Notes d'Itinérances

21 octobre 2018

Tunisie - La Basse vallée de la Medjerda (11/13). Une gestion lourde répondant de moins en moins aux besoins des agriculteurs.

Contrôle, centralisation et nécessaires adaptations aux évolutions

 

Tunisie Medjerda Système hydraulique

(1)          Après une série de mesures physiques sur le fonctionnement du système de distribution d’eau dans les parcelles, leur analyse permet de conclure que généralement le gestionnaire du réseau dispose de plus d’eau que n’en utilisent les paysans auprès du réseau. Ceux-ci ont d’ailleurs tendance à réduire leur consommation en eau soit en développant des cultures en sec, oliviers, céréales ou fourrages, soit en utilisant des systèmes de distribution sous pression avec de l’eau pompée par leurs soins. 

Par delà les problèmes techniques que peut rencontrer le réseau, ce comportement révèle certainement d’autres difficultés. Rappelons que le système d’irrigation est basé sur un écoulement de l’eau par gravité, dans des canaux de béton surélevés. L’eau est distribuée dans les parcelles de culture, par ouverture de vannes, et elle ruisselle à la surface de la parcelle ou est conduite au pied des cultures par des rigoles qu’aura tracé l’agriculteur. Comment cela fonctionne-t-il concrètement ? Tous les matins, chaque chef de secteur fait le tour de son secteur du périmètre irrigué et recueille les demandes en débit d’eau des exploitants pour le lendemain pour chacune des parcelles (10 l/s ou 20 l/s). Le débit est le seul paramètre sur lequel les agriculteurs peuvent jouer sachant que la durée d’irrigation est imposée par l’administration. Après analyse de la demande globale des agriculteurs du secteur, et selon les disponibilités en eau, le chef de secteur refait le tour du périmètre pour informer les paysan du créneau horaire pendant lequel les vannes seront ouvertes. En fonction de la demande globale est alors calculée le débit d’eau à lâcher dans la totalité du réseau et chacun des aiguadiers reçoit une fiche précisant, pour chaque parcelle, le débit (10 l/s ou 20 l/s), l’heure de début et de fin d’ouverture des vannes.

Ce système est assez contraignant et il ne permet pas aux agriculteurs de bien maîtriser les quantités d’eau qu’ils demandent, ceci d’autant plus que le dispositif des canaux est vieillissant et qu’il y a donc des pertes d’eau sur le réseau. Celles-ci ont pour conséquence d’obliger le gestionnaire du réseau à augmenter les quantités d’eau lâchées dans le réseau et, pour les agriculteurs qui sont loin de la tête de réseau, de recevoir l’eau avec retard sur l’heure annoncée, en quantité moindre et avec un débit irrégulier. Les défauts de ce système de gestion du périmètre, centralisé, hiérarchisé et sans souplesse, ont donc tendance à s’accroître avec l’obsolescence du réseau ce qui entraîne une baisse de confiance des agriculteurs dans la gestion du périmètre.

Mais ces défauts s’accroissent aussi avec les évolutions de la société tunisienne… Lors de la création du périmètre irrigué, le contexte agricole tunisien était fortement encadré par l’Etat (subventions, soutien des prix des produits agricoles) et les agriculteurs placés dans une situation très encadrée et relativement stable. C’est évidemment de moins en moins le cas, la Tunisie, après avoir libéralisé son marché intérieur, s’intègre de plus en plus dans des accords commerciaux internationaux. Pour améliorer leurs revenus, les agriculteurs cherchent individuellement à diversifier leurs productions, à développer celles qui leur apparaissent les plus intéressantes financièrement, mais aussi à contrôler leurs dépenses. Ils doivent s’adapter sans cesse et recherchent donc des solutions alternatives plus souples, plus fiables et moins onéreuses. Le réseau collectif, tel qu’il fonctionne, n'est plus adapté à cette demande fluctuante, et fournit de surcroît une eau chère. Ceci explique le recours à des ressources alternatives, puits de surface, sondages ou pompages dans l'oued Medjerda. Tous les agriculteurs rencontrés souhaitent disposer d'un puits ; cette solution individualisée, souple, leur permet d'être indépendants tout en étant moins coûteuse.

Enfin, les situations foncières des agriculteurs se sont diversifiées. Les transferts de population liés à la colonisation puis à la nationalisation des terres, les héritages, les occupations de surfaces, les arrangements générationnels successifs ont complexifié l’utilisation des surfaces. Tous les paysans ne possèdent pas de titre de propriété ou de contrat de location et donc de statut assuré, ce qui ne les incite évidemment pas à faire des investissements dont ils ne savent pas s’ils pourront les rentabiliser.

Si la situation devient critique du fait de l’état du réseau de la basse vallée de la Medjerda, elle dépasse largement cette question technique, que ce soit en Tunisie ou dans les autres pays d’Afrique du Nord où ce type de réseau a été implanté. Elle pose la question des évolutions de la société et du fonctionnement de son agriculture.


[1] Photo P-Y Vion.

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19 octobre 2018

Tunisie - La Basse vallée de la Medjerda (10/13). Heurs et malheurs de Souleymane.

Une monnaie non convertible – Il faut parfois savoir tenir sa langue

 

BCEAO Billets FCFA

L’un des participants à l’analyse du périmètre irrigué, Souleymane, est arrivé à Tunis les poches bourrées de francs CFA[1] afin de pouvoir payer tout à la fois les frais d’hébergement, de pension et de participation au séminaire. Mais, ce qu’ignorait Souleymane, c’est qu’après la dévaluation de 1994, le franc CFA était désormais inconvertible afin d’éviter les exportations de capitaux des pays d’Afrique de la zone franc par valises entières. 

A son arrivée à l’aéroport de Tunis, le malheureux Souleymane s’est donc très vite rendu-compte auprès des différentes agences de change que ses francs CFA ne lui serviraient à rien ! Ne connaissant ni le pays ni la ville, Souleymane a néanmoins pu rejoindre le petit hôtel dans lequel nous lui avions réservé une chambre à Tunis. Mais, dès le lendemain matin, inquiet de n’avoir pas un sou pour régler sa facture d’hôtel, il a quitté sa chambre au plus tôt en laissant ses bagages à la réception afin de chercher secours auprès d’un des organisateurs du séminaire.

Tout au règlement des derniers préparatifs du séminaire, au même moment, nous sommes les uns et les autres en déplacement, qui à contacter les derniers intervenants, qui à s’assurer que les salles et le matériel sont fin-prêts. En revenant d’une de ces activités, en fin d’après-midi, par acquis de conscience je passe dans le petit hôtel réservé pour Souleymane pour m’assurer qu’il est bien arrivé, ce que me confirme l’hôtelier. Mais celui-ci est perplexe, s’il est bien arrivé la veille au soir, il a disparu depuis le matin, sans laisser ses références, et l’hôtelier s’inquiète d’être effectivement payé ! C’est de retour à mon hôtel que je retrouve le malheureux Souleymane qui m’attendait anxieusement depuis le matin en s’interrogeant sur le lieu où il allait passer la prochaine nuit, les ponts de Tunis étant rares et la police locale très peu hospitalière. Dans l’urgence, il n’y avait donc plus qu’à lui prêter la somme nécessaire pour éviter d’avoir sur la conscience la création d’une nouvelle catégorie de SDF à Tunis : le Malien aux poches bourrées de monnaie de Monopoly ! Les jours suivants sont bien évidemment longuement occupés à trouver des solutions pour utiliser cette monnaie sans valeur afin de payer les factures de frais d’hébergement, de pension et d’inscription. Mais si nous réussissons à régler l’essentiel par transferts internationaux, il est impossible de trouver une solution pour qu’il puisse disposer d’une partie de cet argent en liquide pour lui-même.

Auprès d’un autre participant à la session, coopérant français au Burkina-Faso, Souleymane a néanmoins pu changer un peu d’argent en francs CFA contre leur équivalent en francs français. En visite à Tunis, faute de trouver un guichet bancaire ouvert ce vendredi, jour de la fête nationale, pour faire le change, il se décide à utiliser les services d’un guichet automatique qu’il a repéré sur l’artère principale, l’Avenue Bourguiba. Ayant introduit une première fois son billet de cent francs, celui-ci ressort de la machine sans opérer le change contre des Dinars tunisiens. Il insiste, une seconde fois, et le billet reste dans la machine sans délivrer aucun Dinar ! Ecœuré, il en parle aux personnes présentes autour de lui qui l’écoutent et compatissent sur sa malchance. 

Bien décidé à ne pas perdre cet argent dont il a tant besoin pour faire de petits achats de cadeaux, le lundi suivant il se présente au guichet bancaire pour raconter sa mésaventure et demander le remboursement de la somme. Il apprend alors avec consternation qu’une autre personne est déjà venue revendiquer, à la première heure, les cent francs retenus par l’automate ! Certainement, un des petits malins à qui il avait raconté sa mésaventure, lequel s’est dit qu’il y avait là une façon commode et de peu de risque pour gagner de l’argent. Compte-tenu de cette double réclamation, le chef de service doit étudier le problème et rendra son verdict le lendemain.

Le lendemain, après avoir pris une nouvelle fois le taxi pour se rendre à la station de tramway la plus proche, puis le tramway, le chef de service de la banque, tel Salomon, lui propose de verser la moitié de la somme à chacun des demandeurs, ce que Souleymane se résolut à accepter pour ne pas tout perdre !


[1] CFA signifiait, en 1945, Colonies Françaises d'Afrique. C’est aujourd’hui le nom de deux monnaies communes à plusieurs pays d'Afrique, la zone franc d'Afrique centrale, CFA signifiant alors Coopération Financière en Afrique, et la zone franc d'Afrique de l'Ouest, CFA signifiant cette fois Communauté Financière d’Afrique (Note de 2018).

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17 octobre 2018

Tunisie - La Basse vallée de la Medjerda (9/13). « Souvenirs, souvenirs... ».

Une fin d’emploi qui n’était peut-être pas celle qui avait été rêvée

 

Tunisie femme-à-travers-les-générations

(1]           Avec un collègue tunisien, nous devons résoudre une obscure question matérielle : une mise à disposition d’un véhicule et de son chauffeur ! Un problème clef qui exige bien évidemment le jugement et la décision de la plus haute autorité administative. La secrétaire de l’autorité compétente est une dame plutôt âgée, aux formes lourdes, habillée de noir, aux cheveux ternes et jaunâtres. Dans une pièce exigüe, moins qu’assise elle est plutôt affalée derrière un petit bureau couvert de lettres, de journaux, de documents, le tout dans le plus grand désordre. Elle se tient la tête dans les mains, nous accueille avec l’air las et finit par nous avouer que l’autorité compétente s’est absentée.

Mon collègue, professeur à l’institut, lui demande de chercher à joindre le directeur par téléphone pour obtenir une réponse rapide à notre problème. Des piles de paperasses qui encombrent le bureau, la secrétaire extirpe un vieux combiné de bakélite crème en tirant un cordon de raccordement qui ressemble à une guirlande de Noël ! La gaine du cordon téléphonique, complètement usée, laisse en effet apparaître, à intervalles irréguliers, ses fils électriques lesquels, pour être protégés, ont été recouverts par plusieurs couches de papier adhésif. Mais, au fil du temps, avec la chaleur et l’humidité, le papier adhésif s’est progressivement décollé et recroquevillé en vrilles multiples partant en tous sens ce qui donne au cordon téléphonique un aspect de guirlande de fête assez singulier dans la sinistrose ambiante.

