Notes d'Itinérances

02 juillet 2019

Chronique burkinabée - 1990 / 2005 (32/32). Liste des articles.

Burkina-Faso Bobo Dioulasso mosquée Dioulasso-Bâ 2

L’âge du faire et du paraître (1/32). Les aéroports, des lieux où « perdre » son temps

Comment Tartarin-Quichotte devient Tartarin-Sancho (2/32). Vanité, solidarité et anxiété

Première arrivée à Ouagadougou (3/32). L’espoir d’une nouvelle politique en Afrique

Histoire de bagage (4/32). Voyager sur « Air-Peut-être » n’est pas sans risques

Ouagadougou – Vue générale (5/32). Une expansion non maîtrisée, en tâche d’huile

Hôtels de Ouagadougou… (6/32).Des situations les plus diverses…

Et restaurants (7/32). Manger italien, libanais, alsacien, bavarois ou gascon… Tout est possible

Le cadre de coopération avec le Bukina-Faso (8/32). Un cadre ? Quel cadre ?

Se déplacer à Ouagadougou (9/32). Les taxis ouagalais - Modes d’utilisation et tarifs

Mythologie grecque au Burkina-Faso (10/32). Après Sisyphe, les Danaïdes

Désengorger Charles de Gaulle ! (11/32). Pollution des« France-au-revoir » et « Mari-capable »

Marchandage et vente à l’usure (12/32). Commerçants de Ouagadougou

Contradictions sociales et culturelles (13/32). Entre solidarité familiale et liberté individuelle

L’empereur des Mossis (14/32).Le Moro-Naba - Un empereur respecté - Sans Etat, ni administration 

Le faux-départ à la guerre du Moro-Naba (15/32). Une cérémonie rituelle chaque vendredi – Le pouvoir du soleil en Afrique

Quelle « mission civilisatrice » de la France ? (16/32). Expansionnismes coloniaux – La colonne sanguinaire Voulet-Chanoine

« Poulets-bicyclette sur les routes du Burkina » (17/32). La plus vieille course cycliste d’Afrique – Un tour qui n’en ai pas tout à fait un !

Pouytenga et Koupéla (18/32). Un grand marché aux bestiaux -Entre deux maux, on ne peut même pas choisir le moindre

Ziniaré, le « village du Président » (19/32). Exposition dans la brousse – Un village inévitable

Le groupement paysan de Goué (20/32). Les paysans burkinabés dans un marché mondialisé

Une négociation de longue haleine (21/32). Tout est question de prix - Mais quel prix ?

Bobo-Dioulasso (22/32). La halte de Boromo – Populations irréconciliables : routards et experts

Information à sensation et inventivité linguistique (23/32). Le bon vieux support papier n’a pas dit son dernier mot

La vieille mosquée de Bobo-Dioulasso (24/32). La mosquée Dioulasso-Bâ – Le lit du Wé

Retour à Ouaga (25/32). Péripéties diverses de voyage

Surprises d’organisation (26/32). Organiser des initiatives dans les pays en développement

Que serait l’Afrique sans les femmes ? (27/32). Anecdote de travail - Mais réelle interrogation sur les priorités du développement 

Invitation mondaine (28/32). Un monde de représentation, ou l’âge du paraître

Invitation burkinabée (29/32). L’amitié et le partage pour tout protocole

Missions à l’étranger (30/32).Ce ne sont pas des parties de plaisir – Etre à deux est plus agréable

Curieuses rencontres (31/32). Rendre compte de l’utilisation des deniers publics – Quelle utilité ?

Liste des articles (32/32). 

Montpellier, juin 1990 / novembre 2005 - Senlis, notes de 2018 

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30 juin 2019

Chronique burkinabée - 1990 / 2005 (31/32). Curieuses rencontres.

Rendre compte de l’utilisation des deniers publics – Quelle utilité ?

