Notes d'Itinérances

15 juillet 2018

Iran - Visiter l'Iran (2/14). Un pays à « revenu moyen supérieur».

La troisième économie de la région du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord

 

Iran Téhéran Centre Tour Milad

Le Produit intérieur Brut de l’Iran en parité de pouvoir d’achat par habitant était en 2016, de 20 030 $, plaçant l’Iran au 67erang mondial (France, 43 551, 29e)[1].L’Iran est la troisième économie de la région du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord, après l’Arabie saoudite et la Turquie. L’économie iranienne repose sur ses atouts énergétiques : le pays dispose des secondes réserves mondiales de gaz et des troisièmes réserves pour le pétrole. C’est le troisième producteur de pétrole de l’OPEP après l’Arabie Saoudite et l’Irak. La contribution du secteur des hydrocarbures à l’économie iranienne est importante : 15% du PIB en 2015 même si elle tend à décroitre en valeur relative ses dernières années. De 2011 à 2016, la part des hydrocarbures dans les recettes d’exportation est passée de 80% à 64% et, dans les revenus de l’Etat, de 55% à moins de 40%[2].

L’autre pilier du développement de l’Iran, c’est son système éducatif. Le taux d’alphabétisation en 2016 est de 93% pour les Iraniens de 19 à 40 ans. L’Iran compte 4,8 millions d’étudiants accueillis dans les universités iraniennes avec un corps professoral de 70 000 enseignants-chercheurs. Le nombre d’étudiants a très fortement augmenté, entre 2004 et 2014, progressant de 1 892 000 à 4 804 000 étudiants. En 2012, le taux brut de scolarisation au niveau de l’enseignement supérieur est identique pour les hommes et les femmes et atteint 55%[3]. Toutefois, si les universités iraniennes forment de bons étudiants dans les domaines scientifiques, une partie d’entre eux émigre en Europe et surtout aux Etats-Unis faute d’avoir des emplois en Iran et ils y trouvent facilement du travail[4].

L’agriculture représente 10% du PIB (blé, riz, betteraves, fruits, pistaches, coton, produits laitiers, laine, caviar), l’industrie 36% (automobile, aérospatiale, électronique, pétrochimie, nucléaire, armement) et les services 54% (France : 2%, 20% et 78%). L’endettement extérieur du pays est très faible, 2,3 % du PIB (France : 98,1%). La tour Miladest le symbole de cet Iran, maîtrisant les technologies les plus modernes, qui est voulu par le gouvernement de la République islamique. Construite à Téhéran en 2008, elle culmine à 435 mètres, ce qui en fait la 6plus haute tour autoportante du monde. 

La population iranienne semble très attirée par les produits de luxe, ou supposés tels, et manifeste un grand intérêt pour les galeries commerciales où sont représentées les grandes marques mondiales de vêtements ou de parfums. Ces galeries commerciales constituent de fait une vitrine, au propre comme au figuré, du monde extérieur dans lequel il n’est pas nécessairement facile de se voyager pour un Iranien « moyen ».

En matière de commerce extérieur, la Chine est devenue le premier partenaire économique et commercial de l’Iran. Après 2013, suite à un allègement des sanctions internationales, les importations chinoises de pétrole iranien ont augmenté fortement pour atteindre un rythme de livraison de 2,3 millions de tonnes/jour soit 14,5% des importations chinoises de brut. Les investissements chinois ont rapidement augmenté dans les entreprises pétrolières et l’automobile de même que la banque. En 2016, la Chine représente le quart des investissements étrangers en Iran.Si les automobiles Peugeot sont très présentes en Iran (30% du marché de l’automobile), elles n’ont parfois de Peugeot que le nom.  Suite au départ de PSA pour cause d’embargo, en 2012, les Iraniens ont continué à assembler des véhicules badgés Peugeot, mais avec des pièces importées de Chine[5] !


[1] Fonds monétaire international. Sauf à fréquenter assidument les centres de documentation de l’OCDE, du FMI ou de l’ONU (et encore !), il n’est pas très facile d’obtenir des données statistiques homogènes. L’essentiel toutefois reste les ordres de grandeur. Quand elles ne sont pas extraites d’un document cité en référence, les données chiffrées proviennent généralement des sites Actualitix ou Statista. Voir aussi Mohammad-Reza Djalali – Thierry Kellner. « L’Iran en 100 questions ». 2018.

[2] Ambassade de France en Iran - Service économique de Téhéran. « La situation économique et financière de l’Iran ». Décembre 2017.

[3] Ministère des Affaires Etrangères. « Organisation de l’enseignement supérieur ». Fiche Iran. Avril 2017.

[4] Une étude du FMI, de 1999, estimerait que plus de 25 % des Iraniens diplômés du supérieur travailleraient dans un pays de l’OCDE.

[5] Sénat. Rapport d’information. « La France et l'Iran : des relations économiques et financières à reconstruire ». 2014.

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13 juillet 2018

Iran - Visiter l'Iran (1/14). Des représentations pleines de contradictions.

Pays sous-développé et puissance régionale ? Perses et arabes ? Chiites et sunnites ? Démocratie et théocratie ?

 

Iran Ispahan Place royale Mosquée Sheikh Lotfollâh

« Qui veut venir avec moi voir apparaitre, dans sa triste oasis, au milieu de ses champs de pavots blancs et de ses jardins de roses, la vieille ville de ruines et de mystère, avec tous ses dômes bleus, tous ses minarets bleus d’un inaltérable email ; qui veut venir avec moi voir Ispahan sous le beau ciel de mai, se prépare à de longues marches, au brûlant soleil, dans le vent âpre et froid des altitudes extrêmes, à travers ces plateaux d’Asie, les plus élevés et les plus vastes du monde, qui furent le berceau des humanités, mais sont devenus aujourd’hui des déserts »[1]

Voilà une première image, contradictoire et décalée, qu’un voyageur français peut avoir de l’Iran s’il a lu ses classiques : celui d’un orientalisme matinée de romantisme d’une grande civilisation en déclin. Si Pierre Loti force peut-être un peu le trait, il est passé depuis de l’eau sous les ponts (même à Ispahan !). L’exploitation du pétrole et l’augmentation de son prix pouvaient faire espérer au Shah d’Iran, en 1973, que son pays deviendrait la 5epuissance mondiale et la Suisse du Moyen-Orient ! Malgré la révolution de 1979 et l’instabilité postrévolutionnaire, les huit ans de la guerre Iran / Irak de 1980 à 1988 et ses 400 000 morts côté iranien, les sanctions américaines contre l’Iran (gel des avoirs iraniens en 1979, embargo sur les armes en 1984, embargo sur les échanges commerciaux en 1995, renforcement des sanctions en 2013) puis les sanctions internationales en 2012, une autre image de l’Iran dans les médias internationaux et les discours du président américain, Donald Trump, s’impose progressivement. Celle d’une puissance régionale, économique et militaire, intervenant partout au Moyen-Orient, et désormais capable de produire des ogives nucléaires et des missiles balistiques qui menaceraient les Etats-Unis. Alors, l’Iran, pays sous-développé ou puissance régionale ?

Ce n’est évidemment pas la seule contradiction sur la représentation que nous avons de l’Iran. Une autre, assez commune, est de confondre Iran, Irak, pays du golfe et certainement d’autres pays de la région. Tout ce pataquès du Moyen-Orient dans lequel l’électeur moyen ne comprend pas grand-chose ! C’est évidemment oublier, ou plus généralement ne pas connaître, l’histoire des civilisations dans cette région du monde. Au mieux, se souvient-on des Perses qui menacèrent Athènes mais furent battus à Marathon en 490 avant JC, ou des exploits d’Alexandre le Grand contre Darius… Mais la grandeur de la civilisation perse est généralement méconnue et, il faut bien l’avouer avec la plus grande honte, le commun des Français confond le plus souvent Perses et Arabes ! Confusion d’autant plus courante que tous ces gens-là sont musulmans et que, depuis les attentats du 11 septembre 2001 contre les Twin Towers, « on » a un peu tendance à tous les mettre dans le même panier selon la formule : musulmans = arabes. 

Heureusement, de fins analystes nous démontrent à longueur d’antenne qu’il y a musulmans et musulmans sans jamais parler d’ailleurs de ceux qui sont laïcs ou indifférents. Non, ils sont tous intégristes, mais sunnites ou chiites, même si la différence entre ces deux branches de l’Islam relève pour la très grande majorité des Français du sexe des Anges. Mais au moins, cela permet de faire comprendre que les Iraniens ne sont pas des Irakiens ou des Saoudiens, car ils sont chiites contrairement aux autres qui sont sunnites !

Une fois la distinction faite (encore que tous les Iraniens ne sont pas chiites et qu’il existe des chiites ailleurs y compris chez les Arabes !), ça se complique et on n’est généralement pas beaucoup plus avancé. Mais cela introduit une nouvelle représentation contradictoire sur l’Iran : l’existence d’un pouvoir théocratique moyenâgeux dans un pays moderne ! Le port du voile obligatoire, les longs manteaux noirs dont les femmes doivent s’affubler, l’existence d’une police des mœurs, la peine de lapidation, toutes choses qui renvoient aux pires images de l’histoire de l’Humanité. 

Si un voyage en Iran démontre assez facilement que ce pays ne manque pas de contradictions (il en est même assez riche), elles ne sont pas nécessairement situées tout à fait là où nous les attendons. Cela mérite donc un peu d’attention…[2]


[1 ]Pierre Loti. « Vers Ispahan ». 1904.

[2] Claudio Magris. « L’eau et le désert ». In « Trois Orients ». 2005.

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05 juillet 2018

Cameroun - Années 80 (34/34). Liste des articles.

Cameroun Ouest Bafout Case des fétiches

 

 

Bamenda / Yaoundé / M’Balmayo / Maroua / Montpellier,  août 1989 / novembre 1994

Complété à Senlis, février 2016

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03 juillet 2018

Cameroun - Années 80 (33/34). Nord Cameroun – Les Monts Mandara.

Un paysage spectaculaire

 

Cameroun Nord Monts Mandara Mokolo

Dans le Nord du Cameroun, les monts Mandara sont un long alignement montagneux, d’orientation Sud-ouest / Nord-est, s’étendant tout au long de la frontière avec le Nigeria[1]. Ce vaste ensemble accueille des populations agraires, d’ethnies différentes regroupées sous l’appellation de Kirdis. « Kirdi » serait un nom issu de la déformation locale du nom « Kurdes » qui désigne de façon péjorative les populations animistes non islamisées. Les populations kirdis auraient été chassées des vallées par les Peuls islamisés et se seraient réfugiées dans les monts Mandara.

Le climat des Monts Mandara est de type tropical d’altitude avec des températures relativement basses de novembre à janvier (20 à 25°) et très élevées en Mars et Avril (40 à 45°c). Les précipitations varient entre 700 et 900mm avec une saison des pluies qui dure de Mai à Septembre. 

