Notes d'Itinérances

15 avril 2021

Les obélisques de Rome (8/28). 1589 – « Flaminio » (n°5).

Piazza del Popolo - Rione Campo Marzio

 

Rome Campo Marzio Piazza del Popolo Obélisque Flaminio

 « Je ne pense pas qu’il y ait au monde une ville dont l’entrée, par terre, prévienne aussi favorablement » [1].

La porte monumentale ouvrant sur la Piazza del Popolo fut construite en 1561 par Vignola à la demande de Pie IV Médicis (1499 / 1565) en remplacement de la porte romaine, la Porta Flaminia. Derrière la porte, au XVIIe siècle, la forme de la place del Popolo était trapézoïdale, élargie vers le centre de Rome et les trois rues qui y conduisent, à droite la via di Ripetta (ex Leonina), réalisée en 1518 à la demande de Léon X Médicis (1513 / 1521) permettant de rejoindre la basilique Saint-Pierre, à gauche la via del Babuino (ex Clementia), créée en 1525 à la demande de Clément VII Médicis (1523 / 1534) desservant la place d’Espagne et, au centre, le Corso, la via Latta de l’antiquité romaine.

L’obélisque situé au centre de la Place du Peuple, dans l’axe du Corso et de la Porta del Popolo ouvre ce magnifique éventail urbain de trois voies (voir photo). 

L'obélisque Flaminio de la Piazza del Popolo est le plus ancien obélisque de Rome après celui du Latran. II a été taillé à l'époque des pharaons Ramsès II ou Seti Ier (XIIIe siècle avant JC) et érigé dans le temple du Soleil d'Héliopolis. Auguste a ordonné de l'amener à Rome avec l'obélisque de Campense (Piazza Montecitorio) et de le placer sur la spina du Circus Maximus, où il sera rejoint par l'obélisque du Latran trois siècles plus tard. 

Il a été retrouvé en 1587, à sept mètres de profondeur, brisé en trois morceaux, ainsi que l'obélisque du Latran lors de fouilles sur l’ancien cirque Maxime. Sixte Quint Peretti (1585 / 1590) demande à Domenico Fontana, en 1589, d’ériger ce quatrième obélisque sur la Piazza del Popolo. C’est de cet emplacement qu’il tire son nom puisqu’il est situé à l’extrémité de la via Flaminia avant qu’elle ne se ramifie en trois voies dans la Rome papale.  

La place telle qu'elle se présente aujourd'hui est le résultat de multiples interventions successives. Les deux églises jumelles de Santa Maria di Montesanto (1675) et Santa Maria dei Miracoli (1678) qui, côté Sud de la place, encadrent la naissance de la Via del Corso ont été commandées en 1658, postérieurement à l’érection de l’obélisque, par le pape Alexandre VII Chigi (1599 / 1667). 

Le réaménagement global de la place, forme générale, fontaine centrale, fontaines latérales, terrasses côté Pincio, a été conçu dans le style néoclassique entre 1811 et 1822 par l'architecte Giuseppe Valadier (1762 / 1839). Il fut chargé de redessiner la place et proposa la forme elliptique actuelle, au lieu de l’ancienne forme trapézoïdale, avec une fontaine centrale autour de l’obélisque ainsi que l'agencement de terrasses en cascade sur la colline du Pincio. 

Au centre de la place, la fontaine des Quatre lions entoure l'obélisque avec ses quatre bassins ronds en travertin, alimentés par les lions de marbre, de style égyptien, placés au sommet de de petites pyramides composées de sept gradins, d’où un jet d'eau jaillit de leurs gueules. L’ensemble, bassins et obélisque, étant disposé sur une volée de cinq marches. Sur chacun des côtés de la place, à l’Est et à l’Ouest, au centre de deux demi-cercles qui ferment les côtés de la place, deux fontaines construites en 1822 / 1823, de forme identique et qui ne diffèrent que par l'ornementation. Elles sont composées d'un grand bassin semi-circulaire au-dessus de laquelle une demi-vasque de travertin, adossée à un muret, contient à son tour une petite vasque qui reçoit l'eau jaillie du mur. La fontaine, côté Tibre, est décorée d’une statue de Neptune entre deux tritons dont la composition rappelle celle de la fontaine de Trevi. La fontaine, côté Pincio, plus statique, est dominée par une statue de la déesse Rome, armée d’une lance, et flanquée de deux colosses semi-allongés représentant le Tibre et son affluent l’Aniene.

Romain, Guiseppe Valadier avait été nommé directeur des travaux publics en 1810, quand Rome était la seconde capitale de l'Empire avec l’attribution du titre de « roi de Rome » au futur héritier de la couronne impériale. 


[1] Président De Brosse. « Lettres d’Italie ». 1740.

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13 avril 2021

Les obélisques de Rome (7/28). 1588 – « Lateranense » (n°4).

Piazza San Giovani in Laterano - Rione Monti

 

Rome Esquilino Monti Sud Saint Jean de Latran Obélisque Latriano 1

La basilique de Saint-Jean-de-Latran est le premier édifice monumental chrétien construit en Occident. Première église à être publiquement consacrée, en 327, elle est « « mère et tête de toutes les églises de la ville et du monde ». Elle est aussi une encyclopédie des différents styles architecturaux. Fondée par Constantin en 324, détruite par les Visigoths (410) puis les Vandales (455), restaurée aux Ve et VIIe siècles, détruite par un tremblement de terre en 896, reconstruite en 904, incendiée en 1308 et une nouvelle fois en 1361, rebâtie, re-liftée en 1650 par Borromini, décorée d’une façade monumentale et théâtrale en 1736, allongée en 1885… 

Le baptistère, indépendant, est situé à l’arrière de la basilique. Sa forme octogonale remonterait à 432 et serait due à l’existence antérieure d’un nymphée romain. La tradition religieuse veut que Constantin (272 / 337) y ait été baptisé alors que, plus vraisemblablement, il l’aurait été à sa mort. A l'intérieur, huit colonnes de porphyre rouge soutiennent un entablement de huit colonnes de marbre blanc. Dans le dôme est représentée la victoire de Constantin contre les armées de Maxence, au Pont Milvio en 312, une de ces terribles guerres de succession entre prétendants au trône de César. Avant la bataille, Constantin aurait eu la vision des lettres XP, soit les deux premières lettres du mot « Christ » en grec, et il aurait entendu une voix lui disant « In hoc signo uinces » (« Par ce signe, tu vaincras »). Il fit alors apposer les lettres XP sur les boucliers de ses légionnaires. Ayant mis sa victoire sur le compte du dieu des Chrétiens, il interdit désormais leur persécution.

Sur le côté droit de la basilique, face au baptistère, et dans le prolongement de la via Merulana qui conduit à la basilique Sainte-Marie-Majeure, le centre de la place est occupé par un obélisque, le plus haut (32 mètres, 46 avec son socle) et le plus ancien de Rome (voir photo). L'obélisque, de granite rouge, est décoré de hiéroglyphes ; il a été taillé lors du règne de Thoutmosis III (1504 / 1450 av J.C). Son petit-fils, Thoutmosis IV, fait descendre le Nil aux 510 tonnes du monolithe pour l’ériger, vers 1490 av. J.-C, dans la partie Est de la « cour des fêtes » à Karnak. C’est un obélisque unique, sans jumeau.

A son tour, Constantin (272 / 337) le fait transporter de Karnak à Alexandrie d’où il devait ensuite rejoindre Constantinople pour y être dressé. Mais, après la mort de l'empereur, en 337, il reste à quai pendant vingt ans avant que son fils et successeur, Constance II, le fasse transporter à Rome. Son transport exigea la construction d’un navire spécial, aux dimensions exceptionnelles pour l’époque, avec trois cent rameurs, afin de l’amener jusqu’au port de la porte d’Ostie à Rome. De la porte d’Ostie jusqu’au cirque Maxime, il restait 4,5 kilomètres à parcourir sur des glissières et des rondins de bois grâce à des cabestans. Enfin, une rampe immense de 330 mètres et un portique gigantesque ont dû être construits pour pouvoir redresser l’obélisque avec l’aide d’un millier d’hommes aux cabestans [1]. Après son érection, en 358, l’obélisque a été surmonté d’un globe métallique couvert de feuilles d’or ; frappé par la foudre il a été remplacé par une flamme dorée de métal. C’est le dernier obélisque égyptien importé dans la Rome antique.

Après les grandes invasions, les monuments romains disparaissent peu à peu, ruinés par les tremblements de terre (1349), les inondations, les incendies, la récupération des pierres pour la construction d’habitations et de forteresses. L’obélisque est finalement retrouvé en 1587, à une profondeur de 7 m, lors de fouilles menées au Cirque Maxime. Brisé en trois morceaux, Sixte Quint Peretti (1585 / 1590) le fait restaurer et ériger l’année suivante par son architecte, Domenico Fontana, sur la place de Saint-Jean-de-Latran. L’obélisque refait donc, en sens inverse, une partie du trajet qu’il avait effectué mille deux cent ans plus tôt ! Le dispositif mis en œuvre est semblable à celui qu’avaient utilisé les Romains de l’antiquité avec une rampe, un portique et des palans dont les cordes sont actionnées par des cabestans. Pour dresser l’obélisque, il faudra treize heures de travail et cinquante-deux arrêts pour changer les lieux de fixation des cordes.

Le pyramidion de l'obélisque est surmonté des armoiries de Sixte Quint (des monts et une étoile à huit branches), le tout surmonté d'une croix. 


[1] Université de Caen. « Un exploit technique sous le règne de Constance II : l’installation d’un deuxième obélisque dans le Grand Cirque ». 2020. Site Web.

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11 avril 2021

Les obélisques de Rome (6/28). 1587 – « Esquilino » (n°3)

Piazza del Esquilino (Sainte-Marie-Majeure) - Rione Monti

 

Rome Monti Nord Sainte Marie Majeure Obélisque Esquilino

Dans la nuit du 4 au 5 août 356, la Vierge serait apparue en rêve au pape Libère (352 / 366) et au riche patriarche romain Giovanni, en précisant que le lieu où devait être construite son église serait enneigé ! Or, dans la nuit, à cet endroit, en plein été, il aurait miraculeusement neigé ! Le pape décida alors de la construction de Santa Maria ad Nives (Sainte-Marie de la Neige). Plus vraisemblablement, Sainte-Marie-Majeure sera érigée après le concile d’Éphèse de 431, sous le pape Sixte III (432 / 440). Ce fut la première église romaine dédiée au culte de la divinité maternelle de Marie, culte décidé lors de ce concile.

Sur la place de l’Esquilin, située derrière la basilique Sainte-Marie-Majeure, Sixte Quint Peretti (1585 / 1590) fait ériger, par son architecte, Domenico Fontana, son second obélisque (voir photo). Comme au Vatican, le sommet de l'obélisque est décoré des armes du pape (des montagnes et une étoile à huit branches) dominées d’une croix.

