Notes d'Itinérances

08 août 2018

Iran - Visiter l'Iran (14/14). Liste des articles

Iran Ispahan Place Royale et Mosquée Sheikh Lotfollâh

 

 

Senlis / Rocchetta a Volturno, mai / juin 2018.

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06 août 2018

Iran - Visiter l'Iran (13/14). Un nœud de contradictions, pas seulement pour l’Iran !

La suspension de l’accord nucléaire, l’aveu involontaire de la baisse de la puissance américaine ?

 

Iran Qom Galerie commerciale

Quels sont les effets des sanctions sur l’Iran et sa population ? Vont-elles inciter les dirigeants iraniens à changer de politique et à accepter les injonctions d’un autre Tartuffe, à savoir l’arrêt de « son soutien aux organisations terroristes » et l’arrêt de son programme nucléaire ? Les sanctions frappant au final la population, celle-ci va-t-elle faire pression sur ses dirigeants pour qu’ils changent de politique, voire que la population, excédée par les difficultés, se débarrasse de ce gouvernement pour en imposer un autre plus conciliant aux exigences américaines ?

Les sanctions mises en œuvre par le passé ont effectivement eu un impact sur le développement de l’Iran. Elles ont ralenti la réalisation des investissements et diminué la qualité des productions qui pouvaient être facilitées grâce aux technologies maîtrisées par les entreprises internationales (exemple, les 206 Peugeot montées avec des pièces chinoises ou de contrefaçon). Elles ont freiné les exportations de l’Iran, notamment de pétrole, et donc limité les dépenses de l’Etat (investissements en infrastructures, dépenses de la fonction publique, aides sociales). Elles ont également freiné les importations de produits étrangers rendant plus difficile l’accès à certains biens de consommation ou de haute technologie, voire elles renchérissent leur coût par leur introduction en contrebande ou des circuits commerciaux plus longs. Avec la dégradation de la monnaie nationale, tous ces éléments renchérissent les prix sur le marché intérieur iranien[1]. Au final, l’embargo rend la vie plus difficile pour les couches sociales les plus fragiles (agriculteurs, ouvriers, artisans, femmes et jeunes). La levée de sanctions était un espoir de mieux vivre pour la société iranienne.

Les nouvelles sanctions décidées par les Etats-Unis risquent de ralentir la réalisation des investissements qui ont été planifiés en Iran (autoroutes, voies ferrées, aéroports et flottes aériennes) et de rendre la vie plus difficile pour une large partie de la population. Mais ce n’est pas nécessairement quand on a du mal à vivre que les populations s’engagent dans la révolte, sauf si cela devient insupportable. Par les petits boulots, les familles cherchent d’abord à maintenir comme elles le peuvent leur niveau de vie. Enfin, par fierté nationale et volonté d’indépendance, la population peut, au contraire, resserrer les liens derrière un gouvernement qu’elle critique. Nul doute que c’est un phénomène que les conservateurs iraniens vont essayer de développer ; au lendemain de la décision américaine ils n’ont d’ailleurs pas manqué de critiquer le gouvernement de Rohani. A contrario, les entreprises étatiques et semi-étatiques (notamment celles des Gardiens de la Révolution) peuvent en profiter par les importations de marchandises par des canaux plus ou moins officiels. Conclusion : avec le retour des sanctions, on court le risque d’une radicalisation conservatrice en Iran !

Enfin, et ce n’est pas la moindre des contradictions, les sanctions économiques laissent le champ libre à la Chine pour développer ses flux d’échange avec l’Iran, le gouvernement et les entreprises chinoises étant peu sensibles aux menaces américaines. En 2017, la Chine est déjà le premier client de la République islamique et avec 13% des importations, la Chine est le second fournisseur de l’Iran. L'Inde a également fait savoir qu'elle continuerait à commercer avec ses partenaires, rejetant « la pression d'autres pays » sur sa politique extérieure. Les menaces américaines risquent donc plutôt, à long terme, d’affaiblir la présence américaine par l’implantation de ses concurrents dans cette partie du monde, mais aussi de développer l’utilisation de l’euro et du yuan dans les transactions internationales au dépend du dollar ! Le Président américain serait-il donc aujourd’hui obligé de parler plus fort (et beaucoup) parce qu’il ne posséderait plus un gros bâton[2], même s’il a encore un gros bouton[3] ? Et, si l’histoire retient le nom de Trump, ce sera peut-être parce que cette présidence aura mis en évidence la perte du leadership mondial américain !

Voyager en Iran, outre admirer des paysages et des sites remarquables, c’est aussi l’occasion de découvrir quelques contradictions nous concernant directement !

 

Senlis / Rocchetta a Volturno, mai / juin 2018.


[1] Le Monde. « L’économie iranienne déstabilisée par le retour des sanctions américaines ». 6 juin 2018.

[2] Le 2 septembre 1901, Théodore Roosevelt a emprunté le concept de « gros bâton » en matière de politique extérieure des Etats-Unis à un proverbe africain : « Parle doucement et porte un gros bâton ».

[3] Le 2 janvier 2018, Donald Trump a affirmé avoir un bouton nucléaire « plus gros » que celui de Kim Jong-un.

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04 août 2018

Iran - Visiter l'Iran (12/14). La suspension de l’accord sur le nucléaire iranien par les USA.

Quelles réponses européennes envisageables ? En auront-ils les moyens et le courage ?

 

Iran Donald Trump

[1]           Pendant que nous sommes en Iran, quatre jours avant l'échéance prévue, le Président américain Donald Trump officialise, le mardi 8 mai, après des mois d’hésitations, le retrait des Etats-Unis de l'accord sur le nucléaire iranien, un accord passé en 2015 entre la République Islamique, les USA, l'Union européenne, la France, le Royaume-Uni, l'Allemagne, la Chine et la Russie. Donald Trump accuse l'Iran d'être le « principal Etat soutenant le terrorisme à travers le monde». Il annonce également qu'il va signer un décret réinstaurant les sanctions au plus haut niveau. Elles s’appliquent immédiatement pour les nouveaux contrats négociés avec l’Iran, les entreprises présentes en Iran bénéficiant d'une période de six mois pour se retirer. Celles qui ne le feraient pas et qui auraient un lien avec les USA (paiements en dollars, existence de filiales, de clients ou de fournisseurs aux Etats-Unis) seront poursuivies par la législation américaine pour non-respect de l’embargo. D’ores et déjà, le Département du Trésor a adressé un ultimatum de 90 à 180 jours, suivant les activités, aux entreprises européennes pour se retirer d'Iran, sous peine de se voir infliger des sanctions financières, ainsi que l'interdiction d'accès au marché américain ou à l'usage du dollar.

Emoi en Iran bien entendu[2] mais aussi dans les différents pays européens qui voient leur échapper de gros contrats commerciaux avec l’Iran. Chaque responsable européen y va de son petit discours de réprobation en lançant des pistes pour contrer la décision américaine. En général, ils proposent le recours à la loi dite « de blocage » de l’Union Européenne et la création d’un système interbancaire en dehors du système SWIFT. De quoi s’agit-il ?

 La « loi de blocage » est un règlement européen créé à l’origine pour contourner l’embargo imposé par les Etats-Unis sur Cuba, mais qui n’a jamais été appliquée. Cette réglementation interdit aux entreprises européennes de se conformer aux effets extraterritoriaux des sanctions américaines sous peine de pénalités ! Mais, plus intéressant, elle ouvre le droit à des indemnités pour les entreprises subissant des sanctions pour cause de non-respect d’un embargo décidé par un pays tiers. Enfin, elle supprime toute poursuite dans l'UE pour avoir dérogé aux sanctions américaines. Pour pouvoir s'appliquer au cas iranien, la loi de blocage doit être adaptée et amendée. Le 6 juin 2018, l'exécutif européen a adopté « une mise à jour de la loi de blocage et du mandat de prêt à l'extérieur de la Banque européenne d'investissement (BEI) ». L'objectif étant que la loi entre en vigueur avant le 6 août 2018, date à laquelle une première série de sanctions américaines vont prendre effet. Mais il faut aussi pouvoir s’émanciper du système des paiements interbancaires internationaux  SWIFT contrôlé aujourd’hui par les Américains ! Or les 2/3 du commerce mondial est réglé en dollars même si cette part diminue, l’Euro ne comptant que pour 22 à 24%. L’Union Européenne envisage de créer cet outil financier, en coopération avec la Banque européenne d'investissement. La Chine commence à mettre en place son propre système de paiement interbancaire international (CIPS) dans le cadre de ses rapports commerciaux avec la Russie.

La loi de blocage et la mise en place d’un système interbancaire seront peut-être performants mais risquent aussi d’engager une guerre commerciale USA / UE dont on ne sait pas aujourd’hui quelles en seront les conséquences. De plus, cela demandera du temps pour être mis en place et peu d’entreprises seront tentées de braver les sanctions américaines au risque de se faire exclure du système financier américain et international. La question iranienne dépasse le problème local ! L’Union Européenne et ses Etats membres oseront-ils défier les USA pour protéger leurs marchés et leur indépendance[3] ? Poser la question c’est quasiment y répondre ! L’armateur danois Maersk, leader mondial du fret maritime, ainsi que la CMA-CGM, le n°3, ont décidé de ne plus desservir l’Iran, le géant pétrolier français Total a annoncé qu’il renonçait à sa participation de 50,1 % dans le gisement de gaz naturel iranien South Pars, le constructeur automobile PSA, enfin, a annoncé à son tour qu'il préparait son retrait d'Iran, son plus grand marché étranger en volume. 


[1] Photo Saul Loeb. AFP.

[2] Voir « Visiter l’Iran - L’économie nationale et la situation internationale – 3/14 ». 

[3] Après des déclarations tonitruantes le 9 mai pour défendre les intérêts des entreprises françaises en Iran, le ministre français de l’économie reconnaît, le 18 juin, que la plupart des entreprises françaises ne pourront pas rester en Iran !

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02 août 2018

Iran - Visiter l'Iran (11/14). « Couvrez ce sein que je ne saurais voir... ».

L’échec de la « Révolution » morale voulue par le pouvoir théocratique ?

 

Iran Kâshân Quartier 1

Nombre de témoignages laissent entendre que le spectacle des relations sociales dans les espaces privés en Iran ne ressemble pas nécessairement au spectacle des relations sociales dans les lieux publics[1]… ce qui fait dire à certains commentateurs français que l’Iran serait le royaume de l’hypocrisie. Bien sûr, l’hypocrisie c’est celle des Tartuffes iraniens qui prônent des conduites sociales strictes et une morale restrictive et qui ne respectent pas eux-mêmes les règles qu’ils imposent à la population. 