 

Afrique Coopération française

A la fin de chacune de nos missions financées par le ministère des Affaires Etrangères, nous sommes évidemment tenus d’aller présenter le bilan de nos activités aux autorités françaises. Cette année là, le spécialiste de l’agriculture étant absent, nous rencontrons successivement le chef de la mission de coopération, puis le conseiller technique chargé des établissements supérieurs agronomiques financés par la France. Le chef de la mission de coopération est un homme d’une cinquantaine d’années, présentant bien, habillé avec soin, costume et nœud papillon, et nous faisons un peu « bouseux », nous, en manches courtes et sans cravates. Il est d’une civilité exquise et nous reçoit dans un immense bureau aux étagères couvertes de livres d’art. Après s’être excusé pour l’incident créé par la non préparation de notre mission par ses services, il souhaite que nous lui exposions les résultats de notre travail. Nous commençons pas présenter les établissements publics dont nous sommes issus, des écoles supérieures du Ministère de l’Agriculture. « Tiens », nous dit-il,« de la Culture ? je ne pensais pas... ». Un ange passe. Je recommence, mais manifestement, il s’en moque complètement. Comme il est très poli, il s’en fout avec distinction, correction et bonne volonté, s’efforçant de poser quelques questions mais, hélas, qui tombent toutes à côté de la plaque. Bref, à la fin de nos exposés, il nous avoue ne pas y connaître grand chose en agriculture, ce dont nous nous sommes doutés, mais il nous affirme s’intéresser à l’agriculture car, « comme beaucoup de Français d’ailleurs... et vous savez, (sous le ton de la confidence)mes parents ont des domaines... » ! Nous n’habitons manifestement pas sur la même planète ! Lui, son problème, c’est le rayonnement de la culture française au Burkina-Faso, Gauguin, Victor Hugo, Debussy et consorts. Tâche d’importance certes, mais comment faire apprécier la culture française aux paysans burkinabés qui composent quatre vingt pour cent de la population, qui sont généralement analphabètes, et pour lesquels le premier souci est d’assurer l’alimentation quotidienne de leur famille ainsi qu’un minimum de revenu ?

Il nous envoie rencontrer le conseiller technique chargé de suivre deux écoles d’agronomie. Changement de registre, après le « frétillant », nous tombons sur « l’affalé ». La trentaine, bureau plus petit mais plus moderne, discours direct et poses décontractées. Il se répand sur sa table de bureau, le menton au niveau du plateau, les jambes sur l’accoudoir de son fauteuil. Il nous écoute d’abord bien sagement, mais lui aussi s’en fout totalement. Mon collègue ayant cité, incidemment, je ne sais quel animal, le voilà qui développe un discours sur la chasse en Afrique, un vrai traité de cynégétique sur la faune locale, gazelles, antilopes, éléphants... (je n’utilise que les noms vulgaires de ces animaux car, bien entendu, lui, chasse des variétés particulières, le cops de Buffon et non pas une « antilope »). Il nous en décrit les mœurs et les difficultés de la battue. Emporté par son élan, il va jusqu’à se redresser pour saisir un stylo et nous dessiner des ronds sur une feuille de papier pour bien nous faire comprendre l’implantation de la forêt au centre de l’Afrique, une implantation en « peau de léopard ». Ce sont les seules notes prises au cours de ces entretiens ! Après ces entrevues, la secrétaire nous remet notre attestation officielle de présence laquelle est indispensable pour pouvoir se faire rembourser les frais de mission. Ce sera la seule démarche utile et efficace, et même la seule démarche tout court, des services de l’ambassade de France au cours de cette mission.

 Lors de mes premières missions à l’étranger, fonctionnaire respectueux de la politique française et scrupuleux des deniers de la République, je pensais important de rendre compte aux « Autorités Françaises » locales des actions auxquelles nous participions sur financements publics. Mais, au Cameroun, en Angola, au Burkina-Faso ou ailleurs, nous avions à chaque fois l’impression d’importuner nos étranges interlocuteurs des services concernés des ambassades. Quand ils condescendaient à nous recevoir, du haut de leur « expérience du pays », nous avions généralement droit à un prêche accompagné d’une série de sentences les plus diverses concernant aussi bien les sites touristiques à visiter, la manière de négocier avec les petits vendeurs de rue, la chasse au gros gibier, les restaurants de quartier, les lunchs de l’ambassadeur pour le 14 juillet, voire même des admonestations sur la manière de travailler avec les responsables nationaux. Bref, on perdait généralement notre temps [1].


[1] Ces rencontres avec les représentants des services des ambassades de France à l’étranger seront généralement parfaitement inutiles, sauf de très rares fois : Tunisie en 1980, Cambodge en 1992, Croatie en 2003, Angola en 2006, Yémen en 2007, FAO en 2009 et Algérie en 2012. Qu’ils en soient remerciés ici (2018).

