Notes d'Itinérances

15 novembre 2018

Tchéquie - Prague / Matička (8/24). Quelques particularités de Prague au lendemain de la Révolution.

Une voiture à problèmes – Un inconnu nommé Kafka

 

Tchéquie Skoda

Au lendemain de la Révolution, à nos yeux de Français, le parc automobile est alors une des caractéristiques insolites de la ville. Il est composé de véhicules inhabituels pour nous : quelques Lada soviétiques, des Fiat Polski, mais aussi des Trabant et des Wartburg en provenance de R.D.A, de drôles de petites voitures propulsées par des moteurs de moto à deux temps avec deux ou trois cylindres, et enfin des voitures fabriquées en Tchécoslovaquie, à Plzen : les Škoda ! 

Il faut avouer par contre que nous étions familiarisés avec cette dernière marque pour avoir « bénéficié », dans les années 70, des services d’un de ces modèles, la 110. Celle-ci était vendue en Europe occidentale à un prix défiant toute concurrence, prix auquel – nous étions alors un jeune ménage - nous n’avions pu résister. Extérieurement, elle ressemblait beaucoup à notre bonne vieille Dauphine Renault dont la commercialisation s’était déjà arrêtée depuis quelques années. Elle présentait cependant quelques caractéristiques remarquables : un moteur arrière de 1100 cm3, posé transversalement, des phares dont l’optique basculait pour changer plus facilement les lampes, un essuie-glace à quatre vitesses (!), un espace de rangement situé entre le dossier des places arrière et le moteur et… une magnifique trousse de dépannage. Si l’avantage des essuie-glaces à quatre vitesses ne nous a pas sauté aux yeux immédiatement, nous avons très vite compris la nécessité de la trousse à outils, encore qu’il aurait fallu savoir s’en servir ! 

Si nous savions quand nous partions, nous n’étions jamais assurés de notre heure ou de notre jour d’arrivée. Dans les vingt premiers milliers de kilomètres, cette voiture nous aura causé tous les embarras d’un véhicule « capitaliste » ayant au moins deux ou trois cent mille kilomètres au compteur : cardans, batterie, disque d’embrayage, joint de culasse, train de pneus, bras de direction, que sais-je ? J’en oublie. Sans compter quelques facéties. Par exemple, en doublant un camion dans une côte – Si ! Elle était quand même capable de doubler des camions – et voulant rétrograder pour reprendre de la puissance, le levier de vitesse m’est resté dans la main ! Il s’était tout simplement dévissé. Aussi, par la suite, le maniement du levier de vitesse exigeait, outre le déplacement du levier d’un rapport à un autre, un mouvement circulaire du poignet pour le revisser systématiquement. Il n’était alors pas rare de voir dans Prague des Škoda abandonnées au bord des routes pour cause d’ennuis mécaniques et, le dimanche matin, sur les trottoirs de la ville, les Pragois armés de leur trousse à outils entretenir et réparer leur véhicule.

Autre particularité de la Prague de l’année 90 : l’absence totale de référence à Kafka ! Son nom n’était jamais cité dans les dépliants touristiques, aucune plaque sur les immeubles ne rappelait les lieux où il vécut. Dans la Prague du socialisme réel, Kafka n’existait tout simplement pas. Il faut dire que le malheureux cumulait vraiment tous les handicaps : juif, certes né en Bohême mais de culture allemande, une œuvre qui ne peut être rattachée à aucune école littéraire, et des thèmes qui, en première lecture, pourraient faire croire qu’il eut la prémonition du socialisme bureaucratique ! C’était vraiment très simple de se débarrasser de ce gêneur au nom du nationalisme tchèque. Kafka était tout simplement un écrivain allemand, de cette minorité qui opprima la Bohême depuis la défaite de la Montagne Blanche, en 1620. Il ne devait donc pas mériter de figurer parmi les auteurs nationaux. Et pourtant, comme Jaroslav Hašek avec son brave soldat Chvéïk, Kafka pousse les situations de la vie sociale jusqu’à l’absurde en déroulant la simple logique de leurs règles. Hašek dissimule son humour acide derrière une bonhomie d’ivrogne et un rire énorme, Kafka camoufle son ironie avec l’usage de la rigueur et de la méthode plus propres à la culture allemande et en le teintant du mysticisme de la kabbale. Que cet écrivain, tout inclassable qu’il puisse paraître, soit parfaitement ignoré dans sa ville ne cessait de nous étonner, car pour retrouver sa trace, il fallait alors mener des investigations quasi policières, en ayant en main son Journal ou ses biographies. Même si quelques rues ont changé de nom et certaines des maisons qu’il habita furent détruites, cela ne devait pourtant pas être trop difficile car Kafka demeura presque toujours au cœur de la « Petite Mère »[1]. Mais encore fallait-il penser à partir en voyage avec tous ces ouvrages de référence pour pouvoir mener à bien son enquête ! Et je dois bien avouer que cela n’avait pas été le cas, persuadé que nous étions que Kafka était un auteur dont la ville se faisait gloire. Ce n’était malheureusement pas le cas !


[1] « Prague ne nous lâchera pas. Ni l’un ni l’autre. Cette petite mère a des griffes ». Lettre de Kafka de 1902.

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13 novembre 2018

Tchéquie - Prague / Matička (7/24). Entre liberté nouvelle et langue de bois ancienne.

Le mur Lennon – Des services au fonctionnement étrange

 

Tchéquie Prague Mur Lenon à Kampa

En 1990, Kampa est une île lointaine, perdue dans les brumes de la Vltava, isolée entre le fleuve et le canal de Čertovka, seulement parcourue par les autochtones, une peuplade généralement âgée et placide vivant tranquillement au rythme des saisons. Là, les artistes, Jiří Trnka ou Vladimír Holan, peuvent s’isoler de la foule et des bruits, à deux pas du cœur de la cité. Passé le Čertovka, sur un petit pont, près d’un ancien moulin, le quartier de Malá Strana (« Petit Côté »), sommeille doucement à l’ombre de ses églises et de ses palais baroques. Dans ses ruelles, glissent des petites vieilles, habillées de noir, au trot menu, en direction de l’église Notre-Dame-de-la-Victoire. A l’intérieur, bien au frais dans la chaleur d’août qui écrase la ville, elles sont quelques-unes à marmonner des patenôtres devant le Jezultáko, le Petit Jésus Pragois, une statuette miraculeuse, vieille de quatre siècles, ramenée d’Espagne sous Rodolphe II, l’empereur fantasque plus préoccupé d’astrologie, de nécromancie, de magie et d’alchimie que des affaires de l’Empire. Le gros baigneur de cire est habillé comme une poupée. On raconte qu’il dispose d’une garde-robe de plus de soixante luxueux habits, gérée avec le plus grand soin par les Carmélites.

Au hasard des ruelles et passages, on découvre une place endormie, moussue, abritée de grands arbres dont les racines noueuses déchaussent les trottoirs. Sur un des murs qui longe la place, un mur lépreux dont l’enduit tombe par plaques, éclate brutalement une fresque colorée de graffitis en l’honneur de John Lennon ! C’est cet endroit isolé de la ville, en face du palais Bucquoi, siège de l’ambassade de France, que la jeunesse de Prague a choisi pour y affirmer, au nez et à la barbe de la police, des services secrets, des cellules du Parti et des comités populaires de quartier, son attachement à la musique pop et la liberté. Est-ce seulement parce que l’endroit est tranquille et que plusieurs rues permettent de s’enfuir facilement ? J’aimerais croire que la présence de l’ambassade de France était pour les dessinateurs de graffitis un gage de protection et un appel à l’intervention internationale. Cette tache de couleur, informe et indisciplinée, au milieu de la grisaille ambiante, uniforme et généralisée, était évidemment insupportable aux gérontocrates au pouvoir. On raconte que les graffitis étaient régulièrement effacés par les autorités, dégradant chaque fois un peu plus l’enduit du mur, mais qu’ils renaissaient mystérieusement tout aussi régulièrement.

 S’il est difficile de trouver un hébergement, un restaurant ou un café, les nourritures spirituelles, livres et disques, sont alors nombreuses et à des prix défiants toute concurrence. Dans les librairies de la Place Venceslas les livres sur Prague, édités en français, ne sont alors pas rares. Ecrits et imprimés sous le régime précédent, ils ont conservé des prix de vente extrêmement bas et une rhétorique assez lourde qui n’est pas due à la mauvaise qualité de la traduction. Bien au contraire, il faut être un traducteur hors pair pour pouvoir traduire les logorrhées pro-gouvernementales  : « Les soins extrêmes apportés au château par la collectivité socialiste actuelle, qui se rend parfaitement compte de l’immense valeur des traditions historiques de la lutte du peuple pour l’indépendance nationale et pour une organisation juste et équitable de la société, confèrent un contenu nouveau même à ce mémorable siège, à l’exploration scientifique et à la restauration architectonique duquel le gouvernement socialiste consacre une attention maximum et des moyens financiers et matériels importants »[1]. Ouf ! Quel bel exercice de langue de bois ! Tous les auteurs ne se faisaient pas les chantres du socialisme d’Etat. Parfois, des phrases d’aspect sibyllin, pouvaient donner lieu à différents niveaux d’interprétation. Comment comprenez-vous : « Prague a vécu aussi des temps de défaites, d’humiliation, de profonde décadence, il a souffert de par les interventions et agressions ennemies quand « les troupes étrangères mettaient ses vêtements en loque » »[2] ? Avouez que c’est assez bien tourné et que cela peut dire une chose et son contraire… tout en satisfaisant un censeur borné, lisant au premier degré. Un esprit plus libre, s’amusant à faire une lecture plus contemporaine, pouvait tout aussi bien y lire une critique de la présence soviétique, d’autant que dans les dix pages de présentation de l’histoire de la ville de Prague, et contrairement aux thuriféraires habituels, l’auteur arrive à ne parler qu’une seule fois de la société socialiste, et encore, en référence aux nouvelles cités de la banlieue !


[1] Guide Olympia. « Le château de Prague ». 1989.

[2] Pressfoto. « Prague ». 1988.

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11 novembre 2018

Tchéquie - Prague / Matička (6/24). Prague, après la Révolution de velours.

Un temps plus léger – D’avant le tourisme de masse

 

Tchéquie Prague 1990 Quo vadis David Černý

Au lendemain de la Révolution de velours, Prague est un joyau bien caché derrière la crasse et les échafaudages de ses façades. Depuis la seconde guerre mondiale très peu de travaux ont été entrepris pour entretenir les immeubles et les palais, à l’exception du château et des maisons de la place de la vieille ville. Les façades sont noires, souvent dissimulées par des échafaudages rouillés sensés protéger les passants des chutes de pierres et de tuiles. Prague semble une ville en déshérence, mêlant laisser-aller et beauté à l’image des villes italiennes du Sud. Si la recherche de l’équilibre et de la proportion avait fait ici l’objet d’une mise en scène savante lors de la construction des monuments de la ville, avec le choix habile des formes, des matériaux, des couleurs, des perspectives, une certaine nonchalance apparait avoir entraîné dans l’oubli le nécessaire entretien régulier de ces bijoux de l’architecture pragoise. La devise de Prague semble alors être, « Mise en scène, oui, mise en valeur, non… ». 