Le vent dominant est l’Harmattan qui souffle du Nord au Sud, c’est un vent très chaud qui vient du Sahara. Au terme de la saison sèche, fin mai début juin, avant les premières pluies, se produisent parfois de mini-tornades assez spectaculaires. L’horizon s’obscurcit et progressivement le nuage envahit lentement le ciel comme un couvercle se refermant sur une boite ; d’un côté le soleil éclate sur fond bleu, de l’autre c’est un linceul noir. Celui-ci masque progressivement le soleil et c’est une nuit absolue qui s’abat sur vous, en même temps que de fortes bourrasques de vent balayent le sol. Malgré les phares allumés des automobiles, on ne voit plus rien, alors que des vagues de sable soulevé par le vent obscurcissent encore l’espace. Tout se met à voler, branches d’arbres, sacs de plastiques, linge, étalages, tôles des toitures... Puis tout s’arrête aussi brutalement que cela a commencé. Sans qu’il ne tombe une seule goutte d’eau pour rafraîchir l’atmosphère !

Les paysages des Monts Mandara sont spectaculaires. Compte tenu d’une densité de population assez élevée, les populations cultivent les flancs des collines et montagnes en y réalisant des cultures en terrasses, mais ces terrasses sont extrêmement basses, vingt à trente centimètres seulement, soutenues par une, ou deux maximum, rangées de pierres. Les plantes cultivées sont le mil, le sorgho, le maïs, l’arachide, le niébé, le soja, le haricot, la patate douce, la pomme de terre et le manioc, souvent cultures associées (mil et haricot par exemple). L’élevage concerne les bovins, caprins, ovins et la volaille. Le paysage est celui d’une savane arborée dégradée par suite de la démographie et la surexploitation des activités agricoles, le surpâturage, et l’exploitation intensive du bois.

Disséminées au milieu de ces petites terrasses, les hameaux sont composés de plusieurs cases de pierres sèches, aux toits de paille pointus, reliées entre elles par des passages ou des murs concaves donnant à chacune l’allure de petits châteaux-forts dominés par des tours rondes. Ce dispositif de défense est parfois complété par des bandes de buissons épineux.

« Les concessions de montagne se présentaient comme autant de bastions, avec parfois leur défense végétale individuelle »[2].

Chaque concession est composée de cases « chambre », de cases « cuisine », de cases « étable » et de greniers dont les formes, l’agencement, le regroupement, permettent de différencier chacune des différentes aires tribales. Les greniers individuels qui servent à la conservation des céréales (mil, sorgho, maïs), sont des structures de terre, de forme ovale, qui reposent sur de grosses pierres pour éviter l’introduction des rongeurs et des termites. 

Dans la concession, une des cases est réservée à l’élevage d’un bœuf, lequel est engraissé pour être sacrifié à l’âge de trois/quatre ans à l’occasion d’une fête. 

 

Bamenda / Yaoundé / M’Balmayo / Maroua / Montpellier,  août 1989 / novembre 1994

 

[1] Le groupe islamiste Boko Haram est présent dans la région. En 2015, ses combattants ont attaqué deux villages proches de la ville de Mokolo située au centre de cette région et ils ont réussi à enlever des dizaines d'otages (2018).

[2] Voir le remarquable ouvrage de Christian Seignobos. « Nord Cameroun, montagnes et hautes terre ». 1982.

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01 juillet 2018

Cameroun - Années 80 (32/34). Nord Cameroun – Marché de Mora.

Un marché hebdomadaire organisé par quartiers spécialisés

 

Cameroun Nord Marché de Mora le quartier des potiers

De Maroua, à plusieurs reprises, je souhaite aller visiter la réserve naturelle de Wasa située seulement à quatre vingt kilomètres au Nord. Mais ce n’est jamais possible, soit parce que les premières pluies viennent de tomber rendant impraticables les pistes du parc, soit généralement par manque de temps. Adieu éléphants, lions ou rhinocéros ! A défaut, les enseignants camerounais nous conduisent au grand marché de Mora du dimanche matin pour aller y acheter une chèvre qui servira de méchoui pour fêter leur réussite aux épreuves du diplôme.

Mora est une des anciennes capitales du royaume du Mandara, ville « découverte » par l’Anglais Dixon Denam, en 1822. Mora fut également le dernier point de résistance allemand lors de la première guerre mondiale, le poste ne se rendant que le 29 février 1916 plus d'un an après que le reste de l'armée allemande se soit retiré du Cameroun. Comme Maroua, Mora est située dans une vaste plaine immense au sol bétonné comme un plancher, piqueté de tiges sèches de mil, au pied d’un énorme boulder violacé[1]. 

En arrivant sur Mora, on aperçoit les femmes qui traversent la plaine, à la file indienne, se dirigeant vers le marché avec des bassines en plastique ou des cuvettes émaillées en équilibre sur la tête. La plupart ne portent qu’un pagne noué autour des reins, mais quelques-unes complètent cette tenue d’un magnifique soutien-gorge de lingerie blanche. Certaines femmes d’ethnie Kirdi ont la lèvre inférieure traversée par un piquant de porc-épic. C’est une baguette de dix à quinze centimètres de long, enfilée sous la lèvre et ressortant dans la bouche. Manifestement seules les femmes pubères en sont affligées et cela doit donc correspondre à un rite lié à la fécondité. Elles n’en semblent pas gênées bien que cela paraisse fort mal commode, les obligeant à conserver la bouche ouverte.

Le marché de Mora se tient sur une vaste esplanade poussiéreuse, sans un arbre. Les vendeuses se tiennent accroupies sur le sol, derrière leur maigre étalage dispersé sur une feuille de plastique, ou disposé dans des bassines de couleur, de forme et de matériaux divers : cuvettes de plastique criardes, ou bassines émaillées d’origine chinoise décorées de roses rouges. Chaque coin du marché est spécialisé dans un type de produit. Il y a le coin des céréales avec de grands sacs de riz, de farine, de mil ; puis celui des légumes où les vendeuses font de petits tas d’oignons, de piments, d’arachides, de feuilles de gombo, de noix de cola, de tomates-cerises ; plus loin celui du poisson séché déposé en tas sur du plastique ou disposé artistiquement en étoile sur un plateau de vannerie ou une cuvette de métal… l’odeur est insupportable et vous chasse bien vite. Vous arrivez alors dans le coin de la viande, elle aussi largement étalée au sol, dans la poussière et les nuages de mouches ; sur le côté les vendeuses d’huile d’arachide dans des bouteilles de toutes formes, tailles et couleurs, tout les récipients sont bons, mais la couleur orangée sombre de l’huile donne malgré tout une certaine homogénéité aux présentoirs. Au fond du marché, d’énormes jarres sont disposées en cercle dans le quartier des « potiers », mais de fait, ce ne sont que des femmes qui les portent au marché sur la tête et les vendent. Derrière le coin des potiers, est situé celui des vendeurs de nattes étalées sur le sol mais aussi des couvercles de greniers en paille de mil tressée, comme une espèce de grosse cloche à fromage, enfin celui des animaux, poules, chèvres et moutons.

C’est là que nous sommes allés acheter une chèvre pour préparer le repas de fête pour la remise des diplômes. Les prix du marché de Mora ont la réputation d’être  « très moins chers » par rapport à Maroua. Les examens, comparaisons, évaluations, discussions, négociations et conclusions sur les mérites des chèvres pour faire un méchoui durent fort longtemps. Tout cela pour récupérer une malheureuse chèvre blanche qui ne semble avoir que la peau sur les os.

Enfin, à l’écart, le forgeron s’active près de sa forge improvisée pour réparer les outils apportés par les paysans et vend quelques fers de houe ou de daba. Le foyer, temporaire, est creusé dans le sol ; son aide, accroupi dans la poussière, active avec chaque main et alternativement à droite puis à gauche deux outres composées chacune d’une peau de chèvre terminée par un court tuyau pour souffler de l’air et activer le feu. Le forgeron, accroupi également, martèle, sur une enclume de fortune, une lame de coupe-coupe sortie du feu.


[1] Le marché de Mora a été la cible d’attentats-suicides perpétrés par la secte Boko Haram en 2016. En 2018, toute la région Extrême-Nord du Cameroun, dont la capitale Maroua, est déconseillée par l’ambassade de France du fait des combats observés, du risque terroriste et du risque d’enlèvements avec prises d’otages (2018).

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30 juin 2018

Cameroun - Années 80 (31/34). Nord Cameroun – Jurys, épreuves pratiques.

Novatrices ou traditionnelles dans leurs contenus mais toujours révélatrices

 

Cameroun Nord Maroua Ecoles TP

Nous participons parfois à quelques séances de cours qui ne manquent pas de sel. Par exemple ce cours sur la morphologie du porc en plein pays musulman. Ce qui d’ailleurs explique peut-être (en partie du moins) que le cours est entièrement réalisé en salle, sur la base de transparents (spécialement acquis à cet effet), présentant l’aspect général de l’animal, les différentes parties de son corps et leurs particularités, les différences entre les races… sans jamais aller voir les trois malheureux cochons qui se partagent l’immense porcherie de l’école ! De la théorie sans pratique…

Autre cas, un cours sur l’entretien des différentes pièces d’une charrue par un vieux professeur technique pour qui la formation en France a été la consécration de sa vie professionnelle et qui a gardé l’habitude, fort coloniale, d’appeler ses professeurs « Patron » tout en les tutoyant. L’enseignant décrit très bien la charrue avec ses différentes composantes, les raisons de son nécessaire entretien et la manière dont il faut s’y prendre pour l’entretenir. Sur le plan théorique c’est parfait, clair, précis, complet, mais il n’a manifestement jamais monté et démonté lui-même une charrue. Il ne sait pas dans quels sens se visse et dévisse un écrou et, à chaque fois, c’est un de ses élèves qui lui vient en aide. Cela me rappelle les cours sur le labour que, tout jeune ingénieur, j’avais dû faire au tableau noir devant un public d’élèves, fils d’agriculteurs, qui pratiquaient la chose concrètement depuis longtemps ! 

Au Sud de Maroua, dans un centre de formation de jeunes agriculteurs, nous avons droit une seconde fois à un cours sur la charrue en traction attelée. Décidemment la chose semble très appréciée par ici. Normal après tout, l’utilisation de la charrue, le labourage en traction animale, est d’une actualité brûlante pour permettre d’améliorer la productivité des cultures par rapport au binage manuel qui ne fait qu’égratigner un sol dur comme du béton. De plus, le bœuf produit du fumier et donc des matières organiques dont les terres de cette zone soudano-sahélienne sont terriblement dépourvues. Bizarrement, pour faire le cours sur la charrue, on nous fait entrer dans une salle de cours où est disposée, face à l’entrée, une rangée très majestueuse de magnifiques chaises de bois sombre aux dossiers hauts et droits et à l’assise de velours rouge. Plus qu’un jury de mémoire ces chaises attendent manifestement le discours du trône de la Reine Elisabeth II. Devant les places de la Reine et des notables du Royaume, au milieu de la salle, parade une magnifique charrue sur une table. Sur les autres côtés, des chaises de classe, beaucoup plus prolétariennes, sont occupées par les jeunes agriculteurs qui se lèvent précipitamment lors de notre irruption. Pour nous honorer et nous éviter une insolation, le cours sur la charrue se déroulera dans une salle de cours climatisée ! Certes, c’est beaucoup plus commode, mais est-ce efficace ?

