Notes d'Itinérances

25 mai 2019

Chronique burkinabée - 1990 / 2005 (13/32). Contradictions sociales et culturelles.

Entre solidarité familiale et liberté individuelle

 

Burkina-Faso Ouagadougou Nations-Unies

En 1990, j’ai fait la connaissance d’Ernestine qui avait obtenu une bourse de trois mois pour venir suivre une session de formation continue en France. Jeune femme de trente à trente cinq ans, elle travaille alors au ministère burkinabé de l’agriculture comme vulgarisatrice auprès de groupes de femmes paysannes. C’est une « maîtresse femme », au propre comme au figuré, grande, forte, elle ne s’en laisse pas compter et défend avec obstination, mais doucement et tranquillement, ses idées. Par le hasard de la composition des groupes de travail, elle s’est retrouvée associée à un grand et longiligne ingénieur agronome sénégalais, très sûr de lui, bardé de diplômes et sensiblement « macho ». Il traita avec beaucoup de condescendance cette femme qui n’était « même pas » titulaire du baccalauréat mais qui, par sa connaissance de la vie des paysans, des problèmes de terrain, la finesse des observations qu’elle y avait fait, s’est progressivement construit de solides analyses, souvent plus sérieuses que celle de notre ingénieur bourré de théories mal digérées, et à qui elle damne le pion régulièrement à la grande déconvenue de ce dernier !

Cet hiver a été particulièrement rigoureux, même à Montpellier, et la pauvre Ernestine est continuellement frigorifiée. Pour lutter contre le froid, elle porte des pantalons, met un anorak et enfile, par-dessus, un énorme manteau masculin de couleur gris foncé ; sur la tête, enfin, elle enfile un passe-montagne de laine. Affublée ainsi, elle ressemble à un gros tonneau ! Je la revois encore grelottant dans les couloirs de l’établissement, bien que totalement emmitouflée. En cours, elle accepte de quitter son manteau et son passe-montagne, mais conserve son anorak. En mars, à la fin de la session de formation, j’organise une visite touristique dans la région : La Grande Motte, Aigues-Mortes, Les Saintes-Maries-de-la-Mer. Bien qu’encore frais, le temps est très clair, avec un bon soleil printanier ; Ernestine s’émerveille de la mer qu’elle voit pour la première fois. Ce voyage est la grande affaire de sa vie car, titulaire d’un poste modeste, elle n’aura certainement jamais l’occasion de refaire un tel voyage au cours de sa vie professionnelle.

Quelques années plus tard, de passage à Ouagadougou, je cherche donc à la rencontrer, car c’est une femme chaleureuse, enjouée, toujours intéressée pour rencontrer les personnes qu’elle a connu à Montpellier. Elle m’invite à dîner chez elle afin de faire la connaissance de son mari et de ses enfants. Ils habitent une modeste maison, d’une propreté scrupuleuse, dans un quartier périphérique de Ouagadougou. Le soir, faute de remise, ils rentrent leurs deux mobylettes dans la salle de séjour. Son mari, plus âgé qu’elle, est cheminot à la RAN, la ligne de chemin de fer Abidjan / Ouagadougou[1]. Il m’interroge sur les caractéristiques des chemins de fer européens, notamment pour vérifier la véracité du récit de son épouse sur son voyage en TGV entre Paris et Montpellier, récit qui l’a beaucoup impressionné. Ses trains à lui roulent difficilement à plus de soixante kilomètres/heures.

Ernestine et son époux me confient les difficultés qu’ils rencontrent dans leurs relations avec leurs familles respectives, famille au sens africain du terme, c’est à dire, parents, oncles, grands oncles, cousins, petits cousins et plus loin encore. Respectueuse du mode de vie africain et de ses coutumes, Ernestine souhaite néanmoins pouvoir disposer d’une plus grande liberté et d’un réel partage des tâches du foyer. Mais sa famille ne le comprend pas bien selon elle, et elle supporte difficilement de devoir accueillir continuellement des parents à la maison, de devoir les servir sans qu’eux-mêmes ne participent aux travaux ménagers ; sans compter les nombreuses sollicitations auxquels ils doivent faire face pour une aide, un emploi, un prêt. Elle est bien consciente d’être située au cœur d’une contradiction entre un mode de vie dit « traditionnel » dans lequel la femme est servante du foyer mais où la solidarité entre tous les membres de la famille est très grande, et un mode de vie dit « moderne » dans lequel la femme travaille à l’extérieur, les tâches sont réparties dans le couple, l’individualisme plus fort et la solidarité familiale réduite. Ernestine et son mari sont ainsi partagés entre une culture dans laquelle la solidarité et les finalités du groupe dominent et une autre dans laquelle l’individu fait valoir ses droits personnels au bonheur.


[1] La construction du « Chemin de fer Abidjan-Niger » débute en 1905 et atteint Ouagadougou, à 1 145 km, en 1954. La ligne était exploitée par la Régie Abidjan-Niger, la RAN, elle est désormais concédée à la société Sitarail (filiale du groupe Bolloré) et devrait être réhabilitée et prolongée jusqu’à Kaya, au Nord de Ouagadougou, pour permettre l’extraction du minerai d’aluminium de Tambao (2018).

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23 mai 2019

Chronique burkinabée - 1990 / 2005 (12/32). Marchandage et vente « à l’usure ».

Commerçants de Ouagadougou

 

Burkina-Faso Ouagadougou Marché

Le marché central de Ouagadougou est une construction neuve, un énorme navire de béton et de briques, d’une architecture audacieuse, assez aérienne et, semble-t-il, fonctionnelle. Il comprend trois grands ensembles, chacun se subdivisant ensuite en quartiers spécialisés. Au centre du rez-de-chaussée, l’alimentation : légumes, viandes, poissons, condiments, constitués de marchands modestes ; puis, au rez-de-chaussée toujours, mais sur le pourtour, la quincaillerie : clouterie, visserie, seaux et bassines, lampes à pétroles, outils, mécanique et pièces détachées de mobylettes, articles de ménage. Enfin, au premier étage, les tissus, les tailleurs, le matériel de sonorisation et les souvenirs pour touristes. 

Chaque marchand est posté au fond de sa petite échoppe, étroite et profonde dans laquelle s’accumulent les marchandises. Pour un Européen, facilement repérable et supposé « riche », la traversée du marché est une véritable épreuve : outre que chaque vendeur veut vous montrer toutes les denrées de sa boutique, vous êtes accompagné d’une meute de rabatteurs qui essayent de savoir ce qui vous intéresse afin de vous conduire dans la « meilleure boutique du marché ». Ce n’est que bien après la sortie du marché qu’ils finissent par vous lâcher les basques !

Les avenues de Ouagadougou sont également bordées de boutiques comme sur l’avenue Charles de Gaulle. Ce sont de simples cabanes en planches abritant toutes sortes de petits commerces ou artisanats : tailleur, coiffeur, pharmacien, ferronnier, réparateur de vélos. Comme pour tous les magasins du monde, elles exhibent des enseignes affichant le nom de la boutique : « Super Sapes », ou « Grandes galeries ». Ces magasins sont souvent regroupés par spécialités ; ainsi, dans le haut de l’Avenue Charles de Gaulle s’agrègent les « Lévitan » locaux. Sur le trottoir se succèdent les « Expo de meubles de luxe » ou les « Super menuiserie » proposant, dans la poussière, quelques sièges en bois teintés en rouge foncé, aux dossiers très hauts et très droits, un lit au cadre massif ou quelques divans aux accoudoirs proéminents. D’autres cabanes affichent des spécialités en « informatique, bureautique, programmation et dessin assisté par ordinateurs ».

La technique de vente « à l’usure », se pratique notamment dans les cabanes situées devant les hôtels. Un soir où l’orage menace, pour nous mettre à l’abri, nous rentrons dans les cahutes des vendeurs de souvenirs. Après un premier achat de trente ou quarante francs CFA, le vendeur doit me rendre la monnaie sur mon billet de cent francs. Entre temps une pluie diluvienne s’abat sur Ouaga. Plus moyen de sortir sauf à patauger dans un lac entre les cahutes et l’hôtel et à être trempé comme une soupe tant il tombe des cordes. Le vendeur en profite pour me détailler les richesses de sa caverne pour faire passer le temps et éviter de me rendre la monnaie. Le plus simple est manifestement d’acheter jusqu’à concurrence de mes cent francs, d’autant que nous avons tout le temps et pas de rabatteurs sur les bretelles, chacun d’entre eux s’étant replié sur des positions certainement longuement préparées à l’avance.

Les petits vendeurs vous accrochent dans la rue, à quelques endroits « stratégiques », devant la poste, devant les hôtels, aux feux rouges. L’un d’entre eux m’a proposé pendant deux semaines, tous les jours, une petite bicyclette en fil de fer, en me détaillant, à chaque fois, les mérites de l’objet : le guidon qui pivote et dirige la roue avant, le pédalier qui tourne et entraîne par un fil la roue arrière. Au bout de quinze jours, j’ai bien évidemment craqué !

Les seuls endroits où cette technique de vente « à l’usure » n’est pas pratiquée sont la boutique de la coopérative de cuirs et chez le fondeur « Dermé ». Dans la boutique de la coopérative, située dans la galerie marchande de « L’Indépendance », les employés salariés vous laissent tripoter tous les articles sans s’occuper de vous ; ici, c’est plutôt à vous d’insister pour obtenir le prix des produits et, si vous décidez d’acheter, vous avez plutôt l’impression de déranger. Chez le fondeur « Dermé », vous avez également tout le temps de fouiller dans une étroite bicoque encombrée de sculptures de cuivre. Vous tournez comme vous pouvez entre les statuettes de bergers, de cavaliers aux chevaux cabrés, de paysans portant des paniers. Là, pas de discussion possible sur les prix, sauf si vous achetez plusieurs pièces, il vous est alors consenti une maigre ristourne du bout des lèvres.

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21 mai 2019

Chronique burkinabée - 1990 / 2005 (11/32). Désengorger Charles de Gaulle !

Pollution des « France-au-revoir » et des « Mari-capable »

 

Burkina Faso Ouagadougou Affiche 1

« Ouagadougou !

Tenez ! je préférerais ne pas vous parler de cette ville. Les hardis bâtisseurs à qui nous la devons ont supposé qu’il y aurait cent mille habitants, un jour, à Ouagadougou. Deux cent mille peut-être ? Le français voit petit ? En France, certainement ; en Afrique, il se rattrape » [1].

 La grande avenue centrale, qui coupe Ouagadougou, d’Ouest en Est, traverse successivement le quartier du marché où sont situés également la Maison du Peuple, les agences des compagnies aériennes, les hôtels Relax et RAN. D’abord Avenue Nelson Mandela elle devient, après le rond-point des Nations-Unies, le Boulevard de la Révolution en pénétrant dans le quartier des ministères jusqu’au Palais Présidentiel situé dans l’axe du boulevard. Après le contournement de la  Présidence, cette grande avenue centrale se transforme en Boulevard Charles de Gaulle lequel franchit la zone de l’université avant de retrouver les quartiers pavillonnaires de Zogona et Ouemtenga. A la lisière Nord du quartier résidentiel de Zogona s’étend le « bois de Boulogne », une petite zone boisée en fort mauvais état. 

« Plus large, plus longue que les Champs-Élysées, une allée coupe en deux la brousse brûlante » [2].

Le Journal du soir titre : « FUMEE SUR LE FASO - Tous les vendredis - Désengorger Charles de Gaulle » [3] ! Il ne s’agit évidemment pas de notre Grand Charles mais de l’avenue qui porte son nom et qui « est engorgée parce que sa conception n’est pas adaptée à la réalité des deux roues » [4] entraînant la création d’un « filet de fumée sous le ciel du Faso ». Une solution est proposée : « bitumer la voie poussiéreuse de Boinsyaaré ». Bien renseigné, le journaliste termine son article en précisant « ... d’ailleurs une promesse avait été faite dans ce sens. Et depuis, plus rien. Que s’est-il passé ? ». Bonne question. Mais que font les autorités compétentes ? Pourtant le maire de la ville - encore un Compaoré de l’ethnie du Président - est sur le terrain. Nous l’avons vu arpentant l’avenue de Bobo-Dioulasso et discutant avec ses administrés. Mais l’avenue de Bobo-Dioulasso est à l’extrême opposé de l’avenue Charles de Gaulle. Il lui faut le temps d’arriver à Charles de Gaulle, sans doute.

