Notes d'Itinérances

25 février 2018

Allemagne en diagonale, de Cologne à Nüremberg (13/24). Bad Karlshafen (Hesse) - Une ville nouvelle huguenote.

L’accueil des Huguenots chassés du royaume – Une ville nouvelle du XVIIIe siècle

 

Allemagne Hesse Bad Karlshafen Friedrichstrasse

Bad Karlshafen a été fondée en 1699 par le comte de Hesse-Kassel. En 1701, les premiers habitants sont 367 réfugiés huguenots français, des artisans dans des domaines presque inconnus alors en Allemagne : des tricoteurs, des fabricants de gants et des chapeliers. Ils ont été chassés du royaume suite à la volonté de Louis XIV d’éliminer l’hérésie protestante avec la révocation de l’édit de  Nantes (1685).

En 1935 « Carlshafen », qui ne devait pas « sonner » assez allemand, est devenue Karlshafen puis, en 1977, Bad Karlshafen pour souligner l’importance des thermes. C’est aujourd’hui une petite ville de 250 habitants, mais qui en comptait près de 2 000 en 1910 ! Elle est située à l’extrême Nord de la Hesse, dans un coude de la Weser, rive gauche, dans un environnement de collines couvertes de profondes forêts.

L'aménagement de la ville nouvelle, baptisée « Carlshaven » en 1717, a été réalisé par l'architecte de la cour de Hesse, Paul du Ry, lui-même réfugié huguenot, responsable de la construction des « colonies » créées pour les Huguenots français. La ville nouvelle répond aux critères esthétiques et moraux de l’époque : rues larges se coupant à angles droits, bordées de 120 maisons toutes identiques. La filiation architecturale apparaît plus classique française que régionale : Les maisons sont en pierres, couvertes d’un enduit blanc, et non en briques ou en torchis avec colombages des maisons traditionnelles locales. A l’arrière, chacune des maisons  comporte un jardinet. Le bâtiment de la mairie est de style classique français et non baroque allemand. Le centre de la ville était occupé par un port qui s’est comblé progressivement de sédiments et est actuellement en cours de creusement pour lui redonner son aspect d’origine. Un canal latéral permettait de récupérer les eaux de la rivière Diemel pour alimenter les eaux du port. Un canal plus large pour les bateaux reliait le port à la Weser par une écluse. Le canal latéral d’alimentation est encadré de deux rues qui conduisent à un beau bâtiment classique, construit en 1704, pour loger les soldats invalides de Hesse et leurs familles. Derrière la ville, dans la colline, une tour a été construite en 1913, la Hugenottenturm.

L’existence de sources salées à Carlshafen est connue depuis le XVIIe siècle[1]. En 1730, le pharmacien huguenot Jacques Galland découvre les sources de saumure et fait un rapport de sa découverte. La source est captée en 1763 par pompage et un marais salant a été développé. On extrayait également du bleu de cobalt[2]. La production de sel pour l’industrie a été arrêtée en 1835. En 1838, des thermes ont été construits et la saumure a été utilisée pour traiter l'asthme, les rhumatismes, la sciatique et la bronchite. En 1955 les propriétés curatives des sources ont été reconnues. La saumure est pompée à 1 150 m de profondeur avec une teneur de sel de 23% et une température d'eau de 46°. Dans les années 1900, quand mon arrière grand-père travaillait à la mine, les procédés industriels qui permettaient de pomper et d’enrichir la saumure en sel étaient situés sur la rive droite de la Weser. Les mines sont fermées depuis la fin de la guerre et l’emplacement des bâtiments de la mine est aujourd’hui occupé par un centre commercial ! Mais il subsiste une maison, rive droite, appelée « Saline Haus », présentant une tour sur laquelle est placée une horloge, et qui devait être l’administration de la mine. Tout cet endroit s’appelle encore « Saline » (en allemand dans le texte !).

La nouvelle école primaire de Bad Karlshafen est dénommée « Marie Durand » en souvenir d’une figure légendaire du protestantisme français qui refusa de renier sa foi et passa 38 ans de sa vie enfermée dans la tour de Constance, à Aigues-Mortes. Sur le fronton de l’école sont inscrits les maximes : « miteinander reden, einander achten, Rücksicht nehmen, behandeln, Tolerant sein, ehrlich sein, zuhören, hinterfragen, Grenzen ziehen, gerecht sein » (se parler, se respecter, prendre en considération, tenir compte, être tolérant, être honnête, écouter, questionner, repousser les limites, être juste). Dans ce milieu de protestants qui, à l’origine, avaient été chassés de France et qui voulaient certainement vivre leur foi et leur morale ensemble, intensément, avec rigueur (à preuve les maisons toutes semblables, sans signe distinctif de richesse), il a dû subsister longtemps, et peut-être encore aujourd’hui, une rigueur morale doublée d’une grande ouverture et de respect de l’autre… c’est ce que manifestent les maximes inscrites très récemment sur le mur de l’école !


[1] « Neues vaterländisches Archiv oder Beiträge zur allseitigen Kenntnisse des Herzogtums Braunschweig ». 1829.

[2] Journal des mines. Premier trimestre Vendémiaire, Brumaire, Frimaire, an V.

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23 février 2018

Allemagne en diagonale, de Cologne à Nüremberg (12/24). Göttingen - Le Junges Theater, un lieu de réconciliation franco-allemand

Une petite fille juive, pourchassée par les nazis – Histoire d’un piano noir

 

Allemagne Basse-Saxe Göttingen Junges Theater 1

En 1964 Barbara, d’origine juive et ayant dû se cacher pendant la Seconde Guerre mondiale afin d’échapper aux nazis et à la déportation, fut invitée à se rendre à Göttingen par un de ses fervents admirateurs, Hans-Günther Klein, directeur du Junges Theater de la ville. L’histoire est assez connue : Barbara avait demandé qu’il y ait un piano à queue pour son concert et, patatras, sur scène il n’y avait qu’un piano droit ne lui permettant pas de voir les spectateurs ! Il y avait alors une grève des déménageurs et le transport du fameux piano à queue n’avait pas été rendu possible.

Une vieille dame qui assistait au concert mis son piano à sa disposition et les étudiants assurèrent son transport, le concert pouvant alors démarrer avec deux heures de retard. Ce fut un triomphe  et Barbara prolongea son séjour dans la ville. C’est dans les jardins qui bordent le théâtre que sont nées progressivement paroles et musique de la chanson « Göttingen ». Le dernier soir avant son retour, elle en offre la primeur aux spectateurs du théâtre, sous une forme à la fois chantée et parlée,.

« Je dois donc cette chanson à l'insistance têtue de Gunther Klein, à dix étudiants, à une vieille dame compatissante, à la blondeur des petits enfants de Göttingen, à un profond désir de réconciliation, mais non d'oubli »[1].

O faites que jamais ne revienne
Le temps du sang et de la haine
Car il y a des gens que j'aime,
A Göttingen, à Göttingen.

Laßt diese Zeit nie wiederkehren
und nie mehr Haß die Welt zerstören:
Es wohnen Menschen, die ich liebe,
in Göttingen, in Göttingen

Aujourd'hui, cette chanson est généralement considérée comme un hymne à la réconciliation. A juste titre dans la mesure où elle exprime une émotion intense et un sentiment fort que nos deux peuples ont largement partagé avec cette chanson.

Le 22 janvier 2003, les chefs de gouvernement allemands et français commémorent à Versailles les 40 ans du traité franco-allemand de 1963. A cette occasion, le chancelier fédéral, Gerhard Schröder cite le texte de cette chanson : « Ce qu’a chanté Barbara est entré directement dans nos cœurs ; c'était pour moi le commencement d'une amitié merveilleuse entre Allemands et Français ».

En 1967 Barbara est retournée à Göttingen. Ce fut une nouvelle fois un triomphe et elle chanta cette chanson en allemand. Lors de ce voyage, Barbara était logée dans un hôtel à l’adresse « Au soleil ». Est-ce un hasard si, un an plus tard, la chanteuse a publié une chanson qui se nomme « Le soleil noir » ?

Je ne ramène rien, je reviens solitaire,
Du bout de ce voyage au-delà des frontières,
Est-il un coin de terre où rien ne se déchire,
Et que faut-il donc faire, pouvez-vous me le dire,
S'il faut aller plus loin pour effacer vos larmes,
Et si je pouvais, seule, faire taire les armes,
Je jure que, demain, je reprends l'aventure,
Pour que cessent à jamais toutes ces déchirures…

 Pour la saison 2017 / 2018 et pour les 60 ans du Junges Theater, un spectacle sur Barbara est à son programme : « Barbara Schauspiel »


[1] Barbara. « Il était un piano noir : Mémoires interrompus ». 1997.

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21 février 2018

Allemagne en diagonale, de Cologne à Nüremberg (11/24). Wewelsburg (Westphalie) - La folie nazie.

Des théories abracadabrantesques – Et une pratique meurtrière

 

Allemagne Westphalie Wewelsburg

Dans les environs de Paderborn, le Wewelsburg est un magnifique château construit de 1603 à 1609, posé en surplomb de la rivière Alme, qui servait de résidence de campagne pour les princes-évêques de Paderborn. Restauré après les dévastations de la Guerre de Trente Ans (1618 / 1648) il devint ensuite la propriété de la couronne de Prusse en 1802.

En 1934, Heinrich Himmler, dirigeant des SS (SchutzStaffel, « escadron de protection »), chef de toutes les polices allemandes dont la Gestapo, signe un bail de cent ans avec le district de Paderborn pour la location du château (cent ans dans un Reich censé durer mille ans, c’était faire preuve de défaitisme, non ?). Il avait l'intention de rénover le château, de le remodeler pour en faire l’école des cadres de la SS, puis le quartier général de la SS. Le château avait été choisi pour toute une série de raisons, plus « abracadabrantesques » les unes que les autres : sa proximité avec le site d’Extersteine, sa forme triangulaire symbole de la lance de Longin, dirigée vers Thulé le centre du monde mythique !

Reprenons. Extersteine est une formation géologique étonnante par sa forme, une arrête rocheuse fracturée, qui était un lieu de la religion des Saxons avant la conquête franque et leur christianisation forcée, un lieu de culte qui fut détruit par Charlemagne. Longin est le centurion romain qui planta sa lance dans le flanc du Christ pour savoir s’il était encore bien vivant. Thulé était le centre d’un monde magique disparu… Bref, un ramassis de mythes, de superstitions, de légendes, de fables, plus ou moins ésotériques, qui devaient permettre de lutter contre le christianisme et participer à la création, sinon d’une nouvelle religion, au moins de nouvelles croyances et règles morales. Les SS devaient en être le fer de lance, d’où l’importance de la création d’un centre de formation pour les cadres de la SS, centre où seraient mis en œuvre ces nouveaux rituels. Himmler fit élaborer des plans afin de transformer le château lequel devait devenir le « Centre du Monde nouveau » après la « victoire finale » ! Le château, situé sur un éperon rocheux, était placé au milieu d'un vaste ensemble architectural, en arc de cercle, comprenant des bâtiments monumentaux qui devaient accueillir le centre intellectuel, spirituel et cérémoniel de l'empire SS, notamment le lieu où se dérouleraient les prestations de serment des Gruppenführer. Une pensée inepte mais néanmoins pratique : les travaux de rénovation étaient effectués par de la main d’œuvre gratuite, 4 000 déportés d'un camp spécialement créé aux alentours du château et détachés des camps de concentration de Sachsenhausen et Niederhagen dont un tiers sont morts pendant les travaux[1] !