Mais, il y eût aussi des interventions tout à fait remarquables parce qu’elles s’inscrivaient dans une réflexion sur le rôle de l’établissement dans le développement local, sur les démarches d’apprentissage, comme ces travaux dirigés sur la réalisation de parcelles de culture d’arachide, ou la réhabilitation du potager et des arbres fruitiers de l’établissement. 

L’un de nos étudiants, certainement dopé par la formation suivie et désireux de montrer sa capacité à faire une étude de qualité, eu « l’étrange idée » de remettre en état le jardin et le verger de l’exploitation de l’établissement. Avec ses élèves, il débroussailla, planta, fit réparer à ses frais la pompe pour irriguer, arrosa, nettoya, mais il lui fallut aussi surveiller les fruits et attraper les différents chapardeurs qui venaient se servir à bon compte. Il réussit à améliorer la production et à vendre sa récolte… au profit du Trésor public qui n’en demandait pas tant ! Sans parler évidemment des travaux pratiques ainsi réalisés. D’autres de nos étudiants s’intéressent aux champs labourables pour en améliorer la production. Une année, face à l’abondance de la récolte d’oignons, une bonne partie des salles de classes est transformée en magasins de stockage d’oignons, élèves et professeurs étant engagés pour le transport et le tri de la récolte ! 

Il faut aussi y ajouter le travail de bénédictin, pas spectaculaire mais néanmoins indispensable, réalisé par un des enseignants pour mettre en place un centre de documentation digne de ce nom sur la base de la multitude de documents autrefois épars dans toute l’école et bien évidemment non répertoriés et donc quasiment pas utilisés.

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28 juin 2018

Cameroun - Années 80 (30/34). Cadotter.

Une lente constitution des Etats à travers des processus sociaux complexes

 

Cameroun Nord Maroua Mokolo

En Afrique l’Etat est d’introduction récente. L’ensemble de son appareil, et les relations complexes qu’il suppose, vient se superposer sur des structures sociales existantes lesquelles s’imbriquent même fréquemment : le sultan El Hadj Seidou Njimoluh Njoya est aussi maire de Foumban. C’est la puissance coloniale qui a initié ces relations complexes. 

« Les relations avec les chefs indigènes, chefs de canton, de village et chefs de tribus, sont constantes. Ce sont eux qui fournissent les porteurs, qui désignent les corvées, qui perçoivent l’impôt. Il est nécessaire de les aider dans leur tâche qui est souvent pénible, tout en les surveillant et en les empêchant de commettre des exactions »[1].

Dans le clan, les relations fonctionnent au don contre don. Si un enfant manifeste des qualités scolaires, tout le clan l’aidera à poursuivre ses études mais, ayant obtenu une bonne place de fonctionnaire, il est redevable de cette situation auprès de l’ensemble de son clan et l’on attend de lui qu’il aide à son tour l’ensemble du groupe. Ce qui importe c’est la cohésion du groupe restreint, bien avant « l’intérêt supérieur de la Nation » qui est une notion nouvelle.

« Il faut avouer que Juliette est une fille digne d’un père comme moi. En l’envoyant au collège, j’avais bien raison de dire à tout le monde : ‘Un beau jour, cela me rapportera !’ »[2].

La constitution de l’Etat en France ne s’est pas faite facilement, l’expression « L’Etat, c’est moi ! » de Louis XIV montre assez la confusion entre une lignée familiale et un appareil administratif. Il aura fallu la Révolution, l’émergence de la République et de ses différentes structures, l’école laïque et obligatoire, la justice indépendante, les concours d’entrée dans la fonction publique, la séparation de l’église et de l’Etat, le service militaire obligatoire, la Sécurité Sociale, pour qu’émerge la conscience d’une solidarité nationale. C’est une lutte de plusieurs siècles, pleine de cris et de fureur, de révolutions. L’existence d’un Etat démocratique se forge dans les luttes, dans l’émergence de « contre-pouvoirs », partis, syndicats, associations, médias, contre lesquels ont lutté les dirigeant installés après la décolonisation, car ils mettaient en place un appareil à leur service et non au service de la collectivité. La démocratie ne règne pas en Afrique parce que les contre-pouvoirs émergent progressivement face à la toute puissance d’un Etat mis au service de despotes nationaux. Contrairement à la vision « naïve » américaine, la démocratie ne s’exporte pas avec la mise en place d’élections libres ! De plus, nous n’avons d’ailleurs pas vraiment de leçon à donner en la matière tant les pays dits « démocratiques » sont également secoués par des « affaires » (avions-renifleurs, diamants de Bokassa, Carrefour du Développement, j’en passe)[3] !

La première visite en Afrique subsaharienne constitue donc souvent un choc, celui de la confrontation entre nos repères, nos références, nos habitudes, nos manières d’être et d’agir, avec ceux des habitants d’un pays dit « en-développement ». Chacun s’efforce de comprendre, d’expliquer l’état de dénuement d’une grande partie de la population, les habitudes et les pratiques. Chez les Français il y a souvent deux grands pôles extrêmes : d’une part des soixante-huitards attardés qui renvoient toute tentative d’explication sur le colonialisme et qui adorent ces malheureux Africains comme les dames patronnesses leurs pauvres, et d’autre part des racistes (qui s’en défendent) qui expliquent tout par des différences génétiques congénitales renvoyant les Africains au néolithique très inférieur. Ma première mission en Afrique subsaharienne fut accompagnée d’un collègue appartenant à la seconde catégorie. Quelle torture ! Aucun argument de caractère historique, économique, social, culturel, que sais-je, n’arrive à entamer sa certitude. Elle est absolue, monolithique, massive, épaisse, que rien ne peut écorner. Outre que l’échange de propos devient vite superflu, il insiste dans toutes les situations publiques, à table, au bar, en voiture, sans être gêné par la présence d’autres personnes. Je ne sais plus quelle tactique utiliser, soit de le contrer fermement et fortement en argumentant avec soin, mais cela semble glisser sans le mouiller, soit en essayant de détourner la conversation vers des sujets anodins. Et cela a duré dix sept jours.


[1] Ministère de la Guerre. « Manuel à l'usage des troupes coloniales employées outre-mer ». 1927.

[2] Guillaume Oyono Mbia. « Trois prétendants... un mari ». 1964.

[3] En 2017 le vote d’une loi spécifique sur « la moralisation de la vie publique » souligne, s’il en était besoin, que « cadoter » est aussi une pratique courante en France dans certains milieux (2018).

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26 juin 2018

Cameroun - Années 80 (29/34). Nord Cameroun - L’étacra de Maroua.

Des règles administratives qu’il faudrait aussi faire évoluer

 

Cameroun Nord Maroua ETA:CRA Les écoles

A la sortie Sud de Maroua, en direction de la ville de N’Gaoundéré, sont situés les bâtiments des écoles d’agriculture : l’Ecole Technique d’Agriculture et le Collège Régional d’Agriculture, soit « étacra » en langage d’initié ! 

Le plus extraordinaire c’est qu’en passant d’une zone de hauts plateaux « frais » et humides, l’Ouest camerounais, à la grande forêt équatoriale chaude et moite, le Sud camerounais, puis à la savane torride et sèche, le Nord camerounais, vous retrouvez, à chaque endroit, les mêmes bâtiments scolaires : même architecture, mêmes formes, même couleur, mêmes rideaux à ramages aux fenêtres, mêmes tables dont les pieds n’ont pas été débarrassés des bandes de papier de protection, même inutilisation du matériel pédagogique faute de consommables ! Derrière l’apparente diversité des régions et des climats, les mêmes pratiques et les mêmes résultats.

Dans cette région, nous visitons un centre de formation de jeunes agriculteurs. Le centre est composé d’un ensemble de grandes cases rondes, des boukarous, dans lesquels sont installés des bureaux, des salles de cours, mais aussi des logements pour les couples de jeunes agriculteurs qui viennent fréquenter ce centre. Hommes et femmes suivent chacun des cours spécialisés, pour les premiers sur l’agriculture, l’entretien des bœufs de trait, les différents aspects techniques de la production et du stockage des produits agricoles et alimentaires, pour les secondes sur la diététique, la santé, l’éducation des enfants, la conduite de petits élevages d’appoint, reproduisant ainsi la spécialisation des activités selon le sexe.

Les établissements de Maroua possèdent une très grande exploitation agricole avec de vastes bâtiments d’élevage, d’importantes surfaces cultivables et de nombreux arbres fruitiers, mais l’ensemble apparaît fort mal entretenu, voire laissé à l’abandon. Seules quelques truies et leurs porcelets occupent l’immense porcherie, une grande partie des terres n'est pas exploitée faute de matériel en état de marche et le verger est abandonné pour une large partie depuis que la pompe à eau est tombée en panne. De plus, pour ce qui est encore entretenu, il semblerait que ce soit davantage pour un usage individuel, l’un fait ensemencer des champs mais vend à son profit la récolte d’oignons, l’autre ramasse les fruits, mangues et bananes et récupère le produit de la vente ! 

Il faut dire que le système comptable des établissements publics ne favorise pas une gestion rationnelle de l’exploitation agricole. Le produit de la vente des productions de la ferme, oignons, légumes, fruits ou viande, ne peut-être reversé dans le budget de l’établissement pour faire les investissements qui sont nécessaires en matériel ou en achats d’animaux, ou pour assurer les réparations indispensables, les achats de consommables, gasoil, engrais, produits phytosanitaires et aliments du bétail. Il ne peut pas davantage permettre d’acheter du matériel pédagogique. Non, il doit être reversé intégralement au Trésor public et disparaît donc dans l’ensemble des ressources de l’Etat national ! Pour ce qui est des dépenses indispensables, liées à la production agricole et à l’élevage de la ferme, celles-ci doivent être inclues dans le budget prévisionnel de l’école qui est déterminé à Yaoundé, par les services du ministère, sans tenir compte des besoins réels sur place. Cette règle administrative est peut-être très efficace pour éviter, à priori, les malversations et détournements des recettes lors de la vente des produits de l’exploitation, mais elle empêche toute initiative et même tout fonctionnement d’une entreprise agricole soumise à des aléas climatiques, de matériel ou humains. Bref, faute de pouvoir faire fonctionner l’exploitation agricole, chacun s’en sert comme il l’entend.

« - Mais, c’est donc tous des gredins dans ce pays ? (...). 

- Mon cher, vous savez, les pays neufs... »[1].