L’obélisque de l’Esquilin est en granite rouge d’Assouan, il a été taillé en Égypte, à l'époque romaine à la fin du Ier siècle, vraisemblablement sous le règne de Domitien (51 / 96). Comme son jumeau édifié place du Quirinal, il ne possède pas de hiéroglyphes et ne se termine pas par un pyramidion mais par une surface plane, ce qui signifie qu’il n’a pas été taillé pour orner un temple égyptien mais bien pour décorer un édifice romain. De fait, ces deux obélisques ont été dressés sur le Campo Marzio, de part et d’autre de l'entrée du Mausolée d’Auguste, un grand tumulus circulaire qui a été construit sur le modèle du tombeau d’Alexandre le Grand. Les deux obélisques romains du mausolée d’Auguste sont ensuite tombés à terre en se brisant et, comme cette zone proche du Tibre était souvent inondée, ils ont disparu sous les couches de sédiments apportés par le fleuve. Les deux obélisques ont été redécouverts, ensevelis et brisés en plusieurs morceaux, lors du percement de la via Leonina (aujourd’hui via di Ripetta). Cette voie, réalisée en 1518 à la demande de Léon X Médicis (1513 / 1521), devait permettre de rejoindre facilement la basilique Saint-Pierre à partir de la place du Peuple.

Auguste a été le premier empereur à avoir fait orner Rome par des obélisques. En 10 av. J.-C., il en avait fait transporter et ériger deux, l’un servait de gnomon pour le grand cadran solaire du Champ de Mars (aujourd’hui situé place du Montecitorio) et l’autre décorait la spina du Cirque Maxime (aujourd’hui situé place du Peuple). 

Sixte Quint Peretti fait réparer l’obélisque et le fait ériger au bout de la strada Felice [1], dénommée selon le nom de baptême du pape (Felice), et qu'il fait ouvrir pour joindre la basilique Sainte-Marie-Majeure à l’église de la Trinité des Monts. Sainte-Marie-Majeure est ainsi reliée par de longues lignes droites d’un côté à La-Trinité-des-Monts et de l’autre à Saint-Jean-de-Latran par la via Merulana. Ces grands axes urbains sont l’une des premières manifestations, à Rome, d’une nouvelle vision de la ville, issue de la Renaissance, dans laquelle la rue relie, selon des axes de grandes perspectives, les principaux monuments d’une ville. Dans le cas présent, cet axe associe deux basiliques et une église, objets de pèlerinages, et il est matérialisé par trois obélisques à chacun de ses points-clefs (celui de la Trinité des Monts ne sera érigé qu’en 1789). 

Il faut toutefois imaginer cette grande vision de la ville dans un contexte urbain complètement différent de celui que l’on a aujourd’hui sous les yeux place de l’Esquilin ! En effet, en 1600, la basilique Sainte-Marie-Majeure est isolée au milieu des vergers, des vignes et des champs dans un tissu urbain très lâche. Les routes les plus proches, au long desquelles sont construites sans continuité des maisons, de petites églises, des couvents ou des villas, sont la via Merulana et la via Urbana, l’ancien vicus Patricius. Les autres grandes perspectives actuelles, les via Cavour, Santa Maria Maggiore et Torino, ouvertes autour de l’obélisque sont des axes récents, tracés et lotis lors l’urbanisation de la zone, entre 1880 et 1910, dans le cadre du projet Rome-Capitale. En 1600, Rome flotte dans son enceinte romaine antique comme dans des habits beaucoup trop grands pour elle, elle ne compte alors que cent mille habitants à l’intérieur d’une enceinte où la Rome d’Auguste en comptait un million.


[1] Aujourd’hui via Sistina, puis delle Quattro Fontane.

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09 avril 2021

Les obélisques de Rome (5/28). 1586 – « Vaticano » (n°2).

Piazza San Pietro - Vaticano

 

Rome Obélisques Place Saint-Pierre Tiziana Fabi

[1]          Sur le côté droit de l’ancienne basilique Saint-Pierre, de Maxence et Constantin, l’obélisque qui décorait la spina du cirque de Caligula et de Néron était demeuré à sa place d’origine, le seul des obélisques antiques à être resté dressé. C’est un obélisque d’origine égyptienne mais faute d’inscriptions hiéroglyphiques, l’hypothèse est qu’il proviendrait du temple d’Amon-Rê à Héliopolis. Il est attribué au pharaon Amenemhat II. Auguste l’aurait ensuite fait ériger à Alexandrie, mais c’est Caligula qui, en 37, le fit transporter à Rome et dresser dans le cirque.

L’obélisque était dénommé « l'aiguille de saint Pierre », selon la tradition qui veut que Pierre aurait été crucifié la tête en bas, sur la spina du cirque, vers 64, sous le règne de Néron. Le corps de saint Pierre aurait ensuite été inhumé à proximité. Le lieu du supplice et d’inhumation de Pierre définis par la tradition ont déterminé le lieu d’érection de la première basilique, au IVe siècle, à proximité de l’obélisque. L’obélisque était aussi connu sous le nom de « tombeau de César » parce qu’une légende voulait que la sphère en bronze doré, située à son sommet, renfermait les cendres de Jules César !

L’idée de placer l’obélisque devant la basilique remonte à Nicolas V Parentucelli (1447 / 1455) qui souhaitait donner au monolithe une symbolique chrétienne. Sa base aurait été décorée de statues colossales des quatre évangélistes, en bronze, et le sommet d'une statue du Christ tenant une croix dans la main droite [2]. Mais Nicolas V avait aussi le projet de remplacer la basilique constantinienne qui menaçait de tomber en ruine et, devant l’urgence, Jules II della Rovere (1502 / 1513) décida, en 1505, de la construction de la nouvelle basilique. En 1626, Saint-Pierre devient le plus vaste monument couvert au monde : 23 000 m2 (Notre-Dame de Paris 6 000 et Sainte-Sophie d’Istanbul 10 000).

Sixte Quint Peretti (1585 / 1590) reprend l’idée du transfert de l’obélisque et le fait ériger en 1586, par son architecte Domenico Fontana, devant la future basilique.

« …en 1586, la façade de la basilique n'est pas encore commencée, il n'est même pas encore décidé si l'on achèvera l'église en croix grecque ou en croix latine, et par conséquent on ignore où se situera la façade. La place n'est qu'un espace vague, aux limites indéterminées, aux façades sans ordonnance : et seule la conformation physique du terrain permettra de choisir l'emplacement logique -de l'obélisque, à l'endroit où le grand axe de la nouvelle basilique, prolongé vers l'est, atteint le creux de la dépression vaticane » [3].

Le pyramidion est chapeauté par une représentation de plusieurs monts dominés par une étoile, les armoiries pontificales de Sixte V, et enfin par une croix symbole de la victoire de la chrétienté sur le paganisme et l’hérésie (sous entendue, les églises réformées !). 

C’est quatre-vingt ans plus tard que la place Saint-Pierre sera réalisée, entre 1656 et 1667 (voir photo). Le génie du Bernin est d’avoir dessiné une très grande place pour accueillir les pèlerins, en respectant les éléments présents (la basilique, l’obélisque et la fontaine de Carlo Maderno), en limitant les démolitions coûteuses de bâtiments et en évitant les effets d’horizontalité de la façade alors jugés excessifs. Il imagina une place composée de deux parties : l'une, en trapèze inversé sur le modèle de la place du Capitole dessinée par Michel-Ange, s'ouvrant vers la basilique pour rétrécir visuellement la largeur de la façade ; l'autre, organisée selon deux demi-cercles dont les centres sont situés de part et d’autre de l’obélisque central. L'unité de l'ensemble est assurée par les portiques, à colonnes toscanes, sur quatre rangées, disposés en deux branches ouvertes à l'Orient. 

« Ceci est tout simplement la perfection de l’art. Supposez un plus d’ornements, la majesté serait diminuée ; un peu moins, il y aurait de la nudité. Cet effet délicieux est dû au cavalier Bernin, dont cette colonnade est le chef d’œuvre » [4].


[1] Photo Tiziana Fabi. Mars 2020.

[2] Jean-Jacques Gloton. « Les obélisques romains de la Renaissance au néoclassicisme ». In « Mélanges d'archéologie et d'histoire ». Tome 73. 1961.

[3] Idem.

[4] Stendhal. « Promenades dans Rome ». 1829.

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07 avril 2021

Les obélisques de Rome (4/28). 1582 / 1817 – « Matteiano » (n°1).

Villa Mattei, jardin Celimontana - Rione Celio

 

Rome Celio Villa Celimontana

Sur l’antique colline du Coelius, la place de la Navicella est une petite place tranquille et charmante [1].

« Depuis des siècles une barque de pierre est amarrée à l’île ce dimanche : c’est la fameuse Navicella, qui, par contagion, a donné également son nom à l’église qui lui fait face » [2].

Selon la tradition, les marins de la flotte romaine auraient offert cet ex-voto représentant un navire à la déesse Isis, protectrice des marins. Le sculpteur Andrea Sansovino (1467 / 1529) aurait été chargé d’en faire une copie laquelle a été placée devant l'entrée de l’église. 

L'église Santa Maria in Domnica, ou della Navicella, a pour origine un lieu de culte chrétien installé dans une partie d’une caserne de vigiles, mais le bâtiment était dans un tel état de délabrement qu’il fut reconstruit en 818 / 822. La façade de la basilique, un portique extérieur aux colonnes de style toscan, est un ajout de 1513 de l’architecte Andrea Sansovino. 

A gauche de l’église s’ouvre le très agréable parc de la Villa Celimontana [3]. La villa, construite au XVIe siècle par Giacomo del Duca, pour la famille Mattei, fut remaniée ensuite à plusieurs reprises. Elle est aujourd’hui occupée par la Société géographique italienne. En 1582, le prince Ciriaco Mattei a transformé ce qui était autrefois un vignoble en agréable jardin autour de sa villa. Les travaux ont été achevés en 1597 avec l’implantation de fontaines et l’érection de statues, les architectes Giovanni et Domenico Fontana en auraient réalisé les plans. Grand amateur d'antiquités, le prince Mattei accordait beaucoup d’attention à la décoration de sa villa et de son jardin du Coelius qu'il peuplait d'une collection d’antiques. C'est lui qui aurait imaginé la mise en place d’un obélisque, au centre d'un amphithéâtre à l'antique construit parallèlement à la terrasse de la villa.