« Prague et ses habitants, à la fois doux et sinistres (ou aigres-doux), comme les as vu justement un ami, restent bien pris dans la pierre dont le gris domine le quotidien de la ville »[1].

La différence est surprenante lorsque vous arrivez d’Allemagne, une Allemagne où tout semble réglé « comme papier à musique » dans une grande symphonie consensuelle, une Allemagne astiquant le moindre de ses cailloux, sûre d’elle-même et dominatrice, mettant en scène sa puissance culturelle passée et son pouvoir économique présent. Cette absence de mise en valeur systématique et organisée de Prague parait rafraîchissante aux yeux d’un Français, agacé par la hautaine prétention germanique. Mais, si l’on respire désormais plus facilement, la vie quotidienne conserve néanmoins bien des aspects du style « socialiste ». Les restaurants et cafés sont rares et quand, par chance, vous en découvrez un, il est nécessaire de faire la queue pour obtenir une place assise. Pourtant, une moitié des tables est généralement libre mais elles portent toutes un petit carton « Réservé ». Réservé pour qui ? De fait, elles ne sont même pas réservées pour la nomenklatura, elles ne sont réservées pour personne. C’est tout simplement la solution trouvée par le personnel pour réguler la fréquentation des établissements ! Chaque serveur ayant une norme journalière à remplir, un certain nombre de tables à s'occuper, pour éviter d’être débordé, le personnel gèle tout simplement une partie de la salle. L’on aboutit alors à ce paradoxe où restaurants et cafés n’ont jamais de places disponibles alors qu’ils sont à moitié vides ! Plus étonnant encore, à certaines heures, le personnel fait sortir carrément les clients hors de l’établissement au moment de la pause ! Au grand café de la Maison municipale, un magnifique bâtiment de style Sécession, à 16h30, les serveurs ferment l’entrée de la terrasse et pressent les derniers clients à quitter les lieux. L’ultime consommateur enfin sorti, le personnel s’installe alors confortablement sur les chaises de la terrasse, jusqu’à 17h00, heure de réouverture de l’établissement. Ce fervent respect de l’état de santé du personnel pour lui permettre de reconstituer sa force de travail est certes syndicalement très louable, mais fort peu amène pour le consommateur. Quant à la rentabilité des investissements, c’est manifestement une préoccupation très accessoire pour tous.

En 1990, Prague est alors une ville qui s’ouvre tout doucement au tourisme. On y croise dans la Nerudova et la cathédrale Saint-Guy, quelques Allemands et Autrichiens, un peu plus d’Italiens et plus encore de Français. Sur le pont Saint-Charles, de rares artistes proposent des photographies ou des dessins de Prague, assez fins et originaux en général. Mais il faut encore bien du courage aux étrangers pour venir visiter Prague ! La ville ne possède que deux campings généralement complets, les hôtels sont rares et affichent des tarifs à usage de richissimes capitalistes, les restaurants sont plus exceptionnels encore et, quand on réussit à en trouver un, pas trop encombré et où l’on mange correctement, on y retourne fréquemment trop heureux d’avoir résolu le problème de l’alimentation quotidienne ! Les cafés sont rarissimes et, si on finit par en dénicher un, bien caché au fond d’une cour, il est généralement bondé ou va fermer pour permettre aux serveurs de faire leur pause. 

Mais, il suffit de s’écarter un tout petit peu du chemin allant du château à la Tour poudrière, de prendre la première ruelle, le premier passage, pour être dans une Prague populaire avec des placettes aux pavés inégaux où jouent les enfants et discutent les vieillards.


[1] Peter Kral. « Prague ». 1987.

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09 novembre 2018

Tchéquie - Prague / Matička (5/24). Rappels d’histoire contemporaine, dans Nové Město…

La Place Venceslas - Národní třída

 

Tchéquie Prague Staré Mesto Rue Celetna n°12 2

Après les quartiers de Staré Město, de Hradčany et de Letná, les projecteurs de l’histoire se braqueront sur la nouvelle ville, Nové Město. 

La Place Venceslas reste dans toutes les mémoires. Qui n’a vu les photos prises sur cette place lors de l’invasion des armées du Pacte de Varsovie d’août 1968 ? Ces bandes de jeunes garçons et filles faisant face avec assurance et détermination aux chars, grimpant sur les blindés pour y brandir le drapeau tchécoslovaque, haranguant les soldats pour leur demander ce qu’ils venaient faire dans ce pays ou même jetant des cocktails Molotov. 

Les soldats du Pacte de Varsovie ne s’attendaient pas à pareil accueil. Ils étaient persuadés qu’ils seraient reçus comme des libérateurs, avec applaudissements et bouquets de fleurs, par « les larges masses populaires, étudiants, intellectuels progressistes, factions des couches moyennes de la population urbaine, unies avec le prolétariat révolutionnaire » !

Ne leur avait-on pas raconté que la Tchécoslovaquie avait été « livrée traîtreusement aux forces réactionnaires, révisionnistes, alliées aux couches exploiteuses défaites et aux forces opportunistes de droite, lesquelles étaient bien sûr soutenues à l’étranger par les centres impérialistes » ? Le pays était « gravement menacé d’être conduit hors de la voie du socialisme et d’être détaché de la communauté des partis frères »[1]. Ils avaient pour mission de sauver une Tchécoslovaquie en danger… et ils découvraient brutalement que les « larges masses populaires » les haïssaient !

« La fête était finie. On entrait dans le quotidien de l’humiliation »[2].

C’est vingt ans plus tard que surgiront les applaudissements et les bouquets de fleurs, à l’automne 89, avec le passage en gare de Prague des trains de réfugiés allemands fuyant la RDA. Les Allemands franchissaient la frontière entre la RDA et la Pologne, par le train ou en voiture, et gagnaient la RFA en traversant la Tchécoslovaquie. Les Tchécoslovaques devaient s’amuser beaucoup de ce retournement de l’histoire, car ils participaient ainsi à saboter le régime honni de la RDA. Celui-ci n’y résistera d’ailleurs pas longtemps, le gouvernement coincé entre les manifestations quotidiennes et la fuite généralisée de sa population devait annoncer l’ouverture du mur de Berlin le 9 novembre 1989.

La chute du mur annonçait l’effondrement des dictatures de l’Europe centrale. Les manifestations régulières sur la Place Venceslas, le 21 août 1988 pour l’anniversaire de l’invasion soviétique, le 28 octobre date de la fondation de l’Etat tchécoslovaque, le 10 décembre pour le quarantième anniversaire de la Déclaration des Droits de l’Homme, le 16 janvier 1989 pour l’anniversaire de la mort de Jan Palach, les 21 août et 28 octobre, puis le 17 novembre (sur la Národní třída), anniversaire du soulèvement étudiant contre les nazis, finiront par faire tomber le gouvernement de Ladislas Adamec et s'estomper le Parti Communiste Tchécoslovaque, effaçant du même coup la profanation du sol national par les troupes du pacte de Varsovie et l’humiliation d’avoir eu un gouvernement aux ordres de Moscou.

« …les chars sont-ils vraiment plus importants que les poires ? A mesure que le temps passait, Karel comprenait que la réponse à cette question n’était pas aussi évidente qu’il l’avait toujours pensé, et il commençait à éprouver une secrète sympathie pour la perspective de maman, où il y avait une grosse poire au premier plan et quelque part, loin derrière, un char pas plus gros qu’une bête à bon Dieu qui va s’envoler d’une seconde à l’autre et se cacher aux regards. Ah oui ! C’est en réalité maman qui a raison : le tank est périssable et la poire est éternelle »[3].


[1] Vocabulaire garanti « pur sucre » ! Cf. la « Lettre des 5 pays socialistes adressée au Parti Communiste  Tchécoslovaque », le 15 juillet 1968, et le « Compte-rendu de la conférence des partis communistes et ouvriers » de 1969.

[2] Mílan Kundera. « L’insoutenable légèreté de l’être ». 1984.

[3] Mílan Kundera. « Le livre du rire et de l’oubli ». 1978.

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07 novembre 2018

Tchéquie - Prague / Matička (4/24). Rappels d’histoire contemporaine, sur la colline de Letná...

La queue devant la boucherie – La honte du sculpteur

 

Tchéquie Prague Letna Staline

La colline de Hradčany, sur laquelle est construit le château de Prague, se poursuit avec celle de Letná, faisant obstacle au cours de la Vltava qui s’incurve alors vers l’Est. Sur cette butte en pentes douces, couverte de parcs et de jardins, qui domine la vieille ville, le gouvernement communiste fit ériger, en 1955, un monumental mémorial à la gloire de Joseph Staline. La Tchécoslovaquie lui devait bien cela ! Aucun endroit ne pouvait mieux convenir à l’apothéose du « petit père des peuples » : à proximité des monuments les plus prestigieux de la ville, le château, la cathédrale saint-Guy, l’église Saint-Nicolas de Malá Strana, le pont Charles, et restant visible de toute la cité.

« Un monument, là-bas, à la pointe de la vieille ville, à proximité de tout ce peuple de statues qui l’habite… cette idée lui coupait bras et jambes. Staline aurait été à sa place dans le voisinage des pylônes, de l’immense antenne de radio, des édifices blancs, quadrillés et rayés de vitres luisantes, un stade pour cent mille personnes, du barrage qui allait électrifier le pays… C’était son monde… »[1].

Ce fut grandiose ! Un magistral bloc de granit gris écrasait la colline et la ville : 30 mètres de haut, 14 000 tonnes, une des plus grandes statues jamais construite de tous les temps, avec en figure de proue un Staline, bien droit, les pieds joints, la main gauche tenant une feuille de papier et la main droite glissée dans la fente du vaste manteau, rejouant les Napoléon regardant Moscou brûler. Derrière lui, quatre Soviétiques et quatre Tchèques, l’inévitable cohorte des soldats casqués, des ouvriers brandissant des drapeaux, des paysannes tenant faucilles et gerbes de blé, des étudiants, des intellectuels. L’ensemble faisait penser à un Staline conduisant en terre un cercueil recouvert d’un drapeau et se préparant à faire l’allocution funèbre. Les Pragois affirmaient que ces gens là devaient certainement attendre le tramway ou qu’ils faisaient la queue devant une boucherie, comme eux-mêmes devaient le faire longuement. Dans la file d’attente, Staline semblait être le plus patient, il faut dire qu’il était le premier et sûr de passer avant tous les autres qui s’agitaient vaguement derrière lui.

Dans la statuaire du « réalisme socialiste », laquelle s’est montrée assez fertile en horreurs de tous genres, les « Lénine haranguant le peuple » pouvaient encore utiliser un certain mouvement du bras ou du menton de l’orateur pour rendre la composition plus dynamique. Les monuments à la gloire de Staline sont toujours statiques : le grand homme est souvent solitaire et, même s’il est accompagné, il est toujours détaché du groupe, raide comme un piquet. C’est que, dans le même temps, on est passé d’un communisme en construction à un dogme figé une bonne fois pour toutes.