La dame compose successivement plusieurs numéros de téléphone, mais toujours avec une extrême lenteur, et toujours la tête dans les mains comme si l’effort était d’une très grande ampleur, exigeant une concentration élevée d’autant plus élevée que, le plus souvent, personne ne répond à l’autre bout du fil. Après de multiples et longues tentatives, il faut bien se rendre à l’évidence : il n’est pas possible de joindre l’autorité compétente par téléphone. Mon accompagnateur me plante alors là pour aller à sa recherche dans l’établissement et la secrétaire me propose de m’asseoir pour l’attendre car, moi aussi, je dois certainement être fatigué, n’est ce pas ? 

Après un long silence gêné car je m’impose brutalement dans son univers étriqué et familier, la dame se met à évoquer les coopérants français avec lesquels elle a eu l’occasion de travailler dans le passé, dans les années 70 : « J’en ai connu beaucoup... il étaient nombreux autrefois... j’étais secrétaire au département de zootechnie... ». Et, dans la longue chaîne des noms cités, surnage notamment celui d’un de mes amis avec lequel elle travaillait, trente ans plus tôt, lorsqu’il était jeune coopérant technique à Tunis[2]. C’est bien sûr l’occasion d’évoquer cet ami commun et, pour ma part, de lui donner des informations sur son parcours personnel et professionnel. 

« Oh, je l’ai bien connu... On travaillait ensemble... Nous avons beaucoup ri... Oui, nous avons beaucoup ri... Nous étions jeunes ! », dit-elle d’un air las et accablé, mais avec néanmoins dans les yeux les éclairs fugaces des souvenirs qui défilent.

Accablée, il y a effectivement de quoi l’être dans ce bureau assez miteux, plein de paperasses jaunissantes et inutilisées, bureau qui semble être à l’image d’une vie professionnelle ratée et désormais sans espoir. Je ne suis pas sûr qu’elle me voit encore, qu’elle voit même le bureau, son environnement. Son regard est intérieur et il m’entraîne dans sa mémoire. Je l’imagine à vingt ans, jeune secrétaire occupant son premier poste, célibataire bien sûr, plutôt jolie, ravie de travailler avec de jeunes ingénieurs français lesquels ne devaient pas se prendre trop au sérieux ayant connu et participé peu de temps auparavant aux évènements de mai 68. Oui, il dût y avoir de bons moments et elle-même devait alors imaginer bien différemment son avenir professionnel.

« Le souvenir est une trahison contre la Nature.
Parce que la Nature d’hier n’est pas la Nature.
Ce qui fut n’est plus rien, et se souvenir est ne pas voir »[3].


[1] Emma Lakhous. « Jeunes filles tunisiennes dans le quartier de Lafayette ». Photo de : « La femme tunisienne à travers les générations – 1970 ». Femmes de Tunisie. 2015 (note de 2018).

[2] Le service de la coopération de la loi du 9 juillet 1965 permettra d’accomplir son service national en dehors du service armé dans la coopération internationale.

[3] Fernando Pessoa. « Le gardeur de troupeaux », Poèmes d’Alberto Caeiro.

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15 octobre 2018

Tunisie - La Basse vallée de la Medjerda (8/13). Petits problèmes pratiques d’organisation.

Bakchich et allouch

 

Tunisie moutons de l'aïd 2

Ce n’est pas seulement avec la restauration que notre organisation basée sur l’autonomie des étudiants pose question. La logistique des déplacements n’en est pas moins un nœud de difficultés les plus diverses. Théoriquement, cinq véhicules devraient être à notre disposition tous les matins, pour toute la journée, afin de nous permettre d’effectuer des enquêtes de terrain. Outre que les chauffeurs arrivent rarement à l’heure, il manque souvent un ou deux véhicules dont on ne sait pas très bien où ils sont passés.

Notre incompréhension mutuelle est pour partie liée à des questions d’ordre linguistique, les chauffeurs ont une maîtrise souvent sommaire de la langue française, sans insister sur notre maîtrise totalement indigente de la langue arabe ! - ce qui rend difficile les explications sur les lieux et heures de rendez-vous. Toutefois, chaque groupe d’étude comportant un ou plusieurs participants tunisiens, l’explication ne doit pas être seulement recherchée de ce côté là. Le problème est généralement d’une autre nature, plutôt du côté des conditions de vie des chauffeurs lesquelles limitent leur disponibilité. En effet, chaque matin, ils doivent sortir le véhicule du parc de matériel à Tunis et le ramener chaque soir, alors que certains d’entre eux habitent très loin en banlieue et qu’ils ne possèdent aucun moyen de locomotion. En conséquence, ils essayent aussi d’utiliser le véhicule administratif chaque fois qu’ils le peuvent pour effectuer quelques courses personnelles, se rendre chez un dentiste, un médecin, une administration. Ils doivent donc combiner leurs contraintes personnelles avec nos demandes et des règles administratives particulièrement strictes. Sans compter qu’ils doivent aussi continuer à faire toute une série de courses diverses pour l’établissement ou ses professeurs, pas toujours uniquement administratives non plus d’ailleurs. Etonnez-vous ensuite qu’ils ne soient pas toujours présents, à l’heure précise, le petit doigt sur la couture du pantalon !

D’autres difficultés sont apparues quand les étudiants tunisiens ont imaginé d’organiser des visites pour faire plaisir à leurs collègues français. Ils ont proposé d’aller en boite de nuit ce qui nécessite de très, très longues et très ardues négociations avec les chauffeurs mais aussi avec l’administration car cela suppose des présences en dehors des plages horaires normales de travail. De leur côté les Français apparaissent plus intéressés par la visite des souks de Tunis, de Carthage ou de Sidi Bou Saïd, mais n’osent pas l’exprimer de peur de vexer les étudiants tunisiens. De négociations difficiles en incompréhensions, de discussions vives en remises en cause, de pourparlers laborieux en interrogations, après beaucoup d’hésitations et de tergiversations, nous finissons par faire une courte visite de Sidi Bou Saïd coincée entre deux longues attentes de bus ! Rebelote pour la visite touristique du dimanche. Les étudiants tunisiens proposent de montrer aux Français Port El Kantaoui, une sorte de « Grande-Motte » locale, alors que ces derniers préfèreraient visiter Kairouan ! C’est finalement Kairouan qui l’emporte au motif qu’on ne peut pas ignorer une des villes saintes de l’Islam ! Ces propositions différentes soulignent les représentations de chacun des deux groupes nationaux. Les uns souhaitent montrer ce qui est pour eux le signe de la modernité dans leur pays et souligner ainsi le développement de leur pays alors que les autres essayent d’en comprendre l’histoire à travers ses « vieilles pierres ». 

Les problèmes finissent toujours par trouver une solution à peu près acceptable pour chacune des parties, participants, chauffeurs, organisateurs et administration.  Nous obtenons les véhicules dont nous avons besoin, quoique avec de l’attente, un peu d’angoisse ou d’énervement. C’est que les chauffeurs ont aussi l’espoir d’un bakchich qui tomberait d’autant mieux que c’est bientôt l’Aïd-El-Kebir et chacun pense au mouton qu’il doit acheter pour le fêter dignement. L’un d’eux, ni tenant plus et souhaitant savoir s’il peut conserver quelques espoirs, finit par me faire part de son profond dilemme. Il me raconte comment il a cherché à acheter un mouton dans la médina. Le premier était à 480 dinars, près de trois mille francs[1]! « Allouch, trop, trop cher » ; le second était à 350, « C’est trop cher, Monsieur » ; le troisième à 260, mais c’est encore trop cher. « Tu compris moi, monsieur ? Allouch, c’est trop cher... femme à moi, dire, acheter dindon ! ». Il rit. « Oui, moi acheter dindon, tu compris moi, monsieur ? ». Oui, j’ai compris le message ! Je le rassure, les services rendus valent bien une participation de notre part à l’achat d’un allouch pour l’Aïd.


[1] Soit environ 550 € de 2018.

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13 octobre 2018

Tunisie - La Basse vallée de la Medjerda (7/13). Un fonctionnement centralisé et hiérarchisé.

Autonomie pédagogique et centralisation administrative

 

Tunisie Etablissement agricole

Pour effectuer l’analyse-diagnostic d’un des périmètres irrigués de la basse vallée de la Medjerda, nous sommes accueillis dans un établissement de formation professionnelle continue situé dans un petit village, à une vingtaine de kilomètres du centre de Tunis, au Nord-ouest, sur l’ancienne route de Bizerte, dans la plaine de l’oued Medjerda. 

Bien qu’il soit récent, moins d’un demi-siècle, le centre a néanmoins une longue histoire derrière lui qui illustre les évolutions des politiques tunisiennes et le développement économique de ce pays. La première pierre date de 1954, à l’époque du protectorat français. Les bâtiments seront construits dans le cadre de la coopération de la France avec le nouvel Etat tunisien et seront inaugurés par Habib Bourguiba, premier président de la République tunisienne peu de temps après son accession au pouvoir. C’est alors un collège moyen horticole. Il sera ensuite transformé en Institut Supérieur de Gestion des Exploitations Agricoles, puis en Centre de Formation et de Recyclage Agricole en 1976, avant de devenir un institut de formation professionnelle en 1983. Son rôle est désormais de contribuer à la formation continue des personnels enseignants, formateurs et vulgarisateurs agricoles.

Dans l’établissement tout est toujours fermé à clef : le matériel, la documentation, les salles, les douches. Les marchands de serrures et de cadenas doivent faire fortune en Tunisie ! Une personne et une seule est à chaque fois habilitée à ouvrir ou fermer une salle, prêter du matériel ou un livre, faire les inscriptions au restaurant. Encore faut-il qu’elle en ait reçu l’ordre express de son supérieur hiérarchique ! L’obtention du moindre service est donc une course après le « bon » responsable. La secrétaire ne peut faire un tirage de document sur son ordinateur à partir d’une disquette que vous lui remettez sans avoir reçu l’ordre de son chef ; la standardiste ne peut envoyer un fax que de si elle le reçoit de la main de son chef. En conséquence, les petits chefs sont très nombreux, chacun étant toujours le chef de quelqu’un ou de quelque chose, mais tous ces chefs ne sont toujours les chefs que d’une seule chose et n’ont donc que très peu de marge d’autonomie.