La pollution atmosphérique à Ouagadougou n’est pas un vain mot. Alors qu’il n’y a pas ici la moindre petite usine de transformation - il n’existe qu’un petit atelier de montage de bicyclettes de couleur bleue, « parce que le bleu, c’est plus solide » - l’air que l’on respire est totalement pollué par les gaz d’échappement des automobiles et des vélomoteurs. Pour les mobylettes, les unes, de marques japonaises, sont surnommées « Mari-capable » parce qu’elles montrent à vos voisins que votre mari gagne assez d’argent pour vous payer une mobylette neuve. Les autres s’appellent « France-au-revoir », de marques très diverses et venant de France après une longue carrière dans ce pays. Pour les unes comme pour les autres, il est fréquent de les faire fonctionner avec des mélanges d’essence enrichis en huile à 8, voire 9 ou 10%. En conséquence, la traçabilité de vos déplacements est remarquable, pas de problème pour vous filer et repérer votre chemin, il suffit de suivre le nuage qui sort de votre pot d’échappement. La chose se complique dans la mesure ou toutes ces vapeurs finissent par se mélanger en une nuée qui stagne au-dessus des rues de la ville.

La pollution de l’air est aggravée à la saison sèche d’une part parce que, faute de vent, les gaz toxiques stagnent sur la ville, d’autre part du fait de la poussière soulevée par les véhicules dans les très nombreuses rues qui ne sont pas goudronnées. Certains soirs, quand aucun souffle d’air n’est venu chasser vers d’autres territoires les poussières et les gaz d’échappement en suspension, la pollution de l’atmosphère est si forte qu’elle vous prend à la gorge et vous irrite les muqueuses [5]. 


[1] Albert Londres. « Terre d’ébène ». 1929. 

[2] Idem.

[3] « Fumée sur le Faso tous les vendredis ». Le Journal du soirDimanche 21 février 1999.

[4] Citations de l’article « Fumée sur le Faso tous les vendredis ».

[5] En 1993, plus de 16 000 cas d’affections des voies respiratoires avaient été constatées à Ouagadougou. Elles constitueraient la deuxième cause de consultation dans les dispensaires.

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19 mai 2019

Chronique burkinabée - 1990 / 2005 (10/32). Mythologie grecque au Burkina-Faso.

Après Sisyphe, les Danaïdes

 

Burkina-Faso Mythologie

A la recherche de correspondants burkinabés nous remarquons dans l’annuaire téléphonique qu’il existe à Ouagadougou un Bureau de Suivi des Organisations Non Gouvernementales (BSONG). Il faut dire que face à la multiplication des initiatives d‘interventions publiques, privées, associatives, professionnelles, confessionnelles, qu’elles soient de prosélytisme, d’assistance, de secours d’urgence, de don, de coopération, de collaboration, d’appui ou d’échange, qui chacune se découpe un petit territoire, un protectorat, une principauté, un domaine, l’unicité de l’action de l’Etat burkinabé est mise à mal. 

Aussi un bureau de suivi des ONG a-t-il été mis en place pour essayer au moins de recenser toutes les associations étrangères évoluant au Burkina-Faso, avec leurs objectifs, leurs domaines et leurs lieux d’intervention, leurs actions en cours, leurs coordonnées. Un recensement des seules associations françaises présentes au Burkina en comptabiliserait déjà beaucoup plus qu’une centaine lesquelles interviennent dans des domaines les plus variés, avec toutefois une concentration dans les secteurs de l’éducation, de la santé et du développement rural.

Le Bureau chargé du suivi des ONG est logé dans une villa du quartier des ministères, non loin de l’hôtel « L’Indépendance ». Dans l’ancienne salle de séjour de la maison, une secrétaire assise derrière un vieux bureau métallique vert, s’escrime sur une antique machine à écrire. A notre demande d’information sur le rôle du bureau, elle souligne qu’il s’agit, en priorité, de dresser une liste des ONG et de leurs adresses, ce à quoi elle s’emploie. A l’appui de sa remarque, elle nous autorise à consulter son classeur qui recense toutes les ONG déjà identifiées. Environ cent cinquante associations diverses sont dénombrées, comprenant aussi bien des communautés évangéliques danoises que, pour la France, la Fédération des Œuvres Laïques (FOL) ou les Centre d’Entraînement aux Méthodes d’Education Active (CEMEA). Mais la liste est déjà vieille de deux ans et, comme les ONG naissent, se multiplient et disparaissent parfois aussi vite que la rosée, à peine sa liste est-elle terminée avec la lettre Z, que la pauvre secrétaire doit tout recommencer pour l’actualiser ! Sans compter que la recherche d’une information fiable doit être bien difficile car les ONG, soucieuses de leur indépendance et souvent critiques vis-à-vis des politiques gouvernementales, ne rendent généralement pas compte de leurs activités auprès des services de l’Etat ! Un peu honteux, nous abandonnons cette moderne Sisyphe [1] à son terrible châtiment. Qu’a-t-elle donc fait de si abominable pour mériter cela ?

Après avoir rencontré Sisyphe, nous croisons les Danaïdes [2] !

Dans une autre administration qui s’occupe de la formation professionnelle des paysans, les secrétaires du Directeur ont manifestement la redoutable tâche de devoir laisser s’écouler le temps, indéfiniment. Elles doivent attendre huit heures par jour la clôture du ministère, assises bien sagement derrière leur bureau, le sac posé à côté de la machine à écrire, prêtes à partir, le bureau vide de tout papier, stylo, agrafeuse ou autre petits accessoires habituels. Leur demander de laisser un message au Directeur qui est absent – mais est-il parfois présent ? - soulève des difficultés quasi insurmontables : il faut trouver du papier, puis un stylo qui écrive, sans compter que cela perturbe gravement l’activité principale. Parfois, elles osent braver la terrible malédiction divine et commencent une autre occupation, se faire les ongles, lire une revue ou tricoter.  Il faut bien avouer que le métier de secrétaire ne doit pas être très exaltant en Afrique subsaharienne : la fonction publique y a très peu de moyens, les locaux sont souvent dégradés, le mobilier et le matériel antédiluviens, les fournitures rares ou absentes, le téléphone fonctionne mal, les photocopieuses sont quasi inexistantes ou généralement en panne, le courrier s’effectue encore avec des carbones et des stencils qu’il faut mendier un à un, sans parler d’une absence quasi totale de responsabilité. Les cadres n’ont souvent eux-mêmes qu’un travail de peu d’intérêt, sans réelle liberté de manœuvre, avec très peu d’informations et de possibilités de contacts. De fait, chacun se débrouille comme il le peut, le plus souvent avec pas grand-chose. Et les secrétaires de ce service sont donc condamnées à laisser couler le temps sans pouvoir l’occuper !


[1] Pour avoir osé défier les dieux, Sisyphe fut condamné à faire rouler éternellement jusqu'en haut d'une montagne un rocher qui en redescendait chaque fois au moment de parvenir au sommet.

[2] Pour avoir tué leurs époux, les cinquante filles du roi Danaos, les Danaïdes, furent condamnées à remplir éternellement des jarres percées.

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17 mai 2019

Chronique burkinabée - 1990 / 2005 (9/32). Se déplacer à Ouagadougou.

Les taxis ouagalais - Modes d’utilisation et tarifs

 

Burkina-Faso Ouagadougou Taxi

[1]           Les transports publics existent à Ouagadougou, car on voit en effet, de temps à autres, passer de vieux bus indiens poussifs. Mais il n’existe pas de plan du réseau, ni même d’arrêts bien identifiés. Quant à la fréquence, elle apparaît très aléatoire. Le moyen le plus sûr de se déplacer consiste donc à prendre un taxi. De couleur verte, ils sont faciles à repérer. Il suffit de se poster au bord de la route et de héler chaque taxi qui passe. Trois solutions. La première : le taxi ne s’arrête pas, c’est qu’il est déjà plein ou qu’il a d’autres choses à faire. La seconde : il s’arrête et vous négociez avec le chauffeur en lui précisant où vous souhaitez aller ; mais il ne va pas dans cette direction et vous passez votre tour. La troisième : il va dans cette direction et il vous prend, avec les autres passagers qu’il dépose l’un après l’autre, tout en chargeant d’autres clients au fur et à mesure. Coût de l’opération : deux à trois cents francs CFA selon la longueur de la course si vous êtes Africain ; cinq cent ou mille francs si vous êtes Européen. Une course en taxi est l’occasion de rencontrer de nombreuses personnes et de visiter la ville, car vous allez rarement directement à votre destination. 

Il existe une autre solution, pour ceux qui n’ont pas la patience d’attendre, ou qui veulent toujours disposer d’une voiture : celle de louer un taxi à la demi-journée ou à la journée. Pour utiliser cette solution, il faut d’abord consentir à perdre du temps en palabres pour définir le prix. Attention de bien spécifier si le prix comprend ou non l’essence ! Sinon le taxi aura tôt fait de vous arrêter devant une pompe en vous réclamant un billet de mille francs CFA. En règle générale, les chauffeurs préfèrent négocier sans l’essence, en vertu de quoi, chaque matin, lors de la première course, il convient de faire un détour par la station service la plus proche car la jauge est à zéro. Pour huit mille francs sans l’essence, ou pour dix mille avec, vous avez droit à une vieille 4L, une R 12 fatiguée ou une 404 déglinguée : sièges défoncés, pneus lisses, vitres ne s’ouvrant plus, ou au contraire ne se fermant plus, porte condamnée. Ceci pour la partie visible de l’iceberg. La mécanique est à l’avenant et se rappelle régulièrement aux bons soins du conducteur en refusant de démarrer, en grinçant abominablement, en calant au milieu des carrefours, en nécessitant de débrayer tout en accélérant, etc. Pour un petit taxi, être loué à la journée est plutôt une bonne aubaine, car c’est l’assurance d’une rentrée régulière d’argent sans avoir à faire beaucoup de déplacements, car vous n’avez que deux à trois rendez-vous dans les quartiers centraux par demi-journées. Le reste du temps, votre taxi peut même continuer à faire des courses pour d’autres personnes. Aussi le contrat, verbal bien entendu, est-il scrupuleusement respecté, le taximen est toujours à l’heure pour venir vous chercher.

Pour un petit peu plus cher, quinze mille francs CFA, vous pouvez louer un « grand » taxi. Une voiture un peu plus grosse, type 504 Peugeot, qui n’est pas peinte en vert, respectant ainsi votre anonymat. Pour le reste, confort et mécanique, c’est équivalent aux petits taxis ! Si vous êtes très riche, vous pouvez prendre une voiture de location, un 4x4 japonais en général, avec chauffeur. Il vous en coûtera de 30 à 35 000 francs par jour, mais la mécanique et le confort sont garantis.

Après quelques jours, une certaine familiarité s’établit avec votre chauffeur. Celui-ci vous parle de sa famille et vous devez en faire autant car, apprendre à connaître quelqu’un en Afrique, c’est découvrir sa famille : s’il est marié, s’il a des enfants, combien, de quels sexes et de quels âges, ce que fait sa femme, etc. A cette occasion, vous découvrez aussi comment vivent les burkinabés. L’un de nos conducteurs de taxi, a d’abord travaillé comme chauffeur d’un vieil homme assez riche. A sa mort, celui-ci lui a légué une petite somme d’argent pour s’acheter une voiture d’occasion qu’il est allé chercher sur les ports du Nigeria ou du Bénin, et qu’il utilise encore. Les chauffeurs de taxi gagnent très peu d’argent, juste de quoi vivre, mais jamais assez pour entretenir et remplacer le véhicule. Quand celui-ci est à bout de souffle, s’ils ne font pas un petit héritage, ou s’ils ne peuvent emprunter à la famille, ils devront travailler pour un propriétaire privé qui exigera d’eux des montants journaliers de location élevés et auprès duquel ils finiront pas être constamment endettés. Pour essayer de diminuer les risques, notre chauffeur s’est associé avec un voisin, chacun possédant son propre véhicule, mais se le prêtant réciproquement quant l’un des deux est immobilisé pour réparation. La voiture roule alors toute la journée avec les deux chauffeurs en alternance afin de permettre à chacun de continuer à gagner sa vie. Nous n’avions pas compris tout de suite cet accord et étions étonnés, les premiers jours, de passer d’un conducteur à un autre mais toujours dans le même véhicule déglingué !