« Lorsqu’il s’attaqua à un Staline en pied, cela devint intolérable. Ces manches, ce pantalon… Raides et droits comme des gouttières (…) le veston ! Je ne saurais pour ma part poétiser un veston »[2].

On raconte que, conscient de l’horreur de son monument, le sculpteur Otakar Švec aurait mis fin à ses jours et qu’il aurait légué l’argent de sa commande aux aveugles qui ne verraient jamais leur ville déshonorée par cette statue ![3]. Est-ce une nouvelle histoire ironique à la mode pragoise ou la manifestation d’une prise de conscience tragique par l’artiste de son échec irrémédiable ? Si l’infortuné artiste avait pu supporter, ne serait-ce que quelques années, la vue du monstre qu’il avait engendré, il aurait pu constater que les œuvres d’art ne sont pas nécessairement fatales et impérissables. Suite à la déstalinisation, la statue tout juste érigée et inaugurée, il fallut se débarrasser de ce symbole encombrant et, en 1962, on démonta le groupe monumental pierre à pierre. 

Il demeure néanmoins le soubassement de la statue, trop massif, trop solide et comprenant de vastes souterrains, pour pouvoir être démoli à la dynamite sans risquer de faire sauter une partie de la vieille ville[4].


[1] Elsa Triolet. « Le monument ». 1965.

[2] Idem.

[3] Elsa Triolet. « Préface à la lutte avec l’ange ». 1965.

[4] En 1991 a été installé, sur le socle de la statue démontée, un curieux métronome de 25 mètres de haut de l'artiste tchèque Vratislav Novák.

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05 novembre 2018

Tchéquie - Prague / Matička (3/24). Rappels d’histoire contemporaine, sur la colline de Hradčany…

Le château - Palais Černin

 

Tchéquie Prague Staré Mesto Rue Celetna n°36 2

C’est au château qu’eut lieu « la seconde défenestration de Prague », le 23 mai 1618, dont furent victimes deux lieutenants impériaux, Jaroslav Bořita z Martinic et Vilém Slavata, ainsi que leur secrétaire, Filip Fabrizius. Les parlementaires protestants s’étaient d’abord réunis pour réclamer la réouverture de deux temples fermés par la Ligue Catholique. Reçus au château de Hradčany par les lieutenants impériaux, la dispute se serait envenimée et les nobles protestants auraient alors tout simplement jeté les trois hommes par la fenêtre ! On raconte qu’étant tombés tous trois au fond du fossé sur un tas de fumier, le secrétaire éjecté en dernier,  après s’être enquis de la santé des deux lieutenants et s’être assuré qu’ils n’avaient que quelques contusions, se serait confondu en excuses pour avoir chu sur leurs augustes personnes. Pour cette action Fabrizius sera ensuite anobli par Philippe IV, roi d’Espagne et souverain des Pays-Bas, avec le titre « von Hohenfall » (« de haute chute » !).

La réalité était peut-être moins tragi-comique ! En effet, après sa chute, Vilém Slavata était inconscient et, les nobles protestants leur tirant dessus des fenêtres, les défenestrés n’auraient dû la vie sauve qu’à leur fuite rapide, aidés en cela par les serviteurs de Slavata portant leur maître. Mais, de fil en aiguille, l’histoire devint particulièrement tragique. La défenestration de Prague a participé à entraîner tous les pays d’Europe dans la Guerre dite de Trente Ans (1618 / 1648) avec, d’un côté, le camp des Habsbourg d’Espagne et du Saint-Empire soutenu par le pape et, de l’autre, les États allemands protestants du Saint-Empire, les Provinces-Unies, la Suède, le Danemark et la France ! La guerre fut particulièrement atroce, laissant l’Europe centrale exsangue, émiettant l’Allemagne et mettant fin à l’indépendance de la Bohême.

Sur les hauteurs de Hradčany, le Palais Černin, du XVIIe, est un remarquable bâtiment d’inspiration classique, situé en face du sanctuaire de Lorette. C’est aussi le siège du Ministère des Affaires étrangères depuis la création de la République tchécoslovaque. C’est ici que, quelques jours après l’accession au pouvoir du Parti Communiste Tchécoslovaque, au matin du 10 mars 1948, fut retrouvé le corps sans vie de Jan Masaryk, ministre des affaires étrangères, fils du premier Président de la République de Tchécoslovaquie, et seul membre non communiste du nouveau gouvernement. Vêtu d’un pyjama, il serait tombé « accidentellement » de la fenêtre de la salle de bain située au premier étage de son ministère. Mais, à Prague, où l’histoire est traversée d’actes de défenestration, peut-on croire aux chutes involontaires ou même aux suicides ? Curieusement, la fenêtre de la salle de bain aurait été fermée… et les Tchèques n’ont pas manqué d’ironiser sur le fait que Jan Masaryk était un homme si propre qu’après être passé par la fenêtre, il aurait pris soin de bien la refermer ! Jan Masaryk n’aura donc pas eu la chance des deux lieutenants impériaux défenestrés le 23 mai 1618.

Trois cents mètres après le Ministère des Affaires étrangères,  Arthur London, alors vice-ministre des Affaires étrangères, sera enlevé par les hommes de la Sécurité d’Etat, le 28 janvier 1951, pour avoir prétendument conspiré contre l’Etat socialiste. Il était accusé d’avoir participé à une vaste conjuration, soi-disant conduite par l’ancien ministre Clementis, celui-là même qui, selon Milan Kundera, aurait eu ce geste protecteur vis à vis de Klement Gottwald en le couvrant de son chapeau lors du « coup de Prague » de 1948[1]. 

Au cours du procès, London fut accusé d’être un « traite trotskiste-titiste-sioniste, nationaliste bourgeois et ennemi du peuple tchécoslovaque, du régime de démocratie populaire et du socialisme » - rien moins que cela - et d’avoir conspiré contre son chef « vigilant, clairvoyant et à l’esprit de décision », j’ai nommé Klement Gottwald ! Onze personnes seront finalement condamnées à mort dans ce procès inique, onze innocents dont les corps seront incinérés, puis les cendres placées dans un sac à pommes de terre pour être disséminées dans les champs. Selon Arthur London, en cours de route, apercevant la chaussée verglacée, les gardes de la sécurité auraient eu l’idée d’y répandre les cendres[2] !


[1] Selon Marc-Emmanuel Mélon, « La toque de Clementis sur la tête de Gottwald. Photographies truquées, mémoire manipulée et imaginaire littéraire », l’histoire relèverait de la légende. Cahiers internationaux de symbolisme. n°122-123-124. 2009.

[2] Arthur London. « L’aveu ». 1968.

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03 novembre 2018

Tchéquie - Prague / Matička (2/24). Chaque lieu de la ville rappelle les invasions du pays - Dans Staré Město…

 Staroměstské náměstí – Le Palais Golz-Kinský – Resslova třída

 

Tchéquie Prague Staré Mesto Karlova Palais Clam-Gallas

La place de la vieille ville, Staroměstské náměstí, comporte en son centre un imposant groupe de statues de bronze sur un massif piédestal de marbre noir. Au milieu, isolée, se dégage la figure de l’universitaire, théologien et réformateur religieux, Jean Hus, déclaré hérétique par l’église catholique et mort sur le bûcher en 1415. Il est entouré d’un groupe de statues symbolisant « les combattants de Dieu », comme se nommaient les partisans de Hus, ainsi qu'un groupe d’exilés obligés de quitter la Bohême en 1620 après l’échec de leur combat. Le monument à Jean Hus, symbole des révoltes tchèques, a été inauguré en 1915 alors même que Prague faisait encore partie de l’Empire Austro-Hongrois.

A quelques pas de là, au pied de la tour de l’hôtel de ville, sont dessinées au sol vingt-sept croix blanches. Elles symbolisent le supplice des vingt-sept dirigeants de la révolte des Etats protestants de Bohême contre le roi catholique romain Ferdinand II du Saint-Empire, décapités en 1621 suite à la défaite de la bataille entre catholiques et protestants de la Montagne Blanche (1620). Cette date marque la fin de l’indépendance du Royaume de Bohême pour trois siècles avant la proclamation de l’indépendance de la Tchécoslovaquie en 1918 et sa reconnaissance internationale par le traité de Saint-Germain-en-Laye de 1919. Mais la malheureuse Tchécoslovaquie n’aura même pas droit à vingt années d’indépendance nationale. La France et la Grande-Bretagne la livreront à l’Allemagne nazie, d’abord par petits bouts en 1938[1], puis totalement en 1939, sans même lever le petit doigt, avec un sentiment de « lâche soulagement »[2].

C’est encore sur la Place de la vieille ville, du balcon du premier étage du Palais Golz-Kinský, un édifice baroque de l’architecte Christoph Dientzenhofer, que le 21 février 1948, Klement Gottwald, président du Parti Communiste Tchécoslovaque, haranguant la foule des manifestants, exigea la formation d’un nouveau gouvernement ne comprenant plus de ministres libéraux coupables à ses yeux d’accepter le plan Marshall.

« Gottwald était flanqué de ses camarades, et à côté de lui, tout près, se tenait Clementis. Il neigeait, il faisait froid et Gottwald était nu-tête. Clementis, plein de sollicitude, a enlevé sa toque de fourrure et l’a posée sur la tête de Gottwald »[3].

 C’est aussi dans ce palais qu’était installé le lycée de langue allemande qu’avait fréquenté Kafka un demi-siècle auparavant. Ironie de l’histoire qui fait se croiser ainsi le responsable d’un régime qui, par bien des aspects, finira par illustrer concrètement l’imagination de l’écrivain.

C’est au Nord de Prague, dans le quartier de Libeň, Holešovice třída, que le 27 mai 1942 trois combattants tchèques, parachutés par Londres, organisèrent l’attentat qui coûta la vie à Reinhard Heydrich, obergruppenführer, protecteur de Bohême-Moravie, directeur de l’Office central de la sécurité du Reich (RSHA), bras-droit de Himmler, instigateur de la « solution finale » et l’un des pires criminels de guerre nazi. Cet attentat est un symbole fort, d’une part il souligne que les plus hauts responsables nazis seront désormais à la merci des Résistants comme des forces alliées et il préfigure le sort qui sera réservé à ces assassins. D’autre part, il intervient au moment où les forces de l’Axe occupent leur plus grande surface et où les premiers revers commencent à être enregistrés (batailles de Bir Hakeim en Lybie et de Midway dans le Pacifique, premier bombardement allié sur Paris, début de la bataille de Stalingrad). Mais c’est au Sud de Staré Město, au n° 9A de la Resslova třída (non loin de la « Maison dansante » des architectes tchèque Vlado Milunićet et canadien Frank Gehr), que les trois hommes, cachés avec quatre autres membres du commando dans la crypte de l’église Saints-Cyrille-et-Méthode, résisteront plusieurs heures aux soldats nazis qui essayeront vainement de les prendre vivants[4]. On peut encore voir les traces des impacts de balles sur les soubassements de l’église.