Avec des méthodes pédagogiques souples, basées sur l’autonomie des participants, lesquelles doivent permettre aux différents groupes de travail de conduire librement leur étude, en faisant des enquêtes de terrain, des visites, et donc de fréquents déplacements à l’extérieur, nous allons faire exploser l’administration de la restauration ! Chaque matin, il nous faut déclarer au responsable le nombre de personnes qui mangeront le midi, à l’unité près. En retour, nous recevons, en fin de matinée, de jolis tickets cartonnés, verts ou roses, qu’il nous faut rendre à l’entrée de la cantine après que chacun ait signé une fiche de présence. La fiche de présence sert au responsable pour comptabiliser le nombre des repas, les tickets verts ou roses permettent au cuisinier de faire une seconde comptabilité, laquelle nous refaisons chaque jour une troisième fois avec le comptable car le nombre des repas ne correspond bien sûr jamais à notre déclaration préalable. Il varie chaque jour en fonction des nombreux déplacements sur le terrain ou des invitations de dernière minute que nous faisons auprès de nos interlocuteurs. Le responsable de la restauration s’arrache les cheveux et, pour le contenter autant que faire se peut, nous déclarons chaque matin un nombre plus élevé de repas et faisons le soir de fausses signatures dans les cases restées vides de la fiche de présence. Comme cela, les chiffres correspondent parfaitement entre celui des déclarations préalables et celui des présents, un vrai modèle de rigueur comptable. Finalement, en y mettant un peu de bonne volonté, la comptabilité est une chose très simple : il suffit de remplir les documents après et non avant !

Mais le problème le plus délicat, et absolument impossible à résoudre, est désormais celui de l’appel matinal du muezzin, ou plutôt celui de l’enregistrement de l’appel à la prière diffusé largement par une sono crachouillante et tonitruante ! L’institut est certes situé à la limite du village, assez loin de la mosquée, mais les appels qui étaient encore effectués de façon artisanale il y a vingt ans, et donc peu audibles, le sont désormais grâce à une sono dont la puissance est sans cesse améliorée. Il n’y a plus aucun moyen d’y échapper ; mettre la tête sous l’oreiller ne suffit plus. 

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11 octobre 2018

Tunisie - La Basse vallée de la Medjerda (6/13). Etude du périmètre irrigué de la basse vallée de la Medjerda.

Problèmes et contradictions dans la gestion de l’eau

 

Tunisie Medjerda Irrigation

A partir de 1987, avec l'avènement du nouveau président de la République tunisienne Ben Ali[1], la tendance à la décentralisation est plus marquée : le gestionnaire du réseau doit progressivement assurer une gestion économique équilibrée, l'Etat souhaitant diminuer ses subventions. En 1990, les compétences de l’office de développement du périmètre irrigué sont transférées aux Commissariat Régionaux de Développement Agricole (CRDA) créés sur la base des différents gouvernorats (collectivité territoriale correspondant à un département).

Au tournant des années 2 000, il n’y a pas besoin d’être un grand spécialiste pour constater que le réseau de canaux d’irrigation du périmètre est en mauvais état, avec des fuites et des pertes d’eau. Les cultures agricoles n’ont d’ailleurs pas toujours de grands besoins en eau, elles sont composées en partie de plantations d’oliviers, de céréales et de prairies en élevage extensif. Sol et eau ne sont pas utilisés au maximum de leurs potentialités alors que la Tunisie est toujours un pays déficitaire en produits agricoles et alimentaires. Les nouveaux responsables du périmètre irrigué doivent faire face à la nécessaire amélioration du fonctionnement du réseau mais aussi à l’exigence d’équilibre des comptes financiers !

 Face au désengagement financier de l’Etat (25% des recettes), l’organisme gestionnaire du réseau a besoin de rentrées d’argent pour assurer l’amélioration du réseau. La solution, classique et libérale, est d’augmenter le prix de l’eau, mais cela devient de plus en plus difficile car le prix de l’eau a déjà beaucoup augmenté et il faudrait qu’il augmente encore de 40% pour atteindre l’équilibre financier ! De plus toute hausse du prix de l’eau entraîne une baisse des volumes vendus : les paysans développant en réaction les cultures en sec (oliviers, céréales, prairies extensives). 

Mais ce n’est pas la seule contradiction à laquelle doit faire face le gestionnaire du réseau.Parallèlement, pour inciter à l’économie d’eau, l’Etat alloue directement des subventions aux agriculteurs pour l’achat de matériel d’aspersion ou de distribution au goutte à goutte à hauteur de 60% du prix d’achat, ces méthodes d’irrigation sous pression étant plus économes en eau. Mais, conséquence de cette facilité donnée aux paysans, ceux-ci s’équipent à bon marché, puisent l’eau directement dans la nappe par des puits ou dans l’oued lui-même, ce qui entraîne une nouvelle baisse de la consommation sur le périmètre irrigué. Baisse de consommation qui induit une nouvelle baisse des recettes de l’organisme gestionnaire ! L’organisme gestionnaire est ainsi placé au cœur de contradictions entre une exigence de réhabilitation du réseau collectif, d’indépendance financière vis-à-vis de l'Etat et les stratégies individuelles des agriculteurs elles-mêmes favorisées par l’Etat !

Cette situation complexe offre un champ d’étude intéressant pour des établissements d’enseignement supérieur spécialisés en hydraulique agricole mais aussi pour l’ensemble des acteurs de la zone qui recherchent des solutions aux problèmes rencontrés. Deux établissements, l’un français, l’autre tunisien, se sont associés pour effectuer une étude avec une vingtaine de leurs étudiants-ingénieurs et de professionnels africains de l’hydraulique, encadrés par des ingénieurs et enseignants des deux établissements, pendant deux semaines, en février, avec l’aide et l’appui de tous les acteurs locaux : organisme gestionnaire du périmètre, services des ministères concernés, groupements professionnels agricoles.

Il s'agit donc de comprendre le problème posé, d’en identifier les différentes causes et leurs importances relatives, d’analyser l’ampleur des dysfonctionnements mais aussi les atouts du périmètre irrigué. Comme il serait très étonnant que les problèmes rencontrés ne soient que techniques (qualité de l’eau, disponibilité, économie de la ressource, état des équipements) et économiques (équilibre budgétaire, coût des rénovations du réseau, prix de l’eau), à l’analyse technico-économique, il importe d’étudier également les motivations et les comportements des différents acteurs de ce système productif et social complexe... C’est même à ce niveau que l’étude se montrera, à mon avis, la plus intéressante : au delà de réels problèmes techniques et économiques, elle révèlera les contradictions du fonctionnement de la société et de l’Etat sous l’ère du président Ben Ali, aux alentours des années 2000.


[1] Zine el-Abidine Ben Ali, né le 3 septembre 1936 à Hammam Sousse, était président de la République tunisienne du 7 novembre 1987 au 14 janvier 2011 (Note de 2018).

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09 octobre 2018

Tunisie - La Basse vallée de la Medjerda (5/13). L’aménagement hydraulique de la Basse Vallée de la Medjerda.

Caractéristiques générales de la zone

 

Tunisie Medjerda Barrage

« Ce pays (je parle des environs de Tunis), à dix ou douze lieues, n’est qu’un composé de très belles plaines, coupées par des coteaux et de petites montagnes couvertes de romarins, de lentisques et de quelques autres plantes »[1].

La Basse Vallée de la Medjerda constitue la première expérience d’aménagement hydraulique agricole de très grande ampleur en Tunisie. Le début du projet d’aménagement date de 1946 avec la création de l’Office de Mise en Valeur de la Medjerda. 

Les travaux de réalisation en ont été accélérés après l’Indépendance de la Tunisie. Ils ont été accompagnés d’une vaste réforme agraire pour développer et intensifier l'agriculture dans le but d’atteindre l'autosuffisance alimentaire. Au total ce sont près de 300 000 hectares qui seront aménagés dans la basse vallée constituant ainsi le plus vaste périmètre irrigué[2] de la Tunisie. 

Trois barrages ont été construits sur la Medjerda et ses affluents, Ben Metir sur l’oued El Lil, sur l’oued Mellègue, et enfin El Aroussia[3]. Outre l’irrigation, cet ensemble d’équipements permet également d’alimenter en eau potable Tunis et les villes du Cap Bon. 

Pour atteindre ses objectifs d'intensification de l’agriculture, le nouvel Etat a planifié, organisé et contrôlé le développement des périmètres irrigués de façon très stricte et directive. L’administration d’Etat crée chaque réseau d’irrigation en le dimensionnant sur la base des surfaces susceptibles d’être cultivées, des assolements et des pratiques agronomiques définies de manière très précise pour chaque zone, tant techniquement qu’économiquement. L'exploitant agricole n'a plus alors qu’à appliquer et suivre rigoureusement le mode d'emploi qui lui sera enseigné par le vulgarisateur agricole. Le projet étant défini sur ces bases technique et économique, c'est donc l'investissement matériel qui est réalisé en priorité. Ainsi le réseau d’irrigation de Sidi Thabet est en place dès septembre 1962. Il irrigue 1 800 hectares exploités par près de cent trente agriculteurs. 

Un remembrement et une redistribution des surfaces est effectué et l’Etat installe également dans la zone des paysans sans terres, venus d’autres régions, sur les espaces agricoles abandonnés par les colons. Quand les premiers attributaires de lots arrivent, l’Etat leur fournit la terre à bas prix, le réseau d'irrigation, les infrastructures telles que routes et habitations, certains même reçoivent aussi du cheptel ou des parcelles arboricoles plantées. 

Les aménagements d’irrigation de cette époque sont constitués d’un réseau de canaux de béton, surélevés à un ou deux mètres du sol, à surface libre. L’eau est distribuée dans les parcelles de culture, par ouverture de vannes, et elle peut alors ruisseler à la surface de toute la parcelle ou être conduite au pied des cultures par des rigoles.

La gestion de cette méthode d’irrigation nécessite l’existence d’une institution centrale pour l’ensemble du périmètre irrigué afin d’assurer régulièrement et équitablement la distribution de l’eau dans les canaux jusqu’aux différentes parcelles des producteurs, mais aussi pour assurer l’entretien régulier du réseau. Ce sont des aiguadiers qui sont chargés, sous l’autorité d’une institution centrale (d’Etat, privée ou coopérative), d’ouvrir et de fermer les vannes des canaux à des moments bien déterminés. En 1958, l'Etat tunisien a créé un établissement public, l'Office de Mise en Valeur de la Vallée de la Medjerda, pour gérer le réseau. Financé par des subventions de l'Etat et des ressources propres, l’office est chargé d'achever les travaux d'infrastructure et d'assurer la mise en valeur intégrale du périmètre. Cette autorité centrale est aussi responsable du prélèvement des redevances auprès des agriculteurs sur les quantités d’eau utilisées, de la police générale des eaux et de l’encadrement technique des agriculteurs afin de les orienter dans le choix des cultures les plus intéressantes et de les aider pour une utilisation rationnelle de l’eau.


[1] Jean André Peyssonnel. « Voyage dans les régences de Tunis et d’Alger ». 1724-1725.

[2] Un périmètre irrigué est une surface sur laquelle il est apporté artificiellement de l’eau afin d’augmenter la production des végétaux cultivés. Cette surface peut être grande ou petite, d’un seul tenant ou morcelée ; l’eau peut être distribuée en écoulement libre par des canaux et rigoles, par des asperseurs aériens sous pression, ou par des tuyaux sous pression qui la délivrent au plus près des racines.

[3] Gilbert Tanugi. « Tunisie ». 1975.

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07 octobre 2018

Tunisie - La Basse vallée de la Medjerda (4/13). Ghar-el-Melh, souvenir des corsaires barbaresques.

Une rade convoitée par les assaillants espagnols et les pirates barbaresques

 

Tunisie Gahr-El Mehl

Ghar-el-Melh est une rade située non loin de Tunis, à l’Ouest de l’embouchure de l’oued Medjerda, composée d’un vaste bassin, avec une passe étroite et difficile, dominée à l’Ouest par le Djebel Nadour.