[1] Damien Glez. « A Ouaga, les deux roues ne font plus la loi ». SlateAfrique. 11/09/2012.

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15 mai 2019

Chronique burkinabée - 1990 / 2005 (8/32). Quel cadre d’intervention avec le Burkina-Faso ?

Un cadre ? Quel cadre ?

 

Burkina-Faso Ouagadougou SCAC

Un des élément-clef de compréhension de la situation économique et sociale du Burkina-Faso, comme pour de nombreux pays d’Afrique subsaharienne, c’est son taux d’expansion démographique. Si, en 1930, le pays comptait moins de trois millions d’habitants, en 1995 il en comprend près de neuf et il atteindra vraisemblablement les seize millions en 2020, soit un sextuplement de la population en seulement quatre-vingt-dix ans ! Le nombre de jeunes burkinabés à insérer chaque année dans la vie active va passer de deux cent mille en 1995, à plus du double en 2020 ! Or, il y a très peu d’emplois dans l’administration, pas plus que dans une industrie à l’état embryonnaire. c’est donc le secteur rural qui devrait participer à créer des emplois.

Parallèlement, la croissance urbaine s’accélère faisant passer le rapport entre le nombre d’habitants en ville et le nombre d’habitants à la campagne d’un rapport de 1 pour 55 en 1930, à 1 pour 3,5 en 1990. Pour maintenir le niveau d’autosuffisance alimentaire, il aurait fallu que chaque paysan triple quasiment ses productions entre 1960 et 1990 ! Or il n’en a rien été. Avec l’augmentation de la densité de population en milieu rural, les systèmes traditionnels de production agricole fondés sur des jachères naturelles de longue durée ne permettent plus la reconstitution de la fertilité des sols. Cela se traduit par une insuffisance de production agricole et un accroissement des importations céréalières d’origine étrangère. Une révolution des systèmes de production agricole est indispensable pour faire face aux besoins de nourriture et d’emplois. Et il faut que cette révolution respecte les équilibres écologiques pour préserver la richesse de la biodiversité et assurer un développement durable !

En conclusion de cette analyse[1], la formation professionnelle doit être un outil d’accompagnement de l’amélioration de la productivité en agriculture. Il ne s’agit plus de demander aux agricultrices et agriculteurs d’appliquer des solutions techniques toutes faites, jamais parfaitement adaptées à la diversité des situations comme cela a été fait par le passé. Ils doivent pouvoir accéder aux informations économiques et techniques pour analyser leur propre situation, tout en s’appuyant sur leurs connaissances pratiques, afin d’améliorer leurs productions, les emplois et leurs revenus. 

En Europe, la France possède une expérience particulière et originale en matière de formation professionnelle agricole et rurale, et ses établissements spécialisés peuvent participer à former des cadres nationaux susceptibles d’imaginer et mettre en place des dispositifs de formation professionnelle adaptés aux différents publics des zones rurales. Le Ministère français des Affaires étrangères soutient cette démarche et nous effectuons nos missions au Burkina-Faso à sa demande. Les services du ministère des Affaires étrangères en ont informé l’ambassade de France à Ouagadougou en leur demandant d’accueillir la mission et de nous préparer des contacts avec les autorités burkinabés concernées. Notre premier rendez-vous à Ouagadougou est donc naturellement réservé à l’ambassade pour y présenter les objectifs de notre travail et établir, avec le responsable agricole, un programme de rencontres avec les autorités burkinabés. Le planton, auprès duquel il nous faut montrer « patte blanche », nous apprend que le « responsable » est parti la veille au soir en France, c’est à dire par l’avion avec lequel nous sommes arrivés ! Nous nous sommes donc croisés à l’aéroport. Notre mission étant officielle, peut-être sa secrétaire est-elle au courant du programme ? Et bien non, elle se souvient bien d’avoir transmis le courrier, mais rien n’a été fait, ni prévu. Gênée, elle nous propose de rencontrer le conseiller sur les questions d’éducation. Pourquoi pas ? Ne sommes-nous pas venus pour travailler sur l’enseignement et la formation ? Le conseiller sur les questions d’éducation est un homme fort sympathique, charmant, très embarrassé de recevoir ces « missionnaires » pour lequel rien n’a été préparé. Il nous écoute avec beaucoup d’attention, mais nous avoue ne pas s’occuper du secteur agricole et donc n’avoir aucune relation avec les responsables burkinabés de l’enseignement agricole. 

Heureusement, nous connaissons déjà la majorité des responsables burkinabés que nous avons rencontrés lors de missions précédentes, ou de séminaires internationaux sur le sujet, et nous avons pris la précaution de les contacter directement avant de partir. Bilan : s’il fallait compter sur les services de l’ambassade de France, nous serions quittes pour passer une dizaine de jours à bronzer autour de la piscine de l’hôtel aux frais de la République !


[1] Les éléments de cette analyse, formulés dès le début des années 90 par Pierre Debouvry, permettent également d’expliquer l’importance actuelle des flux de réfugiés économiques en provenance d’Afrique subsaharienne, comme la détérioration de la situation économique, sociale et sécuritaire dans la région (2018).

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13 mai 2019

Chronique burkinabée - 1990 / 2005 (7/32). Hôtels de Ouagadougou.

Manger italien, libanais, alsacien, bavarois ou gascon… Tout est possible

 

Burkina-Faso Ouaga Le Verdoyant

Le « Verdoyant » est un restaurant de plein air, situé en plein centre ville, près du Rond-Point des Nations-Unies, celui au milieu duquel trône une magnifique boule constituée d’arceaux métalliques figurant les méridiens et sur lesquels sont représentés les différents continents peints en bleu. Il possède un petit jardin, protégé par des flamboyants. Spécialité de la maison : les pizzas ! Le « Tam-Tam », sur la route de Bobo Dioulasso, à deux kilomètres environ du centre ville : les tables sont placées sous des arbres ou des paillotes. La carte présente quelques spécialités assez étonnantes comme de la charcuterie bavaroise, de la choucroute ou des escalopes viennoises. Vous l’avez deviné, la patronne est d’origine allemande ! Cuisine impeccable et prix très raisonnables.

Le « Belvédère », dans la rue de l’ambassade américaine. C’est une villa entourée d’un jardin. Le soir où nous y avons dîné, nous avons eu droit à un gros orage et, si les tables étaient protégées par de vastes bâches, l’eau finissait par s’introduire dans les fentes et dégoulinait sur les convives. Cuisines italienne et libanaise, la patronne étant... libanaise, bien entendu ! « Rive droite », mais rive droite de quoi ? Il n’y a pas de fleuve à Ouaga. Encore un restaurant dans une villa de la rue de l’ambassade américaine, autant dire, les beaux quartiers. L’ouverture en est récente, les propriétaires sont des français venus de Côte d’Ivoire où ils trouvent que décidément « cela sent le roussi »[1]. « Le Pub » est situé au rez-de-chaussée d’un immeuble proche du grand marché. L’intérieur est décoré façon « ferme rustique », ambiance feutrée et lumière très tamisée. Les spécialités culinaires sont issues du Sud-ouest... de la France bien entendu ! « La Forêt », dans le centre ville, derrière le grand immeuble de la « BCEAO », la banque commerciale de l’Afrique de l’Ouest. De petites tables situées sous des boukarous ou autour de la piscine. « La Bonbonnière », en centre ville, non loin du Relax-Hôtel, offre des petits déjeuners avec croissants, jus de fruits et yaourts. C’est aussi un salon de thé avec gâteaux « à la française » : religieuses, mokas, tartelettes, mille-feuilles. 

Mention spéciale pour « L’Eau vive », un restaurant un peu particulier décrit ainsi par « Le Routard » : « Dans un joli jardin en face du « Relax hôtel », tenu par des missionnaires. Très propre, un peu plus cher, mais excellent. Spécialités : canard aux mangues, gratin de gombos au jambon. A 21h30 les missionnaires chantent l’Ave Maria ». C’est effectivement un restaurant tenu par une congrégation religieuse qui a plusieurs implantations en Afrique et en France[2]. Au début du repas, pour les incultes, les sœurs fournissent le texte du chant composé de trois couplets entrecoupés d’un refrain :

« Vierge Sainte, Dieu t’a choisie
Depuis toute éternité
Pour nous donner son fils bien aimé
Pleine de grâces, nous t’acclamerons »

Etc. Je vous fais grâce de la suite. Ne me demandez pas de vous le chanter, j’ai déjà oublié l’air comme les paroles : ventre affamé n’a pas d’oreille ! Un soir, nous avons l’immense honneur d’accueillir un haut fonctionnaire d’un ministère français qui, pour une fois, s’intéresse à nos actions d’appui à la formation professionnelle rurale. Difficile de descendre dans un « maquis », aussi allons-nous à « L’eau vive ». Ce soir là, il y a inflation sur les chansons ; après la rengaine habituelle, il faut entonner un Ave Maria accompagné par une sœur guitariste. Notre responsable participe au chœur avec une belle voix de basse. Nous en déduisons donc que, soit il aime chanter, soit il est calotin, soit les deux. Pour vérifier ces hypothèses, il faudrait que les syndicats lui demandent de chanter l’Internationale lors de leur prochaine manifestation sous ses fenêtres ! La propreté des locaux et la cuisine excellente méritent bien cette petite concession de devoir chanter avant de dîner et je partage les appréciations du Routard même si le gratin de gombos a depuis disparu de la carte. Le restaurant comporte également un très agréable jardin, dommage qu’il soit décoré d’une statue vraiment très laide de la Vierge, à l’air puéril et assez bêtasse. Une faute de goût, mais elle n’est pas là pour ça.


[1] C’était avant la crise politique et la guerre civile en Côte d’ivoire de 2002 / 2007. Il n’y a donc pas nécessairement besoin d’être un grand analyste politique international pour comprendre la dégradation d’une situation.

[2] La Communauté de l’Eau vive connait depuis de nombreux départs, l’engagement dans la communauté s’apparentant à du travail forcé, voire de l’esclavage, et à du travail dissimulé sans autorisation de travail (2018).

 

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11 mai 2019

Chronique burkinabée - 1990 / 2005 (6/32). Hôtels de Ouagadougou.

Des situations les plus diverses…

 

Burkina-Faso Ouagadougou Hôtel Indépendance

« L’Indépendance », dans lequel descendent généralement les experts des missions d’étude ou commerciale, est l’hôtel le plus connu de la ville. Ce n’est pas le plus luxueux qui est le Sofitel « Silmandé », mais ce dernier est situé en périphérie et est plutôt utilisé par les touristes ou les experts de la Banque mondiale ! 

L’Indépendance est bâti au cœur du quartier des ministères, des ambassades, de la Présidence et de l’Assemblée des députés. C’est là que les coopérants étrangers et les experts internationaux se donnent rendez-vous ; c’est là que les épouses des mêmes coopérants et experts accompagnent leurs enfants à la piscine ; c’est là aussi que des prostituées de luxe recherchent leur client du soir. Mais le décor extérieur est trompeur, les chambres sont médiocres, petites, pas toujours très nettes, moquettes et peintures sont fatiguées, la salle de bain est sommaire comprenant une douche sans bac inondant toute la salle d’eau, ajoutez à cela une robinetterie particulièrement bruyante. 