Cet exemple souligne l’ampleur des difficultés à surmonter pour assurer la mise en place d’un service public efficace dans un pays où l’Etat-Nation est une création récente à l’échelle historique, laquelle induit des règles économiques et sociales nouvelles. La structure d’Etat vient se superposer sur des règles sociales, des pratiques et des habitudes antérieures qui ont leur propre logique. De plus les règles nouvelles ne sont pas nécessairement pertinentes d’un point de vue économique. Pour faire bouger les choses, il faut donc développer une énergie importante, pas nécessairement suivie de résultats, et de toute façon assez usante.


[1] Alphonse Daudet. « Tartarin de Tarascon ». 1872.

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24 juin 2018

Cameroun - Années 80 (28/34). Nord Cameroun – Hôtels de Maroua.

Au choix : exotisme ou banalité ?

 

Cameroun Nord Margouillat Adama adama

A Maroua vous avez la possibilité de loger dans deux hôtels de qualité, mais forts différents l’un de l’autre. Le plus original est sans conteste celui qui est situé non loin du mayo[1] Kalio. Clin d’œil malicieux de son propriétaire ou nostalgie de la vie parisienne, il porte le nom de « Relais de la Porte Mayo » ! Rien ici ne rappelle toutefois la Porte Maillot de Paris, il est en effet composé de « boukarous », de grandes cases rondes, couvertes de chaume, dispersées dans un jardin luxuriant. Chaque boukourou comprend une très vaste chambre circulaire possédant chacune son climatiseur et sa salle d’eau, bref, l’essentiel, l’indispensable sous ces fortes chaleurs.

Pas très loin, mais de l’autre côté du mayo Kalio, le « Mizao Novotel ». Egalement situé dans une zone de verdure et de grands arbres, celui-ci est néanmoins l’antithèse du précédent. C’est un établissement composé de bâtiments rectangulaires, aseptisés où les chambres ont exactement la même configuration, le même mobilier, les mêmes accessoires, le même tissus d’ameublement que vous soyez à Douala, N’Djamena ou Porto ! Comme son concurrent, s’il offre l’avantage d’être impeccable, de toujours disposer d’eau et d’électricité, vous pouvez considérer que celui-ci vous évite d’être dépaysé ou, au contraire, qu’il est par trop banal ! Toutefois, d’un Novotel à l’autre, de petites choses vous permettent néanmoins d’opérer des distinctions subtiles. A Maroua, c’est avec la présence de margouillats, une espèce de gros lézards, dont des mâles ont une tête orange, le corps mauve et la queue successivement blanche, orange et mauve. Il s’agit de l’Agame des colons, Agama agama, une espècede saurien de la famille des Agamidae. Dans le jardin, les mâles poursuivent les femelles, plus petites et à la couleur uniformément brune, puis ils s’arrêtent épuisés par l’effort en faisant de ridicules « pompes » sur leurs membres antérieurs. Autres distinctions, la splendeur d’un « flamboyant », une espèce d’acacia aux fleurs d’un rouge éclatant, dans le jardin, ou le ronronnement de moteur de camion du climatiseur que l’on éteint grâce à l’interrupteur situé judicieusement à la tête du lit, pour pouvoir s’endormir. Mais, bien vite, on recherche à nouveau à tâtons l’interrupteur dans l’obscurité pour remettre en route l’appareil et bénéficier d’un peu de fraîcheur, tant la chaleur étouffante vous empêche de vous reposer. Je ne parle pas de dormir !

Et puis, il y a aussi les « fruits exotiques ». Il ne s’agit pas ici des mangues, des ananas ou des bananes qui sont disposées, chaque matin, sur la table du petit déjeuner, non, mais des avenantes jeunes femmes qui fréquentent le bar et la piscine de l’hôtel. Alors que les représentants de l’enseignement agricole camerounais sortent chaque soir en discothèque pour s’amuser et draguer, l’un d’entre eux s’étonne auprès de nous du fait que nous restons sagement à l’hôtel. « Avez-vous goûté aux fruits exotiques ? » nous dit-il en désignant les déesses assises sur les hauts tabourets du comptoir. Notre réponse négative le plonge alors dans un abîme de perplexité. Comment peut-il se faire que ces Français n’en profitent pas alors que, 1/ ils sont « blancs » avec le prestige qui s’accroche encore à la couleur de la peau, 2/ qu’ils possèdent des francs français ou des francs CFA en quantité et, 3/ que leur femme n’est pas là. Comportement étrange. Nous avons bien essayé d’expliquer, amour, confiance partagée, fidélité... Mais nous n’avons manifestement pas le même champ de références culturelles. Amour, oui, confiance, oui, mais fidélité ? Pourquoi se priver de quelque chose qui est si normal et agréable ? Force est de constater qu’ici la religion chrétienne n’a pas fait les mêmes ravages en matière de sexualité et que les hommes africains semblent vivre celle-ci avec beaucoup plus de décontraction et de naturel. Pour les femmes, c’est vraisemblablement une autre histoire ! Les femmes et les filles sont défavorisées en matière d’éducation, de soins médicaux, de droits de propriété, d’emplois et de revenus. Leur rôle est de servir la famille, de faire les repas et d’effectuer les tâches ménagères. Sans compter que l’article 49 de l’ordonnance du 29 juin 1981 portant organisation de l’état civil autorise la polygamie !

Dans le Nord Cameroun, les « chantiers », ces petits restaurants de l’Ouest et du centre assez souvent tenus par des veuves pour assurer leur subsistance, sont devenus ici des « circuits » ! Le principe et l’organisation y sont tout à fait comparables sauf que, climat aidant, ils sont situés en plein air comme chez « Justine » ou sous des paillotes comme au « Au circuit de la braise d’or ». Vous y retrouverez le fameux et incontournable « poulet-bicyclette » mais accompagné de frites et non plus de banane plantain.


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22 juin 2018

Cameroun - Années 80 (27/34). Nord Cameroun - Maroua.

Partout des douaniers tatillons et des policiers soupçonneux

 

Cameroun Nord Maroua : Mofou

A Maroua, en sortant de l’avion agréablement climatisé, j’ai l’impression de tomber au milieu d’une poêle à frire. En juin, la température diurne dépasse allègrement les 40° (à l’ombre, bien sûr !) mais, sur le tarmac, je ne sais quel record nous atteignons : le béton de la piste est un lac de lave brûlante sous une chaleur de plomb fondu tombant du ciel. Curieusement, sous l’abrutissement de cette canicule, on transpire peu tant l’air est sec.

« L’avion arrive, vous enlève par le fond de la culotte et vous recrache à Bagdad, à Samarkand, dans le Béloutchistan, à Fez, à Tombouctou, aussi loin que vous pouvez payer. Tous ces lieux autrefois extraordinaires, dont le nom même était un enchantement, sont de nos jours de petits îlots flottants sur la mer orageuse de la civilisation »[1].

A Maroua, je croyais être arrivé au fin fond de l’Afrique, dans une zone oubliée, quelque part dans le Sahel, à deux doigts du Lac Tchad, entre monts Mandara et Oubangui-Chari, et j’y trouve une aérogare, des douaniers tatillons, des policiers soupçonneux, des taxis accrocheurs et des routes asphaltées. Il n’y a plus de fin fond de quoi que ce soit ! Heureusement, il y a le paysage pour vous rappeler que vous êtes très loin de votre environnement habituel, un paysage de début du monde : l’immense plaine brûlée du Diamaré, aux folles herbes sèches, parsemée d’arbres solitaires ayant le plus grand mal à accrocher quelques touches de vert dans l’or rouge de la savane, dominée de chaos granitiques violacés, et où s’éparpillent de petits châteaux forts composés de cases rondes aux toits pointus en paille de mil. 

« Un des paysages les plus nobles qui se puisse voir »[2]. 

Gide avait succombé au charme de Maroua même si son journal montre assez sa fatigue après huit mois de voyage à travers le Congo, le Centrafrique et le Cameroun. D’autant qu’il arrive dans la ville mi-mars, au moment des plus fortes chaleurs. Mais hélas, sa lassitude est telle qu’il ne décrit pas ce « noble paysage » qu’il admire.

La ville est située dans une immense plaine au relief parfaitement plat. En saison sèche, le sol est un vaste plancher bétonné d’un jaune d’or intense, seulement piqueté de tiges sèches de mil. Mais en saison des pluies, ce sol d’apparence rebelle se couvre de cultures, coton, mil, piment, oignon, et de verts pâturages. Dans l’or, ou le vert de la plaine, se détachent des boulders granitiques isolés, de couleur violacée, lis de vin, espacés assez régulièrement, comme des cailloux abandonnés par un petit poucet géant. Maroua est surplombé par l’un de ces pics sur lequel est accroché le palais du gouverneur, dominant ainsi toute la ville et toute la plaine. C’est ici, bien évidemment, que Gide fut accueilli et hébergé quelques jours. 

« La galerie circulaire autour de la maison (sur trois côtés du moins est bordée de grandes et belles ogives ; on dirait une galerie de cloître ; les murs et les piliers sont passés au lait de chaux »[3]. 

Lors de nos différents passages, la villa parfaitement repeinte semble néanmoins inhabitée avec ses volets impeccablement tirés. Je suppose que, de la galerie, on peut admirer le damier des rues poussiéreuses de la ville, bordées de nims, ces grands arbres toujours verts qui dispensent généreusement leur ombre aux malheureux piétons. Mais de la terrasse, on doit aussi voir le ruban incandescent de la rivière, le mayo[4] Kalio. 

« Le fleuve ? Le lit du fleuve. Un large fleuve de sable d’or, qui contourne les roches du poste »[5]

Totalement asséché en saison sèche, le mayo peut devenir un torrent impétueux aux premières pluies, charriant arbres et rochers, coupant alors la ville en deux et inondant les bas-quartiers.


[1] Henry Miller. « Le colosse de Marousi ». 1941.

[2] André Gide. « Retour du Tchad ». 1928.

[3] Idem.

[4] Mayo : rivière à débit irrégulier, comme un oued.

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20 juin 2018

Cameroun - Années 80 (26/34). Cameroun – Scènes de la vie.

Qu’est-ce que le monde « moderne » ?

 

Cameroun Sud, Sangmelima, Frites, riz, bananes plantain, singe et porc-épic

Une fois encore, nous sommes invités par un responsable d’établissement lequel nous a présenté son épouse, une jolie jeune femme. La salle de séjour est fort agréablement arrangée, meubles aux lignes « modernes », vernis polyester, profonds canapés et fauteuils, et télévision allumée. Le dîner est composé d’un buffet dressé sur une large table couverte d’une nappe d’une blancheur immaculée ; il comprend salade de riz avec tomates et œufs durs, poulet frit, ndolé, bananes plantains frites ou bouillies et des « bâtons » de manioc, ou miondo, très prisés dans le Sud. Le repas est apprécié et, bien évidemment, nous en félicitons la jeune maîtresse de maison. Erreur ! La maîtresse de maison, c ‘est la première femme laquelle n’a pas assisté au repas, s’activant dans la cuisine. A la fin du repas, elle nous est présentée par son mari et, comprenant notre méprise, nous nous empressons de la remercier et de la féliciter. A aucun moment, il nous est venu à l’idée que le directeur de l’établissement pouvait avoir tout à fait légalement deux épouses ! Autre pays, autres mœurs.

