Notes d'Itinérances

22 juin 2018

Cameroun - Années 80 (27/34). Nord Cameroun - Maroua.

Partout des douaniers tatillons et des policiers soupçonneux

 

Cameroun Nord Maroua : Mofou

A Maroua, en sortant de l’avion agréablement climatisé, j’ai l’impression de tomber au milieu d’une poêle à frire. En juin, la température diurne dépasse allègrement les 40° (à l’ombre, bien sûr !) mais, sur le tarmac, je ne sais quel record nous atteignons : le béton de la piste est un lac de lave brûlante sous une chaleur de plomb fondu tombant du ciel. Curieusement, sous l’abrutissement de cette canicule, on transpire peu tant l’air est sec.

« L’avion arrive, vous enlève par le fond de la culotte et vous recrache à Bagdad, à Samarkand, dans le Béloutchistan, à Fez, à Tombouctou, aussi loin que vous pouvez payer. Tous ces lieux autrefois extraordinaires, dont le nom même était un enchantement, sont de nos jours de petits îlots flottants sur la mer orageuse de la civilisation »[1].

A Maroua, je croyais être arrivé au fin fond de l’Afrique, dans une zone oubliée, quelque part dans le Sahel, à deux doigts du Lac Tchad, entre monts Mandara et Oubangui-Chari, et j’y trouve une aérogare, des douaniers tatillons, des policiers soupçonneux, des taxis accrocheurs et des routes asphaltées. Il n’y a plus de fin fond de quoi que ce soit ! Heureusement, il y a le paysage pour vous rappeler que vous êtes très loin de votre environnement habituel, un paysage de début du monde : l’immense plaine brûlée du Diamaré, aux folles herbes sèches, parsemée d’arbres solitaires ayant le plus grand mal à accrocher quelques touches de vert dans l’or rouge de la savane, dominée de chaos granitiques violacés, et où s’éparpillent de petits châteaux forts composés de cases rondes aux toits pointus en paille de mil. 

« Un des paysages les plus nobles qui se puisse voir »[2]. 

Gide avait succombé au charme de Maroua même si son journal montre assez sa fatigue après huit mois de voyage à travers le Congo, le Centrafrique et le Cameroun. D’autant qu’il arrive dans la ville mi-mars, au moment des plus fortes chaleurs. Mais hélas, sa lassitude est telle qu’il ne décrit pas ce « noble paysage » qu’il admire.

La ville est située dans une immense plaine au relief parfaitement plat. En saison sèche, le sol est un vaste plancher bétonné d’un jaune d’or intense, seulement piqueté de tiges sèches de mil. Mais en saison des pluies, ce sol d’apparence rebelle se couvre de cultures, coton, mil, piment, oignon, et de verts pâturages. Dans l’or, ou le vert de la plaine, se détachent des boulders granitiques isolés, de couleur violacée, lis de vin, espacés assez régulièrement, comme des cailloux abandonnés par un petit poucet géant. Maroua est surplombé par l’un de ces pics sur lequel est accroché le palais du gouverneur, dominant ainsi toute la ville et toute la plaine. C’est ici, bien évidemment, que Gide fut accueilli et hébergé quelques jours. 

« La galerie circulaire autour de la maison (sur trois côtés du moins est bordée de grandes et belles ogives ; on dirait une galerie de cloître ; les murs et les piliers sont passés au lait de chaux »[3]. 

Lors de nos différents passages, la villa parfaitement repeinte semble néanmoins inhabitée avec ses volets impeccablement tirés. Je suppose que, de la galerie, on peut admirer le damier des rues poussiéreuses de la ville, bordées de nims, ces grands arbres toujours verts qui dispensent généreusement leur ombre aux malheureux piétons. Mais de la terrasse, on doit aussi voir le ruban incandescent de la rivière, le mayo[4] Kalio. 

« Le fleuve ? Le lit du fleuve. Un large fleuve de sable d’or, qui contourne les roches du poste »[5]

Totalement asséché en saison sèche, le mayo peut devenir un torrent impétueux aux premières pluies, charriant arbres et rochers, coupant alors la ville en deux et inondant les bas-quartiers.


[1] Henry Miller. « Le colosse de Marousi ». 1941.

[2] André Gide. « Retour du Tchad ». 1928.

[3] Idem.

[4] Mayo : rivière à débit irrégulier, comme un oued.

[5] André Gide. « Retour du Tchad ». 1928.

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20 juin 2018

Cameroun - Années 80 (26/34). Cameroun – Scènes de la vie.

Qu’est-ce que le monde « moderne » ?

 

Cameroun Sud, Sangmelima, Frites, riz, bananes plantain, singe et porc-épic

Une fois encore, nous sommes invités par un responsable d’établissement lequel nous a présenté son épouse, une jolie jeune femme. La salle de séjour est fort agréablement arrangée, meubles aux lignes « modernes », vernis polyester, profonds canapés et fauteuils, et télévision allumée. Le dîner est composé d’un buffet dressé sur une large table couverte d’une nappe d’une blancheur immaculée ; il comprend salade de riz avec tomates et œufs durs, poulet frit, ndolé, bananes plantains frites ou bouillies et des « bâtons » de manioc, ou miondo, très prisés dans le Sud. Le repas est apprécié et, bien évidemment, nous en félicitons la jeune maîtresse de maison. Erreur ! La maîtresse de maison, c ‘est la première femme laquelle n’a pas assisté au repas, s’activant dans la cuisine. A la fin du repas, elle nous est présentée par son mari et, comprenant notre méprise, nous nous empressons de la remercier et de la féliciter. A aucun moment, il nous est venu à l’idée que le directeur de l’établissement pouvait avoir tout à fait légalement deux épouses ! Autre pays, autres mœurs.

Le journal local fait grand cas de l’arrestation d’un paysan de la région qui aurait mangé son voisin ! Les journalistes de la presse écrite sont manifestement gênés par cette affaire, comme s’ils ne voulaient pas voir resurgir un certain nombre de fantasmes que les colonisateurs avaient largement répandus sur l’anthropophagie des Africains. Toutefois, si l’on en croit cet auteur du début du siècle, il n’y a vraiment rien à craindre : 

« Il ne faut pas s’imaginer que les cannibales sont des gens toujours aux aguets, prêts à manger quiconque se trouve sur leur chemin. Pas plus que vous qui voyez gambader des moutons, ne songez à vous précipiter pour en couper une côtelette, eux ne pensent pas à vous mordre aux cuisses »[1]. 

Ce malheureux paysan n’avait mangé qu’un seul homme, et encore cela ne semblait être que la conséquence d’une querelle entre voisins. Peut-être ce pauvre homme voulait-il seulement s’approprier les qualités du défunt, ce qui est une pratique sociale ancienne, la manducation des corps. La manducation du corps d'un ennemi mort au combat ou exécuté, ainsi que celle d'un parent défunt, permet simplement d'acquérir les forces vitales du trépassé. Ou, plus simplement, ce paysan voulait-il se débarrasser du cadavre sans laisser de traces ? Est-ce vraiment pire que de découper son mari ou sa femme et en mettre les morceaux au congélateur ? Ou couler le cadavre dans une chape de béton ? C’est finalement beaucoup plus écologique comme solution.

Un très fort orage tropical se déclare pendant un vol en soirée de Yaoundé à Douala, secouant fortement l’avion qui fait des bonds impressionnants. Dehors la visibilité est nulle ; dans l’habitacle également car le pilote en a éteint les lumières. Nous devons être proches de Douala. A la lumière des éclairs nous devinons la ville. L’avion continue à sauter et le pilote doit renoncer à atterrir à cause des sautes de vent. Il retourne sur Yaoundé où nous atterrissons sans encombre à minuit. L’aéroport est désormais fermé, le responsable de l’approvisionnement en carburant est absent et il est impossible de faire le plein pour retourner sur Douala où l’orage est maintenant terminé. Le pilote nous fait descendre de l’appareil et nous annonce que nous allons devoir coucher à Yaoundé. L’ensemble du personnel de l’aéroport étant parti, c’est le pilote qui recherche les hôtels et les cars pour sa centaine de passagers ; il s’est enfermé dans un bureau de l’aéroport et téléphone aux hôtels pour réserver des chambres et des moyens de transport ! Seul maître à bord après Dieu, il est responsable de son petit monde comme les capitaines de bateaux. 

« L’on est au main du commandant, du commissaire, du maître d’hôtel. Avec le prix du passage, on s’est remis en eux de tout soin temporel »[2].

Les hommes d’affaires camerounais n’en reviennent pas. Les palabres vont bon train autour de la porte du bureau où officie le commandant de bord : « Voilà, ce qui fait de nous un pays sous-développé... », « Fermer un aéroport, est-ce qu’Orly est fermé ainsi ? ». Et puis, l’extraordinaire se produit, le responsable du carburant apparait, fait remplir les réservoirs de l’avion pour le retour sur Douala ! Ce miracle là est bien réel et je suis sûr qu’il n’aurait pas eu lieu à Orly ou à Roissy !


[1] E.Torday. « Causeries congolaises ». 1925.

[2] Charles Maurras. « Le voyage d’Athènes ». 1901.

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18 juin 2018

Cameroun - Années 80 (25/34). Sud Cameroun - Sangmelima, recettes locales.

Vipère à l’étouffée et singe en sauce

 

Cameroun Sud Sangmelima Vipère à l'étouffé

« Des jeunes gens qui osent manger une vipère ! Belinga et Owônô, sans la permission des grands du village ! »[1]

Quelques conseils pratiques pour préparer une bonne vipère à l’étouffée « à la  Beti ». La vipère une fois tuée (je ne m’étendrai pas sur cette question qui est hors sujet), sa tête et sa queue sont coupées et vous les enterrez dans un coin du jardin de manière à vous protéger des esprits. Vous ouvrez le ventre, comme pour une truite, pour enlever les viscères, puis vous coupez des tranches de deux doigts d’épaisseur environ. Vous passez précautionneusement chaque morceau à la flamme sur votre barbecue pour griller la peau et permettre d’enlever plus facilement les écailles en les grattant avec un couteau. Une fois écaillés et bien lavés à grande eau, les morceaux sont déposés délicatement dans des feuilles de bananier cueillies le matin dans votre jardin, lavées et préalablement ramollies au feu, et sur lesquelles vous aurez préparé un lit de feuilles de citronnelle ; puis vous assaisonnez abondamment avec du piment (ce qui est tout à fait indispensable si vous voulez que votre plat soit authentique et « couleur locale »), de petits oignons, des feuilles fraîches de basilic. Les morceaux de feuille sont roulés et attachés avec des fibres de bananier. Vous disposez enfin les paquets confectionnés, appelés « djoms », sur un lit de feuilles de bananiers couvrant le fond d’une marmite en ayant soin de les recouvrir à moitié d’eau. Vous cuisez à feu doux en surveillant bien la cuisson[2]. 

La cuisson terminée, vous disposez les « djoms » sur un plat en les accompagnant de féculents, bananes-plantains du jardin, voire du riz si vos moyens vous le permettent. Chaque convive déguste la vipère avec les doigts après avoir découpé le lien qui fermait le « djom ». La viande doit être souple et charnue. Pour les invités qui ne seraient pas d’origine africaine, au palais un peu sensible, prévoir à proximité de grands verres d’eau, ou de vin, mais penser néanmoins que l’abus d’alcool est dangereux ! Avec la réalisation de cette recette vous êtes assurés de réussir votre soirée tant auprès de vos amis africains, très flattés de pouvoir manger de la vipère, qu’européens qui seront étonnés par le goût et la consistance de la chair de la vipère qu’ils auront le plus grand mal à classer entre poisson et viande. Nota Bene : nos petites vipères européennes ne sont pas au gabarit minimal requis pour cette préparation. Peut-être faudrait-il essayer avec la couleuvre de Montpellier ? Mais, attention, c'est une espèce protégée !