« Entre la ville de Biserte et le promontoire de Carthage, il y a un port désert qu’on nomme ordinairement Port Farine, ou Gar el Mehla, où l’on voit d’un côté les ruines d’une ancienne ville qu’on dit être Utique si fameuse par la mort de Caton. (…) Les vaisseaux qui naviguent le long de la côte, viennent faire aiguade en ce port, c’est là qu’aborda l’armée navale de Charles Quint quand il vint attaquer Tunis »[1].

C’est que le principal ennemi du très riche et très puissant roi d’Espagne, de Naples, de Sicile et de Jérusalem, duc de Bourgogne et empereur des Romains, est désormais l’empire ottoman. Ce dernier, grâce notamment aux frères Arudj et Khayr ad-Din Barberousse, écume la méditerranée et a même pris pied dans la régence d'Alger. Pire, en 1534, Barberousse s’empare de Tunis en profitant des querelles de succession de la dynastie hafside. Si l’Espagne contrôle quelques places fortes au Sud de la Méditerranée, Oran, Mers-el-Kébir et Bougie, Charles Quint ne peut tolérer la perte de son influence sur Tunis. En 1535, à la tête d’une flotte de 400 navires et de 33 000 soldats, il débarque entre Carthage et La Goulette. Après une bataille victorieuse à l’Ariana contre les troupes ottomanes et leurs alliés maures, il assiège Tunis.

Les esclaves chrétiens s’étant échappés de leurs prisons se rendent maître d’une partie de la ville, plaçant Barberousse entre deux feux. Il s’échappe alors vers Alger avec les restes de son armée permettant à Charles Quint d’entrer victorieusement dans Tunis le 21 juillet[2]. Mais, dès 1574, Tunis repasse au main des Ottomans et Ghar-el-Melh devient un de ces repères des fameux corsaires[3] « barbaresques » à partir duquel ils partent « à la course » pour détrousser les riches navires de commerce européens. Le port pouvait, dit-on, contenir une trentaine de vaisseaux. En 1654, l’amiral anglais Blake pénètre dans la rade et y défait la flotte du Bey de Tunis, Hammoûda Bey. Le Bey entretenait encore en ces lieux quatre vaisseaux de guerre en 1725, mais les temps glorieux de la course sont finis. Plus de riches marchandises, d’esclaves européens dont on essaye de monnayer la libération, plus de terribles corsaires barbaresques au fastueux turban, aux moustaches terribles et aux dangereux cimeterres, même si la course perdure jusqu’au début du XIXe.

« C’est là que le bey de Tunis entretient quatre vaisseaux de guerre et où il a son arsenal, qui n’est pas trop fourni, ni pour les manœuvres, ni pour le bois de construction, ni même pour l’artillerie »[4].

L’influence des puissances européennes se faisant de plus en plus sentir, notamment de la France avec la régence d’Alger en 1830, Ahmed Ier Bey (1837 / 1855), vassal du sultan ottoman, veut moderniser son pays. Il transforme l’ancienne base des corsaires-pirates ottomans en port militaire et de commerce. Il acquiert une demi-douzaine de vaisseaux provenant de France et d'Italie, fait construire de nouvelles jetées, des quais, des entrepôts et des ateliers ainsi que de nouvelles casernes et forteresses. Trois châteaux forts encadrent le port pour le défendre. Après avoir été utilisés comme prisons, ils serviront d’habitations pour les pêcheurs de Ghar-el-Melh et disparaitront totalement derrière les constructions parasites, remises, appentis, garages, entrepôts... à tel point que nous ne les avons pas remarqués lors de notre première visite ! Aujourd’hui, Ghar-el-Melh est un tout petit port de pêche et une petite ville composée de maisons basses blanchies à la chaux. Dans le port, quelques barques, et des pêcheurs qui ravaudent nonchalamment leurs filets sur le quai. Mais les trois forts ottomans ont été progressivement dégagés, les baraques et appentis détruits, les pierres des murs rejointées, les créneaux remontés.


[1] Luys del Marmòl y Carvajal. « Descripciòn general de Africa ». 1573. In « Histoire des derniers rois de Tunis ». 2007 (Note de 2018).

[2] Sur la présence espagnole en Méditerranée, voir aussi « Souvenir de tempête sur Alger » et « Paradis et enfer à Djerba » (Note de 2018).

[3] Un corsaireest autorisé par une « lettre de course » de son gouvernement à attaquer en temps de guerre tout navire battant pavillon d'États ennemis. Les pirates sont des bandits des routes maritimes. Les marins barbaresques n’avaient pas de lettre de course mais étaient favorisés par les Ottomans au nom du djihad.

[4] Jean André Peyssonnel. « Voyage dans les régences de Tunis et d’Alger ». 1724-1725.

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05 octobre 2018

Tunisie - La Basse vallée de la Medjerda (3/13). Panorama sur la campagne d’Hamilcar Cabra contre les mercenaires.

« C'était à Mégara, faubourg de Carthage, dans les jardins d'Hamilcar…»

 

Tunisie Salammbô Mucha

Décoller de l’aéroport de Tunis vers l’Ouest, c’est l’occasion de rendre compte d’un épisode historique, et littéraire. L’avion survole d’abord les quartiers de La Marsa, une mosaïque de couleurs, blanc des villas, bleu des volets, vert des jardins, puis il passe au-dessus de la sebkhet Er-Riaha, une dépression marécageuse séparée de la mer par une langue de dunes. C’est sur cette étroite bande de terre instable, entre mer et marécages, qu’Hamilcar réussit à faire sortir son armée de Carthage assiégée par les mercenaires qui s’étaient révoltés, et à la conduire, à marche forcée, vers l’Ouest, en direction d’Utique (240 av. JC).

« Au coucher du soleil, l’armée sortit par la porte occidentale ; mais au lieu de prendre le chemin de Tunis ou de gagner les montagnes dans la direction d’Utique, on continua par le bord de la mer ; et bientôt ils atteignirent la lagune, où des places rondes, toutes blanches de sel, miroitaient comme de gigantesques plats d’argent, oubliés sur le rivage. »[1].

Plus à l’Ouest, l’étroite bande de terre s’élargit peu à peu et devient une vaste plaine alluviale toute plate. L’oued Medjerda, indiscipliné, s’étale et ondoie, traversant les rectangles réguliers des champs irrigués.

Pour attaquer les mercenaires campant autour de la ville d’Utique située sur la rive Ouest du fleuve, il fallait donc encore pouvoir traverser la Medjerda ! Hamilcar aurait effectué cette traversée de nuit en faisant passer ses soldats entre deux rangées d’éléphants de combat placés perpendiculairement dans le lit du fleuve afin de pouvoir récupérer les soldats qui auraient été emportés par les flots du fait de leurs lourdes armures et armements.

 « L’immense plaine se développait de tous les côtés à perte de vue ; et les ondulations des terrains, presque insensibles, se prolongeaient jusqu’à l’extrême horizon, fermé par une grande ligne bleue qu’on savait être la mer. Les deux armées, sorties des tentes, regardaient ; les gens d’Utique pour mieux voir, se tassaient sur les remparts »[2].

A son estuaire, la Medjerda bifurque brutalement vers l’Est, la plaine étant fermée au Nord-ouest par la barrière du djebel Kechabla qui culmine à 410 mètres et descend vers la mer avec le djebel Nacherine, séparant ainsi la plaine de la Medjerda de la dépression de Bizerte située au Nord-ouest. Le djebel Nacherine apparaît comme une montagne escarpée, aux vallées étroites et arides, dominant la rade de Gahr-el-Melh d’un côté et la longue plage de Raf-Raf de l’autre.

C’est quelque part dans cette montagne qu’Hamilcar, d’abord coincé dans un vallon dominant l’oued Medjerda, aurait finalement réussi à anéantir l’armée des mercenaires en parvenant à développer ses troupes au sommet du flanc Nord-ouest qui descend vers le lac de Bizerte.

« Douze heures après, il ne restait plus des mercenaires qu’un tas de blessés, de morts, d’agonisants.

Hamilcar, sorti brusquement du fond de la gorge, était redescendu sur la pente occidentale qui regarde Hippo-Zarite, et, l’espace étant plus large à cet endroit, il avait eu soin d’y attirer les barbares »[3].

Au-dessus du djebel Nacherine, l’avion vire sur la droite pour prendre la direction de Marseille, le vaste panorama qui étalait sous nos yeux la carte des batailles d’Hamilcar Barca (290 / 228 av. JC) contre les mercenaires révoltés disparaît pour laisser place au bleu de la Méditerranée.


[1] Gustave Flaubert. « Salammbô ». 1858.

[2] Idem.

[3] Idem.

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03 octobre 2018

Tunisie - La Basse vallée de la Medjerda (2/13). Utique, des ruines jardinées.

Souvenirs des guerres puniques et de Caton le Jeune – Des ruines peu spectaculaires mais charmantes

 

Tunisie Utique

Utique est une ville antique, un ancien port de mer à l’embouchure de l’oued Medjerda. Les Phéniciens s’y seraient établi dès le XIIesiècle avant J.C ; elle précéderait ainsi de trois siècles la création de Carthage. 

Alliée de Carthage contre la Grande Grèce, Utique le restera dans les guerres carthaginoises contre Rome. Au cours de la seconde guerre punique (206 à 202 avant J.C), elle résistera vaillamment à la flotte de Scipion l’Africain qui campera à proximité sur un monticule. Néanmoins, au cours de la troisième guerre punique (149 à 146 avant JC), elle se livra finalement à Scipion Emilien, fils adoptif de Scipion l’Africain. Devenue colonie romaine, puis ville libre, Utique sera encore le témoin de la lutte entre partisans de Pompée et de César (de 49 à 45 avant JC). Après la défaite des partisans de Pompée[1], Caton le Jeune[2], arrière-petit-fils de Caton l’ancien[3], se donnera la mort à Utique en se transperçant de son épée.

Aujourd’hui les ruines d’Utique sont peu spectaculaires, la ville antique ayant été recouverte par plusieurs couches de limons entraînés par l’oued Medjerda, limons qui ont fait reculer le rivage de la Méditerranée de plus de quinze kilomètres ! Il est donc désormais difficile d’imaginer que la ville était un grand port. François de Chateaubriand, qui se piquait d’être un fin connaisseur de l’histoire antique et un bon archéologue, ne parvint pas à reconnaître les ruines d’Utique, il est vrai qu’il ne possédait aucun moyen de prospection.

« Mes yeux voulaient reconnaître l’emplacement d’Utique : hélas ! les débris des palais de Tibère existent encore à Caprée, et l’on cherche en vain à Utique la place de la maison de Caton ! »[4].

En 1980, elles sont néanmoins tout à fait charmantes les ruines d’Utique grâce à l’entretien très particulier que leur prodigue le vieux gardien du site. Assez peu visitées, parce qu’en dehors des circuits touristiques mais aussi parce que mal indiquées sur la route nationale de Tunis à Bizerte, le gardien occupe son temps à embellir « ses » ruines par des plantations de pétunias, d’arômes, de géraniums, d’iris, le long des allées, dans les urnes et les vasques de pierre, entre les fûts de colonnes tombés à terre. Il « jardine » ses ruines.