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28 juin 2019

Chronique burkinabée - 1990 / 2005 (30/32). Missions à l’étranger.

Ce ne sont pas des parties de plaisir – Etre à deux est plus agréable

 

Burkina-Fasso Bobo-Dioulasso L'eau vive

Faire seul une mission de travail dans les pays en développement n’est pas toujours facile. Ces pays présentent généralement quelques lacunes matérielles et organisationnelles. C’est ainsi que l’on peut se heurter à l’absence de moyens de transport publics ou de taxis (Luanda, Phnom-Penh), à la perte de sa valise sans obtenir d’information précise sur l’endroit où elle peut se trouver (Douala, Luanda, Ouagadougou), à des  hébergements médiocres (Abomey, Huambo, Taez) voire très sommaires (Koupéla, Ebolowa), à des accueils spartiates chez des coopérants (Lubango, Bambey). Sans même parler des vols retardés (fréquents), hypothétiques (Lubango), détournés (Yaoundé) et des correspondances ratées (Paris !) ; il est même parfois impossible de monter dans l’avion (N’Djamena) [1]. Par chance, je n’ai jamais eu à tester les équipements hospitaliers. Bref, c’est toujours plus agréable de faire une mission avec une autre personne ! A deux, il est plus facile de rechercher des solutions et de supporter les temps d’attente. Au Burkina-Faso, en prenant quelques précautions élémentaires, il n’y a certes pas grand-chose à craindre [2] sinon de se faire taxer de 500 francs CFA par un chauffeur de taxi sur le prix de sa course, ce qui n’est pas bien grave, ou pire, d’attendre sa valise trois jours. Certes, c’est toujours plus compliqué de se déplacer, de téléphoner, de remplir des formalités, dans un pays que l’on ne connaît pas ou peu, mais c’est aussi naturellement ce qui fait l’attrait du voyage, la petite pointe d’émotion, d’habitudes bousculées.

« S’en aller, c’est gagner son procès contre l’habitude » [3].

Mais, le problème quand on est deux en mission, c’est quand l’autre personne est beaucoup plus anxieuse que vous et qu’elle craigne que l’avion ne se crashe ou que la voiture ait un accident. Elle dort mal, en pensant à toutes les calamités susceptibles de se produire dans ce pays qu’elle ne connaît pas. Or la liste des catastrophes naturelles est déjà étendue, la liste s’allonge encore si l’on y ajoute toutes les catastrophes qui peuvent être la conséquence de l’activité humaine ! Ayant peu dormi, à coup de calmants, elle débarque pour le petit-déjeuner en marchant au radar avec la mine défaite. La situation est supportable quand la personne double son angoisse par une forte dose d’ironie sur elle-même, ce qui lui permet de conserver une certaine distance avec sa peur ; c’est aussi l’occasion d’un « jeu » dans lequel, se moquant d’elle-même, elle cherche à combattre ses craintes. Entre moquerie et ironie on aboutit généralement à dédramatiser la situation car il nous faut encore travailler, et sérieusement !

D’autres cas sont plus difficiles. Celui qui, anxieux, n’extériorise pas son angoisse et finit par se rendre malade en assurant qu’il aurait attrapé une maladie tropicale quelconque, le tout démontré méthodiquement après avoir effectué une analyse clinique approfondie des manifestations de sa maladie : fièvre, courbatures, fatigue ! En conséquence, il n’arrive plus à s’endormir, n’a pas d’appétit, a mal de tète et ne pense qu’à s’allonger. L’un de ces cas difficiles m’accompagne à regret au restaurant « L’Eau Vive » de Bobo où, dans un site très agréable, jardin, musique classique, nappes blanches sur les tables, des jeunes novices vous accueillent et vous présentent la carte à une page sur laquelle est décrite leur ordre religieux et ses objectifs, comprenant notamment ses mots de leur créateur : 

« J’ai toujours été attiré par les milieux paganisés. J’ai pensé qu’il fallait les évangéliser avec des jeunes filles vierges » [4]. 

