Notes d'Itinérances

21 mai 2018

Cameroun - Années 80 (11/34). Ouest Cameroun - Le pays Bamoun.

Njoya, un sultan innovateur

 

Cameroun Ouest Pays Bamoun Foumban Trône du Sultan

Le pays Bamoun est situé sur un vaste plateau à 1 200 mètres d’altitude. Il est couvert d’immenses plantations de caféiers poussant à l’ombre protectrice de grands calceidra, le caféier ne supportant pas le dur soleil d’Afrique. Les Bamouns, peuple guerrier, seraient d’origine soudanaise, installés dans la région au XVIIIesiècle. Foumban en est la capitale, le lieu de résidence d’un royaume islamisé dont la dynastie commence au XVIeavec le souverain Ncharé. Le roi actuel, le sultan El Hadj Seidou Njimoluh Njoya [1], règne depuis 1933. Il est le fils du célèbre sultan Njoya. 

Le sultan Njoya, qui accède au trône en 1895, joue un rôle exceptionnel dans l’histoire des Bamouns. Héritier d’une dynastie de guerriers et de conquérants célèbres, il fait entrer son peuple dans la modernité : il est notamment l’inventeur d’un alphabet en quatre vingt dix signes pour transcrire la langue bamoun. « Je vous ferai un livre qui parle sans qu’on l’entende »... ce qui lui permettra notamment d’écrire « L’histoire des lois et des coutumes des Bamouns ». Il crée des écoles où sont enseignés la lecture et l’écriture ainsi que l’histoire ; par la même occasion, il installe une imprimerie dans le palais pour diffuser livres et journaux en langue bamoun. Véritable concours Lépine de l’innovation dans l’Ouest africain, le sultan introduit la culture de plantes européennes, crée un état civil, dresse une carte du royaume, installe un haut fourneau, invente un moulin électrique et un enduit à base d’huile et de résine pour les murs de briques. Njoya élabore également les plans de son palais construit en briques et couvert de tuiles, sur trois niveaux, rompant ainsi avec la tradition des grandes cases de poto-poto aux grands piliers de bois sculpté. Le résultat est curieux avec une tour ronde, centrale, entourée de deux ailes comprenant des loggias et des terrasses, influencé par l’architecture européenne du début du siècle. Un des balcons est décoré d’une magnifique cage tunisienne de Sidi Bou Saïd : ramenée d’un pèlerinage ? Ou cadeau d’une délégation à étrangère ?

Déclaré site historique par l’UNESCO, le palais est en cours de restauration. Au rez-de-chaussée, la salle du trône. Celui-ci est installé sur un piédestal recouvert de perles multicolores et de cauris et sur les faces duquel sont représentés des soldats tenant des fusils. Deux énormes défenses d’éléphant sont dressées en arrière plan et forment un dais au-dessus de la tête du sultan. Au premier étage, un petit musée expose des masques recouverts de cauris, des armes, sagaies, machettes et arcs, des objets usuels comme des bols réalisés avec des crânes d’ennemis et décorés de cauris, ou des calebasses agrémentées d’un décor composé de mâchoires d’adversaires.

La place du palais est un vaste ensemble où se déroulent les principales cérémonies du sultanat. La case du tambour est précédée de piliers de bois sculptés composés d’hommes superposés jouant de la musique. Elle abrite le trône et le grand tam-tam d’appel du roi Mbwé-Mbwé (ou Mbouombouo). Réalisé dans un énorme tronc évidé, il s’entendrait jusqu’à soixante kilomètres et serait encore utilisé pour annoncer le début et la fin du ramadan. Quant au roi Mbwé-Mbwé, la légende affirme qu’il était un géant terrifiant ; lorsqu’il parlait sa voix portait jusqu’à deux kilomètres, mais lorsqu’il criait on l’entendait à quinze kilomètres à la ronde ! A une extrémité de la place, la grande mosquée de Foumban, un cube blanc, à la vaste porte bleue, dominée par trois coupoles et un petit minaret surmonté d’un croissant. Le grand sultan Njoya est représenté sous la forme d’une statue de bronze, la spécialité de l’art bamoun. Majestueux, il est coiffé d’un immense turban et, à son côté, il arbore un magnifique sabre courbe. Un peu trop ami avec l’Empire allemand au goût des Alliés, il sera exilé à Yaoundé après le partage du Cameroun entre les vainqueurs de la Grande Guerre.

La petite ville de Foumbot est le grand marché de légumes de la région. Si les étals restent petits, situés à même le sol, sur une toile ou dans de grandes bassines en émail, sous l’œil vigilant de grosses mamas qui se protègent du soleil avec de grands parapluies multicolores, d’énormes camions sont venus chercher les marchandises pour les amener à Douala et Yaoundé. Les marchandises sont abondantes : mains de bananes douces ou régimes de grandes bananes plantains, massifs tubercules d’ignames en tas, tubercules allongés de manioc sagement alignés dans des bassines, mangues, imposantes, montagnes de feuilles de gombo ou de vernonia, tomates, pommes de terre, épis de maïs, petits piments verts ou rouges, huile de palme rouge, épaisse, présentée dans des bouteilles et bidons de toutes formes...


[1] Le sultan El Hadj Seidou Njimoluh Njoya est décédé en 1992. Ibrahim Mbombo Njoya est depuis le nouveau sultan des Bamouns (2018).

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19 mai 2018

Cameroun - Années 80 (10/34). Ouest Cameroun - « Chantiers » et « poulet-bicyclette ».

Autres lieux autres formes de loisirs 

 

Cameroun Chantier

Si on vous le propose, n’hésitez pas à aller au chantier ! On ne vous y proposera pas de prendre une pelle ou une pioche, mais une bière bien fraîche. C’est quand même plus agréable et démontre simplement que les Camerounais savent mieux vivre. 

Les « chantiers » ce sont de petites gargotes, tenues généralement par des femmes, souvent des veuves, dans leur maison d’habitation. Les chantiers permettent à ces femmes de percevoir des revenus car les pensions de réversion n’existent tout simplement pas en Afrique. A Yaoundé, les chantiers peuvent également être appelés « Chez les veuves » ou « Aides-mamans ». Cela veut tout dire de leur fonction principale. Par ailleurs les chantiers permettent aux travailleurs camerounais, manœuvres, ouvriers ou employés de faire un repas « comme à la maison » et à bas prix.

La salle de restaurant peut occuper plusieurs des pièces de la maison, le plus souvent une terrasse ou une partie du jardin, ou seulement la pièce principale de l’habitation. Le « chantier » n’est pas toujours signalé à l’extérieur, quelquefois il l’est par une enseigne, parfois il n’y a seulement que le panneau publicitaire d’une marque de bière, mais fréquemment aucun indice particulier ne le signale.

On parle aussi de « circuit »… ce qui fait référence à l’ensemble des bars plus ou moins clandestins qu’un homme fréquente à la sortie de son travail avant de rentrer chez lui.

Dans les chantiers vous aurez l’occasion de boire une bière ou un soda, mais aussi de manger du poisson grillé ou de goûter au fameux « poulet bicyclette », appelé ainsi parce que c’est un poulet qui a de longues pattes et qui court beaucoup. Le pauvre a d’ailleurs grand intérêt à le faire s’il ne veut pas mourir de faim, car ici pas question de cage certes, mais pas d’alimentation automatique non plus. C’est la dure lutte quotidienne pour la vie. C’est un poulet « garanti élevage en plein air » même si, à la vente, il ne porte pas de macaron précisant le label et la norme NF. Je ne suis pas certain par contre qu’il puisse être labélisé « biologique » car l’on ne sait pas trop de quels déchets divers il a pu se nourrir, ni où il a pu traîner ses pattes. 

A part cela, le poulet se prépare comme en Europe sauf que, débarrassé de ses plumes après un léger trempage dans l’eau chaude, il n’en reste plus grand chose. Nous l’appellerions plutôt « coquelet », voir « grosse caille ». Après l’avoir plumé, vous coupez les pattes et la tête, le videz, le lavez. Vous l’enduisez ensuite d’une fine couche d’huile légèrement salée et le cuisez sur votre barbecue fait d’une moitié d’un de ses gros bidons métalliques d’huile de vidange ou de produits pétroliers. Vous pouvez aussi le préparer en le coupant en morceaux. Quand vous servez le poulet braisé à vos invités, il convient de faire attention à réserver le croupion aux hommes sages et âgés et il est très inconvenant que les jeunes ou les femmes mangent le sot-l’y-laisse.

Si, quand vous avez été servi, vous êtes surpris par le petit volume de la bête en regard de nos standards européens, vous allez connaître une seconde surprise à la dégustation avec la très forte résistance de la viande. Le poulet continue à se défendre jusque dans votre assiette ! Certes, il y a un peu de viande autour des os, mais ferme, solide, rendant indispensable l’intervention directe des mains et des dents. Dentiers mal accrochés, danger ! Il n’est pas du genre à s’effilocher tout seul dans votre assiette comme nos poulets industriels traités aux antibiotiques, dopés aux vitamines, gavés aux tourteaux de soja et aux farines de viande, élevés en batterie, mais certes emballés dans de la cellophane, calibrés, contrôlés, étiquetés, labellisés et affublés d’un code barre.

Pour aider à la dégustation, le poulet est accompagné de la boisson nationale, la bière, une « 33 » ou une « Spéciale », mais en rations d’un demi-litre. Assez peu alcoolisée, elle se boit finalement très facilement ! La « 33 » est la bière la plus connue et la plus populaire au Cameroun. De marque française à l’origine, elle est de type Lager. Sa licence est vendue par le groupe Heineken International à plusieurs brasseurs dont Les Brasseries du Cameroun.

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17 mai 2018

Cameroun - Années 80 (9/34). Ouest Cameroun - Jury de mémoires d’étude.

De la nécessité de s’adapter aux conditions locales

 

Cameroun Sud Ebolowa Jury

Nos déplacements au Cameroun sont motivés par la tenue de jurys de mémoires d’étude pour l’obtention d’un certificat d’Agronome-formateur délivré par le ministère français de l’Agriculture. L’étude fait partie d’un cursus spécifique de formation, d’une durée de deux ans, réalisé pour partie en France et pour partie au Cameroun, pour des professeurs de l’enseignement technique camerounais.

En arrivant dans les établissements pour participer à la réalisation de ces jurys, nous avons la surprise de constater que rien n’est généralement prêt pour le déroulement des épreuves prévues pour le surlendemain. Les impétrants sont dans l’incapacité de nous remettre leurs documents de mémoire qui sont encore à la reprographie ou dont ils corrigent les tirages, les salles ne sont pas préparées pour permettre le déroulement des épreuves et, si les membres du jury sont bien convoqués, ils ne savent généralement pas pourquoi ! Situation à priori délicate quand il y a cinq ou six candidats inscrits au jury et ayant produit chacun un document de 100 à 200 pages.

Dans ces conditions il ne faut pas s’étonner si une partie des membres du jury n’a pas lu le document sur lequel il va avoir à se prononcer. Nous, pas plus que les autres mais, par esprit de responsabilité, ou d’abnégation, allez-savoir, nous n’avons pas d’autre solution que de consacrer tout le temps nécessaire à ce travail de lecture, sacrifiant en conséquence temps libre et temps de repos dans le jour et la nuit précédents les jurys. 