Pour la grande majorité des Iraniens, si leurs comportements sont différents entre espaces privés et publics, il s’agit tout simplement de pouvoir continuer à vivre. Ceci malgré les multiples interdictions qu’ils doivent subir quotidiennement : interdiction pour les femmes de montrer leur féminité en public et de faire du vélo, interdiction de boire des boissons alcoolisées, interdiction de danser en public, interdiction pour un homme et une femme qui ne sont pas mariés de s’embrasser, de se faire la bise ou plus simplement de se côtoyer dans l’espace public, interdiction de lire, d’écouter ou de voir des publications qui vont à l’encontre des principes islamiques, interdiction des antennes paraboliques… Tout ce qui est originaire de l’Occident est, sinon proscrit, du moins fort peu recommandé. 

Curieusement, si les Etats-Unis sont considérés par les mollahs comme « le Grand Satan », les responsables iraniens apparaissent obnubilés par le modèle technique américain en voulant faire aussi bien qu’eux, sinon mieux qu’eux. C’est Azar Nafisi qui en donne la clef en rapportant cette déclaration d’un responsable étudiant islamiste, dans les années 90, laquelle rend bien compte de cette dualité :

« Nous pourrions à la rigueur leur emprunter leur savoir-faire technique, mais nous devons rejeter leurs valeurs morales »[2].

La population iranienne, elle, semble plutôt attirée par les produits et les modes provenant des Etats-Unis et de l’Europe. Il n’y a qu’à observer les collections de vêtements ou les produits vendus dans les magasins des nouvelles galeries commerciales, lesquelles ressemblent d’ailleurs comme deux gouttes d’eau à celles réalisées dans nos villes : larges espaces de circulation, sols de marbre clair, teintes chaudes des murs, éclairage indirect, décor de métal et de verre, escaliers roulants, vastes vitrines, néons des enseignes, mélange des espaces de chalandage et de restauration… Avec un public qui déambule en famille et qui donne plutôt l’impression qu’il souhaiterait pouvoir vivre « normalement », comme dans tout pays à revenus équivalents, en faisant du « shoping » sans être sous la menace ni de sanctions économiques, ni de règles morales imposées.

Ce grand écart entre les déclarations anti-occidentales des responsables iraniens et l’intérêt pour les modes occidentales tourne même franchement au ridicule chez les nouveaux riches iraniens, lesquels se font construire des habitations prétentieuses avec tout le langage architectural de la Renaissance et du clacissisme européen : colonnes, pilastres, corniches, frontons, balcons, galeries, balustrades et j’en passe, le tout à profusion sur des volumes somme toute restreints ! A Kâchân, dans un des nouveaux quartiers de la ville, le toit de ces nouvelles demeures est même assez fréquemment surmonté d’un pavillon circulaire coiffé d’une coupole dont le dessin est copié, en beaucoup plus petit bien entendu, soit sur celle du Capitole à Washington, soit sur celle de Saint-Pierre de Rome ou de Santa Maria del Fiore de Florence ! Cet intérêt pour la décoration « grand siècle » de l’Europe peut aussi se constater plus modestement dans le bazar où sont vendus des tableaux avec reproduction de paysages européens et de rencontres entre marquises et marquis, ou avec beaucoup plus d’ostentation chez les marchands de meubles où les formes des lits et tables relèvent quasiment du baroque napolitain le plus échevelé !

Tout cela signe plutôt l’échec de la « Révolution » morale voulue par le pouvoir théocratique. Les mollahs me semblent avoir d’ores et déjà perdu la partie. Reste que leur pouvoir peut durer encore longtemps et que leur agonie peut connaître bien des soubresauts.


[1] Arte. Shiva Sanjari, Ebrahim Mokhtari, Zoreh Souleimani, Esmaël Moncef, Hamid Jafari. « Un jour à Téhéran, Scènes de la vie dans la capitale iranienne ». 9 juin 2018.

[2] Azar Nafisi. « Lire Lolita à Téhéran ». 2003.

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31 juillet 2018

Iran - Visiter l'Iran (10/14). La chape de plomb de la théocratie.

Violences physiques et police de la Vertu

 

Iran Natanz Mosquée du Vendredi

 « La vie dans la République islamique était aussi capricieuse que le mois d’avril où de brefs moments ensoleillés laisse soudainement place aux averses et aux orages. Elle était imprévisible. Le régime passait par des phases alternées de tolérance et de sévérité »[1].

En 1979, le pouvoir théocratique s’est mis en place dans la violence et la terreur. Aujourd’hui, une des formes de cette violence réside dans le statut de la femme laquelle est considérée comme une éternelle mineure, dépendante de son père, de ses frères ou de son mari, ne comptant que pour la moitié d’un homme, ne pouvant pas occuper tous les emplois et qui doit être voilée et cacher sa féminité. Mais la violence faite aux femmes est aussi une violence faite aux hommes, car les uns et les autres ne peuvent pas développer entre eux des relations simples dans la sphère publique, qu’elles soient amicales ou amoureuses. Le statut de la femme impose à tous unevision du monde basée sur la coupure en deux de l’universel : les hommes et les femmes.

Cette violence sur la moitié de l’Humanité constitue aussi une menace permanente pour tous car elle rappelle constamment, aux femmes comme aux hommes, la toute puissance de l’Etat des mollahs et sa capacité à punir si l’on s’écarte de la voie tracée par le Guide[2]. D’autres formes de cette violence, enfin, c’est l’impossibilité de créer des mouvements pouvant exprimer des opinions différentes et la répression à l’égard des journalistes (intimidations permanentes, arrestations arbitraires, condamnations)[3]. Pendant notre séjour, nous pouvons constater que toute une série de sites internet français, pourtant parfois bien anodins, sont bloqués par la censure.

A l’exception du port obligatoire du foulard et du manteau pour les femmes, comme touristes étrangers de passage nous pouvons difficilement nous rendre compte de la violence journalière, même si la situation est vraisemblablement moins pire qu’elle n’était[4]. Nous sommes même très satisfaits de l’accueil charmant qui nous est fait tant par les professionnels du tourisme (guides, restaurateurs, hôteliers) que par les personnes rencontrées incidemment dans la rue. Nous n’avons pas vu la policereligieuse, appelée Gasht e Ershad (« Police de la Vertu » en Persan), exercer ses fonctions, ce qui ne veut pas dire que celle-ci a disparu. La preuve de son existence est révélée par la prise de vue de l’agression d’une jeune femme par quatre mégères, policières vertueuses, dans un parc de Téhéran, le 18 avril, quelques jours avant notre départ pour l’Iran[5]. Certes, après la diffusion de cette vidéo sur les réseaux sociaux, le Président Hassan Rohani a déclaré « La promotion de la vertu ne marchera pas en utilisant la violence ». Mais le pouvoir théocratique a-t-il encore les moyens d’user massivement de la violence physique comme il l’avait fait après la révolution de 79 ?

La situation actuelle n’est plus celle qui prévalait pendant les années 80 et les deux principaux facteurs de l’unité nationale des années 80 / 90 n’existent plus : l’Imam Khomeiny symbole de la lutte contre le Shah et le sursaut contre l’agression irakienne. Par ailleurs, il n’est pas sûr que le pouvoir théocratique bénéficie encore de l’appui massif des classes populaires, comme cela avait été le cas avec la révolution et pendant la guerre Irak / Iran. Au cours de ce conflit les classes populaires ont en effet payé le prix fort, même si elles auraient bénéficié de compensations partielles (places réservées dans les emplois, à l’université, pensions) ? 

Enfin, dans la partie économique mondiale qui se joue autour de la mise en œuvre de l’accord sur le nucléaire iranien, le pouvoir des mollahs a tout intérêt à afficher un visage présentable et, dans ce contexte, les actions trop voyantes de la police de la vertu n’apparaissent certainement pas souhaitables aux yeux des responsables actuellement en place. Si l’utilisation de la violence physique est bien évidemment toujours possible, elle devient peut-être plus difficile à utiliser massivement.


[1] Azar Nafisi, « Lire Lolita à Téhéran ». 2003.

[2] Lire le magnifique conte symbolique de Mahtab Saboori. « Passage par des rêves noirs et blancs ». 2016.

[3] Reporters Sans Frontières classe l’Iran 164epour le respect de la liberté de la presse en 2018.

[4] Cf. Marjane Satrapi, « Persépolis », 2000 ; Azar Nafisi, « Lire Lolita à Téhéran », 2003 ; Shahriar Mandanipour, « En censurant un roman d’amour iranien », 2008 ; Chahdortt Djavann, « Je ne suis pas celle que je suis », 2011.

[5] France 24. « Une Iranienne agressée par la police de la vertu pour avoir porté son hijab "de manière inconvenable" ». Diffusée le 20 avril 2018.

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29 juillet 2018

Iran - Visiter l'Iran (9/14). Du respect des bonnes mœurs « islamiques ».

Un ministère de la « Culture et de la Guidance islamique »

 

Iran Ispahan Palais de Chehel Sotun

 « Malgré le vin source de vie
et le vent qui crible les fleurs,
Ne bois pas, en jouant du luth ;
du prévôt tu sais la rigueur.
Donc, s’il se trouve une bouteille,
un compagnon de beuverie,
Bois, prudemment, car nous vivons
des temps troublés de zizanie
Prends bien soin de dissimuler
la coupe de vin dans ta manche »[1]

Les Iraniens, de tous âges et de toutes conditions, apprécient manifestement la musique d’ambiance, aussi bien traditionnelle que pop, disco, rock ou autres. Au dîner, dans un restaurant où se donne en spectacle un groupe contemporain avec guitares électriques, l’auditoire extériorise sa satisfaction en se trémoussant (sur sa chaise), en applaudissant et en criant des you-yous. Ce n’est manifestement pas l’envie de danser qui manque aux convives, mais ce n’est pas autorisé dans un lieu public !

Aussi, notre accompagnateur nous propose-t-il de nous organiser une soirée spéciale dans un restaurant arménien. C’est que les Iraniens d’origine arménienne, non musulmans mais chrétiens orthodoxes, bénéficient d’un certain nombre de « droits » dans la République Iranienne Islamique comme de danser en public ou de boire de l’alcool !

Selon les chiffres officiels et des estimations diverses, la communauté arménienne en Iran compterait de 150 000 à 200 000 personnes, concentrées en zone urbaine, surtout à Ispahan et Téhéran. Les communautés arméniennes en Iran auraient pour partie une origine d’exil forcé. Le souverain safavide Chah Abbas, en lutte avec l’Empire ottoman, fit de nombreuses incursions en Arménie et ramena ainsi 25 000 Arméniens à Ispahan qui s’établirent dans un des quartiers de la ville.