Les ruines se composent essentiellement d’anciennes villas dans lesquelles de petites mosaïques ont été laissées en place comme cette galère entourée de poissons, tortue, anguille, raie, et chevauchée par un amour pêcheur, gros angelot joufflu. Le vieux guide, qui nous accompagne avec un arrosoir, ravive les couleurs ternies par la poussière en aspergeant les mosaïques d’un peu d’eau. Le même arrosoir lui sert également à arroser ses bordures de fleurs au cours de la visite. Aussi entre soleil, arrosages réguliers, et soins du vieil homme, les fleurs s’épanouissent-elles partout, illuminant et colorant les vieilles pierres.

Ayant le souvenir de cette agréable visite, j’en vante les mérites auprès d’amis et nous décidons d’y retourner, vingt ans plus tard. Les ruines ne sont pas mieux indiquées et pas plus visitées, mais le vieux gardien n’est plus là. C’est désormais un jeune homme qui est chargé de garder les ruines et ses centres d’intérêt sont manifestement très différents : plus de pétunias, d’arômes, de géraniums et d’iris, mais de l’herbe folle entre pierres et futs de colonnes. Plus d’arrosage des petites mosaïques qui se couvrent de poussière et deviennent ternes. 

Utique est en train de mourir une seconde fois, tristement, redevenant un tas de pierres grises et informes.


[1] Lire à ce sujet « Astérix légionnaire » pour obtenir de plus amples informations et notamment bien comprendre l’aide décisive apportée par les Gaulois à la victoire finale de Jules César !

[2] Caton le Jeune, questeur et gouverneur de Sicile, partisan de Pompée contre César.

[3] Caton l’ancien, sénateur romain notamment célèbre parce qu’il terminait tous ses discours au Sénat par « Ceterum censeo Carthaginem esse delendam » (« En outre, je suis d'avis qu'il faut détruire Carthage »).

[4] François de Chateaubriand. « Itinéraire de Paris à Jérusalem ». 1806.

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01 octobre 2018

Tunisie - La Basse vallée de la Medjerda (1/13). Présentation géographique et historique.

Un fleuve permanent au débit irrégulier – Des aménagements hydrauliques anciens

 

Tunisie Oued Medjerda

« La Medjerda descend du haut massif de l’Aurès en Algérie. Elle est une des rares rivières de l’Afrique mineure qui ait le privilège de conserver un courant qui se faufile, durant toute l’année, de flaque en flaque d’eau, de poche en poche, tour à tour parmi des sapins, des cistes, des thuyas, des micocouliers, des tamaris et des lauriers roses »[1].

L’oued Medjerda prend sa source en Algérie. Son cours, long de 460 kilomètres, est sensiblement orienté Ouest / Est, parallèlement à la côte méditerranéenne dont il est séparé par une barrière montagneuse, les monts de la Medjerda. 

Il reçoit d'importants affluents (Oued Mellègue, Oued Tessa, Oued Silliana, Oued Kesseb) et de nombreux petits oueds dévalant des coteaux d'un bassin versant couvrant 24 000 km². La pluviométrie moyenne annuelle dans la région est de 450 mm environ, elle est inégale avec une période sèche du 15 avril au 15 septembre. La température connait des écarts importants avec des risques de gelées en hiver. En conséquence, l’oued Medjerda est un fleuve méditerranéen avec d’importantes variations de débit, il peut rouler près de 1 000 m3 par seconde en hiver et tout emporter sur son passage, ou seulement quelques mètres cubes en été. S’il peut parfois se traverser à gué, il reste un des rares fleuves permanents d’Afrique du Nord. La basse vallée (250 000 ha) est le fruit d'un comblement alluvionnaire progressif du golfe dans lequel se jette le fleuve.

« Cette plaine est noyée dans l’hiver et devient toute marécageuse. Je ne doute pas que ce pays noyé n’est beaucoup changé depuis César, et que la rivière, qui charrie continuellement, n’ait beaucoup fait retirer la mer et accru l’étendue de la plaine »[2].

La plaine de la basse vallée de la Medjerda est très anciennement cultivée. Ces grandes plaines du Nord de la Tunisie étaient la propriété du Bey ou de grands féodaux qui les exploitaient par l’intermédiaire de fermiers ou de serfs. Avec le régime du protectorat (18 mai 1881), ces immenses propriétés furent progressivement rachetées par des investisseurs qui louaient la terre aux occupants. La situation changea quand la Tunisie devint une zone de colonisation française. L’administration coloniale développa alors une politique de « recasement »[3] : pour un périmètre délimité de colonisation étaient définies des surfaces à accorder aux anciens occupants, lesquelles généralement sous-estimées étaient aussi prises pour parties sur des propriétés voisines ou des zones marginales, ce qui permettait d’allouer les meilleures terres du périmètre ainsi libérées aux colons. Cette politique assurait aussi aux grandes exploitations coloniales d’avoir une main d’œuvre à disposition.

A l’Indépendance de la Tunisie, le 20 mars 1956, la région se caractérise alors par l'opposition entre deux types de zones de population et de structures agricoles. D’une part, des zones à très forte densité de population, où le morcellement du sol est très élevé, et où les petits paysans ne peuvent espérer que des revenus très modestes et, d’autre part, des zones peu peuplées, où la grande exploitation agricole désormais mécanisée, souvent propriété d’étrangers, donne des résultats financièrement élevés[4]. A l’exception de quelques cultures maraichères ou fruitières et de la vigne, la majorité du sol est occupée par des cultures de céréales, alternées une année sur deux avec une jachère ou, au mieux, par une culture de légumineuse. Ces méthodes de culture, laissent les surfaces exposées pendant 18 mois à la chaleur, aux vents, aux orages et au ruissellement des eaux de surface, participant ainsi à la dégradation progressive des sols.


[1] Doré Ogrizek, Marcel Sauvage. « Le monde en couleurs : l’Afrique du nord ». 1952.

[2] Jean André Peyssonnel. « Voyage dans les régences de Tunis et d’Alger ». 1724-1725.

[3] Jean Poncet. « Quelques problèmes actuels des campagnes tunisiennes ». In « Annales de Géographie ». n°321, 1951.

[4] Jean Poncet. « La mise en valeur de la basse vallée de la Medjerda et ses perspectives humaines ». In « Annales de Géographie ». n°349, 1956. 

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19 septembre 2018

Portugal - Algarve (10/10). Liste des articles.

Portugal Algarve Tavira

 

Grândola (Alentejo), « vila morena » (1/10). Un poème de Zeca Afonso – Le signal de la Révolution des œillets de 1974

L’Algarve, des zones très contrastées (2/10). Des zones parallèles à la mer – Une région très ensoleillée transformée par le tourisme de masse

Le cap Saint-Vincent - Cabo de São Vicente (3/10). Un coin dans l’océan – Un appel à la découverte de « l’outre-mer »

Lagos, l’église Saint-Antoine et les talhas douradas (4/10). Lagos, le point de départ des conquêtes océanes – Une décoration spectaculaire à moindre coût

Silvès, la présence arabe en Algarve (5/10). Omeyyades, Abbassides, Almoravides, Almohades... puis un roi très chrétien

Elections locales 2017 (6/10). Un test national – Une alliance des partis de Gauche exceptionnelle aujourd’hui en Europe

Almancil, l’église de São Lourenço dos Matos et les azulejos (7/10). Un décor fastueux, bleu et blanc - Un programme iconographique sur les vertus chrétiennes

Faro, le « castelo » d’Estói (8/10). Une œuvre rococo tardive – Devenue hôtel de qualité

Tavira, ville du poète Álvarode Campos (9/10). Le poète futuriste du Portugal – Admirateur de Tommaso Marinetti et Walt Whitman

Liste des articles (10/10).

Sesmarias, Senlis, octobre 2017

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17 septembre 2018

Portugal - Algarve (9/10). Tavira, ville du poète Álvaro de Campos.

Le poète futuriste du Portugal – Admirateur de Tommaso Marinetti et Walt Whitman

 

Portugal Algarve Tavira Alvaro de Campos 1

Tavira est une jolie petite ville aux maisons blanches. Elle s’enorgueillit d’être la ville natale du poète Álvaro de Campos l’un de ceux qui, au début du XXesiècle, avec ses grandes « Odes », écrites entre 1914 et 1916, a été le chantre d’un modernisme qui révolutionna la littérature lusitanienne. Il était le contemporain d’Apollinaire, de Cendrars, de Larbaud, de Pessoa et de Marinetti.

« Álvarode Campos est né à Tavira, le 15 octobre 1890 (à 1 h 30 de l’après-midi, et c’est vrai, car l’horoscope fait pour cette heure-là tombe juste). Lui est, vous le savez, ingénieur naval (de Glasgow), mais il est maintenant à Lisbonne en inactivité. Alvaro de Campos est grand (1,75 m ; 2 cm de plus que moi), maigre et tend un peu à se voûter. Visage maigre (...) entre blanc et brun, vaguement de type judéo-portugais, cheveux lisses et normalement séparés sur le côté, monocle. (...) Il avait une éducation de base à l'école de lvaro de Campos, puis il a été envoyé à Escócia pour étudier l'ingénierie, d'abord mécanique et puis navale »[1].

Álvaro de Campos a beaucoup voyagé en transatlantique, surtout en Orient, ce dont il rend compte dans « Odes maritimes » et « Opiarium ». Il avait la réputation d’être irascible et impassible, ce qui n’est pas la moindre des contradictions. Il décède à Lisbonne, le 30 novembre 1935, le même jour que l’illustre poète Fernando Pessoa !

Cheguei finalmente à vila da minha infância.
Desci do comboio, recordei-me, olhei, vi, comparei.
(tudo isto levou o espaço de tempo de um olhar cansado).
Tudo é velho onde fui novo (...)[2].
 

Je suis enfin arrivé au village de mon enfance. 
Je suis descendu du train, je me suis souvenu, j'ai regardé, j'ai vu, j'ai comparé. 
(tout cela a pris l'espace du temps d'un regard fatigué). 
Tout est vieux où j'étais nouveau (…).

L’œuvre d’Álvaro de Campos peut-être séparée en trois périodes. Sa première période serait dans la filiation des décadentistes, influencés par le symbolisme. En septembre 1917, Álvaro de Campos, inspiré par le « Manifeste du futurisme »de Filippo Tommaso Marinetti (1876 / 1944) exaltant en 1909 une nouvelle esthétique de la vitesse et de la modernité industrielle, publie un « Ultimatum aux générations futuristes portugaises du XXesiècle » dans le premier et dernier numéro de la revue « Portugal Futurista » dans lequel il collabore avec Fernando Pessoa. Le texte condamne les « mandarins » européens et souligne la faillite de l’Europe nationaliste et appelle à un nouveau monde à construire. Dans cette seconde période, Álvaro de Campos dédie notamment un poème à Walt Whitman, « Salut à Walt Whitman ». Après une série de déceptions, l'auteur écrit ensuite de manière plus intime et désabusée et publie son plus grand poème, « Tabacaria » (Bureau de tabac).

Fiz de mim o que não soube.
E o que podia fazer de mim não o fiz.
O dominó que vesti era errado.