Pour éviter de tels errements et permettre aux membres camerounais du jury d’avoir accès aux documents de mémoire et de prendre toute leur place dans les délibérations, nous avons la lumineuse idée, une année, d’organiser une lecture collective des mémoires par tous les membres du jury. Bien sûr, il nous est proposé de le faire dans l’endroit le plus prestigieux de l’établissement, le grand bureau du directeur du collège. Le « jeu » a peut-être duré une heure à l’issue de laquelle le directeur du centre allume le magnétoscope et la télévision de l’école pour juger de sa bonne marche et afin de les faire admirer aux autres directeurs membres du jury. Des outils pédagogiques qui, en toute bonne logique, sont installés dans son bureau et non dans une salle de cours où ils pourraient être détériorés par les professeurs ou les étudiants. Puis, après discussion sur les mérites de l’appareil, les membres camerounais des jurys sortent dans la cour de l’établissement nous plantant là afin de nous permettre d’effectuer stoïquement et courageusement notre apostolat.

L’abnégation a toutefois des limites et, en milieu de matinée, nous nous accordons un moment de détente pour rejoindre les collègues camerounais qui discutent et plaisantent avec les candidats. Pas plus de quinze minutes afin de donner l’exemple et espérer récupérer les autres membres du jury ! Mais, consternation, dans le bureau du directeur l’ennemi est désormais dans la place. Pendant notre brève absence, la secrétaire en a profité pour placer dans le magnétoscope une cassette d’un groupe de makossa et pour danser dans le bureau du patron ! Nous finissons par obtenir qu’elle libère les lieux et qu’elle retourne se faire les ongles devant sa machine à écrire.

« ...la tranquillité immémoriale des Noirs, pour qui le temps, la distance et la vie ont une profondeur et une signification impossible à expliquer pour qui est né entre des tombeaux d’infantes et des réveille-matin, aiguillonné par des dates de batailles, des monastères et des horloges pointeuses »[1].

Les épreuves pour l’obtention du diplôme comportent également la conduite d’un cours d’une heure dans la classe habituelle du professeur. L’épreuve de cours peut être constituée d’un cours magistral, en salle, le professeur ayant enfilé pour l’occasion son plus beau costume, ou d’une épreuve de travaux pratiques. A Bambili, la langue utilisée est généralement un anglais « de cuisine », le pidgin, prononcé avec un accent qui ne doit rien à Oxford. Pendant le déroulement du jury, comme des délibérations, certains directeurs anglophones mettent un point d’honneur à ne parler qu’« anglais » alors que tous les cadres camerounais maîtrisent les deux langues. C’est une manière d’affirmer leur différence et leur préférence pour le développement de relations avec la Grande-Bretagne et non la France, manière aussi d’affirmer la spécificité de la partie anglophone du pays, voire leurs réticences vis-à-vis du gouvernement central.


[1] Antonio Lobo Antunes. « Le cul de Judas ». 1979.

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15 mai 2018

Cameroun - Années 80 (8/34). Ouest Cameroun - L’étacra de Bambili et ses enseignants.

Des bâtiments et du mobilier mais sans les « accessoires » indispensables

 

Cameroun Ouest Bamenda ETA CRA

Ces informations sur la région, son histoire, sa gastronomie sont certes très intéressantes, mais nous ne participons pas à des études d’historiens, de sociologues ou d’ethnographes, mais à des missions de formation professionnelle. Et, de ce point de vue, les surprises ne manquent pas non plus. 

L’étacra... Comprenez les sigles agrégés de l’Ecole Technique d’Agriculture et du Collège Régional d’Agriculture, soit étacra ! Situé à Bambili, à quelques kilomètres de Bamenda, l’etacra est constitué d’un ensemble de bâtiments neufs, de couleur blanche, à la toiture de larges tôles d’aluminium, éparpillés sur le sommet d’une verte colline. Ils sont entourés de jardins cultivés par les élèves où poussent des bananiers « ... aux grandes feuilles déchirées pareilles à des ailes d’archange en ruine... » [1], des pommes de terre, des ignames, des macabos, du taros et ses larges feuilles en fer de lance, mais aussi le vigna ou haricot-niébé, palissé sur de hautes tiges de bambou. Autour de l’établissement sont également représentés quelques pieds de caféiers, de théiers, des maïs géants de trois mètres de haut, et des massifs aux feuilles rubanées, comme nos gynériums, au milieu desquels pousse un fruit massif porté sur une hampe et se terminant par une houppe de feuilles vertes et dures, bref un ananas. 

A l’intérieur, les bâtiments sont simples mais possèdent le minimum indispensable : chaises, tables, tableau noir et craie. Il y a bien aussi des salles de travaux pratiques équipées d’imposantes paillasses carrelées avec robinets d’eau et de gaz, mais elles n’ont manifestement jamais été utilisées. Les matériels n’ont souvent même pas été déballés ou sont incomplets. Par exemple il manque les lamelles pour les microscopes ou les produits pour faire des analyses chimiques ou biologiques, enfin les fluides, eau et gaz, ne sont pas au rendez-vous des robinets ! S’il y a bien des rétroprojecteurs, il n’y a pas de feutres spéciaux pour écrire sur les transparents, ce qui ne tombe pas si mal car de toute façon il n’y  a pas de transparents non plus. L’école a été livrée « clef en main » dans le cadre d’un programme d’appui de la Banque Mondiale, mais les accessoires n’ont pas suivi. Du moins l’école a-t-elle des locaux, des élèves et des professeurs ce qui, en Afrique, n’est pas toujours le cas. Il peut très bien y manquer une des trois composantes.

Mais, même si l’on possède tout le matériel nécessaire, faut-il encore que les personnels enseignants sachent s’en servir. Or, dans les années 80, les connaissances des ingénieurs camerounais nouvellement sortis des écoles supérieures sont strictement théoriques. S’ils ont appris comment s’effectuent des expériences de chimie, de physique ou de biologie, ils n’ont jamais manipulé les instruments de base de ces différents travaux pratiques, ils n’ont jamais vu un tube à essais, une pipette, une boîte de Pétri ou une loupe binoculaire ! Agronomes, ils ne sont même jamais allé travailler dans un champ sauf s’ils sont eux-mêmes fils de paysan, mais le cas est plutôt rare. L’un d’eux après avoir fait un stage dans une exploitation agricole française m’a pris à témoin : « Monsieur, regardez mes mains, regardez mes mains ! ». Ayant participé aux différents travaux agricoles, il a des ampoules et des cals. Il n’en revient pas encore tout à fait d’avoir travaillé de ses mains, mais il est néanmoins très fier de s’être montré à la hauteur de la tâche.

N’ayant pas de formation de terrain leur permettant de maîtriser les différentes pratiques de la production agricole, mal assurés techniquement, ils reproduisent auprès de leurs élèves la formation abstraite et livresque qu’ils ont eux-mêmes reçus à l’université, parfois même sans faire aucune adaptation de leurs cours. Toutefois, à Bambili, l’etacra a engagé une réforme pédagogique révolutionnaire : chaque étudiant a reçu une parcelle de terre qu’il doit cultiver et dont l’entretien et la production donnent lieu à une notation par le corps professoral. Effet Bamiléké peut-être ?

Les professeurs camerounais de l’enseignement technique agricole ont une obligation de service de huit heures de cours par semaine, alors que le coopérant français présent dans l’établissement doit réaliser les mêmes obligations de service qu’un professeur de lycée français, soit seize heures. Ce qu’un enseignant camerounais, certainement mélomane, résume d’une formule brève qui fait beaucoup rire ses collègues : « Un blanc = deux noirs ! ».


[1] Antonio Lobo Antunes. « Le cul de Judas ». 1979.

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13 mai 2018

Cameroun - Années 80 (7/34). Ouest Cameroun - On est toujours le sauvage de quelqu’un !

Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au-delà

 

Cameroun Ouest Bamenda Hôtel Ayaba

« L’Ayaba-hotel » est un bâtiment moderne, construit pour le premier congrès national du RDPC, au confort tout britannique : vastes chambres, couleurs douces, ambiance feutrée et distinction un peu distante du personnel. Le plus souvent ce vaste hôtel ne semble accueillir qu’une bien maigre clientèle : quelques cadres d’entreprises ou représentants de commerce, Blancs bien sûr, que l’on croise aux dîners et aux petits déjeuners. Sans conteste, la partie de l’hôtel la plus vivante est la « bottle où l’on go sheck » (la boite de nuit où l’on va danser) et dont on devine seulement l’existence par les mouvements de véhicules sur le parking et les entrées et sorties discrètes des « tourneurs » (noceurs). Parfois, une agréable jeune femme qui « boutique son cul » (l’expression est suffisamment explicite et imagée pour n’avoir pas à être traduite) s’aventure au bar de l’Ayaba pour y inviter quelque hôte de passage. L’une d’elle nous poursuivit jusque dans l’ascenseur et paraissait prête à payer largement de sa personne pour nous apprendre à danser le makossa !

Les repas de l’Ayaba sont accommodés aux goûts d’une clientèle internationale, avec des saveurs moins prononcées et des doses de piment plus adaptées aux palais fragiles des Européens. Il est néanmoins possible d’y goûter quelques préparations culinaires propres à la région, représentantes de la culture locale des peuples qui y vivent selon le principe :

« En se pliant à toutes les coutumes des habitants, on comprend mieux le pays qu’on traverse »[1] !

Par exemple, le « ndolé », le plat quasi national du Cameroun, une sorte de soupe épaisse aux « épinards ». De fait, le ndolé est préparé à base de feuilles de Vernonia, hachées et pilées finement, puis bouillies pour perdre leur amertume et enfin malaxées avec une pâte d’arachide, du sel et du piment. L’image des épinards correspond néanmoins assez bien à la couleur, la consistance et au goût, un peu amer, du ndolé.

Autre possibilité, le hérisson. On est toujours le sauvage de quelqu’un n’est ce pas ? Pour les Anglais, les sauvages sont les Français qui dégustent les grenouilles ; pour les Français, les Anglais sont les sauvages qui accompagnent un malheureux rôti d’agneau, qui n’avait rien fait ni rien demandé, d’une sauce à la menthe. Pour les Africains, les Européens sont aussi des sauvages.

« Blancs beaucoup sauvages :

Pas manger sauterelles, crapauds... »[2]

... chantaient les pauvres porteurs de colons au début du siècle. Mais revenons à notre hérisson. Seul souvenir : une viande très grasse, accompagnée d’une sauce épaisse !

Le tout s’accompagne de la frite locale, la « banane plantain ». Un peu plus grande que la banane douce, elle contient très peu de sucre. Elle est toujours consommée cuite, soit bouillie entière ou par quartiers, soit coupée en rondelles et frite à l’huile. C’est en quelque sorte la pomme de terre de l’Afrique de l’Ouest. On peut aussi en faire une espèce de purée épaisse, au goût assez fade, en écrasant les bananes bouillies avec un bâton de bambou. De fait, chaque jardin de case contient des bananiers plantains et son fruit est une des bases de l’alimentation des habitants de l’Ouest et du Sud Cameroun.