Un texte de la République Iranienne, de 1984, précise les droits des minorités : elles bénéficient d’une représentation garantie au parlement (2 sièges pour les Arméniens, 1 pour les Assyro-chaldéens, 1 pour les juifs, 1 pour les zoroastriens), plus importante que ne le voudrait leur poids démographique dans la population totale.Cette protection est « communautariste » dans la mesure où les minorités ont une législation et des institutions propres pour ce qui concerne le droit civil. Les mariages et les divorces sont régis selon les lois chrétiennes ou juives, et l’état-civil de ces populations est géré par leurs communautés religieuses.  Ces minorités ont néanmoins été chassées de la fonction publique et de l’enseignement, elles n’ont pas droit aux mêmes prestations sociales que les musulmans et sont passibles, en matière criminelle, de peines spécifiques.

Les Arméniens d’Ispahan possèdent un quartier dans le centre de la ville avec leurs églises, leurs écoles, leurs clubs. Les femmes sont autorisées à ne pas se voiler. Et, grand privilège en terre musulmane, ils sont autorisés à produire du vin et à le consommer mais, bien sûr, pas à le commercialiser à des musulmans. Ils bénéficient donc de plus de libertés que les musulmans sur le plan des mœurs même si le ministère de la « Culture et de la Guidance islamique » (sic !) et son bureau des minorités doivent donner des autorisations pour toutes les activités communautaires.

Cet ami nous a donc organisé une soirée dans un local tenu par des Arméniens, un local dans un lieu discret, en sous-sol, sans aucune publicité extérieure et où, après avoir demandé une autorisation préalable auprès des autorités compétentes, est prévu un dîner, arrosé de vin, et au cours duquel les femmes pourront enlever leur voile et hommes et femmes pourront danser grâce à la présence d’un DJ ! Tout cela n’étant possible que pour les mécréants que nous sommes, les musulmans n’ayant pas le droit d’y participer. La soirée se déroule donc gentiment, avec tournées de vin (très quelconque et donc sans abus) et succès musicaux un peu anciens envoyés par le DJ (mais correspondant à l’âge des participants) quand s’annonce l’inspecteur des services touristiques ! Nos amis musulmans sont exfiltrés discrètement avant que l’inspecteur ne s’assied dans un coin de la salle en observant les convives : ce qui casse bien évidemment l’ambiance ! On se prend à regretter parfois que le ridicule ne tue pas.


[1] Hâfez Shirâzi (1320 / 1388). « L’amour, l’amant, l’aimé ». Sélection de 100 ballades du Divân.

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27 juillet 2018

Iran - Visiter l'Iran (8/14). La place des femmes dans la société iranienne.

Une place qui n’est pas très enviable – Les femmes sont l’avenir de l’Iran 

 

Iran Kashan Maison Tabâtabaî

« Comment as-tu pu pensé que je fusse assez crédule pour m’imaginer que je ne fusse dans le Monde que pour adorer tes caprices ? Que, pendant que tu te permets tout, tu eusses le droit d’affliger tous mes désirs ? Non ! J’ai pu vivre dans la servitude mais j’ai toujours été libre : j’ai reformé tes lois sur celles de la Nature, et mon esprit s’est toujours tenu dans l’indépendance »[1]. 

Dans la République Islamique, le sort des femmes n’est pas enviable : une femme vaut la moitié d’un homme dans le droit à l’héritage, le port du voile et d’un manteau qui cache les formes est imposé, elle ne peut exercer un métier ni voyager à l’étranger sans l’autorisation de son mari, la polygamie est autorisée ainsi que la pratique du « mariage temporaire » d’une heure minimum, officialisée par un mollah contre espèces sonnantes[2]. Son témoignage en justice n’a de valeur que si elle est accompagnée de deux hommes et la logique mathématique tourne à l’abjection dans le versement d’indemnités pour avoir tué ou blessé une femme : la moitié de celles qui seraient dues pour un homme !

Bien que nos « démocraties occidentales » soient très loin d’être exemplaires sur l’égalité entre femmes et hommes (fonctions de responsabilité plus difficiles d’accès, salaires moindres à travail égal et violences faites aux femmes), ces règles d’inégalité institutionnalisées nous heurtent et participent à faire de l’Iran un pays honni.

Ali Akbar Hachemi Rafsandjâni, Président de la République entre 1989 et 1997, avait fait supprimer les lois ou règlements interdisant ou limitant l’accès des femmes à certaines filières universitaires ou à certains emplois. La loi votée par le Conseil supérieur de la Révolution culturelle définit les devoirs essentiels de la femme qui sont d’être épouse et mère. Elle précise quels sont les métiers « souhaitables » pour les femmes en les classant en quatre catégories. La première comprend les métiers « respectueux des spécificités physiques et psychologiques féminines » (sic !), l’ingénierie électronique et informatique, la pharmacologie, l’assistance publique et sociale, la traduction et l’écriture. Le second comprend les métiers recommandés par la tradition islamique : la recherche scientifique, la médecine, l’enseignement. Le troisième comprend les métiers unisexes où seule compte la qualification comme le travail ouvrier. Le dernier concerne les métiers interdits aux femmes : pompier ou magistrat[3]. L’accès massif des femmes à l’éducation (plus de la moitié des étudiants) et leur part grandissante dans la population active (11 %) changent progressivement la place de la femme dans la famille[4] et la société même si leurs activités professionnelles sont encore plutôt considérées comme une aide financière au ménage. Selon des sondages, en 1975, 72% des sondés considéraient que ce sont les chefs de famille qui prennent seuls les décisions, en 2004, cette proportion est passée à 33%. 

Il n’y a pas besoin d’avoir un œil très aiguisé pour constater que la société iranienne est traversée de contradictions et d’oppositions. En fonction des origines, urbaines ou rurales, des classes sociales ou des classes d’âge, le port du voile est un langage particulièrement clair : intégral et noir pour les classes sociales rurales, urbaines pauvres et les femmes âgées, très relâché, porté sur le chignon, coloré et agrémenté de lunettes de soleil pour les jeunes femmes des classes aisées… avec toutes les catégories intermédiaires ! Le constat est le même pour le port du manteau : long, flottant et noir, ou cintré, au dessus du genoux et coloré. Ajoutez l’usage du maquillage qui, s’il n’est jamais outrancier, est généralement très élaboré. Enfin, il y a les comportements des personnes que l’on croise dans la rue, les jardins. Plus que les hommes, les femmes saluent et adressent leurs vœux de bienvenue aux étrangers, souhaitent vous prendre en photo ou se faire prendre en photo avec vous, se montrent souriantes, prêtes à engager la discussion autant que faire se peut du fait de notre plus ou moins grande maîtrise réciproque de l’anglais. 

Je ne suis pas sûr que les Iraniennes « affligeront encore longtemps tous leurs désirs » !


[1] Montesquieu. « Lettres persanes ». 1721.

[2] Chahdortt Djavann. « Les putes voilées n’iront pas au paradis ». 2016.

Soudabeh Mortezaï. « Les noces persanes ». Arte. 8 janvier 2013.

[3] Shahâb Vahdati. « Le travail des femmes en Iran : la lutte pour l’égalité ». La revue de Téhéran. N°140. 2017.

Imam Khomeiny : « Au terme de la loi coranique, n'importe quel juge réunissant sept conditions : être pubère, croyant, connaître parfaitement les lois coraniques, être juste, ne pas être atteint d'amnésie, ne pas être bâtard ou de sexe féminin, est habilité à rendre la justice dans n'importe quel cas ».

[4] Voir le récit tout en finesse de Zoyâ Pirzâd.  « On s’y fera ». 2007.

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25 juillet 2018

Iran - Visiter l'Iran (7/14). Une des transitions démographiques les plus rapides de l’humanité.

Des changements sociétaux rapides et profonds - L’affaiblissement de l’ordre patriarcal

 

Iran D'Ispahan à Kashan - Abyâneh

Si, en ville, on croise beaucoup d’adolescents et  de jeunes adultes, on voit assez peu de très jeunes enfants lesquels sont presque toujours dans les bras de leurs pères qui leur accordent beaucoup d’attention.

Après la création de la République islamique, en 1979, les cliniques de planification familiale qui avaient été créées par le Shah ont été démantelées au motif que «  l'Islam et l'Iran avaient besoin d'une grande population ». Des lois natalistes ont été votées : abaissement de l'âge de mariage à neuf ans pour les filles et quatorze ans pour les garçons, légalisation de la polygamie, création de la fondation iranienne du mariage qui fournissait aux jeunes mariés des meubles pour les aider à s’installer. Cette politique a eu des effets modérés voire nuls. Les taux de natalité et de fécondité, qui connaissaient précédemment une baisse régulière, ont légèrement remonté au début des années 80 (1960/65 : 6,93 enfant par femme en âge de procréer, 1965/70 : 6,70, 1970/75 : 6,24, 1975/1980 : 6,27, 1980/85 : 6,54). Mais les effets n’ont pas été durables sur la période suivante, 1985/90, car malgré cette politique nataliste le taux de natalité a chuté à 5,62 enfants par femme.

Suite à l’élection de Ali Akbar Hachemi Rafsandjâni, en 1989, le ministère iranien de la Santé a lancé, au contraire, une campagne nationale de contrôle des naissances : pilules, préservatifs, stérilets, implants, ligatures des trompes et vasectomie. En 1993, le Parlement a supprimé les coupons alimentaires, les congés de maternité payés et les subventions sociales après le troisième enfant pour les employés du gouvernement et des organisations paragouvernementales. Il était même nécessaire de suivre des classes de contrôle des naissances avant qu'un couple puisse se marier ! En phase avec des changements sociétaux fondamentaux, cette politique a été particulièrement efficace. Pour la période 2005/2010, le pourcentage de femmes âgées de 20 à 49 ans utilisant une méthode contraceptive est de 73% en Iran (France : 83%) et l’indice de fécondité a chuté à 1,77 (France : 2,0). Il a suffit de deux générations à l’Iran pour assurer sa transition démographique, pour passer d’un système de natalité élevé à un système de natalité faible, des mères aux filles, une des transitions démographiques les plus rapides de l’histoire de l’humanité !

Les raisons de cette évolution sont similaires à celles des pays européens. Les progrès en matière d’éducation jouent un rôle-clef : alors qu'en 1976 seules 28% des iraniennes en âge de procréer étaient alphabétisées, elles étaient 76% en 1996 et 87,4% en 2006. Pour les jeunes femmes (20/24 ans) la durée de la scolarisation dépasse même désormais celle des hommes : 10,4 ans contre 9,9 ans. En conséquence, l’âge moyen au mariage augmente sans cesse : de 19,7 ans en moyenne en 1976, à 24 ans en 2006… et il dépasse 30 ans à Téhéran. Enfin, entre 2000 et 2010, le nombre des divorces a triplé, passant de 50 000 divorces annuels enregistrés à 150 000. Il faut ajouter à cela la guerre Iran / Irak, les problèmes économiques de l’Iran accentués par les sanctions internationales : baisse du pouvoir d’achat, chômage des jeunes, prix élevés des loyers et de l’immobilier. 

