Notes d'Itinérances

21 septembre 2019

Chine - Les surprises d'un touriste (11/24). J comme Jardins urbains et Jardins ruraux !

La Suisse en Chine ? – Assurer la sécurité alimentaire du pays

 

Chine Canton Immeubles 4

Compte-tenu des informations alarmistes diffusées en France sur la pollution en Chine, je dois avouer que je m’attendais au pire. Surprise ! Dans les zones traversées, les jardins et espaces verts semblent être une préoccupation prioritaire des autorités comme des populations. A Shanghai, Xiamen ou Canton, comme dans toutes les petites villes visitées, partout sont créés des jardins et des espaces verts qui sont ensuite parfaitement entretenus. Les talus des  autoroutes, comme des voies ferrées, sont toujours arborés et fleuris. Ce serait même un rêve magnifique si nos autoroutes franciliennes pouvaient être aussi soignées et fleuries que celles de Shanghai !

Mais les jardins ne sont pas qu’en ville ! L’agriculture des zones traversées entre Shanghai et Canton semblait également plutôt composée de jardins sur de modestes parcelles : potagers, vergers, pépinières, serres. Les zones rurales apparaissent nettoyées et je n’ai vu que rarement des décharges sauvages d’ordures ou de détritus même s’il est vrai que dans les zones rurales les plus pauvres la propreté des espaces publics (routes, berges) semble moins rigoureuse. Evidemment, nous n’avons pu vérifier l’efficacité et la qualité des services de traitement des ordures comme des eaux usées…

La majorité des paysans chinois vit sur de très petites surfaces : 0,6 ha en moyenne [1]. Et cette Chine de « jardins » doit nourrir 20% de la population mondiale sur 9% de la surface labourable mondiale. Les terres labourables (ou arables, utilisables pour la production agricoles) représenteraient seulement 11,6% de la surface totale de la Chine [2]. Mais une terre arable peut être cultivée ou non (difficultés d’accès, de travail, médiocrité des sols, forêts). En Chine, les terres cultivées sont passées de 36% des terres arables en 1961 à 56% en 2015, entraînant une augmentation importante des surfaces cultivées (1961 : 340 millions d’ha, 2016 : 530 millions d’ha soit + 64%) alors que la population a doublé dans la même période. Aujourd’hui, l’Etat confie les terres aux agriculteurs pour une période donnée (30 ans) et, en échange de la jouissance de ces terres, chaque agriculteur doit fournir une part de sa production à l’Etat à un prix fixé. L’agriculteur peut vendre le surplus de sa production sur le marché libre. Ce nouveau système a permis une amélioration importante de la production agricole et alimentaire [3]. Toutefois avec l'amélioration du niveau de vie de sa population, la consommation alimentaire des ménages augmente et se diversifie. Par ailleurs, le développement urbain consomme chaque année 500 000 hectares de bonnes terres agricoles transformées en zones d'habitation, industrielles et d’infrastructures de transport. Il faudrait donc encore augmenter la productivité pour faire face à une demande croissante sur une surface menacée, mais la Chine utilise déjà deux fois plus de pesticides et d’engrais par hectare que la moyenne mondiale ce qui contribue à une très forte pollution des sols et des eaux [4] ! La Chine est donc désormais un pays importateur net de produits agro-alimentaires : la balance agro-alimentaire chinoise est déficitaire de près de 34 milliards d’euros [5], ce qui représente 10 % du solde excédentaire de sa balance commerciale tous produits (345 milliards).

La recherche de la sécurité alimentaire pousserait la Chine à acheter ou à louer des terres agricoles en Afrique [6] ou en  Europe. Certaines sources évaluent à 10 millions d'ha les terres possédées par des capitaux chinois hors de leurs frontières (soit 2% de la surface agricole de la Chine). Sécurité alimentaire ou placement de capitaux ? Ou encore placements spéculatifs dans certains secteurs ? 

Le Document central N01 de 2018 du gouvernement chinois définit les objectifs annuels de sa politique mais il est peu explicite, très déclaratif et volontariste. S’il ne permet pas de connaître les décisions qui seront prises dans le domaine agricole et les zones rurales, il souligne que le gouvernement chinois est préoccupé par la situation dont il identifie et décrit les problèmes.


[1] Surface moyenne des exploitations agricoles en Europe, 16 ha, en France, 55 ha.

[2] En 1991 on enregistre la valeur la plus élevée (13,3%) et en 1980 la valeur la plus basse (10,24%).

[3] André Villalonga. « L’agriculture chinoise – tradition et modernité ». 2011.

[4] Agra Presse. « L’agriculture chinoise aux prises avec une pollution record ». 01/03/2010.

[5] Alim’Agri. « Chine : contexte agricole et relations internationales ». 09/05/2017.

[6] « Selon la land matrix d’avril 2013, les dix plus importants acteurs des acquisitions foncières en Afrique sont (en million d’hectares) : les Émirats Arabes Unis (1,9), l’Inde (1,8), le Royaume-Uni (1,5), les USA (1,4), l’Afrique du Sud (1,3), l’Italie (0,6), l’Allemagne (0,5), le Soudan (0,5), l’Éthiopie (0,4) et le Portugal (0,4). La Chine n’arrive qu’en 19ème position avec 0,16 million d’hectares ». Kersting Afraso. « La Chine est-elle un acteur majeur de l’accaparement des terres en Afrique ? ». Passerellesvolume 14. 30/08/2013.

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19 septembre 2019

Chine - Les surprises d'un touriste (10/24). I comme Imagination.

Un étrange musée de l’histoire de Shanghai – Qui révèle des choix idéologiques clefs

 

Chine Shanghaï Luwan Concession française 1

A 19 ans, j’avais imaginé la ville de Shanghai à la lecture du roman de Malraux « La condition humaine ». Il y fallait d’ailleurs beaucoup d’imagination car le roman ne comprend aucune description de la ville ! Tout le texte est centré sur l’action révolutionnaire et ne fait jamais référence au décor. Je me doutais donc que la réalité serait moins héroïque et romantique que la représentation que je m’étais construite : un Shanghai de tripots, de fumeries d’opium, de trafics de drogues et d’armes, un Shanghai révolutionnaire avec l’attaque d’un train blindé et des prisonniers jetés vivants dans les fours des locomotives.

La réalité apparait évidemment très différente, même si la bâtisse dans laquelle a été créé le Parti Communiste Chinois en 1921 a été plongée dans le formol. Bien sûr les quelques jours passés dans la ville ne permettent pas d’en connaître les dessous un peu troubles qui doivent néanmoins exister ici comme ailleurs.

Mais, curieusement, la nostalgie sur le Shanghai du début de siècle, le XXebien sûr, n’est pas l’apanage des seuls lecteurs d’André Malraux, elle l’est aussi des Chinois eux-mêmes ! A preuve, le soin avec lequel sont désormais réhabilitées les grosses demeures européennes qui avaient été occupées par des familles de réfugiés chinois pendant la guerre ou les enseignes de restaurants et de magasins écrites en français [1].

Il est également très curieux de constater que le Musée d’histoire de Shanghai, situé dans la grosse boule inférieure de la « Perle de l’Orient », la tour de télévision de 468 mètres signe de modernité et passage obligé de tous les touristes chinois et étrangers, n’est pratiquement consacré qu’au Shanghai des concessions internationales ! Photographies de la ville, films de scènes de rues, mais aussi reconstitutions très imaginatives de rues, de commerces chinois, de bars occidentaux et de fumeries d’opium avec mannequins et accessoires, vieilles automobiles et voitures de tramway, concernent uniquement la période des concessions étrangères. Rien n’évoque l’histoire antérieure à 1843 comme si la ville était née ex nihilo avec l’arrivée des étrangers, rien sur la naissance de la république chinoise, rien sur la révolte et les massacres de 1927, sur l’invasion nippone, la guerre de Libération, la révolution socialiste… Bref, un musée d’histoire de la ville avec une vision totalement a-historique, exposant une représentation de la ville toute aussi imaginaire et fantasmée que celle que je m’étais construite avec la lecture de la Condition humaine ! C’est assez étrange quand même, car le système des concessions symbolise des interventions et des dominations étrangères, arrogantes, violentes, sans respect du peuple chinois, de sa culture, de ses traditions et de son organisation sociale. 

« Aujourd’hui le passé de Shanghai est assimilé de façon officielle mais positive à cette expérience coloniale ». [2]

Les organisateurs de ce musée, très fréquenté par les Chinois, ne sont certainement pas de vieilles personnes naïves et nostalgiques de la période des concessions internationales. Ce qui est valorisé ici ce ne sont donc pas les concessions étrangères en elles-mêmes, mais bien le rôle qu’a joué Shanghai dans l’ouverture de la Chine au monde extérieur, à la modernité, contre un empire déliquescent et replié sur des traditions ancestrales ou sur une république naissante et impuissante. Ce qui est mis ici en exergue au travers du Shanghai des concessions, c’est la ville comme lieu d’échanges, de brassage de population et d’idées, d’initiatives individuelles, comme lieu d’invention de l’avenir… c’est à dire le rôle qui est attribué à Shanghai dans la nouvelle politique chinoise depuis Deng Xiaoping ! En creux et en négatif, c’est aussi une critique de la politique maoïste laquelle valorisait une Chine rurale qui devait compter uniquement sur ses propres forces.


[1] A l’inverse de La Condition humaine, un roman chinois récent fait revivre le décor de la concession française de Shanghai des années 1931/1932 dans une intrigue un peu complexe mêlant les polices des concessions et du gouvernement chinois, les bandes mafieuses, les groupes armés du PCC. Le tout dans le cadre de trafics d’armes et des politiques d’influence des grandes puissances… sans omettre une histoire d’amour avec de belles aventurières. Voir Xiao Bai. « La concession française ». 2011.

[2] Marie-Claire Bergère « Le développement urbain de Shanghai, un « remake » ? ». In Vingtième Siècle. Revue d'histoire. No 85. 2005.

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17 septembre 2019

Chine - Les surprises d'un touriste (9/24). H comme Huizhou (style architectural - Préfecture de Huangshan).

Une organisation de la maison autour de sa cour intérieure – Des programmes de protection

 

Chine Jiangxi Shangrao village de Yan

Dans la province de l’Anhui et les régions voisines, l’architecture des maisons est particulière, elle est dite de « style Huizhou » [1]. Ce sont de grosses habitations, à deux niveaux, entourées de murs aveugles de briques ou de pierres, et comportant une cour intérieure à ciel ouvert autour de laquelle se répartissent les pièces. Cette organisation, dite « tian jing » (puits du ciel), est assez similaire à l'impluvium romain ; l’ouverture centrale de la cour sert à l’éclairage intérieur, à la régulation de la température et à l’aération du bâtiment celui-ci n’ayant aucune ouverture sur l’extérieur, exception faite de la porte d’entrée. 

Les murs extérieurs de la maison, à redents (dits « à la tête de cheval »), dépassent des toitures afin de séparer celle-ci des constructions voisines, pour empêcher les bourrasques de vent d’entrer dans les cours des maisons et pour décourager les cambriolages. Les murs extérieurs sont peints à la chaux. Les tuiles des toits sont des tuiles en pierre grise. Le seuil de la maison est gardé par une porte dont le cadre est fait de pierre au lieu de bois et il est toujours surmonté d'une arche pour empêcher l'eau de pluie de couler le long des murs et sur la porte. Celle-ci ouvre sur une petite cours entourée de trois murs. 