Autre préparation culinaire dans une grande partie du Cameroun, les bâtons de manioc ou Bobolo. Les tubercules de manioc sont pelés, lavés et râpés sur une tôle percée. Les cossettes obtenues sont laissées à fermenter quelques jours puis pressées à la main pour en débarrasser l’eau, et enfin mises dans une cuvette et mélangées à la main avec de l’huile de palme. La pâte de manioc est alors étendue dans des feuilles d’Halopegia azurea qui sont roulées de manière à avoir la grosseur d’un doigt et ficelées avec un lien végétal. Les bâtons de manioc, de vingt centimètres de long environ, sont ensuite mis à cuire dans de l’eau. Après cuisson, le bâton est ouvert en coupant le lien végétal laissant apparaître une pâte translucide et plastique. Ils se mangent avec de la pâte de graines de courge.


[1] Charles Reynaud. « D’Athènes à Baalbeck ». 1846.

[2] Georges Brousseau. « Souvenirs de la mission Savorgnan de Brazza ». 1925.

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11 mai 2018

Cameroun - Années 80 (6/34). Ouest Cameroun - Bamenda capitale du pays bamiléké.

Mais aussi le centre de la contestation au régime en place

 

Cameroun Ouest Bamenda

Sur la haute falaise qui surplombe Bamenda, capitale du pays Bamiléké, un fort domine la ville. C’est une construction  qui date de l’Empire allemand, identifiable à son architecture caractéristique : épais murs de pierres soigneusement assemblées, fenêtres à petits carreaux, toits recouverts de tuiles plates à bords arrondis. Ce fort, aujourd’hui occupé par l’armée camerounaise, rappelle que l’Allemagne de l’Empereur Guillaume Ier s’était efforcée de participer au grand dépeçage de l’Afrique à la fin du XIXesiècle. 

« Les fabricants de l’Europe rêvent nuit et jour de l’Afrique, du lac saharien, du chemin de fer du Soudan ; avec anxiété, ils suivent les progrès des Livingstone, des Stanley, des Du Chaillou, des De Brazza ; bouche béante, ils écoutent les histoires mirobolantes de ces courageux voyageurs. Que de merveilles inconnues renferme le « continent noir » ! Des champs sont plantés de dents d’éléphants, des fleuves d’huile de coco charrient des paillettes d’or, des millions de culs noirs, nus comme la face de Dufaure ou de Girardin, attendent les cotonnades pour apprendre la décence, des bouteilles de schnaps et des bibles pour connaître les vertus de la civilisation »[1].

Le Chancelier Otto von Bismarck avait profité de la crise du Congo, dans laquelle s’affrontaient Belges, Britanniques, Français et Portugais, pour organiser une conférence internationale à Berlin, en 1884, où étaient réunies douze puissances européennes plus l’Empire Ottoman et les Etats-Unis d’Amérique. Outre le fait de réaffirmer le rôle international de la puissance allemande, cette conférence permettait aussi d’assurer les frontières de ses colonies africaines, Togo, Namibie, Tanganyika, Rwanda et Cameroun. Pour la petite histoire, la conférence de Berlin fut la dernière conférence internationale dans laquelle le français était la langue de débat. Après la Grande Guerre, la France et l’Angleterre ont réussi à se débarrasser de l’Allemagne, ce concurrent sérieux, avec la rédaction du Traité de Versailles de 1919 qui redistribuait les ex-colonies allemandes aux vainqueurs anglais et français.

Bamenda a été fondée en 1901 par les Allemands. C’est aujourd’hui une ville commerçante au cœur du pays Bamiléké, un pays à l’agriculture riche et diversifiée qui assure notamment l’approvisionnement de Yaoundé et de Douala. Bamenda est située en zone anglophone, en effet, par le traité de Versailles, le Cameroun a été un protectorat à la fois du Royaume-Uni sur le Cameroun occidental de 1922 à 1961 et de la France sur le Cameroun oriental de 1919 à 1960. 

Mais Bamenda est aussi le centre de la contestation au régime du Président Paul Biya installé au sommet de l’Etat camerounais avec la bénédiction du gouvernement français. Son vieil opposant anglophone, John Fru Ndi, possède en pays Bamiléké et Tikar, et plus particulièrement à Bamenda, une base populaire solide et il réunit des foules imposantes dans ses meetings électoraux. Aussi, la ville connaît-elle une surveillance policière étroite, se transformant parfois en véritable état de guerre, comme en 1989, avec des soldats à tous les coins de rues et des automitrailleuses pour faire des barrages sur les routes et contrôler les identités [2].

Paul Biya a pourtant bien essayé d’amadouer ces indisciplinés Tikars et Bamilékés en réalisant à Bamenda un congrès de l’Union Nationale Camerounaise, en mars 85, congrès au cours duquel l’UNC devait se transformer en Rassemblement Démocratique du Peuple Camerounais (RDPC). A cette occasion a été réalisée une série d’aménagement de la ville : goudronnage des rues principales, notamment de la rocade autour de la vieille ville, Manton-town, la ville basse, et construction de bâtiments publics avec un palais des Congrès et un hôtel répondant aux normes internationales de confort dans le Bafreng-Manton, la ville haute, l’ex quartier européen surnommé « station ». Mais à ces quelques exceptions près, les maisons de Bamenda sont restées de petites maisons d’un seul niveau, couvertes de tôles rouillées, dispersées dans une végétation luxuriante.


[1] Paul Lafargue. « Le droit à la paresse ». 1883.

[2] La situation ne s’est guère améliorée depuis. A l’occasion du 1eroctobre, date anniversaire de la réunification des zones anglophones et francophones en 1961, des manifestations ont eu lieu à Bamenda et Buéa en 2017, doublées d’appels à l’indépendance de la zone anglophone. Des bombes artisanales ont explosées sans faire de victimes, mais un gendarme a été abattu fin janvier 2018, des leaders séparatistes ont été extradés du Nigéria voisins où ils s’étaient réfugiés et arrêtés par la police camerounaise (2018).

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09 mai 2018

Cameroun - Années 80 (5/34). Ouest Cameroun - Chefferies bamilékés.

Les chefferies de Bafut et de Bandjoun

 

Cameroun Ouest Bafout Chefferie

Le pays Bamiléké est organisé en chefferies puissantes que l’on aperçoit sur les flancs des collines. Les différents bâtiments de la chefferie sont disposés au long d’une pente. En haut, l’entrée par la porte château entourée de cases dont les toitures sont surmontées d’un trident, puis un chemin en pente douce, le long duquel sont alignées les cases des femmes du chef, descend vers une vaste esplanade où sont situées la case de réunion et la case du chef. La couverture des cases est aujourd’hui remplacée par des tôles d’aluminium qui brillent au soleil mais qui imposent la réalisation d’une toiture à quatre pans à la place de la couverture ronde traditionnelle.

La grande chefferie de Bafut est située à quelques kilomètres de Bamenda. Bâtie par les Allemands entre 1907 et 1910 après qu’ils l’eurent incendiée lors des guerres coloniales, son plan en conserve toute la rigueur et le sérieux germaniques en utilisant systématiquement des formes rectangulaires pourtant si éloignées de la pensée africaine ! Elle est entourée d’un mur d’enceinte rectangulaire en briques et l’entrée en est protégée par la peinture de deux énormes lions qui, de chaque côté de la porte, surveillent les passages. A l’intérieur plusieurs cours, rectangulaires elles aussi, délimitées par les murs et des bâtiments aux toits de petites tuiles pour séparer les unes des autres les différentes catégories d’habitants de la chefferie, le tout très scrupuleusement aligné. La maison du Fon [1] est une grande habitation quadrangulaire avec un toit à quatre pans recouvrant une galerie pourtournante. La case consacrée à la mémoire des rois décédés, l’Achoum, le vieux palais, a échappé par miracle aux destructions et aux architectes teutons. C’est une haute et vaste case carrée aux murs de bois de raphia et au toit de chaume pyramidal, précédée de magnifiques piliers de bois sculpté. Le Fon de Bafut est Abumbi II, onzième roi de Bafut depuis 1968. 

« Le Fonpartage son pouvoir avec une société secrète, le Kwifo. Pouvoir à l’ombre du pouvoir, jadis les membres de cette société secrète jouaient le rôle officiel d’exécuteur. Ils sortaient la nuit, masqués pour ne pas être identifiés et tuaient leur victime. (...) Pour être initié, il fallait accepter de sacrifier un membre de sa famille : sa femme, un enfant ou un parent. Ces derniers étaient attirés hors du village et égorgés au moyen d’une griffe de fer ressemblant à celle de la panthère. Autour du cadavre, les initiés imprimaient les traces d’un fauve (...). Il est très probable que ces sociétés secrètes) continuent à « faire disparaître » ou « empoisonner » ceux qui ont commis une faute grave ou ont insulté une personne influente »[2].

Je ne sais si les sociétés secrètes font encore disparaître des personnes, mais les collègues bamilékés avec qui je discute de ces questions manifestent le plus grand respect et la plus grande crainte vis-à-vis des initiés des sociétés secrètes. Jamais, me disent-ils, ils ne peuvent les croiser et doivent rebrousser chemin à leur vue. Ils ont aussi la plus grande crainte des empoisonnements qui est toujours l’explication donnée au décès d’un proche. Est-ce réel ? Ou n’est-ce pas une manière d’expliquer la disparition d’une personne dans une culture où la mort n’est jamais naturelle ?

A Bandjoun, à 20 kilomètres de Bafoussam, le Fon est Ngie Kamba Joseph [3], treizième de la dynastie, ancien préfet et ancien chef de cabinet du ministre des finances. Mais à côté de ses fonctions officielles, avouables sur une carte de visite, le Fon est aussi une panthère ! « ...le frère des animaux courageux et puissants. La nuit, il a le pouvoir de se transformer en panthère. (...). Il hante la forêt, parcourt la savane, s’abreuve au torrent. Quand le chasseur tue une panthère, les Fon du pays Bamiléké ont peur. L’un d’eux ne va-t-il pas périr de la mort de son double ? » [4]. Bref, il vaut mieux avoir rendez-vous avec lui le jour que la nuit ! La porte-château de la chefferie est composée d’une série de pavillons rectangulaires à la toiture pointue et aux murs composés de tiges de raphia aux lueurs métalliques. La vaste piste de latérite qui la suit descend vers une seconde porte-château à sept pavillons ; de chaque côté les petites cases rondes, à colonnades de bois sculpté et couvertes de chaume, sont destinées aux femmes du chef. Elle aboutit à la case du Fon, une vaste de case quadrangulaire construite il y a environ 400 ans.


[1] Fon : chef, roi.

[2] Daniel Laine. « Rois d'Afrique ». 1991.

[3] Actuellement, Djomo Kamga Honore (2018).

[4] Daniel Laine. « Rois d'Afrique ». 1991.

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07 mai 2018

Cameroun - Années 80 (4/34). Ouest Cameroun - La route de Douala à Bamenda.

Grandes plantations avant un paysage auvergnat ?

 

Cameroun Ouest Col de Batié 1500 m

La route qui quitte Douala pour les collines de l’Ouest camerounais est une belle voie goudronnée. A la sortie de Douala, elle traverse de longs villages-rue composés d’alignement de huttes rectangulaires aux murs de briques d’argile ocre, au sol de terre battue et au toit de tôles d’aluminium. Les fenêtres sont une ouverture béante dans le mur, simplement encadrée de planches. Lors de l’absence de ses habitants, la fenêtre est close avec un volet de bois et la porte maintenue fermée par une chaîne et un cadenas. Ces précautions semblent bien dérisoires tant les volets comme les chambranles de la porte apparaissent simples à défoncer. 