En août 2012, marche arrière toute ! Le Guide suprême, Ali Khamenei, a critiqué la politique de contrôle des naissances qui participe au vieillissement de la population affirmant qu’il croyait que le « pays a les moyens d’avoir 150 millions d’habitants ». Il a donc demandé aux autorités à reconsidérer sa politique démographique et à sensibiliser l’opinion publique à cette question. En octobre 2012, il a été mis fin à la distribution gratuite des moyens contraceptifs par l’intermédiaire des centres de planification familiale et, en 2014, le parlement iranien a voté l’interdiction des formes de contraception permanente, vasectomie ou ligature des trompes. 

Les conservateurs iraniens n’ont manifestement pas pris conscience de la véritable révolution démographique que les femmes ont opérée en Iran et pour laquelle il me semble que tout retour en arrière apparaît inenvisageable. Elle consacre l’affaiblissement de l’ordre patriarcal, la place nouvelle des femmes dans le couple, la résistance des femmes aux valeurs traditionnelles et religieuses[1]. La dernière proposition du parlement iranien d’interdire le mariage des filles âgées de moins de 13 ans apparaît plus comme une tentative de gommage des excès précédents (fixation de l’âge du mariage à neuf ans pour les filles) que comme une réelle prise en compte des bouleversements de fonds de la société iranienne et du rôle qu'y jouent désormais les femmes.


[1] Marie Ladier-Fouladi. « Familles, je vous adore ». In « Vacarme », volume 68, n°3. 2014,

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23 juillet 2018

Iran - Visiter l'Iran (6/14). Ce que le pistachier nous apprend de la gestion de l’eau en Iran.

Un gaspillage de la ressource en agriculture 

 

Iran Route de Kerman à Yazd Pistachier

La culture du pistachier est un autre exemple des problèmes de gestion de l’eau en Iran. Le pistachier est un arbre doublement symbolique dans ce pays. D’une part parce qu’il y pousse spontanément  dans les zones arides du Nord-est de l'Iran et du Nord de l'Afghanistan d’où il est originaire. Il y était déjà cultivé il y a 3 000 à 4 000 ans et fut introduit dans le bassin méditerranéen par les Romains au début de l'ère chrétienne. D’autre part parce que l’Iran fut longtemps le premier producteur mondial de pistaches.

Le pistachier (Pistacia vera) est un arbuste de 3 à 7 mètres de haut. Les feuilles sont caduques (elles tombent en hiver), alternées, un peu coriaces, à nervures proéminentes, avec trois à cinq folioles ovales. Comme le palmier, le pistachier est un arbre dioïque, c’est à dire que les fleurs mâles et femelles sont portées par des pieds différents et la fécondation des fleurs femelles est assurée par la proximité des pieds mâles (un pied mâle pour 10 à 200 oieds femelles). Le fruit est une drupe (fruits dont la graine, souvent appelée amande, est contenue dans un noyau dur qui peut être entouré d'une partie charnue), monosperme (un seul noyau), ovoïde, à péricarpe sec (pellicule qui entoure la graine) et endocarpe (coque) dur, souvent fendu[1].

Le pistachier est cultivé pour ses amandes comestibles. Pour donner des fruits de qualité, les pistachiers ont besoin du froid hivernal et d'une grande chaleur estivale (température supérieure à 30°C durant 98 à 110 jours par an). Ils s'adaptent à tous les sols pierreux, superficiels et secs grâce à leur système radiculaire puissant. La région de Kerman, la capitale de la pistache, située à 1800 mètres d’altitude, est bien adaptée au développement de cette culture[2]. Les premières récoltes de pistaches apparaissent au bout de 6 à 8 ans. Les pistachiers peuvent vivre plus de 100 ans.

Le pistachier a joué un rôle majeur dans notre compréhension du mode de reproduction des végétaux grâce aux observations de Sébastien Vaillant (1669 / 1722). Celui-ci avait remarqué qu’un pistachier esseulé du Jardin du Roi à Paris fleurissait tous les ans sans fructifier (un pistachier mâle)[3]. Il avait également remarqué qu’un autre spécimen de pistachier, aux fleurs différentes, situé dans le jardin des Apothicaires (un jardin qui se trouvait dans un autre quartier, à l’emplacement de l’actuel Institut National Agronomique), fleurissait également sans fructifier (un pistachier femelle). Il eut l’idée d’apporter une branche fleurie du pistachier du Jardin du Roi et de la secouer près du pistachier en fleurs du jardin des Apothicaires. Des fruits apparurent sur le second pistachier pour la première fois ! Cette expérience démontrait la sexualité des plantes et le mécanisme de la pollinisation.

Mais revenons aux pistachiers iraniens ! Il faut irriguer les arbres en période chaude, ce qui se fait traditionnellement par immersion : une à trois fois par mois, on ouvre les vannes des canaux d’irrigation jusqu’à ce que l‘eau recouvre la totalité du sol. Cette méthode est très consommatrice en eau par suite des pertes par évaporation et par infiltration. La régulation de la consommation en eau s’effectuait autrefois par l’intermédiaire du débit des qanâts, ces tunnels souterrains, creusés à la pioche, qui acheminent sur des kilomètres l’eau de la fonte des neiges ou des nappes souterraines des montagnes. Avec la réforme agraire et l’apparition des pompes électriques, chaque producteur a puisé dans les nappes phréatiques, sans retenue et sans contrôle, comme si la ressource était inépuisable. Au fur et à mesure de l’épuisement des nappes, les pistachiers insuffisamment arrosés se sont desséchés. La province de Kerman perdrait ainsi, tous les ans, 20 000 hectares de ses plantations selon une étude menée par la Chambre de commerce iranienne. 

Avec 200 à 250 000 tonnes par an, l’Iran a perdu sa place de premier producteur mondial de pistaches au profit des Etats-Unis. La gestion de l’eau doit se penser non pas en termes techniques de court terme, mais de manière globale, avec de nouveaux modes de culture (l’irrigation au goutte à goutte qui consomme trois fois moins d’eau)[4], et le contrôle de l’utilisation de la ressource. 


[1] V.A. Evreinoff. « Le Pistachier. Etude pomologique ». Journal d'agriculture traditionnelle et de botanique appliquée. 1955.

[2] Radio Télévision Suisse. « A Bon Entendeur – La production de pistaches en Iran ». 25 octobre 2016.

[3] Ce pistachier est toujours visible au Jardin des Plantes – Muséum National d’Histoire Naturelle.

[4] Amélie Neuve-Eglise. « L’agriculture iranienne : une modernisation inachevée ». La revue de Téhéran. N°14. Janvier 2007.

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21 juillet 2018

Iran - Visiter l'Iran (5/14). L’Iran en déficit hydrique.

Barrages, dérivations et gestion à court terme

 

Iran Ispahan Pont aux 33 arches

La rivière Zâyendeh Rud (« qui donne la vie ») prend sa source dans les monts Zagros[1]. Longue de 270 kilomètres, elle traversait Ispahan avant d’aller se perdre aux frontières du désert. Mais la rivière est désormais totalement sèche à Ispahan, huit mois sur douze, des lâchers d’eau étant encore organisés en mars / avril et septembre / octobre. Cela fait un choc de voir le très large espace nu et poussiéreux du lit de la rivière, la base nautique avec ses pédalos inutilisés, les arches de ses ponts anciens les pieds au sec.

Si la rivière ne coule plus dans Ispahan c’est que des ponctions importantes sur son débit sont effectuées en amont, à la fois pour l’agriculture, pour la consommation des habitants, pour les besoins des activités industrielles dont une entreprise sidérurgique très consommatrice… mais aussi pour la consommation des habitants de Yazd grâce à une canalisation de 300 kilomètres de long. Face à ce drame et aux manifestations des agriculteurs, la décision a été prise d’effectuer une dérivation à partir de la rivière Karoun qui coule vers le Golfe persique, laquelle a perdu la moitié de son débit au Khouzistan ! Mais ce petit jeu de transfert d’eau par pompes et tuyaux ne suffit pas néanmoins à rendre sa rivière à Ispahan. Le cas de la rivière Zâyendeh Rud est doublement symbolique, d’une part parce que c’est grâce à elle qu’Ispahan connut sa période de splendeur, mais aussi parce qu’elle révèle le drame de l’alimentation en eau en Iran.

Evidemment, l’Iran n’est pas très gâté par la nature en matière de pluviométrie. Situé juste au-dessus du tropique du Capricorne, éloigné des grandes masses océaniques, la moyenne annuelle des précipitations est d’environ de 250 mm/an, soit moins d’un tiers de la moyenne mondiale annuelle comme de la moyenne française annuelle (860 mm/an). Sans compter que la répartition spatiale des précipitations est très inégale : 4% du territoire reçoit plus de 500 mm/an, soit 27% des précipitations nationales. Enfin, ajoutez enfin à cela que l’Iran a un ensoleillement important ce qui induit un taux d’évaporation des pluies très élevé (71%).

Comme si tout cela ne suffisait pas pour rendre la ressource hydrique rare et précieuse, le pays a connu une très forte augmentation de sa population passant de 36 millions d’habitants en 1979 à 79 millions en 2014. Certes, le nombre d’enfants par femme est passé dans la même période de 6 à 1,7, mais la jeunesse de la population induit à la fois un nombre élevé de naissances et une baisse de la mortalité ayant pour conséquence un excédent des naissances sur les décès de près d’un million de personnes par an ! Enfin, si les Iraniens consomment 150 litres d’eau par habitant et par jour, un niveau de consommation semblable à celui constaté en Europe, les Téhéranais consomment près de 300 litres d’eau, soit deux fois plus ! Le tout pouvant être dû aussi à l’obsolescence du réseau de distribution d’eau qui induit des pertes pouvant parfois excéder 30 à 40 %.

Les déséquilibres hydriques sont partiellement régulés par un nombre important de barrages (316 auxquels s’ajouteront 132 autres barrages en construction) et d’une mise en réseau entre bassins hydriques, mais le déficit est sans cesse aggravé par des ponctions grandissantes pour l’alimentation et l’industrie mais surtout pour l’agriculture qui consomme 93% de la ressource ! La magnifique plaine agricole qui entoure Ispahan révèle que nombre de cultures sont encore irriguées par immersion, c’est à dire un système dans lequel les pertes en eau sont très élevées. Seules 5% des surfaces cultivées bénéficieraient de systèmes d’irrigation sous pression, par aspersion ou au goutte à goutte, plus économes en eau. Enfin, la politique de tarification de l’eau pour ses différents usages se caractérise par un prix au mètre cube très inférieur au coût de revient. Les Iraniens ne paieraient que 35% à 45% du coût de revient ce qui pourrait participer à un gâchis de la ressource[2]. Si l’Iran est naturellement un pays où la ressource est rare, les politiques publiques mises en œuvre paraissent plus tabler sur les grands travaux spectaculaires de génie civil de répartition de la ressource, dans une vision « moderniste » et de court terme, plutôt que sur une régulation de long terme de la consommation d’une ressource qui sera de plus en plus rare[3].