L’intérieur de l’habitation est uniquement en bois, sur colonnes et sur poutres, avec des ornements décoratifs. Des escaliers et des coursives permettent de desservir les pièces du premier étage. Dans cette organisation de l’espace, le mur extérieur, non porteur, sert à ceinturer l’espace intérieur, à la fois dans un objectif de protection contre les risques extérieurs, mais aussi pour circonscrire les dangers d’incendie et éviter leur propagation aux autres maisons, et enfin pour assurer l’intimité à la cellule familiale. Toutefois cette unité de base peut être complétée, dans les familles aisées et selon son statut social, d’autres unités successives auxquelles on accède par le percement du mur de clôture par des passages étroits. Ainsi une maison peut-elle se composer d’un ensemble de plusieurs cours successives.

L’importance des constructions de la région du Huizhou est liée à la puissance de ses marchands qui dominèrent le milieu des affaires en Chine à partir du milieu de la dynastie des Ming (1368 / 1644). Leur fortune leur servit à ériger des temples, construire des ponts, mais aussi bâtir de belles maisons, transformant les paysages ruraux de la région. Ils accordaient beaucoup d’attention à l’éducation et avaient reçu eux-mêmes un excellent enseignement. En conséquence, ils manifestaient un grand intérêt à la qualité et au décor de leurs demeures, favorisant ainsi les techniques architecturales comme celles de la sculpture sur bois, sur briques et sur pierre ce qui a permis l’éclosion d’un système architectural unique.

Ces maisons anciennes sont progressivement délaissées aujourd’hui par les paysans par suite de leur état de délabrement, du coût de leur entretien ou de leur restauration, mais aussi parce que la lumière y pénètre chichement ! Aussi percent-ils des fenêtres dans le mur qui ceinture ces anciennes unités d’habitation pour avoir plus de lumière, mais ils semblent préférer les constructions neuves, en brique et ciment, avec de larges ouvertures en façade. Toutefois, si les façades de ces nouvelles maisons sont désormais largement dotées de fenêtres, elles conservent néanmoins un aspect similaire aux maisons anciennes : rectangulaires, sur deux niveaux, avec des murs pignons à redents (en « tête de cheval ») qui dépassent largement de la toiture, et elles sont toujours peintes à la chaux et couvertes de tuiles noires.

Pour éviter la disparition du riche capital architectural Huizhou, la province d’Anhui est pionnière au niveau national pour le classement et la préservation des vieux bourgs et villages. A l’issue d’enquêtes de terrain et d’un jury, la province a publié, dès 1989, une première liste des six Zones historiques et culturelles à sauvegarder [2]. Complémentairement, pour faire face au risque de disparition de ces maisons anciennes, la préfecture de Huangshan a mis au point, en 2009, un programme de financement appelé « Cent villages et mille maisons » dont le but est de sauver et de protéger ces « fossiles vivants » (sic !), tout en restaurant et exploitant 1 065 constructions anciennes réparties dans 101 villages. 


[1] UNESCO. Liste du patrimoine mondial de l’Humanité. « Anciens villages du sud du Anhui ». 2000.

[2] Shiwei Shen. « Les vieux villages chinois : évolution, patrimonialisation et mise en tourisme ».  Thèse de doctorat. Université d’Angers. 2014.

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15 septembre 2019

Chine - Les surprises d'un touriste (8/24). F comme France à Shanghai.

La concession française, toujours identifiable dans le paysage urbain

 

Chine Shanghaï Marché Xianggyang Rue Taikang

L’ancienne concession française de Shanghai est aujourd’hui l’un des quartiers les plus prisés de la ville. Elle offre le calme de ses petites rues bordées « d’arbres français » (des platanes), ses longtangs [1] bruyants et animés devenus des zones branchées pour flâner, grignoter et faire des achats, mais aussi ses grandes avenues commerçantes. De nombreux étrangers et artistes y résident. On y trouve des boutiques, des cafés, des marchés, des galeries d’art, des villas coloniales aux styles les plus divers et composites, du style normand à colombage au style britanniques à bow-windows, en passant par le style banlieue parisienne des années 20 ! 

« La section spéciale de la police de Chang-Kaï-Shek était installée dans une simple villa construite vers 1920 : style Bécon-les-Bruyères mais fenêtres encadrées d’extravagants ornements portugais, jaunes et bleuâtres » [2].

L’ancienne concession est située en partie dans les quartiers actuels de Xuhui et Luwan ; elle est  délimitée par les rues Yan’An au Nord, Huashan à l’Ouest, Zhaojiabang au Sud et l’ancienne ville chinoise à l’Est, soit un total de 66 hectares, bien loin des 199 hectares de la concession britannique située sur sa limite Nord. Entre le Bund, le boulevard de la concession britannique qui longe la rivière Huangpu, et la ville chinoise, la concession française contrôlait également une partie des quais. 

Dans le périmètre de l’ancienne concession est situé le parc Fuxing, une dizaine d’hectares agencée dans un style composite, un jardin anglais à la mode parisienne, avec ses aménagements tirés au cordeau, un lac, des fontaines, des pavillons, et des parterres de fleurs. Tôt le matin, le parc se remplit de danseurs de tango ou de valses, de chanteurs d’opéra chinois ou de chants maoïstes, de personnes faisant du tai-chi-chuan ou des calligraphies, de joueurs de badminton, de masseurs bénévoles, de personnes âgées qui discutent et de curieux ! 

Les trois guerres de l’opium et la signature de traités avec des puissances étrangères (Nankin de 1842, Bogue de 1843 et Tien-Tsin en 1858) sont à l’origine du système des concessions. Ils contraignirent la Chine à autoriser le commerce de l’opium produit par les Britanniques en Inde et à ouvrir plusieurs de ses ports au commerce occidental. 23 concessions furent attribuées à huit puissances étrangères dans dix villes portuaires. Une concession était un territoire concédé par la Chine à un pays souverain, avec un bail de durée indéterminée, le sol restant de propriété chinoise. C’étaient des territoires auto-administrés, avec un statut d’extraterritorialité. En 1937 seuls 4 pays avaient encore des concessions en Chine, celles de la France étaient situées à Shanghai, Canton, Hankéou et Tianjin [3]. 

La concession française de Shanghai a duré près d’un siècle, de 1849 à 1946. Constituée à l’origine de marécages humides [4], elles’organisa comme une ville avec ses églises, ses écoles, ses hôpitaux, ses banques, sa prison, son cimetière et... même ses maisons closes [5]. En 1912, les murailles de la ville chinoise sont abattues et laissent la place à un boulevard, le « boulevard des Deux Républiques », en référence aux républiques française et chinoise, symbolisant ainsi l’ouverture du monde chinois au monde occidental. 

Les différentes concessions n’étaient pas étanches entre elles, le passage entre les concessions étant libre sauf pendant les périodes de troubles. Les bornes qui les délimitaient marquaient seulement des zones à compétences administratives différentes. Si, à l’origine, les concessions étaient réservées à la résidence des ressortissants de la puissance occupante, dès 1853, avec l’arrivée de migrants, les populations d’origines différentes se sont trouvées mêlées et, en 1934, la concession française comptait plus d’habitants que la ville de Lyon [6] !


[1] Longtang : quartier d’habitation typique de Shanghai constitué de maisons mitoyennes sur deux niveaux, alignées le long de petites allées perpendiculaires.

[2] André Malraux. « La condition humaine ». 1933. Le seul élément de décor cité par Malraux !

[3] Association franc-comtoise des amitiés franco-chinoises. « La concession française de Shanghai ». 2004.

[4] Bernard Brizay. « Shanghai – Le Paris de l’Orient ». 2010.

[5] Site de l’ambassade de France en Chine. « La concession française à Shanghai ».

[6] Lire le roman de Xiao Bai « La concession française » (2011) lequel est situé en 1934.

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13 septembre 2019

Chine - Les surprises d'un touriste (7/24). E comme Exotisme.

L’Europe c’est aussi terriblement exotique !

 

Chine Xiamen Ile de Gulangyu 7

L’exotisme n’est plus ce qu’il était ! 

La curiosité pour ce qui est étranger a été fortement marquée par le goût des Européens pour les sociétés lointaines et les zones tropicales, au point que nous avons développé une vision très européo-centrée dans laquelle est devenu « exotique » tout ce qui ne relevait pas de notre société occidentale.

Un petit tour dans l’enclave des concessions européennes de l’île de Gulangyu (ou Kulangsu), dans l’estuaire du fleuve Chiu-lung, à proximité de Xiamen, nous rappelle fort justement combien nous pouvons nous même être terriblement exotiques aux yeux d’un Chinois et que, finalement, l’exotisme c’est toujours l’autre, le différent, quel qu’il soit !

Pour un Européen, déambuler dans les petites rues de l’île n’est pas particulièrement « exotique ». L’architecture des bâtiments ressemble à celle d’un beau quartier de la fin du XIXsiècle dans une ville de l’Europe du Nord, un temps où, en Occident, le style architectural était pompeux, imitant et mélangeant les styles des siècles antérieurs ou de différents pays avec beaucoup de surcharges et de lourdeurs ; bref, souvent plus crème Chantilly qu’imaginatif et novateur. Seulement voilà, à contrario, ce petit bout d’Europe en terre chinoise est particulièrement étrange pour les autochtones et, la dernière mode, le fin du fin, c’est pour les jeunes mariés de venir s’y faire tirer le portrait devant une église néo-gothique qui ressemble comme une sœur à celles de Nouvion-en-Thiérache ou de Saint-Marcel-les-Annonay ! C’est d’autant plus exotique pour les Chinois que, non seulement c’est un décor européen fin de siècle (le XIXbien sûr) mais, en plus, un décor de petite ville bourgeoise, très provinciale, quand ils doivent vivre dans des villes immenses, tentaculaires, couvertes de hautes tours d’habitation entrelacées d’autoroutes. Le dépaysement est garanti !

A seulement six minutes en ferry du grand port de Xiamen, le centre économique et culturel de la région du Fujian, l’île Gulangyu a une superficie d'environ deux kilomètres carrés et abrite quelques milliers habitants. Dès le XVIIIsiècle, des marchands étrangers avaient été attirés par l’île, un fait attesté par l’existence de la tombe d’un marchand espagnol dénommé Manuel (1729 / 1759). Après la guerre de l’opium et le traité de Nankin de 1842, et avec l’ouverture de Xiamen comme port de commerce en 1843, Gulangyu devint un établissement administrativement indépendant relevant de la colonie britannique installée à Xiamen. Elle est devenue un établissement international en 1903 et un important lieu d’échanges entre la Chine et l’Europe.