Mais pour voler quoi ? Une table de planches mal équarries, consolidée de traverses et de longs clous de charpentier, deux chaises bancales, quelques gamelles, cuvettes et ustensiles ménagers, quelques outils, parfois un poste de radio-transistor ? Car c’est là toute la richesse contenue dans ces modestes maisons. Si cette richesse nous paraît dérisoire, à nous qui sommes submergés par des biens matériels dont l’utilité est parfois douteuse, ce sont néanmoins des biens durement acquis par les familles locales dont les revenus couvrent difficilement les besoins de base et ils peuvent donc constituer une aubaine pour plus malheureux encore. D’où les précautions prises.

La route traverse ensuite de vastes plantations de palmiers à huile à la silhouette trapue et de bananiers aux longues feuilles déchirées. Le paysage se transforme petit à petit avec les premières collines et les palmeraies font place à de petits champs couverts de bosses géantes comme d’énormes taupinières, ce sont les buttes qu’il faut monter pour cultiver les ignames, un tubercule riche en amidon comme la pomme de terre. 

A Nkongsamba, c’est le pays Bamiléké qui commence. Ethnie la plus nombreuse au Cameroun, les Bamilékés occupent également une place déterminante dans le commerce, l’administration ou l’enseignement, sans parler de leur rôle politique, que ce soit dans la lutte anticoloniale au sein de l’Union du Peuple Camerounais, ou dans le combat contre Paul Biya et le parti présidentiel à sa dévotion, l’Union Nationale Camerounaise [1].

Au col de Batié, à 1600 mètres d’altitude, nous faisons halte dans un petit hôtel charmant composé de cases rondes, aux murs blanchis sur lesquels éclatent les tâches flamboyantes des fleurs de bougainvillées et d’hibiscus. La terrasse offre une vue panoramique sur les collines des « grassfields » dominées par la ligne sombre des crêtes des monts Bamboutos qui zigzaguent entre deux mille et deux mille sept cent mètres. Tout autour, de petits champs de cultures vivrières clôturés de haies vives et des cases, dispersées dans le paysage d’un tendre vert humide, et dont les toits en tôles d’aluminium lancent des éclats vifs aux rayons du soleil. C’est une Auvergne avec des bananiers, des caféiers et les vastes palmes des touffes de raphias dans le creux des coteaux !

La densité de population est ici assez élevée, 125 habitants au kilomètre carré dans les départements de Bambouto, Ménoua, Mifi, Haut-Knam et Ndé qui correspondent à peu près à l’aire d’occupation géographique des Bamilékés [2]. Mais cette densité peut monter jusqu’à 400 habitants au km2(densité moyenne de population de l’Auvergne : 52 hbts/km2). Tout espace est cultivé. Même les trottoirs des villes parfois - bien sûr non goudronnés ! - peuvent être ensemencés avec des pieds de maïs. Le sol, d’origine basaltique, est très fertile, la pluviosité est élevée et régulière, la température moyenne de 20°, ils permettent le voisinage de cultures tropicales mais aussi de zones tempérées : café, cacao, manioc, igname, gombo, banane douce et banane plantain, piment, tomate, maïs, haricot, épinard.

Seules les femmes semblent travailler à butter les ignames dans les champs. Pour ce faire, elles utilisent un large fer à manche très court ressemblant à nos « pelles-pioches » utilisées en camping. Le manche très court les oblige à travailler très penchées vers le sol, les reins cassés. C’est une position de travail extrêmement pénible et fatigante. 


[1] L’Union Nationale Camerounaise (UNC) s’est transformée, en mars 1985, en Rassemblement Démocratique du Peuple Camerounais (RDPC). Aux élections présidentielles de 2011, Paul Biya, candidat du RDPC, aurait obtenu 78% des voix.

[2] Jean-Bernard Suchel. « Les privilèges climatiques du Pays bamiléké ». Les Cahiers d'Outre-Mer. N°42-165. 1989. 

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05 mai 2018

Cameroun - Années 80 (3/34). Un enseignement agricole en rénovation.

Des objectifs d’accompagnement d’une réforme de l’enseignement

 

Cameroun Ouest Douala 2

Après le marchandage avec les porteurs, il faut marchander avec le chauffeur de taxi afin de fixer le montant de la course. Le prix sera fonction du nombre de personnes, de la quantité de bagages, de l’éloignement de l’hôtel, mais surtout de votre richesse supposée. La voiture est évidemment assez déglinguée, les banquettes fatiguées, les portes ferment mal, les vitres sont bloquées mais ça roule et cela roulera encore certainement quelques centaines de milliers de kilomètres et au moins assez pour vous conduire à l’hôtel.

Le « Sawa » est un hôtel de la chaîne internationale Novotel, situé à l’entrée de la ville, dans le quartier résidentiel de Joss, en bordure du fleuve, le Wouri. Une plaque de cuivre, sur le mur de la réception, rappelle qu’il fut inauguré par le premier Président de la République du Cameroun, Ahmadou Ahidjo (1924 / 1989). La clientèle est essentiellement constituée d’hommes d’affaires européens, d’experts et de scientifiques. L’air est chaud, humide, moite. Un panneau, à côté de la banque d’accueil, indique la température, dans les trente degrés, et le degré hygrométrique de l’air. Celui-ci est à saturation d’eau et le moindre effort se transforme en transpiration !

André Gide terminait son voyage en Afrique à Douala, en mai 1926,  par où nous le commençons. Pendant ses dix mois de « brousse », accompagné de Marc Allégret et de quarante à soixante porteurs, Gide avait lu, ou relu, « L’oraison funèbre d’Henriette de France », « Le Misanthrope », les « Wahlverwandtschaften » (« Les affinités électives »), « Romeo and July », « Cinna », « Iphigénie », le second « Faust », « La steppe », « Au cœur des ténèbres », « Horace ». Pour lui, l’arrivée à Douala constituait un retour à la « civilisation ». En fait, il n’avait jamais intellectuellement quitté « la civilisation occidentale », simplement il retournait physiquement au sein de cette civilisation sous une de ses formes les plus grossières, la civilisation coloniale.

« Et quels blancs ! Laideur, bêtise, vulgarité... Pour moi qui crains sans cesse de déranger autrui, la pensée d’autrui, le repos d’autrui, la prière d’autrui, tant de sans-gêne me consterne d’abord, puis m’indigne » (...) Je voudrais écrire un éloge de la délicatesse »[1].

Pour nous, Douala est la porte d’entrée au Cameroun afin d’aller visiter les différentes écoles agricoles dispersées dans le pays. Pour former les cadres de la vulgarisation agricole dont le Cameroun avait besoin, dans les années 1970, le ministère de l’Agriculture a construit, douze écoles d’agriculture sur l’ensemble du territoire national. Ces établissements assurent des qualifications aux niveaux d’agent technique et de technicien agricoles dans des Ecoles Techniques d’Agriculture et de techniciens supérieurs agricoles dans des Collèges Régionaux d’Agriculture. Trois centres régionaux de formation agricole comprenant à la fois une Ecole Technique et un Collège Régional, ont été réalisés avec l’aide de la Banque Mondiale : à Bambili, à quelques kilomètres de Bamenda dans l’Ouest camerounais, à Ebolowa dans le Sud, et à Maroua dans le Nord. Tous ces établissements offrent la particularité de ne former que des élèves-fonctionnaires, rémunérés pendant leur formation et qui, dès l’obtention de leur diplôme, sont immédiatement embauchés dans les différentes structures agricoles publiques. 

En 1927, il n’existait que cinq écoles régionales et trente écoles primaires de village pour l’ensemble du pays, accueillant au total trois mille élèves pour une population de deux millions cinq cent mille habitants ! Mais la population a quasiment doublé entre 1927 et 1950 (4,5 millions), puis doublé entre 1950 et 1980 (9 millions). Après l'Indépendance, et plus particulièrement dans les années 70, le nouvel Etat Camerounais a affirmé une volonté de former des cadres pour la vulgarisation agricole auprès des productrices et producteurs agricoles, nombreux et qualifiés, avec la construction de ces douze écoles d'agriculture sur l'ensemble du territoire national. Parallèlement aux constructions d’établissements, le ministère de l’Agriculture a également engagé la réforme des contenus d’enseignement avec l’élaboration de nouveaux programmes, la rénovation des méthodes pédagogiques en accordant une large place aux travaux pratiques, et enfin la formation professionnelle des personnels enseignants afin de les préparer à leurs fonctions. C’est ce dernier volet qui motive nos différentes missions au Cameroun au cours des années 80 et 90.


[1] André Gide. « Retour du Tchad ». 1928.

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03 mai 2018

Cameroun - Années 80 (2/34). Ouest Cameroun - Douala, porte du Cameroun

Une arrivée avec surprises garanties

 

Cameroun Ouest Région de Douala

« Nous voguions vers l’Afrique, la vraie, la grande ; celle des insondables forêts, des miasmes délétères, des solitudes inviolées, vers les grands tyrans nègres vautrés au croisement de fleuves qui n’en finissent plus »[1].

Chaque voyage est un saut dans l’inconnu, le passage du quotidien à l’extraordinaire, à chaque fois la source de situations nouvelles, insolites, rares. De l’avion resté en panne au retour d’un pèlerinage à La Mecque qui vous autorise une journée d’attente, aux valises qui se permettent des promenades non prévues au programme, ajoutez à cela des avions surbookés et le déplaisir de rester en rade ou, au contraire, le contentement de voyager dans la classe supérieure parce que l’avion est vide. Commencer un voyage c’est ouvrir la porte d’un monde enchanté où bonnes et méchantes fées se penchent sur vous, vous jouent des tours et vous jettent des sorts… et avec la Cam’Air, tout est possible.

« C’est en 1868, que des maisons de Hambourg vinrent établir des factoreries dans ces régions et notamment à Douala »[2].

Comme au XIXesiècle, Douala est la porte d’entrée au Cameroun, car seules les pistes de son aéroport peuvent accueillir les jets intercontinentaux. Une porte d’entrée située au bout d’interminables couloirs où flotte un air chaud et moite, mais une porte difficile à ouvrir tant le nombre de contrôles est élevé : police et douane dans les couloirs d’accès, puis dans l’aérogare, inspection sanitaire, police à nouveau pour la vérification des visas et enfin une dernière fois la douane pour l’examen des bagages. L’inspection sanitaire est le contrôle le plus rapide mais le plus étonnant : un préposé vérifie que vous êtes en possession de votre livret international de vaccination et que vous êtes à jour de la vaccination contre la fièvre jaune, en échange il vous remet un petit ticket. Avant de pénétrer dans la salle des bagages, un second préposé récupère votre ticket qu’il laisse négligemment tomber à ses pieds ! Quel est le rôle de ce ticket inutile ? Le maintien d’un emploi ?

« Dès qu’il eut mis le pied sur le sol du royaume et récupéré ses bagages qui tournaient en rond en hoquetant sur un tapis en caoutchouc... ».[3]

Sur le tapis transporteur les bagages ne sont pas toujours au rendez-vous que vous leur avez donné. Si je n’ai pas oublié de descendre de l’avion à Douala, j’ai dû oublier d’en informer ma valise qui poursuit son chemin à Yaoundé. Adieu, trousse de toilette, chemises, pantalons et appareil photo ! L’hôtesse, compatissante bien qu’habituée, vous offre une petite trousse de toilette de secours comprenant un rasoir à main, un mini-tube de dentifrice, une brosse à dent, un peigne et un vaste tee-shirt-pyjama, ou une mini-chemise de nuit type « baby-dol », pouvant servir indifféremment pour dames ou messieurs. Bref, l’essentiel pour survivre de façon civilisée pendant deux ou trois jours.