Autre dégustation remarquable, le singe. Non, pas de « boîtes de singes » comme les soldats appelaient alors les rations militaires distribuées pendant les guerres d’Indochine et d’Algérie, non du vrai singe, frais, cueilli lui aussi du matin dans le jardin. 

Vous nettoyez bien la viande, et coupez le singe en morceaux. Il est également préférable d’éliminer tête, pieds et mains qui ne sont pas les meilleurs morceaux et qui pourraient créer des surprises désagréables auprès de vos convives. Vous faites revenir les quartiers de singe avec des oignons dans de l’huile. Lorsque les oignons gentiment émincés et la viande seront bien dorés de tous côtés, vous couvrez la marmite après avoir ajouté du sel et du piment en abondance également. Vous cuisez à feu doux en ayant soin de toujours rajouter du bois sous la marmite pour éviter que le feu ne s’éteigne. Quand la viande a perdu son eau, vous rajoutez une quantité d’eau pour la confection de la sauce qui peut être faite à base de graines d’oseille fermentées, de pâte d’arachide, de graines de Ricinodendron ou de feuilles et fruits de gombo que vous trouverez chez tout bon épicier. Vous servez dans un plat, avec sa sauce et un accompagnement de féculents. La viande doit rester ferme mais juteuse[3]. Un conseil pratique à ne pas oublier !« Le singe rôti est très fin. Il faut avoir soin de ne pas le servir en entier, car il a l’apparence d’un nouveau-né et cela pourrait dégoutter les estomacs délicats »[4]. 

Ce soir là je suis le seul à faire honneur à ces plats, mes collègues ayant déclaré forfait. Pour la vipère, je n’y reviens pas deux fois, car si la chair en est agréable, avec un goût assez proche du poisson, l’assaisonnement est difficile à soutenir tant il est pimenté !


[1] Guillaume Oyono Mbia. « Trois prétendants... un mari ». 1964.

[2] Adaptation libre d'après la recette de Jean Grimaldi et Alexandrine Bikia. « Le grand livre de la cuisine camerounaise ». 1985.

[3] Idem.

[4] Edouard Foa. « Le Dahomey ». 1895.

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16 juin 2018

Cameroun - Années 80 (24/34). Sud Cameroun - Leçon de marketing Beti.

Les « techniques de vente », une nouveauté ?

 

Cameroun Sud Piste Yaoundé Ebolowa

Un responsable de l’enseignement agricole nous invite à déjeuner dans son village, au Sud Cameroun et il met à notre disposition un minicar de l’administration et un chauffeur du service. Au cours du déplacement, nous constatons que les paysans betis[1], pas plus sots que les autres, développent aussi des stratégies commerciales qui s’efforcent de raccourcir la chaîne de distribution entre le producteur et le consommateur dans l’objectif d’améliorer leur part dans la valeur ajoutée globale du produit. Quand les conditions sont requises, notamment de leur positionnement géographique, leur stratégie commerciale privilégie la cible des consommateurs des villes, au pouvoir d’achat plus élevé. La prospection s’effectue auprès des citadins qui font des déplacements de loisir, le dimanche. Ils montent des stands au long des routes fréquentées par leur cible commerciale et disposent leurs produits frais, ou artisanaux, sur des gondoles, pour attirer le chaland et afin que le consommateur potentiel puisse immédiatement identifier le produit proposé.

Cette stratégie s’avère payante pour un des producteurs dont l’enseigne est particulièrement attrayante et évoque les saines saveurs traditionnelles du terroir auprès du consommateur. Elle est constituée de deux tortues suspendues par une patte au bout d’un bâton planté au bord de la route. Notre chauffeur succombe au principe d’utilité qui lui fait imaginer la succulente soupe de tortue que pourra préparer son épouse. La négociation s’engage entre producteur et consommateur et nous permet d’assister au fonctionnement d’un marché de libre concurrence, façon Beti. Toutefois, il nous apparaît très vite que l’élasticité prix / produit est quand même assez opaque. Ce n’est finalement pas un marché de libre concurrence, il y a trop peu de vendeurs et trop peu d’acheteurs, c’est plutôt un marché de type oligopole bilatéral, compliqué par le fait que la subsidiarité du produit apparaît particulièrement faible. Mais alors comment se définit le prix ? Du côté du producteur, il semble aussi difficile d’identifier le coût marginal de la tortue que son coût moyen ! Et si l’on fait référence aux concepts de l’économie marxiste ? Peut-on dire que la valeur de la tortue est déterminée par le temps de travail matérialisé dans l’objet qui va définir sa « valeur d’échange » ? Une tortue cela s’élève, se chasse, ou est-ce une opportunité de cueillette ? Bref, le prix d’une tortue est une question théorique extrêmement complexe. Toujours est-il que les informations détenues par les deux protagonistes leur permettent de trouver assez vite un accord contractuel dans la transaction, en vertu de quoi deux tortues bien vivantes viennent se promener dans nos pieds en attendant de passer à la casserole. A ce sujet, notez bien le conseil culinaire pratique donné par le chauffeur et issu manifestement d’une longue expérience : pour les tuer, il faut les plonger dans une marmite contenant de l’eau bouillante en chargeant le couvercle d’objets bien lourds pour empêcher la tortue de sortir.

Autre information culinaire, chez les Betis du sud Cameroun les chiens se mangent également... mais attention, seulement les chiens mâles castrés ! Avant de tuer le chien, il est nécessaire de l’attacher pendant une journée et de le battre avec des tiges de Costus afin de mobiliser la graisse dans les tissus adipeux et améliorer le goût de la viande. Il est ensuite abattu et coupé en morceaux comme pour un mouton. Lavés abondamment, ces morceaux sont disposés sur des feuilles de bananiers avec du piment, de la citronnelle, de l’oignon, de la banane douce. Les paquets fermés sont ensuite cuits à l’étouffée dans une marmite. Durée de cuisson : huit à neuf heures. Attention ! Ce plat est strictement réservé aux vieux du village, même s’il semble que les groupes de jeunes gens le réalisent parfois mais en cachette.

« La cuisine est un artifice de dissimulation d’un assassinat sauvage, parfois perpétré dans des conditions d’une cruauté sauvage, parce que le qualificatif suprême de la cruauté, c’est ça : humain »[2].

Finalement, au déjeuner offert, il n’y a pas de chien, mais du chat, appelé pour l’occasion civette, ou chat musqué, sous-ordre des Feliformia. Pour la préparation, voir plus haut, car « Le chat se prépare tout comme le chien »[3]. Civette ou chat, cela n’est pas mauvais et ressemble tout à fait à du lapin ! Ajoutez que le repas est arrosé d’un excellent Côte du Rhône.


[1] Les Betis sont un groupe ethnique descendant des bantous. La légende veut que les Bétis échappèrent aux chevaliers fulbé du Nord Cameroun, en traversant la Sanaga au niveau des chutes de Nachtigal.

[2] Manuel Vazquez Montalban. « La rose d’Alexandrie ». 1984.

[3] Jena Grimaldi, Alexandrine Bikia. « Le grand livre de la cuisine camerounaise ». 1985.

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14 juin 2018

Cameroun - Années 80 (23/34). Sud Cameroun - Une présentation sous pression.

Un autre candidat qui, lui, a choisi de faire de la mousse !

 

Cameroun Ebolowa ETA:CRA

Nous devons aussi participer à des jurys de mémoire pour des professeurs centrafricains, l’état d’abandon total des écoles d’agriculture dans leur pays d’origine après le règne de « l’Empereur » Bokassa Ier ne leur permettant pas d’y faire un stage digne de ce nom. Le thème choisi par l’un d’entre eux est : « La formation des vulgarisateurs agricoles au Sud du Sahara ». Bigre, c’est un sujet des plus vastes compte-tenu de dispositifs de formation qui sont très différents entres zones francophones, anglophones et lusophones, mais aussi selon l’histoire propre à chacun des quarante et quelques pays de la région ! 

A cette première surprise s’en ajoute une autre, notre candidat a invité tous les personnels et élèves de l’établissement à venir assister à sa prestation. C’est tout à fait possible sur le principe, les prestations étant publiques, mais assez malcommode, car la salle, trop petite, est littéralement envahie : professeurs et élèves sont assis sur le sol ou debout contre les murs. Tout cela ne favorise pas le calme et la sérénité nécessaires au bon déroulement du jury, mais enfin...

Après avoir rappelé quels sont les objectifs et le déroulement de l’épreuve, rappel d’autant plus indispensable qu’il apparait nécessaire de maîtriser les mouvements du public, je passe la parole à l’impétrant lequel vient se planter devant les membres du jury en s’adressant à la salle, comme s’il était dans un prétoire ! Et, il s’y croit. Il s’adresse à nous comme s’il défendait une juste et noble cause, celle de tous les vulgarisateurs agricoles au Sud du Sahara peut-être ? Il fait les cent pas, ses notes, qu’il ne regarde d’ailleurs plus, à la main, hausse le ton, subjuguant le public par ses qualités de tribun et, dans une formidable envolée lyrique il conclut sa présentation par un magistral : « ... et j’espère, messieurs les jurés que vous m’acquitterez ! ». Tonnerre d’applaudissements. A l’applaudimètre, il est manifestement acquitté et nous n’avons plus qu’à le relâcher.

Je remets, comme je le peux, un peu d’ordre dans le déroulement du jury en demandant au public d’être plus discret et aux membres du jury de passer à la phase des questions au candidat sur son travail. Certains des membres du jury semblent souhaiter critiquer le travail de l’impétrant qui doit les exaspérer un peu par ses attitudes. La première question porte évidemment sur les compétences du candidat pour traiter un sujet aussi vaste. Un grondement sourd parcourt le public, m’obligeant à faire un nouveau rappel à l’ordre. A chacune des questions suivantes, même murmure réprobateur dans la foule et même facilité du candidat qui ne démonte pas. Je vois le moment où nous allons nous faire écharper par la foule ! Les autres membres du jury aussi d’ailleurs, car après la troisième question, les suivantes deviennent tout à fait anodines laissant aux enseignants français le soin de critiquer le travail effectué ce qui est, il faut bien l’avouer, plus facilement accepté par le public. 

Enfin, nous concluons la séance des questions et demandons au public de sortir pour que le jury puisse délibérer sereinement. Ni le candidat ni les élèves ne l’avaient envisagé ainsi, pensant sans doute que la collation du titre était acquise dès la fin de la présentation du mémoire. Je dois m’y reprendre à trois fois pour obtenir l’évacuation de la salle, aidé efficacement en cela par le postulant qui, grand seigneur, invite tout le monde à boire le champagne à la cantine de l’établissement ! Le jury délibère longuement prenant en compte le travail d’étude mais aussi la présentation de la leçon d’enseignement pratique qui portait sur la culture du caféier, un cours clair, attrayant, agrémenté d’une projection de diapositives. 

Reste ensuite à annoncer les résultats. Dans la salle de la cantine, professeurs et élèves attendent sagement le jury, peut-être plus dans l’espoir de boire du champagne et de participer au repas qui doit suivre que pour le contenu de la délibération ? J’annonce donc publiquement la réussite de l’impétrant qui court immédiatement déboucher LA bouteille de champagne. Car il n’y a qu’une seule et unique bouteille pour la centaine de personnes présentes ! Heureusement, comme le champagne n’est pas très frais, le candidat réussit le tour de force de distribuer un peu de mousse à tout le monde dans des verres de cantine [1]. Il complète heureusement avec des bouteilles de bière.