[1] Accords de Munich du 29 septembre 1938, entre l'Allemagne, le Royaume-Uni, la France et l'Italie.

[2] Léon Blum aurait été partagé entre « un lâche soulagement et la honte ».

[3] Mílan Kundera. « Le livre du rire et de l’oubli ». 1978. Voir à ce sujet : Marc-Emmanuel Mélon « La toque de Clementis sur la tête de Gottwald. Photographies truquées, mémoire manipulée et imaginaire littéraire ». Cahiers internationaux de symbolisme. n°122-123-124. 2009, 

[4] Laurent Binet. « HHhH ». 2009.

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01 novembre 2018

Tchéquie - Prague / Matička (1/24). Rappels d’histoire contemporaine.

 

Tchéquie Prague Mala Strana Nerudova Palais Morzin

« Voici le temps où l’on sert la choucroute à la colère et le veau à la haine,
voici le temps où la mort arrose cela au vin de stramoine,
voici le temps, et plus il est aveugle, plus grand il ouvre les yeux,
voici le temps où l’on efface à la charrue les confins des champs,
voici le temps où même une larme de compassion sait qu’elle est la seule à pleurer,
voici le temps où le loup prend jusqu’à ce qui était lu,
voici le temps où lumière se fait sur les âmes,
voici le temps où il est impossible d’aimer ton propre malheur,
car il est celui de tous tes prochains… »[1]

30 septembre 1938 : les accords de Munich prévoient le rattachement à l'Allemagne nazie de la région des Sudètes habitée majoritairement par des Allemands.

15 mars 1939 : les armées du Reich envahissent la Bohême et la Moravie et établissent un protectorat.

9 mai 1945 : l’armée Rouge entre dans Prague.

25 février 1948 : le Président de la République, Edvard Beneš, accepte la démission des ministres non-communistes du gouvernement de Front national et charge Klement Gottwald, président du Parti Communiste Tchécoslovaque (PCT), de la formation d’un nouveau gouvernement.

5 janvier 1968 : Alexander Dubček est nommé Secrétaire du PCT.

22 mars 1968 : le Président de la République, Antonýn Novotný, ancien secrétaire du PCT démissionne. Le nouveau gouvernement décide de l’abolition de la censure, l’adoption d’une loi sur la presse et la protection des citoyens, la réhabilitation des victimes de l’ancien régime, la préparation de l’autogestion ouvrière et le fédéralisme.

20 août 1968 : La Tchécoslovaquie est envahie par les troupes du Pacte de Varsovie (U.R.S.S, R.D.A, Bulgarie, Hongrie et Pologne) et remise au pas sous la férule du nouveau secrétaire du Parti Communiste Tchécoslovaque, Gustav Husák.

16 janvier 1969 : l’étudiant en philosophie Jan Palach s’immole par le feu au pied du monument de Saint-Venceslas pour protester contre l’intervention soviétique. 500 000 Tchécoslovaques seront exclus du Parti, perdant du même coup leur emploi, 30 000 s’expatrieront.

En novembre 1989, des milliers puis des centaines de milliers de manifestants se réunissent sur la place Venceslas à l’appel des intellectuels de la Charte 77. 

24 novembre 1989 : le bureau politique du PCT démissionne suivi, en décembre, par celle de Ladislas Adamec, Premier ministre, et du Président de la République, Gustav Husák.

29 décembre 1989 : l’écrivain Václav Havel, chef de file du Forum Civique, est élu à la Présidence de la République, Alexander Dubček à la Présidence du Parlement.

10 juin 1990 : les élections sont remportées par le Forum Civique avec 60% des voix.

1erjanvier 1993 : création de deux Etats, la République tchèque et la République de Slovaquie.


[1] Vladimir Holan. « Douleur ». 1948 / 1963.

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25 octobre 2018

Tunisie - La Basse vallée de la Medjerda (13/13). Liste des articles

Tunisie Ariana Sidi Thabet

 

 

Tunis-Montpellier, 1998 / 2000 – Senlis, 2018.

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23 octobre 2018

Tunisie - La Basse vallée de la Medjerda (12/13). Vers une gestion participative ?

Difficile cohabitation entre participation et dictature

 

Tunisie Medjerda Irrigation à la raie

« Mais si (les paysans) ne se mettent pas en mouvement et n’apprennent pas à penser, les plus beaux systèmes d’irrigation ne leur serviront à rien »[1].

Dans la mise en œuvre des grands périmètres irrigués tunisiens, les paysans n’ont jamais été associés à l’étude du projet et leur avis n’a même jamais été sollicité. Il s’agissait pour le pouvoir colonial, puis pour le gouvernement tunisien, d’arriver au plus vite à l’autosuffisance alimentaire avec la réalisation de grands projets d’investissements associés à une « modernisation » rapide du secteur agricole. 

Dans ces grands projets de développement, la vision de la production agricole était essentiellement technico-administrative, dans une organisation centralisée, hiérarchisée et descendante : des hydrologues, des agronomes et des économistes élaborent les meilleures conjugaisons des facteurs de production en lien avec la mise à disposition d’eau. Il convient ensuite d’apprendre aux paysans à utiliser au mieux les investissements mis à leur disposition grâce à des personnels chargés de vulgariser les bonnes techniques. Avec ces nouvelles pratiques agricole, rationnelles, l’investissement financier de l’Etat devait être au plus vite rentabilisé.

Au fil du temps, l’application de ces schémas théoriques s’est confrontée à une réalité changeante et évolutive. D’une part, cette gestion administrative lourde, correspondait de moins en moins bien aux besoins des agriculteurs au fur et à mesure de l’obsolescence des équipements, d’autre part, l’importance des coûts d’entretien et de fonctionnement a entraîné des charges financières lourdes pour l’Etat alors que la réalisation des équipements avait augmenté l’endettement de l’Etat. Face à cette situation, s’est progressivement imposée l’idée d’un transfert de la gestion de ces équipements (recouvrement des redevances, coût d’entretien et de rénovation des équipements) vers les agriculteurs dans le cadre d’associations d’usagers (les Associations d’Intérêt Collectif - AIC). Dans la Basse vallée de la Medjerda, les agriculteurs apparaissent plutôt réticents à ce transfert de responsabilités. Ils semblent douter des capacités de ces associations à jouer le rôle d’intermédiaire entre le fournisseur d’eau et l’irrigant, mais aussi à améliorer le système d’irrigation dont l'Etat qui s’est toujours occupé. Par ailleurs les agriculteurs conservent un mauvais souvenir de l’échec cuisant de la création autoritaire par l’Etat de coopératives de production en 1962 ! La réticence des producteurs est compréhensive car c’est, encore une fois, une décision qui vient d’en haut et non pas une volonté de la base, base dont le régime se méfie d’ailleurs au plus haut point, centralisant, tout, contrôlant tout et imposant des caciques du régime dans toutes les présidences des organisations agricoles et associations d’usagers… ce qui ne participe pas vraiment à favoriser une « gestion participative » !

Ce que l’étude du périmètre irrigué révèle, au travers des enquêtes auprès des agriculteurs, c’est que les logiques paysannes sont rationnelles et élaborées. Elles visent en priorité à rechercher la sécurité alimentaire et des revenus par la diversification des productions et par le choix des spéculations en fonction des disponibilités de terre, de trésorerie ou de travail. Ces logiques se heurtent à celles des gestionnaires du réseau qui sont centrées sur les questions techniques, l’évolution de la salinité des sols, les économies d’eau par l’arrosage au goutte à goutte... Les responsables du réseau se situent toujours dans une relation sociale dominante, de l’Etat vers les paysans, relation dans laquelle il conviendrait d’apprendre aux paysans à appliquer les techniques de production mises au point par les agronomes, sans chercher à intégrer les logiques paysannes[2]. Bref, l’aspect le plus intéressant de l’étude est à, peu de chose près, ignoré lors de la restitution[3] !

« Les ingénieurs, c’est ce qu’il y a de pire, c’est moi qui vous le dit, monsieur le directeur, ils croient en savoir beaucoup parce qu’ils ont appris à faire un peu de calcul, quelques griffonnages, mais ils sont aussi bornés que ma petite grand-mère, Dieu me pardonne car c’était une bonne âme »[4].


[1] Bertolt Brecht. « La vie de Galilée ». 1939.

[2] Aude Annabelle Canesse. « Les politiques de développement en Tunisie - De la participation et de la gouvernance sous l’ère Ben Ali ». 2014 (Note de 2018).

[3] Pour des informations actualisées, voir la fiche Aquastat de la FAO, 2015. Et Agrar und Hydrotechnik GmbH. « Modernisation des périmètres publics irrigués de Sidi Thabet : Volet Ingénierie ». Avril 2017.

21 octobre 2018

Tunisie - La Basse vallée de la Medjerda (11/13). Une gestion lourde répondant de moins en moins aux besoins des agriculteurs.

Contrôle, centralisation et nécessaires adaptations aux évolutions

 

Tunisie Medjerda Système hydraulique

(1)          Après une série de mesures physiques sur le fonctionnement du système de distribution d’eau dans les parcelles, leur analyse permet de conclure que généralement le gestionnaire du réseau dispose de plus d’eau que n’en utilisent les paysans auprès du réseau. Ceux-ci ont d’ailleurs tendance à réduire leur consommation en eau soit en développant des cultures en sec, oliviers, céréales ou fourrages, soit en utilisant des systèmes de distribution sous pression avec de l’eau pompée par leurs soins. 

Par delà les problèmes techniques que peut rencontrer le réseau, ce comportement révèle certainement d’autres difficultés. Rappelons que le système d’irrigation est basé sur un écoulement de l’eau par gravité, dans des canaux de béton surélevés. L’eau est distribuée dans les parcelles de culture, par ouverture de vannes, et elle ruisselle à la surface de la parcelle ou est conduite au pied des cultures par des rigoles qu’aura tracé l’agriculteur. Comment cela fonctionne-t-il concrètement ? Tous les matins, chaque chef de secteur fait le tour de son secteur du périmètre irrigué et recueille les demandes en débit d’eau des exploitants pour le lendemain pour chacune des parcelles (10 l/s ou 20 l/s). Le débit est le seul paramètre sur lequel les agriculteurs peuvent jouer sachant que la durée d’irrigation est imposée par l’administration. Après analyse de la demande globale des agriculteurs du secteur, et selon les disponibilités en eau, le chef de secteur refait le tour du périmètre pour informer les paysan du créneau horaire pendant lequel les vannes seront ouvertes. En fonction de la demande globale est alors calculée le débit d’eau à lâcher dans la totalité du réseau et chacun des aiguadiers reçoit une fiche précisant, pour chaque parcelle, le débit (10 l/s ou 20 l/s), l’heure de début et de fin d’ouverture des vannes.