Le 11 septembre 1582, le prince Ciriaco Mattei s’est fait donner l'obélisque du Capitole par le sénat romain en reconnaissance de ses mérites ! Cet obélisque avait été dressé par le pharaon Ramsès II (1304 / 1236 av. J.-C.) au Temple du Soleil d'Héliopolis. Apporté à Rome, il aurait été placé dans le temple d'Isis Capitolina. Retrouvé plus tard près du Forum, le tribun du peuple, Cola di Rienzo (1313 / 1354), l'aurait alors fait élever, en 1347, sur l’escalier du Capitole comme symbole de la liberté romaine retrouvée suite à sa lutte contre les grandes familles romaines [4]. La légende veut que le globe qui était à son extrémité contenait les cendres d'Auguste. L’obélisque aurait ensuite été déposé en 1542 et abandonné non loin du petit cimetière de l'Aracoeli afin de faire place au grandiose projet du pape Paul III Farnèse (1534 / 1549) de construire un majestueux escalier (cordonata capitolina) pour accéder au Capitole, projet confié et imaginé par Michel-Ange mais réalisé ultérieurement par Giacomo della Porta. 

Récupéré par le prince Mattei, l'obélisque (désormais dénommé Matteiano) pourrait être le premier (1582 ?) des obélisques égyptiens à être ressuscité à l'époque baroque (voir photo). Seule sa partie supérieure, haute de 2,68 m, est d’origine et porte un cartouche de Ramsès II ; la partie inférieure est d’origine inconnue. C’est le seul obélisque de Rome qui a conservé sa décoration sommitale romaine, le globe de bronze. Avec l’obélisque de la villa Médicis, ils étaient les deux seuls obélisques égyptiens à être situés dans les jardins de grandes familles romaines.

Au XVIIIe siècle, les jardins Mattei n’étaient plus entretenus et l'obélisque finit par tomber.  En 1812, la villa passa à Manuel de Godoy, prince de La Paz. En 1817 l'obélisque fut déplacé dans le jardin, dans le bosquet des Muses, dans une vision plus romantique des parcs. Le jardin de la villa Celimontana est désormais public, dans un état de semi abandon comme la majorité des parcs et jardins de la ville de Rome, et l’obélisque est située au centre d’une prairie libre et indisciplinée. 

En été, un festival de jazz se déroule dans les jardins de la villa.


[1] Pour cause de creusement de la ligne C du métro, une partie des monuments autour de la place (arc de l’aqua Marcia et façade de Santa Maria in Domnica) sont protégés d’éventuels mouvements du terrain par des échafaudages (2020).

[2] Marco Lodoli. « Nouvelles îles – Guide vagabond de Rome ». 2014.

[3] Ouverture de 7h00 au coucher du soleil. Autre entrée par le clivio di Scauro. 

[4] Voir le site RomaSegreta.

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05 avril 2021

Les obélisques de Rome (3/28). Combien et où ?

Plan de situation des obélisques de Rome

Rome Obélisques Plan

 On peut rêver que tous ces obélisques dessinent dans la ville des signes cabalistiques, ésotériques et secrets. Mais l’examen de leur situation ne laisse rien espérer de cela ! S’ils n’ont pas été semés au petit bonheur la chance, ils sont tout simplement placés dans des lieux fréquentés, sur des perspectives, pour être vus par le maximum de personnes et glorifier leurs mécènes. 

Il est possible de faire une typologie de la situation des différents obélisques de Rome :

  • Obélisques ouvrant une perspective (point et flèche dans la direction de la perspective) : Vatican (2), Esquilino (3), Latran (4), Place du Peuple (5), Quirinal (9), Trinité des Monts (10), Foro Italico (19), Marconi (21) ;
  • Obélisques sur une place (point) : Navona (6), Minerva (7), Macuteo (8), Montecitorio (11), Aureliano (12), Dogali (13) ;
  • Obélisques ornant un jardin (étoile) : Matteiano (1), Villa Torlonia (18), Villa Borghèse (15), Parc Borghèse (16), Jardin du Quirinal (17), Villa Médicis (22) ;
  • Plusieurs paires d’obélisques sur un mur d’enceinte (carré) : Piazza Cavalieri di Malta (14) ;
  • Et obélisques lampadaires, Via della Concilazione (20) !

(Les obélisques sont décrits selon qu’ils sont anciens ou modernes et selon leur date d’érection)

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03 avril 2021

Les obélisques de Rome (2/28). Obélisques et urbanisme.

Des points de repère dans la ville

 

Rome Campo Marzio Piazza del Popolo 2

L'obélisque est un monolithe, dressé, à quatre faces de tailles égales qui s'amincissent vers le sommet, et se termine sous forme d’une pyramide. Selon les croyances de l’Égypte antique, il serait un rayon de soleil figé. Amon-Rê, le dieu-soleil se serait manifesté aux hommes sous cette forme. L’obélisque était un objet sacré, généralement placé de chaque côté de l’entrée des temples. Ils étaient gravés d’inscriptions religieuses et des cartouches du pharaon qui avait décidé de leur érection, ce qui permet de les dater. Par sa forme et le fait qu’il soit dressé, l’obélisque évoque aussi la transcendance.

Les Romains de l’antiquité s’attribuèrent de nombreux obélisques égyptiens comme tribut de guerre et comme symbole de leur puissance en les plaçant dans les cirques, temples ou ensembles funéraires. Ils constituaient une manifestation de leur puissance technique en montrant qu’ils étaient capables de transporter sur de longues distances ces monuments d’une seule pièce, impressionnants par leur taille et leur poids, et de les ériger dans les villes impériales, Rome et Constantinople.

Il revient à Sixte Quint Peretti (1585 / 1590) de se réapproprier les obélisques et leur symbole, la puissance, mis au service de l’église catholique comme puissance religieuse mais aussi comme puissance économique et technique. C’est que tout le XVIe siècle est traversé par l’émergence de la réforme protestante et par les efforts de la papauté pour lutter contre son développement notamment avec le Concile de Trente (1545 / 1563). L’érection des obélisques est une occasion d’affirmer le triomphe du Christ, de la religion catholique romaine contre le paganisme et l’hérésie (sous-entendu les églises réformées). Avec l’aide de son architecte Domenico Fontana (1543 / 1607), Sixte Quint est aussi le premier pape à attribuer aux obélisques une fonction urbaine dans la ville. L’obélisque du Vatican, dressé devant la nouvelle basilique Saint-Pierre, devait être le point de référence qui guiderait vers la basilique. Son piédestal est notamment gravé de la sentence : « Christus vincit – Christus regnat – Christus imperat » (« le Christ vainc – le Christ règne – le Christ commande »). Les obélisques redessinent le plan de la ville en reliant entre elles les basiliques de Sainte-Marie-Majeure et Saint-Jean-de-Latran. Aux carrefours, ils définissent des points de références à partir de rues convergentes pour guider les pèlerins vers les principaux lieux de culte. Pour souligner leur intégration dans les références de l’église catholique, chacun d’eux fut baptisé, décoré de la croix et sur les piédestaux étaient gravés des maximes chrétiennes. 

Par la suite, la liaison entre les obélisques de Sainte-Marie-Majeure et Saint-Jean de Latran sera poursuivie avec l’érection de l’obélisque de la Trinité-des Monts. Ce grand axe Nord-ouest / Sud-est (rue des Quatre Fontaines et rue Sistina), tracé par Sixte V Peretti en 1531. Il coupe perpendiculairement un autre axe routier, voulu par Pie IV Medici (1559 / 1565), en 1561, la via Pia (aujourd’hui rue du Quirinal et rue du XX settembre) qui relie le palais papal à la porta Pia. L’obélisque du Quirinal en ouvre symboliquement la voie vers la Porta Pia. L’obélisque de la Place du Peuple (voir photo) ouvre sur un éventail de trois voies, à droite la via Leonina (rue Ripetta), réalisée en 1518 à la demande de Léon X Médicis (1513 / 1521) permettant de rejoindre la basilique Saint-Pierre ; à gauche la via Clementia (rue du Babouin) créée en 1525 à la demande de Clément VII Médicis (1523 / 1534) desservant la place d’Espagne, au centre l’antique via Latta (rue du Corso). L’obélisque de la Trinité des Monts marque une double perspective, vers Sainte-Marie-Majeure d’une part, mais plus majestueuse, vers la place d’Espagne située en contre-bas. Les obélisques contemporains sont généralement placés sur des grandes perspectives, dans le quartier de l’EUR au Sud de Roma (Marconi), ou le quartier de Della Vittoria au Nord de Rome (Foro Italico).

Il y aurait eu jusqu’à 17 obélisques antiques à Rome. Aux 13 toujours présents [1], il convient d’ajouter trois obélisques aujourd’hui transférés à Florence (jardin de Boboli), Urbino et Munich, enfin celui qui ornait l’île Tibérine et a disparu au XVIe siècle [2].


[1] Nestor L’Hote. « Notice historique sur les obélisques égyptiens et en particulier sur l’obélisque de Louqsor ». 1836.

[2] Hélène Moreau. « Entre deux rives-entre deux ponts : l’île Tiberine de la Rome antique: histoire, archéologie, urbanisme des origines au Ve siècle après J.C ». Archéologie et Préhistoire. Université́ Charles de Gaulle - Lille III. 2014.

Liste des promenades dans Rome et liste des articles sur les obélisques de Rome

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01 avril 2021

Les obélisques de Rome (1/28). Combien d'obélisques à Rome ?

Rome Obelisques

 

Rome est la ville du monde qui comporte le plus d’obélisques : treize antiques quand les villes qui en possèdent ne peuvent souvent s’enorgueillir que d’un seul ! A la Renaissance, en détruisant les édifices médiévaux, architectes et bâtisseurs redécouvrent les obélisques antiques qui étaient brisés et enfouis dans le sol. Les treize obélisques antiques romains représentent environ la moitié de tous les obélisques antiques existant dans le monde, toutefois seuls huit sont égyptiens, les cinq autres datent de la Rome antique. Les Romains, ayant trouvé la chose à leur goût, en avaient fabriqué eux-mêmes pour décorer nombre de monuments de la Rome antique [1].

L’obélisque des jardins de la villa Celimontana, sur le Caelius, peut être considéré comme le premier obélisque antique à avoir été redressé, mais aussi un des derniers car il a été déplacé dans le jardin où il avait été érigé ! Sixte Quint Peretti (1585 / 1590) en fit dresser quatre : place Saint-Pierre, place de l'Esquilin, devant Saint-Jean-de-Latran et place du Peuple. Ce qui entraîna une véritable « obéliscomania » : Innocent X Pamphili (1644 / 1655) fit ériger celui de la place Navone sur la fontaine des fleuves et Alexandre VII Chigi (1655 / 1667) celui de la place de la Minerve sur le « poussin ». Clément XI Albani (1700 / 1721) fit élever celui qui est situé sur la place du Panthéon et Pie VI Braschi (1775 / 1799) en fit ériger trois (place du Montecitorio, place du Quirinal et en haut de l’escalier de la Trinité-des-Monts). Pie VII Chiaramonti (1800 / 1823) fit dresser l'obélisque situé dans les jardins du Monte Pincio. Enfin, Vittorio Emanuele II en fit ériger un petit, le dernier disponible, sur le parvis de la gare de Termini en 1887 (déplacé depuis non loin, viale Einaudi). 

