nombreux passages couverts de la ville ? N’y aurait-il pas, comme le suggère Karel Pecka[5], de nombreux passages dérobés et souterrains qui permettraient d’y conduire des vies secrètes et errantes ?


[1] Joseph K. « Passages, galeries, corridors et autres chemins de traverse ». 

[2] Dominique Ferrandez. « La perle et le croissant ». 1995.

[3] Idem.

[4] Martin Stejskal. « Prague insolite et secrète ». 2013.

[5] Karel Pecka. « Passage ». 1974.

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05 décembre 2018

Tchéquie - Prague / Matička (18/24). Prague magique ?

Prague fantastique ?

 

Tchéquie Prague Staré Mesto Théâtre des Etats Statue du Commandeur

 « Des gens qui passent sur des ponts sombres,
devant des saints
portant de pâles lumignons.
Des nuages qui passent dans le ciel gris
devant des églises
aux tours rongées de crépuscule.
Quelqu’un, les mains sur de vieilles pierres,
qui se penche sur le parapet
et contemple l’eau du soir »[1].

Si la ville, au temps de Rodolphe II, accueillit médiums, astrologues, magiciens, et leurs laboratoires pour élaborer des élixirs de jouvence et la pierre philosophale, l’histoire de Prague est aussi traversée par de nombreuses légendes et fantômes[2]. 

 Dans Malá Strana, à Úvoz, à deux pas du château et de Notre-Dame-de-Lorette, tous les vendredi à minuit, se promènerait un moine décapité tenant sa tête dans ses mains. Un peu plus bas, derrière Saint-Nicolas, à Tržiště, où est située l’ambassade des Etats-Unis gardée jour et nuit par des soldats en armes, surveillée par des caméras et des appareils électroniques, le fantôme voûté de l’homme rouge, chaussé de ses bottes à l’ancienne, viendrait rôder au petit jour. Encore un peu plus loin, à Újezd, après l’église des Carmélites où l’on adore une statuette de cire du Petit-Jésus, à côté d’un hôtel de luxe hébergé dans un grand bâtiment ancien et accueillant nouveaux riches, traders et boursicoteurs, et où s’est également installé un bar à touristes qui propose des salades et des crêpes salées, brinqueballerait certaines nuits, tout au long de la rue Všehrdova, la charrette noire conduite par un prêtre et tirée par un cheval sans tête.

A Staré Město, dans la Karlova, la rue la plus touristique de Prague, où tout le jour un flot ininterrompu d’Européens, d’Américains, de Japonais, et désormais de Chinois, s’écoule avec difficultés, où les boutiques sont au touche-à-touche pour proposer leurs souvenirs de quatre sous, dans une Karlova, rénovée et immaculée, rencontre-t-on encore le barbier devenu fou après ses expériences d’alchimie et qui, muni de son rasoir affûté, proposerait aux passants de leur faire la barbe ? Derrière la Karlova, au Nord, au coin de la Marianské náměstí, la statue de l’Homme de fer semble attendre désespérément qu’une jeune fille vienne le délivrer. Maudit par sa fiancée qu’il a assassinée, et transformé en statue, la malédiction continue de peser. La jeune fille qui s’intéressera enfin à lui, mais seulement une fois par siècle, n’est toujours pas venue ! Plus au Sud, de l’autre côté de la Karlova, dans la Liliová, tous les vendredi, le fantôme d’un chevalier templier apparaîtrait dans les environs de l’église Saint-Laurent. Vous ne pouvez pas vous tromper car Il est très facile à reconnaître : outre qu’il porte le manteau de l’ordre des Templiers, son cheval crache du feu par les naseaux, et lui-même porte sa tête dans la main.

Le quartier de Vyšehrad n’est pas en reste avec les fantômes lesquels y prennent des formes les plus diverses, chien en feu, chien sans tête, charrette tirée par un cheval sans tête, dame blanche sans tête… En y ajoutant encore les fantômes des moines sans têtes du couvent d’Emmaüs dans Nové Mesto, c’est fou le nombre de fantômes sans têtes qui sévissent à Prague ! Quant au plus connu des êtres fabuleux, le Golem, modelé par Rabbi Löw en 1580 à partir de l’argile de la tuilerie de Košiře pour protéger le peuple d’Israël, s’il avait bien une tête, il n’avait pas grand-chose dans la cervelle !