 Ancienne concession internationale, l'île se distingue par ses treize consulats, ses églises, ses hôpitaux, ses écoles, ses commissariats de police et ses maisons, construits par les occidentaux, anglais, français, américains ou allemands, entre le milieu du XIXsiècle et le début du XXe. L'île a alors attiré des élites chinoises qui s’étaient enrichies outre-mer et qui, de retour dans leur patrie, s’y s’ont fait construire des résidences privées, mêlant à la fois les styles architecturaux d'Orient et d'Occident. Le patrimoine bâti illustre cette diversité de styles, notamment avec les styles traditionnel du Sud du Fujian, colonial à véranda, néo-classique ou Art déco. Le plus étonnant étant une fusion de ces différentes influences dans un style original dit « Amoy déco ». Aujourd’hui Gulangyu compte 931 bâtiments historiques de différents styles architecturaux internationaux et locaux, faisant de l'île une des concessions internationales les mieux préservées de Chine et c’est à ce titre qu’elle a été inscrite sur la liste du Patrimoine mondial de l’Humanité en 2017 [1].

C’est peu dire que la visite de l’île est très appréciée des Chinois qui viennent en masse s’y promener, n’hésitant pas à faire longuement la queue pour prendre le ferry alors même qu’une gare portuaire moderne a été construite et que les bateaux se pressent pour accoster les uns derrière les autres. Mais, à la suite d’un rapport en 2017 sur le calcul de la capacité maximale d’accueil sur l’île afin d’éviter les menaces de dégradation du site, le nombre optimal de personnes sur l’île a été limité à 25 000 par jour tandis que le chiffre maximum absolu est de 50 000 [2].


[1] UNESCO. Liste du patrimoine mondial de l’Humanité. « Kulangsu, un établissement historique international ». 2017.

[2] Ce dernier chiffre comprenant les habitants et les personnes venant travailler sur l’île, le nombre maximum de visiteurs est donc limité à 35 000 par jour… ce qui fait malgré tout encore beaucoup de monde dans les petites rues de l’ancienne concession !

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11 septembre 2019

Chine - Les surprises d'un touriste (6/24). D comme Déplacements touristiques.

Un tourisme de très grande masse

 

Chine Anhui Huangshan village de Tangmo 19 touristes

Touriste dans les régions du Huizhou et du Fujian, c’est avec étonnement que je constate que nous sommes les seuls étrangers perdus au milieu d’une marée d’innombrables touristes chinois. 

Le tourisme en Chine, c’est une affaire « de masse » ! SI les Chinois sont deux fois plus nombreux que les Européens (même en incluant la totalité de la Russie dans l’Europe !), cela souligne aussi qu’existent désormais en Chine des catégories de population aux revenus suffisamment élevés pour leur permettre d’aller à la découverte de leur pays. Cette découverte s’effectue souvent en groupes constitués avec guides arborant un petit drapeau mais aussi (hélas) un micro et un haut-parleur diffusant sans complexe ses décibels, et des touristes affublés d’une même casquette de couleur « flashy ». Mais là encore, les choses évoluent car les parkings sont aussi remplis de voitures de touristes chinois venus en famille.

Le secteur du tourisme en Chine est organisé comme une industrie autonome, performante, dans le cadre des réalisations d’un Etat « aménageur » qui lance de grands projets au sein des villes ou des régions. L’Etat encourage toutes les initiatives susceptibles de « créer des activités touristiques qui donneraient envie aux touristes et rendraient leur séjour agréable »… ce qui ne veut peut-être pas dire tout à fait la même chose en Chine et en France. 

Exemple pour une croisière de quelques heures sur la rivière Xinan. Description française correspondant bien à la réalité : « Croisière sur la rivière Xinan, au cœur d'un paysage bucolique de bosquets de bambous, de petits villages noyés dans la brume, et de collines sculptées en terrasses, où alternent plantations de colza au printemps et rizières en été ». Réalisation chinoise : trois arrêts du bateau pour 1/ visiter une reconstitution historique de la cérémonie d’un mariage traditionnel dans des familles riches, 2/ assister à une démonstration des différents types locaux de pêche (à l’épervier, au filet, au cormoran), 3/ observer des sculptures de glaces, illuminées, reproduisant des monuments, situées dans un vaste hangar réfrigéré ! Manifestement les touristes chinois étaient plus intéressés par les animations lors des haltes du bateau que par les paysages jugés « bucoliques » par les Français.

Les premières statistiques chinoises sur le tourisme intérieur (le tourisme des Chinois en Chine) datent seulement de 1985. En 2012, il y a eu plus de 2,9 milliards de déplacements touristiques [1] dans l’ensemble du pays, mais 5,5 milliard en 2018. Le développement du phénomène a été particulièrement important entre 1992 et 1995 - avec un doublement du nombre de touristes en trois ans - puis à partir de 1999 avec l’instauration des « semaines d’or » (huangjin zhou), des semaines balisées pour prendre ses congés payés (11 jours par an) [2]. Le tourisme a représenté environ 11% du produit intérieur brut chinois en 2018. Sur 185 pays étudiés en 2017 par le World Travel and Tourism Council, la Chine arrive seconde avec un PIB touristique de 1 350 milliards de dollars, derrière les Etats-Unis avec 1 500 milliards de dollar [3].

« Un tiers de la croissance totale enregistrée (du tourisme mondial) ces sept dernières années a été réalisé en Chine ».

L’analyse des déplacements montre que le tourisme intérieur chinois est essentiellement un phénomène urbain à l'échelle du pays : les touristes sont originaires de la frange Est du pays (la zone la plus liée aux échanges internationaux et aux revenus des ménages les plus élevés). Ils se dirigent en tout premier lieu vers les principales villes du pays, situées généralement aussi à l’Est, Pékin, Shanghai, Canton, Zhengzhou et Hangzhou, où ils recherchent une certaine « modernité » des sites, ignorant souvent l'aspect patrimonial des anciennes constructions historiques [4]. Un site significatif de l’ampleur du tourisme intérieur étant en l’occurrence la promenade du Bund à Shanghai, le long de la rivière Huangpu, face aux gratte-ciels du quartier de Pudong !


[1] Dans les statistiques chinoises, une personne qui part plusieurs fois en voyages pendant une même année sera comptabilisée comme plusieurs touristes… confondant également touristes et voyageurs (visites familiales par exemple).

[2] Shiwei Shen. « Les vieux villages chinois : évolution, patrimonialisation et mise en tourisme ».  Thèse de doctorat. Université d’Angers. 2014.

[3] 3eAllemagne, 395 milliards, 4eJapon, 331 milliards… France 8eavec 232 milliards de dollars.

[4] Benjamin Taunay. « Le Tourisme intérieur chinois : approche géographique à partir de provinces du sud-ouest de la Chine ». Thèse de doctorat. Université de La Rochelle. 2009.

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09 septembre 2019

Chine - Les surprises d'un touriste (5/24). C comme… Charpentes !

Une structuration différente des charpentes – Une réponse à des règles esthétiques différentes

 

Chine Anhui Huangshan village de Tangmo 11 charpente

La visite des maisons et des temples anciens, dont toute la structure est en bois, permet de constater combien les règles d’élaboration des charpentes de bois peuvent être différentes en Europe et en Chine.

En Europe, la charpente qui va supporter la toiture est très généralement composée d’un ensemble successif de fermes de comble. C’est un élément triangulé, indéformable, vertical, composé de un à deux versants selon la forme de la toiture (à un ou deux pents). La ferme se compose donc de trois pièces de bois disposées en triangle isocèle (ou rectangle dans le cas du toit à une seule pente), la première est horizontale (l’entrait), les deux autres sont en pente (les arbalétriers), complété par une pièce verticale dans la hauteur du triangle (le poinçon). Pour assurer le transfert des forces qui s’exercent sur les arbalétriers et assurer l’absence de toute déformation des fermes, des pièces de bois supplémentaires peuvent être posées obliquement, contre-fiche ou jambe de force. La ferme de comble est donc à la fois un ensemble rigide (basé sur le triangle), mais aussi dynamique par les transferts obliques de force assurés par les contre-fiches et jambes de force. Les fermes de comble sont placées les unes derrière les autres, maintenues à distance par les pannes.

En Chine, la structure des charpentes est totalement différente. Au dessus des colonnes qui les portent des poutres transversales (les traverses)supportent un empilement d’autres traverses, de plus en plus petites au fur et à mesure de la hauteur. La traverse de base supporte, par l’intermédiaire de deux pièces verticales (les poinçons), une autre traverse supérieure, plus petite, et ainsi de suite. Tous les assemblages se font par des chevilles. C’est un système basé sur un ensemble de rectangles superposés, de plus en plus petits, qui supporte les charges verticalement, de manière statique. Les traverses sont maintenues à distance les unes des autres par des pièces longitudinales placées entre les piliers, les entraits. Ce type de structure, qui se déforme plus facilement, a néanmoins pour objectif de permettre la courbure convexe de la toiture, un élément caractéristique de l’architecture chinoise. 

« Les colonnes posées sur des plinthes sont assemblées par des entraits à différentes hauteurs au-dessus du sol… Le toit est supporté par des poutres de longueurs décroissantes, placées verticalement, l’une au-dessus de l’autre et séparées par des liernes. Ce type de structure, ou tailiang, facilite la courbure du toit » [1].

L’arbalétrier des charpentes européennes induit une pente identique de la toiture, alors que ce système de traverses successives, placées à des distances différentes, va permettre de poser plusieurs arbalétriers successifs avec des pentes différentes en fonction de la disposition des traverses et des entraits donnant ainsi à la toiture une forme convexe créant un effet de légèreté.

L’autre élément caractéristique des charpentes chinoises, c’est l’importance des consoles. Les consoles sont un assemblage de pièces de bois qui vont soutenir les avant-toits, lesquels débordent très largement sur les façades. Ces consoles, composées de plusieurs pièces en L, posées les unes sur les autres, en avancées, forment ensemble un bras de console, l’extrémité du toit reposant sur la console la plus haute et la plus éloignée de la façade. C’est le système d’appui dit « dougong ». Les charpentiers chinois ont dû faire preuve de plus en plus d’imagination pour la composition de ces consoles au fur et à mesure que les commanditaires ont souhaité que les extrémités des toits se relèvent de plus en plus aux angles des façades. La mode, en Chine, des toits aux angles fortement relevés remonterait au XIesiècle et signale traditionnellement le monde des élites. La taille des colonnes, la longueur des poutres, les distances séparant ces divers éléments horizontaux ou verticaux étaient définis par une proportion, fonction du rang du bâtiment… et donc de son propriétaire ! 

« Les plans des édifices pouvaient varier, mais le nombre et le nombre de consoles, la courbure du toit et ainsi de suite pour tout bâtiment étaient fixés en fonction de son statut au sein d’une hiérarchie. Toute construction devait faire l’objet d’une autorisation en fonction de ce statut » [2].


[1] Collectif. « Grammaire de l’architecture - Chine ancienne ». 2013.

[2] Wikipédia. « Architecture chinoise ».

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07 septembre 2019

Chine - Les surprises d'un touriste (4/24). B comme Bulle immobilière.

Une frénésie de construction – Des immeubles peu occupés

 

Chine Canton Immeubles 7

En Chine, une des premières choses qui surprend le visiteur c’est l’ampleur des constructions immobilières. Dans les grandes conurbations urbaines bien sûr, à Shanghai, Canton ou Xiamen, mais aussi dans les « petites » villes comme Tunxi (150 000 habitants) ou Wuyuan (82 000 habitants) et enfin dans les zones rurales. Quasiment partout cela construit, en s’étalant en zone rurale (encore qu’il ne soit pas rare d’y voir de petits immeubles), en construisant des immeubles élevés de 10 à 20 étages dans les « petites » villes ou en montant à l’assaut du ciel avec plus de vingt étages dans les grandes zones urbaines.