[1] Plus tard, j’apprendrai que notre ancien étudiant a fait son chemin. Il sera député à l’assemblée nationale de son pays, porte-parole du Président de la République Ange-Félix Patassé, lui-même ancien élève de l’Ecole d’Agriculture Tropicale de Nogent-sur-Marne. Décidemment ce candidat avait des dispositions pour faire de la mousse ! (2018).

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12 juin 2018

Cameroun - Années 80 (22/34). Sud Cameroun - L’étacra d’Ebolowa.

Un candidat qui ne manque pas d’imagination et d’esprit d’à-propos

 

Cameroun Sud Nguet Formation professionnelle

A Ebolowa sont regroupées trois écoles d’agriculture. Outre l’Ecole Technique et le Collège Régional, une école de formation des spécialistes de la coopération vient compléter l’ensemble. Construits sur des crédits de la Banque mondiale, les bâtiments des écoles sont strictement semblables à ceux des écoles de Bamenda et, comble du mimétisme, on retrouve les mêmes magnifiques rideaux en tissus d’ameublement, à fond bleu et or, représentant des oiseaux à la riche parure dans des ramages luxuriants ! 

Les écoles sont également dans le même état : si les salles de cours possèdent l’indispensable, tables, chaises et tableau noir, tous les autres équipements pédagogiques, matériels de laboratoire et audiovisuels, sont inutilisés soit parce qu’il manque une partie des pièces, soit parce que les personnels ne savent pas s’en servir. Seule différence, il n’y a pas de jardins potagers pour les élèves.

Par contre, comme à Bamenda, rien n’est jamais prêt quand nous arrivons pour les jurys et notre premier soin est donc, à chaque fois, d’organiser une réunion de planification des travaux des jurys : composition des jurys, rappel sur les objectifs, les modalités de déroulement, ordre de passage des candidats, consignes de présentation des mémoires aux candidats, réception des mémoires d’étude et lecture.

Seuls les thèmes des applications changent en fonction des cultures agricoles locales, plutôt centrées sur le café et le cacao. Mais nous avons aussi, parfois, le plaisir de participer à des jurys dans des conditions plus novatrices, comme ce cours de formation des responsables de la petite coopérative agricole du village de Nguet situé à quelques kilomètres d’Ebolowa. L’un de nos étudiants a imaginé réaliser un cycle de formation de responsables de cette coopérative, cycle comprenant des éléments de formation en droit, en économie et en comptabilité. C’est une heureuse initiative.

Les interventions se déroulent dans la maison du chef du village, également président de la coopérative. Une à deux fois par semaine le chef organise une réunion à laquelle sont invités une dizaine de personnes, le secrétaire et le trésorier du groupement ainsi que leurs adjoints. La maison du chef de village est une grande maison de banco, comme toutes celles de la région, qui se distingue seulement par sa taille plus imposante, ses volets de bois et son toit de tôle. A l’intérieur, même simplicité que dans toutes les maisons visitées, sol de ciment, un canapé usagé, de nombreuses petites tables de desserte et une grande table couverte d’une nappe préparée pour l’apéritif, des chaises dépareillées et une vénérable machine à coudre à pédale ; au mur, un magnifique portemanteau avec glace et porte parapluie ainsi que des photographies récentes épinglées sur une planche. 

Chacun des participants, le chef donnant l’exemple, met du cœur à l’ouvrage lors de la réalisation de la session de formation. Les participants ne sont évidemment pas totalement représentatifs de la population moyenne du village : ils ont des responsabilités sociales, ils ont suivi une scolarité primaire, parlent et écrivent bien le français. Mais l’objectif est justement d’améliorer encore leur formation pour leur permettre de remplir pleinement les responsabilisé qu’ils ont choisi d’assumer. Aussi la motivation des participants est-elle acquise. Ils sont venus avec leur cahier et leur stylo à bille et prennent très soigneusement des notes au cours de la session de formation.

A l’issue de la leçon, le chef invite jury, professeurs et participants à trinquer avec une bonne bière mais aussi des « sucreries » et des arachides grillées.

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10 juin 2018

Cameroun - Années 80 (21/34). Sud Cameroun - Ebolowa.

Choisir entre couleur locale et efficacité ?

 

Cameroun Sud Ebolowa Restaurant

Pour notre premier déplacement à Ebolowa, nous acceptons volontiers d’être hébergés dans « la case de passage » de l’école d’agriculture. C’est une villa, identique à celles mises à la disposition des enseignants et de leurs familles, un cube rectangulaire couvert d’un toit de tôle. Il est meublé assez sommairement. Les lits sont de bons vieux lits de pensionnat dont les sommiers en mailles métalliques ont dû connaître de multiples batailles de polochon, des compétitions de trampoline ou tout autre amusement de ce type selon les pratiques culturelles propres à chaque peuple de potaches en mal d’amusement et de défoulement. Couché, ils donnent la curieuse impression d’être allongé dans un hamac un jour de forte tempête.

La « salle d’eau » est plus rustique encore, bien que constituant un formidable progrès pour la population camerounaise reléguant dans un lointain passé le moyen alors le plus courant de faire ses ablutions : une bassine. Grand luxe, la salle d’eau possède une pomme de douche d’où s’écoule quelques jets malingres faisant craindre à tout moment un arrêt brutal du débit du précieux liquide avant même d’avoir pu se débarrasser totalement de la mousse de savon ; le tout s’écoulant tant bien que mal sur un sol de ciment en faible pente vers une prise d’eau dans le sol. La forte pluie tombée la veille au soir, un espèce de déluge de deux ou trois heures, aurait permis de prendre une douche beaucoup plus efficace. Au-dessus du lavabo, un large morceau de glace, au contour inégal, permet de se raser même si c’est avec une certaine approximation compte-tenu de la faible clarté diffusée par une petite ampoule de vingt cinq watts. Il est néanmoins préférable d’utiliser un rasoir à piles, ou un bon vieux rasoir mécanique, car la prise de courant est située beaucoup trop loin de la glace pour la rallonge du rasoir.

Evidemment ces petits inconvénients ne sont pas sans un avantage : celui d’un coût d’hébergement très inférieur aux indemnités journalières perçues. Certains collègues sont d’ailleurs des spécialistes de ce type d’arrangement, tout à fait légal puisque les indemnités d’hébergement sont un forfait journalier calculé par le ministère français des Finances. A chacun de se loger comme il l’entend. Mais il faut bien reconnaître qu’après une nuit passée dans des conditions assez différentes de celles auxquelles je suis habitué induit que je ne suis pas nécessairement très frais pour travailler le lendemain matin. Or, nous sommes en mission peu de temps, non pour prendre des vacances, mais pour travailler ! Conclusion, lors de nos passages suivants, nous préférons loger dans un hôtel situé à la lisière de la grande forêt. Neuf et beaucoup plus cher, il possède les éléments de base d’un confort permettant de passer une nuit réparatrice.

Nous avons aussi pris l’habitude de déjeuner dans un petit resto du bord de la route, dont la salle est entièrement habillée de panneaux de bois décorés de peintures d’artistes locaux : des corbeilles de fleurs ainsi que deux grands panneaux représentant, grandeur nature, Adam et Eve dans des poses et des attitudes qui sont manifestement inspirées de Lucas Cranach ! Nus, une jambe en avant, et tenant chacun à la main une branche pour cacher leur sexe, à cette différence avec l’œuvre de Cranach que les corps sont plus épais et les branchages cachant les sexes plus fournis de feuilles plus larges. Adaptation tropicale sans doute ?

Ce jour là, le patron nous annonce avec gourmandise qu’il peut nous proposer de la queue de pangolin ! Un pangolin ? Mammifère euthérien de l’ordre des Pholidotes, genre Manis, de régime strictement myrmécophage (en clair : il ne mange que fourmis et termites). Il est recouvert de grosses écailles et possède une queue qui peut-être deux fois plus longue que le corps de l’animal. Chez le Manis Gigantea, elle peut même atteindre un mètre cinquante ! C’est donc à une queue de cet animal que nous sommes confrontés. L’un d’entre nous, vieux routard de l’Afrique n’hésite pas. Pour moi, je demande à voir. J’avoue que l’apparence extrêmement grasse du morceau de viande en question m’amène à passer mon tour ! Et tant pis pour le sacro-saint principe: 

« En se pliant à toutes les coutumes des habitants, on comprend mieux le pays qu’on traverse »[1] !

Nul n’est tenu à l’impossible.


[1] Charles Reynaud. « D’Athènes à Baalbeck ». 1846.

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08 juin 2018

Cameroun - Années 80 (20/34). Sud Cameroun - Route de Yaoundé à Ebolowa.

Des villages-rues cernés par la forêt

  

Cameroun Centre Yaoundé Ebolowa

« On peut s’y prendre de deux façons pour pénétrer dans la forêt, soit qu’on s’y découpe un tunnel à la manière des rats dans les bottes de foin. C’est le moyen étouffant. Je renâclais. Ou alors subir la montée du fleuve, bien tassé dans le fond d’un tronc d’arbre...»[1].

Le paysage du Sud Cameroun est marqué par la grande forêt tropicale. Certes, ce n’est déjà plus la grande forêt primaire, celle-ci a disparu depuis fort longtemps, coupée, débitée, brûlée avec l’extension de l’activité humaine, remplacée par des cultures d’arbres de produits d’exportation, café, cacao, banane, mais ceux-ci ont besoin de la protection du parasol des grands arbres pour filtrer la lumière. 

Il ne s’agit pas ici de ces forêts policées, alignées, au sol dégagé comme ces chênaies de l’Ile de France. Ici tout s’y emmêle, s’y superpose, grands arbres aux troncs rectilignes soutenus à leur base de puissants contreforts, arbres moins hauts mais qui s’efforcent de rechercher aussi la lumière, longues lianes qui courent entre les frondaisons ajoutant encore à confusion. Le sol est encombré de souches pourrissantes, de branches cassées, d’herbes foisonnantes, de feuilles en décomposition, on marche sur un épais tapis où l’on sent grouiller une vie minuscule, humide, larvaire.

La piste de latérite [2] s’insinue avec difficulté dans cette masse de verdure où la vue s’arrête à deux ou trois mètres, butant sur des murs juxtaposés de feuillages. Aucune ouverture, aucune perspective, aucun horizon... des arbres, des arbres, des arbres. Existe-t-il des montagnes derrière cette muraille ? Des rivières, des chemins, des lacs ? De temps en temps, le champ de vision s’entrouvre brièvement au passage d’un village. Les maisons sont alignées le long de la piste, comme abandonnées sur ce rivage par les vagues monstrueuses des frondaisons, elles semblent s’accrocher à la route, ce faible et dérisoire lien de l’activité humaine menacé par le flot montant des fromagers, des tecks, des albizzia, des palmiers rotin.

Les cases sont rectangulaires, construites en terre crue. La terre mélangée à de la paille est collée sur un clayonnage de lattis en cannes de raphia. Le toit est à deux pentes, couvert de nattes faites en raphia pour les plus pauvres, par des tôles d’aluminium pour les plus riches. Le toit déborde largement sur les murs extérieurs pour éviter que l’eau ne coule sur la terre crue des murs. La maison se construit tout d’abord en montant les poteaux verticaux, reliés par quelques poteaux horizontaux et ceux de la charpente. La toiture en tôle ou en nattes est posée avant le clayonnage de lattis des murs et des séparations. Le mélange terre/paille est alors collé à la main sur le clayonnage. Les maisons ne possèdent pas de conduit de cheminée et la fumée s’échappe au travers du toit de nattes ou par porte et fenêtres quand la toiture est en tôle.