Dans la tour située à la pointe du château ont été bâties une pièce souterraine, ronde, voutée, au centre de laquelle devait brûler une flemme éternelle et, à l’étage supérieur, une salle circulaire soutenue par des colonnes, la salle des Obergruppenführer (autant dire, la garde très rapprochée de Himmler), au centre de laquelle a été tracée, au sol, un motif de roue solaire. L’architecture de cette salle semble tout droit provenir des décors du premier acte des mises en scènes du Parsifal de Wagner, notamment de la mise en scène d’origine (1883 / 1934) et plus encore de celle de Wieland Wagner (1937 / 1939) ! Dans l’opéra de Wagner, c’est la salle du Graal dans laquelle se réunissent les douze chevaliers du Graal, thème qu’affectionnait particulièrement Himmler qui prétendait pouvoir communiquer avec Artus, roi légendaire, créateur de la Table Ronde. Ces prétendus « esprits forts » étaient aussi des faibles d’esprit. Ce n’est pas la seule correspondance avec « Parsifal ». Dans l’opéra, le château de Montsalvat est situé sur un pic inaccessible comme celui de Wewelsburg l’est sur un éperon rocheux, les ennemis de la foi menacent les saintes reliques, le Graal et la Sainte Lance, comme les peuples dits « dégénérés » menacent la « pure race aryenne », le Graal accorde aux chevaliers force et vaillance miraculeuses qui leur permettent d’entreprendre des œuvres grandioses, comme les cérémonies ésotériques de Wewelsburg devaient fortifier la foi et la force des SS. Mais, différence fondamentale, Parsifal prône l’amour du rédempteur et le divin pardon ! Ce qui entraîna, pendant la guerre, la suspension des représentations de l’opéra Parsifal jugé pacifiste par les dignitaires nazis.

Un musée retraçant l'histoire des SS, très peu et très mal signalé aux alentours (!), a ouvert ses portes dans le château en 2010. Il est très documenté et très agréable à consulter bien que les informations écrites soient essentiellement en langue allemande et accessoirement en langue anglaise.


[1] Laurent Binet. « HHhH ». 2009.

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19 février 2018

Allemagne en diagonale, de Cologne à Nüremberg (10/24). Paderborn (Westphalie) – Origines communes et ennemis héréditaires ?

Charlemagne, notre empereur – Ampleur des destructions et justification

 

Allemagne Westphalie Paderborn Rathaus

Charlemagne a résidé à de nombreuses reprises à Paderborn où il s’y fit même construire un château en 776. Comme chacun sait, Charlemagne était roi des Francs et régnait sur un territoire qui, à son apogée, comprenait les territoires actuels de la France, de la Belgique, des Pays-Bas, du Luxembourg, de l'Allemagne, de la Suisse, de l'Autriche, de la Hongrie et de la Slovénie, une bonne moitié de l'Italie et une petite partie de l'Espagne.

Charlemagne est revendiqué à la fois par les Français[1] et les Allemands car ses petits-fils se partagèrent son royaume, par le traité de Verdun de 843, donnant progressivement naissance, d’un côté au royaume carolingien et, de l’autre, au Saint Empire Romain-germanique.

On peut donc voir à Paderborn les restes du château de Charlemagne[2] ainsi que de nombreux autres monuments qui témoignent d’une riche histoire, mais Paderborn n’a pas pour autant échappé au pilonnage des bombardements de la Seconde Guerre mondiale. A la fin de la guerre, plus de 85 pour cent des bâtiments de la ville étaient détruits. Les premières attaques avaient eu lieu dès 1940 sur l’aérodrome situé assez loin de Paderborn. Jusqu’en 1945 les attaques aériennes visaient essentiellement des objectifs militaires mais, le 27 mars 1945, cinq jours avant l’occupation de la ville par les troupes américaines, le bombardement a été massif sur la ville elle-même.

L’objectif de l’attaque était manifestement plus de briser toute tentative de résistance de la population allemande, même simplement psychologique, que militaire, voire de lui faire payer les bombardements de terreur que l’Allemagne nazie avait effectué sur l’Angleterre. On revenait ainsi à la loi du Talion, « œil pour œil, dent pour dent ». Voire un peu plus… Winston Churchill n’avait-il pas déclaré dès 1939 : « Mais lorsque l’on se souvient des atrocités barbares qu’elle a perpétrées en Pologne, nous ne nous sentons pas enclin de bénéficier de ses faveurs. Nous ferons notre devoir avec tout ce qui nous restera de vie et de vigueur »[3] ?

Sous les bombes environ 900 personnes sont mortes à Paderborn, femmes, enfants, vieillards, réfugiés, soldats, prisonniers. Un site internet allemand qui retrace l’histoire des bombardements sur Paderborn conclue sobrement ainsi : « Ils ont payé de leur vie pour ce que l'Allemagne nazie avait tracé ».

Dans les années 60, la guerre et ses destructions étaient rarement évoquées en Allemagne. C’était une période qui était passée sous silence. Aujourd’hui, des photographies sur l’ampleur des destructions, notamment dans les sites touristiques, châteaux, églises et grandes places, sont assez fréquemment affichées. Ces photos illustrent tout à la fois l’importance des bombardements sur les villes allemandes mais aussi le formidable travail de reconstruction et de restauration qui a été réalisé.

D’autres sites s’interrogent sur la justification de ces bombardements alliés à la fin de la guerre, comme celui de Dresde, par exemple, la ville n’étant pas un site militaire stratégique. Mais n’avait-on pas déjà dépassé toute logique strictement militaire à partir du moment où les idéologues nazis avaient théorisé et mis en œuvre la guerre totale, bien avant le tristement célèbre discours de Goebbels, ministre de la propagande du Reich, de février 1943 après la défaite de Stalingrad. Cette guerre totale engagée par l’Allemagne nazie était non seulement militaire mais aussi économique, scientifique, politique, idéologique, psychologique, et engageait malgré elles les populations civiles dans la guerre. La guerre totale a été mise en œuvre par la Luftwaffe, dès 1939, sur Varsovie, puis en 1940 sur Rotterdam, Coventry et Londres, avant d’être généralisée par les nazis sur les différents fronts de l’Ouest comme de l’Est.

En Allemagne, le touriste étranger échappe difficilement à une réflexion sur le fascisme et la guerre.


[1] Par exemple, « Charlemagne recevant la soumission de Witikind, duc de Saxe, à Paderborn en 785 », peinture d’Ary Scheffer dans la Galerie des batailles du château de Versailles. 1837.

[2] Gai Sveva. « Nouvelles données sur le palais de Charlemagne et de ses successeurs à Paderborn (Allemagne) ». Actes des congrès de la Société d'archéologie médiévale. 2001.

[3] Déclaration aux Communes, le 8 novembre 1939.

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17 février 2018

Allemagne en diagonale, de Cologne à Nüremberg (9/24). Lippstadt (Westphalie) – Des souvenirs ambigus.

Une terrible sauce de salade au lait sucré – Un pas vers la compréhension entre les peuples

 

Allemagne Westphalie Lippstadt Goldener Hahn

Lippstadt est une ancienne ville hanséatique, fondée en 1185, comprenant quelques belles maisons à colombage. Mais ce n’est pas pour cela que je m’y rends en traversant le Sauerland, une région de moyennes montagnes, en évitant la très grande conurbation urbaine Dortmund / Wuppertal… Lippstadt est liée à un souvenir personnel mi-déplaisant mi-plaisant. Etudiant l’allemand au lycée, j’avais été très bien reçu dans une famille de la ville lors d’un séjour linguistique. Aux repas, la mère de famille préparait une salade de laitue assaisonnée au lait sucré, salade que j’ingurgitais avec la plus grande difficulté. L’épreuve était néanmoins facilitée par un privilège qui m’avait été donné : je disposais à chacun de ces repas, et moi seul, d’un verre de vin du Rhin ! Le père de famille, qui avait participé à la campagne de France en 1940, avait dû constater l’intérêt des Français pour la dive bouteille et il avait dû en déduire que tous les Français, même adolescents, ne pouvaient se passer de ce breuvage. A dire vrai, je n’avais jusqu’alors jamais bu de vin, mais néanmoins ce verre de vin du Rhin m’a sauvé : il m’aidait à ingurgiter la terrible sauce de salade !

En 1960, dans les lettres à mes parents, j’avais alors souligné combien la seconde guerre mondiale marquait encore la ville même si les maisons et immeubles étaient reconstruits ou parfaitement entretenus. Mais les trottoirs étaient encore en terre battue et les routes en très mauvais état. Ce n’est que l’année précédente que les routes du centre ville avaient commencé à être refaites et très peu de voitures circulaient encore, beaucoup moins qu’en France avais-je remarqué.

La trentaine de jeunes Français qui participait à ce séjour linguistique avait été reçue officiellement à la mairie, par le bourmestre qui avait prononcé à cette occasion un petit discours devant des élus du conseil municipal et les responsables du lycée qui organisaient notre accueil, des cours de langue allemande et des visites culturelles. La presse locale en avait rendu compte, photo à l’appui, précisant que le premier magistrat s’était félicité de cette arrivée de jeunes Français à Lippstadt, soulignant que « ces échanges sont une manière excellente d’être ensemble et d'évacuer tous les ressentiments. L’apprentissage des langues étrangères permet de converser et de s’informer, l'information entre la France et l'Allemagne étant d'importance particulière »[1]. Fermez le ban.  Bref, un discours un peu convenu, qui ne revenait pas sur les causes réelles de la guerre, lesquelles n’étaient évidemment pas dues à nos difficultés de communication linguistique entre nos deux peuples ! Mais il est vrai que si le Maire avait fait une analyse plus fine, plus politique, nous ne l’aurions certainement pas comprise. Pour nous, la seconde guerre mondiale c’était déjà de l’histoire ancienne ! Elle n’était pourtant finie que depuis 15 ans : autant dire une éternité pour un adolescent. C’est plus tard que l’on s’interroge sur l’histoire, ses fractures, ses drames, et les moyens de ne plus jamais connaître pareille tragédie car on a alors généralement appris et compris ce que la guerre représentait, notamment la plus terrible, la « dernière guerre mondiale ».