Déjeunant un jour au restaurant de l’Indépendance avec un collègue, celui-ci est pris brutalement d’une crise de tétanie. Il lui faut s’étendre au plus vite et je lui propose donc d’aller dans ma chambre. Mais il n’a pas le temps de l’atteindre avant la crise et il s’allonge  au pied de l’escalier de l’hôtel en précisant qu’il ne faut pas s’inquiéter, la crise passera toute seule. Mais nous faisons néanmoins sensation tous les deux, lui couché sur le sol en plein milieu du passage et moi ne sachant que faire. L’infirmière de l’hôtel, alertée, vient se joindre à notre petit groupe, mais elle est aussi démunie que nous ! Pour faire quelque chose, je lui demande de prendre la tension de mon collègue, mais elle me répond l’air désolé : « Le stéthoscope, il est gâté ». S’il y a bien une infirmière dans l’hôtel, celle-ci n’a aucun matériel à sa disposition ! Heureusement, la crise est passée et mon collègue n’aura pas eu besoin d’une aide que l’infirmière ne pouvait pas lui apporter.

Le « Nazemse » [1] est l’illustration de la manière dont sont gérés les capitaux dans les pays en développement. A la fin des années 80, c’était un hôtel récent, « moderne », salle d’eau dans toutes les chambres, eau chaude et froide, climatisation, moquette. Il pouvait rivaliser par son confort avec « L’indépendance » même s’il ne bénéficiait pas du même environnement avec jardin et piscine. Mais, petit à petit, les chambres se sont dégradées, mal entretenues, mal nettoyées et pas réparées. Lors d’un précédent passage, les chambres étaient même assez déprimantes, moquette sale, appliques cassées, climatiseur bruyant et peu efficace, robinetterie de la salle d’eau dégradée, alors que le propriétaire faisait construire une nouvelle aile et installait une piscine dans la cour en prévision du sommet franco-africain. A notre dernier passage, les nouvelles chambres sont impeccables, les anciennes n’ont pas changé, elles sont seulement un peu plus dégradées… et donc un peu moins chères ! 

Au Nazemse, au début des années 90, d’accortes jeunes femmes venaient frapper à votre huis, le soir. Etonné, car n’imaginant pas qui pouvait venir le rencontrer à l’hôtel après le dîner, un collègue demanda : « Qui c’est ? ». Réponse d’une voix féminine : « C’est l’amour qui passe ». 

Le « Relax » est un hôtel récent, situé avenue Nelson Mandela, face à l’étonnante Maison du Peuple hérissée d’étranges puits de lumière en forme de hautes cheminées. Le hall et la salle à manger commencent à fatiguer, mais les chambres sont encore correctes. Comme dans les autres hôtels de Ouagadougou, il est tout à fait possible d’y négocier les prix si vous restez plusieurs jours ou si vous êtes plusieurs personnes. C’est « à la tête du client ». En janvier, j’avais obtenu une baisse de 10% au motif que nous étions quatre personnes pendant quinze jours ; en octobre, une collègue a obtenu 20% alors qu’ils n’étaient que trois pendant une durée de dix jours ! Ma collègue est, sans conteste, bien meilleure négociatrice que moi !

Le restaurant offre une carte alléchante, mais la plus grande partie des plats n’est jamais disponible, aussi faut-il se rabattre sur un nombre assez restreint de « spécialités » : brochette ou filet de capitaine ou de bœuf, omelette au fromage, au jambon ou aux champignons, avocat aux crevettes, salade de tomate, crème caramel, papaye ou mangue. On apprend rapidement à maîtriser toutes les ressources de la carte !


[1] En moré, « nazemsee » voudrait dire « ça va aller » !

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09 mai 2019

Chronique burkinabée - 1990 / 2005 (5/32). Ouagadougou – Vue générale.

Une expansion non maîtrisée, en tâche d’huile

 

Burkina Faso Ouagadougou Affiche 2

[1]           Ouagadougou est situé dans une cuvette sur un plateau en pente douce. En 1922, « Ouagadougou était constitué d’une multitude de petits hameaux séparés les uns des autres par des champs de mil, le tout s’étendant sur une sorte de vaste surface circulaire de huit à dix kilomètres de largeur. Au centre de cette circonférence se dressait le palais de l’empereur Naba Kom II, Moro-Naba de Ouagadougou » [2].

Tous les hameaux sont désormais contigus, mais ils continuent à former des quartiers conservant leurs spécificités. Ouagadougou comptait soixante mille habitants en 1960 pour une superficie de 32 km2. En 1993, ils sont plus de sept cent mille habitants sur 170 km2. La ville a connu une croissance rapide de près de 10% par an entre 1975 et 1985 et elle s’étale autour de son noyau central. Le plateau offrant peu d’obstacles naturels, la ville s’étend en « tâche d’huile ». Seuls obstacles, au Nord, les retenues d’eau des différents barrages et la ceinture verte qui ralentissent aujourd’hui l’expansion de la ville dans cette direction, et au Sud-Est, l’aéroport, autrefois construit à sa périphérie, mais qui tend à être dépassé désormais.

Ouagadougou est construite en damier avec de larges avenues se coupant à angles droits. Les maisons sont en général d’un seul niveau, seuls quelques bâtiments, dans les quartiers centraux, ministères, banques ou hôtels, possèdent trois ou quatre étages. La nouvelle avenue qui conduit de la place des Nations-Unies, en centre ville, à l’aéroport, l’avenue N’Krumah, est la seule à être bordée tout au long d’immeubles d’habitation de plusieurs étages. Si les avenues des quartiers centraux sont larges, « macadamisées », plantées d’arbres, les rues des quartiers périphériques ne connaissent ni goudron, ni plantations, laissant apparaître des paysages monotones et poussiéreux dans lesquels il est très difficile de se repérer. Progressivement, le centre de la ville s’est également déplacé vers le Nord-est, du palais du Moro-Naba vers les quartiers du marché et des ministères. 

« La ville s’étend de plain-pied, l’occupation de l’espace urbain est de plus en plus lâche à mesure que l’on s’éloigne du centre » [3]. 

Cette expansion de la ville s’opère selon deux modalités, les zones construites légalement (le loti) et celles construites illégalement (dîtes « non-loti »). La progression du non-loti est due à la spéculation foncière et à l’installation sauvage de populations souvent pauvres. Les quartiers périphériques comportent essentiellement des maisons en banco [4], de plan rectangulaire et couvertes d’un toit de tôle à une seule pente, distribuées dans un espace hétérogène, plus ou moins organisé et urbanisé, avec des espaces de circulation irréguliers et de larges surfaces encore vides. La frange pionnière de la ville se citadinise peu à peu, puis s’intègre dans la ville. La ville lotie se caractérise au contraire par un réseau de rues hiérarchisées, l’existence d’infrastructures de base comme l’électricité, les bornes fontaines, des limites nettes de ses îlots, des quartiers à l’aspect géométrique.

Au Sud-Est, l’aéroport et ses pistes ont freiné pendant un temps l’expansion urbaine dans cette direction en constituant une barrière physique aux déplacements, mais le nouveau projet urbain « Ouaga 2000 » a franchi l’aéroport et s’étend sur cet espace. Ouaga 2000, c’est le nom donné à la cité construite à l’occasion du sommet franco-africain de décembre 1996, derrière l’aéroport, et que les Burkinabés̀ appellent le « village du sommet ». Il comprend un nouveau centre de conférence de mille places, entouré d’une centaine de villas pour y accueillir présidents, ministres et personnalités politiques étrangères dans un cadre de jardins et de fontaines [5].


[1] Les rues de Ouagadougou offrent des panneaux publicitaires étonnants. Un jeune homme conduisant une mobylette et une jeune femme assise sur le siège arrière se dirigent vers un hôtel ; ils se font arrêter par un arbitre de football en maillot noir avec une légende qui précise : « Halte au tir au but sans capote » ! C’est une affiche de la campagne d’information contre le sida.

[2] Amadou Hampâté Bâ. « Oui mon commandant ! ». 1994.

[3] Alain Prat. « Ouagadougou, capitale sahélienne : croissance urbaine et enjeu foncier ». Mappemonde. 1996.

[4] Banco : brique de terre crue mélangée à de la paille et séchée au soleil.

[5] Le quartier de « Ouaga 2000 » s’est considérablement étendu, accueillant des ambassades, des ministères, des administrations, des sièges d’entreprises et de banques, le stade omnisport et le nouveau palais présidentiel. Il est devenu le quartier d’habitation des classes les plus aisées de la ville (2018).

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07 mai 2019

Chronique burkinabée - 1990 / 2005 (4/32). Histoire de bagage.

Voyager sur « Air-Peut-être » n’est pas sans risques

 

Burkina-Faso Service bagages

Autre arrivée à Ouaga. La nuit est tombée, il fait doux. Les formalités de police sont expédiées et nous attendons nos bagages dans le hall de l’aéroport dont l’air est brassé à coups de pales de ventilateurs. Le tapis à bagages charrie en cahotant toutes sortes de choses, sacs à dos, caisses en cartons renforcées de bandes de papier adhésif de couleur bleu ou marron, sacs Tati, emballages d’imprimantes, pneus de vélos, valises, sacs de sports, puis s’arrête. Les bandeaux de caoutchouc de la trappe qui communique avec le quai de livraison laissent passer un, puis deux, puis trois bagagistes accroupis qui, leur tâche de déchargement terminé, quittent leur service. Et ma valise ? 

Nous sommes une quarantaine de personnes à fixer avec anxiété la trappe de sortie des bagages. Mouvements dans la foule qui manifeste son irritation par des gestes, des mimiques, puis des interrogations à voie haute. Nouveau bruit du moteur du tracteur à bagages, le responsable du service bagages renvoie sa petite troupe au travail laquelle repasse la trappe à croupetons. Quelques valises et sacs tournoient un moment, puis plus rien. 

Le responsable est entouré, questionné, un peu bousculé, le ton monte, il s’accroche à son téléphone portable en questionnant le chef de piste. Mais non, il n’y a plus de bagages dans la soute, l’avion est en cours de rechargement pour une nouvelle rotation sur Paris. La foule s’indigne. Un groupe d’une vingtaine de personnes qui avaient forcé les contrôles de la police et de la douane manifeste leur mécontentement avec véhémence ; venues récupérer leurs affaires en déshérence entre Paris et Ouagadougou elles attendent leurs bagages depuis deux jours. Les questions fusent : « Où sont mes bagages ? Pouvez-vous nous dire quand je les récupérerai ? Que comptez-vous faire ? ». Les interrogations sont généralement accompagnées de remarques désabusées sur la compagnie « Air Afrique » surnommée « Air-Peut-Etre ». Débordé, bousculé, chahuté, le pauvre responsable du service bagages se réfugie dans son bureau, derrière sa table, suivi par la petite foule qui ne veut pas le lâcher d’une semelle et s’entasse dans la petite pièce. « Il faut faire quelque chose, Chef, ils vont me frapper », affirme t-il par téléphone à son interlocuteur qui se gardera bien d’apparaître ! Mais la situation n’est pas si critique car il y a beaucoup d’exagération dans les déclarations et les gestes des passagers même s’il faut se méfier car les foules africaines sont assez facilement inflammables.

Pour tenter de calmer les passagers, le responsable annonce qu’il va enregistrer les plaintes. Il allume son ordinateur antédiluvien et demande à chacun de décrire ses bagages en s’inspirant du tableau international de référence des bagages : valises en dur, ou souples, valisettes, sacs à dos, de sport, de voyage, à main, sacoches, cartables, serviettes, porte-documents, mallettes, malles, cantines métalliques, emballages, le tout complété par un tableau des couleurs et un autre des matières. Tout cela dans la plus grande confusion bien sûr. Par commodité l’employé choisit de commencer à enregistrer les réclamations des personnes situées devant lui, pouvait-il faire autrement ? Nom de la personne, adresse, numéro du vol, numéro de la fiche de bagage et description du bagage égaré. Mais les bagages perdus n’ont jamais ni la forme, ni la couleur des normes internationales tant il est vrai qu’il n’y a rien de plus disparate que les bagages africains ! Les normes internationales sont manifestement faites par des Européens, pour des Européens, dont les bagages ne sont taillés que sur deux modèles : la valise rigide pour les coopérants et experts, le sac à dos pour les routards. Et comment décrire les bagages du petit neveu de sept ou huit ans qui voyageait seul et qu’un oncle est venu chercher à l’aéroport : combien avait-il de bagages ? De quelles formes ? Et de quelles couleurs ?