Il faut dire que le taux de croissance de l'urbanisation en Chine depuis 40 ans a été le plus rapide du monde. En 1960, les résidents urbains [1] représentaient environ 16% de la population chinoise et, en 1980, 20% : la Chine de Mao était essentiellement une Chine rurale et agricole. Aujourd'hui, les résidents urbains constituent près de 60% de la population mais, en 2030, ils représenteront environ 70% des effectifs globaux [2]. Certes, le taux annuel de croissance diminue, de 4% par an dans les années 80 et 90, à 3% dans les années 2000 pour être aujourd’hui à 2%... Mais ces pourcentages s’appliquent à une masse de plus en plus grande, c’est dire que le nombre annuel d’urbains continue à augmenter d’environ 15 à 20 millions par an.

Pour loger ces nouveaux urbains, il faut construire et pas seulement des logements, il faut aussi des routes, des métros, des trains, des écoles, des commerces, des espaces verts, des réseaux d’eau et d’assainissement... Le secteur de la construction consommerait environ 20% du PNB de la Chine.

« En raison de ces investissements considérables effectués dans l’immobilier, la Chine consomme aujourd’hui près de 60 % du ciment produit dans le monde, et 43 % du matériel de construction comme les bulldozers ou les pelleteuses » [3] !

L’augmentation de la demande de logements n’est pas seulement fonction du besoin de se loger, elle l’est aussi à une recherche de placement par les ménages [4] afin de faire face à des risques de baisse de revenus ou des accidents de santé très mals pris en charge en Chine. La construction de nouveaux logements est également liée à la vente des droits d’usage des terrains qui est une source importante de revenu pour les gouvernements locaux et enfin à la pression des constructeurs, des promoteurs immobiliers et des banques qui sont à la recherche de gains. Tous les acteurs, ménages, responsables locaux, constructeurs, promoteurs et banques ont intérêt à toujours construire davantage. La conséquence, c’est qu’il suffit de voyager dans le pays pour constater que nombre de ces nouveaux immeubles sont manifestement totalement ou partiellement vides. Selon des études nationales et internationales, 22% du parc immobilier urbain serait inoccupé ce qui représenterait 50 millions de logements vides.

Jusqu’à présent, cela semble avoir à peu près fonctionné. Globalement, les prix de l’immobilier ont continué à augmenter depuis 2005, il faut compter 20 000 yuans/m2 (2 600 €/m2) pour un appartement mais cela peut atteindre 70 000 yuans/m2 (un peu moins de 10 000 €) dans le quartier de Pudong à Shanghai. Mais jusqu’à quand ? Le Gouvernement, les administrations locales comme les banques commencent à manifester de l’inquiétude, le premier envisage de garantir des ressources stables aux collectivités locales pour contenir les ventes de droit d’usage des terrains, les seconds resserrent un peu la réglementation sur les ventes de logement, les banques limitent le nombre et le volume des prêts hypothécaires et augmentent les taux du crédit qui peuvent désormais atteindre 6%. Mais freiner trop fort la construction d’immeubles comme les conditions d’accès à l’achat de logement pourrait entraîner une spirale déflationniste qui serait très dangereuse pour l’économie chinoise.

Plus grave… Comme le suggère Mylène Gaulard, cette bulle immobilière ne serait-elle pas causée principalement par la baisse de la productivité du capital de l’appareil productif chinois ?


[1] « Sont inclus dans la population urbaine les personnes résidant depuis plus de 6 mois dans une zone sous la juridiction d’un comité de quartier ou d’une zone sous la juridiction d’un comité de village « directement reliée aux infrastructures et services publics urbains ». Il en découle une marge d’appréciation ». Ambassade de France. « L’urbanisation en Chine continentale ». 2014.

[2] France, taux d’urbanisation 2017 : 80%.

[3] Mylène Gaulard. « Les dangers de la bulle immobilière chinoise ». Revue « Tiers Monde». N° 219. 2014.

[4] 32% des familles déjà logées sont propriétaires d'un appartement vide, en attente d'acquéreur ou de locataire.

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05 septembre 2019

Chine - Les surprises d'un touriste (3/24). A comme Autoroutes.

Des autoroutes aux normes internationales – Des projets ambitieux

 

Chine Shanghai Quartier d'habitations 3

Entre Shanghai et Canton, outre des déplacements en train, nous avons également fait quelques déplacements sur autoroutes. Sur ces autoroutes, hors grande conurbation urbaine (Shanghai, Canton), la circulation était plutôt fluide, beaucoup moins chargée qu’elle ne l’est généralement en Europe. Le réseau d’autoroutes semble neuf, bien entretenu, aux normes internationales : terre-plein central (souvent arboré), glissières de sécurité, bande d’arrêt d’urgence, longues voies d’insertion, signalisation bien visible, clôtures. Les bas-côtés sont entretenus, tondus, fleuris et arborés et les ponts sont décorés de jardinières systématiquement fleuries ! Si les aires de repos apparaissent plus rares qu’en France, elles sont très organisées : parkings arborés, station d’essence, restaurants et snacks, libre-service, dans des bâtiments qui apparaissent moins comme des hangars. L’ensemble est d’une propreté toute suisse bien que les automobilistes semblent avoir tendance à vider sur le parking le contenu de leurs restes de grignotages dans le véhicule. Ici, comme dans les villes, des personnels d’entretien présents partout, ramassent, balayent, astiquent, nettoient, taillent, arrosent.

Alors que la mise en service de la première autoroute date seulement de 30 ans (1988), ce sont aujourd’hui 150 000 km d’autoroutes qui sont en service en Chine [1], 8 000 km supplémentaires ont été ajoutés en 2017 et 5 000 le seront en 2018. Les autoroutes sont propriétés de l’Etat, mais 80% d’entre elles sont payantes quand elles sont généralement gratuites dans les grandes agglomérations. La Chine dispose donc du premier réseau au monde en termes de quantité linéaire de voies autoroutières.

La dernière grande réalisation dans ce domaine est l’inauguration, en octobre 2018, d’un autoroute entre Hong Kong et Macao lequel doit permettre d’intégrer deux régions administratives spéciales (Hong Kong et Macao) dans une gigantesque conurbation de plus de 75 millions d'habitants incluant neuf villes de la région du Guangdong, la plus dynamique des provinces chinoises, parmi lesquelles Canton et Shenzhen. L’infrastructure longue de 55 kilomètres est spectaculaire. Elle fait alterner un très long pont autoroutier serpentant au-dessus des eaux de l'estuaire de la Rivière des Perles avec un tunnel sous-marin pour assurer le passage des navires. Un autre projet est celui d’une autoroute sur le trajet de l’antique route de la soie. Les routes de la soie allaient de la Chine jusqu’à la Méditerranée en empruntant plusieurs corridors. Elles servaient au transfert des matières premières, des denrées alimentaires et des produits de luxe. Certaines zones jouissaient d’un monopole sur des matériaux ou marchandises spécifiques : notamment la Chine qui fournissait en soie l’Asie centrale et de l’Ouest et le monde méditerranéen. De nombreuses marchandises de grande valeur étaient transportées sur de très longues distances – par des bêtes de somme ou des embarcations fluviales – et, probablement, avec la collaboration d’une chaîne de marchands différents [2]. La nouvelle autoroute de la soie pourrait rejoindre l'Europe en passant par le Kirghizistan, l'Ouzbékistan, le Tadjikistan, le Turkménistan, l'Iran et la Turquie. Côté chinois, on achève le Xinsilu, une quatre-voies de 5 000 km qui relie la Mer Jaune (Pékin) aux Monts Tian. En Chine, cette autoroute s’accompagne de la création de zones d’activités spéciales dans le centre et l’Ouest afin de réduire les inégalités entre ces régions jusqu’ici enclavées et la bande côtière qui s’est développée plus rapidement.

A l’étranger, la Chine construit une autoroute au Monténégro (165 km comportant 42 tunnels et 92 ponts et viaducs), mais elle participe aussi à la réalisation d’autoroutes au Sénégal (106 km), en Algérie d’Est en Ouest, et au Cameroun entre Douala et Kribi. Ces réalisations sont intégrées peu ou prou dans le vaste projet chinois « Une ceinture, une route » (One Belt, One Road) qui vise à développer les routes commerciales d’échange avec la Chine par voies ferrées, maritimes et routières grâce à des prêts consentis généreusement aux Etats par la Chine. Ce projet participe bien évidemment à développer la sphère d’influence chinoise dans le monde, à la fois par l’extension de son réseau commercial mais également par celui de son réseau financier. Les grands Etats occidentaux, mais également les commentateurs économiques, jouent généralement les Cassandre [3] sur ce sujet : mais, les Etats occidentaux ne pratiquent-ils pas ainsi depuis fort longtemps ?


[1] Europe : 80 000 km d’autoroutes dont les 3/5 sont payants.

[2] UNESCO. Liste du patrimoine mondial de l’Humanité. « Routes de la soie : le réseau de routes du corridor de Tian-shan (Chine, Kazakhstan, République kirghize) ». 2014.

[3] Cassandre était la fille de Priam, le roi de Troie. Elle avait reçu d'Apollon le don de prédire l'avenir... Un avenir parfois sombre !

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03 septembre 2019

Chine - Les surprises d'un touriste (2/24). De Shanghai à Canton.

Des représentations obsolètes

 

Chine Sud-Est Carte

Ce voyage en Chine, cela faisait vingt-cinq ans que nous en parlions, mais il y avait toujours d’autres destinations « prioritaires », la Grèce ou l’Italie qui sont la matrice de notre civilisation européenne, l’Allemagne pour le festival de Bayreuth, le Viêt-Nam pour des souvenirs de famille, le Cambodge pour revoir les architectures mystérieuses d’Angkor, l’Iran, l’Inde… Bref, il fallait bien se décider un jour à aller y voir d’autant que les choses semblaient changer là-bas, et rapidement. Finie la Chine rurale et le romantisme révolutionnaire (du moins aux yeux des Européens, pour les Chinois c’était autrement plus sanglant), la Chine commençait à faire parler d’elle différemment. 

Si, en 1983, son revenu par habitant était de 225 dollars, avec un Produit Intérieur Brut aux alentours de 230 milliards de dollars pour une population de 1,023 milliard d’habitants, en 2018, le PIB a atteint 25 000 milliards de dollars avec un revenu par habitant de 16 760 dollars pour une population de 1,386 milliard d’âmes [1] ! Outre ces chiffres impressionnants, les images diffusées en Europe sur la Chine ont également changé. Il n’est qu’à regarder les documents des années 80/90, on y montrait encore des marchés de modestes étals entre lesquels les gens se déplaçaient avec leur bicyclette, échangeant entre eux des billets sales et fripés. Récemment, les images émises sur la Chine sont devenues celles d’immenses usines modernes, à la main d’œuvre nombreuse et jeune, avec des emplois parcellisés, mais aussi de vieilles usines complètement déglinguées et polluantes, ou de hauts bâtiments d’habitation multipliés à l’infini et perdus dans le smog, et enfin des foules anonymes se pressant sur les trottoirs. Dans un cas comme dans l’autre, ces images n’étaient guère plus engageantes donnant de la Chine une vision peu amène. A contrario, j’oublie les images diffusées par les « beaux livres », palais et pagodes richement ornées, paysages doux et verdoyants ou au contraire accidentés et arides, vieux chinois aux visages ridés… Comment s’y retrouver ? 