J’ai fait de moi ce dont je n’étais pas capable.
Et ce dont j’étais capable, je ne l’ai pas fait.
Le domino que j’ai enfilé n’était pas le bon[3].

« En 1928, il écrivit la plus belle poésie du siècle : Bureau de tabac. (…), il était la figure typique d’un certain avant-gardisme de l’époque, bourgeois et anti-bourgeois, raffiné et provocateur, impulsif, névrotique et angoissé »[4].

A Tavira, l'Association Álvaro de Campos, fondée en 1987, a repris ses activités en 2010 en célébrant le 120anniversaire de la naissance du poète, et en tenant la première rencontre internationale d'Álvaro de Campos les 15 et 16 octobre 2010. La bibliothèque municipale de la ville porte également le nom d’Álvaro de Campos[5].


[1] Fernando Pessoa. « Correspondência (1923 - 1935) ». 1999.

[2] Álvaro de Campos. « Notas sobre Tavira ». 1931.

[3] Álvaro de Campos. « Tabacaria ». 1928.

[4]  Sur Álvaro de Campos voir « Les objets d’Álvaro de Campos » in« La nostalgie, l’automobile et l’infini », 2013, d’Antonio Tabucchi.

[5] Álvaro de Campos est l’un des principaux hétéronymes de Fernando Pessoa. Voir Antonio Tabucchi (référence précédente) et Iooss Filomena. « L'hétéronymie de Fernando Pessoa. « Personne et tant d'êtres à la fois » », Psychanalyse, vol. 14, no. 1, 2009. 

Liste des articles sur l'Algarve.

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15 septembre 2018

Portugal - Algarve (8/10). Faro, le « castelo » d’Estói.

Une œuvre rococo tardive – Devenue hôtel de qualité

 

Portugal Algarve Estoi Castelo

Le « castelo » d’Estói est un pastiche de style rococo situé dans les environs de Faro. Le style rococo s’est développé en France à la moitié du XVIIIesiècle sous une forme essentiellement décorative, le style « rocaille » inspiré du baroque avec notamment la construction de fausses grottes ou de buffets d’eau décorés de pierres et de coquillages. Le style rococo est assez vite passé de mode en France ; dès la fin du XVIIIesiècle il est supplanté par le style néo-classique. Il va également se développer en Allemagne, en Italie, au Portugal et en Russie, en s’appliquant tant à l’architecture intérieure qu’extérieure des bâtiments avec le développement de la richesse des ornementations de stucs, dorures, reliefs, aux formes courbes, ondulées, asymétriques.

Les plans du palais d’Estói dateraient de 1800, date à laquelle le rococo commence à être supplanté en Europe par le néo-classicisme. C’est un nobliau local, le colonel Francisco José Maria de Brito Pereira Carvalhal e Vasconcelos (ouf ! 1756 / 1844) qui en commande la construction. 

Après son décès, le palais et les jardins sont progressivement abandonnés. Une autre personnalité locale, José Francisco da Silva, acquiert le palais en 1893 et en achève la restauration et l’aménagement en 1909. En récompense des investissements réalisés, José Francisco da Silva est anobli avec le titre de Vicomte d’Estói, en 1906, par le roi Don Carlos[1].

Le château se développe horizontalement sur trois niveaux, avec un niveau bas en rez-de-jardin, un niveau médian (le piano nobile) plus élevé, et un troisième niveau dans le corps central qui est lui-même en saillie et décoré de trois fenêtres encadrées de pilastres colossaux. Si le niveau bas est en pierre, les seconds et troisième niveaux sont recouverts d’un crépi de couleur rose, agrémentés de pilastres et d’encadrements de pierres, le tout surmonté d’un attique à balustrade en colonnettes. Les portes fenêtrées cintrées du second niveau, les œil-de-bœuf de forme ovale, les frontons de fenêtres courbes, en forte saillie, sont des éléments du langage architectural rococo. Un escalier à double volée, agrémenté de fontaines permet d’atteindre la terrasse du piano nobile, laquelle recouvre une grotte en rocaille en rez-de-jardin, la maison de la cascade, où est positionnée au centre une copie de la statue des Trois Grâces d’Antonio Canova (1757 / 1822).

A l'intérieur, certaines pièces sont richement décorées de stucs, de miroirs, de plafonds peints et de peintures signées par quelques artistes portugais et italiens de l'époque.

Les jardins sont également aménagés sur trois niveaux, avec des escaliers, des rampes opposées, des allées, des fontaines décorées de nymphes, des niches carrelées selon les canons des jardins rococo. Les murs sont décorés de nombreux bustes en céramique. Seraient représentés Bocage, Luís Vaz de Camões, John Milton, Wolfgang Goethe, Friedrich Schiller, Almeida Garrett, Alexandre Herculano de Carvalho e Araújo… Mais, à cette galerie de romanciers et poètes très fréquentables ont été ajoutés Otto von Bismarck, chancelier prussien, et Helmut von Moltke, maréchal prussien ! Les propriétaires avaient des affinités très éclectiques. La végétation qui devait être en très mauvais état est en cours de remplacement. Malheureusement, la grande allée de palmiers a disparu et les plantations d’orangers sont un peu clairsemées. 

Le palais a été classé propriété d'intérêt public en 1977, puis acquis par la municipalité de Faro en 1987 mais laissé à l’abandon. En 2006, les « Preguiças », deux sculptures de femmes importées d'Italie, de 200 kilos chacune, ont été volées dans les jardins du palais. Récemment, le palais d’Estói a été entièrement rénové et est devenu l'une des « Pousadas de Charme » de l'Algarve. Il comprend les espaces collectifs communs, salons, salles de restaurant, alors qu’un bâtiment contemporain, bas, clair, sur deux niveaux, aux lignes simplissimes, accueille chambres et parking.

C’est le groupe privé portugais Pestana qui gère l’hôtel, ainsi que tout le réseau des Pousadas au Portugal après le désengagement de l’Etat portugais en 2003. En contrepartie, il paye à l’Etat une location annuelle pour l’utilisation des bâtiments qui ont souvent une valeur historique. Le groupe Pestana possède 16 hôtels au Portugal et emploie 4 000 salariés, et il a également des implantations dans des pays lusophones (Brésil, Mozambique).


[1] Estói. « Patrimonio construido ». Sd.

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13 septembre 2018

Portugal - Algarve (7/10). Almancil, l’église de São Lourenço dos Matos et les azulejos.

Un décor fastueux, bleu et blanc - Un programme iconographique sur les vertus chrétiennes

 

Portugal Algarve Sao Lourenco

L'église de São Lourenço dos Matos (Saint-Laurent des bois) a été construite à la fin du XVIIsiècle, et consacrée à Saint-Laurent à la suite d'un miracle qu’aurait effectué le Saint lorsque les habitants souffraient d’un manque d'eau. Elle est située à quelques mètres de la voie express N125 qui traverse tout l’Algarve laquelle, trop souvent hélas, dessert aussi des centres commerciaux, des zones artisanales, des espaces d’entreprises, bref des paysages composés de bric et de broc, sans continuité, agrémentés de publicités agressives ou de terrains à l’abandon. 

Facile d’accès quand on vient de l’Est (à condition de ne pas manquer le carrefour sinon vous voilà embarqués dans un voyage au long cours sur une route à chaussées séparées jusqu’au prochain rond-point ou au pont suivant), l’église s’atteint plus difficilement en venant de l’Ouest en passant par un itinéraire compliqué vous faisant craindre à chaque instant un retour dans le mauvais sens sur la voie express. 

Mais revenons à l’objet de notre propos, Saint-Laurent. Laurent de Rome (210 ou 220 / 258) est né à Huesca, en Espagne. Il est mort en martyr en 258 à Rome, pour avoir osé défier l’Empereur en ne lui donnant pas les richesses de l’église qu’il aurait distribuées aux pauvres. L’empereur l’aurait alors fait étendre sur un grill. Saint-Laurent est donc à la fois le patron des pauvres et des rôtisseurs ! Curieuse confrontation.

La plus ancienne référence à l’église d‘Almancil est de 1672, dans le livre de la paroisse[1]. C’est une église qui serait des plus simples, à nef unique, avec des autels latéraux, si le chœur n’était pas surmonté d’un petit dôme hémisphérique. L'extérieur de l'église est sobre : une façade lisse, blanche, coiffée d’un fronton aux lignes courbes et décoré de volutes, encadrée par des coins de pierre grise, un portail central aux lignes droites surmonté d’une fenêtre avec un fronton brisé. A gauche, à l’arrière, un clocher auquel on accède par un long escalier droit extérieur. Sur le chevet plat de l'église, un vaste panneau d'azulejos représente Saint-Laurent sous une coquille baroque.

L’intérieur est totalement recouvert d’azulejos, murs, piliers, voûte, dôme, à l’exception de l’arc en plein cintre qui ouvre sur le chœur et la corniche qui supporte la voûte. Les panneaux d’azulejos ont été exécutés en 1730 par Policarpo de Oliveira Bernardes. Les huit panneaux de la nef représentent des scènes de la vie et du martyr de Saint-Laurent de Huesca et, dans le dôme, Saint-Laurent est conduit au ciel. Les panneaux des piliers portent des allégories de la vertu, la liberté, la pauvreté, la chasteté, l’obéissance, la miséricorde, la patience, la crainte de Dieu, la compréhension, l'humilité, la persévérance, la justice et la vérité ; les deux derniers étant de dimensions supérieures. Les azulejos de Saint-Laurent constituent un programme iconographique complet qui vise à l’éducation et l’édification des fidèles par la représentation des scènes de la vie du Saint, lequel distribue ses richesses, souffre le martyr pour ses actes et sa foi, mais qui accède ainsi à la sainteté et à la vie éternelle par delà la mort. Les panneaux des piliers rappellent aux fidèles les préceptes moraux de l’église catholique qui vont lui permettre néanmoins, s’il les respecte, d’avoir une vie exemplaire à défaut d’être un saint souffrant le martyr.

La technique des carreaux de faïence a été introduite par les Maures et s’est développée dans toute la péninsule ibérique. Le mot « azulejo » a d’ailleurs pour racine un mot arabe « al zulaydj » (petite pierre polie), comme le mot « zellige » qui désigne les dessins géométriques de petites pierres de couleur. D’abord à dessins géométriques, les premiers azulejos figuratifs sont peints à Séville,vers 1500, par Francesco Niculoso, un potier italien originaire de Pise. Comme l’art des talhas douradas, l’art des azulejos a atteint son apogée au XVIIIsiècle, certainement parce qu’il se prêtait facilement aux évolutions des styles et qu’il permettait d’atteindre des décorations somptueuses à un coût moindre.

Le retable de bois doré de l’église d‘Almancil, baroque, est attribué à Manuel Martins, le plus grand sculpteur et statuaire en Algarve, et qui est aussi l'auteur de la statue de Saint-Laurent. 


[1] Rosário Carvalho. « Igreja de São Lourenço de Almancil ». Direção-Geral do Património Cultural.

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11 septembre 2018

Portugal - Algarve (6/10). Elections locales 2017.