Le lendemain soir, retour à l’aéroport pour l’arrivée du vol de Paris. Les mêmes scènes que la veille se déroulent : forcer la douane et la police pour atteindre la salle de réception des bagages, attente, démarrage du tapis transbordeur, bruit sourd des valises jetées dessus, passage des bagages un à un par la trappe… Les touristes, qui attendent depuis trois jours maintenant leurs affaires, manifestent bruyamment leur satisfaction à l’apparition de chacun de leurs sacs et valises. Pour moi, rien [1] ! J’en suis quitte pour conserver encore mon jean qui commence à tenir debout tout seul et à changer de couleur, du bleu délavé au rouge latérite.


[1] Mes valises se sont égarées plusieurs fois au cours de mes voyages aériens. J’ai toujours fini par les récupérer, mais parfois à la veille du voyage de retour !

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05 mai 2019

Chronique burkinabée - 1990 / 2005 (3/32). Première arrivée à Ouagadougou.

L’espoir d’une nouvelle politique en Afrique

 

Burkina-Faso Thomas-Sankara

Ouagadougou, un nom aux consonances un peu magiques, féériques, mystérieuses, évoquant l’ailleurs, l’Afrique de nos rêves… 

Le Burkina-Faso est un vaste plateau situé à 300 mètres d’altitude, au relief monotone, juste un léger moutonnement. Le climat est tropical soudanien avec une longue saison sèche de novembre à mai et une courte saison des pluies de juin à octobre. L’Harmattan, vent chaud et sec, souffle de mars à mai. Le pays compte une soixantaine d’ethnies, mais les Mossis composent la moitié de la population. C’est une ancienne colonie française dénommée Haute-Volta au sein de l’Afrique-Occidentale. Elle fut dissoute en 1932, ses territoires réparties entre ceux du Soudan français, du Niger et de la Côte d’Ivoire, puis recréée en 1947 [1] avant d’accéder à l’indépendance en 1960. Dans les années 80, c’est un des pays les plus pauvres du monde avec un Produit Intérieur Brut par habitant d’environ 250 $ US par an (statistiques du FMI) [2].

En descendant de la passerelle, dans la chaleur de la nuit, c’est à cela que je pense et à l’histoire récente de ce pays où, le 4 août 1983, un groupe de jeunes officiers a accédé au pouvoir sans effusion de sang. Sous la direction du capitaine Thomas Sankara,  ils ont l’ambition d’instituer une véritable démocratie, basée sur une politique extérieure anticolonialiste et une politique intérieure s’appuyant sur les paysans, les femmes et les organisations syndicales. Pour marquer ce nouveau départ, le pays est débaptisé et il devient, en août 1984, le « Burkina-Faso », le « Pays des hommes intègres » ! 

Thomas Sankara n’était pas un inconnu.  Populaire suite à son comportement dans la guerre de 1974 avec le Mali, il est Secrétaire d’Etat à l’Information en 1981 dans un gouvernement militaire dont il démissionne en réaction à la suppression du droit de grève et en s’écriant à la télévision, en direct : « Malheur à ceux qui veulent bâillonner le peuple » ! Un nouveau coup d’Etat a lieu en 82 qui l’investit Premier Ministre en janvier 1983. Il se prononce pour la rupture du lien néocolonial entre la Haute-Volta et la France ce qui lui vaut d’être limogé et emprisonné en mai 83. C’est son ami Blaise Compaoré qui organise le coup d’Etat du 4 août, le libère et il devient président du Conseil National Révolutionnaire.

« Refuser l’état de survie, desserrer les pressions, libérer nos campagnes d’un immobilisme moyenâgeux ou d’une régression, démocratiser notre société, ouvrir les esprits sur un univers de responsabilité collective pour oser inventer l’avenir. Briser et reconstruire l’administration à travers une autre image du fonctionnaire, plonger notre armée dans le peuple par le travail productif et lui rappeler incessamment que, sans formation patriotique, un militaire n’est qu’un criminel en puissance » [3]

Suite à des dissensions au sein du Conseil National de la Révolution, Blaise Compaoré s’empare du pouvoir en 1987. Le putsch sera sanglant et le capitaine Sankara y trouvera la mort. La nouvelle ligne politique n’est plus d’un anticolonialiste militant, même si le pays conserve une réputation d’indépendance, de dignité morale et d’ouverture, choses si rares dans les pays en développement [4].

Ouaga est alors une ville que je ne connais pas et où je n’ai aucune relation. Par précaution, j’ai réservé une chambre dans un hôtel de catégorie internationale. A la sortie de l’aéroport, c’est l’habituelle bousculade des aéroports africains, « Taxi, Monsieur ? », « Hôtel, Monsieur ? », mais sans excès, sans virulence et avec bonhomie ; les petits porteurs et les chauffeurs ne sont pas trop collants. 


[1] Ces tribulations de l’administration coloniale ne sont pas pour rien dans les contentieux frontaliers entre Burkina-Faso et Mali (1974 et 1985) et les transferts de population entre Burkina-Faso et Côte d’Ivoire partiellement responsables de la guerre civile ivoirienne de 2002 à 2007 (2018).

[2] Soit, avec l’inflation, environ 700 $ de 2015. A noter que, selon les statistiques du FMI, le Produit Intérieur Brut par habitant est de 631 $ en 2015 ! (2018).

[3] Thomas Sankara. Discours aux Nations unies du 4 octobre 1984.

[4] Par la suite, la situation devait évoluer dans un autre sens, vers un retour à une « normalité » postcoloniale ! Blaise Compaoré s’est accroché au pouvoir pendant 27 ans, à coups de violences policières, avant d’être à son tour destitué le 31 octobre 2014 à l’issue de 48 heures de manifestations populaires qui ont fait 24 morts. Les résultats de l’enquête sur la mort de Thomas Sankara, dévoilés en 2015, montrent que, lors du putsch de 87, le « Père de la révolution burkinabé » avait été abattu froidement alors qu’il s’avançait mains en l’air (2018).

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03 mai 2019

Chronique burkinabée - 1990 / 2005 (2/32). Comment Tartarin-Quichotte devient Tartarin-Sancho.

Vanité, solidarité et anxiété

 

Air France

Au cours de ce vol pour Ouagadougou, les hôtesses distribuent le menu aux passagers ; il est orné d’une magnifique pomme jaune et rouge et nous promet de nous faire goûter aux « Saveurs de la France » avec, ce mois-ci, l’annonce d’un « Repas normand ». La carte est alléchante qui propose une terrine de canard, un suprême de volaille « Vallée d’Auge », du camembert bien évidemment, un « Miroir de pommes », et enfin du calvados pour le digestif. Les appellations des plats sur les menus sont toujours prometteuses de sommets gastronomiques, aggravant encore votre déception quand vos découvrez le plateau repas distribué. Les intitulés des menus des voyages aériens, en classe touriste, ressemblent de plus en plus à la rhétorique utilisée dans les domaines de la publicité et de la politique : beaucoup de superlatifs et de termes ronflants pour masquer un grand vide de saveurs.

«  Vous voulez que je vous prépare quelque chose pour le voyage ?
- On sert à manger dans les avions.
- C’est très cher ?
- C’est compris dans le prix du billet.
- Alors ce ne doit pas être très bon » [1]

Autre choix ce jour-là : du « Thie Bou Dieun », un riz au poisson, spécialité normande bien connue, notamment dans la région de Dakar ! A moins qu’il ne s’agisse d’un hommage très discret de la compagnie Air France au grand poète Léopold Sedar Senghor [2] qui réside en Normandie ?

Le voyage aller vers l’Afrique c’est aussi ce moment singulier où Tartarin-Quichotte se transforme en Tartarin-Sancho. Tout particulièrement à chaque fois que, regardant par le hublot, Tartarin constate l’aridité des sols, ocres et rouges, traversés de rivières de sable jaune, parsemés de-ci de-là de quelques arbustes maigrelets poussant avec une remarquable constance dans une nature hostile. Et, à chaque fois, Tartarin-Sancho se demande pourquoi il retourne dans ces pays lointains, à la chaleur torride, aux hôtels au confort sommaire alors que l’on est si bien chez soi, en famille !

« Je vois l’Afrique multiple et une
verticale dans la tumultueuse péripétie
avec ses bourrelets, ses nodules,
un peu à part, mais à portée
du siècle, comme un cœur de réserve » [3].

Et pourquoi, dès le voyage de retour, Tartarin-Sancho, qui était si content de retrouver ses pantoufles et sa petite famille, se métamorphose-t-il à nouveau en Tartarin-Quichotte qui ne rêve plus que d’entraîner à nouveau ce malheureux Tartarin-Sancho vers une nouvelle aventure en Afrique ou en Asie ?

Alors ? Vanité ? Il doit bien y avoir un peu de cela, car rien n’oblige Tartarin-Sancho à repartir. Une fois revenu dans sa petite ville de chasseurs de casquettes, accompagné de son dromadaire et riche du trophée de la peau de ce pauvre lion aveugle[4], Tartarin-Sancho pourrait gérer tranquillement son petit capital de récits d’expéditions lointaines lui assurant une petite notoriété locale. Quoiqu’avec le développement du transport aérien, la concurrence se fasse de plus en plus rude. Solidarité, alors ? Un peu aussi, car Tartarin-Sancho n’est pas insensible au spectacle de la pauvreté et de la misère des habitants de ces pays. Comment rester sourd à la détresse des peuples alors qu’il suffirait finalement de relativement peu de choses pour leur permettre d’accéder à des conditions de vie décentes ?

La pire de ces contradictions n’est-il pas qu’au moment même où Tartarin-Sancho se trouve bien fol de partir dans ces pays lointains, il se surprend à défendre auprès de ses interlocuteurs l’idée d’un nouveau voyage à organiser au Sénégal ou en Angola !


[1] Manuel Vasquez Montalban. « Les oiseaux de Bangkok ». 1983.

[2] Léopold Sédar Senghor, 1906 / 2001, poète, écrivain, homme d'État français, puis sénégalais, premier président de la République du Sénégal et premier Africain à siéger à l'Académie française.

[3] Aimé Césaire. « Ferrements - Pour saluer le tiers-monde ». 1960.

[4] Alphonse Daudet. « Tartarin de Tarascon ». 1872.

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01 mai 2019

Chronique burkinabée - 1990 / 2005 (1/32). L’âge du faire et du paraître.

Les aéroports, des lieux où « perdre » son temps

 

Burkina-Faso CDG 1

« Au temps suspends ton vol... » [1].

 En correspondance à Roissy entre deux avions le temps ne compte plus. Il n’y a rien à faire, rien qui soit susceptible de vous rappeler à un ordre quel qu’il soit, ni téléphone, ni courrier, ni collègue, ni famille, rien qu’à attendre dans un temps suspendu, vide. Contradictoirement, et ironiquement, c’est donc dans les aéroports, ces nouveaux temples de la vitesse, que le temps s’arrête ! Même s’il est borné par l’heure de décollage de l’avion, c’est un temps « entre parenthèses » qui ne compte pas, du temps à perdre. Pas d’activité, pas d’occupation, pas de rendez-vous, pas de coup de téléphone, même s’il est vrai que l’on est en train d’accomplir quelques progrès avec le portable qui commence à se répandre. Temps du retour sur soi, ce que l’on a pas si souvent l’occasion de faire. A être toujours occupé, on finit par ne plus se connaître, on devient étranger à soi-même [2].

« Il lui reste la magie de péripétie nécessaire à tout périple en Utopie - cette expérience de l’intervalle flou : de ce franchissement trouble qui suspend un instant le voyageur dans un espace indéterminé où il perd ses repères et le précipite dans l’Ailleurs » [3].