Mais une comptabilité générale des obélisques de Rome s’avère néanmoins difficile car l’obéliscomania a continué de frapper et de nouveaux obélisques furent fabriqués et érigés dans la période moderne. Sauf oublis et nouvelles découvertes, on ne compterait pas moins d’une quarantaine d’obélisques modernes imitant ceux des égyptiens ou inspirés par eux : place des Chevaliers de Malte (6 petits, mais d’un seul coup !), villa Torlonia (2), villa Borghese (2) ainsi que dans les jardins du Pincio (2) et du Quirinal (1). Au XXe siècle, le régime fasciste a bien évidemment été victime d’une crise d’obéliscomania aigüe avec un obélisque dédié à Mussolini sur le « Foro italico », la stèle géante d’Axoum volée aux Ethiopiens érigée place de la Porte Capena en face du ministère de l’Afrique italienne, la future FAO, et l’obélisque dédié à Guglielmo Marconi dans le quartier de l’EUR, via Christoforo Colombo. Le dernier obélisque fabriqué et érigé date de 1961 quand Balthus, directeur de la Villa Médicis, fit exécuter une copie de l’obélisque qui avait orné les jardins de la villa mais a été envoyé à Florence en 1790. 

La stèle d’Axoum ayant retrouvé son lieu d’origine en 2008 [2], sauf erreur ou omission, cela ferait donc seize obélisques modernes [3], auxquels il conviendrait d’ajouter les vingt-huit obélisques-lampadaires plantés tout au long de la via della Conciliazione (que les Romains appellent « les suppositoires de Mussolini »). Soit un total de 44 obélisques modernes !


[1] Places Navone, du Quirinal, de l’Esquilin, de la Trinité des Monts et du jardin du Pincio.

[2] Les gouvernements italiens se résoudront, difficilement et avec mauvaise volonté, à rendre aux Ethiopiens la stèle d’Axoum en application du traité de paix avec les Alliés de 1947.

[3] La sculpture de bronze d’Arnaldo Pomodoro, érigée en 2002, dans le quartier de l’EUR, Piazzale Pier Luigi Nervi, n’est pas une pierre dressée à quatre faces.

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29 mars 2021

Tchad - Formation agricole et rurale (18/18). Liste des articles.

Tchad Musée de Gaoui 2

 

 

Montpellier, avril / juillet 1996

Compléments, Senlis, janvier 2021

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27 mars 2021

Tchad - Formation agricole et rurale (17/18). Et après ? Note de juillet 2019.

Des coopérations internationales qui ne sont jamais à la hauteur des enjeux

 

Tchad Marché de Gueleng deng

Après ? Après il avait été envisagé, avec les responsables tchadiens et les représentants de la coopération suisse, de poursuivre les appuis aux différentes équipes en 1993 avec une aide à la cellule d’animation, aux enseignants de l’École Technique d’Agriculture de Ba-Illi, et aux formatrices de l’équipe mobile. Mais la coopération suisse s’est désengagée du Tchad étant arrivée à la fin de son contrat de coopération. Les actions internationales de coopération durent trois, voire cinq ans maximums, parfois reconductibles. Mais que représentent 3, 5 ou même 10 ans dans un projet de formation qui est toujours de long terme quand il faut former des enseignants, faire des investissements immobiliers, élaborer de nouveaux programmes de formation et des méthodes et des outils pédagogiques adaptés ? Mais la réalité est têtue et il n’est pas possible d’ignorer très longtemps que les problèmes continuent d’exister : dépendance alimentaire, déséquilibre de la balance commerciale, stagnation du niveau de vie et poursuite de l’exode rural. En conséquence, en 1999, une consultation du gouvernement tchadien a débouché sur l’élaboration d’un Plan d’Intervention pour le Développement Rural mettant notamment en évidence la faiblesse des capacités des acteurs du monde rural dont le renforcement passe par l’amélioration des dispositifs d’enseignement rural et de formation professionnelle !

Suite à ce constat, la Coopération française et le gouvernement tchadien ont décidé d’un projet de RENforcement des Capacités des Acteurs du monde Rural (RENCAR). En 2002, la Commission mixte franco-tchadienne ratifie le projet comme priorité de la coopération entre les deux pays. Dans ce cadre, en 2004, est effectuée une étude des emplois et compétences des techniciens agents de développement rural laquelle préconise la rénovation du dispositif de formation des techniciens, la mise en place de partenariats inter-états et un programme de formation professionnelle rurale. En 2005, un atelier a lieu à N’Djamena sur le thème « Pour une re-fondation de la formation professionnelle et technique rurale au Tchad » au cours duquel il est constaté une nouvelle fois: une forte croissance démographique, le retrait de l’État de divers services aux producteurs, la baisse de la fertilité des sols et de la productivité des cultures, les importations croissantes de céréales, le sous-emploi des jeunes en milieu rural et l’importance de l’exode rural. Face aux enjeux majeurs auxquels le monde rural est confronté, le constat est que la formation professionnelle apparaît plus que jamais comme un des outils indispensables du développement. Un dispositif d’appui est organisé avec comité de pilotage, un comité technique national, un projet d’arrêté est élaboré... pour lequel il aura fallu attendre 12 ans : 1993 - 2005 ! Et, « Depuis lors, plus rien n’a bougé » [1].

Je dois avouer avoir arrêté de suivre l’évolution de la situation des formations rurales au Tchad au début des années 2010. Non pas que rien ne soit fait… des ONG, des groupements paysans, voire périodiquement et sporadiquement des États ou des organisations internationales, participent à de nouvelles études, montent des sessions de formation pour l’amélioration des qualifications des différents acteurs, producteurs, productrices et agents techniques. Mais la véritable dimension du problème n’est jamais prise en compte : celle d’une politique de formation professionnelle de tous les acteurs du milieu rural pour une amélioration durable des conditions de vie [2] ! Les États africains, les gouvernements des pays riches, les institutions internationales, organisent régulièrement un peu de battage médiatique, voire lancent des mini programmes, cautères sur une jambe de bois, pour laisser croire qu’ils font quelque chose, ou pour se donner bonne conscience en contre-point du lancement de nouvelles prospections minières ou pétrolières [3]. Peut-on croire que l’on sortira ainsi du sous-développement ? C’est un enjeu écologique majeur car l’amélioration des conditions de vie participe à une démographie maîtrisée, freine l’augmentation de la densité de population en milieu rural, la destruction des ressources naturelles, la baisse de la biodiversité, l’appauvrissement et l’érosion des sols. C’est aussi un enjeu de sécurité internationale, car la pauvreté, l’absence d’avenir pour les jeunes participent largement à alimenter les groupes terroristes qui sévissent dans la région.


[1] Doumgo Sana Sevéia, Secrétaire Général du COPIEC. « La formation agricole et rurale au cœur de la lutte contre la pauvreté et l’insécurité alimentaire ». COmité Pédagogique Inter-EColes (COPIEC). 2009.

[2] Atelier pour l’Afrique subsaharienne. « Formation de masse en milieu rural – Éléments de réflexion pour la définition d’une politique nationale ». Ouagadougou. 2005.

[3] Angola, Tchad ou Yémen, trois exemples vécus personnellement.

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25 mars 2021

Tchad - Formation agricole et rurale (16/18). Restaurants de N’Djamena.

Pour tous les goûts

 

Tchad N'Djamena Avenue Charles de Gaulle

L’avenue du Général de Gaulle, les Champs-Élysées locaux, concentre la plupart des possibilités de restauration sur N’Djamena.

« Le Central » est situé, comme il se doit, au milieu de l’avenue, sous les arcades. Il faut d’abord batailler avec une escouade de petits mendiants qui s’accrochent à vous pour garder la voiture et gagner quelques sous et, plus gênant, il faut choisir l’un d’eux le plus judicieusement possible ! On pénètre ensuite dans la salle climatisée en longeant le comptoir où sont accoudés quelques habitués, Français expatriés, venus partager, comme chaque jour, leur apéritif avec le patron. Quelques marches permettent d’accéder à la partie restaurant : murs vert clair, nappes blanches, et serveurs tchadiens affublés d’un sarouel et d’un boléro. Affabilité de la patronne qui vient prendre les commandes et s’assurer que le repas vous convient.

De l’autre côté de l’avenue du Général De Gaulle, presque en face, « Le Caveau ». Ici, la salle de restaurant est bien séparée du bar et ne permet pas de bénéficier du « radiotrottoir » du bar. Le décor est également très simple, mais dans des tons ocres. Peu de convives, j’y ai souvent mangé seul. Lors de mes passages suivants, le restaurant sera d’ailleurs fermé.

« La Terrasse », toujours avenue du Général De Gaulle, mais près de la place de la Libération où ont lieu les grandes parades militaires du régime. Il est situé au premier étage et surplombe l’avenue. Il est plus chic, avec des tables rondes recouvertes de longues nappes, des assiettes fleuries, de petits bouquets de fleurs et, avec une spécialité, le capitaine au champagne.

Enfin l’inévitable chinois, « Le grand restaurant chinois », vers la fontaine aux têtes de bœuf. Salle sombre, aux teintes rouges. Cuisine assez quelconque et chère ! Ou encore, dans une cour intérieure ombragée, toujours avenue du Général De Gaulle, mais de l’autre côté de la place de la Libération : spécialité de brochettes de bœuf préparées sur un barbecue. 

Et quelques autres dont je ne me souviens pas du nom, ni de la manière de s’y rendre !

Dans un jardin, surplombant le Chari dans le quartier Saaba Ngari, de grands arbres couvrent une piste de danse dont le béton s’effrite : tables et chaises en fer, steaks-frites et bières. Quartier Saaba Ngari encore, difficile à trouver de jour parce que situé dans un dédale de ruelles étroites mais, à la nuit tombée, une enseigne lumineuse sanguinolente vous y attire sans coup férir ; autant l’entrée est brillamment illuminée autant la petite cour intérieure, où sont installées quelques tables, est sombre ! Spécialité de poissons. Avenue Bokassa, non loin de la fontaine de l’Union : une cahute de tôle sur le trottoir, quelques tables basses bancales, l’éclairage des réverbères quand ils fonctionnent, un plat de poisson dans lequel chacun plonge les mains.

« Le quartier Latin » dans la ville « indigène », à deux pas du Pont de Chagoua : vaste espace entouré de huttes de poto-poto et de bois, lumière des lampes à pétrole. Et cet autre encore, sur la route de Sarh, « Le pélican », lieu de prédilection d’un de nos collègues tchadiens où il oublie, dans la bière, sa femme moldave rencontrée lors de ses études d’ingénieurs. Celle-ci n’a pas supporté longtemps la vie dans la concession et elle est retournée bien vite dans son pays avec une petite métis. Tables de jardin, fauteuils bas, massifs de fleurs et bananiers.