« …la légende du Golem, cet être artificiel qu’un rabbin cabaliste a créé autrefois à partir de l’élément, ici même, dans ce ghetto, l’appelant à une existence machinale, sans pensée, grâce à un mot magique qu’il lui avait glissé derrière les dents »[3].

Mais il y a beau temps que le Golem n’est plus réapparu dans le ghetto après que celui-ci eût été rasé au début du XXesiècle pour cause d’insalubrité et remplacé par un nouveau quartier, Josefov, constitué de beaux immeubles de pierre de taille construits sur le modèle du Paris haussmannien.


[1] Franz Kafka. « Lettre à Oskar Pollak ». 1903.

[2] Martin Stejskal. «  Secrets de la Prague magique ». 1997.

[3] Gustav Meyrink. « Le Golem ». 1915.

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03 décembre 2018

Tchéquie - Prague / Matička (17/24). Prague magique ?

Mais que voulait dire André Breton avec sa « Prague magique » ?

 

Tchéquie Prague Clef de voûte 1

« A mes pieds s’étend Prague
Je la vois comme j’imaginais
Les villes ensorcelées
Je la vois comme le songe
Des bâtisseurs fantasques
Je la vois comme un trône
Comme la ville résidentielle
De la magie
Je la vois comme une citadelle
Volcanique taillée dans la pierre

Par un dément fébrile »[1].

En 1935, André Breton se rend à Prague où il prononce, le 29 mars, un discours à « l’Association des peintres et plasticiens Mánes », devant près de 800 personnes, sur le thème « Situation surréaliste de l’objet – Situation de l’objet surréaliste ». Il y rend un hommage à Prague, « la ville magique de la vieille Europe ».

Le terme a depuis fait fortune ! Mais pourquoi Breton évoque-t-il une « Prague magique » ? Pour faire plaisir à son auditoire en tant que conférencier étranger invité ? Ou, parce qu’au cours de sa visite de la ville avec Paul Eluard, sous la conduite du poète Vitězlav Nezval, il a été impressionné par l’architecture de la ville aux cent clochers où se mêlent architectures gothique, baroque, sécession, cubiste ou rationaliste ? Ou, André Breton fait-il référence à la période de l’empereur Rodolphe II de Habsbourg (1552 / 1612) lequel attirait à Prague tous les magiciens, devins et astrologues de l’Europe et constituait une  collection d’objets étranges[2] : boulons de l’arche de Noé, racines de mandragore, cors de chasse en ivoire, motte de glaise de la vallée de l’Hébron dans laquelle Dieu aurait modelé le protoplasme d’Adam, couteau avalé par un paysan, caille à trois pattes, pigeon à deux têtes… La liste d’objets extraordinaires que possédait Rodolphe II participe à faire s’entrechoquer des réalités étrangères les unes aux autres comme les « objets surréalistes ». Max Ernst ne définissait-il pas un objet surréaliste comme « l’accouplement de deux réalités en apparence inaccouplables sur un plan qui en apparence ne leur convient pas »…renvoyant à l’œuvre d’un Lautréamont qui affirmait :« Beau comme la rencontre fortuite sur une table de dissection d'une machine à coudre et d’un parapluie »[3] !

Ou encore, André Breton fait-il référence à l’étrange aventure de Guillaume Apollinaire survenuedans la cathédrale Saint-Guy, dans la chapelle Saint-Venceslas, lors de son séjour à Prague en 1902 ? Dans les veinures des gemmes, agates et améthystes qui ornent les murs, Apollinaire aperçoit son propre visage ! « Il est là mon portrait douloureux, près de la porte de bronze, où pend l'anneau que tenait Saint-Wenceslas, quand il fut massacré. J'étais pâle et malheureux de m'être vu fou, moi qui crains tant de le devenir »[4].