Pour éviter les trop « belles images », mais aussi pour éviter de courir d’un bout à l’autre d’un pays vingt fois plus grand que la France, nous avons choisi, pour ce premier voyage, d’aller de Shanghai à Canton (1 200 kilomètres quand même !), mêlant visites de mégalopoles modernes,  Shanghai, Xiamen et Canton, avec celles de zones rurales « traditionnelles », Wuyuan (province du Jiangxi), Hukeng (province de Fujian) et Kaiping (province du Guandong), en utilisant routes et chemins de fer. Bien évidemment, ce n’est pas un petit voyage de deux semaines, dans un minuscule morceau de la Chine qui peut rendre compte de la réalité de la Chine. Mais, surprise, le petit morceau de la Chine que j’y ai vu m’a très souvent étonné en regard des représentations de ce pays que j’avais élaborées à partir des informations lues et vues. Certes, être surpris face à une réalité inconnue c’est un des objectifs du voyage…

« Le voyage est une espèce de porte par laquelle on sort de la réalité connue pour pénétrer dans une réalité inexplorée qui semble un rêve » [2].

Mais, quand même, l’écart était si important qu’il fallait essayer de comprendre les causes de ces surprises. La question n’est donc pas tant de décrire ce que j’ai eu l’occasion de voir, mais plutôt d’interroger la représentation que j’en avais avant de visiter ce pays.

« Tout regard sur la Chine doit être chargé de questions. De questions sur elle, sur le monde, sur nous. On écrit moins sur la Chine, au fond, que sur soi-même face à la Chine : elle est révélatrice plus que révélée » [3].

Pour l’essentiel, ce questionnement révèle finalement une grande méconnaissance de l’histoire et de la culture de la Chine et il fallait donc chercher, confronter et réunir des informations susceptibles d’expliquer ces surprises [4].

La Chine, c’est un pays-continent, développant les technologies les plus sophistiquées, qui va vite, extrêmement vite, même s’il ne manque pas de contradictions et d’inégalités, et qui me donne désormais l’impression de vivre dans une petite province tranquille, la France ! 


[1] Europe : PIB, 22 000 milliards de dollars, revenu par habitant, 41 000 dollars.

[2] Guy de Maupassant. « Au soleil ». 1884.

[3] Alain Peyrefitte. « Quand la Chine s’éveillera… le monde tremblera ». 1973.

[4] Les principaux documents consultés sont précisés en notes de bas de page.

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01 septembre 2019

Chine - Les surprises d'un touriste (1/24). Quelques éléments d'histoire récente.

Au cours des 70 dernières années

Chine Shanghaï Huangpu rivière Huangpu et Hongkou

 

« Laissez donc la Chine dormir, car lorsque la Chine s'éveillera le monde entier tremblera» ! [1] 

  • 1eroctobre 1949 - Création de la République Populaire de Chine. Après une longue guerre civile entre forces républicaines nationalistes et forces du Parti Communiste Chinois, ainsi qu’une guerre contre l’envahisseur japonais, proclamation de la république par Mao Zedong.
  • 1956 / 1957 – Campagne dite des Cent Fleurs. « Que cent fleurs s’épanouissent, que cent écoles rivalisent »… à la suite de quoi intellectuels, artistes et scientifiques ayant exprimés des opinions « déviationnistes » seront chassés et expédiés en camp de travail.
  • 1958 / 1962 – Le Grand bond en avant. Il devait permettre de rattraper les pays capitalistes par la collectivisation de l'agriculture, l'élargissement des infrastructures industrielles et la réalisation de grands projets de travaux publics. Totalement irréaliste, cette politique débouche sur une crise terrible au cours de laquelle de 20 à 38 millions de personnes seraient mortes.
  • 1966 / 1976 – La révolution culturelle. Il s’agissait d’éliminer tous les éléments bourgeois et les « quatre vieilleries », vieilles idées, culture, coutume et habitudes en s’appuyant sur la jeunesse du pays. Outre un bilan de 400 000 à 1 million de morts suite aux purges et affrontements armés entre factions rivales, il a privé la Chine d’une partie de ses cadres et intellectuels et entraîné des désordres économiques, sociaux et culturels graves pour son développement.
  • Septembre 1976 – Décès de Mao Zedong. En octobre, élimination de la « Bande des Quatre ». Fin de la partie.
  • 1977 – Arrivée au pouvoir de Deng Xiaoping. Il lance la politique des Quatre modernisations, agriculture, industrie, science et technologie, défense nationale.
  • 1980 –La Chine intègre le Fonds Monétaire International et la Banque Mondiale.
  • 4 juin 1989 - « Manifestations de la place Tiananmen » à Pékin. Entre le 15 avril et le 4 juin 1989, sous forme d’un mouvement d'étudiants, d'intellectuels et d'ouvriers, dénonçant la corruption et demandant des réformes politiques et démocratiques, elles furent réprimées dans le sang.
  • 1992 – Voyage du Sud. Discours de Deng Xiaoping sur les réformes économiques.
  • 2001 –  La Chine intègre l’Organisation Mondiale du Commerce.
  • 8 au 24 août 2008 – Accueil des Jeux Olympiques à Pékin.
  • 2010 - Exposition universelle de Shanghai.

[1] La phrase aurait été prononcée par Napoléon en 1816. Elle sera partiellement reprise par Alain Peyrefitte dans son essai sur la Chine « Quand la Chine s’éveillera… le monde tremblera ». 1973.

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27 août 2019

Molise - Le bassin du Volturno (13/13). Liste des articles.

Molise San Vicenzo al Volturno

 

 

Rocchetta a Volturno / Senlis, juin 2018.

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25 août 2019

Molise - Le bassin du Volturno (12/13). Campanie - La colonie royale de San Leucio.

Une utopie sociale, révélatrice du mouvement des idées du XVIIIsiècle

 

Campanie Caserta Belvedere

Finalement, le plus intéressant à Caserta n’est pas le château mais ses dépendances ! Le domaine de San Leucio est ancien pavillon de chasse dit « du Belvédère » transformé, en 1778, par le roi Ferdinand IV de Bourbon (celui qui fut successivement ou parallèlement II, IV et Ier), en manufacture pour la fabrication de tissus de soie. C’était une époque où la noblesse était très consommatrice de tissus de soie, pour leurs appartements comme pour leur habillement, tissus qu’il fallait alors faire venir de l’étranger. En 1786, Ferdinand IV fait construire des bâtiments pour abriter les métiers à tisser mais aussi des locaux pour l’élevage du vers à soie et des installations de teinture. Il complète l’ensemble par des logements pour les ouvriers soyeux répartis en deux quartiers, San Carlo et San Fernando, des écoles et des logements pour les enseignants religieux.

Pour organiser cette petite communauté, il promulgue, en 1789, des lois destinées à réglementer la vie de la colonie royale : tarifs à la pièce, parité entre les hommes et les femmes, égalité dans les postes entre hommes et femmes, abolition de la dot, égalité des enfants, filles ou garçons, devant l’héritage, habillement identique des ouvriers, journées de 11h (quand elles sont alors généralement de 14h dans les manufactures européennes), liberté des choix matrimoniaux des enfants, à un détail près : ceux qui voulaient se marier devaient avoir appris le métier de la soie [1]. Attirés par les avantages dont bénéficiaient les travailleurs dans la manufacture, les travailleurs locaux sont rejoints par des artisans français, génois, piémontais et messinois. Débutée avec 214 personnes, la colonie en comprend 823 en 1825.

Si l’architecture et l’aménagement du palais de Caserta étaient plutôt « en retard » sur leur temps au regard des grandes réalisations prestigieuses européennes (Versailles 1623, Madrid 1738, Schönbrunn 1696, Peterhof 1714, Esterházy 1721), la colonie royale de San Leucio est, au contraire, une préfiguration des mises en œuvre d’utopies sociales qui traversèrent le XIXsiècle [2]. A la fin du XVIIIsiècle, avec le siècle des Lumières, s’était développée l’idée que l’on pouvait participer à la création d’une société nouvelle en améliorant les conditions de vie et de travail, tout en assurant aux différents acteurs (ouvriers et ouvrières, responsables de fabrication, propriétaires), une juste rémunération de leur travail ou de leurs capitaux. Il paraissait possible et souhaitable de mettre en œuvre une société nouvelle, idéale, en l’organisant selon les principes de la raison. Après  « L’Utopie » de Thomas Moore (1516), « Le contrat social » de Rousseau (1762) est l’esquisse de ces utopies sociales [3].

S’il y avait un « air du temps » dans ce projet, Ferdinand IV n’était toutefois pas un révolutionnaire, même pas un monarque « éclairé ». Son projet de colonie sociale n’avait pas pour objectif d’être développé ailleurs, ni même d’être étendu, ce n’était ni une expérience, ni un modèle, simplement une petite utopie sociale commode, locale, familiale, un « entre soi », comme Marie-Antoinette avec sa ferme et ses moutons du Hameau de la Reine.

Le projet de colonie royale de San Leucio rappelle également celui de la Saline royale d’Arc-et-Sénans dans le Doubs, construite en 1775 et restée en activité jusqu’en 1895. Le projet utopique de colonie royale de San Leucio s’arrêtera au cours des évènements de la fin du siècle, en 1799 ; il redémarrera avec la royauté de Murat. Il prendra fin avec l’unification de l’Italie.

 

Rocchetta a Volturno / Senlis, juin 2018.


[1] Liliane Dufour. « De Grammichele à San Leucio : ville idéale et ville utopique en Italie du Sud au 18esiècle ». Autour de Ledoux : architecture, ville et utopie - Actes du colloque international à la Saline royale d’Arc et Sénans, le 25, 26 et 27 octobre 2006. 2008.

[2] Louis Bergeron, Gracia Dorel-Ferré. « Le patrimoine industriel un nouveau territoire - Au-delà des apparences, lire le patrimoine industriel ». Sd.

[3] Irmgard Hartig, Albert Soboul. « Notes pour une histoire de l'utopie en France, au XVIIIesiècle ». Annales historiques de la Révolution française. 1976.

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23 août 2019

Molise - Le bassin du Volturno (11/13). Campanie – Le palais royal de Caserta.

Une œuvre grandiose – Mais plus grandiose que novatrice

 

Campanie Caserta Château royal 5

La ville de Caserta n’est pas non plus située sur les rives du Volturno, mais celui-ci ne passe pas très loin, dans sa banlieue, à Capoue. La construction du palais royal de Caserte fut entreprise par Charles de Bourbon… Mais lequel ? Charles V roi de Sicile ? Ou Charles VII roi de Naples ? Ou encore Charles III roi d'Espagne ? C’était le même Charles pour qui la numérotation changeait en fonction de ses différents titres (il ne s’emmêlait jamais les pinceaux ?). Bref, Charles V, VII et III, confia à l'architecte Luigi Vanvitelli (1700 / 1773) de lui construire un palais qui puisse rivaliser avec Versailles et le palais royal de Madrid. C’était un projet qui ne manquait pas d’ambition.