Les adultes avec lesquels nous étions en contact en 1960, enseignants, parents, avaient tous participé à la guerre, et souvent même de très près. Ils avaient alors de 35 à 50 ans et donc entre 20 et 35 ans à la déclaration de guerre. Quelle avait été leur responsabilité dans l’arrivée du nazisme au pouvoir ? Dans le déclanchement de la guerre ? La conduite de la guerre ? Et pire, les massacres, les déportations, la solution finale ? Le musée de Wewelsburg sur la terreur SS, dans les environs de Lippstadt, présente les différents responsables de ce corps dit « d’élite » avec leur biographie. Il montre bien que si quelques-uns moururent à la guerre, si d’autres furent jugés (bien légèrement d’ailleurs), nombre d’entre eux sont tout simplement retournés à la vie civile, par exemple comme architecte d’écoles, employé du gaz, historien ou même documentaliste à l’Institut Max Planck ! Ces assassins, identifiés ou non, jugés ou non, étaient parmi nous. Il n’y a pas à rendre le « peuple » allemand responsable, pas plus que le « peuple » juif était responsable de la mort du Christ, même si les personnes qui nous accueillaient alors pouvaient avoir eu une part de responsabilité. Car le peuple allemand c’est aussi Heine, Beethoven ou Marx… et tellement d’autres qui ont contribué au progrès de la connaissance et des arts, pour une humanité plus fraternelle. Mais il ne faut pas oublier, ni pardonner à ceux qui furent des assassins. C’est la condition pour une humanité débarrassée de l’intolérance et du racisme.


[1] « Ein Schritt zur Verständigung der Völker » (un pas vers la compréhension entre les peuples). 25/03/1960.

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15 février 2018

Allemagne en diagonale, de Cologne à Nüremberg (8/24). Le développement du tourisme en Allemagne.

Une destination touristique qui monte !

 

Allemagne Westphalie Cologne Cathédrale

C’est peu dire qu’au cours de nos déplacements automobiles nous avons de grandes difficultés avec la signalisation routière ! Cela se traduit généralement de la manière suivante : nous commençons à suivre les panneaux indicateurs afin de nous rendre dans une ville, un monument ou dans un parking de cette ville, puis, quand nous approchons de la destination, plus rien ! Plus aucun panneau ! Il faut alors improviser. Ayant été victimes à plusieurs reprises du phénomène, nous avons émis quelques hypothèses explicatives.

La première, très vite écartée pour son aspect absurde, serait notre incompétence à se diriger sur un itinéraire pourtant rigoureusement fléché.

La seconde hypothèse est philosophique, liée à l’histoire et à la pratique religieuse en Allemagne, notamment l’importance dans ce pays de la religion protestante. Les grandes orientations morales sont données à l’individu, comme géographiques au conducteur d’automobile, puis c’est ensuite à celui-ci d’utiliser son libre-arbitre pour conduire sa vie comme son véhicule. Au final, Dieu jugera… ou l’atteinte de l’objectif fixé au déplacement. A contrario, en France, pays de religion catholique, l’individu comme le conducteur automobile, serait suivi pas à pas, quasiment tenu par la main, du départ à sa destination, de la naissance au décès...

Troisième hypothèse : le tourisme est moins développé en Allemagne et il y a moins besoin de signaler aux étrangers où est situé quoi. Comme c’est une hypothèse plus facile à vérifier, elle a eu finalement ma préférence. Première indication pour valider l’hypothèse : la cathédrale de Cologne est le monument le plus visité en Allemagne avec six millions de visiteurs à l’année dont près de 2/3 d’Allemands. La cathédrale Notre-Dame de Paris est le monument le plus visité en France, elle accueillerait à l’année 13 millions de visiteurs et le Sacré-Cœur une dizaine de millions. Le Louvre, 7,4 millions de visiteurs dont 70% d’étrangers. L’intensité touristique, c’est à dire le nombre de nuitées passées par des résidents et des non-résidents dans des hébergements touristiques est plus élevé en France qu’en Allemagne (6 nuitées en France, moins de 5 en Allemagne) [1]. La cause semble donc entendue, France : 1 / Allemagne : 0, d’autant que chacun sait, ou croit savoir, que la France est la première destination touristique mondiale !

Ce n’est toutefois peut-être pas si simple. Selon une étude allemande (2014), le secteur du tourisme contribuerait à hauteur de 4,4 % au PIB du pays, soit plus que le bâtiment (4,3 %) ou l'automobile (2,3 %), ce qui souligne que le tourisme y est aussi d’une très grande importance économique. En France, le tourisme contribuerait à  hauteur de 7% du PIB… mais un PIB qui est plus faible que celui de l’Allemagne (+ faible de 30%). Les touristes en Allemagne dépenseraient beaucoup plus qu’en France, en effet une partie non négligeable des touristes étrangers en France est constituée de personnes qui ne font que traverser le pays pour se rendre en Espagne ou en Italie par exemple. Ils gonflent les statistiques mais ils restent peu de temps et dépensent peu (31% des touristes étrangers passent 2 nuits ou moins en France !). Un visiteur étranger en France dépense en moyenne 600 euros quand il en dépenserait le double en Allemagne, car l’Allemagne est aussi le leader mondial en matière de tourisme d’affaire.

Si l’Allemagne est toujours la septième destination mondiale, elle est désormais la deuxième destination préférée des Européens, juste derrière l’Espagne et devant la France (2012). Le nombre de visiteurs européens y croit régulièrement à tel point que l’Allemagne occupe maintenant la seconde place du classement devant la France (2016). Bref, il serait temps de ne plus chanter cocorico ! Si le tourisme en France peut paraître plus international, plus concentré sur des villes et des monuments emblématiques, et le tourisme en Allemagne plus national et plus européen, centré sur la nature avec pistes cyclables, chemins de randonnée et réseau d’auberges et d’hôtels, le tourisme en Allemagne se développe de manière dynamique notamment dans les domaines des affaires et de la culture (monuments, musées, festivals). Bref, déception, notre difficulté à nous orienter en Allemagne est peut-être tout simplement due à notre incompétence à suivre un itinéraire pourtant bien fléché !


[1] De fait les comparaisons sont assez difficiles car les chiffres apparaissent très variables d’une année à une autre, d’une source à une autre et, de plus, les données statistiques ne seraient pas toujours calculées de manière homogène selon les pays. Ces données sont donc plutôt indicatives, notamment sur des tendances.

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13 février 2018

Allemagne en diagonale, de Cologne à Nüremberg (7/24). Cologne (Westphalie) – Des musées d’une grande richesse.

Le Musée Wallraf-Richatz & Fondation Corboud – Le musée Ludwig

 

Allemagne Westphalie Cologne Musée Wallraf Au rendez-vous des amis

Le Musée Wallraf-Richatz & Fondation Corboud est le plus ancien musée de Cologne. Le fonds initial du musée a été constitué en 1824 par la très importante collection d’art médiéval de la succession de Ferdinand Franz Wallraf, botaniste, mathématicien, théologien, prêtre, recteur de l’université et collectionneur d’art.

« Dans Cologne même, j’ai vu le musée Wallraf. Je serai bien tenté de vous en faire ici l’inventaire, mais je vous épargne »[1].

Si Victor Hugo ne s’est pas lancé dans l’aventure de la description des œuvres du musée Wallraf, je ne saurais faire mieux d’autant qu’en sus d’une des plus importantes collections du monde d'art médiéval le fond a ensuite été enrichi par de nombreuses donations notamment de la peinture baroque avec des tableaux de Rubens, Rembrandt, Murillo et Boucher. Mais, en 1937, les nazis confisquent des œuvres modernes pour leur exposition de propagande sur « l’Art Dégénéré » et la collection perd notamment des peintures et des dessins de Picasso, Munch, Beckmann, Gauguin, Dix et Kokoschka.

Après guerre, avec les œuvres confiées par la Fondation Corboud au musée, celui-ci possède désormais la plus grande collection d'art néo-impressionniste en Allemagne avec des Van Gogh, Cézanne, Gauguin, Bonnard, Ensor, Munch… Suite à la création du musée Ludwig, la partie de la collection concernant le XXe siècle a rejoint ce musée. Enfin, l’ensemble de la collection s’est installé dans un nouveau bâtiment en 2001 qui présente ses richesses sur trois niveaux : un premier niveau consacré au Moyen-âge, un second au Baroque lequel présente surtout une très riche collection de peintures hollandaises, le troisième au XIXe siècle. Ce n’est donc pas un musée à prétention universaliste, mais un musée sur trois thématiques fortes. La collection des impressionnistes est remarquable, exposée dans de grandes salles lumineuses, dégagées, qui permettent d’apprécier les tableaux sans avoir à se battre ou à jouer des coudes !

Les collections du musée Ludwig poursuivent celles du musée Wallraf-Richatz avec la fin de l’impressionnisme, l’expressionnisme, le cubisme, le nouveau réalisme, le Pop Art (Roy Lichtenstein, Rosenquist, Warhol, Wesselmann), l’art abstrait mais aussi des œuvres de l'avant-garde russe datant de 1905 à 1935 (Gontcharova, Malevitch, Rodchenko). C’est la plus importante collection Pop Art hors des Etats Unis, c’est aussi la troisième plus grande collection Picasso au monde après Barcelone et Paris.

Le bâtiment du musée Ludwig a été ouvert en 1976 suite au don à la ville de Cologne de près de 350 œuvres d'art, expressionnistes et modernes, par Irène et Peter Ludwig. La toiture du musée faites de vagues en zinc et verre permet de diffuser dans l’ensemble du bâtiment une lumière douce. Les salles sont vastes, les circulations commodes et faciles, la lumière bien maitrisée assurant une visite des plus agréables.

Entre autres richesses, le musée Ludwig possède le tableau de Max Ernst « Au rendez-vous des amis ». En 1922, Max Ernst (1891 / 1976) quitte Cologne pour s'installer à Paris chez le couple Eluard. Il avait précédemment semé la pagaille à Cologne où il avait exposé des collages réalisés avec Hans / Jean Arp, rebaptisés FaTaGaGa (FAbrication de TAbleaux GArantis GAzométriques), exposition qui avait été fermée par la police pour trouble à l'ordre public. Il participera aux activités du groupe surréaliste à Paris avec Robert Desnos, Philippe Soupault, André Breton, Louis Aragon, Paul Eluard, Giorgio de Chirico… Le 5 décembre 1922, dans la maison de Paul Eluard, rue Chaussée à Saint-Brice-sous-Forêt, il peint « Au rendez-vous des amis ». Y sont représentés les différents membres du groupe agrémentés de quelques personnages de référence, Ernst est lui-même assis sur les genoux de Dostoïevski et Raphaël semble surveiller cette bande d’énergumènes qui vont révolutionner la peinture et la littérature.

Max Ernst sera naturalisé américain en 1948, puis français en 1958.


[1] Victor Hugo. « Le musée Wallraf – Lettre XII » in « Le Rhin –Lettres à un ami ». 1838.

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11 février 2018

Allemagne en diagonale, de Cologne à Nüremberg (6/24). Cologne (Westphalie) – A propos d’architecture.

Une architecture contemporaine très médiocre – Mais de belles réalisations récentes

 

Allemagne Westphalie Cologne Neumarkt

« Cette déchéance de sa fortune n’est point la seule cause à laquelle il faut attribuer le peu de progrès qui a fait l’architecture moderne à Cologne, cela provient aussi en partie de la prédilection de ses habitants pour les vieilles habitudes de ce qu’ils ne peuvent que difficilement se résoudre à changer l’aspect des lieux témoins du bonheur et du bien-être de leurs ancêtres, des lieux auxquels se rattachent de doux souvenirs et surtout de ce que la classe opulente à Cologne préfère déployer le luxe et l’élégance dans l’intérieur de ses appartements au lieu de les répandre au dehors »[1].