Un test national – Une alliance des partis de Gauche exceptionnelle aujourd’hui en Europe

 

Portugal Algarve élections municipales

Décidemment cette année, j’aurai vécu sur place les élections allemandes puis les élections portugaises ! Comme en Allemagne d’ailleurs, la tradition de la propagande électorale au Portugal c’est de représenter les visages des têtes de listes des partis politiques sur des affiches accrochées aux lampadaires ou au mobilier urbain. Si nous avions remarqué les affiches électorales à Lisbonne, c’est à Silvès qu’une serveuse de restaurant a enfin pu éclairer notre lanterne…

 Tous les quatre ans, les 4,6 millions d’électeurs portugais sont convoqués à des élections locales. En 2017, elles ont lieu le 1er octobre. A cette même date, il y a trois élections distinctes dans les 308 municipalités portugaises : le président et les membres de l’assemblée municipale (organe délibératif), le maire et les membres de la Chambre municipale (organe exécutif), le président et les membres des 3.091 paroisses (« freguesia » en portugais), la plus petite entité administrative du Portugal. Les freguesias peuvent représenter une ville (cidade), un bourg (vila) un village (aldeia), une cité ou un quartier d'une cité, avec pour rôle d'assurer une représentation équitable des citoyens portugais dans l'administration territoriale.

L’enjeu des élections de 2017 n’est pas seulement local. C’est également un test pour le parti socialiste (PS, Partido Socialista) qui gouverne le pays depuis près de deux ans (novembre 2015)  dans une association avec la Coalition Démocratique Unitaire (CDU, Coligação Democrática Unitária, une coalition du Partido Comunista Português et du Partido Ecologista « Os Verdes ») et les membres du Bloc de gauche (BE, Bloco de Esquerda). En effet, le Parti socialiste plutôt que de soutenir le premier ministre pro-austérité de centre-droit, Pedro Passos Coelho (PSD, Partido Social Democrata) qui ne disposait plus de la majorité absolue au Parlement, avait alors choisi une alliance à gauche. Au moment où les partis socialistes sont quasiment tous en crise en Europe pour avoir géré consciencieusement les affaires au profit des grands groupes industriels et commerciaux, l’expérience portugaise apparait donc peu ordinaire. 

« Les socialistes ne conquièrent pas le pouvoir politique, c’est le pouvoir politique qui a conquis les socialistes »[1].

Le parti victorieux de ces élections locales de 2017, c’est le Parti socialiste avec un gain de 10 municipalités, ce qui lui permet de gérer désormais 159 des 308 municipalités du pays. Par contre, c’est un échec pour le PSD et l’ex-Premier ministre Pedro Passos Coelho, lequel a d’ailleurs annoncé son retrait de la vie politique au soir de l’élection.

Bien que la gauche a globalement augmenté son pourcentage en voix et en élus lors de ces élections, seul le PS a réussi à gagner de nouvelles municipalités. La CDU, l'alliance communiste-verte a perdu 10 villes, notamment dans l’Alentejo, le bastion historique du PCP, 9 au profit du PS et 1 à un indépendant, et représente désormais un peu moins de 10% des voix. Cette coalition avait été formée pour la première fois en 1987 afin de se présenter aux élections simultanées législatives et européennes.

A Silvès, notre cicérone nous apprend que c’est la coalition CDU qui a remporté les élections et qui a donc conservé la municipalité. Sur les 17 municipalités de l’Algarve, c’est toutefois la seule qui a fait ce choix (couleur rouge foncé sur la carte des résultats électoraux de l’Algarve). Globalement, c’est la couleur rose (représentant le Parti socialiste) qui domine. Le parti de droite, PSP-CDS (couleur orangée sur la carte des résultats électoraux), remporte six municipalités dont celles des villes balnéaires de Faro et Allbufeira.


[1] Alfred Döblin. « Berlin Alexander Platz ». 1929.

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09 septembre 2018

Portugal - Algarve (5/10). Silvès, la présence arabe en Algarve.

Omeyyades, Abbassides, Almoravides, Almohades... puis un roi très chrétien

 

Portugal Algarve Silvès Château

Gharb al-Ândalus, l’Andalousie de l’ouest, telle est l’origine de l’Algarve. Après de premières reconnaissances militaires, en 710, les Arabes occupent finalement toute la péninsule ibérique en 715, à l'exception des Asturies. La présence arabe est néanmoins surtout concentrée dans le Sud de la péninsule, autour de Cordoue et de Grenade. La zone fait alors partie du califat des Omeyyades (661 / 750), avec Damas pour capitale. Les non-musulmans, chrétiens et juifs, jouissent de la liberté de culte et d'une large autonomie judiciaire, mais ils sont soumis à un impôt particulier. À l'époque musulmane, la principale ville de l’Andalousie de l’Ouest est Silves.

La chute des Omeyyades en 750 et leur remplacement par la dynastie des Abbassides qui s'installe dans sa nouvelle capitale Bagdad, contribuent à éloigner le centre administratif et politique du monde musulman de la péninsule ibérique. En 756, la région a une large autonomie vis-à-vis de Bagdad, se donnant une indépendance de fait au travers d’un émirat de Cordoue, Al-Andalus. Au début du XIsiècle, le califat de Cordoue éclate lui-même en plusieurs petits royaumes ou taïfas. La région de l’Algarve est ainsi partagée entre le taïfa d'Algarve et celui de Silves. Ces deux royaumes sont finalement conquis par le taïfa de Séville en 1051 et 1063.

Las Almoravides, une confédération de tribus berbères, conquièrent Al-Andalus entre 1090 et 1094 mais, après leur chute en 1147, le taïfa de Silves retrouve son indépendance et un commerce bien établi avec les ports de la Méditerranée et d'Afrique, Silves était alors un port important avant l’envasement du fleuve. C'était aussi un foyer culturel et artistique important lié à l'Andalousie et à l'Afrique du Nord et connu pour ses poètes et ses philosophes. Indépendance de très courte durée puisqu’à partir de 1151 la région est occupée par les Almohades, un mouvement religieux lui aussi d’origine berbère, intolérants vis-à-vis des non-musulmans.

En 1191, le roi Sanche Ier de Portugal s'empare de Silves avec l'aide de croisés venant d’Angleterre. Il est le premier à porter le titre de « Roi de l'Algarve » qu’il utilise avec les titres de Roi de Portugal et Silves, voire même les trois titres ensemble ! Après cinq siècles de présence, Paio Peres Correia (1205 / 1275), Grand Maître de l’Ordre de Santiago, expulse les Maures de la région de Tavira en 1242. Bien que la région du « Gharb » n’ait aucune autonomie politique vis-à-vis du Portugal, les successeurs de Sanche Ier de Portugal continuent à utiliser le titre de Rois de Portugal et de l'Algarve (Rei de Portugal e do Algarve) jusqu'en 1471.

La forteresse de Silves, appelée aussi château Al Hamra (le rouge), comprenait trois rangs de murailles, de grès rouge et torchis, entourant la ville sur une surface de 12 hectares. Construite à l’origine par les Romains, complétée par les Wisigoths, les  Maures et les premiers rois du Portugal, elle a été endommagée par le tremblement de terre de 1755, il n’en reste que quelques pans et une tour d’une des quatre portes de la ville. 

Dominant la ville au nord-est, l’Alcazaba ou château fortifié, bâti entre le VIIIsiècle et le XIIIsiècle, a conservé ses murailles et ses tours carrées de la période islamique, ainsi que ses citernes du XIsiècle qui servaient à ravitailler la ville en eau en cas de siège. L’enceinte du château est grossièrement polygonale, flanquée de onze tours rectangulaires, et comporte deux portes, l’une vers la ville avec une porte double (Porta de Loulé), l’autre directement vers l’extérieur, au Nord, toujours fermée, connue comme « la Porte de la Trahison » et ne devant servir qu’en cas de fuite  ! La grande citerne à eau, à quatre voûtes, est toujours utilisée par la ville. Le château de Silves est l’un des rares monument mauresque dont la structure générale a été conservée.

Cette occupation de cinq siècles laisse une trace profonde dans les régions concernées, dans la langue, la toponymie (notamment les noms de villes commençant par al-), l'agriculture, le commerce et les mœurs. Cette influence marque surtout le sud du pays où la présence musulmane s'étend sur cinq siècles et où les Berbères n'hésitèrent pas à se mêler à la population chrétienne ; beaucoup resteront dans la péninsule après la reconquête : les Mudéjars)

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07 septembre 2018

Portugal - Algarve (4/10). Lagos, l’église Saint-Antoine et les talhas douradas.

 

Lagos, le point de départ des conquêtes océanes – Une décoration spectaculaire à moindre coût

 

Portugal Algarve Lagos San Antonio

Lagos est située à 25 km à l’Est du Cap Saint-Vincent. Dans l'embouchure du fleuve Bensafrim, son port est un abri pratique et protégé. 

C'est à Lagos que le roi João Ier rassemble une flotte pour s'emparer de Ceuta en 1415, ce qui constitue la première incursion de l'Europe médiévale en Afrique. C'est à Lagos également que l'infant Henri arme les caravelles qui explorent les côtes du continent africain, doublent le cap Bojador en 1434, cap au-delà duquel l’on affirmait que la mer bouillonnait et était peuplée de monstres marins, et fonde la ville de Lagos, capitale de l’actuel Etat du Nigéria. Et c'est naturellement à Lagos que débarquent les premiers captifs africains et que s’ouvre, en 1444, le premier marché aux esclaves noirs. Henri le Navigateur percevait d’ailleurs 20 % sur le prix de vente en tant qu’investisseur dans les expéditions africaines. 

C'est aussi de Lagos que part, en 1578, le roi Sébastien 1er pour conquérir le Maroc. Sébastien 1er meurt et « disparaît »[1] lors de la bataille de Ksar-el-Kébir ce qui aboutit au passage du Portugal sous l’emprise de Philippe II d'Espagne.  

Lagos est aujourd’hui une petite ville agréable qui vit essentiellement du tourisme balnéaire. Son monument emblématique est l’église Saint-Antoine, de 1715, exceptionnellement préservée par le tremblement de terre de 1755 dont l’épicentre était situé au large du cap Saint-Vincent. Le commandant du régiment d'Infanterie de Lagos ordonna quelques réparations ce qui expliquerait pourquoi la statue polychrome de Saint-Antoine de l'autel porte désormais une tenue militaire ! Saint-Antoine, d’origine paysanne, est connu pour avoir passé toute sa vie en ermite, ce qui ne correspond pas tout à fait aux caractéristiques de la vie militaire. C'est dans cette église que le roi Sébastien Ieraurait assisté à sa dernière messe avant sa calamiteuse campagne marocaine.

La façade de l’église est très sobre et contraste avec l’exubérance de la décoration intérieure composée d’azulejos blancs et bleus et de bois sculptés (talha dourada) complétés de peintures représentant les miracles de Saint-Antoine. 

Les talhas douradas sont des panneaux de bois sculptés puis dorés à la feuille. Cette technique est particulière à la péninsule ibérique et ses colonies, utilisée notamment dans les églises, pour les autels et les retables. C’est une manière impressionnante, mais simple, de décorer richement et spectaculairement un bâtiment ; la taille sur bois est rapide, facilement adaptable à un espace donné, et finalement assez peu onéreuse car la quantité d’or nécessaire est faible. 