[1] Laurent Cibien et Komeil Sohani. « L’Iran à court d’eau ». Arte. 8 mai 2018.

[2] Ambassade de France en Iran, service économique de Téhéran. « Le secteur de l’eau en Iran ». Mars 2018.

[3] Mehrnoush Cheragh Abadi. « Une mauvaise gestion est-elle à l’origine de la crise de l’eau en Iran ? ». Equaltimes. 22 mars 2017.

Mohammad-Reza Djalali – Thierry Kellner. « L’Iran en 100 questions ». 2018.

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19 juillet 2018

Iran - Visiter l'Iran (4/14). De grands projets d’infrastructures de transport.

Routes, autoroutes, métros et voies de chemin de fer et aériennes

 

Iran Autoroute d'Ispahan à Kashan

Jusqu’en 2015, avant la fin de l’embargo, les Iraniens voyageaient majoritairement par la route, à 95%, à 4,9% par le train et seulement 0,1% par avion. A l’horizon 2025, les prévisions sont très différentes : 70% par la route, 18% par le train et 12% par avion. Outre des modifications dans les comportements, cela tient également aux grands projets d’infrastructures réalisés, en construction ou en projet.

L'Iran possède un bon réseau routier goudronné reliant la plupart de ses villages et toutes ses villes. Le pays possède 200 000 km de routes (France : 1 000 000 de km[1]), dont plus de 65 000 sont urbaines ou interurbaines.

Un plan ambitieux prévoit l’allongement du réseau autoroutier à 45 000 km d’ici 2025 (France 2015 : 12 000 km) mais également l’augmentation de leur capacité d’accueil en zones urbaines car la circulation dans les grandes villes est dense, notamment à Téhéran. Le taux de possession de véhicules est de 200 voitures pour 1000 habitants (480 en France) mais les perspectives de développement du marché automobile sont importantes.

Le réseau ferré iranien comprend 8 500 km de voies ferrées (France : 30 000 km). D’ici 2025, le réseau ferré devrait s’étendre à 25 000 km avec un taux d’électrification de plus de 20% et un taux de lignes doubles supérieur à 20%. De grands projets ont été réalisés ou sont en cours. En 1995, a été ouverte la voie ferrée Téhéran / Bandar-e ‘Abbas qui permet de traverser tout l’Iran en reliant le port du Golfe Persique à l'Asie Centrale (Turkménistan, Ouzbékistan) via Téhéran et Machhad. En 2018, une entreprise chinoise vient de signer un contrat pour réaliser une voie ferrée de 450 km entre Bouchehr, autre grand port iranien du Golfe Persique, et Chiraz, ville du sud, reliée à Téhéran. Il existe également un projet sino-iranien de construction d’une ligne à grande vitesse entre Téhéran et Machhad. Enfin, depuis 2016, l’Iran est relié à la Chine par voie ferrée dans le cadre du projet des routes de la Soie ce qui permet un transfert de marchandises en 12 jours au lieu de 30 par la mer.

Téhéran possède un métro comprenant 4 lignes. Les lignes 3 et 6 sont en cours de construction. La ligne 6 s’étend sur 31 km et compte 27 stations, faisant de ce tunnel l’un des plus longs d’Iran. Machhad, Chiraz, Tabriz, Ahvaz, Qom et Ispahan sont également en train de construire des réseaux de métros.

Pour le transport aérien, l’Iran a de nombreux projets de construction ou de rénovation d’infrastructures déjà existantes avec un nouveau terminal à l’aéroport international de Téhéran, ainsi qu’à Machhad, Ispahan et Tabriz.

Si les travaux d’infrastructures de transport sont nombreux et souvent spectaculaires, certains apparaissent toutefois « en rade », comme la ligne de monorail de Qom ou la voie ferrée directe entre Yazd et Chiraz. Le monorail de Qom était réalisé en partenariat avec un constructeur italien Furno Costruzioni FerroviarieSpaqui devait livrer les véhicules pour une mise en service qui avait été prévue en 2013. Mais, en 2018, si des infrastructures aériennes particulièrement imposantes ont été réalisées (pylônes, poutres, gares), celles-ci sont toutefois encore incomplètes et les travaux manifestement arrêtés. De même pour la ligne directe de chemin de fer Yazd / Chiraz pour laquelle le remblai a été réalisé mais il y manque encore quelques ponts sans qu’il se remarque d’activité sur le chantier.

Manifestement ces grands travaux d’infrastructures répondent aux besoins économiques, technologiques et sociaux du pays, mais je ne peux pas m’empêcher de faire l’hypothèse qu’ils sont aussi, pour la théocratie iranienne, un moyen de présenter, à l’intérieur comme à l’extérieur du pays, une image du développement du pays qui corresponde aux critères généralement acceptés de la soi-disant « modernité ».


[1] Les comparaisons Iran / France sont évidemment très délicates. Si, en 2015, l’Iran comptait un peu plus d’habitants que la France (78 millions / 66 millions) ceux-ci sont dispersés sur une territoire trois fois plus vaste (1 650 000 km2 /  643 000 km2).  Compte-tenu de vastes zones de déserts, l’Iran a une densité de population beaucoup plus faible (47 habitants au km2 contre 102). Les données françaises sont donc plus à prendre comme des indications générales que comme des éléments de comparaison.

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17 juillet 2018

Iran - Visiter l'Iran (3/14). L’économie nationale et la situation internationale.

Des sanctions économiques jamais entièrement levées

 

Iran Rial

Si les sanctions internationales ont été levées le 16 janvier 2016suite à l'accord passé en 2015, les sanctions américaines (jamais abrogées par le Congrès américains), ont néanmoins continué de peser sur l’économie iranienne du fait de l’extraterritorialité des règles américaines. L’OFAC (Office of Foreign Asset Control), une division du Trésor américain dotée de pouvoirs réglementaires mais aussi de sanction, traque les entreprises soupçonnées de ne pas respecter les règles d’embargos décidées par les Etats-Unis. Les Etats-Unis considèrent en effet que si une entreprise à un lien avec le pays, que ce soit par l’utilisation des dollars comme moyen de paiement, l’existence de filiales aux USA, de clients ou de fournisseurs américains, l’entreprise doit respecter les règles américaines dans toutes ses transactions internationales même quand elles ne concernent pas les Etats-Unis ! Cette menace de sanction a dissuadé les organisations bancaires et les entreprises de faire affaire avec l’Iran sous peine de ne plus pouvoir traiter avec les Etats-Unis ou de devoir payer des amendes colossales. En conséquence, les grandes banques européennes sont devenues très frileuses dans leurs financements des investissements européens en Iran comme des échanges commerciaux avec l’Iran après l’amende de 8,9 milliards de dollars infligée en 2014 par le Trésor américain à BNP Paribas par suite de ses activités avec l’Iran libellées en dollars.

L’économie iranienne n’a donc pas profité de la levée de l’embargo de 2016 à 2018 et les fabuleux contrats signés n’ont donné lieu à aucune réalisation concrète (pour les Français : Airbus avec la livraison d’avions, Total avec l’exploitation du gisement de South Parth, Accor avec la réalisation d’une chaîne d’hôtels, Renault et Peugeot avec la construction d’usines de montage, etc.). Si les échanges économiques avec l’Iran ont néanmoins augmenté c’est surtout sur des échanges de court terme, des livraisons commerciales de pièces détachées par exemple.

Les grandes banques internationales refusant de faire des transferts bancaires internationaux, les entreprises doivent passer soit par de petites banques étrangères ou utiliser des comptes bancaires dans des pays tiers, par exemple pour une agence de voyage française, les services d’une banque intermédiaire à Hong Kong ou, pour un commerçant iranien, une banque des émirats arabes en libellant les factures dans la monnaie de ces pays. Autre conséquence : les cartes bancaires et les chèques de voyages des banques internationales ne sont pas acceptés en Iran.

Lors de notre séjour en Iran, en mai 2018, la nouvelle menace d’embargo par les Etats-Unis a entraîné une dégradation de la situation monétaire et des difficultés de change en Iran. Comme la chute du rial sur le marché libre menaçait de relancer l’inflation, le gouvernement a décidé, le 10 avril, d’unifier les taux de change officiel et libre en fixant une parité unique pour le rial avec le dollar soit 42 000 rials pour 1 USD[1] correspondant de fait à une dévaluation de 11% du rial par rapport au dollar à son cours officiel précédent. Puis, en mai, tous les bureaux de change sont fermés. Malgré les menaces de sanctions pénales, des transactions illégales se poursuivent, c’est ainsi que nous avons pu vendre, à nos risques et périls, des euros contre des rials à 60 000 rials contre un euro alors que le taux officiel était de 46 000 rials pour un euro. La monnaie de référence en Iran est désormais l’euro, le gouvernement venant de décider d’effectuer ses paiements internationaux dans cette devise. Les Iraniens qui voyagent à l’étranger sont également limités dans les devises qu’ils peuvent exporter, de 500 à 1 000 € par personne, selon les pays, ce qui ne fait pas grand chose pour se rendre dans un pays européen par exemple, le rial étant bien sûr inconvertible à l’étranger. 

La croissance de l’économie iranienne à moyen et long termes est tributaire de l’évolution de son intégration dans l’économie mondiale (secteur bancaire, échanges commerciaux, investissements). Après l’annonce des nouvelles sanctions américaines, cela va dépendre désormais de la mise en place par les pays européens de mesures de protection de leurs échanges commerciaux avec l’Iran contre les menaces américaines, mais plus le temps passe et moins cela paraît vraisemblable ! Seuls restent les échanges avec la Russie et la Chine dont les entreprises sont beaucoup moins sensibles aux menaces américaines car moins dépendantes des Etats-Unis.


[1] En 1979, la parité du rial était de 70 pour un $, au début de 2012, avant l’embargo de 26 000 pour un $, après la décision d’embargo de 36 000 pour un $.

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15 juillet 2018

Iran - Visiter l'Iran (2/14). Un pays à « revenu moyen supérieur».