Le salon de thé « La N’Djamenoise » enfin, dans le centre, lieu de rencontre des expatriés et « missionnaires » (entendre « experts internationaux ») qui viennent y prendre leur café crème avec des croissants, ou de petites brioches... Et je ne sais plus où, une gargote ne payant pas de mine, dans une arrière-cour poussiéreuse, mais dans laquelle j’ai mangé les meilleures sardines à l’escabèche, une recette du pourtour de la méditerranée avec oignon, ail, laurier, thym et huile d’olive. Encore une de ces situations improbables que l’on rencontre en Afrique !

 

Montpellier, avril / juillet 1996

Compléments, Senlis, janvier 2021

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23 mars 2021

Tchad - Formation agricole et rurale (15/18). Les greniers villageois du Chari-Baguirmi et des zones voisines.

Un musée national qui s’efforce de poursuivre ses activités

 

Tchad N'Djamena Musée Greniers Kirdi

Le musée national tchadien propose une exposition sur les greniers villageois, exposition dans laquelle sont reproduits une quinzaine de greniers traditionnels, aux techniques de construction, matériaux utilisés et modes de conservation différents. Le musée national tchadien a été fondé en 1962 avec la mission de « sauvegarder les documents et les sites appartenant au patrimoine culturel tchadien, de rassembler les collections éparses, de permettre les études des spécialistes et d'éduquer le public ». Il est installé́ dans l’ancienne résidence du gouverneur de France au Tchad, laquelle a abrité le gouverneur Felix Éboué qui a contribué à faire du Tchad le premier territoire de la France Libre ! A partir de 1943, le bâtiment a servi de siège à la mairie de Fort Lamy.

Bien que situé à quelques mètres de la résidence du chef de l’État, ou peut-être au contraire, parce que situé à quelques mètres de la résidence du chef de l’État, le musée a été pillé à plusieurs reprises au cours « des évènements » de ces dernières années et les collections qui subsistent sont maigres et assez mal exposées [1]. Les visiteurs sont manifestement très rares ! Une partie des vitrines du musée est consacrée à la culture des Sao [2] avec des statuettes anthropomorphes, de nombreuses jarres et poteries, des ustensiles de cuisines, des colliers en pierre ou en bronze. C’est le mérite du musée national tchadien que de continuer à proposer des expositions temporaires sur les arts et traditions populaires ; l’actuelle exposition sur les greniers villageois fait suite à une exposition précédente, en 1990, sur l’habitat traditionnel. Les greniers à mil et sorgho sont un élément-clef dans la vie des populations rurales en zone soudano-sahélienne. Ils assurent une part importante de l’alimentation des familles entre deux périodes de récolte. Un grenier plein, c’est l’assurance de pouvoir effectuer la soudure jusqu’à la récolte de l’année suivante. Aussi les paysans apportent-ils le plus grand soin à la réalisation des greniers afin qu’ils puissent assurer leur fonction de conservation des provisions en évitant tout ce qui pourrait porter atteinte au stockage de la récolte : l’humidité, les insectes, les animaux divers, voire les hommes !

L’exposition reconstitue des greniers typiques d’ethnies qui, pour l’essentiel, peuplent la préfecture du Chari-Baguirmi mais aussi des préfectures voisines du Mayo-Kebbi et du Tandjilé, toutes zones situées au Sud-ouest du Tchad, sous le lac Tchad (à l’exception de deux exemples de la préfecture du Batha et un du Ouaddaï, au centre et à l’Est du pays). Certains de ces greniers sont constitués d’une natte de paille tressée (seco, sécco ou secko), circulaire et dressée, en deux ou trois épaisseurs, renforcée par des cordelettes, posés sur une plate-forme de bois afin d’éviter l’humidité du sol, et couverts d’un chapeau pointu de paille (Gabri, Mouroum). Le plus souvent les greniers sont en banco, mélange de terre crue et de paille, de forme ronde, ils reposent généralement sur des grosses pierres ou sur une plateforme en bois pour éviter les remontées d’humidité et les protéger des rongeurs. Une ouverture est ménagée à la partie supérieure pour le remplissage et le vidage, ouverture recouverte d'un toit de chaume ou d’un opercule de terre. A l‘intérieur, les greniers sont parfois divisés en plusieurs compartiments pour stocker des aliments différents. Chez les Moundang (Mayo-Kebbi) le grenier est fin et tout en hauteur ; il est coiffé d’un toit en ogive dans laquelle est percée d’une ouverture circulaire (le grenier « cyclope »), obstruée par une vannerie qui coulisse sur l’ogive. Chez les Kotoko (Chari-Baguirmi), le grenier, en terre crue mélangée à des déjections animales et de la sauce de gombo sauvage, est en forme d’obus. Chez les Kim (Mayo-Kebbi), le grenier est à parois droites, mais pas très hautes, faites à partir d’argile et de paille pilée ; il possède deux ouvertures, l’une au sommet couvert d’un petit chapeau de paille tressée, l’autre au milieu de la paroi avec une petite porte en bois. Chez les arabes Bokoro et Bornou (Chari-Baguirmi), les greniers sont souterrains et dissimulés pour protéger les récoltes des rezzous qui étaient fréquents [3].


[1] Si les « évènements » du Tchad ont favorisé le pillage des pièces du musée, celui des œuvres d’art des pays africains est à la fois plus ancien et plus vaste. Suite à la promesse du Président de la République française du 28 novembre 2017 de rendre une partie des œuvres d’art détenues dans les musées nationaux, le rapport Sarr-Savoy estime que 9 296 œuvres d'art tchadiennes pourraient être restituées au Tchad (note 2021).

[2] Sur les objets des Sao voir Manga Makrada Maïna. « La problématique sao : entre civilisation, mythologie et construction de l’histoire ». Thèse de doctorat d’histoire. Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. 2017. (note 2021).

[3] Musée national. Catalogue de l’exposition « Greniers villageois ». Sd.

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21 mars 2021

Tchad - Formation agricole et rurale (14/18). Gaoui, techniques de poteries et misère de l’éducation.

Une cuisson à l’étouffé – Une image désespérante de l’état de l’éducation au Tchad

 

Tchad Peintures murales dans le village de Gaoui

Dans les ruelles du village de Gaoui [1], nous retrouvons de grandes fresques peintes sur les murs de banco : sur le mur d’une concession, une grande panthère côtoie une petite girafe dans une savane herbeuse ou, à l’entrée d’une maison, un lion accroupit à l’air bonasse garde une fenêtre faite d’une plaque de tôle ondulée.

Gaoui est un village de potières, une activité exclusivement féminine et de tradition dans les sociétés Sao et Kotoko. La poterie est la principale activité économique du village. A ses abords sont présentes des fosses dans lesquelles les femmes viennent prendre l’argile afin de le mouler en gros pots au cul rond et au col allongé. Les pièces de poteries sont ensuite alignées pour sécher au soleil avant la cuisson. Mais, si l’ensemble des femmes vient prendre l’argile, le travailler et le mouler, une seule est spécialisée dans la cuisson des poteries. La potière forme une meule composée de lits de pièces à cuire et d’autres de paille, de branchages et de bûches. En effet, il ne s’agit pas d’une cuisson dans des fours, à très haute température, mais plutôt d’une cuisson « à l’étouffé » : la superposition des poteries et des couches de paille, branchage et bois permet d’assurer la cuisson des pièces avec un minimum de combustible. La meule de cuisson est elle-même couverte d’une couche d’argile qui fait office de voûte, pour conserver et renvoyer la chaleur du foyer. Cette cuisson à basse température, vers 650°, outre qu’elle permettrait de limiter l’utilisation de bois de chauffage particulièrement rare dans cette région, aurait deux autres avantages : une porosité de la paroi de la poterie ce qui assure une évaporation des liquides en surface, refroidissant ainsi le contenu (principe des gargoulettes espagnoles) mais aussi une excellente résistance aux chocs thermiques ce qui autorise l’utilisation de ces poteries comme ustensiles de cuisson.

Continuant notre tour du village, nous passons devant son école, ou du moins ce qu’il en reste ! L’instituteur, présent sur les lieux, nous fait visiter avec désespoir ses deux salles de classes lesquelles ont été détruites et incendiées au cours des « événements », comme l’on dit pudiquement au Tchad. Seuls sont encore debout les quatre murs, noircis par l’incendie. L’école n’a plus de toit, plus de fenêtres et la porte est composée d’une tôle ondulée posée contre les montants de l’ouverture. Une porte qui n’a plus qu’une fonction symbolique car l’école ne possède plus de matériel scolaire, de tables, de bancs, de tableau… Rien. C’est donc au milieu des ruines de l’école que l’instituteur continue à faire classe pour les cent soixante enfants du village ! Il a séparé les enfants en deux groupes qui viennent en cours soit le matin, soit l’après-midi, des cours sans tables, ni chaises, ni tableau, et avec quatre-vingt enfants, deux fois par jour ! A une quinzaine de kilomètres seulement de la capitale, l’instituteur n’a à sa disposition aucun matériel scolaire pour l’éducation de ses élèves, ni livre, ni cahier, ni crayon. Il continue néanmoins son magistère avec abnégation dans les ruines de ses salles de classe, avec ses deux groupes de quatre-vingt élèves. Certainement pour un salaire dérisoire et qui n’est certainement pas versé régulièrement compte-tenu de l’incurie du gouvernement tchadien.

Retour à N’Djamena. Depuis notre départ ce matin, la jauge d’essence du véhicule marque un niveau nul de la réserve avec une remarquable constance. Retournerons-nous à N’Djamena sans tomber en panne ? Eh bien, non ! Mais nous avons quand même beaucoup de chance car la panne survient aux premières maisons des faubourgs, ce qui est plus simple pour trouver quelqu’un susceptible de vous aider à remplir votre jerricane d’essence. C’est ce que fait le chauffeur en demandant à un adolescent de l’amener sur le porte-bagages de sa mobylette à la première pompe à essence. Nous restons à l’attendre, sous le soleil de 13 heures, au milieu d’un cercle d’enfants curieux. Choc de l’image : quatre Blancs transpirants à grosses gouttes, à côté de leur énorme 4X4 japonais, tout terrain, climatisé, valant une fortune pour la population locale ; mais un véhicule parfaitement inutile, comme un magnifique jouet cassé, ces Blancs dépossédés du signe de leur puissance, demandant le secours à un adolescent et sa vieille mobylette !

Notre sens de l’humour et de l’autodérision ayant atteint ses limites, nous ne souhaitons plus que rentrer à l’hôtel pour une bonne douche et un repas tranquille... 


[1] Le film « Abouna », de Mahamat-Saleh Haroun, 2003, a partiellement été tourné à Gaoui. (note 2021).

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19 mars 2021

Tchad - Formation agricole et rurale (13/18). Le nouveau musée de Gaoui.