Une autre fois, c’est la valise d’un collègue qui choisit de partir pour Yaoundé ! Elle n’était encore jamais allée en Afrique et ne devait pas connaître le chemin. L’avion n’étant pas encore reparti, le responsable nous propose de descendre sur le tarmac et d’entrer dans la soute du Boeing avant son envol, mais dans la montagne de valises entassées pêle-mêle, impossible de repérer son bien. Très serviable, le responsable téléphone alors à son collègue de Yaoundé pour lui demander de renvoyer la valise lors de la prochaine rotation de l’appareil. Mais ce dernier, qui attend lui-même des bagages restés coincés à Douala, engage alors une négociation interminable du type « donnant-donnant » dans laquelle notre valise est prise en otage. Il n’y aura d’ailleurs finalement pas moyen de libérer l’otage qui restera coincé à Yaoundé. Ce sera à mon tour de prêter mes chemises !

L’aéroport de Douala est récent mais, avec l’humidité tropicale car il tombe ici plus de deux mille millimètres d’eau par an, le béton des bâtiments de l’aérodrome se couvre de coulées verdâtres. Dans la salle de réception des bagages de jeunes porteurs, affublés d’un gilet rose pour les distinguer des porteurs non officiels, se bousculent et se chamaillent pour vous porter vos valises. Il faut se débattre dans ce fouillis de personnes et de colis, garder un œil sur vos affaires et savoir ce qu’elles deviennent. Mais cette confusion n’est qu’apparente, car tous se connaissent ici et respectent des règles que, malheureusement, vous ne connaissez pas. 


[1] Louis Ferdinand Céline. « Voyage au bout de la nuit ». 1932.

[2] Ministère de la Guerre. « Manuel à l'usage des troupes coloniales employées outre-mer ». 1927.

[3] Antonio Lobo Antunes. « Le retour des caravelles ». 1988.

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01 mai 2018

Cameroun - années 80 (1/34). Avant l'Afrique, déjà l'Afrique.

Une Afrique fantasmée - Le consulat général de la République Unie du Cameroun

 

Afrique 1950

« L’Afrique noire », comme on disait alors, c’était pour nous une image floue, construite à partir des vignettes des livres de distribution de prix : gueules béantes des hippopotames menaçant de frêles esquifs, éléphants piétinant les cases d’un village, longues pirogues africaines aux nombreux rameurs, fabuleuses cascades dans la forêt tropicale, grands noirs sveltes et athlétiques portant les charges d’une expédition, marigots remplis de crocodiles… ou à partir de réminiscences de lectures « En kayak, du Gabon au Mozambique »[1] et « La route des éléphants »[2] contant les aventures extraordinaires de jeunes Français dans des terres considérées comme « vierges ».

« En ce temps-là il restait beaucoup d’espaces blancs sur la terre (...). Il est vrai qu’entre temps ce n’était plus un espace blanc. Il s’était rempli depuis mon enfance de rivières, de lacs et de noms. Ce n’était plus un espace blanc de délicieux mystères, une zone vide propre à donner à un enfant des rêves de gloires »[3]. 

Si les vides des cartes se sont peu à peu remplis, les images de cette Afrique sont restées floues. C’était un fonds de jardin qui terrifiait et attirait tout à la fois, un monde mystérieux, où la protection des parents ne s’étendait certes plus, mais qui néanmoins serait contrôlable grâce à la science et à la technique. A cette image de jardin d’aventure exotique se sont superposées d’autres images, des images de violence avec les photographies de la révolte des Mau-Mau représentant des vagues de guerriers armés de lances se ruant à l’assaut de colons anglais.  Puis, avec son développement, la télévision s’est mise à déverser des tonnes d’images privilégiant les corps décharnés d’enfants lors de la terrible famine du Biafra ou les violences au Congo. L’« Eden africain » était donc aussi victime de démons et de monstres. Il me restait à découvrir qu’en Afrique la violence est permanente, partout présente, par suite de terribles inégalités sociales.

Le consulat général de la République Unie du Cameroun est situé dans les locaux de son ambassade à Paris, rue d’Auteuil, dans le XVIe. C’est un immeuble moderne à la façade sobre. Le cœur du bâtiment est constitué d’un puits de lumière autour duquel sont disposés les bureaux et les coursives qui les desservent. Des ascenseurs panoramiques s’élèvent en silence dans la cour intérieure. Dans le grand hall, d’immenses plantes vertes, kentia ou autre phœnix, donnent un petit air de serre tropicale. Nous sommes déjà en Afrique, une Afrique de plain-pied dans la modernité.

Mais les épreuves qu’il vous faut subir pour obtenir votre visa vous font pénétrer dans une autre Afrique, celle du temps qui ne compte plus et de la toute puissance des « grands » fonctionnaires, avec « costume en tergal, voiture, domestiques, grande maison »[4]. Il faut d’abord faire la queue longtemps, très longtemps. La préposée n’est pas à l’heure, elle arrive calmement, en traînant la savate, pose ses affaires puis va discuter avec une collègue. Quand elle revient, c’est avec un air fatigué et blasé qu’elle reçoit sa première demande de visa. Toujours aussi placidement, elle épluche la demande. Malheur à vous si vous avez fait une erreur, elle vous rend la feuille avec dédain, sans rien dire, vous désignant du bout du doigt la faute... à vous de comprendre. Pire encore, si vous avez oublié une pièce à votre dossier, vous pouvez recommencer toute la procédure. Même s’il s’agit d’une simple photocopie, elle ne vous la fera pas alors que trône derrière elle une magnifique machine inutilisée.

C’est ainsi que l’on apprend le premier élément de la vie sociale africaine : il faut être humble et soumis avec les « grands » fonctionnaires. Mais, si vous connaissez le cousin d’une secrétaire, alors tout va beaucoup mieux ; un cousin à la mode africaine, c’est à dire au quatrième, septième ou dixième degré. Vous êtes alors chaleureusement reçu et après une discussion où vous faites un large tour d’horizon sur le climat, la vie à Paris, les nouvelles du cousin, les souvenirs de votre dernier voyage au Cameroun, les difficultés administratives seront aplanies immédiatement et vous obtiendrez votre visa séance tenante. Second élément d’apprentissage : l’Etat en Afrique n’est pas grand chose, sinon un employeur confortable ; ce sont les règles communautaires ou familiales qui priment.


[1] Maurice Patey. « En kayak du Gabon au Mozambique ». 1955.

[2] René Guillot. « La route des éléphants ». 1938.

[3] Joseph Conrad. « Au cœur des ténèbres ». 1895.

[4] Guillaume Oyono Mbia. « Trois prétendants... un mari ». 1964.

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19 avril 2018

Salustiano - Un quartier d'administrations (10/10). Liste des articles.

Rome Sallustiano Mur d'Aurélien 1870 Mémorial

 

Sallustiano, un quartier d’administrations (1/10).

Santa Maria de la Vittoria et la Transverbération de Sainte-Thérèse (2/10). Une sculpture exceptionnelle de Bernini – Dans une configuration qui relève du spectacle

La via XX settembre, la rue des ministères (3/10). Une zone lotie dans le cadre de Rome-Capitale comprenant de nombreux ministères

Le Campus Sceleratus (4/10). De grandes prêtresses – Un châtiment terrible

Les jardins et la villa de Salluste puis de la villa Ludovisi (5/10). Une zone de jardins luxueux aux temps des Romains puis de la papauté

La Villa Bonaparte et l’ambassade de France « près le Saint-Siège » (6/10). La résidence de Pauline Bonaparte – Une représentation non auprès d’un Etat mais d’une entité religieuse !

La disparition de la porta Salaria ! (7/10). L’enceinte d’Aurélien – Heurs et malheurs récents de la Porta Salaria

La prise de Rome par les troupes royales en 1870 (8/10). La fin de la puissance temporelle des papes – Un assaut qui ne fut heureusement pas trop sanglant

Attentat à la Porta Pia (9/10). La Porta Pia de Michel-Ange - Attentat anarchiste à la Porta Pia

Liste des articles (10/10).

 

Montpellier / Senlis, février 2013 / avril 2017

Liste des promenades dans Rome

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17 avril 2018

Salustiano - Un quartier d'administrations (9/10). Attentat à la Porta Pia.

La Porta Pia de Michel-Ange - Attentat anarchiste à la Porta Pia

 

Rome Sallustiano Porta Pia

La Porta Pia est située à l’emplacement de l’une des portes du mur d’Aurélien construit à la fin du IIIe siècle : la porte Nomentana. Pie IV Medici (1559 / 1565) demanda à Michel-Ange de la reconstruire afin de l’améliorer et l’enjoliver.

La porte est composée de deux portes successives enserrant une cour intérieure servant de sas entre la ville et l’extérieur. La façade extérieure est en alignement avec l’enceinte, la partie intérieure s’avance à l’intérieur de la ville, dans la Via XX settembre.

Sur la façade intérieure, intramuros, Michel-Ange a conçu un monument à deux niveaux. Le premier avec, au centre, une porte massive en travertin, encadrée par deux murs de briques décorés chacun d’une fenêtre surmontée d’un cartouche puis d’un médaillon également en travertin jouant ainsi de l’opposition de couleurs. Le second niveau est un mur droit, étroit, de brique, surmontant la partie centrale du niveau bas, encadré de doubles pilastres et surmonté d’un fronton curviligne brisé.

Les motifs de décoration sont très particuliers et, par leur exubérance et par leur complexité, ils annoncent le style baroque : le fronton qui surplombe la porte est triangulaire mais contient un fronton curviligne brisé dont les extrémités arrondies sont reliées par une guirlande de feuilles de laurier ; les frontons triangulaires des fenêtres latérales emprisonnent une conque et reposent sur des consoles en forte saillie ; les créneaux aux bords convexes sont couronnés d’une boule ; les cartouches sont surmontés d’un fronton curviligne sur lequel reposent des volutes ; les médaillons enfin, circulaires, sont encadrés d’une corniche aux extrémités pendantes. L’ensemble mélange donc constamment, lignes droites, courbes et brisées, saillies différentes des ornementations, afin de rendre l’ensemble de la façade plus dynamique… alors même que, selon Giorgio Vasari, Michel-Ange aurait présenté au pape trois projets et que celui-ci aurait retenu le plus simple par souci d’économie. Les Romains, jamais à court d’une plaisanterie, suggèrent malicieusement que la forme très particulière des cartouches supérieurs représente un plat à barbe entouré d’une serviette ! Michel-Ange aurait ainsi voulu rappeler au pape ses origines, lesquelles n’étaient pas de la famille des Médicis de Florence mais d’une famille milanaise de barbiers. La façade extérieure, extra-muros, a été achevée en 1869 sur des plans néo-classiques mais qui auraient été inspirés d’une gravure de 1568 des plans originaux de Michel-Ange. La porte, en alignement avec le mur d’enceinte, est encadrée deux statues placées dans des niches, Sainte-Agnès et Saint-Alexandre, chacune des trois partie étant séparée par des colonnes.