Le journal local fait grand cas de l’arrestation d’un paysan de la région qui aurait mangé son voisin ! Les journalistes de la presse écrite sont manifestement gênés par cette affaire, comme s’ils ne voulaient pas voir resurgir un certain nombre de fantasmes que les colonisateurs avaient largement répandus sur l’anthropophagie des Africains. Toutefois, si l’on en croit cet auteur du début du siècle, il n’y a vraiment rien à craindre : 

« Il ne faut pas s’imaginer que les cannibales sont des gens toujours aux aguets, prêts à manger quiconque se trouve sur leur chemin. Pas plus que vous qui voyez gambader des moutons, ne songez à vous précipiter pour en couper une côtelette, eux ne pensent pas à vous mordre aux cuisses »[1]. 

Ce malheureux paysan n’avait mangé qu’un seul homme, et encore cela ne semblait être que la conséquence d’une querelle entre voisins. Peut-être ce pauvre homme voulait-il seulement s’approprier les qualités du défunt, ce qui est une pratique sociale ancienne, la manducation des corps. La manducation du corps d'un ennemi mort au combat ou exécuté, ainsi que celle d'un parent défunt, permet simplement d'acquérir les forces vitales du trépassé. Ou, plus simplement, ce paysan voulait-il se débarrasser du cadavre sans laisser de traces ? Est-ce vraiment pire que de découper son mari ou sa femme et en mettre les morceaux au congélateur ? Ou couler le cadavre dans une chape de béton ? C’est finalement beaucoup plus écologique comme solution.

Un très fort orage tropical se déclare pendant un vol en soirée de Yaoundé à Douala, secouant fortement l’avion qui fait des bonds impressionnants. Dehors la visibilité est nulle ; dans l’habitacle également car le pilote en a éteint les lumières. Nous devons être proches de Douala. A la lumière des éclairs nous devinons la ville. L’avion continue à sauter et le pilote doit renoncer à atterrir à cause des sautes de vent. Il retourne sur Yaoundé où nous atterrissons sans encombre à minuit. L’aéroport est désormais fermé, le responsable de l’approvisionnement en carburant est absent et il est impossible de faire le plein pour retourner sur Douala où l’orage est maintenant terminé. Le pilote nous fait descendre de l’appareil et nous annonce que nous allons devoir coucher à Yaoundé. L’ensemble du personnel de l’aéroport étant parti, c’est le pilote qui recherche les hôtels et les cars pour sa centaine de passagers ; il s’est enfermé dans un bureau de l’aéroport et téléphone aux hôtels pour réserver des chambres et des moyens de transport ! Seul maître à bord après Dieu, il est responsable de son petit monde comme les capitaines de bateaux. 

« L’on est au main du commandant, du commissaire, du maître d’hôtel. Avec le prix du passage, on s’est remis en eux de tout soin temporel »[2].

Les hommes d’affaires camerounais n’en reviennent pas. Les palabres vont bon train autour de la porte du bureau où officie le commandant de bord : « Voilà, ce qui fait de nous un pays sous-développé... », « Fermer un aéroport, est-ce qu’Orly est fermé ainsi ? ». Et puis, l’extraordinaire se produit, le responsable du carburant apparait, fait remplir les réservoirs de l’avion pour le retour sur Douala ! Ce miracle là est bien réel et je suis sûr qu’il n’aurait pas eu lieu à Orly ou à Roissy !


[1] E.Torday. « Causeries congolaises ». 1925.

[2] Charles Maurras. « Le voyage d’Athènes ». 1901.

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18 juin 2018

Cameroun - Années 80 (25/34). Sud Cameroun - Sangmelima, recettes locales.

Vipère à l’étouffée et singe en sauce

 

Cameroun Sud Sangmelima Vipère à l'étouffé

« Des jeunes gens qui osent manger une vipère ! Belinga et Owônô, sans la permission des grands du village ! »[1]

Quelques conseils pratiques pour préparer une bonne vipère à l’étouffée « à la  Beti ». La vipère une fois tuée (je ne m’étendrai pas sur cette question qui est hors sujet), sa tête et sa queue sont coupées et vous les enterrez dans un coin du jardin de manière à vous protéger des esprits. Vous ouvrez le ventre, comme pour une truite, pour enlever les viscères, puis vous coupez des tranches de deux doigts d’épaisseur environ. Vous passez précautionneusement chaque morceau à la flamme sur votre barbecue pour griller la peau et permettre d’enlever plus facilement les écailles en les grattant avec un couteau. Une fois écaillés et bien lavés à grande eau, les morceaux sont déposés délicatement dans des feuilles de bananier cueillies le matin dans votre jardin, lavées et préalablement ramollies au feu, et sur lesquelles vous aurez préparé un lit de feuilles de citronnelle ; puis vous assaisonnez abondamment avec du piment (ce qui est tout à fait indispensable si vous voulez que votre plat soit authentique et « couleur locale »), de petits oignons, des feuilles fraîches de basilic. Les morceaux de feuille sont roulés et attachés avec des fibres de bananier. Vous disposez enfin les paquets confectionnés, appelés « djoms », sur un lit de feuilles de bananiers couvrant le fond d’une marmite en ayant soin de les recouvrir à moitié d’eau. Vous cuisez à feu doux en surveillant bien la cuisson[2]. 

La cuisson terminée, vous disposez les « djoms » sur un plat en les accompagnant de féculents, bananes-plantains du jardin, voire du riz si vos moyens vous le permettent. Chaque convive déguste la vipère avec les doigts après avoir découpé le lien qui fermait le « djom ». La viande doit être souple et charnue. Pour les invités qui ne seraient pas d’origine africaine, au palais un peu sensible, prévoir à proximité de grands verres d’eau, ou de vin, mais penser néanmoins que l’abus d’alcool est dangereux ! Avec la réalisation de cette recette vous êtes assurés de réussir votre soirée tant auprès de vos amis africains, très flattés de pouvoir manger de la vipère, qu’européens qui seront étonnés par le goût et la consistance de la chair de la vipère qu’ils auront le plus grand mal à classer entre poisson et viande. Nota Bene : nos petites vipères européennes ne sont pas au gabarit minimal requis pour cette préparation. Peut-être faudrait-il essayer avec la couleuvre de Montpellier ? Mais, attention, c'est une espèce protégée !

Autre dégustation remarquable, le singe. Non, pas de « boîtes de singes » comme les soldats appelaient alors les rations militaires distribuées pendant les guerres d’Indochine et d’Algérie, non du vrai singe, frais, cueilli lui aussi du matin dans le jardin. 

Vous nettoyez bien la viande, et coupez le singe en morceaux. Il est également préférable d’éliminer tête, pieds et mains qui ne sont pas les meilleurs morceaux et qui pourraient créer des surprises désagréables auprès de vos convives. Vous faites revenir les quartiers de singe avec des oignons dans de l’huile. Lorsque les oignons gentiment émincés et la viande seront bien dorés de tous côtés, vous couvrez la marmite après avoir ajouté du sel et du piment en abondance également. Vous cuisez à feu doux en ayant soin de toujours rajouter du bois sous la marmite pour éviter que le feu ne s’éteigne. Quand la viande a perdu son eau, vous rajoutez une quantité d’eau pour la confection de la sauce qui peut être faite à base de graines d’oseille fermentées, de pâte d’arachide, de graines de Ricinodendron ou de feuilles et fruits de gombo que vous trouverez chez tout bon épicier. Vous servez dans un plat, avec sa sauce et un accompagnement de féculents. La viande doit rester ferme mais juteuse[3]. Un conseil pratique à ne pas oublier !« Le singe rôti est très fin. Il faut avoir soin de ne pas le servir en entier, car il a l’apparence d’un nouveau-né et cela pourrait dégoutter les estomacs délicats »[4]. 

Ce soir là je suis le seul à faire honneur à ces plats, mes collègues ayant déclaré forfait. Pour la vipère, je n’y reviens pas deux fois, car si la chair en est agréable, avec un goût assez proche du poisson, l’assaisonnement est difficile à soutenir tant il est pimenté !


[1] Guillaume Oyono Mbia. « Trois prétendants... un mari ». 1964.

[2] Adaptation libre d'après la recette de Jean Grimaldi et Alexandrine Bikia. « Le grand livre de la cuisine camerounaise ». 1985.

[3] Idem.

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16 juin 2018

Cameroun - Années 80 (24/34). Sud Cameroun - Leçon de marketing Beti.

Les « techniques de vente », une nouveauté ?

 

Cameroun Sud Piste Yaoundé Ebolowa

Un responsable de l’enseignement agricole nous invite à déjeuner dans son village, au Sud Cameroun et il met à notre disposition un minicar de l’administration et un chauffeur du service. Au cours du déplacement, nous constatons que les paysans betis[1], pas plus sots que les autres, développent aussi des stratégies commerciales qui s’efforcent de raccourcir la chaîne de distribution entre le producteur et le consommateur dans l’objectif d’améliorer leur part dans la valeur ajoutée globale du produit. Quand les conditions sont requises, notamment de leur positionnement géographique, leur stratégie commerciale privilégie la cible des consommateurs des villes, au pouvoir d’achat plus élevé. La prospection s’effectue auprès des citadins qui font des déplacements de loisir, le dimanche. Ils montent des stands au long des routes fréquentées par leur cible commerciale et disposent leurs produits frais, ou artisanaux, sur des gondoles, pour attirer le chaland et afin que le consommateur potentiel puisse immédiatement identifier le produit proposé.

Cette stratégie s’avère payante pour un des producteurs dont l’enseigne est particulièrement attrayante et évoque les saines saveurs traditionnelles du terroir auprès du consommateur. Elle est constituée de deux tortues suspendues par une patte au bout d’un bâton planté au bord de la route. Notre chauffeur succombe au principe d’utilité qui lui fait imaginer la succulente soupe de tortue que pourra préparer son épouse. La négociation s’engage entre producteur et consommateur et nous permet d’assister au fonctionnement d’un marché de libre concurrence, façon Beti. Toutefois, il nous apparaît très vite que l’élasticité prix / produit est quand même assez opaque. Ce n’est finalement pas un marché de libre concurrence, il y a trop peu de vendeurs et trop peu d’acheteurs, c’est plutôt un marché de type oligopole bilatéral, compliqué par le fait que la subsidiarité du produit apparaît particulièrement faible. Mais alors comment se définit le prix ? Du côté du producteur, il semble aussi difficile d’identifier le coût marginal de la tortue que son coût moyen ! Et si l’on fait référence aux concepts de l’économie marxiste ? Peut-on dire que la valeur de la tortue est déterminée par le temps de travail matérialisé dans l’objet qui va définir sa « valeur d’échange » ? Une tortue cela s’élève, se chasse, ou est-ce une opportunité de cueillette ? Bref, le prix d’une tortue est une question théorique extrêmement complexe. Toujours est-il que les informations détenues par les deux protagonistes leur permettent de trouver assez vite un accord contractuel dans la transaction, en vertu de quoi deux tortues bien vivantes viennent se promener dans nos pieds en attendant de passer à la casserole. A ce sujet, notez bien le conseil culinaire pratique donné par le chauffeur et issu manifestement d’une longue expérience : pour les tuer, il faut les plonger dans une marmite contenant de l’eau bouillante en chargeant le couvercle d’objets bien lourds pour empêcher la tortue de sortir.