Une initiative locale – En mémoire des peuples Sao et Sokoto

 

Tchad Musée de Gaoui 1

Un week-end, deux coopérants français nous proposent d’aller visiter le petit musée de Gaoui qui vient d’ouvrir avec l’aide de la mission française de coopération. L’initiative de sa création revient à l’ethnie Kotoko dans le but d’assurer la mémoire et la diffusion de leur culture, ainsi que celle de leurs ancêtres supposés, les Sao. Installé dans l’ancien palais du sultan, construit au XIXe siècle ce qui en ferait le plus ancien bâtiment du Tchad, le musée a bénéficié de plusieurs centaines de pièces récoltées par la population.

Gaoui est un petit village des environs de N’Djamena, situé à une bonne quinzaine de kilomètres au Nord-est de la ville. Mais, encore faut-il trouver le chemin car il n’existe bien évidemment aucun plan de jalonnement, ni aucune pancarte indicatrice, ni même de route goudronnée ! Pour le chauffeur les repères sont rares : une maison bleue, un arbre squelettique...

 Après avoir suivi l’avenue du Général de Gaulle, puis le boulevard de ceinture des quartiers périphériques de N’Djamena composés de baraques en banco et tôle séparés de vastes espaces de poussière, nous quittons le goudron, tournons en rond à la recherche de la piste qui conduit à Gaoui et tombons sur un marché de chameaux ! Nous sortons enfin du dédale des masures construites de façon désordonnée dans la poussière ocre de la plaine et faisons route plein Est. La piste se subdivise en plusieurs pistes secondaires, comporte de nombreuses empreintes de véhicules qui se croisent, se rejoignent, s’écartent. Cela donne l’impression de revivre les aventures des Dupond et Dupont dans « Les Cigares du Pharaon » [1] qui tournent en rond dans le désert et qui marquent leur satisfaction d’être sur une piste de plus en plus fréquentée. Nous passons à côté d’un camion enlisé jusqu’aux essieux qui, manifestement, avait essayé de couper un virage ; mal lui en a pris. Après une demi-heure de slalom dans un paysage complètement sec, sans un arbre ni un brin d’herbe, le chauffeur nous indique la petite colline sur laquelle est situé Gaoui. 

Le sommet de la colline est occupé par un édifice en banco [2] composé d’un mur d’enceinte ocre et, à l’intérieur, de plusieurs habitations aux formes arrondies, réparties autour de la cour centrale. Les portes sont basses aux voussures bombées et, dans les parois, les murs comportent quelques ouvertures de forme triangulaire. L’intérieur des salles est sombre et frais. Les murs extérieurs sont parfois décorés de vastes fresques : un roi habillé de bleu fume la pipe et s’appuie sur son bâton de commandement, plus loin, des musiciens jouent des percussions pour une fête. Le musée recèle des ustensiles anciens, des sculptures, le bâton de commandement du sultan symbole de son pouvoir, des vêtements anciens. Des escaliers aux marches usées permettent de monter sur les terrasses. Chaque année, les murs du palais sont restaurés par les femmes du village qui enduisent les murs d’un mélange à base de gomme arabique et d’argile. 

Le musée a notamment été fondé dans le but de conserver les découvertes archéologiques et l’histoire du peuple Sao. Les Sao, ou Saô, Saou, Sow, So ou encore Sô, sont une population légendaire d'Afrique centrale, de grande taille, dotée d’une force prodigieuse, habitant les alentours du lac Tchad. En fait, les Sao étaient, à l’origine, une population constituée de groupes distincts par leur langue et leur mode de vie, des groupes qui se sont fédérés autour de quelques cités plus puissantes. Entre 930 et 970, la civilisation Sao est signalée au Sud du lac Tchad, dans une plaine régulièrement inondée, par les pluies. Ils y fondent l’Empire Sao qui s’étend en Afrique centrale. Au XIe siècle, les Sao, grands architectes, créent des cités entourées de terre sèche, cernées de fortifications et de remparts, et exercent leur hégémonie sur tout le bassin du lac Tchad.

Aux XVe et XVIe siècles, l’Empire Sao disparait sous les attaques conjuguées des peuples voisins. Les derniers représentants des Sao s’enfuient et se réfugient au Sud du lac Tchad. Ils se métissent avec les populations Massa installées dans ces régions en formant une nouvelle ethnie : les Kotoko. Les Sao ont alors cessé d’exister en tant que peuple Sao. Le jour de l'indépendance du Tchad, André Malraux aurait déclaré : « Monsieur le Président, les Sao sont vos Gaulois » [3] !


[1] Hergé. « Les cigares du Pharaon ». 1955.

[2] Banco : mélange de terre crue (argile) et de paille utilisé comme matériau de construction.

[3] Jean Chapelle. « Le peuple tchadien : ses racines, sa vie quotidienne et ses combats ». L'Harmattan. 1986.

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17 mars 2021

Tchad - Formation agricole et rurale (12/18). Retour au Tchad un an plus tard.

Chercher un bagage dans les soutes d’un avion !

 

Tchad N'Djamena Airport

Retour à l’aéroport de N’Djamena, en 92, pour la seconde partie de la formation. Il s’agit, plus modestement, d’aider nos collègues tchadiens à analyser leurs nouvelles fonctions au sein de la direction et à préciser leurs activités et modalités d’intervention. Pas de chance non plus pour ce nouveau séminaire : la situation sociale au Tchad est très délicate avec des mouvements sociaux importants et une grève générale de la fonction publique ! 

Salle de livraison des bagages. Nous attendons nos valises. Petit à petit, nous les récupérons sauf ceux de la collègue qui vient encadrer le séminaire avec moi. Les dernières livraisons effectuées, il devient manifeste que sa valise est restée soit à Roissy, soit dans l’avion. Ma collègue, très angoissée et très émotive, éclate en sanglot et déclare qu’elle ne veut pas rester, qu’elle veut repartir tout de suite. Ce qui serait d’ailleurs de peu d’intérêt pour elle compte-tenu que l’avion poursuit sa route sur Libreville.

Mais enfin, il me faut « faire quelque chose ». Malgré nos demandes, les bagagistes ne semblent pas prêts à retourner à l’appareil pour aller vérifier qu’ils n’ont pas oublié la valise ; je n’ai donc plus qu’à le faire moi-même ! Toutefois, il n’est pas si simple de ressortir de la salle de livraison des bagages car nous avons déjà effectué les formalités de police et il est désormais impossible de ressortir par cette voie. Seule solution : le tapis à bagages qui communique avec l’extérieur par des volets de plastiques. En marchant à quatre pattes sur le tapis roulant, je me glisse par l’ouverture, et me retrouve à l’extérieur, directement sur le tarmac et le quai de déchargement des bagages. 

Je me dirige aussi vite que je le peux vers l’appareil sans être autrement inquiété par les soldats ou policiers tchadiens. Personne ne s’étonne que je me promène sur le tarmac. Ce sont les légionnaires français qui surveillent l’Airbus avec lequel nous venons de voyager qui, finalement, me demandent des comptes, et heureusement, car je ne sais pas comment j’aurais fait pour m’introduire dans les soutes de l’appareil. Je m’explique, on appelle le responsable de piste qui me dit que c’est actuellement impossible, les formalités pour assurer le décollage de l’appareil étant commencées. Je réexplique, j’insiste, je m’efforce de convaincre et j’y arrive. Le responsable de piste monte dans les soutes par le tapis roulant qui charge et décharge les bagages, lequel est encore en place, afin d’essayer de retrouver la valise. Miracle, il la trouve et la redescend alors que commencent les manœuvres de fermeture des soutes ! La valise avait tout simplement été mal rangée dans la soute ou oubliée par les bagagistes.

Je repars donc avec mon trophée sur le tarmac, heureux et assuré de la collaboration de ma collègue au séminaire ! Un bagagiste tchadien prend pitié de moi alors que je traverse le tarmac en plein cagnard avec une grosse valise et il me propose de la transporter sur son chariot électrique. Il part vers le bâtiment de l’aéroport tel Fangio dans sa Maserati 250F sur le circuit de Nürburgring et monte la rampe de déchargement des bagages. Mais il tourne trop vite, le chariot tombe de la rampe, se renverse contre un pylône électrique. Le malheureux conducteur se retrouve coincé entre le poteau et son chariot et hurle pour qu’on l’aide à se dégager. Des soldats, douaniers, bagagistes accourent, on s’efforce de soulever le chariot qui écrase la poitrine du conducteur, mais ces chariots électriques sont terriblement lourds, il nous faut être une douzaine pour relever le chariot et libérer le chauffeur. Le chauffeur secouru, je repère la valise elle-même écrasée sous le chariot et la récupère. Je ne demande pas mon reste et disparais dans la trappe de la salle des bagages, faisant le trajet en sens inverse. 

Victorieux, tenant à la main la valise, certes un peu bosselée, je réapparais dans la salle de livraison des bagages [1] ! Nous pouvons nous préparer pour la réalisation de la seconde partie de la formation.


[1] On peut s’étonner aujourd’hui d’une pareille initiative et de consignes de sécurité si poreuses. N’Djamena était alors un petit aéroport, avec un trafic civil très réduit, et les contrôles étaient plus de police sur les personnes que de sécurité sur leurs bagages malgré l’attentat du 19 septembre 1989 contre le vol 772 d’un DC-10 d’UTA, reliant Brazzaville à Paris via N'Djamena, lequel avait fait exploser l’avion en vol. (note 2021).

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15 mars 2021

Tchad - Formation agricole et rurale (11/18). Air Afrique nous offre trois jours de vacances à N’Djamena !

Pour la « bonne » cause, celle de la liberté et de la démocratie en Afrique

  

Tchad Air Afrique DC10

Notre première session de formation est terminée. C’est maintenant le temps du retour à la maison. Nous avons rendez-vous à l’aéroport à 2h du matin pour prendre notre vol Air Afrique en provenance de Libreville et à destination de Paris. C’est évidemment une heure peu agréable et peu commode et nous avons réussi à négocier avec la Direction de l’hôtel afin de conserver nos chambres jusqu’à l’heure du départ, sans supplément de prix. A l’aéroport, il n’y a pas trop de bousculade contrairement à l’habitude et nous enregistrons nos bagages sans difficultés. Toutefois, les services de l’aéroport nous signifient que n’avons pas le droit de passer dans la zone internationale. Il nous faut attendre, pour une raison inconnue, devant le comptoir d’enregistrement de la compagnie. 