La troisième économie de la région du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord

 

Iran Téhéran Centre Tour Milad

Le Produit intérieur Brut de l’Iran en parité de pouvoir d’achat par habitant était en 2016, de 20 030 $, plaçant l’Iran au 67erang mondial (France, 43 551, 29e)[1]. L’Iran est la troisième économie de la région du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord, après l’Arabie saoudite et la Turquie. L’économie iranienne repose sur ses atouts énergétiques : le pays dispose des secondes réserves mondiales de gaz et des troisièmes réserves pour le pétrole. C’est le troisième producteur de pétrole de l’OPEP après l’Arabie Saoudite et l’Irak. La contribution du secteur des hydrocarbures à l’économie iranienne est importante : 15% du PIB en 2015 même si elle tend à décroitre en valeur relative ses dernières années. De 2011 à 2016, la part des hydrocarbures dans les recettes d’exportation est passée de 80% à 64% et, dans les revenus de l’Etat, de 55% à moins de 40%[2].L’autre pilier du développement de l’Iran, c’est son système éducatif. Le taux d’alphabétisation en 2016 est de 93% pour les Iraniens de 19 à 40 ans. L’Iran compte 4,8 millions d’étudiants accueillis dans les universités iraniennes avec un corps professoral de 70 000 enseignants-chercheurs. Le nombre d’étudiants a très fortement augmenté, entre 2004 et 2014, progressant de 1 892 000 à 4 804 000 étudiants. En 2012, le taux brut de scolarisation au niveau de l’enseignement supérieur est identique pour les hommes et les femmes et atteint 55%[3]. Toutefois, si les universités iraniennes forment de bons étudiants dans les domaines scientifiques, une partie d’entre eux émigre en Europe et surtout aux Etats-Unis et ils y trouvent facilement du travail[4], faute d’avoir des emplois en Iran.

L’agriculture représente 10% du PIB (blé, riz, betteraves, fruits, pistaches, coton, produits laitiers, laine, caviar), l’industrie 36% (automobile, aérospatiale, électronique, pétrochimie, nucléaire, armement) et les services 54% (France : 2%, 20% et 78%). L’endettement extérieur du pays est très faible, 2,3 % du PIB (France : 98,1%). La tour Miladest le symbole de cet Iran, maîtrisant les technologies les plus modernes, qui est voulu par le gouvernement de la République islamique. Construite à Téhéran en 2008, elle culmine à 435 mètres, ce qui en fait la 6plus haute tour autoportante du monde. 

La population iranienne semble très attirée par les produits de luxe, ou supposés tels, et manifeste un grand intérêt pour les galeries commerciales où sont représentées les grandes marques mondiales de vêtements ou de parfums. Ces galeries commerciales constituent de fait une vitrine, au propre comme au figuré, du monde extérieur dans lequel il n’est pas nécessairement facile de se voyager pour un Iranien « moyen ».

En matière de commerce extérieur, la Chine est devenue le premier partenaire économique et commercial de l’Iran. Après 2013, suite à un allègement des sanctions internationales, les importations chinoises de pétrole iranien ont augmenté fortement pour atteindre un rythme de livraison de 2,3 millions de tonnes/jour soit 14,5% des importations chinoises de brut. Les investissements chinois ont rapidement augmenté dans les entreprises pétrolières et l’automobile de même que la banque. En 2016, la Chine représente le quart des investissements étrangers en Iran. Si les automobiles Peugeot sont très présentes en Iran (30% du marché de l’automobile), elles n’ont parfois de Peugeot que le nom.  Suite au départ de PSA pour cause d’embargo, en 2012, les Iraniens ont continué à assembler des véhicules badgés Peugeot, mais avec des pièces importées de Chine[5] !


[1] Fonds monétaire international. Sauf à fréquenter assidument les centres de documentation de l’OCDE, du FMI ou de l’ONU (et encore !), il n’est pas très facile d’obtenir des données statistiques homogènes. L’essentiel toutefois reste les ordres de grandeur. Quand elles ne sont pas extraites d’un document cité en référence, les données chiffrées proviennent généralement des sites Actualitix ou Statista. Voir aussi Mohammad-Reza Djalali – Thierry Kellner. « L’Iran en 100 questions ». 2018.

[2] Ambassade de France en Iran - Service économique de Téhéran. « La situation économique et financière de l’Iran ». Décembre 2017.

[3] Ministère des Affaires Etrangères. « Organisation de l’enseignement supérieur ». Fiche Iran. Avril 2017.

[4] Une étude du FMI, de 1999, estimerait que plus de 25 % des Iraniens diplômés du supérieur travailleraient dans un pays de l’OCDE.

[5] Sénat. Rapport d’information. « La France et l'Iran : des relations économiques et financières à reconstruire ». 2014.

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13 juillet 2018

Iran - Visiter l'Iran (1/14). Des représentations pleines de contradictions.

Pays sous-développé et puissance régionale ? Perses et arabes ? Chiites et sunnites ? Démocratie et théocratie ?

 

Iran Ispahan Place royale Mosquée Sheikh Lotfollâh

« Qui veut venir avec moi voir apparaitre, dans sa triste oasis, au milieu de ses champs de pavots blancs et de ses jardins de roses, la vieille ville de ruines et de mystère, avec tous ses dômes bleus, tous ses minarets bleus d’un inaltérable email ; qui veut venir avec moi voir Ispahan sous le beau ciel de mai, se prépare à de longues marches, au brûlant soleil, dans le vent âpre et froid des altitudes extrêmes, à travers ces plateaux d’Asie, les plus élevés et les plus vastes du monde, qui furent le berceau des humanités, mais sont devenus aujourd’hui des déserts »[1]

Voilà une première image, contradictoire et décalée, qu’un voyageur français peut avoir de l’Iran s’il a lu ses classiques : celui d’un orientalisme matinée de romantisme d’une grande civilisation en déclin. Si Pierre Loti force peut-être un peu le trait, il est passé depuis de l’eau sous les ponts (même à Ispahan !). L’exploitation du pétrole et l’augmentation de son prix pouvaient faire espérer au Shah d’Iran, en 1973, que son pays deviendrait la 5puissance mondiale et la Suisse du Moyen-Orient ! Malgré la révolution de 1979 et l’instabilité postrévolutionnaire, les huit ans de la guerre Iran / Irak de 1980 à 1988 et ses 400 000 morts côté iranien, les sanctions américaines contre l’Iran (gel des avoirs iraniens en 1979, embargo sur les armes en 1984, embargo sur les échanges commerciaux en 1995, renforcement des sanctions en 2013) puis les sanctions internationales en 2012, une autre image de l’Iran dans les médias internationaux et les discours du président américain, Donald Trump, s’impose progressivement. Celle d’une puissance régionale, économique et militaire, intervenant partout au Moyen-Orient, et désormais capable de produire des ogives nucléaires et des missiles balistiques qui menaceraient les Etats-Unis. Alors, l’Iran, pays sous-développé ou puissance régionale ?

Ce n’est évidemment pas la seule contradiction sur la représentation que nous avons de l’Iran. Une autre, assez commune, est de confondre Iran, Irak, pays du golfe et certainement d’autres pays de la région. Tout ce pataquès du Moyen-Orient dans lequel l’électeur moyen ne comprend pas grand-chose ! C’est évidemment oublier, ou plus généralement ne pas connaître, l’histoire des civilisations dans cette région du monde. Au mieux, se souvient-on des Perses qui menacèrent Athènes mais furent battus à Marathon en 490 avant JC, ou des exploits d’Alexandre le Grand contre Darius… Mais la grandeur de la civilisation perse est généralement méconnue et, il faut bien l’avouer avec la plus grande honte, le commun des Français confond le plus souvent Perses et Arabes ! Confusion d’autant plus courante que tous ces gens-là sont musulmans et que, depuis les attentats du 11 septembre 2001 contre les Twin Towers, « on » a un peu tendance à tous les mettre dans le même panier selon la formule : musulmans = arabes. 

Heureusement, de fins analystes nous démontrent à longueur d’antenne qu’il y a musulmans et musulmans sans jamais parler d’ailleurs de ceux qui sont laïcs ou indifférents. Non, ils sont tous intégristes, mais sunnites ou chiites, même si la différence entre ces deux branches de l’Islam relève pour la très grande majorité des Français du sexe des Anges. Mais au moins, cela permet de faire comprendre que les Iraniens ne sont pas des Irakiens ou des Saoudiens, car ils sont chiites contrairement aux autres qui sont sunnites !

Une fois la distinction faite (encore que tous les Iraniens ne sont pas chiites et qu’il existe des chiites ailleurs y compris chez les Arabes !), ça se complique et on n’est généralement pas beaucoup plus avancé. Mais cela introduit une nouvelle représentation contradictoire sur l’Iran : l’existence d’un pouvoir théocratique moyenâgeux dans un pays moderne ! Le port du voile obligatoire, les longs manteaux noirs dont les femmes doivent s’affubler, l’existence d’une police des mœurs, la peine de lapidation, toutes choses qui renvoient aux pires images de l’histoire de l’Humanité. 

Si un voyage en Iran démontre assez facilement que ce pays ne manque pas de contradictions (il en est même assez riche), elles ne sont pas nécessairement situées tout à fait là où nous les attendons. Cela mérite donc un peu d’attention…[2]


[1] Pierre Loti. « Vers Ispahan ». 1904.

[2] Claudio Magris. « L’eau et le désert ». In « Trois Orients ». 2005.

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05 juillet 2018

Cameroun - Années 80 (34/34). Liste des articles.

Cameroun Ouest Bafout Case des fétiches

 

 

Bamenda / Yaoundé / M’Balmayo / Maroua / Montpellier,  août 1989 / novembre 1994

Complété à Senlis, février 2016

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03 juillet 2018

Cameroun - Années 80 (33/34). Nord Cameroun – Les Monts Mandara.

Un paysage spectaculaire

 

Cameroun Nord Monts Mandara Mokolo

Dans le Nord du Cameroun, les monts Mandara sont un long alignement montagneux, d’orientation Sud-ouest / Nord-est, s’étendant tout au long de la frontière avec le Nigeria[1]. Ce vaste ensemble accueille des populations agraires, d’ethnies différentes regroupées sous l’appellation de Kirdis. « Kirdi » serait un nom issu de la déformation locale du nom « Kurdes » qui désigne de façon péjorative les populations animistes non islamisées. Les populations kirdis auraient été chassées des vallées par les Peuls islamisés et se seraient réfugiées dans les monts Mandara.

Le climat des Monts Mandara est de type tropical d’altitude avec des températures relativement basses de novembre à janvier (20 à 25°) et très élevées en Mars et Avril (40 à 45°c). Les précipitations varient entre 700 et 900mm avec une saison des pluies qui dure de Mai à Septembre. 

Le vent dominant est l’Harmattan qui souffle du Nord au Sud, c’est un vent très chaud qui vient du Sahara. Au terme de la saison sèche, fin mai début juin, avant les premières pluies, se produisent parfois de mini-tornades assez spectaculaires. L’horizon s’obscurcit et progressivement le nuage envahit lentement le ciel comme un couvercle se refermant sur une boite ; d’un côté le soleil éclate sur fond bleu, de l’autre c’est un linceul noir. Celui-ci masque progressivement le soleil et c’est une nuit absolue qui s’abat sur vous, en même temps que de fortes bourrasques de vent balayent le sol. Malgré les phares allumés des automobiles, on ne voit plus rien, alors que des vagues de sable soulevé par le vent obscurcissent encore l’espace. Tout se met à voler, branches d’arbres, sacs de plastiques, linge, étalages, tôles des toitures... Puis tout s’arrête aussi brutalement que cela a commencé. Sans qu’il ne tombe une seule goutte d’eau pour rafraîchir l’atmosphère !