La société occidentale développée est désormais entrée dans l’âge du « faire ». Il faut toujours être actif, s’agiter, bouger, créer du neuf, de l’inédit, du jamais vu, de l’original. Nous sommes les héritiers des ingénieurs de la Renaissance et de la révolution industrielle. Mais, paradoxe, dans ce lieu symbolique de la modernité, de la vitesse, c’est au contraire l’âge de l’être qui affleure dans ce moment vide d’occupation d’attente du départ de son avion. 

Outre s’analyser soi-même, il est néanmoins aussi possible d’observer ses semblables dans ce lieu de mélange des classes sociales comme l’étaient, au XIXesiècle, les relais de poste et, au XXe, les gares de chemin de fer.  A la sortie de CDG 2, une douzaine de jeunes hommes, 25/35 ans, bien propres sur eux, coiffés de frais, avec cravates, gesticulent et parlent fort, apostrophant les conducteurs de navettes, minibus ou autocars desservant les différents lieux de la zone aéroportuaire. Ils cherchent à se rendre dans un de ses hôtels et ne savent pas comment l’effectuer. Le groupe se déplace au long du trottoir sous la conduite de deux ou trois d’entre eux, dont un arborant l’inévitable téléphone portable désormais à la mode. Est-ce un groupe de commerciaux d’entreprise en goguette, invités à un séminaire de marketing, merchandising, de force de vente ou autre billevesée scientiste, tout excités à l’idée du week-end qu’ils vont passer dans un des hôtels quatre ou cinq étoiles ?

Les cafés des aéroports sont un autre lieu privilégié d’observation de ses semblables car chacun s’efforce d’y « tuer le temps » comme il peut. Un groupe de touristes, genre « grands voyageurs », roule des mécaniques en parlant très fort de leur voyage, du « club » où ils sont allés de « nombreuses fois », des petits restaurants locaux qu’ils connaissent si bien, de la plage du club… laquelle doit se situer quelque part du côté de Pattaya en Thaïlande.  Le père tourne au vieux beau, crinière de lion argentée qu’il lisse d’un geste machinal de la main, ray-ban sur le nez dans ce sous-sol assez sombre de CDG 1, veste de cuir aux manches retroussées, gourmettes en argent, chaîne en or, bagues à plusieurs doigts, chairs molles et bajoues rougeaudes qui laissent présager des consommations d’alcool un peu plus élevées que souhaitées pour la santé. Il allume sa cigarette avec des gestes calculés, amples, manière de montrer qu’il est un homme d’autorité et d’aventure. Mais de quelle aventure peut-il bien s’agir à Pattaya ?


[1] Alphonse de Lamartine. « Méditations – Le lac ». 1820.

[2] Le téléphone portable est venu très heureusement sortir l’humanité de tous ces moments d’attente dangereux où l’individu est seul avec lui-même (note 2018).

[3] Jean-Didier Urbain. « L'idiot du voyage - Histoires de touristes ». 1993.

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08 avril 2019

Les tableaux du Caravage à Rome (20/20). Liste des articles.

Caravage Saint-Jérôme

Les œuvres du Caravage à Rome (1/20). Une vingtaine d’œuvres du Caravage accessibles

Michelangelo Merisi da Caravaggio (2/20). Une conception révolutionnaire de la peinture – Une vie mouvementée

L’exposition du « Caravage de la Reine » à la gare de Termini (3/20). Première approche des œuvres du Caravage

N°1 - Galerie Borghèse - Le jeune Bacchus malade, Garçon à la corbeille de fruits, La Madone des palefreniers, Saint-Jérôme écrivant, Saint-Jean-Baptiste, David tenant la tête de Goliath (4/20). Six Caravage ! - Des œuvres de ses différentes périodes

2 - Santa Maria del Popolo – La crucifixion de Saint-Pierre, La conversion de Saint-Paul (5/20). Des œuvres centrées sur le moment le plus dramatique de l’action

+- Villa Ludovisi – Jupiter, Neptune et Pluton (6/20). L’unique peinture murale du Caravage

3 - Eglise Sainte-Marie des Capucins – Saint-François en méditation (7/20). Une représentation sans artifices ni affectivité

N°4 -Palais Barberini - Judith et Holopherne, Narcisse, Saint-François en méditation (8/20). La fraction de seconde qui symbolise l’action représentée

5 - Galerie Doria Pamphili – Madeleine repentante, La fuite en Egypte et Saint-Jean-Baptiste (9/20). Premières représentations de thèmes religieux

N°6 -Palais des Conservateurs – La Diseuse de Bonne aventure et Saint-Jean-Baptiste au bélier (10/20). Deux tableaux caractéristiques de deux périodes du Caravage

7 - Saint-Louis-des-Français – La Vocation de Saint-Matthieu (11/20). La première commande religieuse d’importance pour Le Caravage

7 - Saint-Louis-des-Français – Saint-Matthieu et l’ange, le Martyre de Saint-Matthieu (12/20). Des réalisations révolutionnaires - Mais difficiles à faire accepter par ses commanditaires

- Sant Eustachio - Le Palais Madama (13/20). Le cardinal Bourbon del Monte protecteur du Caravage

8- Sant’ Agostino - La Madone des pèlerins (14/20). Une église où étaient admises les prostituées – Une toile à la gloire de Notre-Dame de Lorette

- Campo Marzio - Le vicolo del Divino Amore (15/20). Une des résidences du Caravage à Rome – Mauvais payeur et casseur de plafond !

# - Campo Marzio - La via di Pallacorda (16/20). Un duel à la sortie du Jeu de Paume 

9 - Galerie Corsini – Saint-Jean-Baptiste (17/20). Un Saint-Jean-Baptiste sans ses attributs habituels -Un centre d'études et de recherches consacré au Caravage

10 - Pinacothèque du Vatican -  La Mise au tombeau (18/20). Une peinture « réaliste »

Caravage peintre baroque ? (19/20). Caravage baroque et révolutionnaire

Liste des articles (20/20). 

Rome, Montpellier, Senlis - Février 2006 / janvier 2019

Liste des promenades dans Rome par thèmes

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06 avril 2019

Les tableaux du Caravage à Rome (19/20). Caravage peintre baroque ?

Caravage baroque et révolutionnaire

 

Caravage La Madone des palefreniers

La période de la production picturale du Caravage est courte, elle est comprise entre 1592 / 1596 (arrivée à Rome) et 1610 (décès). Les grands contemporains du Caravage sont, en peinture, Federico Zuccari (1539 / 1609), Annibal Carrache (1560 / 1609), Cesari dit le Chevalier d’Arpin (1568 / 1640), Pierre Paul Rubens (1577 / 1640) et, en architecture, Giacomo della Porta (1532 / 1602) et Carlo Maderno (1556 / 1629).

« Avant lui c’était Raphaël et Michel-Ange, après lui ce sera Georges de La Tour ou Rembrandt (…). Il est le pivot d’une époque » [1].

Avec le cinquecento finissant, on assiste à la renaissance de la ville. La Rome spirituelle restaure son autorité battue en brèche par la Réforme. Si le concile de Trente  (1545 / 1563) ne sera pas celui de la réconciliation de l’église chrétienne, il sera celui de l’affirmation de la doctrine de l’église catholique romaine : doctrine du péché originel, culte des saints et des reliques, dogme de la transsubstantiation [2], célibat des prêtres… 

La Rome temporelle se relève des ruines laissées par les mercenaires de Charles Quint en 1527. L'or venu des Indes et des Amériques y afflue, des voies nouvelles sont percées (via Pia et Felice), les aqueducs romains restaurés, la ville se couvre de fontaines, de palais (des Sénateurs et des Conservateurs, Quirinal, Chigi, Sapienza), d’églises (Le Gesù, Saint-Louis-des-Français, Sant’Andrea della Valle, Santa Susanna, Santi Domenico et Sisto), de monuments (Scala Santa). Rome est de nouveau dans Rome. L'art sera appelé au service de l'Eglise catholique romaine afin de rendre l’évangile accessible à tous.

« Le saint Concile défend que l’on place dans les églises aucune image qui s’inspire d’un dogme erroné et qui puisse égarer les simples ; il veut qu’on évite toute impureté, qu’on ne donne pas aux images des attraits provocants ».

Quand il arrive à Rome, c'est donc un immense chantier que découvre Caravage avec notamment l’achèvement de la coupole de Saint-Pierre et l’érection de la façade de l’église Santa Susanna, lesquels soulignent l’émergence d’une sensibilité nouvelle en architecture qui accentue les reliefs, joue des contrastes, de la confrontation entre lignes droites et courbes, une architecture qui dynamise et théâtralise les bâtiments. 

En donnant de l’importance aux constructions diagonales, aux contrastes de couleurs chaudes, au mouvement et à un moment dramatique et spectaculaire de l’action, Caravage rompt avec la peinture de son époque, celle des Carrache et du Cavalier d’Arpin, dans laquelle l’artiste cherche plutôt l’équilibre, l’harmonie. En ce sens, Caravage participe à l’émergence de l’art baroque, cet art de l’émotion et du mouvement qui vise à interpeller le spectateur. 

Seuls les « Caravagesques » [3] (Orazzio Gentileschi, Artemisia Gentileschi, Bartolomeo Manfredi, Jose de Ribera, Valentin de Boulogne, Louis Finson…), Diego Vélasquez (1599 / 1660) ou Rembrandt (1606 / 1669) surent, après Caravage, intégrer la réalité, le monde tel qu’il est, dans leurs œuvres. Mais la peinture baroque dériva pour partie, à l’exemple d’un Francisco de Zurbarán (1598 / 1664), vers la recherche de la beauté avec anges, colombes et rayons de lumière divine afin de participer à l’élévation des âmes, ou vers la représentation d’une nature idéalisée avec Nicolas Poussin (1594 / 1665) ou Claude Lorrain (1600 / 1682).

 

Rome, Montpellier, Senlis - Février 2006 / janvier 2019.


[1] Jean de Loisy. France-Culture, « L'art est la matière ». Emission « Caravage, pivot d'une époque ? » du 23/09/2018. Entretiens avec Pierre Curie, conservateur du musée Jacquemart-André, et Isabelle Schmitz, rédactrice en chef adjointe du Figaro Hors Série.

[2] La transsubstantiation est un phénomène surnaturel qui permet la transformation d'une substance en une autre : pour les Catholiques, la conversion du pain et du vin en corps et sang du Christ lors de l'Eucharistie.

[3] « Corps et Ombres : Caravage et le caravagisme européen ». Montpellier. 23 / 06 / 2012 – 14 / 10 / 2012.

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04 avril 2019

Les tableaux du Caravage à Rome (18/20). N°10 - Pinacothèque du Vatican - La Mise au tombeau.

Une peinture « réaliste »

 

Caravage La déposition du Christ

Avant de visiter la Pinacothèque du Vatican [1], prenez la précaution de retenir vos billets à l’avance, par internet, et choisissez un créneau horaire pas trop fréquenté.

La « Mise au tombeau » est un tableau peint entre 1602 et 1604. Il s'agit d'un retable qui était destiné à orner l'autel de la chapelle privée de la famille Vittrice dans la Chiesa Nuova, l'église de Saint-Philippe Néri à Rome. Philippe Néri, mort en 1595, était une figure importante de la Réforme de l’église catholique contre les dépenses de prestige et la licence des hommes d’église. Le tableau, accroché dans la Chiesa Nuova jusqu’en 1797, fut choisi par les représentants de Bonaparte pour figurer parmi les œuvres d’art romaines les plus dignes d’intérêt. Il a été emporté au titre de prise de guerre pour être exposé au nouveau Muséum central des arts de la République (musée du Louvre). Il revint à Rome en 1815, après la seconde abdication de Napoléon Ier, pour être désormais installé à la Pinacothèque du Vatican.