« Epouvanté tu te vois dessiné dans les agates de Saint-Vit
Tu étais triste à mourir le jour où tu t’y vis
Tu ressembles au Lazare affolé par le jour
Les aiguilles de l’horloge du quartier juif vont à rebours
Et tu recules aussi dans ta vie lentement
En montant au Hradschin et le soir en écoutant
Dans les tavernes chanter des chansons tchèques »[5].

Ou enfin… la ville de Prague lui est-elle apparue comme un lieu particulièrement propice à exclure son objet extérieur pour participer à en concevoir une représentation intérieure, favorisant ainsi la création artistique ? Prague serait-elle un objet surréaliste ? En fait, certainement un peu de tout cela car il dit en introduction : « Prague, parée de séductions légendaires est, en effet, un de ces sites qui fixe électivement ma pensée poétique, toujours plus ou moins à la dérive dans l’espace »[6].


[1] Vitězlav Nezval. « Prague aux doigts de pluie ». 1938.

[2] Rodolphe II était aussi un grand collectionneur avec 470 tableaux, 69 bronzes, 179 objets en ivoire, 50 d’ambre et de corail, 600 en agate et cristal, 185 en pierres précieuses.« Die Kunst-und Wunderkammer Rudolfs II». 

[3] Isidore Ducasse. Comte de Lautréamont. « Les chants de Maldoror ». 1869.

[4] Guillaume Apollinaire. « Le passant de Prague ». 1902.

[5] Guillaume Apollinaire. « Zone ».Alcools. 1913.

[6] André Breton. « Situation surréaliste de l’objet – Situation de l’objet surréaliste ». 1935.

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01 décembre 2018

Tchéquie - Prague / Matička (16/24). Quelle architecture contemporaine à Prague ?

Un renouveau architectural pragois ?

 

Tchéquie Prague Nové Mesto Maison dansante

Les bâtiments de l’époque « socialiste » ne sont souvent pas très heureux ! Le nouveau bâtiment du musée national, ex-siège de Assemblée nationale fédérale tchécoslovaque (1972, Nové Město / Vinohradská) se voulait futuriste, mais le bâtiment est anguleux, sombre, surmonté d’un étage en passerelle. La Nová Scéna (1983, Nové Město / Národní, n°4) est une extension du théâtre national qui comprend une salle de spectacle et un foyer ; le choix de décorer ce bâtiment de pavés de verre était novateur mais la forme très massive du bâtiment et sa couleur, un brun marron, l’étaient beaucoup moins. Enfin la tour de télévision, de 216 mètres de haut (1988), posée sur la colline de Žižkov, ressemble vaguement à une fusée spatiale accolée à sa plate-forme de lancement. 

Fallait-il donc renier à ce point l’histoire, symbolisée par les exubérances arrondies et colorées du baroque, pour proposer des monuments aussi anguleux et ternes pendant l’époque socialiste ? Comme si toute véritable originalité était impossible dans cet Etat socialiste d’un conformisme maladif, comme si Prague avait voulu symboliser la vision qu’avaient les pays capitalistes du socialisme : un monde froid, sombre et blafard. Si le centre ville a été à peu près préservé des produits d’une architecture sans imagination et sans crédits, les banlieues de Prague étalent sur des kilomètres les cités HLM de couleur grise, triste succession de boites posées perpendiculairement, entourées d’espaces verts rachitiques et de zones en déshérence. Même le métro semble en deuil : murs gris ou noirs, sans tâches de couleurs. Certes, nos banlieues ont aussi largement partagé ce rationalisme triste à pleurer !

 Mais qu’était alors devenue la Prague des premiers soirs de printemps où« l’air est d’une fraîcheur humide qui se pose doucement sur toutes les couleurs et les rend plus lumineuses et plus semblables les unes aux autres. Les claires maisons du quai ont presque toutes pris la teinte pâle du ciel, et seules les fenêtres tressaillent de temps en temps dans une luminosité chaude et, réconciliées, s’éteignent au crépuscule, lorsque le soleil ne les dérange plus »[1] ? Dans cette Bérézina de l’architecture du socialisme réel, seules surnagent quelques réalisations. Le pavillon de l’exposition universelle de 1958 à Bruxelles, un bâtiment de forme courbe, sur pilotis, léger, transparent et original, « Grand prix du meilleur pavillon de l’exposition », lequel a été remonté partiellement sur la colline de Letná. Privatisé, délabré, il a finalement été rénové. L’immeuble ČKD est également intéressant en s’intégrant dans l’avenue piétonne Na Příkopě, l’ancien « Graben » des Pragois allemands (bas de la place Venceslas). Ses vastes baies vitrées sont compétées en façade par une horloge qui rappelle celle, 1930, d’un immeuble voisin. 