La Porta Pia, outre la canonnade de 1870, a connu un autre évènement historique ! Le 11 septembre 1926, un anarchiste italien, Gino Lucetti, lançait une grenade sur l'automobile du Duce. Il avait soigneusement étudié l’itinéraire suivi par Mussolini qui résidait depuis un an dans la luxueuse villa Torlonia, via Nomentana dans le prolongement de la Via XX settembre. La bombe rebondissait sur la carrosserie et explosait au sol en blessant six personnes mais n’occasionnait que des dégâts légers sur l’automobile du Duce. Le lanceur de la bombe était arrêté lors de sa fuite et il aurait déclaré au commissariat :

« Je ne suis pas venu avec un bouquet de fleurs pour Mussolini. J'avais l'intention de me servir du révolver si je n'avais pas obtenu le résultat souhaité avec la bombe ».

L’auteur (on dirait certainement aujourd’hui « un terroriste » !), se revendiquait « anarchiste individualiste », venu directement de France pour commettre l’attentat, ce qui n’empêchait pas la police de déclencher une rafle, d’arrêter des membres de sa famille et plusieurs autres de ses compagnons. Sans compter que l’attentat donna l’occasion au Duce, à la « Tête de Mort en chapeau melon, puis Emir en fez, ensuite à plumet »[1], de faire de virulents discours contre la France qui hébergeait des terroristes italiens. Gino Lucetti fut condamné aux travaux forcés. Libéré par les alliés en 1943, il devait mourir quelques temps plus tard dans un bombardement aérien.

 

Montpellier / Senlis, février 2013 / avril 2017


[1] Termes utilisés par Carlo Emilio Gadda dans le roman « L'Affreux pastis de la rue des Merles ». 1963.

Liste des promenades dans Rome et liste des promenades dans Salustiano

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15 avril 2018

Salustiano - Un quartier d'administrations (8/10). La prise de Rome par les troupes royales en 1870.

La fin de la puissance temporelle des papes – Un assaut qui ne fut heureusement pas trop sanglant

 

Rome Sallustiano Mur d'Aurélien après l'assaut de 1870

Les Français aiment à croire qu’ils ont joué un rôle-clef dans l’unification italienne, rappelant à loisir la politique de Napoléon III à ce sujet. C’est oublier un peu vite que le Prince-Président, en 1849, fit envoyer un corps expéditionnaire à Rome pour réinstaller le pape Pie IX Feretti (1846 / 1878) qui avait été chassé par une République présidée par Mazzini et qu’il maintint des soldats dans la ville jusqu’en 1870. L’unité italienne, oui, mais dans certaines limites ! Notamment en ne touchant pas aux sacro-saints Etats pontificaux comprenant le Latium, l’Ombrie, les Marches et la Romagne qui, de fait, coupaient la botte italienne et le nouvel Etat italien en deux !

Avec la guerre franco-prussienne déclarée en 1870 les troupes françaises sont évacuées de Rome et rapatriées en France afin de participer aux campagnes militaires laissant le pape Pie IX défendre son territoire-confetti avec sa petite armée de 13 000 hommes. Face au refus du pape d’accepter la fin de la domination de l’église sur la ville de Rome et les Etats de l’église, le roi d'Italie Victor-Emmanuel II décida alors d’avoir recours à la force et, quelques jours après la chute du Second Empire français, le 20 septembre 1870, après cinq heures de bombardement, l'artillerie italienne réalisa une brèche dans la muraille de Rome près de la Porta Pia, brèche dans laquelle s’engouffrèrent fantassins et bersaglieri, à 10h00 du matin, mettant ainsi fin au pouvoir temporel des papes !

On peut penser que l’emplacement choisi pour ouvrir la brèche fatale dans les 19 kilomètres des murailles de Rome avait été choisi avec soin. Outre que le lieu était peu habité, évitant ainsi les « victimes collatérales » et que la muraille y était la plus faible, il permettait de déboucher sur une large avenue donnant accès très rapidement au palais papal du Quirinal tout en permettant au pape, ses cardinaux, voire ses troupes, de se replier et se réfugier au Vatican.

Les photographies de l’époque montrent la brèche réalisée dans la muraille, à la hauteur des jardins de la villa Bonaparte. De fait, aussitôt l’existence de la brèche connue, le pape Pie IX proposa la reddition de la ville et se retira au Vatican. Il faut dire que les troupes royales comprenaient plus de 52 000 hommes, bien armés (114 canons) et expérimentés à la suite des guerres de l’unification italienne, alors que les troupes pontificales, plus hétéroclites et plus habituées aux cérémonies, n’alignaient que 13 000 hommes, principalement italiens, mais comprenant également 4 000 Français (les Zouaves pontificaux et la légion d'Antibes ou légion Romaine forte de 1 200 hommes), un millier d’Allemands, et quelques Canadiens[1].

Après un regroupement Place Saint-Pierre des différentes troupes pontificales, carabiniers suisse, légion d’Antibes, chasseurs, gendarmes, dragons et zouaves[2], celles-ci quittèrent Rome le 21 septembre à dix heures, pour être démembrées et renvoyées dans leurs régions ou leurs pays. Le bilan de l’assaut est de 48 soldats italiens, et 16 soldats pontificaux tués et près de 200 blessés.

En suivant la muraille, une plaque commémorative et une colonne célèbrent la prise de Rome par les troupes du Roi d’Italie en 1870.

Le 3 février 1871, Rome est proclamée capitale du Royaume d’Italie en remplacement de Florence. Pie IX excommunia Vittorio Emanuele II et interdit à tout Italien catholique de participer aux élections de l’Etat italien sous peine d’excommunication ! Rome était alors une ville moyenne, à la structure urbaine médiévale, ne comptant que 250 000 habitants dont de très nombreux ecclésiastiques, mais ne comportant aucune activité autre que l’artisanat ou le commerce indispensables au fonctionnement de l’église catholique et bien entendu aucune activité industrielle. Le peuple romain était miséreux et comprenait 70% d’analphabètes. Le Tibre connaissait régulièrement des crues qui dévastaient les quartiers proches, non protégés par des quais et des digues, entretenant la malaria dans les bas quartiers de la ville.


[1] François Lachance. « Prise de Rome : odyssée des zouaves canadiens de Rome à Québec ». 1870.

[2] Les zouaves pontificaux portaient une courte veste à soutaches rouges au col dégagé, un grand pantalon bouffant retenu par une large ceinture rouge et un petit képi à visière carrée. Ce qui aurait fait dire à un cardinal : « C'est bien une idée de Français d'habiller en musulmans les soldats du pape ! ».

Liste des promenades dans Rome et liste des promenades dans Salustiano

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13 avril 2018

Salustiano - Un quartier d'administrations (7/10). La disparition de la porta Salaria !

L’enceinte d’Aurélien – Heurs et malheurs récents de la Porta Salaria

 

Rome Sallustiano Porta Salaria

Les incursions de plus en plus fréquentes des barbares (c'est-à-dire pour les Romains de l’antiquité, tous les « non-romains » : les Alamans, les Francs, les Gaulois, les Goths, Wisigoths et autres Ostrogoths etc.) au Sud du Danube, parfois jusqu’en Italie du Nord sous Gallien (260 / 268), Claude le Gothique (268 / 270) et même au début du règne d’Aurélien (270 / 275) faisaient désormais craindre une attaque sur la capitale de l’Empire.

Les travaux d’érection d’une nouvelle enceinte fortifiée commencèrent vers 272 et durèrent onze ans, sous le règne de plusieurs empereurs successifs vu les très courtes périodes de pouvoir de l’époque et le fait que les empereurs mouraient de plus en plus rarement de vieillesse dans leur lit (Aurélien assassiné en 275, Tacite en 276, Florien en 276, Probus en 282, Carus en 283, Numérien en 284…) !

Le tracé de l’enceinte dite d’Aurélien est assez étrange, très irrégulier, avec des saillants importants. C’est que son pourtour coïncide avec le développement de l’agglomération romaine en dehors de l’enceinte précédente de Servien (IVe siècle av. J.C) et qu’il tient compte aussi d’un certain nombre de points d’appui : la colline du Pincio au Nord, la caserne de la garde prétorienne (près de l’actuelle Porta Pia), la colline Praenestina à l’Est et son amphithéâtre, la pyramide de Cestius au Sud, la colline du Janicule à l’Ouest. Au total, une muraille de 19 kilomètres de long avec parfois 10 mètres de haut, percée de 17 ou 18 portes flanquées de deux tours semi-circulaires, et comprenant une tour quadrangulaire tous les vingt pas (30 mètres environ).

Une refonte de la muraille est entreprise dans les années 401 / 402 en surélevant le mur d'enceinte et les tours qui mesurent désormais près du double de la hauteur originelle, en réalisant un chemin de ronde couvert avec des meurtrières, en couvrant les tours sont d’un toit de tuiles.

La porta Salaria tire son nom de la route à laquelle elle donne accès, la via Salaria, empruntée par les Sabins qui rapportaient le sel récolté à l'embouchure du Tibre (du côté de Fiumicino), mais aussi de la côte adriatique. La porta Salaria ne reçut pas un nom chrétien au cours du Moyen-âge probablement parce que le trafic du sel étant encore important.

Dans le mur d’Aurélien, la Porta Salaria était des plus simples, une arche de pierre surmontée de rangées de briques, flanquée de deux tours semi-circulaires. Au début du Ve siècle la porta Salaria a été renforcée, surélevée avec la création de trois fenêtres à arc au-dessus de la porte ; il est possible qu’une des deux tours ai été rebâtie car celles-ci ne faisaient plus alors le même diamètre. Le mur occidental présente extérieurement, l'unique latrine suspendue qui a été préservée sur les 260 que comptait autrefois l’enceinte. Elle est constituée d'une saillie hémicylindrique reposant sur deux consoles de travertin ; les déjections tombaient simplement dans le fossé extérieur.

Le mur d’Aurélien servit à plusieurs reprises de rempart défensif même s’il ne contint pas toujours tous les assauts des assaillants : les Wisigoths en 410, les Vandales en 455, les Ostrogoths en 546, les troupes impériales de Charles Quint en 1527, le corps expéditionnaire français en 1849 ! Son dernier acte de résistance date de 1870. Le 20 septembre la section du Mur d'Aurélien entre les Porta Pia et Salaria a été bombardée pendant cinq heures par les troupes royales italiennes qui ont ouvert une brèche permettant d’investir Rome mettant ainsi fin au pouvoir temporel des papes. Mais, comment un mur, imaginé et construit 1 600 ans plus tôt, aurait-il pu résister longtemps aux nouvelles armes inventées par les hommes ?

Le bombardement du 20 septembre fut si violent que la porta Salaria était également très endommagée et qu’il fallut la détruite l’année suivante. En 1873, la muraille était reconstruite ornée d’une nouvelle porte Salaria, une sorte d’arc de triomphe avec une grande arche de pierre, de style classique, intégré dans le mur de briques. L’ensemble devait être détruit une nouvelle fois en 1921 afin de faciliter le trafic automobile qui avait le plus grand mal à s’écouler au travers de l’ouverture trop étroite de la porte.

Désormais, la porte Salaria n’est plus qu’un souvenir, une ouverture béante dans la muraille donnant largement sur la piazza Fiume située hors les murs, bref un carrefour routier très fréquenté.