Le temps passe sans que nous puissions obtenir d’information. Finalement quelques personnes sont appelées, les passagers de première classe, qui réussissent à franchir les étapes suivantes du parcours. Mais nous, passagers ordinaires, non. Le temps passe. Le bruit des réacteurs du DC10 nous renseigne sur l’arrivée du vol de Libreville sans que nous sachions si nous allons pouvoir monter dans l’appareil. Par une des autres personnes bloquées comme nous, nous apprenons que s’ouvre demain, à Paris, au Palais de Chaillot, la « IVe Conférence des chefs d’État et de gouvernement des pays ayant le français en partage ». L’avion serait plein de ministres et de hauts fonctionnaires qui se seraient attribués les places dans l’appareil y compris celles des autres passagers qui avaient réservé et même reconfirmé leur vol ! Face au forcing effectué par ces très hauts responsables nationaux, les agents d’Air Afrique [1] n’auraient manifestement pas osé refuser de leur attribuer des places dans l’avion de peur de la perdre, la leur, de place !

Il nous faut néanmoins encore attendre pendant que les hôtesses comptent et recomptent les passagers et les places éventuellement disponibles. Pour un strapontin peut-être (?), jusqu’au moment où le ronflement des réacteurs nous avertit que nous ne partirons pas cette nuit ! Le Chef d’Escale d’Air Afrique a l’air complètement débordé par cette situation : avoir à s’occuper des six à huit personnes qui lui restent sur les bras et dont il va falloir qu’il assure le gîte et le couvert pendant trois jours, dans l’attente du prochain vol pour Paris. Coups de téléphones aux hôtels, finalement le bus du Novotel vient nous rechercher et nous retrouvons nos chambres pour tenter d’y finir la nuit ! Conclusion : la société Air Afrique nous offre trois jours de loisirs forcés dans l’oasis du Novotel « la Tchadienne ». Mais que peut-on faire à N’Djamena quand on n’y travaille pas ? Il y a bien le petit musée national mais de nombreuses pièces, et les plus belles évidemment, ont été pillées lors des « évènements », c’est à dire les différents combats entre factions tchadiennes qui se sont déroulés ces dernières années. Pas de lèche-vitrine par absence de toute boutique, pas d’activités culturelles, pas de promenades à pied faute de trottoirs et de sécurité. Il ne reste que la piscine de l’hôtel et l’observation de la faune locale, je ne parle évidemment pas des vautours charognards qui hantent le flamboyant situé derrière les cuisines de l’hôtel, mais de celle qui, comme nous, patauge dans l’eau.

A notre très grande satisfaction nous apprendrons, quelques jours plus tard, que notre sacrifice de trois jours supplémentaires à N’Djamena n’aura pas été vain. Dans la Déclaration de Chaillot, les Chefs d’État et de Gouvernement ont notamment « réitéré solennellement leur foi dans les valeurs démocratiques fondées sur le respect des droits de la personne, des minorités et des libertés fondamentales », qu’ils  ont « affirmé être convaincus qu'il n'existe pas de développement sans liberté́, ni de véritable liberté́ sans développement », et enfin qu’ils ont pris « l'engagement de faire avancer le processus de démocratisation, de consolider les institutions démocratiques et décidé de développer des programmes appropries dans ce sens » [2] ! Ce serait risible, mais quand on connaît la situation du Tchad c’est seulement terriblement dramatique. Ce niveau de duplicité est affligeant et dramatique de la part de tous les responsables politiques des États signataires, notamment de la France !


[1]  Air Afrique est créée en 1961 par onze états africains francophones, Cameroun, République Centrafricaine, Congo-Brazzaville, Côte d'Ivoire, Dahomey, Gabon, Haute-Volta, Mauritanie, Niger, Sénégal, Tchad. Surnommée Air Peut-être, la compagnie est déclarée en faillite et mise en liquidation en 2002. (note 2019).

[2] Service des conférences internationales de l’OIF. « IVe Conférence des chefs d’État et de gouvernement des pays ayant le français en partage ». Déclaration finale. 21 novembre 1991.

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13 mars 2021

Tchad - Formation agricole et rurale (10/18). Concurrence internationale !

Entre efficacité et naïveté ?

 

Tchad USAID

Pendant que nous réalisons notre séminaire, il s’en déroule un autre dans la grande salle de la Direction de l’Enseignement agricole, un séminaire de l’USAID [1], la coopération américaine. Le thème de cette formation porte sur la gestion de projets, un thème partiellement voisin du notre, et il faut bien reconnaître que nous faisons vraiment pâle figure à côté de nos collègues américains ! Chaque participant tchadien a reçu, en début de session, un gros classeur dans lequel sont insérés tous les documents du séminaire, documents forts bien faits d’ailleurs. En sus, chaque matin, à leur arrivée à la Direction de l’enseignement agricole, un casse-croûte est servi aux stagiaires, puis un café à la pause du matin. Non seulement, nous n’avons rien à offrir, mais, en plus, nous faisons travailler nos participants matin et après-midi alors que l’autre groupe ne travaille que le matin. Belle organisation !

Le summum de notre honte est atteint au cours de la session de clôture du séminaire de l’USAID à laquelle nous avons été très gentiment invités. Après les discours d’usage, la représentante de l’USAID, une sociologue d’une université américaine, remet à chaque stagiaire, appelé l’un après l’autre à se présenter au pied de l’estrade, son diplôme, un Tee-shirt décoré au sigle de l’USAID et un livre, en français. Enfoncés, nous sommes enfoncés ! Certes, les esprits chagrins feront remarquer que les livres distribués contribuent à « l’American Way of Life » : « La démocratie aux États-Unis », « La contribution des États-Unis à la paix et au développement », « La démocratie locale aux États-Unis », « Les syndicats américains », etc. Un des trois experts américains, un grand jeune homme, lunettes rondes et moustache, s’excuse auprès de nous sur le choix des ouvrages distribués. Il a dû voir dans notre regard une commisération critique pour cette littérature d’extra-terrestre dans le contexte tchadien où la « démocratie » est un concept aussi vaporeux que celui du respect de la personne humaine. Il en convient et nous fait également part de ses interrogations sur les objectifs, contenus et méthode du séminaire auquel il participait. Son discours est assez différent de celui de la responsable de l’équipe, vive et sûre d’elle-même, ne voyant pas de problème à réaliser des enquêtes dans les villages en débarquant avec cinquante participants, à offrir de nombreux cadeaux aux villageois et à conduire elle-même, en anglais, les interviews du chef de village et des paysans, persuadée qu’elle est d’avoir approché ainsi le fonds des problèmes des communautés villageoises !

Après cette distribution de cadeaux, l’USAID invite les participants à un méchoui, un mouton sur sa broche, accompagné de semoule et de bouteilles de viandox ! Je suis néanmoins un peu interloqué, car nos amis américains, d’ordinaire si obsessionnels sur l’hygiène, n’ont prévu ni couteaux, ni fourchettes. Il faut donc aller arracher un morceau de viande sur le mouton et le manger avec les doigts, ce qui est certes tout à fait possible, mais avez-vous déjà essayé de manger de la semoule avec les doigts ? Il faut posséder un vrai apprentissage pour ne pas en faire tomber partout et réussir à en porter quelques grains à la bouche. Ma collègue, souhaitant montrer sa participation, s’y essaye bravement, en renversant fortement la tête en arrière, et elle obtient des résultats mitigés. Heureusement, des bonnes volontés, émues de ses efforts méritoires, finiront par nous trouver des couverts. Je dois bien avouer que je passe mon tour plus d’une fois, d’autant que, tout le monde plongeant les mains dans le même plat, c’est le meilleur moyen de transmission pour le choléra. Car, le choléra, à N’Djamena, ce n’est pas une vue de l’esprit ! Des épidémies s’y déclarent périodiquement depuis 1970, la dernière, il y a peu, courant 91, ayant fait quelques centaines de morts. Je boude parce que c’est un méchoui américain ? Peut-être, aussi, mais, je me rattrape sur les gâteaux, type baklawa et samsâ ! Pour manger, chacun s’installe comme il le peut, sur une chaise, un coin de table, bientôt il y aura partout des assiettes sales, des verres vides, des bouteilles de bière abandonnées, et de la graisse de mouton figée sur les tables. 

A la fin du repas, les stagiaires se partagent les restes, les emballent dans des feuilles de papier, des sacs plastiques, pour en faire profiter leur famille. Du mouton, il ne restera que la broche ! Mais la salle sentira la graisse de mouton froide pendant trois jours !


[1] USAID, United States Agency for International Development (Agence des États-Unis pour le Développement International).

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11 mars 2021

Tchad - Formation agricole et rurale (9/18). Jeu de Zaga-oie et Pari-Vente.

Un jeu de l’oie à la tchadienne – Une source aléatoire de revenus

 

Tchad N'Djamena Pari-vente

Un expert français a caricaturé la vie à N’Djamena sous la forme d’un jeu de l’oie, appelé pour l’occasion, jeu de « Zaga-oie », ce qui est aussi un jeu de mot sur le nom de l’ethnie du président, les « Zaghawa ». Le jeu décrit le parcours du coopérant, de son arrivée au Tchad à son éventuel départ. La case de base est constituée d’une camionnette pick-up surmontée d’une mitrailleuse. Les autres cases présentent les différents moments de sa vie en coopération, les moments agréables avec le club de tennis, la chasse, le farniente au bord du fleuve, le week-end dans la réserve de Wasa au Nord Cameroun, le bar du « Central », le club hippique, la boîte de nuit du « Feeling »…

Mais il y a aussi les moments franchement désagréables : la crise de paludisme, le putsch, le pillage de la villa, la prise en otage, l’expulsion, le sabotage de l’avion et son crash en plein vol [1] ! Toutes situations parfaitement réalistes à N’Djamena. Enfin, quelques rares cases évoquent quand même la mission pour laquelle le coopérant est censé être au Tchad : la réunion d’arrivée dans le projet, le bureau, l’accord de la Banque Mondiale sur le projet et l’obtention d’un financement, la réception à l’ambassade de France, le départ précipité de la Banque Mondiale du fait des événements rendant impossible la poursuite de votre activité. 

Bien sûr, en tombant sur chacune de ces cases, cela vous fait avancer de quelques cases supplémentaires, vous fait rejouer ou, au contraire, perdre un certain nombre de tours, vous réexpédie à une case antérieure, voire même à la case départ. Après avoir couru quelques dangers et tué le temps dans quelques activités de loisir, vous pourrez, si vous avez un peu de chance, retourner dans votre petit village français dominé par le clocher de sa petite église situé au centre du jeu !

Parmi les cases agréables du jeu de Zaga-Oie, il serait possible d’ajouter une case sur les « Pari-Vente ».

Au cours d’une des pauses de la session de formation, quelqu’un nous fait passer un petit carton bleu sur lequel Mme Anne Ryaïra Koumgotoum nous invite à son « Pari-Vente », le 9 novembre au soir, au bar « Tour Eiffel ». Évidemment, nous sommes honorés et flattés, même si nous ne connaissons Mme Anne Ryaïra Koumgotoum ni d’Ève, ni d’Adam. Intrigués, nous interrogeons nos amis tchadiens qui sourient. Nous ne saurons pas ce qu’est un Pari-Vente, sauf si nous y participons !