Après la chute du régime communiste, on pouvait espérer quelques innovations. Il y en eut, de remarquables, comme l’immeuble connu sous le nom de « Ginger Rogers et Fred Astaire » des architectes tchèque Vlado Milunićet canadien Frank Gehry (1995, Nové Město / Rašinovo nábřeží, n°80). Tout en respectant l’alignement des immeubles fin XIXesitués le long de la Vltava, l’immeuble introduit un élément de perturbation par la confrontation de deux volumes, l’un massif et droit, l’autre aérien, transparent et ondulé, faisant immanquablement penser à un couple de danseurs, le cavalier droit et raide et sa cavalière souple et faisant tourbillonner sa robe. Avec l’expansion du capitalisme, les centres commerciaux se sont installés dans Nové Město comme le complexe Myslbeck (1996) sur l’avenue piétonne Na Příkopě, ou le Shopping Centre Quadrio sur la Spálená… Fonctionnels certes, mais assez conventionnels. L’époque contemporaine est aussi, hélas, capable du pire comme l’hôtel « Don Giovanni » (1994, Vinohradská), une espèce de château fort flanqué de tours, parfaitement clinquant et destiné manifestement à une clientèle de nouveaux riches.

En 2017, le site de la ville de Prague suggère d’aller visiter de nouvelles réalisations architecturales : la Bibliothèque polytechnique nationale (2009, Dejvice / Národní technická knihovna), le chemin de la Fosse aux cerfs et son prolongement par un tunnel pour piétons (2002, Malostranské náměstí), le site du bastion XXXI (2011, Hlavní Město / Horská ulice), une création moderne dans un cadre historique, « l’Ange d’or » (Zlatý Anděl, 2001, Smichov) de Jean Nouvel et le palais Euro (en bas de la place Venceslas)… Monuments que je n’ai pas eu le temps de voir lors de ma dernière visite, ou pire, pas du tout remarqué comme le palais Euro !


[1] Rainer Maria Rilke. « Histoires pragoises ». 1929.

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29 novembre 2018

Tchéquie - Prague / Matička (15/24). Prague, du fonctionnalisme à l'abandon par le socialisme réel.

Une éclosion architecturale remarquable

 

Tchéquie Prague Nové Mesto Riunione Adriatica di sicurta 2

 Après cette très riche éclosion d’architecture cubiste, dont je ne connais pas l’équivalent dans une capitale européenne, Prague s’adonne avec le même plaisir au style fonctionnaliste. Là encore, la Place Venceslas est riche d’exemples, le Palais Koruna (1914, n°1) qui marque la fin du style Sécession et souligne l’influence d’un Adolf Loss, annonçant un Mies van der Rohe (« Le moins est le plus »), le magasin Lindt (1927) aux grands baies vitrées et à la courbure vitrée qui termine la façade, les immeubles Bat’a (n°6) aux lignes des plus sobres, et U stýblů (1929, n°28) à la façade rythmée par des avancées, l’hôtel Juliš (1933, n°22) à la façade d’acier et de verre, animée par le léger retrait des fenêtres situées en extrémité de la façade. Autres réalisations remarquables, la Galerie du cercle artistique Mánes (1930, Nové Město / Masarykovo nábřeží) qui enjambe avec légèreté un bras de la Vltava, le magasin ARA (1931, Nové Město / Perlová, n°5) dont les lignes horizontales sont adoucies par le coin arrondi de l’immeuble… 

Ces nouvelles constructions attirent à Prague les architectes et artistes étrangers, Adolf Loos, Walter Gropius, Le Corbusier, Mies van der Rohe, Henry Van de Welde, mais aussi André Breton et André Lurçat.