Le palais devait être le symbole du nouvel état bourbonien installé à Naples en 1735. Ah ! Ce devait donc être sous le numéro VII que Charles passa sa commande puisque la construction débuta en 1752, et il a rétrogradé au numéro III en 1759 (mais roi d’Espagne quand même). Côté ambition, c’est assez réussi : un ensemble rectangulaire de 245 m de long sur 190 m de large et 38 m de haut, avec quatre vastes cours intérieures quadrangulaires. Une façade avec 143 fenêtres, un bâtiment sur 5 étages, d’une surface de 47 000 m2, comprenant 1 200 salles et 34 escaliers (avec les escaliers de service, il est vrai). La Reggia di Caserta est la plus grande résidence royale au monde. Certes, Ceausescu a fait mieux depuis avec une petite résidence de 350 000 m2, près de huit fois mieux, mais ce n’était pas un roi, rien qu’un pauvre président !

Il était également prévu un très grand jardin, réalisé pour l’essentiel, et une avenue monumentale de vingt kilomètres pour rejoindre Naples, jamais réalisée, car Charles n’était plus là, remplacé par son fils, un Ferdinand III dans la partie insulaire (Sicile) et un Ferdinand IV dans la partie péninsulaire (Sud de la botte), le même homme bien sûr, lequel rétrogradera en Ferdinand 1er avec la création du Royaume des Deux Siciles en 1816. Et puis, la grande ambition de départ a été un peu contrariée par ces sacrés Français même si le gros œuvre était terminé en 1774 : occupation de Naples en 1799, création d’une république, départ des Français, retour des Français en 1805 avec nomination d’un nouveau roi, Joseph Bonaparte, qui doit laisser la place à Joachim Murat en 1808, lequel doit s’enfuir en 1815 après la défaite de Waterloo. Murat essaye de reconquérir son royaume à partir de la Calabre, mais il est pris et Ferdinand III et IV le fait fusiller. Ferdinand, devenu entre temps n°I, retourne donc s’installer au château de Caserte dont l’aménagement se poursuivra jusqu’en 1845. Aussi, aménagées sur environ un siècle, les salles n'affichent-elles pas l'homogénéité des façades du palais : aux « vieux appartements », au décor baroque, correspondent les « appartements neufs », au décor néo-classique du XIXe, en passant par les appartements directoire de Joachim et Caroline Murat.

Même si le principe de Versailles a été retenu, classique à l’extérieur, plutôt baroque à l’intérieur, l’ensemble du palais royal est néanmoins assez curieux. Pour l’extérieur, le style est même très classique, plutôt froid et sévère à l’image de l’Escurial. Une très longue façade, d’une symétrie parfaite, avec des lignes droites à peine brisées par de légères avancées à chaque extrémité de la façade et en son centre, chacune agrémentée de quatre colonnes seulement. Pour le moins cela manque de rythme ; en comparaison Versailles, Madrid ou Schönbrunn paraissent déjantés ! Il est vrai que pour l’intérieur, les choses changent : l’entrée centrale est composée d’une succession imposante et complexe de trois vestibules octogonaux débouchant sur la perspective des jardins façon palais Barberini à Rome laissant à penser que la leçon du baroque romain n’est pas oubliée. Si le grand escalier central, qui donne accès à la salle du trône et aux appartements royaux, est un très bel exercice de style entre deux salles octogonales superposées, la composition en est surtout imposante, il y manque le grain romain d’imagination, par exemple : une fausse perspective, des trompe-l’œil, ou plus simplement de la couleur.

Les pièces aménagées durant la période française (salles d’Astrée et de Mars, appartements privés), par Étienne-Chérubin Leconte (1760 / 1818), m’apparaissent les plus intéressantes malgré le côté un peu sévère du style directoire : élégance de la décoration et sobriété́ des agencements. Le plus étonnant est que les Bourbons, de retour d’exil dans leurs châteaux et après avoir fait fusiller Murat, conservèrent les différents aménagements effectués par Joachim et Caroline Murat… Ennemis politiques mais sympathie de classe ?

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21 août 2019

Molise - Le bassin du Volturno (10/13). Latium - L’abbaye de Monte Cassino.

Une succession quasi-ininterrompue de destruction et de reconstructions

 

Latium Montecassino Eglise du monastère

L’abbaye de Monte Cassino n’est pas établie sur les rives du Volturno, mais dans ceux voisins, situés plus au Nord, du Rapido et du Gari. Construite dans les années 529 par Benoît de Nursie (Saint-Benoit, 480 ou 490 / 543 ou 547), fondateur de l’ordre des Bénédictins, elle a été détruite et rebâtie de nombreuses fois. Ruinée en 589 pendant la domination lombarde, reconstruite en 718, dévastée par les Sarrasins en 883 à l’époque où l’église de San Vincenzo al Volturno subit elle aussi le même sort, rebâtie à partir de 950, elle est pillée en 1030 par les Normands, relevée au XIsiècle, elle atteint alors l'apogée de sa prospérité. L’abbaye de Monte Cassino devient le centre culturel, éducatif et médical le plus célèbre de l'Europe avec sa bibliothèque consacrée aux sciences et notamment à la médecine. Elle joue alors un rôle majeur dans les progrès de la médecine et des sciences au Moyen-âge ce qui explique que la première Ecole de Médecine en Europe ait été ouverte dans la ville voisine de Salerne. En 1349, elle subit un violent séisme qui secoue toute l'Italie et le monastère est une nouvelle fois pratiquement détruit.

L’ensemble bâti est impressionnant, comportant plusieurs cloitres, cloitre d’entrée, cloitre dit « de Bramante » (1595) et cloitre des Bienfaiteurs. Les deux premiers sont représentatifs des constructions de la seconde Renaissance avec un art maîtrisé, régulier, intégrant les caractéristiques des constructions et décorations romaines antiques. Le troisième (1510, Antonio da Sangallo le Jeune), situé avant la cathédrale, conserve la grâce fragile des cloîtres toscans de la première Renaissance. La cathédrale fut agrandie et décorée à partir de 1627 par l’architecte et sculpteur Cosimo Fanzago, considéré comme le fondateur du baroque napolitain. On retrouve la richesse de la décoration des églises napolitaines et siciliennes, incrustations de marbres colorés, ornementations dorées… seules les fresques ne purent être reproduites après les destructions de 1944.

En effet, en janvier 1949, la Commission ministérielle italienne des travaux publics décida de reconstruire le monastère « tel qu'il était » avant sa destruction en s’appuyant sur les plans de cartographie qu’avait réalisés le moine Don Angelo Pantoni à la fin des années 1930. Presque tout fut donc reconstitué à l’identique en utilisant à chaque fois que cela était possible les débris anciens retrouvés et triés… Jusqu’aux reliques de Saint-Benoit et de sa sœur Sainte-Scholastique redécouvertes dans les ruines en 1950 [1] !

Mais, pour les reliques, est-on bien sûr de leur origine ?

C’est que les reliques de Saint-Benoît semblent avoir l’humeur vagabonde ! Le troisième abbé de l’abbaye de Fleury, à Saint-Benoît-sur-Loire, après une vision mystique de Saint-Benoît, demandaà ses moines d’aller en Italie et de ramener les corps du saint et de sa sœur qui se trouvaient alors dans le monastère abandonné du mont Cassin, ce qui fut fait en juin 655. Vers 752-754, des moines du mont Cassin viennent à leur tour à l'abbaye de Fleury pour récupérer les reliques de Saint-Benoît et de Sainte-Scholastique sur l'ordre du pape et du roi Pépin le Bref. Un miracle aurait alors fait que l'abbé n'aurait rendu aux moines du mont Cassin que quelques ossements de Saint-Benoît et de sa sœur, l’essentiel restant à Fleury ! En 887, une partie des reliques de l’abbaye de Fleury sont données au monastère de Perrecy-les-Forges, lesquelles, en 1364, sont envoyées à Montpellier à la demandedu pape, puis en 1725, données à l'abbaye du Bec. Enfin, à la demande du roi du Pologne Stanislas Leszczyński, en 1736, une autre partie des ossements des saints est donnée au monastère de Saint-Léopold, en Russie... N’étant pas croyant mon opinion sur ces péripéties est assez superflue, mais il me semble que, dans l’histoire, on oublie un peu ce qui devrait être l’essentiel (la règle morale) au profit de l’accessoire (les ossements).

Mais revenons aux bâtiments de Monte Cassino : le tout a donc été parfaitement reconstitué, à l’identique, dans les détails les plus infimes sauf pour les fresques de l’église, et elle brille comme un sou neuf… ce qui nuit quand même un peu à leur « authenticité ». Mais, l’essentiel n’était-il pas de préserver les richesses artistiques afin de pouvoir continuer à admirer l’art des siècles passés ?


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19 août 2019

Molise - Le bassin du Volturno (9/13). La bataille de Monte Cassino et ses images d’Epinal.

Une bataille qui s’est largement déroulée ailleurs que sur le mont Cassin

 

Molise Montecassino Cimetière de Venafro

Dans la vallée du Volturno, la ville de Venafro était le PC du général Juin au cours de la bataille de Monte Cassino. A la sortie de la ville, en direction d’Isernia, le cimetière militaire français regroupe les soldats du Corps Expéditionnaire Français morts au cours de la bataille, notamment au Belvédère ou dans les monts Aurunci. Il comprend un carré chrétien et un carré musulman. On recense 4 578 tombes dont 3 130 stèles musulmanes. En mai 1944, le CEF comprenait quatre divisions issues de l'Armée d'Afrique avec 112 000 hommes, dont 60 % originaires du Maghreb commandés par des officiers de la métropole, 12 000 véhicules et 2 500 chevaux et mulets.

La visite de l’abbaye surprend le visiteur, non seulement par l’ampleur et la qualité de sa reconstruction, mais aussi parce que fort peu de souvenirs sont exposés sur ce qui fut un des grands champs de bataille de la seconde guerre mondiale. C’est que, à l’exception des assauts contre le monastère par les 2edivision d’infanterie néo-zélandaise, 4edivision indienne et enfin le 2ecorps polonais (à qui il est rendu un juste hommage avec le cimetière militaire situé au pied du monastère), la plupart des combats se sont déroulés ailleurs ! Enfin, ce n’est pas l’occupation du monastère par les Allemands qui est responsable de sa destruction, mais les raids aériens américains !

En décembre 1943, la progression des Alliés vers Rome et le Nord de l’Italie a été stoppée par la ligne de défense allemande « Gustav » dont la ville de Cassino était un des points forts avec ses fortifications et des rivières difficiles à traverser, Rapido et Gari. Les attaques les plus massives et les plus meurtrières se sont déroulées dans la plaine du Rapido et du Gari, une première fois du 17 janvier au 11 février 1944 au Nord de la ville de Cassino, une seconde du 16 au 18 février, centrée sur la gare de chemin de fer de Cassino, après d’intenses bombardements aériens qui détruisirent l’abbaye de Monte Cassino. C’est après la destruction du monastère que les troupes allemandes occupèrent ses ruines qu’elles transformèrent en camp retranché renforçant ainsi leur dispositif de défense. La troisième attaque, du 15 et le 23 mars, se fit toujours dans la plaine pour prendre la ville.