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11 avril 2018

Salustiano - Un quartier d'administrations (6/10). La Villa Bonaparte et l’ambassade de France « près le Saint-Siège ».

La résidence de Pauline Bonaparte – Une représentation non auprès d’un Etat mais d’une entité religieuse !

 

Rome Sallustiano Villa Bonaparte

De la piazza Sallustio on rejoint aisément la via Piave qui se dirige vers la porta Salaria. Dans ces temps troublés d’attentats il n’est plus possible de longer le mur de l’ambassade de France auprès du Saint-Siège, via Piave. Mais, de toute façon, il n’y a pas de regret à avoir car, protégée par un haut mur, il est impossible d’apercevoir la villa Bonaparte qui l’accueille.

La villa Bonaparte fut construite en 1750 pour le cardinal Silvio Valenti Gonzaga, secrétaire d’État du pape Benoît XIV Lambertini[1], vraisemblablement parce qu’elle était située non loin du palais papal du Quirinal et que le quartier était alors essentiellement composé de jardins et de vergers.

Le cardinal transforma en jardins des vergers et fit élever au centre le pavillon dont la décoration et l’ameublement devinrent vite célèbres : la collection de papiers chinois, la table mécanique de la salle à manger et les plantes exotiques du jardin constituaient autant de curiosités dans la Rome du XVIIIe siècle.

Après la chute de l’Empire, une partie de la famille Bonaparte, Laetitia, « Madame mère », le cardinal Fesch, oncle de Napoléon, certains de ses frères s’installent sous la protection du pape Pie VII Chiaramonti (1800 / 1823), pas rancunier pour deux sous vis-à-vis des Bonaparte malgré la mise en œuvre du Concordat, l’annexion des Etats-Pontificaux, son enlèvement à Rome et sa captivité à Fontainebleau !

La sœur de Napoléon, Pauline, avait épousé le Prince Camille Borghese en 1803, ce qui lui valu le titre de Princesse Romaine, et elle avait suivi l’Empereur déchu à l’Île d’Elbe. Elle rejoint Rome en 1815 et acquiert la villa. Elle y entreprend d’importants travaux inscrivant ainsi le style Empire dans l’architecture romaine du XVIIIe siècle.

À la mort de Pauline en 1825, la villa passa à ses neveux et à leurs descendants jusqu’en 1906 date à laquelle elle fut vendue... au gouvernement prussien qui y installa sa légation près le Saint-Siège en 1908, ambassade d’Allemagne entre 1920 et 1944. En 1945, les biens du Reich étant confisqués par les Alliés, la France en fit l’acquisition pour y installer sa représentation « près le Saint-Siège ».

Sa représentation « près le Saint-Siège » ? Et pourquoi pas auprès de l’Etat du Vatican ? Le Saint-Siège et le Vatican sont deux entités distinctes bien qu'elles aient l'une et l'autre le pape à leur tête, le Saint-Siège est l’entité spirituelle quand l'Etat du Vatican est l’entité temporelle. De fait, c’est avec le Saint-Siège et non l'État du Vatican que les différents États du monde entretiennent des relations diplomatiques ! Seuls 14 États n'en ont pas, l’Afghanistan, l’Arabie saoudite, le Bhoutan, le Brunei, la Chine, les Comores, la Corée, le Laos, les Maldives, le Myanmar (Birmanie), Oman, la Somalie, Tuvalu et le Viêt Nam. C’est le Saint-Siège, qui est sujet de droit international et est également membre d'organisations internationales. Situation pour le moins curieuse dans laquelle c’est une religion qui, par l’entremise de son chef spirituel, est reconnue comme sujet international et non un Etat ! C’est évidemment la seule religion au monde qui se prévaut d’un tel statut international.

Les relations de la France avec le Saint-Siège ne sont pas toujours faciles… De mars 2015 à mai 2016, la France n’avait plus d’ambassadeur auprès du Saint-Siège faute d’agrément donné par celui-ci au candidat proposé par le gouvernement français, le candidat ayant avoué son homosexualité. Dans un premier temps, il semble que le gouvernement français n’avait pas voulu céder, envisageant de ne nommer personne avant les élections présidentielles de mai 2017. Et puis, en avril 2016, la France a proposé un nouveau candidat, un diplomate chevronné, bien sous tous rapports, catholique, marié, père et grand-père, immédiatement accepté par le Saint-Siège ! Faut-il faire l’hypothèse qu’à la veille d’un scrutin d’importance pour le gouvernement et le président socialistes ceux-ci n’ont pas voulu s’aliéner une partie des votes des catholiques ? Ce serait une bien petite manœuvre…


09 avril 2018

Salustiano - Un quartier d'administrations (5/10). Les jardins de la villa de Salluste puis de la villa Ludovisi.

Une zone de jardins luxueux aux temps des Romains puis de la papauté

 

Rome Sallustiano Villa de Salluste

Sous l’Empire romain, les jardins de Salluste occupaient une vaste zone au Nord de Rome, entre les collines du Pincio et du Quirinal, dans les rioni actuels de Ludovisi et Sallustiano.

Salluste (86 avant J.C / 34 avant J.C) était un militaire et un sénateur de la République romaine, ami de César. Pas nécessairement très heureux sur les champs de bataille, il est élu préteur en – 47 et accompagne César en Afrique où, du fait de ses talents d’administrateur, il se voit confier le gouvernement de la nouvelle province romaine de Numidie en – 46 / - 45. Après l'assassinat de César, en mars - 44, Salluste, comprend que sa carrière politique se termine, préfère se retirer de la vie publique et profiter de la fortune acquise frauduleusement, notamment au cours de son gouvernement provincial en Afrique. Il est surtout connu comme historien avec le récit de la conjuration de Catilina et de la guerre contre le roi numide Jugurtha.

Militaire, Salluste affirme le principe que « la paix est l’intervalle de temps entre deux guerres » ! Définition dont l’esprit se retrouve encore dans le Grand Larousse : « Etat d’un pays qui n’est pas en guerre » ! Autrement dit, on ne sait pas définir la paix autrement que par la négation d’un état que l’on sait, lui, définir et qui apparaît normal : la guerre ! C’est très inquiétant et révélateur.

Revenons à Salluste… Les jardins de Salluste ont la réputation d’avoir été parmi les plus grands et les plus riches du monde romain, comparables à ceux de la Villa de Lucullus sur la colline du Pincio. Ils échurent ensuite aux empereurs Auguste, Vespasien, Nerva, Hadrien, Aurélien et passèrent dans le domaine impérial sous Tibère.

Au centre de la piazza Sallustio, à une profondeur de 14 mètres, on peut voir les vestiges de la villa du domaine, refaites en grande partie sous Hadrien et restaurées par Aurélien. Elle a été ensuite endommagée lors de l'invasion des Wisigoths d'Alaric et le sac de Rome en 410. Le pavillon de la villa, achevé sous le règne d'Hadrien, était comparé pour sa beauté au Canope de la villa Adriana à Tivoli. Il demeure des éléments d’une pièce circulaire dotée d’une coupole, d’un vestibule et de chambres avec des traces de peintures et des pavements de mosaïque noire et blanche.

Sur un ensemble de vignobles, au Nord de Rome, le cardinal Ludovico Ludovisi fait construire, dans les années 1620, une villa dont les plans de construction sont dessinés par le Dominiquin. Les jardins de la villa occupaient en grande partie les anciens jardins de Salluste. C’est dans ce jardin, qu’au cours du XVIIe siècle furent retrouvés un ensemble de sculptures remarquables qui permirent à la famille Ludovisi de se créer une collection d’antique avec Le Gaulois mourant ou Le Gaulois et sa femme, une copie romaine d'une œuvre hellénistique, mais aussi l’obélisque placé ensuite à la Trinité-des-Monts en 1789.

La propriété de la villa passe ensuite à la famille Boncompagni-Ludovisi qui, en 1872, la loue au roi Victor Emmanuel II comme résidence pour sa maîtresse. Face à de graves difficultés financières les Boncompagni-Ludovisi vendent en 1883 la villa et les 4/5 de leur terrain à une société immobilière qui crée de grandes avenues, dont la via Veneto, et lotit les terrains. La Villa Ludovisi est entièrement détruite, seul est conservé le « Casino dell'Aurora  » (Rione Ludovisi, via Aurora) nommé ainsi d'après la fresque du Guerchin qui décore l'édifice. La villa est également décorée d’une fresque du Caravage, la seule connue de cet artiste, représentant Neptune et Pluton, ainsi que d’une chambre dite « des paysages » qui aurait servi de concours entre quatre peintres pour la fresque de l’Aurore, Le Guerchin, Bril, Viola et le Dominicain, avec une décoration au centre du plafond d’une danse de putti.

« Ce matin, nous avons revu la villa Ludovisi ; nous sommes plus charmés que jamais des fresques du Guerchin ; c’est une passion subite qui, chez une de nos amies, va jusqu’à l’exaltation. C’est un peu ce qu’en amour on appelle le coup de foudre »[1].

L'Etat italien a acquis une grande partie de la collection d’antiques des Ludovisi lesquels sont présentés aujourd’hui dans les salles du palais Altemps.


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07 avril 2018

Salustiano - Un quartier d'administrations (4/10). Le Campus Sceleratus.

De grandes prêtresses – Un châtiment terrible 

 

Rome Sallustiano Campus Sceleratus Henri-Pierre Danloux

Autrefois partiellement intégrée à l’enceinte Servienne (IVe siècle avant J.C) la zone fut ensuite étendue avec la nouvelle enceinte d’Aurélien et la création des Portes Salaria et Nomentana. Des vestiges de l’ancienne porte Collina ont été mis au jour en 1872 puis en 1996, à l'angle des actuelles Via XX settembre et Via Goito, sous le coin Nord-Est de l’énorme bâtiment du ministère du Trésor (rione Castro Pretorio). On sait que c’est près de cette porte, à l’intérieur de l’enceinte de la ville, que se trouvait le terrible « Campus Sceleratus », le lieu où les Romains enterraient vivantes les Vestales qui n’avaient pas respecté leur obligation de chasteté !

Nos souvenirs du lycée nous rappellent que les Vestales étaient les prêtresses de la déesse Vesta, la déesse vierge du foyer et, par extension, de la maison et de la famille. Seules prêtres femmes dans le système religieux romain, les vestales étaient chargées de maintenir le feu sacré dans le Temple de la déesse situé sur le Forum romain. Ce feu symbolisait le foyer public de la cité romaine vue comme une grande famille.

Les Vestales étaient sélectionnées parmi les petites filles des familles patriciennes âgées de six à dix ans. Elles devaient alors s’engager à servir la déesse pendant trente ans, les dix premières années en tant que novices, les dix suivantes en tant qu’officiantes, et enfin au cours des dix dernières années en tant que superviseurs. Les Vestales étaient astreintes à la chasteté pendant les trente années de leur service à la déesse. Après, elles pouvaient quitter le temple et se marier. C’était un grand honneur d’avoir une fille vestale mais aussi de se marier à une ancienne Vestale.

Comme prêtresses d’une déesse révérée des Romains, elles bénéficiaient d’un statut social particulier leur accordant des droits dont ne bénéficiaient pas les femmes dans la société romaine : elles n'étaient pas soumises à la tutelle de leur père, pouvaient gérer leurs propres propriétés, rédiger un testament. Ce statut social s’accompagnait de privilèges : des places d’honneur aux spectacles, se déplacer librement dans la ville en litière ou voiture. Leur personne était inviolable et sacrée et leur sang ne pouvait être versé. Si un condamné à mort en route pour son  exécution rencontrait une Vestale, il était gracié[1].