Dans cet ensemble particulièrement intéressant et bien conservé, il faut noter quelques étrangetés, comme le Palais Riunione Adriatica di Sicurtà (1925, Nové Město / Jungmannova, n°31). Il se sert des surplombs et renfoncements pour accentuer les effets de lumière, mais en utilisant un langage architectural stylisé qui fait référence à la Renaissance avec pilastres, sculptures, corniches, bossages, frontons, un style dit « rondo-cubiste » qui n’aura aucun descendant. Le plus curieux, c’est que les assureurs-propriétaires de l’immeuble en feront construire un autre (1930) qui fait face au précédent mais dans un style fonctionnaliste plus « classique » ! Le contraste est curieux.

Evidemment, on n’échappe pas non plus à quelques horreurs, comme le monumental et pompier Mémorial National (1932), un énorme bloc rectangulaire qui écrase la ville du haut de la colline de Žižkov et qui devait servir par la suite de mausolée au corps embaumé du Staline local, Klement Gottwald, ainsi qu’aux dépouilles de quelques-uns de ses camarades.

Du temps du socialisme réel, on peut tout à la fois dire que Prague a gravement souffert d’une absence d’entretien, mais que c’était aussi une chance ! Si la ville a pâti d’un abandon quasi général, il n’y a pas eu non plus de bouleversements et le cœur de la ville a été préservé des constructions médiocres. 

« Maisons sordides qui s’étiolent, masures gâteuses à l’aspect simiesque, et à l’intérieur de celles-ci enchevêtrement de galeries avec engorgements de courants d’air comme dans une tanière kafkaïenne. Chambres claires-obscures donnant sur d’étroites ruelles, chambres emmitouflées dans de lourdes tentures Sécession bordées de franges, chambres lymphatiques, négligées, avec leurs peignes abandonnés sur des tables garnies de napperons aux relents de bouillon gras. Chambres aux miroirs embués comme s'ils reflétaient une femme menstruée, avec leurs portraits ovales d’ancêtres en uniforme austro-hongrois, leurs coffres regorgeant de chapeaux melons et de faux cols, leurs pièges à rats, leurs souricières peuplées d’habitant lunatiques qui dans l’obscurité ont des cheveux d’étoupe phosphorescente comme les clowns des tableaux de Tichy. Couloirs louches, greniers encombrés de bricoles, d’éventails, d’albums, de lampes à pétrole, galeries avec leurs water-closets, escaliers acrobatiques et virevoltants, rampes d’une gravité d’oracle ».[1]

A quelques exceptions toutefois : l’abominable autoroute urbaine dénommée Magistràla (1978) qui coupe la ville en deux sous un flot bruyant d’automobiles, frôle la gare centrale et la coupe de son parvis, enserre l’opéra national de style classique et le Musée National en haut de la place Saint Venceslas.


[1] Angelo Ripellino. « Praga magica ». 1973.

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27 novembre 2018

Tchéquie - Prague / Matička (14/24). Prague, l’Art nouveau et le cubisme .

Styles Sécession puis Cubiste

 

Tchéquie Prague Pont Svatophek Cech 1908

A partir de 1892, Prague construisit de nouveaux immeubles d’habitation dans l’ancien quartier juif de Josefov, autrefois un ghetto insalubre. La bourgeoisie pragoise, notamment juive, y bâtit de superbes immeubles de rapport, de 6 à 8 étages, sur le modèle des grandes capitales européennes. Est-ce un hasard si la rue principale de ce nouveau quartier s’appelle « Pařížká třáda », avenue de Paris ? Kafka y habita de 1907 à 1913 à l’endroit où l’avenue de Paris atteint les berges de la Vltava dans un immeuble aujourd’hui détruit. Là où sera construit un nouveau pont, le pont Svatopluk Čech (1908), avec un tablier élégant de métal[1]. 