A constater la médiocrité de l’architecture contemporaine privée à Cologne on serait tenté d’accorder quelques crédits à cette remarque presque centenaire… mais ce serait oublier que la ville a été bombardée 262 fois au cours des raids aériens alliés de la Seconde Guerre mondiale. La première attaque importante eut lieu dans la nuit du 30 au 31 mai 1942, engageant plus de mille bombardiers. Cologne avait été choisie, plutôt que Hambourg, en raison du mauvais temps sur cette ville. Le poids total des bombes lâchées lors de ce raid a été de 1 455 tonnes dont les deux tiers étaient des bombes incendiaires. Des raids massifs de centaines d’avions eurent encore lieu les 26 et 27 février 1943, 28 et 29 juin 1943, 3 et 4 juillet 1943, 8 et 9 juillet 1943, 17 octobre 1944, 2 mars 1945. En octobre 1944, un raid allié, plus important que les précédents, a privé les 250 000 habitants d'eau et d’électricité et transformé en ruines les dernières habitations encore debout déclenchant un exode massif de la population[2].

L’architecte allemand Rudolf Schwarz considérait que Cologne, en 1945, était « le plus gros tas de gravas du monde ». Après la guerre, il fallut donc reconstruire et vite car Cologne était une mégapole importante de près de 800 000 habitants dans les années 30. Le résultat n’est généralement pas très heureux, une architecture quelconque, certainement fonctionnelle mais sans attrait, répétitive, faite de bric et de broc, fondée sur le parcellaire antérieur.

Petit à petit, Cologne s’ouvre à une nouvelle architecture, plus audacieuse et imaginative. Quelques réalisations publiques prestigieuses agrémentèrent la ville, le musée Romain-germanique (architectes : Klaus Renner et Heinz Röcke, 1974), très sobre au pied de la cathédrale gothique et jouant sur l’horizontalité, le musée  Ludwig (architectes : Bussman, Haberer, 1976) qui permet de relier le centre ville aux bords du Rhin dans une construction alliant surfaces planes de briques et courbes de zinc, et le musée Wallraf-Richatz (architecte : Oswald Mathias Ungers,  2001) présentant une stratification spatiale rigoureuse et orthogonale.

Le Weltstadthaus (architecte : Renzo Piano, 2005), abrite un grand magasin. Coincé entre une église gothique tardive et des immeubles d'après-guerre sans caractère, il se compose de deux parties distinctes : un bloc rectangulaire de pierre reprend les rythmes des formes angulaires des années soixante-dix environnantes, le long duquel un grand dôme de bois et de verre s'écoule vers l'église.

Du fait des évolutions industrielles de nombreuses surfaces le long des berges du fleuve se sont retrouvées en friche, permettant d’aménager les berges. Au Sud de la ville, la zone de l’ancien port a été libérée et bâtie sur plus de 2 kilomètres avec notamment l’érection de trois « maisons-grues » (architecte : Hadi Teherani, 2010), des immeubles comportant un important surplomb vers le fleuve rappelant l’ancienne fonction de la zone.

Il faudrait encore aller voir le musée du chocolat (1993), un bâtiment transparent en aluminium et en verre en forme de proue de navire et qui encadre l’ancienne douane, la Kölnturm, un gratte-ciel de bureau de 150 mètres (architecte : Jean Nouvel, 2001) avec des façades en double vitrage sérigraphiées qui lui donnent des aspects différents selon la lumière du jour et l’Art Museum Kolumba (architecte : Peter Zumthor, 2007), un musée de briques plates, élevé sur les ruines d'une ancienne église partiellement détruite durant la guerre, et incorporant plusieurs restes de bâtiments.


[1] Loebel, professeur à l’université de Bonn. « Lettres sur la Belgique ». Revue universelle, bibliothèque de l’Homme du monde et de l’Homme politique au XIXe siècle. Tomme III. 1837.

[2] Parmi les habitants restants, des groupes composés de dissidents, d'anciens membres du KPD, de déserteurs, de prisonniers étrangers, organisèrent une résistance avec des armes dérobées dans les dépôts de la ville. Ils menèrent des opérations jusqu'en décembre, tuant le chef de la Gestapo locale, attaquant des patrouilles de police. Ces groupes seront réprimés après 24 heures de combats de rues et le massacre de 200 personnes.

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09 février 2018

Allemagne en diagonale, de Cologne à Nüremberg (5/24). Cologne (Westphalie) - Une cathédrale pseudo-gothique du XIXe siècle ?

Une cathédrale à la construction très récente

 

Allemagne Westphalie Cologne Cathédrale 1835

Avec les 157 mètres de haut de ses tours la cathédrale de Cologne est la deuxième plus haute église du monde, après l'Église principale d'Ulm. Elle est également la troisième plus vaste cathédrale de style gothique, après la cathédrale de Séville et le dôme de Milan. Elle est aussi le monument le plus visité d’Allemagne avec six millions de visiteurs à l’année dont près de 2/3 d’Allemands… Mais, de fait, que visite-t-on ?

En 1247 les autorités ecclésiastiques élaborent le projet d’une cathédrale qui doit dépasser toutes les autres en s’inspirant des cathédrales d’Amiens et Beauvais. En 1248 est posée la première pierre. En 1265 sont achevés le déambulatoire et ses chapelles absidiales. Enfin, en 1322, le nouveau chœur de la cathédrale est consacré, séparé de la nef future par un mur provisoire. Puis les travaux se ralentissent et en 1560 les travaux sont arrêtés, seul le chœur est construit et terminé. Les murs de la nef sont arrêtés sans atteindre le sommet des piliers, la tour Nord est haute de 5 mètres et la tour Sud de 56 mètres, un tiers de la hauteur, avec à son sommet la grue qui monte les charges ! Chateaubriand visite la cathédrale, en 1792, lorsqu’il cherche à rejoindre l’armée des Princes ; il note dans les Mémoires d’Outre-Tombe : « A Cologne, j’admirai la cathédrale : si elle était achevée, ce serait le plus beau monument gothique de l’Europe ». Sur les vues anciennes de la ville de Cologne (1531), de la rive droite, seuls apparaissent le chœur de la cathédrale et une des tours qui est toutefois moins haute que le faîte de la toiture du chœur. Ce que l’on voit c’est surtout l’église romane Grosse Sankt Martin ! Une vue, vers 1800, donne les mêmes informations. Quelques travaux sont repris en 1819 pour consolider les parties menaçant ruine et remplacer la grue sur la tour qui y était placée depuis la fin des travaux. En 1842, reprise générale des travaux et, en 1860 et 1870, achèvement des deux tours, la cathédrale devenant ainsi le symbole de l’unité allemande retrouvée !

Curieusement les documents présentant la cathédrale précisent que celle-ci aurait été terminée selon les plans d’origine ! Mais il n’existait pas alors de plans tels que nous les pratiquons, avec des orientations différentes, des cotes, des agrandissements. Encore moins « de plans d’origine » car les travaux s’étalaient sur des dizaines d’années, voire des siècles, les maitres constructeurs changeaient et modifiaient ce que leurs prédécesseurs avaient imaginés. Les architectes dessinaient des esquisses qui étaient ensuite précisées, modifiées, sur le chantier avec leurs instruments, la règle, le compas, la corde à treize nœuds. De plus, l’architecte de 1247 n’avait peut-être pas une idée très précise sur la forme des tours par exemple ou, s’il en avait une, elle était fonction des cathédrales terminées en 1247, Chartes et Bourges qui présentent certes des toitures pointues mais de plus petite taille, et pas ajourées avec cette dentelle de pierre qui correspond au gothique flamboyant du XIVe siècle !

Les constructeurs de 1842 eurent la chance de trouver une grande esquisse sur parchemin (4 mètres de haut), datant du XIVe siècle, représentant la très haute façade occidentale à deux tours. Ils purent donc s’en inspirer pour élaborer les plans des tours et de la façade. Pour la nef, il était possible de reproduire les éléments du chœur mais, en revanche, ils n’avaient aucune information sur les deux façades du transept pas plus que sur la flèche qui est d’ailleurs d’une conception assez farfelue. Bref, pour l’essentiel, ce que l’on visite c’est donc une cathédrale moderne inspirée du gothique à la manière des monuments revisités par Viollet-le-Duc !

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07 février 2018

Allemagne en diagonale, de Cologne à Nüremberg (4/24). Le Rhin, un trait d’union ?

 Le voyage d’Allemagne pour les écrivains romantiques français

 

Allemagne Westphalie Drachenfels Nord

En France, Rousseau a joué un rôle-clef dans l’apparition d’une nouvelle sensibilité fondée sur les beautés, le pittoresque de la nature et sur l’expression de ses sentiments, qui participera à fonder le romantisme dans notre pays. Mais ce mouvement s’est également nourri de l’apport de Byron et des poètes allemands Goethe (1749 / 1832), Schiller (1759 / 1805), Hölderlin (1770 / 1843) et Heine (1797 / 1856).

Heinrich Heine vivra en exil à Paris de 1831 à son décès en 1856. Il ne retournera que deux fois en Allemagne, en 1843 et 1844. Suite à son voyage de 1843, il aura l’occasion de clore la querelle poétique de 1840 en critiquant les vers de Nikolaus Becker.

„Oh, fürchte nicht, mein Vater Rhein,
Den spöttelnden Scherz der Franzosen;
Sie sind die alten Franzosen nicht mehr, 
Auch tragen sie andere Hosen. […]
Sie philosophieren und sprechen jetzt
Von Kant, von Fichte und Hegel,
Sie rauchen Tabak, sie trinken Bier […][1]

« Oh, n'aie pas peur, mon père Rhin,
De la blague rigolote des Français ;
Ce ne sont plus les vieux Français,
Ils portent des pantalons différents. (...)
Ils philosophent et parlent maintenant
De Kant, de Fichte et Hegel,
Ils fument du tabac, ils boivent de la bière (...)

Mais les écrivains français avaient commencé à s’intéresser à la littérature allemande et à faire des voyages en Allemagne notamment sur le Rhin : Mme de Staël (1803 et 1807), Chateaubriand (1820), Gérard de Nerval (1838, 1850, 1852), Alexandre Dumas (1838), Victor Hugo (1938 et 1840), Ernest Renan (1843)… Le Rhin devenait un trait d’union littéraire et mythique[2].

Guillaume Apollinaire a également vécu en Allemagne au cours des années 1901 / 1902. Il était alors le précepteur de la fille de la vicomtesse Elinor de Milhau, tout d’abord à Haus Glück, près d’Oberpleis, puis à Bad Honnef, les deux villes situées à une dizaine de kilomètres de Drachenfels[3].