Les paysages des Monts Mandara sont spectaculaires. Compte tenu d’une densité de population assez élevée, les populations cultivent les flancs des collines et montagnes en y réalisant des cultures en terrasses, mais ces terrasses sont extrêmement basses, vingt à trente centimètres seulement, soutenues par une, ou deux maximum, rangées de pierres. Les plantes cultivées sont le mil, le sorgho, le maïs, l’arachide, le niébé, le soja, le haricot, la patate douce, la pomme de terre et le manioc, souvent cultures associées (mil et haricot par exemple). L’élevage concerne les bovins, caprins, ovins et la volaille. Le paysage est celui d’une savane arborée dégradée par suite de la démographie et la surexploitation des activités agricoles, le surpâturage, et l’exploitation intensive du bois.

Disséminées au milieu de ces petites terrasses, les hameaux sont composés de plusieurs cases de pierres sèches, aux toits de paille pointus, reliées entre elles par des passages ou des murs concaves donnant à chacune l’allure de petits châteaux-forts dominés par des tours rondes. Ce dispositif de défense est parfois complété par des bandes de buissons épineux.

« Les concessions de montagne se présentaient comme autant de bastions, avec parfois leur défense végétale individuelle »[2].

Chaque concession est composée de cases « chambre », de cases « cuisine », de cases « étable » et de greniers dont les formes, l’agencement, le regroupement, permettent de différencier chacune des différentes aires tribales. Les greniers individuels qui servent à la conservation des céréales (mil, sorgho, maïs), sont des structures de terre, de forme ovale, qui reposent sur de grosses pierres pour éviter l’introduction des rongeurs et des termites. 

Dans la concession, une des cases est réservée à l’élevage d’un bœuf, lequel est engraissé pour être sacrifié à l’âge de trois/quatre ans à l’occasion d’une fête. 

 

Bamenda / Yaoundé / M’Balmayo / Maroua / Montpellier,  août 1989 / novembre 1994

 

[1] Le groupe islamiste Boko Haram est présent dans la région. En 2015, ses combattants ont attaqué deux villages proches de la ville de Mokolo située au centre de cette région et ils ont réussi à enlever des dizaines d'otages (2018).

[2] Voir le remarquable ouvrage de Christian Seignobos. « Nord Cameroun, montagnes et hautes terre ». 1982.

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01 juillet 2018

Cameroun - Années 80 (32/34). Nord Cameroun – Marché de Mora.

Un marché hebdomadaire organisé par quartiers spécialisés

 

Cameroun Nord Marché de Mora le quartier des potiers

De Maroua, à plusieurs reprises, je souhaite aller visiter la réserve naturelle de Wasa située seulement à quatre vingt kilomètres au Nord. Mais ce n’est jamais possible, soit parce que les premières pluies viennent de tomber rendant impraticables les pistes du parc, soit généralement par manque de temps. Adieu éléphants, lions ou rhinocéros ! A défaut, les enseignants camerounais nous conduisent au grand marché de Mora du dimanche matin pour aller y acheter une chèvre qui servira de méchoui pour fêter leur réussite aux épreuves du diplôme.

Mora est une des anciennes capitales du royaume du Mandara, ville « découverte » par l’Anglais Dixon Denam, en 1822. Mora fut également le dernier point de résistance allemand lors de la première guerre mondiale, le poste ne se rendant que le 29 février 1916 plus d'un an après que le reste de l'armée allemande se soit retiré du Cameroun. Comme Maroua, Mora est située dans une vaste plaine immense au sol bétonné comme un plancher, piqueté de tiges sèches de mil, au pied d’un énorme boulder violacé[1]. 

En arrivant sur Mora, on aperçoit les femmes qui traversent la plaine, à la file indienne, se dirigeant vers le marché avec des bassines en plastique ou des cuvettes émaillées en équilibre sur la tête. La plupart ne portent qu’un pagne noué autour des reins, mais quelques-unes complètent cette tenue d’un magnifique soutien-gorge de lingerie blanche. Certaines femmes d’ethnie Kirdi ont la lèvre inférieure traversée par un piquant de porc-épic. C’est une baguette de dix à quinze centimètres de long, enfilée sous la lèvre et ressortant dans la bouche. Manifestement seules les femmes pubères en sont affligées et cela doit donc correspondre à un rite lié à la fécondité. Elles n’en semblent pas gênées bien que cela paraisse fort mal commode, les obligeant à conserver la bouche ouverte.

Le marché de Mora se tient sur une vaste esplanade poussiéreuse, sans un arbre. Les vendeuses se tiennent accroupies sur le sol, derrière leur maigre étalage dispersé sur une feuille de plastique, ou disposé dans des bassines de couleur, de forme et de matériaux divers : cuvettes de plastique criardes, ou bassines émaillées d’origine chinoise décorées de roses rouges. Chaque coin du marché est spécialisé dans un type de produit. Il y a le coin des céréales avec de grands sacs de riz, de farine, de mil ; puis celui des légumes où les vendeuses font de petits tas d’oignons, de piments, d’arachides, de feuilles de gombo, de noix de cola, de tomates-cerises ; plus loin celui du poisson séché déposé en tas sur du plastique ou disposé artistiquement en étoile sur un plateau de vannerie ou une cuvette de métal… l’odeur est insupportable et vous chasse bien vite. Vous arrivez alors dans le coin de la viande, elle aussi largement étalée au sol, dans la poussière et les nuages de mouches ; sur le côté les vendeuses d’huile d’arachide dans des bouteilles de toutes formes, tailles et couleurs, tout les récipients sont bons, mais la couleur orangée sombre de l’huile donne malgré tout une certaine homogénéité aux présentoirs. Au fond du marché, d’énormes jarres sont disposées en cercle dans le quartier des « potiers », mais de fait, ce ne sont que des femmes qui les portent au marché sur la tête et les vendent. Derrière le coin des potiers, est situé celui des vendeurs de nattes étalées sur le sol mais aussi des couvercles de greniers en paille de mil tressée, comme une espèce de grosse cloche à fromage, enfin celui des animaux, poules, chèvres et moutons.

C’est là que nous sommes allés acheter une chèvre pour préparer le repas de fête pour la remise des diplômes. Les prix du marché de Mora ont la réputation d’être  « très moins chers » par rapport à Maroua. Les examens, comparaisons, évaluations, discussions, négociations et conclusions sur les mérites des chèvres pour faire un méchoui durent fort longtemps. Tout cela pour récupérer une malheureuse chèvre blanche qui ne semble avoir que la peau sur les os.

Enfin, à l’écart, le forgeron s’active près de sa forge improvisée pour réparer les outils apportés par les paysans et vend quelques fers de houe ou de daba. Le foyer, temporaire, est creusé dans le sol ; son aide, accroupi dans la poussière, active avec chaque main et alternativement à droite puis à gauche deux outres composées chacune d’une peau de chèvre terminée par un court tuyau pour souffler de l’air et activer le feu. Le forgeron, accroupi également, martèle, sur une enclume de fortune, une lame de coupe-coupe sortie du feu.


[1] Le marché de Mora a été la cible d’attentats-suicides perpétrés par la secte Boko Haram en 2016. En 2018, toute la région Extrême-Nord du Cameroun, dont la capitale Maroua, est déconseillée par l’ambassade de France du fait des combats observés, du risque terroriste et du risque d’enlèvements avec prises d’otages (2018).

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30 juin 2018

Cameroun - Années 80 (31/34). Nord Cameroun – Jurys, épreuves pratiques.

Novatrices ou traditionnelles dans leurs contenus mais toujours révélatrices

 

Cameroun Nord Maroua Ecoles TP

Nous participons parfois à quelques séances de cours qui ne manquent pas de sel. Par exemple ce cours sur la morphologie du porc en plein pays musulman. Ce qui d’ailleurs explique peut-être (en partie du moins) que le cours est entièrement réalisé en salle, sur la base de transparents (spécialement acquis à cet effet), présentant l’aspect général de l’animal, les différentes parties de son corps et leurs particularités, les différences entre les races… sans jamais aller voir les trois malheureux cochons qui se partagent l’immense porcherie de l’école ! De la théorie sans pratique…

Autre cas, un cours sur l’entretien des différentes pièces d’une charrue par un vieux professeur technique pour qui la formation en France a été la consécration de sa vie professionnelle et qui a gardé l’habitude, fort coloniale, d’appeler ses professeurs « Patron » tout en les tutoyant. L’enseignant décrit très bien la charrue avec ses différentes composantes, les raisons de son nécessaire entretien et la manière dont il faut s’y prendre pour l’entretenir. Sur le plan théorique c’est parfait, clair, précis, complet, mais il n’a manifestement jamais monté et démonté lui-même une charrue. Il ne sait pas dans quels sens se visse et dévisse un écrou et, à chaque fois, c’est un de ses élèves qui lui vient en aide. Cela me rappelle les cours sur le labour que, tout jeune ingénieur, j’avais dû faire au tableau noir devant un public d’élèves, fils d’agriculteurs, qui pratiquaient la chose concrètement depuis longtemps ! 

Au Sud de Maroua, dans un centre de formation de jeunes agriculteurs, nous avons droit une seconde fois à un cours sur la charrue en traction attelée. Décidemment la chose semble très appréciée par ici. Normal après tout, l’utilisation de la charrue, le labourage en traction animale, est d’une actualité brûlante pour permettre d’améliorer la productivité des cultures par rapport au binage manuel qui ne fait qu’égratigner un sol dur comme du béton. De plus, le bœuf produit du fumier et donc des matières organiques dont les terres de cette zone soudano-sahélienne sont terriblement dépourvues. Bizarrement, pour faire le cours sur la charrue, on nous fait entrer dans une salle de cours où est disposée, face à l’entrée, une rangée très majestueuse de magnifiques chaises de bois sombre aux dossiers hauts et droits et à l’assise de velours rouge. Plus qu’un jury de mémoire ces chaises attendent manifestement le discours du trône de la Reine Elisabeth II. Devant les places de la Reine et des notables du Royaume, au milieu de la salle, parade une magnifique charrue sur une table. Sur les autres côtés, des chaises de classe, beaucoup plus prolétariennes, sont occupées par les jeunes agriculteurs qui se lèvent précipitamment lors de notre irruption. Pour nous honorer et nous éviter une insolation, le cours sur la charrue se déroulera dans une salle de cours climatisée ! Certes, c’est beaucoup plus commode, mais est-ce efficace ?

Mais, il y eût aussi des interventions tout à fait remarquables parce qu’elles s’inscrivaient dans une réflexion sur le rôle de l’établissement dans le développement local, sur les démarches d’apprentissage, comme ces travaux dirigés sur la réalisation de parcelles de culture d’arachide, ou la réhabilitation du potager et des arbres fruitiers de l’établissement. 