Entre les maisons sont disposés des séchoirs à graines de cacao construits en cannes de raphia et joliment appelés « séchoirs autobus ». Les graines de cacao sont disposées sur de vastes claies qui peuvent coulisser et être ainsi soit mises à l’abri d’un petit toit de palme, soit être exposées au soleil pour en accélérer le séchage, d’où le nom d’autobus, car les claies font ainsi des allers et retours continus du fait des nombreuses pluies.

Parfois, dans la file de maisons, une placette est dégagée pour l’édification d’une petite église néogothique de style anglais ou allemand. Au Cameroun, les différentes familles protestantes, mais surtout les évangélistes, apparaissent se disputer les âmes. D’un village baptiste, on passe à un autre pentecôtiste ou un adventiste… ou l’inverse, n’ayant pas encore assimilé les différences doctrinales entre églises évangélistes. Bref, il semble y avoir ici de la surenchère religieuse. 

Un autre espace, généralement situé à l’extrémité du village, est dégagé pour disposer des bâtiments scolaires. Ils entourent sur trois côtés une cour au sol de terre battue et au milieu de laquelle est dressé un mat tordu où flotte un chiffon sale et déchiré. Il y a généralement très peu de monde dans la journée dans ces villages, les paysans travaillent alors dans des champs parfois éloignés de plusieurs jours de marche dans la forêt.


[1] Louis Ferdinand Céline. « Voyage au bout de la nuit ». 1932.

[2] La route de Yaoundé à Ebolowa a été goudronnée au début des années 90.

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06 juin 2018

Cameroun - Années 80 (19/34). Sud Cameroun - Metet et les esprits de la forêt.

Entre tradition et nécessaire adaptation et inventivité ?

 

Cameroun Centre Metet Arrivée des esprits

Le soir, nous sommes invités à partager un repas dans la case du chef du village : salade de tomates et œufs durs, morceaux de poulet, bananes plantains frites ou bouillies et manioc, le tout arrosé de bières ou d’un soda d’orange bien sucré. Dans la case, le mobilier est des plus simples, un vieux canapé, quelques fauteuils de bois, une table et quelques chaises. Au mur, un calendrier de la SODECAO, la société nationale de commercialisation du cacao, et des photos découpées dans des magazines. Suprême luxe, un magnifique néon et un réfrigérateur, car Metet bénéficie de la ligne électrique qui va de Yaoundé à Sangmelima, la ville natale du Président.

« Vous habiterez des maisons entourées d’une clôture, vous fumerez des cigarettes le soir en lisant le journal, vous ne boirez plus l’eau de nos sources, vous préférerez leur vin rouge à notre vin de palme, vous vous déplacerez en voiture, il y aura une nappe sur votre table, vous aurez des boys, vous ne parlerez que leur langue. Et peut-être détesterez-vous le bruit des tam-tams dans la nuit ? »[1]

La nuit tombée, le tam-tam retentit et les esprits sortent de la forêt en notre honneur ! Les esprits sont masqués et dissimulés sous des habits vagues. Dans cette apparition, j’avoue n’avoir pas compris quelle est la part du folklore, de la fête ou de l’attachement à des rites et des croyances traditionnelles. Les habitants de Metet présents apparaissent tout à la fois curieux et réservés. Manifestement, il s’agit pour eux de quelque chose de sérieux.

Au cours de la soirée, un jeune homme me demande des renseignements sur ma profession, mon école. Il me raconte qu’il a suivi des études jusqu’au baccalauréat mais que, faute d’emploi en ville, il est retourné au village pour y travailler avec ses parents agriculteurs. Des cas de ce type semblent de plus en plus fréquents au Cameroun compte-tenu de l’absence d’emplois en ville. Le jeune homme n’est pas satisfait de cette situation qu’il vit manifestement comme un échec et il recherche les moyens de poursuivre des études afin certainement de devenir le « grand-type » qu’il a rêvé d’être, et que ses parents eux-mêmes avaient aussi espéré qu’il devienne. Il m’interroge dans l’espoir de trouver une solution, mais je n’ai rien à lui offrir, ni comme possibilité d’études en France, ni même comme réconfort moral. Il apparaît très peu probable qu’il y aura, dans un avenir proche, des embauches dans la fonction publique camerounaise, ni même dans les entreprises industrielles ou commerciales. C’est la crise. Que lui dire ? Sinon d’essayer de le convaincre de développer l’exploitation agricole de ses parents, car l’agriculture camerounaise a justement besoin de jeunes, instruits, susceptibles d’aider à sa rénovation et à son développement.

Mais ce discours n’est pas sans contradictions, car tout indique que le secteur agricole est littéralement pillé au profit de l’Etat et du commerce international. Dans les années fastes, soixante et soixante-dix, l’Etat a ponctionné une partie non négligeable des profits de la vente du cacao par le biais de ses caisses dites « de stabilisation ». Les fonds recueillis ont servi à la construction de routes, de bâtiments publics mais aussi à l’équipement des armées ou à la réalisation de malversations diverses. Aujourd’hui, le cours international du cacao s’est effondré au profit de grands groupes internationaux et l’Etat n’a plus d’argent dans les caisses dites de stabilisation à reverser aux producteurs agricoles. Les cacaoyères ne sont plus traitées régulièrement car les paysans n’ont plus les moyens d’acheter les produits phytosanitaires indispensables, surtout dans ces climats chauds et humides, et de nombreuses attaques d’insectes ou de virus se développent sur les arbres et les fruits. Petit à petit, d’une économie de production, les paysans passent à une économie de cueillette, ramassant les quelques cabosses de cacao non attaquées, lesquelles deviennent de plus en plus rares d’année en année.

Néanmoins, c’est pourtant bien de jeunes gens instruits dont ont besoin les groupements paysans qui émergent pour imaginer collectivement d’autres solutions, d’autres productions ou d’autres systèmes de commercialisation, pour défendre les intérêts des producteurs agricoles auprès de l’Etat, des industriels et des commerçants.


[1] Mongo Beti. « Mission terminée ». 1957.

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04 juin 2018

Cameroun - Années 80 (18/34). Sud Cameroun - Le Groupement villageois de Metet.

Une révolution silencieuse en marche en milieu rural

 

Cameroun Centre Metet Coopérative chant de bienvenue et de solidarité

Un après-midi est consacré à la visite d’un groupement villageois, la « FEDEPPAM », à Metet, un village situé à une vingtaine de kilomètres au Sud de M’Balmayo sur la route d’Ebolowa, dans le district de Nkolmetet. Le village est un alignement de cases le long de la route. Elles sont construites en banco « armé » : les murs sont constitués d’un treillis de bois sur lequel s’applique un mélange de paille et d’argile. Les toits sont réalisés en feuilles de palmes tressées pour les familles les plus pauvres, ou de plaques de tôles pour les plus riches. Pas de cheminée au-dessus de l’âtre, les fumées s’évacuent au travers du toit de feuilles assurant ainsi la désinfection et l’élimination des larves ou insectes qui pourraient s’y développer. Les cases sont un peu éloignées de la route afin de comporter chacune un petit jardin, devant et derrière, jardins où poussent les indispensables bananiers-plantains.

Le secrétaire du groupement nous accueille devant la « case de justice ». C’est un paysan de Metet qui a suivi les cours de l’école primaire coloniale et qui s’exprime dans un français parfait, avec une pointe de préciosité. Il prend plaisir à citer les auteurs classiques français et à réciter des vers de Hugo ou de Lamartine. C’est manifestement avec un contentement gourmand qu’il me déclame ces vers qu’il ne doit pas pouvoir placer tous les jours au village :

« Un soir, t’en souvient-il ? Nous voguions en silence ;
On n’entendait au loin, sur l’onde et sous les cieux,
Que le bruit des rameurs qui frappaient en cadence
  Tes flots harmonieux »[1]...

La case de justice se distingue des autres par ses murs cimentés, son toit couvert de tôle et le mât de bois qui la précède et qui doit servir de hampe de drapeau. Les paysans du groupement, endimanchés, nous attendent devant la case. Nous saluons chacun d’entre eux en leur serrant la main en une longue procession avant de rentrer dans la case où a été disposé un ensemble de sièges disparates sagement alignés au fond de la pièce blanchie de frais. Les paysans s’installent sur les bancs qui nous font face. Le Secrétaire, en bon maître de cérémonie, nous présente les responsables du groupement, la présidente, le trésorier et leurs adjoints, puis les différents membres présents. Nous déclinons ensuite, à notre tour, nos identités, nos activités et les raisons de notre présence au Cameroun. Ces civilités effectuées, la Présidente, avant de nous décrire les activités de son groupement, souhaite que nous chantions ensemble, ainsi qu’ils le font eux-mêmes au début de chaque réunion. L’air en est simple et les paroles soulignent l’importance de l’union pour bâtir une vie meilleure ; au refrain qui reprend le mot « unité », tous les participants se prennent par la main en levant les bras pour souligner la communauté d’esprit des participants et leur solidarité. C’est à la fois naïf et touchant et fait songer aux assemblées de ces révolutionnaires du XIXesiècle au cours desquelles de semblables rituels, copiés sur ceux des cultes catholiques, étaient utilisés.

Les responsables du groupement nous amènent ensuite visiter leur champ d’essais. C’est un petit champ, dans une partie nouvellement défrichée de la forêt où les souches des grands arbres sont encore là et où ont été plantées quelques nouvelles variétés de maïs, de bananier, de macabo, le tout totalement mélangé, à l’africaine. L’ensemble est modeste car le groupement n’a que peu d’argent pour essayer de nouvelles cultures, acheter des engrais et des produits phytosanitaires. 

Mais c’est un pas énorme qui est franchis ! Ce qui est nouveau au Cameroun, ce ne sont pas les coopératives dont la création a toujours été encouragée par l’Etat et les financeurs internationaux, coopératives à la tête desquelles le parti du Président s’empressait de placer ses hommes-liges afin d’en contrôler le fonctionnement et éviter qu’elles ne deviennent des lieux de contestation. En conséquence, les paysans se désintéressaient du fonctionnement de ces coopératives qui leur apparaissaient comme des administrations supplémentaires. Ce qui apparaît nouveau c’est que l’Etat, au service du Parti et de son Président, faute de moyens, a perdu sa capacité de surveillance des populations libérant ainsi les initiatives locales et les associations volontaires de paysans. Les ONG, les églises, s’efforcent de les aider à se grouper pour améliorer leurs productions, transformer et commercialiser leurs produits, avec des moyens évidemment très modestes.


[1] Alphonse de Lamartine. « Le lac ». 1820.

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02 juin 2018

Cameroun - Années 80 (17/34). Sud Cameroun - - « M. Le sous-préfet est en tournée ».

Fini le temps des préfets poètes, voici celui des préfets politiques

 

Cameroun Mbalmayo 1

L’objectif de ces journées d’étude est de favoriser les échanges entre organisations agricoles pour mieux répondre aux besoins de formation des paysans. Une trentaine de personnes a été invitée représentant des organisations paysannes, des ONG, des organismes de développement comme la SODECAO et la SODECOTON, des établissements d’enseignement agricole, l’université agronomique de Dschang, des délégations étrangères du Bénin, de Guinée, du Mali, du Sénégal, de Tanzanie et du Tchad... ainsi que des représentants français d’un réseau international, responsable de l’organisation de ces journées. 