Le Rhin le Rhin est ivre où les vignes se mirent
Tout l'or des nuits tombe en tremblant s'y refléter
La voix chante toujours à en râle-mourir
Ces fées aux cheveux verts qui incantent l'été

Mon verre s'est brisé comme un éclat de rire[4]

 Si le site de Drachenfels fait naturellement penser à son poème, « La Loreley », bien que celui-ci ait pour cadre le Rhin entre Strasbourg et Coblence, c’est qu’Apollinaire a non seulement gravi le Drachenfels mais qu’il a aussi parcouru toute la région à pied, s’arrêtant dans les auberges, se mêlant aux fêtes villageoises et recueillant les vieux Lied du pays.

Le Rhin n’est pas qu’une frontière, c’est aussi un trait d’union entre cultures.

« (…) et il (le Rhin) accomplit majestueusement à travers l’Europe, selon la volonté de Dieu, sa double fonction de fleuve de la paix, ayant sans interruption sur la double rangée de collines qui encaisse la plus notable partie de son cours, d’un côté des chênes, de l’autre des vignes, c’est-à-dire d’un côté le nord, de l’autre le midi ; d’un côté la force, de l’autre la joie… »[5].


[1] Heinrich Heine « Und als ich an die Rheinbrück kam » (Et quand je suis arrivé au pont du Rhin) in « Deutschland. Ein Wintermärchen ». 1844.

[2] Isabelle Vacher. « Le regard fasciné d‘écrivains français sur l’Allemagne (XIXe et XXe siècles) ». Thèse de doctorat. Faculté de philosophie de l’université de Passau. 2008.

[3] Laurence Campa. « Guillaume Apollinaire ». 2013.

[4] Guillaume Apollinaire. « Nuit rhénane ». 1901.

[5] Victor Hugo. « Le Rhin – Lettre XIV » in « Le Rhin –Lettres à un ami ». 1838.

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05 février 2018

Allemagne en diagonale, de Cologne à Nüremberg (3/24). Drachenfels (Westphalie). Dans les pas de Byron et de Heine.

L’antre du dragon Fafner – Un rocher propre aux émotions romantiques

 

Allemagne Westphalie Drachenfels Sud

Le rocher de Drachenfels que couronne un château
Domine le large et tortueux Rhin
Dont la poitrine se gonfle largement
Entre les rives qui portent des vignes.
Des coteaux riches d'arbres fleuris,
Des champs qui promettent du maïs et du vin,
Et des villes éparses les surplombant… »[1].

Drachenfels (le rocher du dragon) est le vestige de la cheminée centrale d’un volcan. Il domine le Rhin de ses 320 mètres. C’est un lieu ancien de promenade : un service d’ânes était proposé en 1816, une route construite en 1872, puis un chemin de fer à crémaillère en 1883 qui remplit toujours vaillamment son office.

La tradition veut que ce soit dans une grotte du Drachenfels que Siegfried, héros de la chanson des Niebelungen, ait tué le dragon Fafner. Selon une légende germanique très populaire, Siegfried est un prince aux exploits extraordinaires. Il a conquis le pays des Nibelungen, des nains travaillant dans les mines d’or. Il va combattre de dragon Fafner pour lui dérober son trésor, pour ce faire, il creuse une fosse d’où il pourra percer le cœur du dragon quand celui-ci viendra en rampant se désaltérer dans le Rhin. Siegfried tue le dragon et, portant son doigt humecté de sang à la bouche, il découvre que désormais il comprend le chant des oiseaux. Puis, se baignant dans le sang du dragon, il devient invulnérable… sauf à l’endroit où la feuille d´un arbre est restée collée sur son épaule. Cette erreur lui sera bien évidemment fatale. La légende sera reprise et adaptée par Wagner dans les opéras de l’Anneau des Niebelungen, « Siegfried » puis « Le crépuscule des Dieux ».

Les Allemands, entre amis ou en famille, sont nombreux à venir visiter le Drachenfels, en petit train, mais aussi à pied pour de grandes randonnées dans les Siebengebirge (les sept montagnes) qui entourent le rocher. Ils sont tous fort bien équipés : bonne chaussures, bâtons de marche, chapeaux, sacs à dos, ce qui leur donne un air très « boy-scout ». C’est, qu’entre Allemands et Français, nous n’avons pas tout à fait le même rapport à la nature. Le Romantisme s’est développé en Allemagne en réaction au rationalisme et la philosophie des Lumières qui ont dominé le XVIIIe siècle. Le Romantisme exaltait le merveilleux, l’imagination, la rêverie, mais aussi l’indépendance des Allemands après l’occupation française notamment de la rive gauche du Rhin. Les lieux les plus à même de développer cette exaltation de l’esprit étaient généralement des sites naturels, des vallées embrumées, des lacs profonds, de sombres forêts, des rochers escarpés et des ruines de châteaux. Heinrich Heine (1797 / 1856) s’est rendu en 1818 / 1819 sur le Drachenfels (lequel réunit ces différents ingrédients !) au cours de célébrations patriotiques étudiantes et il en a donné une retranscription romantique.

A minuit, le burg était déjà escaladé !
Un feu de bois flambait au pied des murailles !
Et tandis que les étudiants étaient accroupis à l’entour,
On entonna le chant des saintes victoires allemandes.
Nous buvions des cruches de vin du Rhin à la santé de l’Allemagne.
Nous voyions les esprits du burg aux aguets sur la tour.
De noires ombres de chevaliers nous entouraient,
Des ombres de dames flottaient devant nous.
Des tours un gémissement profond s’élève.
On entend un bruit de fers et de chaînes !
Les chats-huants hululent, tandis que le vent du nord hurle avec frénésie.
Et voilà mon ami, comme j’ai passé la nuit,
Sur le haut Drachenfels. Malheureusement, je suis
Rentré chez moi avec un bon rhume ![2]

Un romantisme teinté toutefois d’une bonne dose d’ironie et d’autodérision qui en atténue beaucoup les aspects patriotiques !


[1] George Gordon Byron (1788 / 1824). « The Castle Crag of Drachenfels » in « Childe Harold's Pilgrimage ». Canto III. 1816. Traduction personnelle !

[2] Heinrich Heine. «  La nuit sur le Drachenfels ». In « Nachgelesene Gedichte 1812 / 1827 ».

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03 février 2018

Allemagne en diagonale, de Cologne à Nüremberg (2/24). Rolandseck (Westphalie) Confrontation d’œuvres dans le temps et l’espace

Le musée Arp de Remagen – Exposition Henri Moore

 

Allemagne Westphalie Remagen Bahnhof Rolandseck 04

Jean Arp, ou Hans Arp (1886 / 1966), était peintre, sculpteur et poète, d’origine allemande puis naturalisé français en 1926. Il a été l’un des cofondateurs du mouvement dada à Zurich en 1916, et il était ensuite proche du mouvement surréaliste à Paris.

Le Musée d'art contemporain de Rolandseck[1] (« Arp Museum Bahnhof ») lui est consacré. Le musée a ouvert ses portes en 2007 à Remagen, une petite ville située entre Coblence et Bonn. A partir de l’ancienne gare de Rolandseck devenue musée a été créé, de l’autre côté des voies, un nouveau bâtiment qui présente les œuvres de Hans Arp et Sophie Taeuber-Arp, son épouse, ainsi que des expositions temporaires d'artistes contemporains.

Le nouveau bâtiment du musée a été dessiné par l’architecte américain Richard Meier (1934) à qui l’on doit notamment, à Rome, la très belle église du Jubilée (2003) et la réussite du musée de l’Area Pacis Augustae (2005). Ses réalisations se caractérisent par son travail sur la lumière, en utilisant de grandes surfaces planes, lisses et blanches, complétées de décrochements, d’avancées, de volumes en saillies, contrastant avec des coupures, des retraits plus sombres, et d’importantes surfaces vitrées, voire des transparences dans le monument. Ces jeux de surfaces donnent une grande légèreté aux bâtiments que réalise Richard Meier. Le nouveau musée Arp de Rolandseck présente ces particularités avec l’exigence supplémentaire de devoir s’inscrire dans un environnement particulier, celui des rives escarpées et boisées du Rhin lesquelles sont agrémentées d’un chapelet de burgs en ruines.

Outre les œuvres de Jean Arp, une grande partie du musée est actuellement consacré à une exposition temporaire, celle des œuvres du sculpteur britannique Henry Moore (1898 / 1986). Henri Moore est notamment connu pour ses sculptures représentant des silhouettes monumentales, abstraites, couchées et souvent féminines. Les sculptures d’Henry Moore ont fait l'objet de nombreuses commandes officielles dans le monde.

L’intelligence de cette exposition est de montrer le travail créatif d’Henry Moore, comment il travaille les formes dans des séries de croquis et de dessins, en s’inspirant d’œuvres de la Renaissance italienne. C’est notamment le cas pour son travail sur la « Mère et Enfant » pour lequel il s’appuie sur des représentations d’art sacré de la Vierge Marie et de l’enfant Jésus, peintures et sculptures. Ses études sur la posture des corps s’effectuent également sur la base de tableaux de Courbet, Renoir ou Cézanne. Ces différentes œuvres, de la Renaissance aux Impressionnistes mais aussi Picasso, sont présentées dans une première salle d’exposition accompagnées des dessins réalisés par Moore. Ces rapprochements permettent de relier œuvres anciennes et œuvres contemporaines et de mieux comprendre le travail et la statuaire de Moore. Dans une dernière salle, l’exposition présente également les travaux d'Arp et de Moore, permettant d’identifier leurs similitudes et leurs différences.

Par delà la présentation des ouvres de Moore, la présence de ses œuvres dans et alentour d’un bâtiment de Meier est passionnante par les contradictions et les complémentarités qu’elle crée. Elle souligne comment l’un, Henri Moore, travaille plutôt les formes rondes, courbes, quand l’autre, Richard Meier, crée des bâtiments essentiellement composés de surfaces planes, droites, rectilignes. Comment l’un travaille le lourd, le plein, le massif, quand l’autre cherche la transparence, la lumière, la légèreté. Derrière cette première apparence, contradictiore, c’est un dialogue qui s’installe entre ces deux œuvres. Ce dialogue fait ressortir comment Moore peut aussi rechercher la lumière dans les interstices qui caractérisent différentes de ses œuvres, voire la légereté par des formes allongées, légères, qui jouent sur les transparences (Reclining) alors que Meier impose la masse de son bâtiment dans les collines qui bordent le Rhin, joue avec les retraits et les zones d’ombre.

L’ensemble, bâtiment et expositions, conscacre un formidable dialogue entre œuvres différentes, dans le temps comme dans l’espace.


[1] Musée d'art contemporain de Rolandseck - Arp Museum Bahnhof. Gare de Rolandseck, Hans-Arp-Allee 1, 53424 Remagen, Allemagne

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01 février 2018

Allemagne en diagonale, de Cologne à Nüremberg (1/24). Le Rhin, une frontière ?