Ce système est assez contraignant et il ne permet pas aux agriculteurs de bien maîtriser les quantités d’eau qu’ils demandent, ceci d’autant plus que le dispositif des canaux est vieillissant et qu’il y a donc des pertes d’eau sur le réseau. Celles-ci ont pour conséquence d’obliger le gestionnaire du réseau à augmenter les quantités d’eau lâchées dans le réseau et, pour les agriculteurs qui sont loin de la tête de réseau, de recevoir l’eau avec retard sur l’heure annoncée, en quantité moindre et avec un débit irrégulier. Les défauts de ce système de gestion du périmètre, centralisé, hiérarchisé et sans souplesse, ont donc tendance à s’accroître avec l’obsolescence du réseau ce qui entraîne une baisse de confiance des agriculteurs dans la gestion du périmètre.

Mais ces défauts s’accroissent aussi avec les évolutions de la société tunisienne… Lors de la création du périmètre irrigué, le contexte agricole tunisien était fortement encadré par l’Etat (subventions, soutien des prix des produits agricoles) et les agriculteurs placés dans une situation très encadrée et relativement stable. C’est évidemment de moins en moins le cas, la Tunisie, après avoir libéralisé son marché intérieur, s’intègre de plus en plus dans des accords commerciaux internationaux. Pour améliorer leurs revenus, les agriculteurs cherchent individuellement à diversifier leurs productions, à développer celles qui leur apparaissent les plus intéressantes financièrement, mais aussi à contrôler leurs dépenses. Ils doivent s’adapter sans cesse et recherchent donc des solutions alternatives plus souples, plus fiables et moins onéreuses. Le réseau collectif, tel qu’il fonctionne, n'est plus adapté à cette demande fluctuante, et fournit de surcroît une eau chère. Ceci explique le recours à des ressources alternatives, puits de surface, sondages ou pompages dans l'oued Medjerda. Tous les agriculteurs rencontrés souhaitent disposer d'un puits ; cette solution individualisée, souple, leur permet d'être indépendants tout en étant moins coûteuse.

Enfin, les situations foncières des agriculteurs se sont diversifiées. Les transferts de population liés à la colonisation puis à la nationalisation des terres, les héritages, les occupations de surfaces, les arrangements générationnels successifs ont complexifié l’utilisation des surfaces. Tous les paysans ne possèdent pas de titre de propriété ou de contrat de location et donc de statut assuré, ce qui ne les incite évidemment pas à faire des investissements dont ils ne savent pas s’ils pourront les rentabiliser.

Si la situation devient critique du fait de l’état du réseau de la basse vallée de la Medjerda, elle dépasse largement cette question technique, que ce soit en Tunisie ou dans les autres pays d’Afrique du Nord où ce type de réseau a été implanté. Elle pose la question des évolutions de la société et du fonctionnement de son agriculture.


19 octobre 2018

Tunisie - La Basse vallée de la Medjerda (10/13). Heurs et malheurs de Souleymane.

Une monnaie non convertible – Il faut parfois savoir tenir sa langue

 

BCEAO Billets FCFA

L’un des participants à l’analyse du périmètre irrigué, Souleymane, est arrivé à Tunis les poches bourrées de francs CFA[1] afin de pouvoir payer tout à la fois les frais d’hébergement, de pension et de participation au séminaire. Mais, ce qu’ignorait Souleymane, c’est qu’après la dévaluation de 1994, le franc CFA était désormais inconvertible afin d’éviter les exportations de capitaux des pays d’Afrique de la zone franc par valises entières. 

A son arrivée à l’aéroport de Tunis, le malheureux Souleymane s’est donc très vite rendu-compte auprès des différentes agences de change que ses francs CFA ne lui serviraient à rien ! Ne connaissant ni le pays ni la ville, Souleymane a néanmoins pu rejoindre le petit hôtel dans lequel nous lui avions réservé une chambre à Tunis. Mais, dès le lendemain matin, inquiet de n’avoir pas un sou pour régler sa facture d’hôtel, il a quitté sa chambre au plus tôt en laissant ses bagages à la réception afin de chercher secours auprès d’un des organisateurs du séminaire.

Tout au règlement des derniers préparatifs du séminaire, au même moment, nous sommes les uns et les autres en déplacement, qui à contacter les derniers intervenants, qui à s’assurer que les salles et le matériel sont fin-prêts. En revenant d’une de ces activités, en fin d’après-midi, par acquis de conscience je passe dans le petit hôtel réservé pour Souleymane pour m’assurer qu’il est bien arrivé, ce que me confirme l’hôtelier. Mais celui-ci est perplexe, s’il est bien arrivé la veille au soir, il a disparu depuis le matin, sans laisser ses références, et l’hôtelier s’inquiète d’être effectivement payé ! C’est de retour à mon hôtel que je retrouve le malheureux Souleymane qui m’attendait anxieusement depuis le matin en s’interrogeant sur le lieu où il allait passer la prochaine nuit, les ponts de Tunis étant rares et la police locale très peu hospitalière. Dans l’urgence, il n’y avait donc plus qu’à lui prêter la somme nécessaire pour éviter d’avoir sur la conscience la création d’une nouvelle catégorie de SDF à Tunis : le Malien aux poches bourrées de monnaie de Monopoly ! Les jours suivants sont bien évidemment longuement occupés à trouver des solutions pour utiliser cette monnaie sans valeur afin de payer les factures de frais d’hébergement, de pension et d’inscription. Mais si nous réussissons à régler l’essentiel par transferts internationaux, il est impossible de trouver une solution pour qu’il puisse disposer d’une partie de cet argent en liquide pour lui-même.

Auprès d’un autre participant à la session, coopérant français au Burkina-Faso, Souleymane a néanmoins pu changer un peu d’argent en francs CFA contre leur équivalent en francs français. En visite à Tunis, faute de trouver un guichet bancaire ouvert ce vendredi, jour de la fête nationale, pour faire le change, il se décide à utiliser les services d’un guichet automatique qu’il a repéré sur l’artère principale, l’Avenue Bourguiba. Ayant introduit une première fois son billet de cent francs, celui-ci ressort de la machine sans opérer le change contre des Dinars tunisiens. Il insiste, une seconde fois, et le billet reste dans la machine sans délivrer aucun Dinar ! Ecœuré, il en parle aux personnes présentes autour de lui qui l’écoutent et compatissent sur sa malchance. 

Bien décidé à ne pas perdre cet argent dont il a tant besoin pour faire de petits achats de cadeaux, le lundi suivant il se présente au guichet bancaire pour raconter sa mésaventure et demander le remboursement de la somme. Il apprend alors avec consternation qu’une autre personne est déjà venue revendiquer, à la première heure, les cent francs retenus par l’automate ! Certainement, un des petits malins à qui il avait raconté sa mésaventure, lequel s’est dit qu’il y avait là une façon commode et de peu de risque pour gagner de l’argent. Compte-tenu de cette double réclamation, le chef de service doit étudier le problème et rendra son verdict le lendemain.

Le lendemain, après avoir pris une nouvelle fois le taxi pour se rendre à la station de tramway la plus proche, puis le tramway, le chef de service de la banque, tel Salomon, lui propose de verser la moitié de la somme à chacun des demandeurs, ce que Souleymane se résolut à accepter pour ne pas tout perdre !


[1] CFA signifiait, en 1945, Colonies Françaises d'Afrique. C’est aujourd’hui le nom de deux monnaies communes à plusieurs pays d'Afrique, la zone franc d'Afrique centrale, CFA signifiant alors Coopération Financière en Afrique, et la zone franc d'Afrique de l'Ouest, CFA signifiant cette fois Communauté Financière d’Afrique (Note de 2018).

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17 octobre 2018

Tunisie - La Basse vallée de la Medjerda (9/13). « Souvenirs, souvenirs... ».

Une fin d’emploi qui n’était peut-être pas celle qui avait été rêvée

 

Tunisie femme-à-travers-les-générations

(1]           Avec un collègue tunisien, nous devons résoudre une obscure question matérielle : une mise à disposition d’un véhicule et de son chauffeur ! Un problème clef qui exige bien évidemment le jugement et la décision de la plus haute autorité administative. La secrétaire de l’autorité compétente est une dame plutôt âgée, aux formes lourdes, habillée de noir, aux cheveux ternes et jaunâtres. Dans une pièce exigüe, moins qu’assise elle est plutôt affalée derrière un petit bureau couvert de lettres, de journaux, de documents, le tout dans le plus grand désordre. Elle se tient la tête dans les mains, nous accueille avec l’air las et finit par nous avouer que l’autorité compétente s’est absentée.

Mon collègue, professeur à l’institut, lui demande de chercher à joindre le directeur par téléphone pour obtenir une réponse rapide à notre problème. Des piles de paperasses qui encombrent le bureau, la secrétaire extirpe un vieux combiné de bakélite crème en tirant un cordon de raccordement qui ressemble à une guirlande de Noël ! La gaine du cordon téléphonique, complètement usée, laisse en effet apparaître, à intervalles irréguliers, ses fils électriques lesquels, pour être protégés, ont été recouverts par plusieurs couches de papier adhésif. Mais, au fil du temps, avec la chaleur et l’humidité, le papier adhésif s’est progressivement décollé et recroquevillé en vrilles multiples partant en tous sens ce qui donne au cordon téléphonique un aspect de guirlande de fête assez singulier dans la sinistrose ambiante.

La dame compose successivement plusieurs numéros de téléphone, mais toujours avec une extrême lenteur, et toujours la tête dans les mains comme si l’effort était d’une très grande ampleur, exigeant une concentration élevée d’autant plus élevée que, le plus souvent, personne ne répond à l’autre bout du fil. Après de multiples et longues tentatives, il faut bien se rendre à l’évidence : il n’est pas possible de joindre l’autorité compétente par téléphone. Mon accompagnateur me plante alors là pour aller à sa recherche dans l’établissement et la secrétaire me propose de m’asseoir pour l’attendre car, moi aussi, je dois certainement être fatigué, n’est ce pas ? 

Après un long silence gêné car je m’impose brutalement dans son univers étriqué et familier, la dame se met à évoquer les coopérants français avec lesquels elle a eu l’occasion de travailler dans le passé, dans les années 70 : « J’en ai connu beaucoup... il étaient nombreux autrefois... j’étais secrétaire au département de zootechnie... ». Et, dans la longue chaîne des noms cités, surnage notamment celui d’un de mes amis avec lequel elle travaillait, trente ans plus tôt, lorsqu’il était jeune coopérant technique à Tunis[2]. C’est bien sûr l’occasion d’évoquer cet ami commun et, pour ma part, de lui donner des informations sur son parcours personnel et professionnel. 

« Oh, je l’ai bien connu... On travaillait ensemble... Nous avons beaucoup ri... Oui, nous avons beaucoup ri... Nous étions jeunes ! », dit-elle d’un air las et accablé, mais avec néanmoins dans les yeux les éclairs fugaces des souvenirs qui défilent.

Accablée, il y a effectivement de quoi l’être dans ce bureau assez miteux, plein de paperasses jaunissantes et inutilisées, bureau qui semble être à l’image d’une vie professionnelle ratée et désormais sans espoir. Je ne suis pas sûr qu’elle me voit encore, qu’elle voit même le bureau, son environnement. Son regard est intérieur et il m’entraîne dans sa mémoire. Je l’imagine à vingt ans, jeune secrétaire occupant son premier poste, célibataire bien sûr, plutôt jolie, ravie de travailler avec de jeunes ingénieurs français lesquels ne devaient pas se prendre trop au sérieux ayant connu et participé peu de temps auparavant aux évènements de mai 68. Oui, il dût y avoir de bons moments et elle-même devait alors imaginer bien différemment son avenir professionnel.