Pour celles qui ne respectaient pas l’obligation de chasteté, le châtiment était terrible, la mort par enterrement vivant car nul ne pouvait verser le sang d’une Vestale, et la flagellation à mort pour l’amant.

 Après avoir été fouettée de verges, la Vestale était habillée comme une défunte et transportée dans une litière fermée selon l'usage lors des funérailles jusqu'au campus sceleratus situé dans l'enceinte de la cité, près de la porte Colline. La coupable était descendue dans une petite pièce sans ouverture avec une lampe et une petite provision de nourriture, du pain, de l'eau, du lait et un peu d'huile[2].

Le fait que l’exécution de la Vestale fautive ait lieu à l'intérieur de la muraille de la cité est révélateur du caractère particulier des Vestales puisque la mort était bannie de cette enceinte sacrée : les exécutions capitales s’effectuaient à l’extérieur du mur d’enceinte et les cimetières étaient aux portes de la ville, le long des voies. Des vestiges du Campus Sceleratus auraient été découverts dès 1871 en creusant les fondations du ministère du Trésor.

« Nos petits chevaux noirs et malins nous ont conduits bien vite à l’angle de la rue de Macao. Là on enterrait les pauvres vestales coupables ; c’était encore des âmes passionnées comme Sainte-Thérèse. (…) Frédéric a ouvert un volume de Tite-Live si plaisamment traduit par Dureau, et nous a lu le récit du supplice de deux vestales, l’an 536 de Rome. Nous avons répété les noms d’Opimia et de Flaronia, plus de deux mille années après la mort cruelle qu’elles souffrirent en ce lieu »[3].


[1] Plutarque. « Vies parallèles des hommes illustres - Numa, X, 8 »

[2] Idem.

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05 avril 2018

Salustiano - Un quartier d'administrations (3/10). La via XX settembre, la rue des ministères.

Une zone lotie dans le cadre de Rome-Capitale comprenant de nombreux ministères

 

Rome Sallustiano Via XX settembre Ministère agriculture 2

La via XX Settembre n’est pas totalement dénuée d’intérêt, historiquement du moins à défaut de l’être au niveau architectural. Le 1er juillet 1871, Rome devient officiellement la capitale de l’Italie unifiée. La ville doit accueillir les services du nouvel Etat et leurs personnels. De grands travaux sont lancés : la sécurisation des quais du Tibre et de grandes artères dans le tissu urbain ancien (Nazionale, Cavour, Vittorio Emanuele), de vastes places (Vittorio Emanuele II, della Repubblica), la construction de ministères (Agriculture, Trésor, Intérieur, Education, palais de Justice…), et l’installation des services d’une grande ville (abattoirs, halles, usines à gaz et électrique dans le quartier du Testacio).

Les grandes familles nobles vendent leurs vastes domaines d’autant que la source de leur richesse, fondée sur des domaines agricoles ou des charges ecclésiastiques, se tarit. Parcs et jardins sont remplacés par de nouveaux quartiers, au Sud des voies de chemins de fer ou dans le Pratti di Castelo (derrière le château Saint-Ange). Cette urbanisation assez anarchique au début est petit à petit canalisée dans le cadre de Plans Régulateurs.

« Entre le Quirinal, le Viminal et l’Esquilin, il s’est élevé depuis 1870, tout un beau quartier dont la partie Ouest, jusqu’à la gare, comprend beaucoup d’hôtels »[1].

Les édifices qui sont alors construits le sont sur un même modèle comme dans toutes les grandes capitales européennes de l’époque. A Rome, ce modèle est basé sur des immeubles à quatre ou cinq étages, alignés sur la rue, symétriques, avec des rez-de-chaussée et des encoignures de pierres grises, à la piémontaise, la façade étant recouverte d’un enduit ocre, concession à la tradition romaine. Les rues déterminent de grands axes se terminant sur une vaste place ou un imposant monument. Les ministères sont dispersés au milieu de zones résidentielles même s’il y a parfois quelques concentrations… C’est notamment le cas de la via XX Settembre qui accueille successivement les ministères de la Défense, de l’Agriculture (1902) et du Trésor (1877). Et bien sûr, tout cela est gigantesque et colossal. Le ministère italien de l’Agriculture, moins massif que le français (1889), est également moins laid. Toutes les bourgeoisies de l’Europe ont produit les mêmes énormités architecturales d’Helsinki à Rome, comme de Londres à Moscou, en passant par Berlin et Vienne. Chacun de ces tas de pierres prétentieux affirmait assez souvent un caractère « national » quand il ne se voulait pas une reconstitution, en amélioré bien sûr, d’un monument grec ou romain. Mais dans tous les cas, c’est souvent très lourd !

 « Comme il arrivait à cette rue neuve du Vingt-Septembre, ouverte sur le flanc et sur le sommet du Viminal, Pierre fut frappé de la somptuosité lourde des nouveaux palais, où s’accusait le goût héréditaire de l’énorme. (…) Mais surtout il demeura béant devant le ministère des Finances, un amas gigantesque, un cube cyclopéen où les colonnes, les balcons, les frontons, les sculptures s’entassent, tout un mondé démesuré, enfanté en un jour d’orgueil par la folie de la pierre »[2].

La zone de la via XX Settembre était autrefois partiellement intégrée à l’enceinte Servienne (IVe siècle av. J.C) et comportait une de ses portes, la Porte Collina, la plus au Nord, à l’endroit où les Via Salaria et Nomentana se rejoignaient (aujourd’hui au carrefour des via XX Settembre, Piave et Goito). Derrière le ministère de l’Agriculture, entre les via Carducci et Sallustiana, on peut encore voir un morceau de l’enceinte Servienne chevauchée par un immeuble moderne.

« On souhaita néanmoins conserver quelques vestiges, un autre tronçon subsiste juste en face, abrité par un auvent, tandis que celui-ci est enfermé à l’intérieur de l’immeuble, tel un génie prisonnier d’une bouteille »[3].

« Hannibal ad portas » (« Hannibal est à nos portes » !) C'est devant la porte Collina que campa Hannibal quand il assiégea brièvement Rome (-211) lors de la seconde guerre punique… peut-être sur les lieux actuels de la Porta Pia. Faute de machines de siège, il dut abandonner.


[1] Guide Baedeker. 1887.

[2] Emile Zola. « Rome ». 1896.

[3] Marco Lodoli. « Nouvelles îles – Guide vagabond de Rome ». 2014.

Liste des promenades dans Rome et liste des promenades dans Salustiano

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03 avril 2018

Salustiano - Un quartiers d'administrations (2/10). Santa Maria de la Vittoria et la Transverbération de Sainte-Thérèse.

Une sculpture exceptionnelle de Bernini – Dans une configuration qui relève du spectacle

 

Rome Sallustiano Santa Maria della Vittoria

Le monument le plus fréquenté du quartier, encore que très modestement, c’est l’église de Santa Maria de la Vittoria avec sa très fameuse sculpture du Bernin de la Transverbération de Sainte-Thérèse-d’Avila. L’église  est située à quelques pas de la Place de la République, via XX Settembre. Reconstruite sur un projet de Carlo Maderno, elle célèbre la victoire des catholiques contre les protestants à la Montagne blanche, dans les environs de Prague en 1620. C’est une église modestement baroque avec tout ce qu’il faut de marbres colorés et de surcharges décoratives pour ne pas impressionner un Français.

Un des personnages du roman de Zola « Rome » s’y rend très régulièrement pour des extases artistiques…

 « Ah ! Mon ami, déclara-t-il de son air las, les yeux noyés de mauve, ah ! Mon ami, vous n’avez pas idée de son troublant et délicieux réveil, ce matin… Une vierge ignorante et pure, et qui, brisée de volupté, ouvre languissamment les yeux, encore pâmée d’avoir été possédée par Jésus… Ah ! C’est à mourir ! »[1]

Cette sculpture fut l’objet, est d’ailleurs toujours l’objet, d’une vive polémique même si tous s’accordent à reconnaître la dextérité du maître dans l’exécution de l’œuvre. La scène représente le moment suprême de l’extase divine telle que l’a décrit Sainte-Thérèse d’Avila.

« Un jour, un ange d’une beauté incommensurable m’apparut. Je vis dans sa main une longue lance dont l’extrémité paraissait une pointe de feu. Celle-ci, me sembla-t-il, me frappa plusieurs fois au cœur, faisant pénétrer ce feu à l’intérieur de moi. La douleur était si réelle que je criais plusieurs fois. Et pourtant, cela était si doux que je ne voulais point m’en libérer. Aucune joie terrestre ne peut donner une telle satisfaction. Quand l’ange retira sa lance, je restai là, avec un immense amour de Dieu ».

La sculpture, toute du marbre le plus blanc et le plus fin, est placée dans une niche elliptique, encadrée de doubles colonnes, située en hauteur derrière l’autel de la chapelle latérale gauche. Une source de lumière naturelle est dissimulée derrière le fronton brisé de la niche et, accompagnée par de fins rayons dorés qui descendent en s’évasant, elle vient baigner la sculpture d’une lumière claire et tamisée. Les visages sont exquis, les drapés de la robe de la Sainte admirables, et le dynamisme des gestes et des attitudes rend l’ensemble vivant.

Mais une fois l’admiration pour la prouesse artistique passée, on se rend compte que l’on n’est pas seul à admirer la scène. Je ne parle pas des quelques touristes plus ou moins égarés ici ou des admirateurs du Bernin faisant le tour de ses œuvres romaines, ils sont rares, mais bien des membres de la famille Cornaro, représentés en marbre, dans des loges de théâtre, sur les murs latéraux de la chapelle. Ces gens là regardent, discutent, apprécient le spectacle depuis quatre cent ans, comme s’ils assistaient à la représentation d’un nouvel opéra, savourant la voix de la cantatrice ou estimant l’imagination du metteur en scène ! On est à la fois frustré de constater de n’être pas seul à admirer l’œuvre, et en même temps l’on est scandalisé que ces gens puissent se comporter avec tant de légèreté et de désinvolture face à une situation qui devrait les conduire plutôt au recueillement et à la dévotion. Ils parlent entre eux, s’apostrophent et jugent manifestement de la qualité du spectacle ! Du coup, cette représentation, cette mise en scène, porte en elle la critique de l’œuvre. Ce que ces gens là regardent avec aussi peu de sérieux ne peut-être une scène divine, mais bien une action plus triviale, celle de la jouissance érotique d’une femme. On ne peut pourtant pas suspecter Le Bernin d’irrespect envers la religion ! C’est donc qu’à l’époque baroque l’art de la représentation était considéré comme la vie même.

Mais, ce matin, la lumière naturelle ne pénètre pas bien par l’oculus et c’est un petit jour triste qui baigne la Sainte de sa lumière et la fait paraître un peu poussiéreuse. Pas d’extase donc, ni sacrée, ni triviale. Mais quand même, quel remarquable toupet de la part du Bernin que d’avoir fait de cette œuvre le centre d’une scène de théâtre ! Cela vaut le coup d’y venir et d’y revenir régulièrement. Je n’y manque jamais à chacun de mes voyages à Rome.