Dans la grande salle du centre « Notre-Dame du Perpétuel Secours », salle pouvant servir aussi bien de gymnase que de salle de conférence, nous avons disposé les tables en carré, paré d’une nappe blanche la table centrale sur laquelle est posé un petit bouquet de fleurs préparé par le bon soin des sœurs du Perpétuel Secours. Nous n’avons donc plus qu’à attendre monsieur le Préfet du département du « Nyong et So’o » pour commencer nos travaux. Même si l’Etat camerounais est déliquescent, ses représentants s’efforcent encore d’en contrôler la vie politique et sociale et de maintenir l’apparence de leurs prérogatives et de leurs pouvoirs. Comme un bon comédien, le préfet a réussi à nous rappeler tout cela en étant très en retard sur l’horaire prévu ! Il a tant de choses à faire, n’est-ce pas ? Il a encore réaffirmé le poids de l’Etat et l’importance de sa personne en descendant d’un magnifique véhicule tout-terrain, flambant neuf, avec la présence d’une garde armée composée de soldats parachutistes en treillis, complété par les magnifiques costards-cravates qu’arboraient tous les « grands-types »[1] qui l’accompagnaient.

Foin du bel habit brodé, du petit claque, de la culotte collante à bande d’argent et de l’épée de gala à poignée de nacre[2] ! Jeune, petite moustache, monsieur le préfet est habillé d’un costume trois pièces, bien coupé, avec une pochette assortie à la cravate.  Pas de serviette de chagrin gaufré, ni de large feuille de papier ministre,  mais des fiches cartonnées qu’il sort de sa poche et sur lesquelles sont écrites les notes de son discours.

 « Dans le cadre actuel marqué par la crise industrielle internationale, le monde paysan doit jouer un rôle déterminant dans le développement (...). Dans le cadre de la politique de libéralisation, l’échange entre groupements doit permettre de participer à la relance économique (...). L’appui de la France et des organisations internationales est important dans ce processus et il faut remercier les organisateurs d’avoir rendu possible la réalisation de cet atelier... » 

Etc, etc, etc... Ah, aucun risque de le retrouver couché sur le ventre, dans l’herbe, débraillé comme un bohème, en train de faire des vers celui-là. Son pensum, lu laborieusement, sonne le creux, la langue de bois, l’absence de connaissance de la situation réelle, et s’il est débité avec solennité c’est sans chaleur. Sa seule crainte ce doit être d’avoir oublié de citer un des acteurs du développement agricole présent au séminaire. La distance séparant ces technocrates sortis de l’école d’administration camerounaise et les responsables des groupements paysans assis autour de la table m’apparaît être un abîme.

Le préfet est même impuissant à combler cet abîme au cours de l’apéritif qui est offert en son honneur : « sucreries »[3], cacahuètes et whisky. Il est même incapable d’aller discuter simplement avec les responsables paysans présents. Il écoute avec un air d’ennui le collègue français chargé de l’organisation de l’atelier puis repart, bien vite, avec son 4x4, son escorte de parachutistes et les grands-types de son cabinet. 

Il lui faudrait des petits bois de chênes verts, des petites violettes et des sources sous l’herbe fine pour l’humaniser un peu ce préfet là. Il doit plus penser à sa carrière qu’à versifier.


[1] Grand-type : responsable, cadre supérieur.

[2] Alphonse Daudet. « Le sous-préfet aux champs - Les lettres de mon moulin ». 1869.

[3] Sucrerie : soda.

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31 mai 2018

Cameroun - Années 80 (16/34). Sud Cameroun - M’Balmayo.

Contraste entre école soviétique et centre catholique

 

Cameroun Mbalmayo

« A une époque si peu éloignée où la route seule permettait de voyager, M’Balmayo était comme le verrou du sud forestier et opulent, le passage obligé pour accéder au royaume du cacao, la grande culture d’exportation du Cameroun »[1].

Le « dictateur de seconde zone »[2] qui s’accroche désespérément à son poste de Président de la République a sans doute jugé qu’il pouvait encore pressurer un peu plus les Camerounais et il a réinventé, au début des années 90, les barrières d’octroi. Tout passage en automobile sur la route goudronnée qui va à la capitale donne maintenant lieu à paiement d’une taxe !

M’Balmayo est une petite ville à cinquante kilomètres au Sud de Yaoundé sur la rivière Nyong. Elle est située sur de douces collines couvertes d’arbres. Au sommet de l’une d’elles, un ancien fort militaire prussien est dominé par une énorme antenne de radio. 

« Moins belliqueux ou plus sceptiques sur l’avenir des chevaliers chrétiens dans ces contrées incertaines, les Français transformèrent la citadelle en quartier des administrations, justice, santé, école, poste et télécommunications, police, groupées autour d’un élégant hôtel de ville à étages »[3].

L’Ecole Nationale des Forêts est située à la sortie de la ville. Elle a été construite dans le cadre de l’aide soviétique, un grand cube de béton qui aurait pu être édifié aussi bien en Lituanie, au Cambodge ou en Russie. Manifestement, il est assez mal adapté à la chaleur humide de la forêt tropicale, il y règne une chaleur torride et les huisseries sont toutes gondolées. Dans le grand hall, deux grands panneaux se font face, l’un à la gloire des réalisations de l’économie soviétique, hauts-fourneaux, tracteurs et moissonneuses batteuses, satellites et astronautes, héros du travail et petites filles modèles en corsage blanc et jupe plissée bleue marine, l’autre exalte l’amitié entre les peuples, étudiants africains à l’université Patrice Lumumba, visite de délégations étrangères en Union Soviétique, conseillers techniques russes en Afrique...

Des rumeurs insistantes, colportées par mes stagiaires, laissent entendre que de nombreuses fosses communes ont été creusées dans l’enceinte de l’Ecole. Elles auraient été creusées suite à des condamnations à mort, faites à huit-clos, contre des Camerounais soupçonnés d’avoir participé au putsch manqué d’avril 1984 par des membres de la garde républicaine contre le Président Paul Biya.

Dans les années 90, retour à M’Balmayo pour participer à un atelier de réflexion et d’échanges sur les formations paysannes. L’atelier se déroule au Centre d’accueil « Notre-Dame du Perpétuel Secours ». Le centre est tenu par une congrégation religieuse présente dans de nombreux pays d’Afrique. Les sœurs, souvent très jeunes, habillées d’un « boubou » à l’africaine, viennent de tous les pays d’Afrique et changent fréquemment « d’affectation », comme si l’on voulait les maintenir dans une certaine dépendance ?

Le centre Notre-Dame du Perpétuel Secours est un bel établissement situé sur une des vertes collines de M’Balmayo. Trois bâtiments, dont deux entièrement neuf, avec chambres individuelles, dortoirs et salles de réunion, reliés par des passages couverts et, un peu à l’écart, dans le jardin, la cuisine et la salle de restaurant. Les chambres sont simples : sol de ciment, murs blanchis, coin toilette avec glace et lavabo, table et chaise de fabrication locale, massives et solides, rideaux et couvre-lits à grandes fleurs et feuillages bleus. Des couloirs carrelés, aux murs blanchis également, ouverts sur des terrasses ou des claustras, font circuler l’air chaud chargé des senteurs d’humidité et de décomposition de la forêt tropicale. Dans la salle à manger, les couverts sont disposés avec soin, autour d’un petit bouquet de fleurs fraîches. Dans un coin de la salle, devant une draperie d’un bleu profond, une statue de la vierge Marie, la tête penchée, les mains jointes, préside nos repas. Tous les jours, avant le dîner, les sœurs sollicitent leurs hôtes pour chanter un petit cantique à la gloire de la Vierge dont je me suis empressé d’oublier l’air et les paroles ! Et, chaque soir, catholiques, protestants, musulmans ou athées, nous chantons nos cinq à six strophes, avec plus ou moins de concentration et de ferveur.


[1] Mongo Beti. « M’Balmayo ou la malédiction de la violence ». L’Humanité. 29/07/1987.

[2] La formule est de Mongo Beti.

[3] Mongo Beti. « M’Balmayo ou la malédiction de la violence ». L’Humanité. 29/07/1987.

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29 mai 2018

Cameroun - Années 80 (15/34). Yaoundé - Démarches officielles.

Les administrations modernes ne sont pas moins curieuses

 

Cameroun Marché bamiléké

Etre dans la capitale vous impose quelques démarches officielles, par exemple auprès des responsables de l’Enseignement agricole dont les locaux sont situés dans un petit immeuble, en face du marché bamiléké. L’endroit est populaire et vivant, avec une multitude d’étals de marchands de légumes, de fruits, mais aussi de fripes, d’épicerie, de cassettes de magnétophones, de quincaillerie, au milieu desquels circulent de nombreux « sauvetteurs » [1]. Les deux étages supérieurs du bâtiment sont affectés à la Direction, mais le rez-de-chaussée, lui, est occupé par des commerçants et des artisans. Le réparateur de mobylettes envahit le trottoir de ses moteurs démontés, cadres désossés et chambres à air en réparation. Pendant que vous montez l’escalier aux marches carrelées inégales, vous pouvez profiter tout votre saoul, et gratuitement, des chansons de Toto Guillaume, Manu Dibango, Jojo Galé ou Francis Bébé déversées par les radios cassettes des vendeurs du marché. Vous pouvez d’ailleurs continuer à écouter vos makossas favoris au bureau, car les fenêtres en sont largement ouvertes. « Le noir aime la danse, le chant, les fêtes »[2]. Les Camerounais sont surtout beaucoup moins « coincés » par l’éducation « bourgeoise » ou puritaine que nous-autres Européens avons reçu !

Au premier étage, à gauche, le pool de secrétaires, dont il faut bien constater que l’activité de travail n’apparaît pas débordante. Certaines lisent des magazines, d’autres se font les ongles ou écoutent la musique extérieure. Musique qui vous poursuit partout, jusque dans le bureau du directeur, où une petite radio déverse également ses rengaines. Contrairement à de nombreux bureaux de directeurs d’administration centrale souvent monumentaux, celui-ci est modeste. Très étroit, il permet juste de coller un canapé tout contre le bureau. Vous vous glissez entre bureau et canapé, vous vous asseyez et constatez que vous avez le nez au niveau du plateau du bureau, ce qui est assez mal commode pour discuter avec le directeur, d’autant que des piles de dossiers s’amoncellent sur le bureau et s’interposent entre lui et vous. Vous auriez envie d’ouvrir un créneau dans la muraille de paperasses pour examiner votre interlocuteur. Mais pourquoi ? Vous l’entendez déjà si mal avec les flots de musiques extérieures à quoi s’ajoutent les perturbations du petit appareil de radio. L’autre curiosité de la Direction est constituée par la salle de reprographie, en effet celle-ci doit être utilisée régulièrement par Gaston Lagaffe. Il a encore dû laisser fonctionner la photocopieuse en son absence et la machine a débité des kilomètres de documents. Le sol est couvert de feuilles de papiers sur une épaisseur de plus de cinquante centimètres ! La situation ne semble d’ailleurs choquer personne, pas plus « monsieur Prunelle » que « mademoiselle Jeanne » qui pataugent dans ces montagnes de paperasse pour se rendre à la machine et photocopier leurs documents.

Autre démarche impérative : vous signaler auprès de la mission de coopération de l’ambassade de France. Les personnels de ce service semblent souvent singuliers. Ils considèrent comme strictement indispensable que l’on vienne leur faire allégeance au cours de votre séjour. Certes c’est une prétention bien compréhensible car il est normal qu’un fonctionnaire de la République rencontre un représentant de cette même République pour lui expliquer ce qu’il vient faire au Cameroun. C’est compréhensible si cela sert à quelque chose, ne serait-ce que pour l’information de l’ambassade. Malheureusement, le plus souvent, votre interlocuteur a l’air de se moquer comme d’une guigne de ce que vous venez faire là. S’il est poli, il vous racontera son immense expérience camerounaise en vous expliquant comment il faut faire, ce qu’est véritablement le Cameroun et comment vous devriez revoir votre action. S’il l’est moins, il vous fera faire antichambre, vous fera comprendre par ses remarques auprès de la secrétaire qu’il est débordé, qu’il a des dossiers beaucoup plus importants et urgents à traiter, autrement importants que vos vacances sous les tropiques et il vous recevra entre deux portes pour vous conseiller de laisser faire les gens sérieux. Mais attention, si vous ne venez pas et qu’ils l’apprennent, ils vous le feront savoir ! Heureusement, la plupart du temps, un, nous n'avons pas besoin d’eux et, deux, nous restons trop peu de temps pour qu’ils se rendent compte de notre passage.