« Le souvenir est une trahison contre la Nature.
Parce que la Nature d’hier n’est pas la Nature.
Ce qui fut n’est plus rien, et se souvenir est ne pas voir »[3].


[1] Emma Lakhous. « Jeunes filles tunisiennes dans le quartier de Lafayette ». Photo de : « La femme tunisienne à travers les générations – 1970 ». Femmes de Tunisie. 2015 (note de 2018).

[2] Le service de la coopération de la loi du 9 juillet 1965 permettra d’accomplir son service national en dehors du service armé dans la coopération internationale.

[3] Fernando Pessoa. « Le gardeur de troupeaux », Poèmes d’Alberto Caeiro.

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15 octobre 2018

Tunisie - La Basse vallée de la Medjerda (8/13). Petits problèmes pratiques d’organisation.

Bakchich et allouch

 

Tunisie moutons de l'aïd 2

Ce n’est pas seulement avec la restauration que notre organisation basée sur l’autonomie des étudiants pose question. La logistique des déplacements n’en est pas moins un nœud de difficultés les plus diverses. Théoriquement, cinq véhicules devraient être à notre disposition tous les matins, pour toute la journée, afin de nous permettre d’effectuer des enquêtes de terrain. Outre que les chauffeurs arrivent rarement à l’heure, il manque souvent un ou deux véhicules dont on ne sait pas très bien où ils sont passés.

Notre incompréhension mutuelle est pour partie liée à des questions d’ordre linguistique, les chauffeurs ont une maîtrise souvent sommaire de la langue française, sans insister sur notre maîtrise totalement indigente de la langue arabe ! - ce qui rend difficile les explications sur les lieux et heures de rendez-vous. Toutefois, chaque groupe d’étude comportant un ou plusieurs participants tunisiens, l’explication ne doit pas être seulement recherchée de ce côté là. Le problème est généralement d’une autre nature, plutôt du côté des conditions de vie des chauffeurs lesquelles limitent leur disponibilité. En effet, chaque matin, ils doivent sortir le véhicule du parc de matériel à Tunis et le ramener chaque soir, alors que certains d’entre eux habitent très loin en banlieue et qu’ils ne possèdent aucun moyen de locomotion. En conséquence, ils essayent aussi d’utiliser le véhicule administratif chaque fois qu’ils le peuvent pour effectuer quelques courses personnelles, se rendre chez un dentiste, un médecin, une administration. Ils doivent donc combiner leurs contraintes personnelles avec nos demandes et des règles administratives particulièrement strictes. Sans compter qu’ils doivent aussi continuer à faire toute une série de courses diverses pour l’établissement ou ses professeurs, pas toujours uniquement administratives non plus d’ailleurs. Etonnez-vous ensuite qu’ils ne soient pas toujours présents, à l’heure précise, le petit doigt sur la couture du pantalon !

D’autres difficultés sont apparues quand les étudiants tunisiens ont imaginé d’organiser des visites pour faire plaisir à leurs collègues français. Ils ont proposé d’aller en boite de nuit ce qui nécessite de très, très longues et très ardues négociations avec les chauffeurs mais aussi avec l’administration car cela suppose des présences en dehors des plages horaires normales de travail. De leur côté les Français apparaissent plus intéressés par la visite des souks de Tunis, de Carthage ou de Sidi Bou Saïd, mais n’osent pas l’exprimer de peur de vexer les étudiants tunisiens. De négociations difficiles en incompréhensions, de discussions vives en remises en cause, de pourparlers laborieux en interrogations, après beaucoup d’hésitations et de tergiversations, nous finissons par faire une courte visite de Sidi Bou Saïd coincée entre deux longues attentes de bus ! Rebelote pour la visite touristique du dimanche. Les étudiants tunisiens proposent de montrer aux Français Port El Kantaoui, une sorte de « Grande-Motte » locale, alors que ces derniers préfèreraient visiter Kairouan ! C’est finalement Kairouan qui l’emporte au motif qu’on ne peut pas ignorer une des villes saintes de l’Islam ! Ces propositions différentes soulignent les représentations de chacun des deux groupes nationaux. Les uns souhaitent montrer ce qui est pour eux le signe de la modernité dans leur pays et souligner ainsi le développement de leur pays alors que les autres essayent d’en comprendre l’histoire à travers ses « vieilles pierres ». 

Les problèmes finissent toujours par trouver une solution à peu près acceptable pour chacune des parties, participants, chauffeurs, organisateurs et administration.  Nous obtenons les véhicules dont nous avons besoin, quoique avec de l’attente, un peu d’angoisse ou d’énervement. C’est que les chauffeurs ont aussi l’espoir d’un bakchich qui tomberait d’autant mieux que c’est bientôt l’Aïd-El-Kebir et chacun pense au mouton qu’il doit acheter pour le fêter dignement. L’un d’eux, ni tenant plus et souhaitant savoir s’il peut conserver quelques espoirs, finit par me faire part de son profond dilemme. Il me raconte comment il a cherché à acheter un mouton dans la médina. Le premier était à 480 dinars, près de trois mille francs[1]! « Allouch, trop, trop cher » ; le second était à 350, « C’est trop cher, Monsieur » ; le troisième à 260, mais c’est encore trop cher. « Tu compris moi, monsieur ? Allouch, c’est trop cher... femme à moi, dire, acheter dindon ! ». Il rit. « Oui, moi acheter dindon, tu compris moi, monsieur ? ». Oui, j’ai compris le message ! Je le rassure, les services rendus valent bien une participation de notre part à l’achat d’un allouch pour l’Aïd.


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13 octobre 2018

Tunisie - La Basse vallée de la Medjerda (7/13). Un fonctionnement centralisé et hiérarchisé.

Autonomie pédagogique et centralisation administrative

 

Tunisie Etablissement agricole

Pour effectuer l’analyse-diagnostic d’un des périmètres irrigués de la basse vallée de la Medjerda, nous sommes accueillis dans un établissement de formation professionnelle continue situé dans un petit village, à une vingtaine de kilomètres du centre de Tunis, au Nord-ouest, sur l’ancienne route de Bizerte, dans la plaine de l’oued Medjerda. 

Bien qu’il soit récent, moins d’un demi-siècle, le centre a néanmoins une longue histoire derrière lui qui illustre les évolutions des politiques tunisiennes et le développement économique de ce pays. La première pierre date de 1954, à l’époque du protectorat français. Les bâtiments seront construits dans le cadre de la coopération de la France avec le nouvel Etat tunisien et seront inaugurés par Habib Bourguiba, premier président de la République tunisienne peu de temps après son accession au pouvoir. C’est alors un collège moyen horticole. Il sera ensuite transformé en Institut Supérieur de Gestion des Exploitations Agricoles, puis en Centre de Formation et de Recyclage Agricole en 1976, avant de devenir un institut de formation professionnelle en 1983. Son rôle est désormais de contribuer à la formation continue des personnels enseignants, formateurs et vulgarisateurs agricoles.

Dans l’établissement tout est toujours fermé à clef : le matériel, la documentation, les salles, les douches. Les marchands de serrures et de cadenas doivent faire fortune en Tunisie ! Une personne et une seule est à chaque fois habilitée à ouvrir ou fermer une salle, prêter du matériel ou un livre, faire les inscriptions au restaurant. Encore faut-il qu’elle en ait reçu l’ordre express de son supérieur hiérarchique ! L’obtention du moindre service est donc une course après le « bon » responsable. La secrétaire ne peut faire un tirage de document sur son ordinateur à partir d’une disquette que vous lui remettez sans avoir reçu l’ordre de son chef ; la standardiste ne peut envoyer un fax que de si elle le reçoit de la main de son chef. En conséquence, les petits chefs sont très nombreux, chacun étant toujours le chef de quelqu’un ou de quelque chose, mais tous ces chefs ne sont toujours les chefs que d’une seule chose et n’ont donc que très peu de marge d’autonomie.

Avec des méthodes pédagogiques souples, basées sur l’autonomie des participants, lesquelles doivent permettre aux différents groupes de travail de conduire librement leur étude, en faisant des enquêtes de terrain, des visites, et donc de fréquents déplacements à l’extérieur, nous allons faire exploser l’administration de la restauration ! Chaque matin, il nous faut déclarer au responsable le nombre de personnes qui mangeront le midi, à l’unité près. En retour, nous recevons, en fin de matinée, de jolis tickets cartonnés, verts ou roses, qu’il nous faut rendre à l’entrée de la cantine après que chacun ait signé une fiche de présence. La fiche de présence sert au responsable pour comptabiliser le nombre des repas, les tickets verts ou roses permettent au cuisinier de faire une seconde comptabilité, laquelle nous refaisons chaque jour une troisième fois avec le comptable car le nombre des repas ne correspond bien sûr jamais à notre déclaration préalable. Il varie chaque jour en fonction des nombreux déplacements sur le terrain ou des invitations de dernière minute que nous faisons auprès de nos interlocuteurs. Le responsable de la restauration s’arrache les cheveux et, pour le contenter autant que faire se peut, nous déclarons chaque matin un nombre plus élevé de repas et faisons le soir de fausses signatures dans les cases restées vides de la fiche de présence. Comme cela, les chiffres correspondent parfaitement entre celui des déclarations préalables et celui des présents, un vrai modèle de rigueur comptable. Finalement, en y mettant un peu de bonne volonté, la comptabilité est une chose très simple : il suffit de remplir les documents après et non avant !

Mais le problème le plus délicat, et absolument impossible à résoudre, est désormais celui de l’appel matinal du muezzin, ou plutôt celui de l’enregistrement de l’appel à la prière diffusé largement par une sono crachouillante et tonitruante ! L’institut est certes situé à la limite du village, assez loin de la mosquée, mais les appels qui étaient encore effectués de façon artisanale il y a vingt ans, et donc peu audibles, le sont désormais grâce à une sono dont la puissance est sans cesse améliorée. Il n’y a plus aucun moyen d’y échapper ; mettre la tête sous l’oreiller ne suffit plus. 

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11 octobre 2018

Tunisie - La Basse vallée de la Medjerda (6/13). Etude du périmètre irrigué de la basse vallée de la Medjerda.

Problèmes et contradictions dans la gestion de l’eau

 

Tunisie Medjerda Irrigation

A partir de 1987, avec l'avènement du nouveau président de la République tunisienne Ben Ali[1], la tendance à la décentralisation est plus marquée : le gestionnaire du réseau doit progressivement assurer une gestion économique équilibrée, l'Etat souhaitant diminuer ses subventions. En 1990, les compétences de l’office de développement du périmètre irrigué sont transférées aux Commissariat Régionaux de Développement Agricole (CRDA) créés sur la base des différents gouvernorats (collectivité territoriale correspondant à un département).