Le tableau ne représente pas une « mise au tombeau » mais une « déposition ». Après la descente de croix, le corps est porté par deux disciples, l'apôtre Jean et Nicodème, pour être déposé sur la pierre tombale qui fermera ensuite le sépulcre.  Au second plan, trois femmes, Marie, mère du Christ, Marie de Cléophas et Marie-Madeleine expriment leur peine de différentes façons, constituant une « déploration ». Le groupe de personnages se tient sur une dalle funéraire qui pointe vers le spectateur dont l’œil est situé à son niveau. Jean soutient le buste du Christ ; Marie pose un regard serein sur son fils et tend sa main droite comme si elle lui donnait sa bénédiction ; Marie-Madeleine a la tête penchée, la main sur le front, tandis que Marie de Cléophas lève les bras au ciel. Nicodème, soutient le corps du Christ par les jambes et regarde le sépulcre qui s’ouvre sous ses pieds. Le tableau adopte une composition en éventail à partir du pied gauche de Nicomède. Les bras de Marie de Cléophas tracent les deux premiers rayons, le buste et la tête de Marie-Madeleine participant à ce second rayon. Marie, penchée vers son fils, constitue le troisième rayon, en prolongement des jambes nues du Christ. Le drapé rouge et les têtes de Nicomède et Jean, forment un quatrième rayon. Le buste du Christ constitue le cinquième rayon, presque horizontal. Si le regard est d’abord attiré par le corps du Christ, le plus lumineux, puis par la composition en éventail des personnages, il se fixe sur cette pierre tombale qui se projette vers le spectateur, souligne l’espace dramatique situé en-dessous, la fosse dans laquelle sera déposé le corps. 

En peinture dans cette fin du XVIsiècle, la tendance était de s’éloigner du maniérisme représenté par Giulio Romano en se rapprochant du modèle classique de Raphaël et de Michel-Ange. Caravage va proposer une toute autre direction, basée sur la représentation réaliste, tant au niveau du fond que sur la forme. A propos de la « Mise au tombeau » un critique allemand du XIXsiècle [2] a pu écrire qu’il s’agissait de l’enterrement d’un chef de tribu de bohémiens ! Les situations ne sont pas idéalisées même quand elles rendent comptent de faits surnaturels, les personnages restent humains, dans leur apparence physique (leurs visages comme leurs vêtements) et dans leurs émotions (courage, volonté, peur, surprise, dégoût, douleur, tranquillité, détachement).

« Imaginez donc qu'il prétendait nous présenter le monde tel qu'il est, et sans l'embellir ! Attitude déraisonnable ! » [3].

Ce réalisme des œuvres du Caravage peut se mettre en relation avec une volonté de l’artiste de rompre avec les peintres de son temps, en sortant de l’idéalisation de la nature et des allégories dans une démarche qui s’articule avec la volonté de réforme de l’église catholique comme l’exprime un Philippe Néri par exemple. Ce réalisme peut aussi être mis en relation avec l’émergence, à cette même période, des éléments d’une démarche scientifique marquée par l’observation du monde extérieur et des phénomènes naturels, même si celle-ci reste encore bien souvent empirique (botanique, astronomie, optique, mathématiques, mécanique, musique…) [4].


[1) Pinacothèque du Vatican - Du lundi au samedi 9h à 18h, et dernier dimanche du mois de 9h à 14h.

[2] Franz Kugler, historien de l’art.

[3] Roberto Longhi. « Le Caravage ». 1968.

[4] Anna Papacostidis. « Peindre la science- Caravage et le milieu savant de Rome ». Mémoire présenté à la Faculté des Etudes supérieures et postdoctorales en vue de l’obtention du grade de Maîtrise ès arts en histoire de l’art. Université de Montréal. 2017.

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02 avril 2019

Les tableaux du Caravage à Rome (17/20). N°9 - Galerie Corsini – Saint-Jean-Baptiste.

Un Saint-Jean-Baptiste sans ses attributs habituels - Un centre d'études et de recherches consacré au Caravage

 

Caravage Saint-Jean-Baptiste

Un autre Saint-Jean-Baptiste du Caravage se trouve dans la collection d’art antique du palais Corsini [1], dans le quartier du Trastevere, avec une version très différente des autres. Il s'agit de l'un des deux Saint-Jean-Baptiste qui auraient été peints par Caravage en 1604, voire 1605. 

Rappelons que Jean est le cousin de Jésus ; il vit en ermite dans le désert de Judée habillé d’un vêtement en poils de chameau, il mange des sauterelles et du miel sauvage. Il pratique le baptême de repentir et c’est lui-même qui baptise Jésus dans le Jourdain. Ses attributs sont généralement la tunique en poils de chameau, la croix de roseau et l'agneau. 

Sur cette œuvre du Caravage, le jeune homme est difficilement reconnu comme étant Baptiste car ses symboles habituels sont à peine suggérés (tunique et croix) ou absents (agneau).On retrouve néanmoins le goût du Caravage avec les oppositions de couleurs franches (le torse, le drapé), le clair-obscur, les compositions en diagonales, les représentations de jeunes hommes. Les études au rayons rouges et les radiographies ont mis en évidence les repentirs du peintre : Saint-Jean-Baptiste était tourné vers un agneau, à droite du tableau, mais celui-ci a finalement été recouvert d’une peinture sombre. Son attribution au Caravage est toutefois contestée.

A Rome, en 2017, le musée de la Galerie Borghèse et la maison de luxe Fendi ont annoncé la création d'un centre d'études et de recherches consacré au Caravage, le Caravaggio Research Institute. Il s'agirait de créer une plate-forme numérique capable d'héberger une base de données en ligne sur l'artiste, source d'informations et de mises à jour bibliographiques, archivistiques, philologiques, historiographiques et iconographiques, dotée d'un système de recherche diagnostique numérique. Il est également prévu de créer un centre d’étude et de recherche axé sur le Caravage et ses œuvres [2]. L'objectif premier reste de lutter contre l'attribution erronée d’œuvres au célèbre peintre italien car, ces dernières années, plusieurs cas de « découverte » de tableaux du Caravage posent question.

En 2004, à l’occasion de la restauration de « La vocation de Saint-Pierre et de Saint-André », un tableau retrouvé dans les entrepôts de la Cour royale, l’œuvre a été attribuée au Caravage, donnant lieu à des expositions internationales sur le thème du Caravage de la Reine. Mais, en 2009, les responsables de la Collection royale ne l'intègrent plus à leur catalogue Caravage ! Dans l’église Saint-Antoine de Loches, auraient été découverts deux Caravage, le « Repas chez Emmaüs » et « L’incrédulité de Saint-Thomas ». Après restauration en 2005, l’étude des tableaux montrerait que les pigments de peinture correspondraient à ceux qu’utilisait Le Caravage. S’il s’agit peut-être d’œuvres originales, elles peuvent être aussi des copies réalisées par le peintre lui-même [3]. En 2014, un « Judith et Holopherne » a été retrouvé par hasard, dans un grenier près de Toulouse. Si certains experts jugent qu'il est un authentique Caravage, d'autres pensent qu'il s'agit d'une copie. C’est un tableau qui avait disparu, dont on savait qu''il avait été peint en 1607, mais qui n’est connu que grâce à une copie réalisée par un peintre flamand, Louis Finson. En conséquence, est-ce une autre copie de Finson, une copie du Caravage ou un original du Caravage ? Enfin, en 2014 toujours, la presse révélait que la plus grande spécialiste contemporaine du Caravage, Minna Gregori, élève de Roberto Longhi, avait retrouvé l’original de la « Madeleine en extase » [4].

Il existe aujourd’hui plus de soixante-dix œuvres du Caravage reconnues (pour Roberto Longhi en 1968) et une vingtaine d’œuvres contestées. Le dénombrement s’avère difficile dans la mesure où certains tableaux sont jugés authentiques par quelques experts alors qu’ils sont considérés comme des copies par d’autres. Dans tous les cas, les œuvres du Caravage sont peu nombreuses, comparées par exemple aux plus de 400 qui sont répertoriées pour Rembrandt. Comme Le Caravage a une place particulière dans l’histoire de la peinture et qu’il a peint seulement pendant une quinzaine d’années, chacune des œuvres découvertes a une valeur artistique (mais aussi fiduciaire !) importante.


[1] Galerie Corsini – Du mercredi au lundi de 8h30 à 19h.

[2] Présentation du projet sur le site de la maison Fendi.

[3] Loches (Indre-et-Loire), galerie Saint-Antoine. « Les Caravage de Philippe de Béthune».

[4] Présentée à Paris au musée Jacquemart-André dans l’exposition « Caravage à Rome. Amis et ennemis » (21 / 09 / 2018 – 29 / 01 / 2019) avec la « Madeleine en extase » dite Klein.

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31 mars 2019

Les tableaux du Caravage à Rome (16/20). N°# - Campo Marzio - La via di Pallacorda.

Un duel à la sortie du Jeu de Paume 

 

Rome Pinciano Galerie Borghèse David et la tête de Goliath

La via di Pallacorda est une rue parallèle au Vicolo del Divino Amore, située de l’autre côté du Palais de Florence. Elle a la particularité d’être en forme de Y et relie les rues Srofa, dei Prefetti et del Clementino. Elle doit son nom à la présence d’un terrain de jeu de paume, l’ancêtre du tennis, dans un terrain situé en face de la façade latérale du Palais de Florence. Ce jeu de paume fut ensuite transformé en théâtre ; reconstruit en 1840, le théâtre fut fermé et une nouvelle fois détruit pour faire place à un garage en 1936, ce qu’il est toujours aujourd’hui [1].

Le Caravage vouait une véritable passion à ce jeu de balle et il fréquentait régulièrement le lieu. Le 28 mai 1606, au cours des fêtes de rue, à la veille de l'élection du pape Paul V Borghèse, sept ou huit hommes armés s'affrontent via di Pallacorda. D’un côté Caravage, son partenaire Onorio Longhi, le capitaine Petronio Troppa, soldat au Château Saint-Ange, et peut-être son collaborateur Mario Minetti et, de l’autre côté, des membres et amis de la famille Tomassoni, parmi lesquels Ranuccio Tomassoni et son frère Giovan Francesco, « Président du rione du Champs de Mars »et les beaux-frères Ignazio et Federico Lugoli.

Les ouvrages contemporains ne s’accordent pas sur le nombre de participants de la rixe, pas plus que sur leurs noms car les documents de l’époque seraient ni complets, ni concordants. Toutefois, ce qui est sûr, c’est que pendant le combat Caravage tue Ranuccio Tomassoni d'un coup d'épée ; lui-même est blessé et l'un de ses camarades, Troppa, est également tué par Giovan Francesco. Il semble que les deux hommes, Caravage et Tomassoni, se connaissaient et avaient l’habitude de se croiser. Tomassoni n’a d’ailleurs pas une meilleure réputation que Caravage et menait une vie dangereuse et insouciante, entre tripots et bordels. La querelle pourrait avoir pour cause une obscure dette de jeu, se montant à 10 écus, que Le Caravage devait à Tomassoni [2]. Pour d’autres, la rixe pourrait avoir pour cause une rivalité amoureuse ancienne : ils auraient été amants tous deux de Fillide Melandroni [3], une courtisane qui faisait commerce du côté de la via dei Condotti.

Enfin, l’un et l’autre appartenaient à des partis opposés ! Le Caravage était lié au parti français par son protecteur romain, le cardinal Del Monte, alors que Tomassoni était du parti espagnol, un de ses frères servait dans les troupes espagnoles ; France et Espagne s’efforçaient alors soit de développer leur présence en Italie, soit d’influer sur la politique des papes. Ce meurtre vaudra au Caravage une condamnation à mort par contumace en juillet, ce qui lui aura laissé le temps de fuir vers le Latium. Il ira ensuite à Naples, La Valette, Syracuse, Palerme, Naples à nouveau avant de tenter de rentrer à Rome dans l’espoir d’une grâce papale.