Ah ! Une dernière recommandation, si vous allez au ministère ou à l’ambassade, évitez de dire, « Je vais au bureau », cela ne ferait pas sérieux. Au Cameroun le « bureau » est l’appartement de votre maîtresse. Autre précision : il est tout à fait possible d’avoir plusieurs « bureaux ».


[1] Sauvetteur (avec deux  t) : marchand ambulant.

[2] Ministère de la Guerre. « Manuel à l'usage des troupes coloniales employées outre-mer ». 1927.

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27 mai 2018

Cameroun - Années 80 (14/34). Yaoundé - Scènes de la vie.

Il faut respecter le travail des hommes !

 

Cameroun Centre Yaoundé Poste-centrale

Le guichet de vente des timbres de la grande poste centrale de Yaoundé m’a longtemps fasciné. Oh, le bâtiment n’a rien d’exceptionnel, il est d’une architecture fonctionnelle de 1939 avec lignes droites, courbes et œil-de-bœuf. Non, le plus extraordinaire est un étrange amas blanchâtre posé sur le guichet de vente des timbres-poste et dans lequel est planté un pinceau. En effet, les timbres-poste camerounais, très jolis, très colorés, ne sont pas encollés au verso. Le préposé à la vente des timbres a donc à sa disposition un pot dans lequel il doit tous les matins fabriquer de la colle blanche qu’il étale ensuite consciencieusement, pendant toute la journée, sur les timbres qu’il posera sur vos enveloppes ou vos cartes postales. 

Au cours de cette action d’encollage, un petit peu de colle tombe à chaque fois à côté du pot. Comme ce dispositif existe depuis des années, le pot s’est finalement trouvé englué dans une énorme masse blanc sale de colle durcie, à la forme évasée, complétée de protubérances, de coulées plus ou moins récentes, plus ou moins solidifiées. Il reste néanmoins encore un petit espace suffisant pour glisser le pinceau dans le pot. C’est comme si un petit volcan avait jailli sur le comptoir du bureau de poste, ou comme si la planche du comptoir était atteinte de furonculose. 

Mais ce tas malpropre symbolise aussi du travail matérialisé, massifié, celui du préposé : cinq ans, dix ans peut-être, d’encollage de timbres-poste ! Toute une partie de la vie de l’employé, lequel a peut-être connu le pot initial, qui s’est ainsi concrétisée sous les yeux du public. Le jour de son départ à la retraite, partira-t-il avec le petit volcan de colle ? Mais sera-t-il possible de le séparer du comptoir ? Ou le lèguera-t-il à son successeur ?

La vie à Yaoundé réserve d’autres surprises, parfois miraculeuses ! Une année, il y avait un grand remue-ménage dans la capitale. La Vierge, oui la Sainte Vierge himself, est apparue à quelques kilomètres au Sud de Yaoundé, sur la route de Mbalmayo. Son image est même restée dessinée sur le tronc d’un grand arbre sur le lieu de son apparition, le champ d’un petit paysan. La presse nationale et la télévision s’en font l’écho et il n’y a pas de jour sans que les journalistes ne parlent de l’apparition miraculeuse en première page des quotidiens ou au début des journaux télévisés (après les séquences indispensables consacrées aux déplacements du Président Paul Biya, car même la Vierge ne saurait passer avant lui !).

« Radio-trottoir »[1] ayant largement diffusé l’information, c’est une foule qui se dirige vers l’arbre surnaturel le dimanche suivant. Au soir, les informations télévisées montrent le peuple priant dans le champ, ainsi que l’impression de l’image divine sur l’écorce de l’arbre. Sur l’écran de télévision, cela n’apparait pas très ressemblant mais, étant mécréant, j’ai bien conscience que mon témoignage est nécessairement très subjectif et contestable. Les journalistes de la télévision donnent également la parole aux fidèles venus contempler l’apparition. Les plus prudents dans leurs propos concernant le « miracle » sont les prêtres et les religieuses. Ils manifestent tous une nouvelle forme du « syndrome de Saint-Thomas » (le « syndrome de Saint-Thomas » se manifeste par la difficulté à croire à quelque chose, une forme d’incrédulité interrogative en quelque sorte !).

Puis, le lendemain, la saga de l’apparition s’arrête brusquement. Plus de miracle, plus de vision, plus de vierge imprimée sur l’écorce. Le paysan furieux d’avoir vu son champ et le fruit de son travail foulés au pied tout le dimanche par la foule des croyants a tout simplement abattu l’arbre ! Une dernière fois la presse et la télévision relatent le fait avec photo de l’arbre au sol, photo de la « tâche », puis plus rien. Ce n’est pas encore ce coup-ci qu’un nouveau Lourdes pourra être construit en Afrique, soulignant encore une fois s’il en est besoin, combien le dieu des catholiques n’est quand même pas très juste en réservant ses sites de pèlerinage aux seuls pays européens, Portugal, France et Italie notamment. Le plus triste dans l’histoire, c’est que le paysan qui possède le champ a tout raté. Avant d’abattre l’arbre, il aurait dû clôturer soigneusement son champ, installer un guichet à l’entrée et vendre des tickets. Il pouvait ensuite monter une échoppe de bondieuseries diverses, bougies, images et médailles de la Vierge, cartes postales avec photo de l’arbre et de l’image miraculeuse, puis une petite buvette pour étancher la soif des pèlerins, voir les sustenter avec des sandwichs. Tandis que là, il a même raté sa récolte piétinée par les croyants.


[1] Radio-trottoir : la rumeur publique.

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25 mai 2018

Cameroun - Années 80 (13/34). Yaoundé - Tour d’horizon.

L’architecture, miroir des évolutions historiques et techniques

 

Cameroun centre Yaoundé Ministère des PTT

La ville de Yaoundé se coule dans le moutonnement de hautes collines couvertes des grands arbres de la forêt tropicale. Chacun de ces promontoires est coiffé d’un monument : le palais du gouverneur au Sud, un bâtiment d’architecture coloniale, puis le Palais de la Culture construit par les Chinois, sur le faîte d’une colline au centre de la ville, juxtaposition de gros cubes, la tour du « Sofitel » enfin, au Nord. Cette succession retrace à la fois l’histoire d’un demi-siècle d’architecture, de 1930 à 1980, de la pierre au béton, de l’horizontalité à la verticalité, et l’histoire de l’Afrique, de la colonisation à « l’Amitié entre les Peuples » et au capitalisme triomphant.

D’autres signes sont visibles d’avion : le nouveau palais présidentiel à l’extrême Nord, cube ocre massif entouré de ses casernes de la garde présidentielle, et enfin l’aéroport à l’extrême Sud. Celui-ci occupe une position originale, sur la crête d’un étroit plateau dominant la ville, comme un immense porte-avions voguant entre des quartiers de cases. La piste est très courte et ne permet pas aux gros porteurs d’atterrir, d’où la nécessité de changer d’avion à Douala pour prendre un court-courrier Boeing 737. Même avec cet avion plus petit la piste reste dangereuse et, parfois, il arrive qu’un appareil ne puisse s’arrêter suffisamment tôt et chute du haut de la colline sur les quartiers situés en contrebas.

Les bâtiments de l’aérogare sont dans un état très médiocre, le plus curieux étant l’absence de certains battants de porte sur le tarmac permettant à tous de passer sur les pistes. Dans le hall de réception des bagages, comme à la sortie du bâtiment, les jeunes porteurs s’efforcent de s’emparer de vos bagages pour essayer de gagner quelques CFA, déclenchant immanquablement des bagarres entre eux dans lesquelles des policiers interviennent brutalement en brandissant des matraques. Nos premiers voyages ne donnaient pas lieu à de telles scènes mais, avec l’approfondissement de la crise, il est devenu de plus en plus difficile de vivre pour les petits. Début 90, les chauffeurs de taxi en viennent aussi à se bagarrer pour vous avoir comme client [1]. Il n’est pas toujours possible au pouvoir de masquer la situation du pays, l’état de la ville de Yaoundé s’étant beaucoup dégradé : en 1994, des montagnes d’ordures sont abandonnées sur le trottoir, et ceci jusque dans les « beaux quartiers », la municipalité n’ayant plus les moyens d’entretenir un service de nettoiement. 

Yaoundé est un ancien poste allemand, créé en 1889. Le centre de Yaoundé est situé autour de la cathédrale et de l’Avenue Kennedy. Celle-ci est une courte avenue dans laquelle sont concentrés des banques comme la BICIC, des restaurants, « L’âne rouge » et « La terrasse du Mfoudi », une librairie papeterie, une bijouterie et un marchand libanais de produits arabes, tapis et plateaux de cuivres. Autant dire qu’on en a vite fait le tour ! Heureusement, en haut de l’avenue, sous des tentes de toile, se trouve un petit « centre artisanal », en fait quelques vendeurs qui se sont agglutinés là, des vendeurs parfaitement « pot de colle ». Si vous avez l’inconscience de pénétrer sous le toit de toile, et plus encore, le malheur de jeter un coup d’œil sur leurs produits, vous ne partez plus sans avoir acheté au moins une bricole ! Ils vous auront de guerre lasse. A noter aussi, à l’autre extrémité de l’avenue, l’existence d’un petit supermarché, type Prisunic, fort commode pour y trouver dentifrice ou shampooing que l’on aura oublié ou égaré avec sa valise.

De la cathédrale part également la grande avenue des parades militaires qui conduit au quartier des administrations dont les bâtiments ont des formes futuristes : vaste termitière du ministère des postes, cube aux arrêtes anguleuses de la mairie. Ce quartier est maintenant dominé par la haute tour de l’hôtel « Hilton » d’une architecture plutôt post-moderne avec dorures et clochetons. Du mauvais goût américain à l’état pur. En remontant la colline qui domine la cathédrale, il reste quelques bâtisses de la période coloniale dispersées dans les frondaisons de très grands arbres, dont l’ancien palais du gouverneur, mais aussi l’hôtel « Central » et, plus intéressant encore, son restaurant. C’est une vaste salle circulaire, ouverte par de très grandes baies sur les jardins un peu l’abandon qui l’entourent. Nappes blanches, majordome, léger courant d’air, calme et tranquillité, l’endroit est accueillant et vous y dégusterez de succulents avocats gros comme des melons et des brochettes de capitaine [2]charnues et onctueuses.


[1] Dans les années 90 ces problèmes seront résolus, non pas par la suppression de la misère, mais par l’éloignement du nouvel aéroport qui ne permet plus aux adolescents comme aux taxis les plus pauvres d’y venir.

[2] Capitaine : gros poisson de rivière.

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23 mai 2018

Cameroun - Années 80 (12/34). Ouest Cameroun - Chutes d’eau entre Bamenda et Yaoundé.

Les chutes de la Métché et celles de la Sanaga

 

Cameroun Centre La Sanaga et les chutes de Nachtigal

De Bamenda vers Yaoundé, sur la N 6, 10 km avant d’arriver à Bafoussam, il est possible d’aller voir les chutes de la Métché.C'est aujourd’hui un lieu de sacrifices pour « enlever la malédiction » et « lamenter le mort ». Il faut dire que les chutes ont été utilisées par l’armée française pour se débarrasser des combattants de l’Union des Populations du Cameroun (UPC) en les précipitant du haut des chutes. Face à l’UPC qui menait une véritable guerre anticoloniale au Cameroun, notamment en pays bamiléké de 1955 à l’Indépendance, la France créa, comme en Algérie, des zones de pacification, des déplacements de population dans des camps de regroupement [1]. Les assassinats de militants de l’UPC par l’armée française dans ce lieu cessèrent le jour où un combattant camerounais, Jacob Fossi, s’accrocha au soldat français qui allait le précipiter dans le vide et qu’ils tombèrent ensemble. Cette méthode d’assassinat devenait trop risquée pour les Français !