Les combats les plus spectaculaires, avec l’ascension des collines et montagnes, n’eurent pas lieu sur le Mont Cassin mais au Nord-est, en janvier et février, pour le contrôle des sommets et des cols (Belvedere) et, plus au Sud, en mai avec la traversée des Monts Aurunci réputés infranchissables aux armées. C’est notamment au cours de ces deux offensives que s’illustrèrent les tirailleurs nord-africains du Corps Expéditionnaire Français. L’offensive à travers les monts Aurunci, au cours de la quatrième attaque des Alliés, du 11 au 19 mai, permit de rompre la ligne Gustav ; les allemands durent se replier ouvrant la voie vers Rome pour les Alliés.

On estime que le nombre de soldats tombés dans le camp allié (Afrique du Sud, Australie, Canada, Etats-Unis, France libre dont les territoires d’outre-mer, Inde, Nouvelle-Zélande, Pologne, Royaume d’Italie, Royaume-Uni) s’élève à environ 55 000 hommes et à 20 000 dans le camp fasciste (Allemagne et République sociale italienne).

Dramatiquement, l’héroïsme dont ont fait preuve les soldats du Corps Expéditionnaire Français d'Italie est terni par les exactions commises par ses membres après la rupture de la ligne Gustav, violences, viols et pillages. Si le nombre des viols commis fait l’objet de débats, entre 200 (condamnations des tribunaux militaires) et des estimations différentes (2 000 pour les autorités italiennes, 1 488 indemnisations pour les autorités françaises et 60 000 pour les associations), nul doute que ce ne furent malheureusement pas des phénomènes isolés. Une thèse « Splendeurs et misères du Corps Expéditionnaire Français en Italie : (novembre 1942 - juillet 1944)» a d’ailleurs donné lieu à la parution d’un livre au titre évocateur « Vaincre sans gloire » [1] !  Le traumatisme causé par ces crimes a été exprimé par Alberto Moravia dans son roman « La Ciociara» et par le film qu’en a tiré Vittorio De Sica [2] : une jeune romaine et sa fille, venues se réfugier à la campagne, ne sont pas épargnées par la guerre et les violences des soldats du Corps Expéditionnaire Français.


[1] Julie Le Gac. « Vaincre sans gloire. Le Corps expéditionnaire français en Italie (novembre 1942-juillet 1944) ». 2013.

[2] Alberto Moravia. « La Ciociara ». 1957. Vittorio De Sica. « La Ciociara » (« La paysanne au pieds nus »). 1960. Avec Sophia Loren (Prix d'interprétation féminine au Festival de Cannes 1961) et Jean-Paul Belmondo.

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17 août 2019

Molise - Le bassin du Volturno (8/13). Les années 1860 et le brigandage.

Les révoltes paysannes du Sud de l’Italie – La répression

 

Molise Michelina de Cesare

 « Leggete la mia memoria per i cari lettori. Nel 1820 nacque Vittorio Emanuele Re d'Italia. Primo il 60 era il regno dei fiori, ora è il regno della miseria » [1].

Petit à petit, au cours du XIXsiècle, en Italie, l’appellation de « bandit » fait place à celle de « brigand », car le phénomène fut si important et si particulier dans le Sud de l’Italie qu’il fallait pouvoir le nommer spécifiquement pour pouvoir en rendre compte. Au cours du processus de l’unification de l’Italie, en 1860, les deux parties, Garibaldiens d’un côté et royauté bourbonienne de l’autre, intégrèrent dans leurs troupes des paysans déracinés, des déserteurs ou des bandits ralliés à l’une ou l’autre cause. C’est ainsi que Carmine Crocco, déserteur de l’armée napolitaine et futur chef de bande, faisait partie des troupes garibaldiennes à la bataille du Volturno en 1860. Au cours de cette même bataille, des paysans, dirigés par des nobles restés fidèles aux Bourbons, participèrent aux combats contre les troupes de Garibaldi.

Le royaume d'Italie naquit en 1861 quand Garibaldi remit le royaume des Deux-Siciles à Victor Emanuele II, duc de Savoie et roi de Sardaigne [2]. En Molise, dans les Abruzzes [3] et dans les provinces du Sud, le peuple ne bénéficia pas des résultats espérés d'une Italie unifiée : la propriété de la terre et la fin de la misère. L'augmentation des impôts, le service militaire obligatoire, l'absence de redistribution des terres restées entre les mains des grands propriétaires ou passant à la bourgeoisie des villes, la perte des moyens de subsistance car les terres et pâturages communaux devinrent des propriétés privées… ont augmenté le mécontentement de la population du Mezzogiorno. Des révoltes paysannes éclatèrent contre ce qui était vécu comme des injustices. Des groupes s’organisèrent pour se rendre justice, pillant et kidnappant les plus riches, soutenus parfois en sous-main par les représentants de la dynastie bourbonienne. Ce fut l’époque des « briganti ». Carmine Crocco fut l'un des plus célèbres de ces brigands, organisant une armée de guérilla qui compris jusqu’à 2 000 hommes, attaquant les représentants du nouveau royaume d'Italie, dépouillant les riches qui s'étaient rangés du côté du nouveau gouvernement, le tout au nom de François II, le nouveau roi des Deux-Siciles qui avait succédé à Ferdinand après la mort de celui-ci. Né à Monticchio en Basilicate, Carmine Crocco se déplaçait sans cesse dans le Sud-est de la botte italienne, entre Bari, Lecce, Foggia (Pouilles), Avellino (Campanie) et Campobasso (Molise). Il y eut aussi des femmes « brigantessa » comme Michelina Di Cesare (1841 / 1868), épouse du brigand Francisco Guerra, basée à Mignano Monte Lungo, entre Caserta et Venafro, à la frontière entre Campanie et Molise.

Qualifiées de réactionnaires et antilibérales, ces révoltes furent sévèrement réprimées par le gouvernement royal italien. Pas moins de 120 000 soldats ont été envoyés en Italie méridionale, soit environ deux cinquièmes des effectifs de l'armée italienne. Dès octobre 1860, les généraux Cialdini et Pinelli décrétaient que toute personnes résistant aux nouvelles autorités devaient être fusillées. Dans l'été 1863, la loi Pica confirma que les tribunaux militaires pouvaient infliger la peine de mort ou, en cas de circonstances atténuantes, la prison à vie, aux brigands faits prisonniers. Le nombre de fusillés fut tel que le général Della Rocca, commandant en chef à Naples, pria ses hommes de ne plus fusiller que les chefs de bandes. En 1861, plus de 1 100 brigands ont été tués dans les seuls Abruzzes. Il semble que l’on puisse estimer à 10 000 le nombre total de brigands tués dans le Mezzogiorno [4] !

Tout le Mezzogiorno fut touché par ce mouvement jusqu'en 1865, plus politique en 1860 / 1862, dérivant vers la criminalité après 1865 [5]. La sécurité n’était plus assurée, les populations, ayant aussi peur des brigands que des troupes royales, se barricadaient dans leurs maisons.


[1] « Lisez ma mémoire pour les chers lecteurs. En 1820 est né Victor Emmanuel, roi d’Italie. Avant 60 était le règne des fleurs, aujourd’hui c’est le règne de la misère ». Inscription sur la « table des brigands », Parc de la Majella dans les Abruzzes.

[2] Pour situer l’ambiance de l’époque, relire Giuseppe Tomasi di Lampedusa. « Le Guépard». 1958.

[3] Abruzzo24ore.tv. « Il brigantaggio in Abruzzo: miseria e crudeltà ». 7 avril 2013.

[4] Jean-Pierre Viallet. « Réactions et brigandage dans le Mezzogiorno péninsulaire (1860-1869) ». Sd.

[5] Pierre-Yves Manchon. « Guerre civile et formation de l’État dans le Midi d’Italie (1860-1865) : histoire et usages du ”Grand Brigandage” en Basilicate ». Université Paris 1 Panthéon Sorbonne - Università degli studi di Napoli Federico II, 2011.

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13 août 2019

Molise - Le bassin du Volturno (7/13). Banditi e briganti.

Les bandits sous la bannière de la Sainte-Croix et de leur bien-aimé souverain, Ferdinand IV de Bourbon

 

Molise Carmine Crocco

e sapevamo la sapienza
di chi non si può fermare
e la santa carità
del santo regolare
lo sapevamo anche noi
il colore dell’offensa
e un abitare magro e magro
che non diventa casa[1]

nous savions la patience
de qui ne peut s’arrêter
et la sainte charité
du saint cadeau
nous le savions nous aussi
la couleur de l’offense
et un logis maigre et maigre
qui jamais ne devient maison

 En Molise comme dans tout le Royaume de Naples, sous les Bourbons ou sous leurs prédécesseurs les vice-rois espagnols, la figure du bandit était courante. Il s’agissait de jacqueries de paysans réduits à la misère, de pauvres hères affamés (même si les chefs de bande pouvaient se montrer sanguinaires) qui se révoltaient contre un système féodal appliqué avec férocité par les nobles qui étaient souvent d’origine espagnole.

A l'époque de la conquête napoléonienne du royaume de Naples, en 1799, les révoltes paysannes vont changer de nature en prenant un sens politique [2].

C'est l'époque de l’éphémère République parthénopéenne, créée par les Français et les libéraux napolitains. La famille royale se réfugie en Sicile et, si la Grande-Bretagne soutient Ferdinand IV de Bourbon, le cardinal Fabrizio Ruffo a l'idée de reconquérir le royaume en soulevant les masses paysannes. Il choisit de parcourir les régions infestées de bandits de la Calabre, de la Basilicate et des Pouilles, réunissant autour de lui ces « banditi », comme on les appelait encore, sous le signe « de la Sainte-Croix et de leur bien-aimé souverain ». Rappelées dans le Nord, les troupes françaises quittent le Sud de l’Italie où les troupes et bandes loyalistes réinstallent Ferdinand IV à Naples. Les chefs des banditi reçoivent alors des places dans l’armée et des titres de noblesse pour les services rendus. C’est le cas de Michele Pezza, alias Fra Diavolo (Frère Diable), qui avait organisé une troupe de « lazzari» (voleurs) et était devenu colonel [3].

En 1806, les troupes napoléoniennes sous le commandement du frère de Napoléon, Joseph Bonaparte, chassent une nouvelle fois les Bourbons. Joseph, devient roi de Naples par décret impérial du 30 mars 1806 sous le nom de Joseph-Napoléon. Puis, sur ordre de Napoléon, il remet son royaume à son beau-frère, Joachim Murat, le 5 juillet 1808. Murat décida d’en finir avec les différentes bandes de bandits et leurs chefs qui utilisaient plus ou moins des motifs politiques pour mettre certaines régions du royaume en coupe réglée. « En Basilicate, Taccone et Quagliarella. Dans les deux principautés, Lorenziello. Dans le district de Castrovillari, Campotanese et les montages de Polino, Carmine Antonio et Mascia. Dans les montagnes des Calabres, Parafante, Beftincasa, Nierello, le Giurato, et le Boïa ; ils occupaient aussi la forêt de Sant'Eufemia. Dans les bois et les montagnes de Mongiana, dans l'Aspromonte et les forêts qui longent le Rosarno, Paonese, Mazziotti et le Bizzarro. Dans les Abruzzes, Antonelli, Fulvio Quici, Basso Tomeo qui se faisait appeler le Roi des campagnes » [4].