Autre information culinaire, chez les Betis du sud Cameroun les chiens se mangent également... mais attention, seulement les chiens mâles castrés ! Avant de tuer le chien, il est nécessaire de l’attacher pendant une journée et de le battre avec des tiges de Costus afin de mobiliser la graisse dans les tissus adipeux et améliorer le goût de la viande. Il est ensuite abattu et coupé en morceaux comme pour un mouton. Lavés abondamment, ces morceaux sont disposés sur des feuilles de bananiers avec du piment, de la citronnelle, de l’oignon, de la banane douce. Les paquets fermés sont ensuite cuits à l’étouffée dans une marmite. Durée de cuisson : huit à neuf heures. Attention ! Ce plat est strictement réservé aux vieux du village, même s’il semble que les groupes de jeunes gens le réalisent parfois mais en cachette.

« La cuisine est un artifice de dissimulation d’un assassinat sauvage, parfois perpétré dans des conditions d’une cruauté sauvage, parce que le qualificatif suprême de la cruauté, c’est ça : humain »[2].

Finalement, au déjeuner offert, il n’y a pas de chien, mais du chat, appelé pour l’occasion civette, ou chat musqué, sous-ordre des Feliformia. Pour la préparation, voir plus haut, car « Le chat se prépare tout comme le chien »[3]. Civette ou chat, cela n’est pas mauvais et ressemble tout à fait à du lapin ! Ajoutez que le repas est arrosé d’un excellent Côte du Rhône.


[1] Les Betis sont un groupe ethnique descendant des bantous. La légende veut que les Bétis échappèrent aux chevaliers fulbé du Nord Cameroun, en traversant la Sanaga au niveau des chutes de Nachtigal.

[2] Manuel Vazquez Montalban. « La rose d’Alexandrie ». 1984.

[3] Jena Grimaldi, Alexandrine Bikia. « Le grand livre de la cuisine camerounaise ». 1985.

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14 juin 2018

Cameroun - Années 80 (23/34). Sud Cameroun - Une présentation sous pression.

Un autre candidat qui, lui, a choisi de faire de la mousse !

 

Cameroun Ebolowa ETA:CRA

Nous devons aussi participer à des jurys de mémoire pour des professeurs centrafricains, l’état d’abandon total des écoles d’agriculture dans leur pays d’origine après le règne de « l’Empereur » Bokassa Ier ne leur permettant pas d’y faire un stage digne de ce nom. Le thème choisi par l’un d’entre eux est : « La formation des vulgarisateurs agricoles au Sud du Sahara ». Bigre, c’est un sujet des plus vastes compte-tenu de dispositifs de formation qui sont très différents entres zones francophones, anglophones et lusophones, mais aussi selon l’histoire propre à chacun des quarante et quelques pays de la région ! 

A cette première surprise s’en ajoute une autre, notre candidat a invité tous les personnels et élèves de l’établissement à venir assister à sa prestation. C’est tout à fait possible sur le principe, les prestations étant publiques, mais assez malcommode, car la salle, trop petite, est littéralement envahie : professeurs et élèves sont assis sur le sol ou debout contre les murs. Tout cela ne favorise pas le calme et la sérénité nécessaires au bon déroulement du jury, mais enfin...

Après avoir rappelé quels sont les objectifs et le déroulement de l’épreuve, rappel d’autant plus indispensable qu’il apparait nécessaire de maîtriser les mouvements du public, je passe la parole à l’impétrant lequel vient se planter devant les membres du jury en s’adressant à la salle, comme s’il était dans un prétoire ! Et, il s’y croit. Il s’adresse à nous comme s’il défendait une juste et noble cause, celle de tous les vulgarisateurs agricoles au Sud du Sahara peut-être ? Il fait les cent pas, ses notes, qu’il ne regarde d’ailleurs plus, à la main, hausse le ton, subjuguant le public par ses qualités de tribun et, dans une formidable envolée lyrique il conclut sa présentation par un magistral : « ... et j’espère, messieurs les jurés que vous m’acquitterez ! ». Tonnerre d’applaudissements. A l’applaudimètre, il est manifestement acquitté et nous n’avons plus qu’à le relâcher.

Je remets, comme je le peux, un peu d’ordre dans le déroulement du jury en demandant au public d’être plus discret et aux membres du jury de passer à la phase des questions au candidat sur son travail. Certains des membres du jury semblent souhaiter critiquer le travail de l’impétrant qui doit les exaspérer un peu par ses attitudes. La première question porte évidemment sur les compétences du candidat pour traiter un sujet aussi vaste. Un grondement sourd parcourt le public, m’obligeant à faire un nouveau rappel à l’ordre. A chacune des questions suivantes, même murmure réprobateur dans la foule et même facilité du candidat qui ne démonte pas. Je vois le moment où nous allons nous faire écharper par la foule ! Les autres membres du jury aussi d’ailleurs, car après la troisième question, les suivantes deviennent tout à fait anodines laissant aux enseignants français le soin de critiquer le travail effectué ce qui est, il faut bien l’avouer, plus facilement accepté par le public. 

Enfin, nous concluons la séance des questions et demandons au public de sortir pour que le jury puisse délibérer sereinement. Ni le candidat ni les élèves ne l’avaient envisagé ainsi, pensant sans doute que la collation du titre était acquise dès la fin de la présentation du mémoire. Je dois m’y reprendre à trois fois pour obtenir l’évacuation de la salle, aidé efficacement en cela par le postulant qui, grand seigneur, invite tout le monde à boire le champagne à la cantine de l’établissement ! Le jury délibère longuement prenant en compte le travail d’étude mais aussi la présentation de la leçon d’enseignement pratique qui portait sur la culture du caféier, un cours clair, attrayant, agrémenté d’une projection de diapositives. 

Reste ensuite à annoncer les résultats. Dans la salle de la cantine, professeurs et élèves attendent sagement le jury, peut-être plus dans l’espoir de boire du champagne et de participer au repas qui doit suivre que pour le contenu de la délibération ? J’annonce donc publiquement la réussite de l’impétrant qui court immédiatement déboucher LA bouteille de champagne. Car il n’y a qu’une seule et unique bouteille pour la centaine de personnes présentes ! Heureusement, comme le champagne n’est pas très frais, le candidat réussit le tour de force de distribuer un peu de mousse à tout le monde dans des verres de cantine [1]. Il complète heureusement avec des bouteilles de bière.


[1] Plus tard, j’apprendrai que notre ancien étudiant a fait son chemin. Il sera député à l’assemblée nationale de son pays, porte-parole du Président de la République Ange-Félix Patassé, lui-même ancien élève de l’Ecole d’Agriculture Tropicale de Nogent-sur-Marne. Décidemment ce candidat avait des dispositions pour faire de la mousse ! (2018).

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12 juin 2018

Cameroun - Années 80 (22/34). Sud Cameroun - L’étacra d’Ebolowa.

Un candidat qui ne manque pas d’imagination et d’esprit d’à-propos

 

Cameroun Sud Nguet Formation professionnelle

A Ebolowa sont regroupées trois écoles d’agriculture. Outre l’Ecole Technique et le Collège Régional, une école de formation des spécialistes de la coopération vient compléter l’ensemble. Construits sur des crédits de la Banque mondiale, les bâtiments des écoles sont strictement semblables à ceux des écoles de Bamenda et, comble du mimétisme, on retrouve les mêmes magnifiques rideaux en tissus d’ameublement, à fond bleu et or, représentant des oiseaux à la riche parure dans des ramages luxuriants ! 

Les écoles sont également dans le même état : si les salles de cours possèdent l’indispensable, tables, chaises et tableau noir, tous les autres équipements pédagogiques, matériels de laboratoire et audiovisuels, sont inutilisés soit parce qu’il manque une partie des pièces, soit parce que les personnels ne savent pas s’en servir. Seule différence, il n’y a pas de jardins potagers pour les élèves.

Par contre, comme à Bamenda, rien n’est jamais prêt quand nous arrivons pour les jurys et notre premier soin est donc, à chaque fois, d’organiser une réunion de planification des travaux des jurys : composition des jurys, rappel sur les objectifs, les modalités de déroulement, ordre de passage des candidats, consignes de présentation des mémoires aux candidats, réception des mémoires d’étude et lecture.

Seuls les thèmes des applications changent en fonction des cultures agricoles locales, plutôt centrées sur le café et le cacao. Mais nous avons aussi, parfois, le plaisir de participer à des jurys dans des conditions plus novatrices, comme ce cours de formation des responsables de la petite coopérative agricole du village de Nguet situé à quelques kilomètres d’Ebolowa. L’un de nos étudiants a imaginé réaliser un cycle de formation de responsables de cette coopérative, cycle comprenant des éléments de formation en droit, en économie et en comptabilité. C’est une heureuse initiative.

Les interventions se déroulent dans la maison du chef du village, également président de la coopérative. Une à deux fois par semaine le chef organise une réunion à laquelle sont invités une dizaine de personnes, le secrétaire et le trésorier du groupement ainsi que leurs adjoints. La maison du chef de village est une grande maison de banco, comme toutes celles de la région, qui se distingue seulement par sa taille plus imposante, ses volets de bois et son toit de tôle. A l’intérieur, même simplicité que dans toutes les maisons visitées, sol de ciment, un canapé usagé, de nombreuses petites tables de desserte et une grande table couverte d’une nappe préparée pour l’apéritif, des chaises dépareillées et une vénérable machine à coudre à pédale ; au mur, un magnifique portemanteau avec glace et porte parapluie ainsi que des photographies récentes épinglées sur une planche. 

Chacun des participants, le chef donnant l’exemple, met du cœur à l’ouvrage lors de la réalisation de la session de formation. Les participants ne sont évidemment pas totalement représentatifs de la population moyenne du village : ils ont des responsabilités sociales, ils ont suivi une scolarité primaire, parlent et écrivent bien le français. Mais l’objectif est justement d’améliorer encore leur formation pour leur permettre de remplir pleinement les responsabilisé qu’ils ont choisi d’assumer. Aussi la motivation des participants est-elle acquise. Ils sont venus avec leur cahier et leur stylo à bille et prennent très soigneusement des notes au cours de la session de formation.

A l’issue de la leçon, le chef invite jury, professeurs et participants à trinquer avec une bonne bière mais aussi des « sucreries » et des arachides grillées.

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10 juin 2018

Cameroun - Années 80 (21/34). Sud Cameroun - Ebolowa.

Choisir entre couleur locale et efficacité ?