Sur la N 4 [2], les chutes de Nachtigal sur la rivière Sanaga sont situées à une cinquantaine de kilomètres avant d’arriver à Yaoundé. Il ne faut pas s’attendre à admirer les chutes du Niagara, ni les chutes Victoria. Gide note d’ailleurs très justement à ce propos dans son carnet de voyage : « Cascades et rapides en amont du poste » [3], sans plus. Et cela ne mérite guère plus effectivement, même si ce pauvre Nachtigal, ce qui veut dire « cigale » en allemand, a traversé de long en large l’Afrique : Algérie, Tibesti, Bornou, Baguirmi, Ouaddaï, Darfour, en accumulant force renseignements qui ont donné lieu à l’écriture de trois forts volumes et qu’il est finalement mort d’épuisement à son retour du Cameroun en Allemagne.

Mais s’il ne s’agit que de rapides dans un chaos pierreux, on peut néanmoins faire une petite promenade en pirogue au pied des « chutes ». J’avoue que je ne me suis pas sentis pleinement en confiance ayant constaté qu’un certain nombre de règles élémentaires de sécurité maritime ne sont pas respectées sur le bateau de promenade : absence de gilets de sauvetage, d’extincteur et de signalisation lumineuse, sans compter que le capitaine n’a peut-être pas les diplômes et autorisations nécessaires pour amener des touristes en excursion ? Je ne me risque pas à le lui demander. Le capitaine n’a d’ailleurs pas une tenue très réglementaire : ni veste à galons dorés, ni casquette avec une ancre de marine mais un pantalon aux jambes retroussées, des pieds nus et un bob de vichy rose sur la tête. Je bénéficie néanmoins d’un privilège insigne, je suis assis au milieu de la pirogue avec une jante d’automobile comme siège. Certes, autant que je peux en juger, le bateau est d’une construction solide, un magnifique et massif tronc d’arbre évidé ; cela ne risque donc pas les infiltrations au travers de calfatages vieillissants. Mais l’engin semble néanmoins assez difficile à manier dans les courants du fait de son poids et de sa longueur. Aussi suis-je prêt au pire, ayant déjà prévu comment sauver au moins un des deux enfants du collègue coopérant qui nous accompagnent. Finalement, le capitaine nous mène à bon port, tout en s’amusant à nous raconter au cours de la visite guidée que les crocodiles sont nombreux et même que la semaine passée un pêcheur leur avait servi de petite collation. Je ne saurai jamais s’il galèje n’ayant pas vu la queue d’une de ces sympathiques bestioles, même s’il est vrai que le guide Visa note : « Attention aux crocodiles qui sont légion dans le fleuve, et dont on ne peut soupçonner la présence avant la nuit ! »[4].

La traversée de la Sanaga s’effectue par un bac. C’est là que Gide dût s’arrêter lui-même en descendant du Nord. Fort judicieusement, une petite cabane en planche, sur la rive, sert de bar pour les passagers dans l’attente du bac.

Puis la route longe les abattoirs de Yaoundé dont nous avons déjà soupçonné la présence sans les voir tellement l’odeur est forte. A côté de maigres bâtiments, c’est une véritable montagne de cornes qui empuantit l’atmosphère. Les animaux descendent en troupeaux des régions d’élevage, au Nord-Cameroun, dans la zone sahélienne, accompagnés de leurs gardiens. On croise fréquemment sur les routes ces troupeaux de zébus aux yeux doux, aux vastes cornes en guidon de bicyclette et à la bosse avachie.


[1] Le débat semble s’être élargi récemment suite à la publication du livre de Thomas Deltombe, Manuel Domergue et Jacob Tatsitsa. « Kamerun ! Une guerre cachée aux origines de la Françafrique (1948-1971) ». 2010.

[2] La N 4 a été déplacée plus à l’Ouest et passe sur la Sanaga par un pont. C’est désormais la N 15 qui permet de passer le bac et voir les chutes de Nachtigal (2018).

[3] André Gide. « Retour du Tchad ». 1928.

[4] Guide Visa. « Au Cameroun ». 1984.

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21 mai 2018

Cameroun - Années 80 (11/34). Ouest Cameroun - Le pays Bamoun.

Njoya, un sultan innovateur

 

Cameroun Ouest Pays Bamoun Foumban Trône du Sultan

Le pays Bamoun est situé sur un vaste plateau à 1 200 mètres d’altitude. Il est couvert d’immenses plantations de caféiers poussant à l’ombre protectrice de grands calceidra, le caféier ne supportant pas le dur soleil d’Afrique. Les Bamouns, peuple guerrier, seraient d’origine soudanaise, installés dans la région au XVIIIesiècle. Foumban en est la capitale, le lieu de résidence d’un royaume islamisé dont la dynastie commence au XVIeavec le souverain Ncharé. Le roi actuel, le sultan El Hadj Seidou Njimoluh Njoya [1], règne depuis 1933. Il est le fils du célèbre sultan Njoya. 

Le sultan Njoya, qui accède au trône en 1895, joue un rôle exceptionnel dans l’histoire des Bamouns. Héritier d’une dynastie de guerriers et de conquérants célèbres, il fait entrer son peuple dans la modernité : il est notamment l’inventeur d’un alphabet en quatre vingt dix signes pour transcrire la langue bamoun. « Je vous ferai un livre qui parle sans qu’on l’entende »... ce qui lui permettra notamment d’écrire « L’histoire des lois et des coutumes des Bamouns ». Il crée des écoles où sont enseignés la lecture et l’écriture ainsi que l’histoire ; par la même occasion, il installe une imprimerie dans le palais pour diffuser livres et journaux en langue bamoun. Véritable concours Lépine de l’innovation dans l’Ouest africain, le sultan introduit la culture de plantes européennes, crée un état civil, dresse une carte du royaume, installe un haut fourneau, invente un moulin électrique et un enduit à base d’huile et de résine pour les murs de briques. Njoya élabore également les plans de son palais construit en briques et couvert de tuiles, sur trois niveaux, rompant ainsi avec la tradition des grandes cases de poto-poto aux grands piliers de bois sculpté. Le résultat est curieux avec une tour ronde, centrale, entourée de deux ailes comprenant des loggias et des terrasses, influencé par l’architecture européenne du début du siècle. Un des balcons est décoré d’une magnifique cage tunisienne de Sidi Bou Saïd : ramenée d’un pèlerinage ? Ou cadeau d’une délégation à étrangère ?

Déclaré site historique par l’UNESCO, le palais est en cours de restauration. Au rez-de-chaussée, la salle du trône. Celui-ci est installé sur un piédestal recouvert de perles multicolores et de cauris et sur les faces duquel sont représentés des soldats tenant des fusils. Deux énormes défenses d’éléphant sont dressées en arrière plan et forment un dais au-dessus de la tête du sultan. Au premier étage, un petit musée expose des masques recouverts de cauris, des armes, sagaies, machettes et arcs, des objets usuels comme des bols réalisés avec des crânes d’ennemis et décorés de cauris, ou des calebasses agrémentées d’un décor composé de mâchoires d’adversaires.

La place du palais est un vaste ensemble où se déroulent les principales cérémonies du sultanat. La case du tambour est précédée de piliers de bois sculptés composés d’hommes superposés jouant de la musique. Elle abrite le trône et le grand tam-tam d’appel du roi Mbwé-Mbwé (ou Mbouombouo). Réalisé dans un énorme tronc évidé, il s’entendrait jusqu’à soixante kilomètres et serait encore utilisé pour annoncer le début et la fin du ramadan. Quant au roi Mbwé-Mbwé, la légende affirme qu’il était un géant terrifiant ; lorsqu’il parlait sa voix portait jusqu’à deux kilomètres, mais lorsqu’il criait on l’entendait à quinze kilomètres à la ronde ! A une extrémité de la place, la grande mosquée de Foumban, un cube blanc, à la vaste porte bleue, dominée par trois coupoles et un petit minaret surmonté d’un croissant. Le grand sultan Njoya est représenté sous la forme d’une statue de bronze, la spécialité de l’art bamoun. Majestueux, il est coiffé d’un immense turban et, à son côté, il arbore un magnifique sabre courbe. Un peu trop ami avec l’Empire allemand au goût des Alliés, il sera exilé à Yaoundé après le partage du Cameroun entre les vainqueurs de la Grande Guerre.

La petite ville de Foumbot est le grand marché de légumes de la région. Si les étals restent petits, situés à même le sol, sur une toile ou dans de grandes bassines en émail, sous l’œil vigilant de grosses mamas qui se protègent du soleil avec de grands parapluies multicolores, d’énormes camions sont venus chercher les marchandises pour les amener à Douala et Yaoundé. Les marchandises sont abondantes : mains de bananes douces ou régimes de grandes bananes plantains, massifs tubercules d’ignames en tas, tubercules allongés de manioc sagement alignés dans des bassines, mangues, imposantes, montagnes de feuilles de gombo ou de vernonia, tomates, pommes de terre, épis de maïs, petits piments verts ou rouges, huile de palme rouge, épaisse, présentée dans des bouteilles et bidons de toutes formes...


[1] Le sultan El Hadj Seidou Njimoluh Njoya est décédé en 1992. Ibrahim Mbombo Njoya est depuis le nouveau sultan des Bamouns (2018).

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19 mai 2018

Cameroun - Années 80 (10/34). Ouest Cameroun - « Chantiers » et « poulet-bicyclette ».

Autres lieux autres formes de loisirs 

 

Cameroun Chantier

Si on vous le propose, n’hésitez pas à aller au chantier ! On ne vous y proposera pas de prendre une pelle ou une pioche, mais une bière bien fraîche. C’est quand même plus agréable et démontre simplement que les Camerounais savent mieux vivre. 

Les « chantiers » ce sont de petites gargotes, tenues généralement par des femmes, souvent des veuves, dans leur maison d’habitation. Les chantiers permettent à ces femmes de percevoir des revenus car les pensions de réversion n’existent tout simplement pas en Afrique. A Yaoundé, les chantiers peuvent également être appelés « Chez les veuves » ou « Aides-mamans ». Cela veut tout dire de leur fonction principale. Par ailleurs les chantiers permettent aux travailleurs camerounais, manœuvres, ouvriers ou employés de faire un repas « comme à la maison » et à bas prix.

La salle de restaurant peut occuper plusieurs des pièces de la maison, le plus souvent une terrasse ou une partie du jardin, ou seulement la pièce principale de l’habitation. Le « chantier » n’est pas toujours signalé à l’extérieur, quelquefois il l’est par une enseigne, parfois il n’y a seulement que le panneau publicitaire d’une marque de bière, mais fréquemment aucun indice particulier ne le signale.

On parle aussi de « circuit »… ce qui fait référence à l’ensemble des bars plus ou moins clandestins qu’un homme fréquente à la sortie de son travail avant de rentrer chez lui.

Dans les chantiers vous aurez l’occasion de boire une bière ou un soda, mais aussi de manger du poisson grillé ou de goûter au fameux « poulet bicyclette », appelé ainsi parce que c’est un poulet qui a de longues pattes et qui court beaucoup. Le pauvre a d’ailleurs grand intérêt à le faire s’il ne veut pas mourir de faim, car ici pas question de cage certes, mais pas d’alimentation automatique non plus. C’est la dure lutte quotidienne pour la vie. C’est un poulet « garanti élevage en plein air » même si, à la vente, il ne porte pas de macaron précisant le label et la norme NF. Je ne suis pas certain par contre qu’il puisse être labélisé « biologique » car l’on ne sait pas trop de quels déchets divers il a pu se nourrir, ni où il a pu traîner ses pattes. 