Au tournant des années 2 000, il n’y a pas besoin d’être un grand spécialiste pour constater que le réseau de canaux d’irrigation du périmètre est en mauvais état, avec des fuites et des pertes d’eau. Les cultures agricoles n’ont d’ailleurs pas toujours de grands besoins en eau, elles sont composées en partie de plantations d’oliviers, de céréales et de prairies en élevage extensif. Sol et eau ne sont pas utilisés au maximum de leurs potentialités alors que la Tunisie est toujours un pays déficitaire en produits agricoles et alimentaires. Les nouveaux responsables du périmètre irrigué doivent faire face à la nécessaire amélioration du fonctionnement du réseau mais aussi à l’exigence d’équilibre des comptes financiers !

 Face au désengagement financier de l’Etat (25% des recettes), l’organisme gestionnaire du réseau a besoin de rentrées d’argent pour assurer l’amélioration du réseau. La solution, classique et libérale, est d’augmenter le prix de l’eau, mais cela devient de plus en plus difficile car le prix de l’eau a déjà beaucoup augmenté et il faudrait qu’il augmente encore de 40% pour atteindre l’équilibre financier ! De plus toute hausse du prix de l’eau entraîne une baisse des volumes vendus : les paysans développant en réaction les cultures en sec (oliviers, céréales, prairies extensives). 

Mais ce n’est pas la seule contradiction à laquelle doit faire face le gestionnaire du réseau.Parallèlement, pour inciter à l’économie d’eau, l’Etat alloue directement des subventions aux agriculteurs pour l’achat de matériel d’aspersion ou de distribution au goutte à goutte à hauteur de 60% du prix d’achat, ces méthodes d’irrigation sous pression étant plus économes en eau. Mais, conséquence de cette facilité donnée aux paysans, ceux-ci s’équipent à bon marché, puisent l’eau directement dans la nappe par des puits ou dans l’oued lui-même, ce qui entraîne une nouvelle baisse de la consommation sur le périmètre irrigué. Baisse de consommation qui induit une nouvelle baisse des recettes de l’organisme gestionnaire ! L’organisme gestionnaire est ainsi placé au cœur de contradictions entre une exigence de réhabilitation du réseau collectif, d’indépendance financière vis-à-vis de l'Etat et les stratégies individuelles des agriculteurs elles-mêmes favorisées par l’Etat !

Cette situation complexe offre un champ d’étude intéressant pour des établissements d’enseignement supérieur spécialisés en hydraulique agricole mais aussi pour l’ensemble des acteurs de la zone qui recherchent des solutions aux problèmes rencontrés. Deux établissements, l’un français, l’autre tunisien, se sont associés pour effectuer une étude avec une vingtaine de leurs étudiants-ingénieurs et de professionnels africains de l’hydraulique, encadrés par des ingénieurs et enseignants des deux établissements, pendant deux semaines, en février, avec l’aide et l’appui de tous les acteurs locaux : organisme gestionnaire du périmètre, services des ministères concernés, groupements professionnels agricoles.

Il s'agit donc de comprendre le problème posé, d’en identifier les différentes causes et leurs importances relatives, d’analyser l’ampleur des dysfonctionnements mais aussi les atouts du périmètre irrigué. Comme il serait très étonnant que les problèmes rencontrés ne soient que techniques (qualité de l’eau, disponibilité, économie de la ressource, état des équipements) et économiques (équilibre budgétaire, coût des rénovations du réseau, prix de l’eau), à l’analyse technico-économique, il importe d’étudier également les motivations et les comportements des différents acteurs de ce système productif et social complexe... C’est même à ce niveau que l’étude se montrera, à mon avis, la plus intéressante : au delà de réels problèmes techniques et économiques, elle révèlera les contradictions du fonctionnement de la société et de l’Etat sous l’ère du président Ben Ali, aux alentours des années 2000.


[1] Zine el-Abidine Ben Ali, né le 3 septembre 1936 à Hammam Sousse, était président de la République tunisienne du 7 novembre 1987 au 14 janvier 2011 (Note de 2018).

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09 octobre 2018

Tunisie - La Basse vallée de la Medjerda (5/13). L’aménagement hydraulique de la Basse Vallée de la Medjerda.

Caractéristiques générales de la zone

 

Tunisie Medjerda Barrage

« Ce pays (je parle des environs de Tunis), à dix ou douze lieues, n’est qu’un composé de très belles plaines, coupées par des coteaux et de petites montagnes couvertes de romarins, de lentisques et de quelques autres plantes »[1].

La Basse Vallée de la Medjerda constitue la première expérience d’aménagement hydraulique agricole de très grande ampleur en Tunisie. Le début du projet d’aménagement date de 1946 avec la création de l’Office de Mise en Valeur de la Medjerda. 

Les travaux de réalisation en ont été accélérés après l’Indépendance de la Tunisie. Ils ont été accompagnés d’une vaste réforme agraire pour développer et intensifier l'agriculture dans le but d’atteindre l'autosuffisance alimentaire. Au total ce sont près de 300 000 hectares qui seront aménagés dans la basse vallée constituant ainsi le plus vaste périmètre irrigué[2] de la Tunisie. 

Trois barrages ont été construits sur la Medjerda et ses affluents, Ben Metir sur l’oued El Lil, sur l’oued Mellègue, et enfin El Aroussia[3]. Outre l’irrigation, cet ensemble d’équipements permet également d’alimenter en eau potable Tunis et les villes du Cap Bon. 

Pour atteindre ses objectifs d'intensification de l’agriculture, le nouvel Etat a planifié, organisé et contrôlé le développement des périmètres irrigués de façon très stricte et directive. L’administration d’Etat crée chaque réseau d’irrigation en le dimensionnant sur la base des surfaces susceptibles d’être cultivées, des assolements et des pratiques agronomiques définies de manière très précise pour chaque zone, tant techniquement qu’économiquement. L'exploitant agricole n'a plus alors qu’à appliquer et suivre rigoureusement le mode d'emploi qui lui sera enseigné par le vulgarisateur agricole. Le projet étant défini sur ces bases technique et économique, c'est donc l'investissement matériel qui est réalisé en priorité. Ainsi le réseau d’irrigation de Sidi Thabet est en place dès septembre 1962. Il irrigue 1 800 hectares exploités par près de cent trente agriculteurs. 

Un remembrement et une redistribution des surfaces est effectué et l’Etat installe également dans la zone des paysans sans terres, venus d’autres régions, sur les espaces agricoles abandonnés par les colons. Quand les premiers attributaires de lots arrivent, l’Etat leur fournit la terre à bas prix, le réseau d'irrigation, les infrastructures telles que routes et habitations, certains même reçoivent aussi du cheptel ou des parcelles arboricoles plantées. 

Les aménagements d’irrigation de cette époque sont constitués d’un réseau de canaux de béton, surélevés à un ou deux mètres du sol, à surface libre. L’eau est distribuée dans les parcelles de culture, par ouverture de vannes, et elle peut alors ruisseler à la surface de toute la parcelle ou être conduite au pied des cultures par des rigoles.

La gestion de cette méthode d’irrigation nécessite l’existence d’une institution centrale pour l’ensemble du périmètre irrigué afin d’assurer régulièrement et équitablement la distribution de l’eau dans les canaux jusqu’aux différentes parcelles des producteurs, mais aussi pour assurer l’entretien régulier du réseau. Ce sont des aiguadiers qui sont chargés, sous l’autorité d’une institution centrale (d’Etat, privée ou coopérative), d’ouvrir et de fermer les vannes des canaux à des moments bien déterminés. En 1958, l'Etat tunisien a créé un établissement public, l'Office de Mise en Valeur de la Vallée de la Medjerda, pour gérer le réseau. Financé par des subventions de l'Etat et des ressources propres, l’office est chargé d'achever les travaux d'infrastructure et d'assurer la mise en valeur intégrale du périmètre. Cette autorité centrale est aussi responsable du prélèvement des redevances auprès des agriculteurs sur les quantités d’eau utilisées, de la police générale des eaux et de l’encadrement technique des agriculteurs afin de les orienter dans le choix des cultures les plus intéressantes et de les aider pour une utilisation rationnelle de l’eau.


[1] Jean André Peyssonnel. « Voyage dans les régences de Tunis et d’Alger ». 1724-1725.

[2] Un périmètre irrigué est une surface sur laquelle il est apporté artificiellement de l’eau afin d’augmenter la production des végétaux cultivés. Cette surface peut être grande ou petite, d’un seul tenant ou morcelée ; l’eau peut être distribuée en écoulement libre par des canaux et rigoles, par des asperseurs aériens sous pression, ou par des tuyaux sous pression qui la délivrent au plus près des racines.

07 octobre 2018

Tunisie - La Basse vallée de la Medjerda (4/13). Ghar-el-Melh, souvenir des corsaires barbaresques.

Une rade convoitée par les assaillants espagnols et les pirates barbaresques

 

Tunisie Gahr-El Mehl

Ghar-el-Melh est une rade située non loin de Tunis, à l’Ouest de l’embouchure de l’oued Medjerda, composée d’un vaste bassin, avec une passe étroite et difficile, dominée à l’Ouest par le Djebel Nadour.

« Entre la ville de Biserte et le promontoire de Carthage, il y a un port désert qu’on nomme ordinairement Port Farine, ou Gar el Mehla, où l’on voit d’un côté les ruines d’une ancienne ville qu’on dit être Utique si fameuse par la mort de Caton. (…) Les vaisseaux qui naviguent le long de la côte, viennent faire aiguade en ce port, c’est là qu’aborda l’armée navale de Charles Quint quand il vint attaquer Tunis »[1].

C’est que le principal ennemi du très riche et très puissant roi d’Espagne, de Naples, de Sicile et de Jérusalem, duc de Bourgogne et empereur des Romains, est désormais l’empire ottoman. Ce dernier, grâce notamment aux frères Arudj et Khayr ad-Din Barberousse, écume la méditerranée et a même pris pied dans la régence d'Alger. Pire, en 1534, Barberousse s’empare de Tunis en profitant des querelles de succession de la dynastie hafside. Si l’Espagne contrôle quelques places fortes au Sud de la Méditerranée, Oran, Mers-el-Kébir et Bougie, Charles Quint ne peut tolérer la perte de son influence sur Tunis. En 1535, à la tête d’une flotte de 400 navires et de 33 000 soldats, il débarque entre Carthage et La Goulette. Après une bataille victorieuse à l’Ariana contre les troupes ottomanes et leurs alliés maures, il assiège Tunis.

Les esclaves chrétiens s’étant échappés de leurs prisons se rendent maître d’une partie de la ville, plaçant Barberousse entre deux feux. Il s’échappe alors vers Alger avec les restes de son armée permettant à Charles Quint d’entrer victorieusement dans Tunis le 21 juillet[2]. Mais, dès 1574, Tunis repasse au main des Ottomans et Ghar-el-Melh devient un de ces repères des fameux corsaires[3] « barbaresques » à partir duquel ils partent « à la course » pour détrousser les riches navires de commerce européens. Le port pouvait, dit-on, contenir une trentaine de vaisseaux. En 1654, l’amiral anglais Blake pénètre dans la rade et y défait la flotte du Bey de Tunis, Hammoûda Bey. Le Bey entretenait encore en ces lieux quatre vaisseaux de guerre en 1725, mais les temps glorieux de la course sont finis. Plus de riches marchandises, d’esclaves européens dont on essaye de monnayer la libération, plus de terribles corsaires barbaresques au fastueux turban, aux moustaches terribles et aux dangereux cimeterres, même si la course perdure jusqu’au début du XIXe.