La technique du bois sculpté et doré est utilisée dès le Moyen-âge en s’inspirant d’abord des modèles de l’orfèvrerie. Elle se développe ensuite à la Renaissance. La crise économique de la fin du XVIesiècle, par suite de l’endettement consécutif au désastre de Ksar-el-Kébir, de la perte du commerce des épices et du rattachement à l’Espagne, provoque une diminution des sources de revenus et réduit les commandes en tableaux et sculptures au profit de réalisations moins coûteuses, ce qui explique en partie l’importance des talhas douradas au Portugal. Ceci d’autant plus qu’à la même époque l’église catholique est engagée dans la lutte contre le schisme protestant, et qu’elle souhaite appliquer les recommandations du Concile de Trente qui donnent une certaine importance aux images pieuses. Après la domination des rois d'Espagne et la restauration de l'indépendance du Portugal en 1640, le style des talhas douradas s’oriente vers les formes traditionnelles portugaises, notamment les décorations romanes et manuélines, naturalistes, végétales, avec feuilles de vigne et d'acanthe, anges et oiseaux. 

Les règnes de Jean V (1689 / 1750) et de son fils Joseph Ier (1714 / 1777) connurent plus de stabilité politique et des afflux d’or (jusqu'à 1 200 kg / an) et de diamants du Brésil qui permirent la réalisation de palais, d’édifices religieux et de décorations fastueuses. Le style des Talhas douradas s’adapta sans difficulté aux éléments du langage rococo : profusion décorative, compositions asymétriques, volutes, colonnes torses, putti, feuillages et coquilles.


[1] L'absence de cadavre de Sébastien 1er (lequel ne sera ramené au Portugal qu'en 1582, après la conquête du pays par Philippe II d’Espagne et sur son ordre) fut à l’origine d’un mythe, celui du « roi dormant » selon lequel le roi avait échappé à la mort et qu’il reviendrait au Portugal en cas de crise grave pour sauver le royaume.

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05 septembre 2018

Portugal - Algarve (3/10). Le cap Saint-Vincent - Cabo de São Vicente.

Un coin dans l’océan – Un appel à la découverte de « l’outre-mer »

 

Portugal Algarve Cap Sao Vicente

L’immense continent eurasiatique se confronte finalement avec l’Atlantique. Quelques caps mythiques rendent compte de cette arrivée au bout du monde, face à l’immensité mouvante et mystérieuse de l’océan : la Pointe du Raz en Bretagne, le Lands End en Cornouaille, la péninsule de Dingle en Irlande, le Cabo da Roca au Portugal « où la terre s'arrête et où la mer commence »[1]… et le cap Saint-Vincent en Algarve. Au sud du continent européen, le Cabo de São Vicente a longtemps été considéré comme la fin du monde connu. Cet espace, qui s'étend de la pointe de Piedade (proche de Lagos), à Ponta de Sagres et São Vicente, s’enfonce comme un coin dans la mer, avec ses hautes falaises battues par les vagues, a dû être considéré très tôt comme un « promontoire sacré ».

C’est l'une des plus grandes zones de constructions mégalithiques en Europe. Dans l'antiquité, la zone était dédiée à Saturne (« qui préside aux choses du temps » comme chacun sait[2]). Le mythe de lieu sacré se poursuivit au Moyen-âge en faisant du cap un haut lieu de la religion chrétienne. En 1171, sous les ruines d’une chapelle, des fouilles firent apparaître une dépouille attribuée à Saint-Vincent de Saragosse, le Saint-Vincent des vignerons (une parmi les trois dépouilles revendiquées). Elle y aurait été ensevelie quatre siècles auparavant par des Valentinois fuyant les musulmans[3]. La dépouille du saint a ensuite été transportée à Lisbonne, en 1173, et ensevelie dans le monastère de Saint-Vincent de Fora.

Il n’est donc pas étonnant que les Portugais firent de cet endroit le haut-lieu de leurs aventures transocéaniques. De ce « bout du monde », il fallait aller voir ce qu’il y avait encore plus loin, en longeant la côte africaine d’abord, puis en se lançant dans l’inconnu du vaste océan. Le promontoire de Sagres, au Sud du cap Saint-Vincent, a été donné en 1443 par le régent Don Pedro à son frère, l’Infant Henri dit « Le navigateur » (1394 / 1460). Le village de Terçanabal, ruiné par les pirates barbaresques, a alors été reconstruit et repeuplé dans les objectifs de protéger les vaisseaux qui se réfugiaient dans les criques voisines dans l'attente de vents favorables pour doubler le cap, de contrôler la circulation maritime au large du cap, et enfin de recueillir en premier des informations sur les découvertes de terres nouvelles faites par de hardis navigateurs en évitant leur diffusion. La légende veut que les murs de la première citadelle, construite au XVesiècle par l’Infant Henri, aient été dressés sur les ruines d’un ancien couvent médiéval. Henri le Navigateur y mourut en 1460. 

Afin de contrôler la navigation et d’assurer la défense de la région, les premiers éléments de la fortification de Sagres sont étendus sous le règne de Philippe Ier (1527 / 1598). Les Anglais, conduits par l’ancien corsaire Francis Drake et désormais Lord de sa majesté britannique, attaquent la région de Sagres en 1587 et détruisent les fortifications. Philippe III (1605 / 1665) fait construire de nouveaux bastions en 1631, lesquels seront gravement endommagés par le tsunami qui a suivi le tremblement de terre de 1755, lorsque la vague gigantesque a atteint la hauteur de la falaise ! Les anciens murs médiévaux seront démolis et une nouvelle ligne de fortification est édifiée en 1793-1794 pour fermer la pointe du promontoire. Elle est alors adaptée à la puissance de l'artillerie de l'époque, plus basse et plus compacte en utilisant du mortier de plâtre pour mieux absorber l'impact des projectiles. L’ensemble peut se visiter… ou du moins être un lieu de promenade agréable car, excepté le paysage spectaculaire, il y a peu de bâtiment à observer.

« Sagres est aujourd’hui un élan brisé, la flèche désignant une route perdue, réellement et symboliquementIci, le sens de l’histoire n’a été perpétué que par la fatalité de la durée naturelle, et cet âpre rocher, où la vie ne se résigne pas à renoncer, reste là, raidi en un geste inutile et obstiné, vêtu d’un manteau de chardons, cilice dont il se mortifie »[4].


[1] Luis de Camões (c. 1525 / 1580). « Les Lusiades ».

[2] « Il est morne, il est taciturne 
Il préside aux choses du temps 
Il porte un joli nom, Saturne 
Mais c'est Dieu fort inquiétant… ». Georges Brassens. « Saturne ». 1964.

[3] De Lacger Louis. « Saint Vincent de Saragosse ». « Revue d'histoire de l'Église de France », tome 13, n°60, 1927. In Persée 2016.

03 septembre 2018

Portugal - Algarve (2/10). L’Algarve, des zones très contrastées.

Des zones parallèles à la mer – Une région très ensoleillée transformée par le tourisme de masse

 

Algarve Monchique

Descendre en Algarve en automobile permet de se rendre compte de la géographie de la province. 

Après le plateau de l’Alentejo, aux grandes surfaces céréalières, aux vastes zones de parcours, aux arbres rares, l’Algarve s’annonce par une zone de petites montagnes qui culminent quand même bravement à Foia à 902 m, dans la chaîne du Monchique. Il s’agit d’une succession de zones montagneuses parallèles à la côte, laSerra do Monchique, la Serra de Espinhaço de Cão et laSerra do Caldeirão. Les montagnes occupent 50 % de la région et aident à protéger les régions côtières des vents du nord. Les rochesdominantes sont des schistes et des granits. Plusieurs rivières ont leur source dans les Serras : Ribeirade Seixe, de Aljezur, de Odiáxere, de Monchique et de Boina.On trouve dans cette zone de montagne une grande variété d'espèces végétales, le chêne des Canaries, le chêne-liège, le châtaignier, le magnolia, le caroubier, l’arbousier, le magnolia. En agriculture, c’est la région des figues, des caroubes, des amandes et des châtaignes.

Après la montagne, et avant d’arriver sur la côte, les routes traversent une zone de transition, la zone « Barrocal ». Elle est composée de calcaires et de schistes. Le paysage change ; avec de douces collines, c’est une zone de cultures d’où provient la majorité des produits agricoles de l’Algarve, oranges, pommes, poires, tomates, melons, fraises…

La zone côtière enfin, sur une longueur de 160 kilomètres environ, de faible altitude, est composée de roches sédimentaires et se termine par des falaises abruptes sur l’océan. C’est la zone de plus fort peuplement, très urbanisée, avec les villes de Lagos (29 000 habitants), Portimao (50 000), Lagoa (24 000), Albufera (39 000), Faro (59 000),Olhão (44 000),Tavira (25 000). Elle est traversée par routes, autoroute, chemin de fer et le paysage est mité par des constructions de lotissements et de maisons isolées séparées par des champs qui sont souvent à l’abandon.

La moyenne pluviométrique annuelle est de 522 mm,elle dépasse 800 mm dans la Serra do Caldeirãoet 1 000 mm dans la Serra de Monchique. L'ensoleillementmoyen est de 2 800 heures par an, ce qui en fait une des régions européennes les plus ensoleillées… et l’Algarve est devenue « naturellement » une zone de tourisme balnéaire, ce qui manifestement induit des évolutions importantes de sa population, de l’urbanisme et de l’occupation des sols.

La population de l’Algarve comprend un demi-million d’habitants, c’est la région qui connaît la plus forte augmentation démographique au Portugal. LePIB par habitant est inférieur à celui du Portugal(16 231 € contre 21 000 € ; France 44 000 €).Le secteur primairene représente que  5% du PIB régional, le secteur secondaire12 % et le tertiaire83 % ! En Algarve, 20% des salariés travaillent dans le tourisme. Cela participe au déséquilibre de la répartition de l’emploi (75 % des emplois sont concentrés dans la bande côtière), et entraîne une grande fragilité des emplois en fonction de la situation politique et économique internationale. 

Après une phase de baisse des recettes touristiques par suite des difficultés économiques, le Portugal connaît aujourd’hui une phase d’augmentation de ces recettes du fait du report des flux de touristes européens, pour des motifs de sécurité, des pays du Sud de la Méditerranée (Egypte, Maroc, Tunisie, Turquie) vers ceux du Nord de la Méditerranée (Espagne, Grèce, Portugal). Le Portugal a battu un nouveau record en 2016 en accueillant plus de 11 millions de touristes étrangers (+ 13 %), dont près de 3 millions en Algarve.  En 2016, le nombre de touristes étrangers a dépassé́ le nombre d’habitants au Portugal[1].L’Algarve a réalisé 5 milliards d’euros de recettes touristiques en 2015 sur les 11,4 milliards de recettes touristiques totales enregistrées au Portugal. L’Algarve est ainsi devenue la principale destination touristique du pays, avec des séjours plus longs (16,4 millions de nuitées), devant Lisbonne (11,5 millions de nuitées). Malgré une très forte progression les touristes français ont encore quelques efforts à fournir pour être aussi nombreux que les Britanniques (7% de la clientèle, contre 40% pour les Britanniques).


[1] Ambassade de France au Portugal. Service économique de Lisbonne. « Le tourisme au Portugal : intérêts et opportunités ». Juin 2017.

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Posté par marat alain à 06:04 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
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