Un de ses derniers tableaux, « David tenant la tête de Goliath », qu’il destinait au neveu du pape, le Cardinal Scipion Borghèse, est exposé à la Galerie Borghèse. Elle illustre le combat de David contre Goliath. Le géant Goliath du camp philistin avait mis au défi l'armée d'Israël de proposer un homme susceptible de se battre en duel avec lui, duel qui déterminerait l'issue du combat entre les deux nations. Après, l'avoir tué de sa fronde, David tranche la tête de Goliath consacrant la victoire d’Israël sur les Philistins. Le tableau expose le moment où David présente la tête du géant à Saül, le roi des israélites. L’œil est d’abord attiré par la grande surface claire au centre du tableau, le buste du jeune David ; puis il suit la clarté du bras tendu vers la droite du tableau, un mouvement aidé par l’éclair d’acier de l’épée portée par David, pour découvrir enfin, dans le clair-obscur, la tête tranchée de Goliath. Outre le traitement sombre et macabre de la scène, avec cette tête aux yeux ouverts comme si elle était encore vivante, dégoulinante d’un sang visqueux et sombre, le tableau est d’autant plus poignant que ce Goliath est un autoportrait ! Comme si Le Caravage offrait sa tête au Pape pour obtenir l’autorisation de retourner à Rome. Et c’est bien de cela qu’il s’agirait car sur l’épée de David est portée l’inscription « H.AS O S », initiales de la devise « humilitas occidit superbiam » (l’humilité tue l’orgueil). Par cette œuvre envoyée au neveu du Pape, Le Caravage implorait la clémence du Pape.


[1] Site de Roma Segreta.

[2] Alain Dervaux. « Les passages à l’acte dans la vie et l’œuvre du Caravage (1571-1610) ». L’information psychiatrique. Vol. 82, N° 6 - juin-juillet 2006. 

[3] Le Caravage a effectué un portrait de Fillide Melandroni, vers 1599. Lors des bombardements de 1945 sur Berlin, le tableau a été détruit dans l’incendie du bunker dans lequel il était conservé. Portrait peut-être un peu fade (mais photographié en noir et blanc !) quand on le compare aux œuvres dans laquelle Fillide Melandroni servit également de modèle, « Judith et Holopherne », « La Conversion de Madeleine » ou « Sainte-Catherine-d’Alexandrie ».

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29 mars 2019

Les tableaux du Caravage à Rome (15/20). N°# - Campo Marzio - Le vicolo del Divino Amore.

Une des résidences du Caravage à Rome - Mauvais payeur et casseur de plafond !

 

Caravage La mort de la Vierge

La ruelle de l'Amour Divin (et non pas du Divin Amour ce qui, en français, n’a pas tout à fait la même signification !), située entre la piazza Borghese et la via dei Prefetti, est nommée ainsi d'après l'église de l’Amour Divin située à proximité. En 1131 l’église était dédiée à la martyre chrétienne Sainte-Cécile parce qu’elle aurait été construite sur les ruines de la maison où elle allait prier. Une petite pierre commémorative, trouvée en 1604 sous l'autel, précise : « Haec est domus ici orabat Sancta Caecilia – MCXXXI » (« Ceci est la maison dans laquelle priait St. Cecilia – 1131 »). Dans le catalogue des églises de Rome rédigé en 1192 par Cencio Savelli, qui devint pape sous le nom d'Honorius III (1216 / 1227), l'église serait appelée « S.Caeciliae champs Martis». 

En 1525 le pape Clément VII a donné la petite église à une Confrérie laquelle a attribué l'église à leur saint-patron, Saint-Blaise, et la ruelle a été appelée San Biagio. En 1802, le Pape Pie VII a donné l'église à la Fraternité de l'Amour divin, laquelle a changé le nom de l'église en Notre-Dame de l'Amour Divin et le nom de la ruelle a suivi. 

Le 16 septembre 1604, Le Caravage loue une maison dans la ruelle San Biagio (aujourd’hui au n°19 du vicolo del divino Amore). La ruelle longeait la maison de l'ambassadeur de Florence à Rome. Les registres paroissiaux de l’église San Nicola dei Prefetti mentionnent, en 1605, la présence du peintre et son apprenti Francis. La maison du n°19 est composée d’un logis au rez-de-chaussée, d’un escalier, de deux chambres au premier étage, d’un grenier, d’une cour et  d’un jardin. De fait, la demeure est possédée par le juriste du Vatican Laerzio Cherubini. Celui-ci avait commandé à l’artiste, en 1601, un tableau pour l'autel de la chapelle pour laquelle il venait d'acquérir des droits à Santa Maria della Scalain Trastevere sur le thème de « La mort de la Vierge ». Caravage y travailla probablement vers 1604, bien au delà de l'échéance initialement prévue par le contrat pour rendre la toile, 1602 ! C’est vraisemblablement dans cet appartement que Le Caravage peignit « La mort de la Vierge » mais aussi « Le Christ au jardin des oliviers ».

La demeure est gérée par Prudenzia Bruni qui passe le contrat de location avec le peintre. Il semble que le contrat prévoyait la possibilité de démonter le milieu du plafond d’une des chambres, vraisemblablement pour avoir plus de hauteur et plus de lumière avec les fenêtres du grenier, à condition toutefois que la situation initiale soit restaurée à la fin du contrat, aux frais du locataire. Le loyer est payé régulièrement par Le Caravage jusqu’en février 1605. Suite à une rixe, Le Caravage s’exile quelques temps à Gênes et, quand il revient à Rome, le 26 août, Prudenzia Bruni a fait placer sous séquestre les biens du peintre afin de se faire rembourser une dette de loyer de 22,50 couronnes [1]. La réputation du Caravage s’enrichit d’être un mauvais payeur et un casseur de plafond ! 

Terminé en 1605 ou 1606, le tableau de « La mort de la Vierge » fut exposé sur l’autel de la chapelle de l’église Santa Maria della Scala in Trastevere mais très vite refusé par les moines de l‘église au motif que c’était une œuvre irrévérencieuse et blasphématoire. Le tableau est composé selon une grande diagonale qui part du haut, à gauche, et descend jusqu’au buste de la Vierge, habillée de rouge, et la nuque très lumineuse de Marie-Madeleine en premier plan. Le Caravage, comme à son habitude, dessine une scène non pas idéalisée mais très réelle, un corps abandonné… Evidemment, dans l’esprit religieux de ce temps, la Vierge qui fut exemptée de tous péchés, « l’Immaculée Conception », ne pouvait pas être réduite à un cadavre ! Son corps, enveloppé d’un manteau bleu selon les canons de l’époque, et son âme devaient être emportés au paradis par une nuée d’anges, accompagnés d’une musique divine [2]. 

Le tableau fit néanmoins grand bruit, immédiatement acheté par Rubens pour Vincent Ier, duc de Mantoue, au prix très élevé de 300 écus. Le duc de Mantoue organisa une exposition du tableau dans sa résidence romaine pour satisfaire la curiosité des Romains. Le tableau passa ensuite dans la collection de Charles Ier d'Angleterre, puis dans celle de Louis XIV. Il est aujourd'hui conservé au musée du Louvre.


[1] Cf. La Reppublica. « Vita quotidiana : vicolo del Divino Amore ». 05 Avril 2011.

Gérard-Julien Salvy. « Le Caravage ». 2008.

[2] Voir le tableau réalisé par Carlo Saraceni commandé pour remplacer l’œuvre du Caravage et exposé à Santa Maria della Scalla dans le Trastevere.

Liste des articles sur les tableaux du Caravage à Rome  et  Liste des promenades dans Rome par thèmes 

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27 mars 2019

Les tableaux du Caravage à Rome (14/20). N°8 - Sant’ Agostino - La Madone des pèlerins.

Une église où étaient admises les prostituées – Une toile à la gloire de Notre-Dame de Lorette

 

Caravage San Agostino Madonna di Loreto

A l’issue du Corso del Rinascimento, à droite, par la courte via San Agostino, on débouche sur la placette de l’église Sant’ Agostino in Campo Marzio [1], une des premières églises Renaissance à Rome (1479 / 1482). La façade a été inspirée par celle de la Basilique Santa Maria Novella de Florence. Dans cette façade très simple, presque austère, les deux volutes latérales du second niveau apparaissent incongrues, c’est qu’elles ont été ajoutées plus tardivement, entre 1746 et 1750. 

Spécificité unique à Rome, l’église admettait les courtisanes et les prostituées ! Certaines y seraient même enterrées. Fiammetta Michaelis (1465 / 1512), amante de Cesare Borgia,  cardinal, condottiere, assassin et mécène, fils du pape Alexandre VI Borgia (1431 / 1503), y aurait été inhumée, en 1512, dans la première chapelle à gauche qui lui appartenait [2]. Toutes traces de sa sépulture ont disparu, comme celles de Giulia Campana et de ses filles Pénélope et  Tullia d'Aragona également écrivain, poétesse et philosophe. Par la suite, la famille Cavalletti de Bologne acquit cette première chapelle à gauche. Par testament Ermete Cavalletti, mort en 1602, avait émis le souhait qu’un tableau d’autel soit réalisé représentant Notre-Dame-de-Lorette. 

« Dans la première chapelle, à gauche en entrant, on trouve de magnifiques ouvrages de Michel-Ange de Caravage. Cet homme fut un assassin ; mais l’énergie de son caractère l’empêcha de tomber dans le genre niais et noble, qui de sont temps faisait la gloire du Chevalier d’Arpin » [3].

Petit détour d’histoire religieuse : la maison dans laquelle le Saint-Esprit serait apparu à la Vierge Marie, sous la forme de l’Archange Gabriel, avait été enchâssée dans une église, au IIIsiècle, par Sainte-Hélène, mère de l’empereur romain Constantin et grande importatrice de reliques à Rome. Menacée par la prise des lieux saints par les Musulmans au XIIIsiècle, la maison fut miraculeusement transférée en Dalmatie, puis une seconde fois, en 1294, dans la Marche d’Ancône où elle aurait été accueillie par une femme dénommée Lorette.

Le tableau du Caravage montre, en bas à droite, deux simples pèlerins, pieds nus et modestement vêtus, adorant la Vierge et l’enfant Jésus. La Vierge, en haut à gauche, sur la marche et dans l’embrasure de la porte de la maison de Lorette, présente l’enfant qu’elle porte dans ses bras. Le tableau est composé sur cette diagonale majeure bas-droite / haut-gauche (ligne des corps, bras de l’enfant Jésus, axes des regards). On part des pieds souillés du pèlerin pour aller au regard de la Vierge et la tête de Jésus. Une série de lignes parallèles successives croise cette diagonale sans la rompre, mais au contraire en la renforçant : culotte de l’homme et épaule de la femme, bâtons des pèlerins, et tête penchée de la Vierge. Rien de majestueux là dedans : ni trône, ni angelots, ni étoiles, ni rayons de lumière, ni représentation de la maison de Nazareth et de son transfert miraculeux… une scène ordinaire si elle ne rendait pas compte à la fois de la ferveur populaire et de la simple bonté de la Vierge et de son enfant. « On » raconte que les contemporains auraient été choqués par la représentation triviale des pieds sales des pèlerins… Ce ne serait pas si sûr.

L’église possède d’autres richesses. Une fresque de Raphaël (troisième pilier gauche de la nef, 1512) représentant le prophète Isaïe montrant un rouleau sur lequel est écrit sa prophétie annonçant la naissance du Christ et qui semble influencée par les fresques de Michel-Ange dans la chapelle Sixtine. « La Madone de la naissance » de Jacopo Sansovino (1486 / 1570) dont la tradition populaire veut qu’elle soit adaptée d’une statue antique représentant Agrippine tenant dans ses bras le petit Néron (!). « La Vierge et l’enfant avec Sainte-Anne » est également de Sansovino et lui aurait apporté la gloire. Sainte-Anne était notamment l’objet de vénération des poètes qui venaient lui réciter des poèmes ou les accrocher à la statue… Belle tradition !


[1] Sant’Agostino – De 7h à 13h et de 16h30 à 19h30 (dimanche de 15h30 à 19h30).

[2] « La Fiammetta avait encore une belle fin, et j'ai vu à Sant ‘Agostino sa chapelle ». In « Ragionamento del Zoppino fatto frate, e Lodovico puttaniere, dove contieni la vita et genealogia di tutte le  cortigiane di Roma », 1539. D’après Guillaume Apollinaire ce « Dialogue d’un boiteux devenu Frère, et Ludovico, putassier, où sont contenues la vie et la généalogie de toutes les courtisanes de Rome » est attribué à tort au poète l’Arétin.

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