L’un de nos étudiants, certainement dopé par la formation suivie et désireux de montrer sa capacité à faire une étude de qualité, eu « l’étrange idée » de remettre en état le jardin et le verger de l’exploitation de l’établissement. Avec ses élèves, il débroussailla, planta, fit réparer à ses frais la pompe pour irriguer, arrosa, nettoya, mais il lui fallut aussi surveiller les fruits et attraper les différents chapardeurs qui venaient se servir à bon compte. Il réussit à améliorer la production et à vendre sa récolte… au profit du Trésor public qui n’en demandait pas tant ! Sans parler évidemment des travaux pratiques ainsi réalisés. D’autres de nos étudiants s’intéressent aux champs labourables pour en améliorer la production. Une année, face à l’abondance de la récolte d’oignons, une bonne partie des salles de classes est transformée en magasins de stockage d’oignons, élèves et professeurs étant engagés pour le transport et le tri de la récolte ! 

Il faut aussi y ajouter le travail de bénédictin, pas spectaculaire mais néanmoins indispensable, réalisé par un des enseignants pour mettre en place un centre de documentation digne de ce nom sur la base de la multitude de documents autrefois épars dans toute l’école et bien évidemment non répertoriés et donc quasiment pas utilisés.

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28 juin 2018

Cameroun - Années 80 (30/34). Cadotter.

Une lente constitution des Etats à travers des processus sociaux complexes

 

Cameroun Nord Maroua Mokolo

En Afrique l’Etat est d’introduction récente. L’ensemble de son appareil, et les relations complexes qu’il suppose, vient se superposer sur des structures sociales existantes lesquelles s’imbriquent même fréquemment : le sultan El Hadj Seidou Njimoluh Njoya est aussi maire de Foumban. C’est la puissance coloniale qui a initié ces relations complexes. 

« Les relations avec les chefs indigènes, chefs de canton, de village et chefs de tribus, sont constantes. Ce sont eux qui fournissent les porteurs, qui désignent les corvées, qui perçoivent l’impôt. Il est nécessaire de les aider dans leur tâche qui est souvent pénible, tout en les surveillant et en les empêchant de commettre des exactions »[1].

Dans le clan, les relations fonctionnent au don contre don. Si un enfant manifeste des qualités scolaires, tout le clan l’aidera à poursuivre ses études mais, ayant obtenu une bonne place de fonctionnaire, il est redevable de cette situation auprès de l’ensemble de son clan et l’on attend de lui qu’il aide à son tour l’ensemble du groupe. Ce qui importe c’est la cohésion du groupe restreint, bien avant « l’intérêt supérieur de la Nation » qui est une notion nouvelle.

« Il faut avouer que Juliette est une fille digne d’un père comme moi. En l’envoyant au collège, j’avais bien raison de dire à tout le monde : ‘Un beau jour, cela me rapportera !’ »[2].

La constitution de l’Etat en France ne s’est pas faite facilement, l’expression « L’Etat, c’est moi ! » de Louis XIV montre assez la confusion entre une lignée familiale et un appareil administratif. Il aura fallu la Révolution, l’émergence de la République et de ses différentes structures, l’école laïque et obligatoire, la justice indépendante, les concours d’entrée dans la fonction publique, la séparation de l’église et de l’Etat, le service militaire obligatoire, la Sécurité Sociale, pour qu’émerge la conscience d’une solidarité nationale. C’est une lutte de plusieurs siècles, pleine de cris et de fureur, de révolutions. L’existence d’un Etat démocratique se forge dans les luttes, dans l’émergence de « contre-pouvoirs », partis, syndicats, associations, médias, contre lesquels ont lutté les dirigeant installés après la décolonisation, car ils mettaient en place un appareil à leur service et non au service de la collectivité. La démocratie ne règne pas en Afrique parce que les contre-pouvoirs émergent progressivement face à la toute puissance d’un Etat mis au service de despotes nationaux. Contrairement à la vision « naïve » américaine, la démocratie ne s’exporte pas avec la mise en place d’élections libres ! De plus, nous n’avons d’ailleurs pas vraiment de leçon à donner en la matière tant les pays dits « démocratiques » sont également secoués par des « affaires » (avions-renifleurs, diamants de Bokassa, Carrefour du Développement, j’en passe)[3] !

La première visite en Afrique subsaharienne constitue donc souvent un choc, celui de la confrontation entre nos repères, nos références, nos habitudes, nos manières d’être et d’agir, avec ceux des habitants d’un pays dit « en-développement ». Chacun s’efforce de comprendre, d’expliquer l’état de dénuement d’une grande partie de la population, les habitudes et les pratiques. Chez les Français il y a souvent deux grands pôles extrêmes : d’une part des soixante-huitards attardés qui renvoient toute tentative d’explication sur le colonialisme et qui adorent ces malheureux Africains comme les dames patronnesses leurs pauvres, et d’autre part des racistes (qui s’en défendent) qui expliquent tout par des différences génétiques congénitales renvoyant les Africains au néolithique très inférieur. Ma première mission en Afrique subsaharienne fut accompagnée d’un collègue appartenant à la seconde catégorie. Quelle torture ! Aucun argument de caractère historique, économique, social, culturel, que sais-je, n’arrive à entamer sa certitude. Elle est absolue, monolithique, massive, épaisse, que rien ne peut écorner. Outre que l’échange de propos devient vite superflu, il insiste dans toutes les situations publiques, à table, au bar, en voiture, sans être gêné par la présence d’autres personnes. Je ne sais plus quelle tactique utiliser, soit de le contrer fermement et fortement en argumentant avec soin, mais cela semble glisser sans le mouiller, soit en essayant de détourner la conversation vers des sujets anodins. Et cela a duré dix sept jours.


[1] Ministère de la Guerre. « Manuel à l'usage des troupes coloniales employées outre-mer ». 1927.

[2] Guillaume Oyono Mbia. « Trois prétendants... un mari ». 1964.

[3] En 2017 le vote d’une loi spécifique sur « la moralisation de la vie publique » souligne, s’il en était besoin, que « cadoter » est aussi une pratique courante en France dans certains milieux (2018).

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26 juin 2018

Cameroun - Années 80 (29/34). Nord Cameroun - L’étacra de Maroua.

Des règles administratives qu’il faudrait aussi faire évoluer

 

Cameroun Nord Maroua ETA:CRA Les écoles

A la sortie Sud de Maroua, en direction de la ville de N’Gaoundéré, sont situés les bâtiments des écoles d’agriculture : l’Ecole Technique d’Agriculture et le Collège Régional d’Agriculture, soit « étacra » en langage d’initié ! 

Le plus extraordinaire c’est qu’en passant d’une zone de hauts plateaux « frais » et humides, l’Ouest camerounais, à la grande forêt équatoriale chaude et moite, le Sud camerounais, puis à la savane torride et sèche, le Nord camerounais, vous retrouvez, à chaque endroit, les mêmes bâtiments scolaires : même architecture, mêmes formes, même couleur, mêmes rideaux à ramages aux fenêtres, mêmes tables dont les pieds n’ont pas été débarrassés des bandes de papier de protection, même inutilisation du matériel pédagogique faute de consommables ! Derrière l’apparente diversité des régions et des climats, les mêmes pratiques et les mêmes résultats.

Dans cette région, nous visitons un centre de formation de jeunes agriculteurs. Le centre est composé d’un ensemble de grandes cases rondes, des boukarous, dans lesquels sont installés des bureaux, des salles de cours, mais aussi des logements pour les couples de jeunes agriculteurs qui viennent fréquenter ce centre. Hommes et femmes suivent chacun des cours spécialisés, pour les premiers sur l’agriculture, l’entretien des bœufs de trait, les différents aspects techniques de la production et du stockage des produits agricoles et alimentaires, pour les secondes sur la diététique, la santé, l’éducation des enfants, la conduite de petits élevages d’appoint, reproduisant ainsi la spécialisation des activités selon le sexe.

Les établissements de Maroua possèdent une très grande exploitation agricole avec de vastes bâtiments d’élevage, d’importantes surfaces cultivables et de nombreux arbres fruitiers, mais l’ensemble apparaît fort mal entretenu, voire laissé à l’abandon. Seules quelques truies et leurs porcelets occupent l’immense porcherie, une grande partie des terres n'est pas exploitée faute de matériel en état de marche et le verger est abandonné pour une large partie depuis que la pompe à eau est tombée en panne. De plus, pour ce qui est encore entretenu, il semblerait que ce soit davantage pour un usage individuel, l’un fait ensemencer des champs mais vend à son profit la récolte d’oignons, l’autre ramasse les fruits, mangues et bananes et récupère le produit de la vente ! 

Il faut dire que le système comptable des établissements publics ne favorise pas une gestion rationnelle de l’exploitation agricole. Le produit de la vente des productions de la ferme, oignons, légumes, fruits ou viande, ne peut-être reversé dans le budget de l’établissement pour faire les investissements qui sont nécessaires en matériel ou en achats d’animaux, ou pour assurer les réparations indispensables, les achats de consommables, gasoil, engrais, produits phytosanitaires et aliments du bétail. Il ne peut pas davantage permettre d’acheter du matériel pédagogique. Non, il doit être reversé intégralement au Trésor public et disparaît donc dans l’ensemble des ressources de l’Etat national ! Pour ce qui est des dépenses indispensables, liées à la production agricole et à l’élevage de la ferme, celles-ci doivent être inclues dans le budget prévisionnel de l’école qui est déterminé à Yaoundé, par les services du ministère, sans tenir compte des besoins réels sur place. Cette règle administrative est peut-être très efficace pour éviter, à priori, les malversations et détournements des recettes lors de la vente des produits de l’exploitation, mais elle empêche toute initiative et même tout fonctionnement d’une entreprise agricole soumise à des aléas climatiques, de matériel ou humains. Bref, faute de pouvoir faire fonctionner l’exploitation agricole, chacun s’en sert comme il l’entend.

« - Mais, c’est donc tous des gredins dans ce pays ? (...). 

- Mon cher, vous savez, les pays neufs... »[1].

Cet exemple souligne l’ampleur des difficultés à surmonter pour assurer la mise en place d’un service public efficace dans un pays où l’Etat-Nation est une création récente à l’échelle historique, laquelle induit des règles économiques et sociales nouvelles. La structure d’Etat vient se superposer sur des règles sociales, des pratiques et des habitudes antérieures qui ont leur propre logique. De plus les règles nouvelles ne sont pas nécessairement pertinentes d’un point de vue économique. Pour faire bouger les choses, il faut donc développer une énergie importante, pas nécessairement suivie de résultats, et de toute façon assez usante.


[1] Alphonse Daudet. « Tartarin de Tarascon ». 1872.

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