Touristes français en Allemagne – Mémoire de poésies patriotiques et revanchardes

 

Allemagne Westphalie Remagen Bahnhof Rolandseck 07

Il n’existe plus en France de guide touristique pour l’Allemagne, à l’exception de guides régionaux sur la Bavière et sur Berlin. Il n’y a pas d’autre solution que d’acquérir un Guide Bleu d’occasion (de 1991 !) pour préparer son voyage, guide qui ne concerne toutefois que l’Ouest, la zone de l’ancienne république fédérale. Pourtant le pays semble faire doucement sa place dans les destinations des Français à l’étranger : en 2015 l’Allemagne était la 4e destination touristique des Français, derrière l’Espagne, l’Italie, la Grande-Bretagne, et à égalité avec le Portugal. Bien évidemment, par sa proximité géographique, le land du Bade-Wurtemberg est le plus visité par les Français, suivi de Berlin et enfin de la Bavière.

Le Rhin est une barrière physique qui a servi de frontière notamment dans le système des limes romains. Chacun sait qu’entre l’Allemagne et la France la frontière a eu tendance à se déplacer plusieurs fois et, qu’à l’Est, elle est aujourd’hui fixée sur le Rhin. Mais, si l’Allemagne eut tendance à s’approprier l’Alsace et la Lorraine en 1871, puis en 1940, la France avait eu, par le passé, tendance à considérer le Rhin comme sa frontière naturelle au Nord-est, incluant outre la Rhénanie et la Sarre, le Luxembourg, la Belgique et le Sud des Pays-Bas ! Ce sera chose faite suite au traité de Campo Formio de 1797 qui permettra de s’approprier les territoires de l’Ouest du Rhin alors possession de l’empire d’Autriche. Si la République et l’Empire y créèrent un certain nombre de départements, on revint à peu près à la situation antérieure après la défaite de Napoléon et le congrès de Vienne (1815), à la différence près que la tutelle sur la Rhénanie était désormais prussienne et non plus autrichienne.

Si les armes se sont heureusement tues entre Français et Allemands en 1815, cela n’empêchait pas les poètes de s’exprimer ! En 1840, Adolphe Thiers déclenche une mini-crise diplomatique en parlant de la « frontière naturelle de la France » sur le Rhin ! Les esprits s’échauffent et un poète allemand, Nikolaus Becker, compose en septembre 1840 un « Chant du Rhin » qui répète quatre fois en sept strophes[1].

Sie sollen ihn nicht haben
Den freien deutschen Rhein,

Ils ne l’auront pas
Le libre Rhin allemand,

En 10 strophes et 134 vers Lamartine calme le jeu, en mai 1841, avec une « Marseillaise de la Paix » qui répète onze fois « Roule libre… ».

Roule libre, et grossis tes ondes printanières,
Pour écumer d’ivresse autour de tes roseaux ?
Et que les sept couleurs qui teignent nos bannières,
Arc-en-ciel de la paix, serpentent dans tes eaux !

En juin 1841, Musset en rajoute une couche dans « Le Rhin allemand », en 6 strophes, 30 vers mais de manière plus martiale et belliqueuse[2] !

Qu'il coule en paix, votre Rhin allemand ;
Que vos cathédrales gothiques
S'y reflètent modestement ;
Mais craignez que vos airs bachiques
Ne réveillent les morts de leur repos sanglant.

Laßt friedlich fließen euern deutschen Rhein;
Es spiegele sich geruhsam wider
Der Dome gotisches Gestein;
Doch hütet euch, durch trunkne Lieder
Von ihrem blutgen Schlaf die Toten zu befrein.



[1] Landschaftsverband Rheinland. « Mythos Rhein aus Sicht der Deutschen und Rheinländer » (Mythe sur le Rhin du point de vue des Allemands et des Rhénans). Portal Rheinische Geschichte.

[2] Site BS Encyclopédie. Le Rhin. Rhin et littérature

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21 janvier 2018

Russie - La voie navigable Moscou / Baltique (18/18). Liste des articles.

Russie Canal Volga_Baltique Ouglich 2

 

Rappels d’histoire récente (1/18). La fin de l’URSS et la naissance de la Fédération de Russie.

De Moscou à Saint-Pétersbourg (2/18). Une liaison de plus de 1300 km – Effectuée majoritairement sur fleuves et lacs

Les croisières Volga-Baltique (3/18). Des bateaux propriétés d’agences russes de tourisme – Des programmes de croisière tous semblables

A bord du « Jozina Shashkov » (4/18). Un navire fabriqué en RDA rénové en 2012 – Un design au charme un peu suranné et désuet

Le bateau, un lieu d’observation (5/18). Une traversée de la grande forêt russe – Une présence humaine plus marquée sur les rives de la Volga

Les escales (6/18). Des gares maritimes desservies par les transports publics – Des facilités pour acquérir les indispensables souvenirs de voyage

La circulation automobile (7/18). Moscou, capitale mondiale de l’embouteillage – Un marché automobile chaotique

Le Grand Moscou (8/18). Un développement radioconcentrique – L’exigence d’une nouvelle urbanisation

Les Russes et le passé soviétique (9/18). Des signes toujours très présents du passé soviétique

De la lutte antireligieuse au clientélisme religieux (10/18). Un renouveau de la construction d’églises - Les particularités des édifices et du culte orthodoxes

« Monsieur Plus » toujours actif ? (11/18). De la difficulté de passer de la tête de liste à un rang secondaire

Le métro de Moscou (12/18). Un des plus grands métros du monde – A la décoration des stations internationalement réputée

Mais où est passé le Musée Maïakovski (2) ? (13/18). Un musée toujours fermé pour travaux – Mais, une statue du poète indéboulonnable

« Battez les blancs avec le coin rouge » (14/18). En marche arrière toute : du futurisme au réalisme socialiste

Moscou, Rue de l’Arbat (15/18). Devenue piétonne dans les années 80, elle possède désormais boutiques et terrasses de cafés !

Saint-Pétersbourg, capitale baroque ? (16/18). Le baroque élisabéthain – Saint-Pétersbourg plus classique que baroque

Un baroque russe ? (17/18). Avant le baroque élisabéthain, le baroque pétrovien – Et avant celui-ci, le baroque « Narychkine » ou « baroque moscovite »

Liste des articles (18/18).

 

Saint-Pétersbourg, Moscou, Senlis – Juin / Juillet 2017

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19 janvier 2018

Russie - La voie navigable Moscou / Baltique (17/18). Un baroque russe ?

Avant le baroque élisabéthain, le baroque pétrovien – Et avant celui-ci, le baroque « Narychkine » ou « baroque moscovite »

 

Russie Moscou Monastère Novodievitchy

Avant le baroque élisabéthain, Saint-Pétersbourg avait déjà connu quelques œuvres baroques. En 1712, Pierre Ier de Russie (Pierre le Grand, 1672 / 1725),  avait décidé de transférer sa capitale de Moscou à Saint-Pétersbourg, ville qu'il entendait aménager selon un modèle européen. Pour ce faire, il avait invité de nombreux artistes européens à collaborer à la construction de sa nouvelle capitale : Jean-Baptiste Alexandre Le Blond (premier château de Peterhof), Domenico Trezzini (forteresse et cathédrale Pierre et Paul, Palais d’été), Nicola Michetti (projets d’urbanisme), Georges Mattarnovi (second palais d’hiver).

Bien sûr, chacun d’eux venait avec ses traditions et références nationales qu’il incorporait peu ou prou dans les projets de monuments et d’urbanisme. Ces influences d’Europe de l’Ouest sont d’autant plus sensibles que Pierre le Grand avait souhaité faire une rupture dans les constructions traditionnelles russes en abandonnant notamment le plan en croix grecque des églises et la présence de bulbes.

La plus belle illustration du résultat de cette politique est constituée par la cathédrale Pierre-et-Paul laquelle, à l’exception peut-être de sa très haute flèche dorée, pourrait s’intégrer sans difficulté dans toutes les villes d’Europe du Nord, Suède, Hollande, Allemagne du Nord, France du Nord et de l’Est : plan rectangulaire, clocher en façade, coupole sur tambour, simplicité des volumes, décoration avec colonnes, frontons triangulaires et volutes d’un baroque « bourgeois ».

Que des artistes étrangers aient participé à l’érection de monuments baroques en Russie n’induit pas nécessairement l’absence d’un « baroque russe », après tout, c’est toute l’Europe qui a bénéficié des savoir des artistes italiens lesquels s’exportaient facilement à l’étranger ! La question serait plutôt de savoir en quoi ces artistes étrangers ont-ils participé à la formation d’architectes russes et à l’évolution de l’architecture nationale ? Le trop petit nombre de monuments visités ne me permet évidemment pas d’avoir des éléments de réponse à cette question.

Les textes sur l’architecture et le baroque russes font grand cas du style baroque « Narychkine » ou « baroque moscovite » caractéristique de la région de Moscou à la fin du XVIIe siècle, soit une période encore antérieure à celle des baroques pétrovien et élisabéthain. C’est que déjà des artistes italiens étaient intervenus à Moscou, notamment dans la construction des monuments du Kremlin. Les architectes russes avaient connaissance des caractéristiques de l’architecture de la Renaissance italienne, en témoigne le Palais à facettes édifié à la fin du XVe siècle par les architectes italiens Marco Ruffo et Pietro Antonio Solari pour Ivan III. Ce palais doit son nom à la taille « en facette » de la pierre blanche qui recouvre sa façade, comme le palazzo dei Diamanti à Ferrare (1492), une des formes du bugnato, un style de revêtement mural externe des bâtiments employant les bossages si caractéristiques de la Renaissance italienne.

Dans la seconde moitié du XVIIe siècle, les constructions religieuses sur les terres de la famille Narychkine[1], près de Moscou (d’où le qualificatif de baroque Narychkine pour désigner ce style), sont plus complexes (tours à étages cubiques et octogonaux, tours en gradins) et plus décorées (décor de pierre blanche contrastant avec une coloration intense des façades, accentuant la sensation de relief). C’est notamment le cas du Couvent de Novodievitchi, à Moscou, avec ses bâtiments rouges décorés de colonnes, corniches, coquilles Saint-Jacques, encadrements de fenêtres de pierre blanche, en fort relief[2]. Mais ce n’est pas seulement la profusion de la décoration qui peut permettre de parler de « style baroque », c’est aussi les formes de la construction (bien que restant dans les limites de la tradition) et les agencements d’ornements qui donnent une certaine dynamique aux façades des bâtiments.

Il semble que le style baroque se soit répandu ensuite en Russie, des négociants en fourrure, les Stroganov, finançant la construction d’édifices baroques à Nijni-Novgorod (église de la Nativité, 1703) et dans les confins de la toundra (cathédrale de la Présentation à Solvytchegodsk, 1693)… Mais tout cela demanderait à être vu autrement qu’en photos !


[1] Narychkine, nom de la branche dynastique à laquelle appartenait le tsar Alexis Mikhaïlovitch (1629 / 1676), père de Pierre le Grand.

[2] UNESCO. « Liste du patrimoine mondial – Ensemble du couvent Novodievitchi ». 2004.

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17 janvier 2018

Russie - La voie navigable Moscou / Baltique (16/18). Saint-Pétersbourg, capitale baroque ?