 

Cameroun Sud Ebolowa Restaurant

Pour notre premier déplacement à Ebolowa, nous acceptons volontiers d’être hébergés dans « la case de passage » de l’école d’agriculture. C’est une villa, identique à celles mises à la disposition des enseignants et de leurs familles, un cube rectangulaire couvert d’un toit de tôle. Il est meublé assez sommairement. Les lits sont de bons vieux lits de pensionnat dont les sommiers en mailles métalliques ont dû connaître de multiples batailles de polochon, des compétitions de trampoline ou tout autre amusement de ce type selon les pratiques culturelles propres à chaque peuple de potaches en mal d’amusement et de défoulement. Couché, ils donnent la curieuse impression d’être allongé dans un hamac un jour de forte tempête.

La « salle d’eau » est plus rustique encore, bien que constituant un formidable progrès pour la population camerounaise reléguant dans un lointain passé le moyen alors le plus courant de faire ses ablutions : une bassine. Grand luxe, la salle d’eau possède une pomme de douche d’où s’écoule quelques jets malingres faisant craindre à tout moment un arrêt brutal du débit du précieux liquide avant même d’avoir pu se débarrasser totalement de la mousse de savon ; le tout s’écoulant tant bien que mal sur un sol de ciment en faible pente vers une prise d’eau dans le sol. La forte pluie tombée la veille au soir, un espèce de déluge de deux ou trois heures, aurait permis de prendre une douche beaucoup plus efficace. Au-dessus du lavabo, un large morceau de glace, au contour inégal, permet de se raser même si c’est avec une certaine approximation compte-tenu de la faible clarté diffusée par une petite ampoule de vingt cinq watts. Il est néanmoins préférable d’utiliser un rasoir à piles, ou un bon vieux rasoir mécanique, car la prise de courant est située beaucoup trop loin de la glace pour la rallonge du rasoir.

Evidemment ces petits inconvénients ne sont pas sans un avantage : celui d’un coût d’hébergement très inférieur aux indemnités journalières perçues. Certains collègues sont d’ailleurs des spécialistes de ce type d’arrangement, tout à fait légal puisque les indemnités d’hébergement sont un forfait journalier calculé par le ministère français des Finances. A chacun de se loger comme il l’entend. Mais il faut bien reconnaître qu’après une nuit passée dans des conditions assez différentes de celles auxquelles je suis habitué induit que je ne suis pas nécessairement très frais pour travailler le lendemain matin. Or, nous sommes en mission peu de temps, non pour prendre des vacances, mais pour travailler ! Conclusion, lors de nos passages suivants, nous préférons loger dans un hôtel situé à la lisière de la grande forêt. Neuf et beaucoup plus cher, il possède les éléments de base d’un confort permettant de passer une nuit réparatrice.

Nous avons aussi pris l’habitude de déjeuner dans un petit resto du bord de la route, dont la salle est entièrement habillée de panneaux de bois décorés de peintures d’artistes locaux : des corbeilles de fleurs ainsi que deux grands panneaux représentant, grandeur nature, Adam et Eve dans des poses et des attitudes qui sont manifestement inspirées de Lucas Cranach ! Nus, une jambe en avant, et tenant chacun à la main une branche pour cacher leur sexe, à cette différence avec l’œuvre de Cranach que les corps sont plus épais et les branchages cachant les sexes plus fournis de feuilles plus larges. Adaptation tropicale sans doute ?

Ce jour là, le patron nous annonce avec gourmandise qu’il peut nous proposer de la queue de pangolin ! Un pangolin ? Mammifère euthérien de l’ordre des Pholidotes, genre Manis, de régime strictement myrmécophage (en clair : il ne mange que fourmis et termites). Il est recouvert de grosses écailles et possède une queue qui peut-être deux fois plus longue que le corps de l’animal. Chez le Manis Gigantea, elle peut même atteindre un mètre cinquante ! C’est donc à une queue de cet animal que nous sommes confrontés. L’un d’entre nous, vieux routard de l’Afrique n’hésite pas. Pour moi, je demande à voir. J’avoue que l’apparence extrêmement grasse du morceau de viande en question m’amène à passer mon tour ! Et tant pis pour le sacro-saint principe: 

« En se pliant à toutes les coutumes des habitants, on comprend mieux le pays qu’on traverse »[1] !

Nul n’est tenu à l’impossible.


[1] Charles Reynaud. « D’Athènes à Baalbeck ». 1846.

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08 juin 2018

Cameroun - Années 80 (20/34). Sud Cameroun - Route de Yaoundé à Ebolowa.

Des villages-rues cernés par la forêt

  

Cameroun Centre Yaoundé Ebolowa

« On peut s’y prendre de deux façons pour pénétrer dans la forêt, soit qu’on s’y découpe un tunnel à la manière des rats dans les bottes de foin. C’est le moyen étouffant. Je renâclais. Ou alors subir la montée du fleuve, bien tassé dans le fond d’un tronc d’arbre...»[1].

Le paysage du Sud Cameroun est marqué par la grande forêt tropicale. Certes, ce n’est déjà plus la grande forêt primaire, celle-ci a disparu depuis fort longtemps, coupée, débitée, brûlée avec l’extension de l’activité humaine, remplacée par des cultures d’arbres de produits d’exportation, café, cacao, banane, mais ceux-ci ont besoin de la protection du parasol des grands arbres pour filtrer la lumière. 

Il ne s’agit pas ici de ces forêts policées, alignées, au sol dégagé comme ces chênaies de l’Ile de France. Ici tout s’y emmêle, s’y superpose, grands arbres aux troncs rectilignes soutenus à leur base de puissants contreforts, arbres moins hauts mais qui s’efforcent de rechercher aussi la lumière, longues lianes qui courent entre les frondaisons ajoutant encore à confusion. Le sol est encombré de souches pourrissantes, de branches cassées, d’herbes foisonnantes, de feuilles en décomposition, on marche sur un épais tapis où l’on sent grouiller une vie minuscule, humide, larvaire.

La piste de latérite [2] s’insinue avec difficulté dans cette masse de verdure où la vue s’arrête à deux ou trois mètres, butant sur des murs juxtaposés de feuillages. Aucune ouverture, aucune perspective, aucun horizon... des arbres, des arbres, des arbres. Existe-t-il des montagnes derrière cette muraille ? Des rivières, des chemins, des lacs ? De temps en temps, le champ de vision s’entrouvre brièvement au passage d’un village. Les maisons sont alignées le long de la piste, comme abandonnées sur ce rivage par les vagues monstrueuses des frondaisons, elles semblent s’accrocher à la route, ce faible et dérisoire lien de l’activité humaine menacé par le flot montant des fromagers, des tecks, des albizzia, des palmiers rotin.

Les cases sont rectangulaires, construites en terre crue. La terre mélangée à de la paille est collée sur un clayonnage de lattis en cannes de raphia. Le toit est à deux pentes, couvert de nattes faites en raphia pour les plus pauvres, par des tôles d’aluminium pour les plus riches. Le toit déborde largement sur les murs extérieurs pour éviter que l’eau ne coule sur la terre crue des murs. La maison se construit tout d’abord en montant les poteaux verticaux, reliés par quelques poteaux horizontaux et ceux de la charpente. La toiture en tôle ou en nattes est posée avant le clayonnage de lattis des murs et des séparations. Le mélange terre/paille est alors collé à la main sur le clayonnage. Les maisons ne possèdent pas de conduit de cheminée et la fumée s’échappe au travers du toit de nattes ou par porte et fenêtres quand la toiture est en tôle.

Entre les maisons sont disposés des séchoirs à graines de cacao construits en cannes de raphia et joliment appelés « séchoirs autobus ». Les graines de cacao sont disposées sur de vastes claies qui peuvent coulisser et être ainsi soit mises à l’abri d’un petit toit de palme, soit être exposées au soleil pour en accélérer le séchage, d’où le nom d’autobus, car les claies font ainsi des allers et retours continus du fait des nombreuses pluies.

Parfois, dans la file de maisons, une placette est dégagée pour l’édification d’une petite église néogothique de style anglais ou allemand. Au Cameroun, les différentes familles protestantes, mais surtout les évangélistes, apparaissent se disputer les âmes. D’un village baptiste, on passe à un autre pentecôtiste ou un adventiste… ou l’inverse, n’ayant pas encore assimilé les différences doctrinales entre églises évangélistes. Bref, il semble y avoir ici de la surenchère religieuse. 

Un autre espace, généralement situé à l’extrémité du village, est dégagé pour disposer des bâtiments scolaires. Ils entourent sur trois côtés une cour au sol de terre battue et au milieu de laquelle est dressé un mat tordu où flotte un chiffon sale et déchiré. Il y a généralement très peu de monde dans la journée dans ces villages, les paysans travaillent alors dans des champs parfois éloignés de plusieurs jours de marche dans la forêt.


[1] Louis Ferdinand Céline. « Voyage au bout de la nuit ». 1932.

[2] La route de Yaoundé à Ebolowa a été goudronnée au début des années 90.

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06 juin 2018

Cameroun - Années 80 (19/34). Sud Cameroun - Metet et les esprits de la forêt.

Entre tradition et nécessaire adaptation et inventivité ?

 

Cameroun Centre Metet Arrivée des esprits

Le soir, nous sommes invités à partager un repas dans la case du chef du village : salade de tomates et œufs durs, morceaux de poulet, bananes plantains frites ou bouillies et manioc, le tout arrosé de bières ou d’un soda d’orange bien sucré. Dans la case, le mobilier est des plus simples, un vieux canapé, quelques fauteuils de bois, une table et quelques chaises. Au mur, un calendrier de la SODECAO, la société nationale de commercialisation du cacao, et des photos découpées dans des magazines. Suprême luxe, un magnifique néon et un réfrigérateur, car Metet bénéficie de la ligne électrique qui va de Yaoundé à Sangmelima, la ville natale du Président.

« Vous habiterez des maisons entourées d’une clôture, vous fumerez des cigarettes le soir en lisant le journal, vous ne boirez plus l’eau de nos sources, vous préférerez leur vin rouge à notre vin de palme, vous vous déplacerez en voiture, il y aura une nappe sur votre table, vous aurez des boys, vous ne parlerez que leur langue. Et peut-être détesterez-vous le bruit des tam-tams dans la nuit ? »[1]

La nuit tombée, le tam-tam retentit et les esprits sortent de la forêt en notre honneur ! Les esprits sont masqués et dissimulés sous des habits vagues. Dans cette apparition, j’avoue n’avoir pas compris quelle est la part du folklore, de la fête ou de l’attachement à des rites et des croyances traditionnelles. Les habitants de Metet présents apparaissent tout à la fois curieux et réservés. Manifestement, il s’agit pour eux de quelque chose de sérieux.