Murat fit appel au général Charles François Manhès. Celui-ci mit en place des mesures de terreur comme l’interdiction de vendre des vivres aux bandits sous peine de mort. A Serra, les églises furent murées, les prêtres déportés, empêchant la population de recevoir les sacrements catholiques ! Manhès n'ôta l'interdit que quand la population locale, terrorisée de ne plus pouvoir recevoir les saints-sacrements, eut massacré la totalité des brigands. En quelques mois à peine, Manhès débarrassa les provinces napolitaines de presque tous les bandits qui les peuplaient. Mais avait-il extirpé les racines du phénomène pour autant ?

Avec la défaite napoléonienne, Ferdinand IV de Bourbon remonte sur le trône de Naples en 1815 et, en décembre 1816, il unit ses deux royaumes sous le nom de royaume des Deux-Siciles, se fait nommer Ferdinand Ier et abolit la constitution de 1812.


[1] Gianmaria Testa. « Da questa parte del mare – Ritals ». 2006.

[2] Olivier Leruth. « L'affaire du marquis Alfred de Trazegnies d'Ittre (1832-1861) ». Licence en histoire, Université de Liège. 2005.

[3] Il fut pendu par les Français, à Naples, en 1806

[4] Marc Monnier. « Histoire du brigandage dans l'Italie méridionale ». 1862.

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11 août 2019

Molise - Le bassin du Volturno (6/13). Isernia et l’Unité italienne.

Une unité qui se fit aussi dans la douleur – La bataille de Pettorano et Carpinone

 

Molise Isernia

La vieille ville d'Isernia est située sur la crête d'une colline de l'Apennin central, toute en longueur ; elle sépare deux cours d’eau parallèles qui font partie du bassin du Volturno. Dans les environs d’Isernia est situé l'un des sites préhistoriques les plus anciens d'Europe. La ville est ensuite occupée par les Samnites, une population montagnarde qui engagea des guerres successives contre l’expansion romaine avant de devenir, en 264 av. J-C, une colonie romaine. La ville compte de nombreux monuments : la Fontaine de la Fraterna du XIVe, la Cathédrale d’époque médiévale, l’Eglise de Saint-François, construite en 1222 lors du passage de Saint-François d‘Assise, le Palais de Saint-François, un bâtiment en style gotique, siège aujourd’hui de la Mairie.

Notre visite à Isernia s’effectue au lendemain de la fête nationale italienne du 2 juin. Cela fait 72 ans que les Italiens ont choisi, par référendum, le système politique de la République après la chute du fascisme suite à la seconde guerre mondiale. Victoire électorale plus marquée au Nord, alors que le Sud a préféré le système monarchique. Au « Monumento ai caduti della Prima Guerra Mondiale », au centre du Parco della Rimbembranza, est encore présente la gerbe déposée hier par le préfet de la région d’Isernia à cette occasion. Le petit parc est coincé entre deux rues, les via Risorgimento [1] et Giuseppe Garibaldi… manière de réaffirmer l’adhésion des Isernini à l’unité italienne alors qu’en 1860 ils assurèrent de leur fidélité François II de Bourbon, roi des Deux Siciles, contre Victor Emmanuel de Savoie, roi de Sardaigne et prince de Piémont. C’est que l’unité italienne ne s’est pas toujours faite dans l’enthousiasme et l’avancée des armées garibaldienne dans le Sud de l’Italie avec facilité.

Le 30 septembre 1860, un groupe de 700 personnes, ayant eu connaissance de l'arrivée de l'armée de Garibaldi près de Venafro, se rassembla lors du marché d’Isernia en criant « Vive François II, mort à Garibaldi », entraînant la retraite des troupes garibaldiennes qui se dirigeaient vers Isernia. Le 3 octobre une centaine de gendarmes, envoyés par François II, sont venus renforcer les Isernini. Des mouvements insurrectionnels anti-garibaldiens se sont également développés dans tout le district. La garde nationale de Savoie, formée de volontaires, atteint Isernia le 4 octobre et entre à son tour dans la ville après une violente confrontation avec les fidèles des Bourbons. Le lendemain, c’est un groupe de soldats bourboniens accompagné de paysans armés qui atteignent la ville obligeant le nouveau gouverneur, représentant d’Emmanuel de Savoie, qui venait de s’installer à se retirer.

La Légion Matese, formée de volontaires de la région de Caserta, devait se diriger sur Isernia le 14 octobre après avoir fait jonction avec l’armée de Savoie qui venait par la vallée du Volturno. Mais l’officier commandant la légion Matese ayant eu des informations sur des massacres de garibaldiens qui se seraient déroulés à Isernia, décida de ne pas attendre l’armée de Savoie. La troupe fut victime d'une embuscade le 17 octobre (bataille de Pettorano et Carpinone à 6 km d’Isernia) préparée par des groupes de paysans et des troupes bourboniennes d'Isernia. Les soldats furent massacrés, décapités, dépouillés, émasculés ou brûlés vifs, par les paysans et leurs femmes au cri de « Viva Francesco II et Viva Maria » [2] ! Le 20 octobre, l’armée de Savoie écrasait celle des Bourbons à quelques kilomètres  au Nord d’isernia, au Valico del Macerone, et le 23 octobre Isernia accueillit pour une nuit Vittorio Emanuele de Savoie qui se rendait à Teano (Caserta) pour y rencontrer Giuseppe Garibaldi.

C’est sur une agréable terrasse d’un café-bibliothèque du Parco della Rimbembranza que nous sommes confrontés à la question du brigandage dans la région, notamment avec un article illustré de la photographie d’une « brigantessa» [3]. Car ce n’est pas avec l’arrivée des troupes de Garibaldi et de Vittorio Emanuele que la question de l’unification italienne s’est résolue, elle changea seulement de nature avec l’apparition de groupes de brigands. Le problème est aujourd’hui de plus en plus souvent évoqué dans le Mezzogiorno, à la fois parce que l’unification s’est faite aussi dans la douleur et la répression sanglante, mais également par réaction au mépris affiché vis-à-vis du Sud par certains partis politiques italiens, comme la Lega Nord per l'indipendenza della Padania, la Ligue du Nord.


[1] Risorgimento : Renaissance, résurrection, mais généralement traduit en français par « unification italienne » ! Les Français, issus d’un vieux pays unifié et centralisé, ont parfois du mal à saisir l’importance pour les Italiens d’une unification difficile, vieille seulement d’un siècle et demi.

[2] Voir le site de la commune de Pettoranello di Molise.

[3] Il s’agissait de Michelina Di Cesare (1841 / 1868).

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09 août 2019

Molise - Le bassin du Volturno (5/13). Castelnuovo… une culture peut-être plus que bimillénaire ?

La pantomime de l’Homme-Cerf – Le refuge du peintre symboliste Charles Lucien Moulin

 

Molise Moulins C, L, Paesaggio

En faisant des recherches sur cette étrange histoire de faux « vrai-film de guerre », cette mascarade tragique des armées alliées, afin d’en vérifier l’authenticité, je découvre d’autres particularités de ce petit hameau de 230 habitants, situé à 4 kilomètres du centre de la commune, Rocchetta a Volturno.

La petite place ensoleillée de Castelnuovo, toute simple, servant de parking à voitures, est aussi le lieu de représentation d’une fête séculaire. En février, le dernier dimanche du carnaval accueille un événement dont les origines remontent certainement à la nuit des temps : le rite de l’Homme-Cerf[1].

L’Homme-Cerf est habillé de peaux de chèvre foncées sur lesquelles sont placées des sonnailles qui tintent avec ses gestes et déplacements. Il a la peau des mains et du visage teintée en noir. Sur la peau de chèvre qui lui couvre la tête, il porte de magnifiques cornes de cerf. Son aspect inspire la peur, il se comporte d’ailleurs avec brutalité et méchanceté. L’Homme-Cerf apparaît à la tombée de la nuit, dans le haut de la place, venant de la montagne, aux bruits des tambours, en dansant et faisant tinter ses sonnailles, il s’approche des habitants massés autour de la place, en poussant des cris affreux pour les effrayer et en bousculant tout ce qu’il rencontre.

Arrive ensuite, une Femme-Biche, habillée d’une peau de chèvre blanche et dansant avec légèreté. Cerf et biche entament une parade nuptiale mais celle-ci ne diminue pas leur nature sauvage, ils poussent des cris, continuent à effrayer les spectateurs. Apparaît alors un nouveau personnage, mystérieux, tout de blanc vêtu et portant un étrange chapeau pointu, Mago Martino. Il tente de dompter les deux animaux qu’il finit par tenir en laisse, mais ceux-ci restent sauvages, farouches, refusant la polenta que les habitants du village viennent leur offrir en signe de bienvenue et de paix, bousculant la table sur laquelle est placé le plat de polenta.

Enfin, le chasseur intervient qui tue les deux animaux, arrêtant ainsi la terreur et les destructions. Mais, le chasseur se penche sur les cadavres de l’Homme-Cerf et de sa compagne et leur redonne la vie en soufflant dans leurs oreilles. Ils revivent mais ils sont désormais calmés et domptés.

Cette pantomime est un rite qui célèbre la fin de l’hiver. L’Homme-Cerf, symbolise la force sauvage, la faim, le froid, la souffrance ; Mago Martino cet étrange personnage tout en blanc, représente le Bien qui vient calmer la fureur des bêtes. Le chasseur, c’est celui qui donne la mort, mais aussi redonne la vie, mais une vie paisible, présage de bonnes récoltes à venir. Ce rite a quelques similitudes avec les fêtes romaines des Lupercales qui se déroulaient en février. Au cours de celles-ci les jeunes gens se ceignaient de peaux de chèvres et fouettaient le sol et les personnes avec des lanières de cuir de chèvre pour favoriser la fertilité du sol et des femmes. On peut penser que ces rites ont des racines plus anciennes encore, dans les rites des premières communautés agraires pour fêter la fin de l’hiver et assurer les récoltes à venir.

Venus en juin, nous n’avons évidemment pas pu voir cette pantomime, mais l’association culturelle du hameau en assure la promotion avec un site internet ainsi qu’avec la réalisation de reportages filmés en lien avec la région du Molise. Ils permettent de rendre compte du déroulement de la fête, de ses différents moments, des pantomimes effectuées par les principaux acteurs, ainsi que de la présence des habitants du hameau et vraisemblablement aussi des villages voisins.

Internet permet de découvrir d’autres particularités encore ! Castelnuovo a accueilli le peintre français Charles Lucien Moulin (1869 / 1960) pendant plus de 40 ans, préférant la lumière du Molise et la beauté de ses paysages. Il s’était construit un ermitage au sommet du Monte Marrone où il vivait isolé, en contact avec la nature, sa source d'inspiration. Prix de Rome en 1896 avec une œuvre symboliste, il semble que sa peinture ait évolué vers le naturalisme avec des paysages et des portraits de habitants de Castelnuovo. Une grande partie de ses œuvres fut détruite en 1944, lors de la farce tragique de Castelnuovo à Volturno.


[1] Associazione Culturale Il Cervo. « Il rito dell'Uomo Cervo ». Castelnuovo al Volturno.

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