A part cela, le poulet se prépare comme en Europe sauf que, débarrassé de ses plumes après un léger trempage dans l’eau chaude, il n’en reste plus grand chose. Nous l’appellerions plutôt « coquelet », voir « grosse caille ». Après l’avoir plumé, vous coupez les pattes et la tête, le videz, le lavez. Vous l’enduisez ensuite d’une fine couche d’huile légèrement salée et le cuisez sur votre barbecue fait d’une moitié d’un de ses gros bidons métalliques d’huile de vidange ou de produits pétroliers. Vous pouvez aussi le préparer en le coupant en morceaux. Quand vous servez le poulet braisé à vos invités, il convient de faire attention à réserver le croupion aux hommes sages et âgés et il est très inconvenant que les jeunes ou les femmes mangent le sot-l’y-laisse.

Si, quand vous avez été servi, vous êtes surpris par le petit volume de la bête en regard de nos standards européens, vous allez connaître une seconde surprise à la dégustation avec la très forte résistance de la viande. Le poulet continue à se défendre jusque dans votre assiette ! Certes, il y a un peu de viande autour des os, mais ferme, solide, rendant indispensable l’intervention directe des mains et des dents. Dentiers mal accrochés, danger ! Il n’est pas du genre à s’effilocher tout seul dans votre assiette comme nos poulets industriels traités aux antibiotiques, dopés aux vitamines, gavés aux tourteaux de soja et aux farines de viande, élevés en batterie, mais certes emballés dans de la cellophane, calibrés, contrôlés, étiquetés, labellisés et affublés d’un code barre.

Pour aider à la dégustation, le poulet est accompagné de la boisson nationale, la bière, une « 33 » ou une « Spéciale », mais en rations d’un demi-litre. Assez peu alcoolisée, elle se boit finalement très facilement ! La « 33 » est la bière la plus connue et la plus populaire au Cameroun. De marque française à l’origine, elle est de type Lager. Sa licence est vendue par le groupe Heineken International à plusieurs brasseurs dont Les Brasseries du Cameroun.

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17 mai 2018

Cameroun - Années 80 (9/34). Ouest Cameroun - Jury de mémoires d’étude.

De la nécessité de s’adapter aux conditions locales

 

Cameroun Sud Ebolowa Jury

Nos déplacements au Cameroun sont motivés par la tenue de jurys de mémoires d’étude pour l’obtention d’un certificat d’Agronome-formateur délivré par le ministère français de l’Agriculture. L’étude fait partie d’un cursus spécifique de formation, d’une durée de deux ans, réalisé pour partie en France et pour partie au Cameroun, pour des professeurs de l’enseignement technique camerounais.

En arrivant dans les établissements pour participer à la réalisation de ces jurys, nous avons la surprise de constater que rien n’est généralement prêt pour le déroulement des épreuves prévues pour le surlendemain. Les impétrants sont dans l’incapacité de nous remettre leurs documents de mémoire qui sont encore à la reprographie ou dont ils corrigent les tirages, les salles ne sont pas préparées pour permettre le déroulement des épreuves et, si les membres du jury sont bien convoqués, ils ne savent généralement pas pourquoi ! Situation à priori délicate quand il y a cinq ou six candidats inscrits au jury et ayant produit chacun un document de 100 à 200 pages.

Dans ces conditions il ne faut pas s’étonner si une partie des membres du jury n’a pas lu le document sur lequel il va avoir à se prononcer. Nous, pas plus que les autres mais, par esprit de responsabilité, ou d’abnégation, allez-savoir, nous n’avons pas d’autre solution que de consacrer tout le temps nécessaire à ce travail de lecture, sacrifiant en conséquence temps libre et temps de repos dans le jour et la nuit précédents les jurys. 

Pour éviter de tels errements et permettre aux membres camerounais du jury d’avoir accès aux documents de mémoire et de prendre toute leur place dans les délibérations, nous avons la lumineuse idée, une année, d’organiser une lecture collective des mémoires par tous les membres du jury. Bien sûr, il nous est proposé de le faire dans l’endroit le plus prestigieux de l’établissement, le grand bureau du directeur du collège. Le « jeu » a peut-être duré une heure à l’issue de laquelle le directeur du centre allume le magnétoscope et la télévision de l’école pour juger de sa bonne marche et afin de les faire admirer aux autres directeurs membres du jury. Des outils pédagogiques qui, en toute bonne logique, sont installés dans son bureau et non dans une salle de cours où ils pourraient être détériorés par les professeurs ou les étudiants. Puis, après discussion sur les mérites de l’appareil, les membres camerounais des jurys sortent dans la cour de l’établissement nous plantant là afin de nous permettre d’effectuer stoïquement et courageusement notre apostolat.

L’abnégation a toutefois des limites et, en milieu de matinée, nous nous accordons un moment de détente pour rejoindre les collègues camerounais qui discutent et plaisantent avec les candidats. Pas plus de quinze minutes afin de donner l’exemple et espérer récupérer les autres membres du jury ! Mais, consternation, dans le bureau du directeur l’ennemi est désormais dans la place. Pendant notre brève absence, la secrétaire en a profité pour placer dans le magnétoscope une cassette d’un groupe de makossa et pour danser dans le bureau du patron ! Nous finissons par obtenir qu’elle libère les lieux et qu’elle retourne se faire les ongles devant sa machine à écrire.

« ...la tranquillité immémoriale des Noirs, pour qui le temps, la distance et la vie ont une profondeur et une signification impossible à expliquer pour qui est né entre des tombeaux d’infantes et des réveille-matin, aiguillonné par des dates de batailles, des monastères et des horloges pointeuses »[1].

Les épreuves pour l’obtention du diplôme comportent également la conduite d’un cours d’une heure dans la classe habituelle du professeur. L’épreuve de cours peut être constituée d’un cours magistral, en salle, le professeur ayant enfilé pour l’occasion son plus beau costume, ou d’une épreuve de travaux pratiques. A Bambili, la langue utilisée est généralement un anglais « de cuisine », le pidgin, prononcé avec un accent qui ne doit rien à Oxford. Pendant le déroulement du jury, comme des délibérations, certains directeurs anglophones mettent un point d’honneur à ne parler qu’« anglais » alors que tous les cadres camerounais maîtrisent les deux langues. C’est une manière d’affirmer leur différence et leur préférence pour le développement de relations avec la Grande-Bretagne et non la France, manière aussi d’affirmer la spécificité de la partie anglophone du pays, voire leurs réticences vis-à-vis du gouvernement central.


[1] Antonio Lobo Antunes. « Le cul de Judas ». 1979.

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15 mai 2018

Cameroun - Années 80 (8/34). Ouest Cameroun - L’étacra de Bambili et ses enseignants.

Des bâtiments et du mobilier mais sans les « accessoires » indispensables

 

Cameroun Ouest Bamenda ETA CRA

Ces informations sur la région, son histoire, sa gastronomie sont certes très intéressantes, mais nous ne participons pas à des études d’historiens, de sociologues ou d’ethnographes, mais à des missions de formation professionnelle. Et, de ce point de vue, les surprises ne manquent pas non plus. 

L’étacra... Comprenez les sigles agrégés de l’Ecole Technique d’Agriculture et du Collège Régional d’Agriculture, soit étacra ! Situé à Bambili, à quelques kilomètres de Bamenda, l’etacra est constitué d’un ensemble de bâtiments neufs, de couleur blanche, à la toiture de larges tôles d’aluminium, éparpillés sur le sommet d’une verte colline. Ils sont entourés de jardins cultivés par les élèves où poussent des bananiers « ... aux grandes feuilles déchirées pareilles à des ailes d’archange en ruine... » [1], des pommes de terre, des ignames, des macabos, du taros et ses larges feuilles en fer de lance, mais aussi le vigna ou haricot-niébé, palissé sur de hautes tiges de bambou. Autour de l’établissement sont également représentés quelques pieds de caféiers, de théiers, des maïs géants de trois mètres de haut, et des massifs aux feuilles rubanées, comme nos gynériums, au milieu desquels pousse un fruit massif porté sur une hampe et se terminant par une houppe de feuilles vertes et dures, bref un ananas. 

A l’intérieur, les bâtiments sont simples mais possèdent le minimum indispensable : chaises, tables, tableau noir et craie. Il y a bien aussi des salles de travaux pratiques équipées d’imposantes paillasses carrelées avec robinets d’eau et de gaz, mais elles n’ont manifestement jamais été utilisées. Les matériels n’ont souvent même pas été déballés ou sont incomplets. Par exemple il manque les lamelles pour les microscopes ou les produits pour faire des analyses chimiques ou biologiques, enfin les fluides, eau et gaz, ne sont pas au rendez-vous des robinets ! S’il y a bien des rétroprojecteurs, il n’y a pas de feutres spéciaux pour écrire sur les transparents, ce qui ne tombe pas si mal car de toute façon il n’y  a pas de transparents non plus. L’école a été livrée « clef en main » dans le cadre d’un programme d’appui de la Banque Mondiale, mais les accessoires n’ont pas suivi. Du moins l’école a-t-elle des locaux, des élèves et des professeurs ce qui, en Afrique, n’est pas toujours le cas. Il peut très bien y manquer une des trois composantes.

Mais, même si l’on possède tout le matériel nécessaire, faut-il encore que les personnels enseignants sachent s’en servir. Or, dans les années 80, les connaissances des ingénieurs camerounais nouvellement sortis des écoles supérieures sont strictement théoriques. S’ils ont appris comment s’effectuent des expériences de chimie, de physique ou de biologie, ils n’ont jamais manipulé les instruments de base de ces différents travaux pratiques, ils n’ont jamais vu un tube à essais, une pipette, une boîte de Pétri ou une loupe binoculaire ! Agronomes, ils ne sont même jamais allé travailler dans un champ sauf s’ils sont eux-mêmes fils de paysan, mais le cas est plutôt rare. L’un d’eux après avoir fait un stage dans une exploitation agricole française m’a pris à témoin : « Monsieur, regardez mes mains, regardez mes mains ! ». Ayant participé aux différents travaux agricoles, il a des ampoules et des cals. Il n’en revient pas encore tout à fait d’avoir travaillé de ses mains, mais il est néanmoins très fier de s’être montré à la hauteur de la tâche.

N’ayant pas de formation de terrain leur permettant de maîtriser les différentes pratiques de la production agricole, mal assurés techniquement, ils reproduisent auprès de leurs élèves la formation abstraite et livresque qu’ils ont eux-mêmes reçus à l’université, parfois même sans faire aucune adaptation de leurs cours. Toutefois, à Bambili, l’etacra a engagé une réforme pédagogique révolutionnaire : chaque étudiant a reçu une parcelle de terre qu’il doit cultiver et dont l’entretien et la production donnent lieu à une notation par le corps professoral. Effet Bamiléké peut-être ?

Les professeurs camerounais de l’enseignement technique agricole ont une obligation de service de huit heures de cours par semaine, alors que le coopérant français présent dans l’établissement doit réaliser les mêmes obligations de service qu’un professeur de lycée français, soit seize heures. Ce qu’un enseignant camerounais, certainement mélomane, résume d’une formule brève qui fait beaucoup rire ses collègues : « Un blanc = deux noirs ! ».


[1] Antonio Lobo Antunes. « Le cul de Judas ». 1979.

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Posté par marat alain à 06:16 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
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