Le baroque élisabéthain – Saint-Pétersbourg plus classique que baroque

 

Russie St Petersbourg Institut Smolny

Les visites guidées de Saint-Pétersbourg privilégient généralement l’architecture baroque. Sous le règne d’Elisabeth 1ere, de 1741 à 1761, l’architecture de la capitale est marquée par le style baroque de Francesco Bartolomeo Rastrelli (1700 / 1771) un architecte italien venu en Russie en 1716 avec son père, Carlo Bartolomeo Rastrelli. Il est notamment l’architecte du Palais d’hiver (1754 / 1762), de la cathédrale de la Résurrection à Smolny (1748 / 1764), du palais Catherine à Tsarskoïe Selo (1752 / 1756).

Rappelons que le style baroque s’invente à Rome à la fin du XVIe siècle, avec notamment la façade de l’église du Gesù (1584, de Giacomo della Porta). On considère souvent que l’architecture baroque est caractérisée par l’opulence de l’ornementation, c’est oublier qu’elle est avant tout une recherche de dynamisme, voire de théâtralité des monuments en utilisant les formes courbes, les décrochages, les effets de trompe-l’œil (Le Bernin, Borromini). Dès le milieu du XVIIe siècle, l’admiration de l’antiquité remplacera progressivement le style baroque par le style classique, d’autant que seront ensuite découvertes Pompéi et Herculanum au début du XVIIIe siècle.

Le baroque des châteaux élisabéthain de Rastrelli apparaît toutefois comme une synthèse entre style baroque et style classique. Du baroque il utilise les effets de surface, saillies des avant-corps, demi-colonnes et pilastres colossaux, corniches à ressauts imposantes, atlantes, décoration somptueuse ; du classique il retient la longueur et la linéarité des façades pour créer une architecture de grandeur, destinée à glorifier la puissance du tsar.

L’œuvre la plus baroque de Rastrelli est la cathédrale de la Résurrection à Smolny dans laquelle il réussit à introduire les caractéristiques des églises russes, plan en croix grecque inscrit dans un carré, avec quatre églises secondaires dans les coins, présence de cinq bulbes, dans une composition dynamique toute italiénisante. Le bulbe central est transformé en coupole sur un haut tambour à deux étages et surmontée d’une lanterne coiffée d’un petit bulbe, et les quatre bulbes périphériques sont transformés en autant de hauts clochers posés en diagonale. Virtuosité et audace !

Toutefois il semble que le baroque élisabéthain resta le style de la capitale, avec un nombre restreint de réalisations, et toucha très peu la province à un moment où le style baroque est finissant en Europe et où le clacissisme s’impose (1660 / 1680).

« Dans l’architecture d’alors, se juxtaposent des influences du clacissisme français et des œuvres qui rejoignent la tradition romaine du Bernin, de Borromini ou de Rainaldi. L’un des principaux animateurs en a été Rastrelli. C’est du baroque en Russie, ce n’est pas du baroque russe »[1].

Au début de son règne (1762 / 1796), Catherine II crée une « Commission de la construction en pierre à Saint-Pétersbourg et à Moscou » avec pour fonction d’agréer les projets d’urbanisme et de veiller à l’esthétique architecturale des deux capitales russes. L’impératrice fait venir à Saint-Pétersbourg les architectes écossais Charles Cameron (1743 / 1812) et italien Giacomo Quarenghi (1744 / 1817), deux architectes représentants du style classique qui fait alors la loi en Europe, le style baroque étant désormais considéré comme trop chargé, ampoulé, à un moment où la monarchie constitutionnelle anglaise devient la référence politique.

Saint-Pétersbourg se couvre alors de bâtiments de style classique : l’académie des beaux-arts (1765 / 1794), le Palais Saltykov (1784), la Galerie de Tsarskoïé Sélo (1779 / 1793). Cette orientation architecturale est poursuivie par les petit-fils de Catherine la Grande, Alexandre 1er (1801 à 1825) avec le bâtiment de l'ancienne bourse (1805 / 1810) en forme de temple grec, l'amirauté (1806 / 1823), les écuries impériales (1817 / 1837), le bâtiment de l’Etat-Major (1819 / 1821) en forme d’hémicycle comprenant en son centre un double arc de triomphe surmonté d'un quadrige romain, puis de Nicolas 1er (1825 / 1855) avec l’église de la Trinité (1828 / 1835), le Théâtre Alexandra (1832), le bâtiment du Sénat place des Décembristes (1843).

Saint-Pétersbourg est, à mon sens, plus classique que baroque.


[1] Victor-Louis Tapié. « Baroque et clacissisme ». 1980.

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15 janvier 2018

Russie - La voie navigable Moscou / Baltique (15/18). Moscou, Rue de l’Arbat.

Devenue piétonne dans les années 80, elle possède désormais boutiques et terrasses de cafés !

 

Russie Moscou rue de l'Arbat

« L’Arbat terminait sa journée. Sur la chaussée asphaltée en son milieu mais encore pavée entre les voies des tramways roulaient, dépassant les vieux fiacres, les premières automobiles soviétiques, les Gaz et les Amo. Les tramways sortaient du garage avec un ou même deux wagons supplémentaires, dans une tentative désespérée de répondre aux besoins en moyens de transport de la grande ville. Sous terre la première ligne de métro se construisait déjà et sur la place de Smolensk un échafaudage en bois se dressait au-dessus de la fosse »[1].

L’Arbat est devenue la première rue piétonne de Moscou en 1986 et, comme les touristes venaient à s’y promener pour essayer d’imaginer ce qu’était la ville avant le grand chambardement stalinien, les artistes-peintres indépendants avaient pris l’habitude de venir y exposer leurs œuvres. Pour ce faire, ils utilisaient comme cimaises les palissades des chantiers. En 1988, les œuvres présentées hésitaient entre le réalisme socialiste dont ils souhaitaient manifestement se détacher mais auquel ils avaient été formés, et un art non figuratif influencé par les écoles occidentales. C’était curieux, souvent maladroit, et sentait sa bohême révoltée contre l’art officiel.

Peintres, trempez vos pinceaux
Dns l’agitation des cours de l’Arbat et dans le couchant
Pour que vos pinceaux soient comme des feuilles
Comme des feuilles
                                            comme des feuilles
                                                                               en octobre[2]

L’Arbat est désormais une rue très fréquentée, par les touristes comme par les Moscovites, bordée de chaque côté de magasins, de cafés et de restaurants. Les peintres sont toujours là, mais les œuvres présentées ont bien évolué. Une évolution qui ne marque d’ailleurs pas tellement une avancée, mais plutôt une régression ! C’est qu’il ne s’agit plus désormais d’essayer d’ouvrir de nouvelles voies à l’art, mais beaucoup plus simplement et prosaïquement, de s’adapter aux goûts de l’acquéreur potentiel. Bref, on est passé de la composition maladroite mais sympathique par sa démarche, au nivellement par le bas. Fini l’art non figuratif, fini les remises en cause du réalisme socialiste, on fait désormais dans le réalisme petit-bourgeois : cerf dans un sous-bois et vues très colorées de Moscou. C’est sans prétention mais cela doit se vendre. Comme quoi le marché « libre » peut-être aussi le triomphe de la médiocrité.

Mais, après tout, les peintres en sont-ils responsables ? Pas plus que Nutella et sa pâte à tartiner dans le développement de l’obésité. C’est le consommateur qu’il conviendrait d’éduquer en priorité car pour l’Etat, après avoir imposé le réalisme socialiste, il lui est désormais difficile d’interdire la peinture de cerfs dans les sous-bois. La municipalité de Moscou s’en garde bien et, au contraire, favorise ce marché « de l’art » en disposant régulièrement, au milieu de l’Arbat, des édicules de métal composés d’un treillis métallique recouvert d’une petite toiture afin de protéger les « œuvres d’art » exposées.

Depuis 88, les immeubles de l’Arbat ont connu un lifting général et la rue a été agrémentée d’une statue, grandeur nature, de Boulat Okoudjava. Boulat Chalvovitch Okoudjava est un auteur-compositeur-interprète soviétique, né à Moscou en 1924 et mort à l'hôpital Percy de Clamart en 1997. Il était extrêmement populaire en Union Soviétique avec l’autre grand poète et chanteur, Vladimir Vyssotski. La diffusion de ses œuvres s’effectuait le plus souvent sous le manteau, par bandes magnétiques de magnétophone, sans toutefois être interdites, ni être considéré lui-même comme un opposant. Ses chansons évoquent la paix, les amours, la nostalgie et une critique souvent fine et assassine de la bureaucratie et des apparatchiks.

Bien que l’un et l’autre soient particulièrement ancrés dans leurs réalités historiques nationales, on peut trouver quelques traits communs entre Boulat Okoudjava et Georges Brassens : une grande exigence de qualité littéraire et des thèmes voisins.


[1] Anatoli Rybakov. « Les enfants de l’Arbat ». 1987.

[2] Boulat Okoudjava. « Les peintres ». Sd.

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13 janvier 2018

Russie - La voie navigable Moscou / Baltique (14/18). « Battez les blancs avec le coin rouge ».

En marche arrière toute : du futurisme au réalisme socialiste

 

Russie El Lissitzky

La librairie de livres d’occasion située au croisement de Loubianskiy Prospekt et de Myanitskaya Ul, devant laquelle est situé un buste de Maïakovski, n’est pas sans intérêt même pour un Français ne pratiquant pas le russe, la très grande majorité des ouvrages étant en langue russe, quelques-uns en anglais et de très rares en allemand. C’est qu’elle possède aussi des reproductions d’affiches anciennes dont la remarquable affiche de Lazar Lissitzky (1890 / 1941), de 1919, « Battez les blancs avec le coin rouge ».

Elle rappelle un élément historique majeur. A partir de la Révolution d’Octobre, le nouveau pouvoir bolchévique (les « Rouges ») doit faire face à une guerre civile conduite par les monarchistes, conservateurs, libéraux et socialistes qui leurs sont opposés (les « Blancs »), lesquels sont appuyés par une intervention des Forces alliées étrangères (France, Grande-Bretagne, Pologne, USA, Japon… soit 250 000 hommes quand même).

Mais cette affiche est aussi un témoignage de l’extraordinaire bouillonnement culturel et de la créativité artistique de cette époque. Lazar Lissitzky était un peintre participant à l’avant-garde futuriste des années 10 qui, en Russie, prend le nom de « cubo-futurisme »[1]. Lissitzky se met au service de la Révolution et produit cette magnifique affiche de propagande avec l'image du coin rouge (qui peut aussi symboliser une flèche de carte d’état-major) qui pénètre la forme blanche. Bien que non figuratif, le message est immédiatement compréhensible… et même certainement plus efficace politiquement que l’image réaliste d’un jeune partisan brandissant un drapeau rouge !

Elle fait immédiatement penser aux œuvres de Casimir Malevitch (1878 / 1935) mariant des formes simples, géométriques et unicolores. Lissitzky et Malevitch se sont rencontrés en 1919 et ont travaillé ensemble dans l'Institut pour l'art nouveau au sein de l'école créée par Marc Chagall à Vitebsk.