 « La semaine dernière, j’allais vraiment bien avec la rue où j’habite et que j’appelle « rue tremplin pour les candidats au suicide », car cette rue s’ouvre largement sur le fleuve ; en cet endroit on construit un pont, et sur l’autre rive on construira un tunnel pour qu’on puisse se promener sous le Belvédère – ce sont des collines et des jardins – en passant de la rue sur le pont. Pour l’instant il n’y a que les échafaudages du pont et la rue ne mène qu’au fleuve. Mais tout cela n’est qu’une plaisanterie, car il sera toujours plus beau de prendre le pont pour aller au Belvédère que de prendre le fleuve pour aller au ciel »[2].

De 1913 à 1914, nouveau déménagement pour la famille Kafka, toujours dans l’avenue de Paris, mais à l’autre extrémité, sur la place de la vieille ville, et une nouvelle fois dans un immeuble neuf, la maison Oppelt. A cette époque, Prague s’enrichit d’une parure d’immeubles Sécession. Car, s’ils ne furent pas prolixes en édifices de style « pompier fin de siècle » (faut-il s’en plaindre d’ailleurs ?) les architectes praguois se sont largement rattrapés en construisant des bâtiments de style « Art nouveau ». « L’Art nouveau », mais il faudrait plutôt parler ici « d’Art Sécession » compte-tenu des liens avec Vienne,  arrive à Prague au début du siècle, avec un peu de décalage sur Vienne.

Une grande partie des édifices Sécession est située dans Nové Město, notamment sur la place Venceslas (Václavské náměstí) : le magasin Peterka (1900, n°12) dont l’architecte, Jan Kotěra, réussit avec intelligence et finesse à utiliser un terrain pourtant étroit en façade, le Palais Lucerna de Vácslav Havel et sa galerie marchande décorée (n°36), les hôtels Europa et Meran (1905, n°25) un peu plus lourds peut-être, mais joliment ornés de motifs floraux. C’est dans le salon des glaces de l’hôtel Europa, alors dénommé hôtel Archiduc Stéphane, que Franz Kafka fit sa première lecture publique, le 4 décembre 1912. Il y lut « Le verdict ». L’hôtel Europa a conservé sa décoration originale, avec boiseries et fresques. Il faut encore ajouter le Palais U Nováků (1903, dans la Vodičkova, n°30, une rue perpendiculaire à la place Venceslas) à la façade richement ornée, la gare centrale (1909, Vinohrady / Wilsonova), malheureusement totalement défigurée par le passage d’une autoroute urbaine le long de sa façade, et enfin l’extraordinaire maison municipale (1912, Staré Město / Náměstí Republiky) où toutes les ressources du vocabulaire stylistique de l’art nouveau ont été employées dans une véritable débauche d’ornements et de couleurs : verrière, marquise aux verres multicolores, coupole, mosaïques, statues, vitraux, ferronneries avec dorures, fresques, décorations de stuc.

Mais déjà le style dit « cubiste », par l’importance donnée aux formes géométriques accentuées, jouant sur la multiplication des facettes[3], s’affirme à Prague. La maison « A la vierge noire » (1912, Staré Město / Celetná n°34), à la façade composée de légers surplombs et de minces renfoncements, joue avec la lumière qui en accentue les formes droites. Le très étonnant réverbère de la Jungmannovo náměstí (1913, Nové Město) composé de la superposition de formes tronconiques et la maison Urbánek (1913, Nové Město / Jungmannova, n°30) dont la façade et les fenêtre sont encadrées de parements de briques en relief. La pharmacie Adam (1913, place Venceslas, n°8) est ornée de puissantes statues, la banque de Moravie (1916, place Venceslas, n°38) est couverte d’un toit à pan coupé dans lequel sont incérées des fenêtres et d’étranges têtes de guerriers coiffées de casques de cuivre, la villa Kovařovič (1913, Vyšehrad / Libušina, n°3) possède des baies vitrées entourées de pans coupés pour accentuer le jeu de l’ombre et de la lumière, l’immeuble résidentiel Hodek (1914, Vyšehrad / Neklanova, n°2) de Josef Chochol présente un mur de façade découpé en taille de diamant.


[1] Voir le remarquable petit livre de Ivan Margolius « Prague – Guide de l’architecture du XXesiècle ». 1996.

[2] Franz Kafka. Lettre à ses amis.

[3] « Les demoiselles d’Avignon » sont de 1907.

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