Le Bar « Tour Eiffel » est un petit bar de quartier, en plein air. Il se compose de chaises et de fauteuils dépareillés et de petites tables basses, elles-mêmes de tailles et de formes différentes. L’ensemble est disposé autour d’une petite piste de danse en ciment. La lumière est chiche, mais pas les décibels de la sono. Comme dans tous les bars, on y consomme des jus de fruit sucrés, mais surtout, de la bière, la Gala. Dans l’apparence, il n’y a là rien que de très ordinaire à N’Djamena.

L’originalité du Pari-Vente est ailleurs : il s’agît en fait d’une petite activité de subsistance développée par les femmes. Une femme (c’est toujours une femme qui est à l’origine de l’initiative, jamais un homme !) recherche un petit revenu complémentaire. Elle emprunte à un commerçant une somme d’argent à très court terme, quelques jours, pour louer un local, une sono, acheter des caisses de « sucreries » (jus de fruit sucrés et gazeux) et de bière, et faire imprimer des invitations qu’elle distribue largement autour d’elle. Le soir du Pari-Vente, elle accueille « ses invités », les place, vend les consommations et assure l’animation. Le lendemain du Pari-Vente, elle paye la location du bar, de la sono, rend les bouteilles consignées, les boissons non consommées et rend au commerçant la somme empruntée augmentée des intérêts… commerçant qui est le plus souvent le marchand de boissons, voire le propriétaire du bar. 

Une fois les dépenses couvertes, elle n’a plus qu’à espérer qu’il lui restera un petit bénéfice. Elle a fait un pari, celui de vendre les boissons et de faire un bénéfice, donc un Pari-Vente ! 


[1] Le 19 septembre 1989, le vol 772 d’UTA, effectué avec un DC-10 reliant Brazzaville à Paris via N'Djamena, a été victime d'un attentat à la bombe, au-dessus du désert du Ténéré, organisé par les services libyens et tuant les 170 passagers et membres d'équipage.

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09 mars 2021

Tchad - Formation agricole et rurale (8/18). Travailler dans l'interculturel.

Construire et lire des images n’est pas une évidence, mais un apprentissage

 

Tchad N'Djamena séminaire 91

Afin de permettre à chacun de trouver sa place, de valoriser les « compétences acquises » et de faire connaître largement les actions conduites au cours de cette formation, nous proposons au technicien audio-visuel de réaliser un reportage sur le déroulement du séminaire. Très fier de cette demande, notre collègue prend la chose au sérieux et photographie les participants de la session sous tous les angles au cours de nos différentes activités. Il gâche de la pellicule, mais sans jamais prendre aucune note. Nous commençons à être inquiets sur le résultat futur, d’autant plus que nous avons annoncé, et claironné, que le reportage sera présenté lors de la séance de clôture du séminaire ! Nous sommes pris au piège de notre ambition et il devient évident qu’il va falloir également aider le technicien à définir ses objectifs et le contenu de son reportage lequel ne peut pas être une quantité impressionnante de photos mises bout à bout. De fait, désireux de montrer son savoir-faire technique auprès de ses collègues, notre photographe n’a aucune idée sur la forme que pourrait prendre ce fameux « reportage ». 

Pour parer au plus pressé nous décidons, ensemble, de réaliser une exposition dont nous pensons naïvement que ce devrait être assez facile à mettre en œuvre. Facile en mettre en œuvre ? Il nous faut d’abord nous assurer que nous disposons d’un minimum de matériel : de grandes feuilles de papier blanc, des ciseaux, de la colle, des marqueurs et des feuilles de différentes couleurs ; c’est bien le moins pour réaliser des panneaux d’affichage. La recherche dans les armoires du laboratoire audiovisuel donne bien peu de résultat : quelques feuilles de couleurs oubliées là. Une investigation plus poussée dans les salles et les bureaux de la Direction permet de récupérer quelques marqueurs ; enfin après des démarches répétées auprès du responsable de la coopération suisse, celui-ci finit par nous dénicher une paire de ciseaux, un tube de colle et de grandes feuilles blanches. L’obtention de cet ensemble de matériaux aura exigé les efforts de trois personnes pendant une demi-journée ! Incroyable ? Non ! C’est cela le sous-développement : la difficulté à se procurer des éléments matériels les plus anodins, qui sont si faciles d’accès dans les pays développés mais introuvables ici. Une difficulté qui impose de partir du matériel disponible pour envisager le produit final et non l‘inverse.

Second temps, il reste à définir les principaux contenus de cette potentielle exposition. Il faut faire simple et vite et nous décidons de limiter à six ou huit les panneaux d’exposition qui traiteront chacun d’un thème précis. Par exemple : les objectifs du séminaire, les participants, la démarche de formation et ses contenus, les enquêtes de terrain réalisées, la description des activités des conseillers agricoles, les propositions de dispositifs de formation... Pour chaque panneau, nous proposons quelques idées de contenus, d’images ou de schémas qui illustrant nos activités.

Las, le surlendemain, notre collègue n’a pas vraiment progressé. Il n’a découpé qu’un cadre noir pour l’un des panneaux, avec un certain mérite d’ailleurs, car ce n’est pas si simple de le faire avec un malheureux double-décimètre faute de disposer d’une longue règle. Mais le problème est plus fondamental que cela et relève de différences culturelles.  Européens, nous sommes continuellement confrontés aux écrits, images, dessins, schémas, alors que nos collègues tchadiens vivent dans une civilisation de l’oralité. Réaliser le dessin schématique d’un bonhomme ou d’une maison, découper une feuille de papier selon les contours du dessin, écrire sur une ligne droite régulièrement, organiser l’espace sur une grande feuille d’exposition, toutes ces activités sont pour nos collègues autant d’exercices difficiles qu’ils n’ont jamais appris à faire et qui sont très éloignés de leur culture. Enfants, ils n’ont jamais eu l’occasion de dessiner, barbouiller, découper, coller. L’essentiel de leur éducation a été transmis par la parole et l’exemple concret, et non par le texte, le dessin ou le schéma [1]. Il nous faut donc également accompagner notre collègue photographe dans la réalisation de son travail de composition des différents panneaux afin de lui permettre de mettre en valeur sa compétence technique en photographie. Finalement, nous réussissons à monter ensemble huit panneaux en les agrémentant des nombreux clichés réalisés et agrandis. L’ensemble est honorable bien que très simple, mais c’est « présentable ».


[1] « Nous sommes tellement habitués à « lire » des images que nous oublions que leur facilité de lecture repose, comme pour le langage oral, sur des conventions apprises dès la petite enfance et partagées par une communauté ». René Baldy. « Dessine-moi un bonhomme - Universaux et variantes culturelles ». Gradhiva, revue d’anthropologie et d’histoire des arts. 2009. (note 2021).

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07 mars 2021

Tchad - Formation agricole et rurale (7/18). Formation de formateurs.

Construire des formations en réponse aux problèmes professionnels

 

Tchad N'Djamena Séminaire 92

La Direction de l'Enseignement et de la Formation Professionnelle Agricole (DEFPA) du ministère de l’Agriculture du Tchad s’efforce de développer ses activités après une longue période de stagnation et ceci avec l’appui de l'agence de coopération internationale de la Confédération suisse. Onze personnes de la direction, chargées de la formation continue des cadres et de la formation des paysans, participent au séminaire que nous animons. C’est un groupe très hétérogène par leurs origines, leurs formations, leurs compétences, et les participants ont aussi de nombreuses questions personnelles ou familiales à traiter tout en suivant une formation exigeante en termes de disponibilité et de présence. 

Ensemble, nous essayons d’abord d’identifier et de hiérarchiser les problèmes rencontrés dans la conduite des actions de formation de la direction lesquelles concernent des publics divers : des agriculteurs, des agricultrices, des vulgarisateurs et des enseignants. Si les objectifs et contenus des sessions de formation sont bien évidemment définis en fonction des publics, elles présentent néanmoins des caractéristiques communes dans leur mise en œuvre : elles se situent généralement dans une « logique d’offre ». Ce sont les organisateurs de la formation qui imaginent quels sont les « besoins de formation » des participants sur la base soit d’hypothèses qu’ils élaborent, soit des demandes faites par les employeurs, les entreprises agricoles, ou les directives des services de l’État. Comme les contenus des formations ne sont pas définis avec les publics de la formation envisagée, les participants aux sessions se montrent généralement peu intéressés.

Par ailleurs, les contenus de ces formations, comme les méthodes pédagogiques employées, sont souvent très « scolaires ». La démarche de la formation ne part pas des situations vécues, des problèmes rencontrés et exprimés par les publics, mais d’un savoir scientifique ou technique choisi par le formateur, lequel s’efforce ensuite de le transmettre au public de la formation. La participation des personnes qui suivent la formation n’est pas encouragée, ni même sollicitée, alors qu’il s’agit de professionnels, des agricultrices et agriculteurs, des vulgarisateurs ou des enseignants.

Nos collègues tchadiens manquent d’outils simples d’investigation qui leurs permettent d’avoir une connaissance des activités des personnes auxquelles ils s’adressent, et donc de leurs éventuels « besoins de formation ». Plutôt que d’utiliser le questionnaire d’enquête, long à élaborer, lourd à mettre en œuvre et souvent difficile à dépouiller, nous leur proposons d’apprendre à utiliser l'entretien semi-directif à thèmes, plus simple à réaliser mais néanmoins très riche d’informations dans leur situation particulière. Après une série exercices pratiques pour maîtriser la technique, ils effectuent des entretiens auprès d’un public de conseillers agricoles.

Après rédaction des informations recueillies, notamment sur les problèmes évoqués par leurs interlocuteurs lors des entretiens, leur classement, leur hiérarchisation, nous leur proposons d’en déduire différents niveaux d’objectifs de formation, déclinés ensuite en choix de contenus, de méthodes pédagogiques adaptées en allant jusqu’à la construction d’outils pédagogiques. 

Mais, il nous faut aussi prendre en compte les intérêts particuliers de nos cinq collègues de la cellule technico-pédagogique laquelle devra animer la réflexion au sein de la direction. Il nous faut également les aider dans ce rôle qu’ils vont avoir à jouer.  Le plus simple et le plus efficace nous semble être de les associer étroitement à la conduite du séminaire. Chaque jour, soit à l’issue de la journée, soit pendant que les autres participants réalisent des travaux de groupes, nous faisons avec eux le bilan du déroulement de la journée, la liste des problèmes rencontrés, ce qui a bien marché, les points sur lesquels il convient de revenir, puis, nous préparons le programme du lendemain en nous partageant les tâches de formation, d’animation, d’encadrement des groupes, de rédaction des comptes rendus journaliers. C’est un moyen de les préparer à leur rôle d’animateur.

Malgré des temps de travail assez exigeants, sans oublier les problèmes matériels et familiaux des uns et des autres, nos onze participants restent présents, actifs et volontaires pour participer à tous les exercices que nous leur proposons.

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