Cette affiche fait aussi penser au monument à la Troisième Internationale de Vladimir Tatline, une tour métallique constituée d’une double hélice, développée en spirale et inclinée. Cette tour aurait contenu trois structures géométriques en rotation : au pied, un cube effectuant une rotation sur lui-même en un an et servant de salle de conférences, au centre un cône consacré aux activités exécutives avec une vitesse de rotation d'un tour par mois, et, à la partie supérieure, un cylindre accueillant un centre d'informations tournant sur lui-même une fois par jour. En effet, en 1919, les soviets de Saint-Pétersbourg voulaient construire un bâtiment symbolisant la révolution de 1917, en référence à la tour Eiffel construite pour le centenaire de la Révolution française, et dont la hauteur serait évidemment plus haute, dépassant la Tour Eiffel de 100 mètres. Vladimir Tatline (1885 / 1953) remporta le concours. Jamais construite, cette tour hélicoïdale aurait servi aux quartiers généraux de l'Internationale communiste (Kominterm) et reste connue sous le nom de « Monument à la Troisième Internationale ».

On mesure alors le chemin parcouru (à rebours) par la culture en URSS avec le « réalisme socialiste » ! A partir de 1929, il est demandé aux différentes formes artistiques de s’engager dans la bataille de la production notamment par l’éducation idéologique des travailleurs laquelle « exige de l'artiste une représentation véridique, historiquement concrète de la réalité dans son développement révolutionnaire »[2]. Le monument à la Troisième internationale se transforme en un nouveau projet, un palais des Soviets, massif, en béton bien lourd, dominé par une statue de Lénine, bien réaliste, lui aussi en complet-veston, et de 100 mètres de haut !

Le formidable bouillonnement intellectuel des années 10 et 20 sera stoppé net, les artistes n’ayant plus que le choix de se contraindre et produire des œuvres agréées par le Parti, se taire, s’exiler ou se suicider !


[1] Van Moorsel, L.Leering, Achaz Francine. « L'oeuvre graphique de El Lissitzky ». In « Communication et langages ». n°18, 1973. Persée. 1973.

[2] Extrait des statuts de l'Union des écrivains soviétiques. 1934.

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11 janvier 2018

Russie - La voie navigable Moscou / Baltique (13/18). Mais où est passé le Musée Maïakovski (2) ?

Un musée toujours fermé pour travaux – Mais, une statue du poète indéboulonnable

 

Russie Moscou Place Maîakovskaïa

Nous n’avons pas de chance avec le musée Maïakovski ! Poète, dramaturge, acteur, théoricien, peintre, affichiste et scénariste, agitateur d’idées, rédacteur de la revue « Liev » (front de gauche des arts), Vladimir Maïakovski (1893 / 1930) a joué un rôle majeur dans le mouvement futuriste russe, révolutionnant les codes de la poésie (« Le nuage en pantalon », 1915). Se mettant au service de la Révolution d’Octobre, il va pouvoir se rendre à l’étranger à la faveur de la nouvelle politique économique (NEP) décrétée par Lénine en 1921 (Mexique, États-Unis, Espagne, Paris) en qualité d'ambassadeur officieux du lyrisme révolutionnaire. Très vite, il va se heurter au bureaucratisme du régime stalinien. Le 14 avril 1930, à 10 h 15, Vladimir Maïakovski se tire une balle dans le cœur, au numéro 3 du Loubianskiy Prospekt, appartement 12. 

À vous toutes
que l’on aima et que l’on aime
icône à l’abri dans la grotte de l’âme
comme une coupe de vin
à la table d’un festin
je lève mon crâne rempli de poèmes
Souvent je me dis et si je mettais
le point d’une balle à ma propre fin[1]

La première fois, en 1988, nous avions trouvé très vite le square Ilinski dans lequel s’ouvre le Loubianskiy Prospekt. Mais pas moyen de trouver le petit musée Maïakovski installé dans son ancien appartement, même en demandant aux ouvriers qui manifestement ne comprenaient pas notre accent ! Ou alors Maïakovski était-il déjà oublié des « masses populaires », lui qui déclamait ses vers devant des foules immenses ? Ou étions-nous tombé en pleins travaux de rénovation du musée ? En effet, en 1994, devait s’ouvrir un nouveau musée dans l'immeuble entièrement vidé de sa structure pour faire place à une charpente métallique en spirale que le visiteur descend, sur un plan incliné, à la découverte de l'univers de Maïakovski. Le musée présente des documents d’archives, des photos, des manuscrits, des peintures des années 1910 / 1920, des affiches, des poèmes, des objets personnels. Bref, ce nouveau musée Maïakovski est devenu une attraction attirant les Moscovites comme les étrangers de passage. Les guides touristiques sont d’ailleurs assez dithyrambiques sur la conception du musée mais ils ont oublié de se mettre à jour : le musée est fermé depuis deux ans pour rénovation ! Encore raté ! Piètre consolation, sur l’immeuble qui donne sur la Lubyanskaya, derrière un buste du poète, une librairie de livres d’occasion présente quelques livres et affiches des fenêtres Rosta de Maïakovski, livres qu’il fallut quasiment extorquer à un libraire qui semblait vouloir ne rien vendre !

Autre misérable consolation : avoir vu la statue de Maïakovski ! En 1935, Staline décida de canoniser l’écrivain, désormais considéré comme un « poète national », en lui attribuant une place de Moscou, essayant ainsi de se débarrasser d’un révolutionnaire ne correspondant pas vraiment aux nouveaux canons artistiques du régime. Après la guerre, un concours a été lancé afin de désigner le sculpteur qui aurait l’immense privilège de représenter l'écrivain. Dix ans furent nécessaires pour réaliser et ériger, en 1958, la statue en bronze mesurant pas moins de 6 m de haut et reposant sur un socle de 85 tonnes. Réalisme socialiste oblige, Maïakovski est représenté en complet-veston, certes un peu tire-bouchonné, mais poings fermés et visage déterminé. Ce nouvel « hommage », s’il est certes quasiment indéboulonnable, n’empêchèrent pas les nouvelles autorités municipales de débaptiser la place en 1992 laquelle est dénommée désormais « place Triumfalnaya ». Le poète gène toujours !

« Je le sais :
Vous n’aimez pas les phrases creuses.
Quand vous sciez du bois, c’est pour faire des bûches
Et nous,
Que sommes-nous sinon des ébénistes,
A façonner la tête humaine, cette bûche »[2].


[1] Vladimir Maïakovski. « La flûte des vertèbres ». 1915.

[2] Vladimir Maïakovski. « Le poète, c’est un ouvrier ». 1918.

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09 janvier 2018

Russie - La voie navigable Moscou / Baltique (12/18). Le métro de Moscou.

Un des plus grands métros du monde – A la décoration des stations internationalement réputée

 

Russie Moscou Métro Maîakovskaïa

Le métro de Moscou n’est pas celui qui transporte le plus de passagers au monde, ni celui qui possède le plus long réseau ou le plus de stations mais, en dehors de stations luxueuses pour lesquelles il est internationalement connu, il est néanmoins le 4e au monde par le nombre de personnes transportées (2,4 milliards de personnes transportées quand Paris en transporte 1,5 et le premier, Tokyo, 3,2). Il est le 6e par la longueur de son réseau (339 km, quand Paris en fait 220 et le premier, Shanghai, 548), et enfin le 9e par le nombre de stations (203, quand Paris en compte 302 et le premier, New-York, 468). C’est somme toute un bilan dont « Monsieur Plus » peut-être satisfait ! Ajoutons encore qu’il compte 12 lignes dont la première a été ouverte en 1935 après Londres (1863), New-York (1870), Chicago (1892), Budapest et Glasgow (1896), Paris (1900), Boston (1901), Berlin (1902), Philadelphie (1907), Newark (1908), Hambourg (1912), Buenos-Aires (1913), Madrid (1919), Barcelone (1924). S’il arrivait ainsi un peu tardivement dans les grandes villes mondiales, il a manifestement su rattraper son retard.

Dans mon métro, je ne suis jamais à l’étroit
Parce que dès l’enfance, c’est comme une chanson
Où en guise de refrain il y a :
Ne bougez pas à droite, avancez à gauche !
L’ordre est éternel, l’ordre est sacré :
Ceux qui sont à droite ne bougent pas,
Mais ceux qui vont de l’avant toujours
Doivent rester du côté gauche[1].

En 1987, prendre le métro se révélait extrêmement simple car il n’y avait pas alors de ticket à acheter et à faire poinçonner ! Il suffisait de glisser une pièce de 5 kopecks (5 centimes de rouble), soit 25 centimes de franc (correspondant à 0,6 € de 2017), dans la fente du portillon automatique. Pas de ticket, pas de contrôleur ! Les choses ont évidemment changé depuis, pas strictement parce que le système économique est devenu capitaliste, mais surtout parce que l’inflation a été galopante et que les kopecks ont finalement disparu de la circulation. Il faut désormais acheter un ticket et il en coûte 55 roubles (soit 0,8 € de 2017) ce qui constitue une augmentation de la valeur nominale du titre de transport de 110 000 % consacrant, de fait, la dévaluation du rouble.

Depuis sa création, les stations sont construites avec des quais d'une longueur de 155 mètres permettant d'accueillir des rames de 8 voitures (Paris, 5). Par contre, la densité des stations est beaucoup plus faible qu’à Paris, une station tous les 1,6 km pour une tous les 0,6 km à Paris. Mais les trains sont très fréquents, l'intervalle moyen entre les trains est de 2’30 mais, aux heures de pointe, il est seulement de 35 secondes en moyenne (un peu plus d’une minute à Paris). Bien sûr, le métro de Moscou est connu pour la décoration de certaines de ses stations : Kievskaya avec des médaillons de mosaïques et des lustres, Komsomolskaya avec marbres et lustres, Mayakovkaya aux formes modern-style, aux murs de marbre gris, flanqués de piliers aux arrêtes en métal poli, Novodoslovodaskaya avec des vitraux, Ploschad Revolyutsii avec 76 statues en bronze des « défenseurs de la nation », Arbatskaya avec sa voûte en ogive, Kurskaya aux allures de temple grec… Les nouvelles stations ne sont pas moins intéressantes comme Dostoyevskaya, ouverte en 2010, avec ses fresques reprenant des scènes d’œuvre majeures de Dostoïevski.

Et la signalétique ? Ah, difficile à saisir d’autant plus qu’écrite en cyrillique ! Moins claire que dans le métro parisien ; aux correspondances on finit par repérer les numéros des lignes, mais on ne sait pas toujours dans quel sens vont partir les rames ! Il y a néanmoins un « truc » : les annonces sont réalisées par une voix masculine pour les trains qui vont vers le centre et par une voix féminine pour les trains qui s’éloignent du centre[2]. Oui, mais quand on est tout près du centre ?

Attention toutefois ! A la station Ploschad Revolyutsii, comme tous les Moscovites, ne pas omettre de caresser le museau, ou la patte, du chien de la statue du partisan accroupi !


[1] Boulat Okoudjava. « Chanson du métro de Moscou ». Sd.

[2] Voir Russiable, le blog pour voyager en Russie. « Comment utiliser le métro à Moscou et quelles stations visiter ».

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Posté par marat alain à 06:05 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
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