« C’est là que le bey de Tunis entretient quatre vaisseaux de guerre et où il a son arsenal, qui n’est pas trop fourni, ni pour les manœuvres, ni pour le bois de construction, ni même pour l’artillerie »[4].

L’influence des puissances européennes se faisant de plus en plus sentir, notamment de la France avec la régence d’Alger en 1830, Ahmed Ier Bey (1837 / 1855), vassal du sultan ottoman, veut moderniser son pays. Il transforme l’ancienne base des corsaires-pirates ottomans en port militaire et de commerce. Il acquiert une demi-douzaine de vaisseaux provenant de France et d'Italie, fait construire de nouvelles jetées, des quais, des entrepôts et des ateliers ainsi que de nouvelles casernes et forteresses. Trois châteaux forts encadrent le port pour le défendre. Après avoir été utilisés comme prisons, ils serviront d’habitations pour les pêcheurs de Ghar-el-Melh et disparaitront totalement derrière les constructions parasites, remises, appentis, garages, entrepôts... à tel point que nous ne les avons pas remarqués lors de notre première visite ! Aujourd’hui, Ghar-el-Melh est un tout petit port de pêche et une petite ville composée de maisons basses blanchies à la chaux. Dans le port, quelques barques, et des pêcheurs qui ravaudent nonchalamment leurs filets sur le quai. Mais les trois forts ottomans ont été progressivement dégagés, les baraques et appentis détruits, les pierres des murs rejointées, les créneaux remontés.


[1] Luys del Marmòl y Carvajal. « Descripciòn general de Africa ». 1573. In « Histoire des derniers rois de Tunis ». 2007 (Note de 2018).

[2] Sur la présence espagnole en Méditerranée, voir aussi « Souvenir de tempête sur Alger » et « Paradis et enfer à Djerba » (Note de 2018).

[3] Un corsaire est autorisé par une « lettre de course » de son gouvernement à attaquer en temps de guerre tout navire battant pavillon d'États ennemis. Les pirates sont des bandits des routes maritimes. Les marins barbaresques n’avaient pas de lettre de course mais étaient favorisés par les Ottomans au nom du djihad.

[4] Jean André Peyssonnel. « Voyage dans les régences de Tunis et d’Alger ». 1724-1725.

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05 octobre 2018

Tunisie - La Basse vallée de la Medjerda (3/13). Panorama sur la campagne d’Hamilcar Cabra contre les mercenaires.

« C'était à Mégara, faubourg de Carthage, dans les jardins d'Hamilcar…»

 

Tunisie Salammbô Mucha

Décoller de l’aéroport de Tunis vers l’Ouest, c’est l’occasion de rendre compte d’un épisode historique, et littéraire. L’avion survole d’abord les quartiers de La Marsa, une mosaïque de couleurs, blanc des villas, bleu des volets, vert des jardins, puis il passe au-dessus de la sebkhet Er-Riaha, une dépression marécageuse séparée de la mer par une langue de dunes. C’est sur cette étroite bande de terre instable, entre mer et marécages, qu’Hamilcar réussit à faire sortir son armée de Carthage assiégée par les mercenaires qui s’étaient révoltés, et à la conduire, à marche forcée, vers l’Ouest, en direction d’Utique (240 av. JC).

« Au coucher du soleil, l’armée sortit par la porte occidentale ; mais au lieu de prendre le chemin de Tunis ou de gagner les montagnes dans la direction d’Utique, on continua par le bord de la mer ; et bientôt ils atteignirent la lagune, où des places rondes, toutes blanches de sel, miroitaient comme de gigantesques plats d’argent, oubliés sur le rivage. »[1].

Plus à l’Ouest, l’étroite bande de terre s’élargit peu à peu et devient une vaste plaine alluviale toute plate. L’oued Medjerda, indiscipliné, s’étale et ondoie, traversant les rectangles réguliers des champs irrigués.

Pour attaquer les mercenaires campant autour de la ville d’Utique située sur la rive Ouest du fleuve, il fallait donc encore pouvoir traverser la Medjerda ! Hamilcar aurait effectué cette traversée de nuit en faisant passer ses soldats entre deux rangées d’éléphants de combat placés perpendiculairement dans le lit du fleuve afin de pouvoir récupérer les soldats qui auraient été emportés par les flots du fait de leurs lourdes armures et armements.

 « L’immense plaine se développait de tous les côtés à perte de vue ; et les ondulations des terrains, presque insensibles, se prolongeaient jusqu’à l’extrême horizon, fermé par une grande ligne bleue qu’on savait être la mer. Les deux armées, sorties des tentes, regardaient ; les gens d’Utique pour mieux voir, se tassaient sur les remparts »[2].

A son estuaire, la Medjerda bifurque brutalement vers l’Est, la plaine étant fermée au Nord-ouest par la barrière du djebel Kechabla qui culmine à 410 mètres et descend vers la mer avec le djebel Nacherine, séparant ainsi la plaine de la Medjerda de la dépression de Bizerte située au Nord-ouest. Le djebel Nacherine apparaît comme une montagne escarpée, aux vallées étroites et arides, dominant la rade de Gahr-el-Melh d’un côté et la longue plage de Raf-Raf de l’autre.

C’est quelque part dans cette montagne qu’Hamilcar, d’abord coincé dans un vallon dominant l’oued Medjerda, aurait finalement réussi à anéantir l’armée des mercenaires en parvenant à développer ses troupes au sommet du flanc Nord-ouest qui descend vers le lac de Bizerte.

« Douze heures après, il ne restait plus des mercenaires qu’un tas de blessés, de morts, d’agonisants.

Hamilcar, sorti brusquement du fond de la gorge, était redescendu sur la pente occidentale qui regarde Hippo-Zarite, et, l’espace étant plus large à cet endroit, il avait eu soin d’y attirer les barbares »[3].

Au-dessus du djebel Nacherine, l’avion vire sur la droite pour prendre la direction de Marseille, le vaste panorama qui étalait sous nos yeux la carte des batailles d’Hamilcar Barca (290 / 228 av. JC) contre les mercenaires révoltés disparaît pour laisser place au bleu de la Méditerranée.


[1] Gustave Flaubert. « Salammbô ». 1858.

[2] Idem.

03 octobre 2018

Tunisie - La Basse vallée de la Medjerda (2/13). Utique, des ruines jardinées.

Souvenirs des guerres puniques et de Caton le Jeune – Des ruines peu spectaculaires mais charmantes

 

Tunisie Utique

Utique est une ville antique, un ancien port de mer à l’embouchure de l’oued Medjerda. Les Phéniciens s’y seraient établi dès le XIIesiècle avant J.C ; elle précéderait ainsi de trois siècles la création de Carthage. 

Alliée de Carthage contre la Grande Grèce, Utique le restera dans les guerres carthaginoises contre Rome. Au cours de la seconde guerre punique (206 à 202 avant J.C), elle résistera vaillamment à la flotte de Scipion l’Africain qui campera à proximité sur un monticule. Néanmoins, au cours de la troisième guerre punique (149 à 146 avant JC), elle se livra finalement à Scipion Emilien, fils adoptif de Scipion l’Africain. Devenue colonie romaine, puis ville libre, Utique sera encore le témoin de la lutte entre partisans de Pompée et de César (de 49 à 45 avant JC). Après la défaite des partisans de Pompée[1], Caton le Jeune[2], arrière-petit-fils de Caton l’ancien[3], se donnera la mort à Utique en se transperçant de son épée.

Aujourd’hui les ruines d’Utique sont peu spectaculaires, la ville antique ayant été recouverte par plusieurs couches de limons entraînés par l’oued Medjerda, limons qui ont fait reculer le rivage de la Méditerranée de plus de quinze kilomètres ! Il est donc désormais difficile d’imaginer que la ville était un grand port. François de Chateaubriand, qui se piquait d’être un fin connaisseur de l’histoire antique et un bon archéologue, ne parvint pas à reconnaître les ruines d’Utique, il est vrai qu’il ne possédait aucun moyen de prospection.

« Mes yeux voulaient reconnaître l’emplacement d’Utique : hélas ! les débris des palais de Tibère existent encore à Caprée, et l’on cherche en vain à Utique la place de la maison de Caton ! »[4].

En 1980, elles sont néanmoins tout à fait charmantes les ruines d’Utique grâce à l’entretien très particulier que leur prodigue le vieux gardien du site. Assez peu visitées, parce qu’en dehors des circuits touristiques mais aussi parce que mal indiquées sur la route nationale de Tunis à Bizerte, le gardien occupe son temps à embellir « ses » ruines par des plantations de pétunias, d’arômes, de géraniums, d’iris, le long des allées, dans les urnes et les vasques de pierre, entre les fûts de colonnes tombés à terre. Il « jardine » ses ruines.

Les ruines se composent essentiellement d’anciennes villas dans lesquelles de petites mosaïques ont été laissées en place comme cette galère entourée de poissons, tortue, anguille, raie, et chevauchée par un amour pêcheur, gros angelot joufflu. Le vieux guide, qui nous accompagne avec un arrosoir, ravive les couleurs ternies par la poussière en aspergeant les mosaïques d’un peu d’eau. Le même arrosoir lui sert également à arroser ses bordures de fleurs au cours de la visite. Aussi entre soleil, arrosages réguliers, et soins du vieil homme, les fleurs s’épanouissent-elles partout, illuminant et colorant les vieilles pierres.

Ayant le souvenir de cette agréable visite, j’en vante les mérites auprès d’amis et nous décidons d’y retourner, vingt ans plus tard. Les ruines ne sont pas mieux indiquées et pas plus visitées, mais le vieux gardien n’est plus là. C’est désormais un jeune homme qui est chargé de garder les ruines et ses centres d’intérêt sont manifestement très différents : plus de pétunias, d’arômes, de géraniums et d’iris, mais de l’herbe folle entre pierres et futs de colonnes. Plus d’arrosage des petites mosaïques qui se couvrent de poussière et deviennent ternes. 

Utique est en train de mourir une seconde fois, tristement, redevenant un tas de pierres grises et informes.


[1] Lire à ce sujet « Astérix légionnaire » pour obtenir de plus amples informations et notamment bien comprendre l’aide décisive apportée par les Gaulois à la victoire finale de Jules César !

[2] Caton le Jeune, questeur et gouverneur de Sicile, partisan de Pompée contre César.

[3] Caton l’ancien, sénateur romain notamment célèbre parce qu’il terminait tous ses discours au Sénat par « Ceterum censeo Carthaginem esse delendam » (« En outre, je suis d'avis qu'il faut détruire Carthage »).

[4] François de Chateaubriand. « Itinéraire de Paris à Jérusalem ». 1806.

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