Au cours de la soirée, un jeune homme me demande des renseignements sur ma profession, mon école. Il me raconte qu’il a suivi des études jusqu’au baccalauréat mais que, faute d’emploi en ville, il est retourné au village pour y travailler avec ses parents agriculteurs. Des cas de ce type semblent de plus en plus fréquents au Cameroun compte-tenu de l’absence d’emplois en ville. Le jeune homme n’est pas satisfait de cette situation qu’il vit manifestement comme un échec et il recherche les moyens de poursuivre des études afin certainement de devenir le « grand-type » qu’il a rêvé d’être, et que ses parents eux-mêmes avaient aussi espéré qu’il devienne. Il m’interroge dans l’espoir de trouver une solution, mais je n’ai rien à lui offrir, ni comme possibilité d’études en France, ni même comme réconfort moral. Il apparaît très peu probable qu’il y aura, dans un avenir proche, des embauches dans la fonction publique camerounaise, ni même dans les entreprises industrielles ou commerciales. C’est la crise. Que lui dire ? Sinon d’essayer de le convaincre de développer l’exploitation agricole de ses parents, car l’agriculture camerounaise a justement besoin de jeunes, instruits, susceptibles d’aider à sa rénovation et à son développement.

Mais ce discours n’est pas sans contradictions, car tout indique que le secteur agricole est littéralement pillé au profit de l’Etat et du commerce international. Dans les années fastes, soixante et soixante-dix, l’Etat a ponctionné une partie non négligeable des profits de la vente du cacao par le biais de ses caisses dites « de stabilisation ». Les fonds recueillis ont servi à la construction de routes, de bâtiments publics mais aussi à l’équipement des armées ou à la réalisation de malversations diverses. Aujourd’hui, le cours international du cacao s’est effondré au profit de grands groupes internationaux et l’Etat n’a plus d’argent dans les caisses dites de stabilisation à reverser aux producteurs agricoles. Les cacaoyères ne sont plus traitées régulièrement car les paysans n’ont plus les moyens d’acheter les produits phytosanitaires indispensables, surtout dans ces climats chauds et humides, et de nombreuses attaques d’insectes ou de virus se développent sur les arbres et les fruits. Petit à petit, d’une économie de production, les paysans passent à une économie de cueillette, ramassant les quelques cabosses de cacao non attaquées, lesquelles deviennent de plus en plus rares d’année en année.

Néanmoins, c’est pourtant bien de jeunes gens instruits dont ont besoin les groupements paysans qui émergent pour imaginer collectivement d’autres solutions, d’autres productions ou d’autres systèmes de commercialisation, pour défendre les intérêts des producteurs agricoles auprès de l’Etat, des industriels et des commerçants.


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04 juin 2018

Cameroun - Années 80 (18/34). Sud Cameroun - Le Groupement villageois de Metet.

Une révolution silencieuse en marche en milieu rural

 

Cameroun Centre Metet Coopérative chant de bienvenue et de solidarité

Un après-midi est consacré à la visite d’un groupement villageois, la « FEDEPPAM », à Metet, un village situé à une vingtaine de kilomètres au Sud de M’Balmayo sur la route d’Ebolowa, dans le district de Nkolmetet. Le village est un alignement de cases le long de la route. Elles sont construites en banco « armé » : les murs sont constitués d’un treillis de bois sur lequel s’applique un mélange de paille et d’argile. Les toits sont réalisés en feuilles de palmes tressées pour les familles les plus pauvres, ou de plaques de tôles pour les plus riches. Pas de cheminée au-dessus de l’âtre, les fumées s’évacuent au travers du toit de feuilles assurant ainsi la désinfection et l’élimination des larves ou insectes qui pourraient s’y développer. Les cases sont un peu éloignées de la route afin de comporter chacune un petit jardin, devant et derrière, jardins où poussent les indispensables bananiers-plantains.

Le secrétaire du groupement nous accueille devant la « case de justice ». C’est un paysan de Metet qui a suivi les cours de l’école primaire coloniale et qui s’exprime dans un français parfait, avec une pointe de préciosité. Il prend plaisir à citer les auteurs classiques français et à réciter des vers de Hugo ou de Lamartine. C’est manifestement avec un contentement gourmand qu’il me déclame ces vers qu’il ne doit pas pouvoir placer tous les jours au village :

« Un soir, t’en souvient-il ? Nous voguions en silence ;
On n’entendait au loin, sur l’onde et sous les cieux,
Que le bruit des rameurs qui frappaient en cadence
  Tes flots harmonieux »[1]...

La case de justice se distingue des autres par ses murs cimentés, son toit couvert de tôle et le mât de bois qui la précède et qui doit servir de hampe de drapeau. Les paysans du groupement, endimanchés, nous attendent devant la case. Nous saluons chacun d’entre eux en leur serrant la main en une longue procession avant de rentrer dans la case où a été disposé un ensemble de sièges disparates sagement alignés au fond de la pièce blanchie de frais. Les paysans s’installent sur les bancs qui nous font face. Le Secrétaire, en bon maître de cérémonie, nous présente les responsables du groupement, la présidente, le trésorier et leurs adjoints, puis les différents membres présents. Nous déclinons ensuite, à notre tour, nos identités, nos activités et les raisons de notre présence au Cameroun. Ces civilités effectuées, la Présidente, avant de nous décrire les activités de son groupement, souhaite que nous chantions ensemble, ainsi qu’ils le font eux-mêmes au début de chaque réunion. L’air en est simple et les paroles soulignent l’importance de l’union pour bâtir une vie meilleure ; au refrain qui reprend le mot « unité », tous les participants se prennent par la main en levant les bras pour souligner la communauté d’esprit des participants et leur solidarité. C’est à la fois naïf et touchant et fait songer aux assemblées de ces révolutionnaires du XIXesiècle au cours desquelles de semblables rituels, copiés sur ceux des cultes catholiques, étaient utilisés.

Les responsables du groupement nous amènent ensuite visiter leur champ d’essais. C’est un petit champ, dans une partie nouvellement défrichée de la forêt où les souches des grands arbres sont encore là et où ont été plantées quelques nouvelles variétés de maïs, de bananier, de macabo, le tout totalement mélangé, à l’africaine. L’ensemble est modeste car le groupement n’a que peu d’argent pour essayer de nouvelles cultures, acheter des engrais et des produits phytosanitaires. 

Mais c’est un pas énorme qui est franchis ! Ce qui est nouveau au Cameroun, ce ne sont pas les coopératives dont la création a toujours été encouragée par l’Etat et les financeurs internationaux, coopératives à la tête desquelles le parti du Président s’empressait de placer ses hommes-liges afin d’en contrôler le fonctionnement et éviter qu’elles ne deviennent des lieux de contestation. En conséquence, les paysans se désintéressaient du fonctionnement de ces coopératives qui leur apparaissaient comme des administrations supplémentaires. Ce qui apparaît nouveau c’est que l’Etat, au service du Parti et de son Président, faute de moyens, a perdu sa capacité de surveillance des populations libérant ainsi les initiatives locales et les associations volontaires de paysans. Les ONG, les églises, s’efforcent de les aider à se grouper pour améliorer leurs productions, transformer et commercialiser leurs produits, avec des moyens évidemment très modestes.


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02 juin 2018

Cameroun - Années 80 (17/34). Sud Cameroun - - « M. Le sous-préfet est en tournée ».

Fini le temps des préfets poètes, voici celui des préfets politiques

 

Cameroun Mbalmayo 1

L’objectif de ces journées d’étude est de favoriser les échanges entre organisations agricoles pour mieux répondre aux besoins de formation des paysans. Une trentaine de personnes a été invitée représentant des organisations paysannes, des ONG, des organismes de développement comme la SODECAO et la SODECOTON, des établissements d’enseignement agricole, l’université agronomique de Dschang, des délégations étrangères du Bénin, de Guinée, du Mali, du Sénégal, de Tanzanie et du Tchad... ainsi que des représentants français d’un réseau international, responsable de l’organisation de ces journées. 

Dans la grande salle du centre « Notre-Dame du Perpétuel Secours », salle pouvant servir aussi bien de gymnase que de salle de conférence, nous avons disposé les tables en carré, paré d’une nappe blanche la table centrale sur laquelle est posé un petit bouquet de fleurs préparé par le bon soin des sœurs du Perpétuel Secours. Nous n’avons donc plus qu’à attendre monsieur le Préfet du département du « Nyong et So’o » pour commencer nos travaux. Même si l’Etat camerounais est déliquescent, ses représentants s’efforcent encore d’en contrôler la vie politique et sociale et de maintenir l’apparence de leurs prérogatives et de leurs pouvoirs. Comme un bon comédien, le préfet a réussi à nous rappeler tout cela en étant très en retard sur l’horaire prévu ! Il a tant de choses à faire, n’est-ce pas ? Il a encore réaffirmé le poids de l’Etat et l’importance de sa personne en descendant d’un magnifique véhicule tout-terrain, flambant neuf, avec la présence d’une garde armée composée de soldats parachutistes en treillis, complété par les magnifiques costards-cravates qu’arboraient tous les « grands-types »[1] qui l’accompagnaient.

Foin du bel habit brodé, du petit claque, de la culotte collante à bande d’argent et de l’épée de gala à poignée de nacre[2] ! Jeune, petite moustache, monsieur le préfet est habillé d’un costume trois pièces, bien coupé, avec une pochette assortie à la cravate.  Pas de serviette de chagrin gaufré, ni de large feuille de papier ministre,  mais des fiches cartonnées qu’il sort de sa poche et sur lesquelles sont écrites les notes de son discours.

 « Dans le cadre actuel marqué par la crise industrielle internationale, le monde paysan doit jouer un rôle déterminant dans le développement (...). Dans le cadre de la politique de libéralisation, l’échange entre groupements doit permettre de participer à la relance économique (...). L’appui de la France et des organisations internationales est important dans ce processus et il faut remercier les organisateurs d’avoir rendu possible la réalisation de cet atelier... » 

Etc, etc, etc... Ah, aucun risque de le retrouver couché sur le ventre, dans l’herbe, débraillé comme un bohème, en train de faire des vers celui-là. Son pensum, lu laborieusement, sonne le creux, la langue de bois, l’absence de connaissance de la situation réelle, et s’il est débité avec solennité c’est sans chaleur. Sa seule crainte ce doit être d’avoir oublié de citer un des acteurs du développement agricole présent au séminaire. La distance séparant ces technocrates sortis de l’école d’administration camerounaise et les responsables des groupements paysans assis autour de la table m’apparaît être un abîme.

Le préfet est même impuissant à combler cet abîme au cours de l’apéritif qui est offert en son honneur : « sucreries »[3], cacahuètes et whisky. Il est même incapable d’aller discuter simplement avec les responsables paysans présents. Il écoute avec un air d’ennui le collègue français chargé de l’organisation de l’atelier puis repart, bien vite, avec son 4x4, son escorte de parachutistes et les grands-types de son cabinet. 

Il lui faudrait des petits bois de chênes verts, des petites violettes et des sources sous l’herbe fine pour l’humaniser un peu ce préfet là. Il doit plus penser à sa carrière qu’à versifier.


[1] Grand-type : responsable, cadre supérieur.

[2] Alphonse Daudet. « Le sous-préfet aux champs - Les lettres de mon moulin ». 1869.

[3] Sucrerie : soda.

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