Bien qu’il n’ait pas faim et se sente même barbouillé, ce collègue anxieux se décide à prendre quelque chose de léger, une brochette de capitaine. C’est simple, c’est sain, ça ne peut pas faire de mal. Non, il hésite, peut-être ferait-il mieux de prendre des spaghettis bolognaise ? Finalement, il commande la brochette de capitaine, mais sans sauce, ou plutôt non, avec sauce, mais dans un ravier, à part. La serveuse à peine partie, il se ravise, non ce serait mieux des spaghettis, il se lève pour modifier la commande, puis change d’avis et se rassied. Finalement, il mange son capitaine avec la sauce et commande des fraises à la crème pour le dessert ! Bon, il va mieux, on va peut-être arriver à faire ce pour quoi nous sommes ici… Jusqu’à la prochaine crise d’angoisse qui ne saurait tarder.


[1] Aux alentours des années 2000. Si cela s’est amélioré au Cambodge ou en Angola, ce n’est pas le cas au Yémen ou dans le sahel (2018).

[2] Il convient désormais d’être prudent et de suivre les recommandations des services des ambassades (2018).

[3] Paul Morand. « Le voyage ». 1964.

[4] Cela raisonne désormais très mal après les différents scandales traversés par l’église catholique (2018).

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26 juin 2019

Chronique burkinabée - 1990 / 2005 (29/32). Invitation burkinabée.

L’amitié et le partage pour tout protocole

 

Burkina-Faso Ouagadougou hopital C

Une participante au séminaire, Désirée, souhaite nous inviter chez elle. Comme précédemment Ernestine, je l’avais rencontrée dans un établissement d’enseignement où elle était venue faire des études supérieures grâce à une bourse de la coopération française. A quarante ans, Désirée est une forte femme, au visage rond, toujours en train de plaisanter et de rire. Elle est fonctionnaire du ministère de l’Agriculture dans un service où il n’y a pas de projets avec des financements internationaux et, pour tout dire, en conséquence, pas beaucoup de moyens et de travail. 

Pas de voiture officielle pour venir nous chercher, et même pas de voiture du tout, Désirée et son mari ne possédant pas de véhicule. Nous avons rendez-vous sur le parking du Centre Hospitalier Universitaire pédiatrique « Charles de Gaulle » avec l’époux de Désirée. Celui-ci  pilotera alors un taxi avec sa mobylette. La première étape est faite sans difficulté, les taxis connaissent bien l’hôpital Charles de Gaulle et on nous laisse sur l’esplanade poussiéreuse qui tient le lieu de parking dans la journée. Il fait déjà nuit car la nuit tombe vite sous les tropiques, mais quelques réverbères nous permettent néanmoins de repérer les lieux. L’attente nous laisse le temps d’observer des musulmans en prière dans une mosquée délimitée simplement au sol par une rangée de pierres. Le temps passe… Nous allons d’un bout à l’autre du parking pour que le mari de Désirée, que nous ne connaissons pas, puisse nous repérer. Trois Africains accompagnés de deux Européens, qui tournent en rond sur un parking de Ouagadougou, à la tombée de la nuit, ça devrait se remarquer. 

Après une assez longue attente, nous finissons par croiser le mari de Désirée qui lui aussi tournait en rond avec sa mobylette, mais pas dans le même sens peut-être ? Le temps d’arrêter deux taxis, de leur expliquer qu’il faut suivre la mobylette, et nous voilà parti dans les rues sans goudron des nouveaux quartiers de Ouaga. Le mari de Désirée s’arrête devant une porte ouverte qui laisse deviner une cour intérieure éclairée par un néon. A peine passée la porte, Désirée nous saute au cou en riant. Son époux est gendarme, mais il s’empresse de signaler qu’il travaille dans l’informatisation des fichiers. Avec trois enfants, leurs deux revenus de fonctionnaires, cadres-moyens, ne leur permettent pas de s’acheter une voiture et ils roulent tous les deux à mobylette. Désirée et son mari ont néanmoins fait construire cette petite maison dans la cour de laquelle ils nous reçoivent. On est bien loin des 150 mdu salon d’accueil de la « Maison de France » [1]. Murs en parpaing, sol en ciment, portes en fer. La maison est située dans un quartier assez éloigné du centre de Ouagadougou, sans nom de rue, quelque part vers le croisement de l’avenue du Général de Gaulle et le boulevard de la Jeunesse… Quel programme ! Il faut bien aller jusqu’à Ouagadougou pour y voir se rencontrer le Grand Charles et la jeunesse après leurs durs affrontements de mai 68 ! Désirée nous installe sans façon autour d’une table de jardin couverte d’une toile cirée. Pas de plan de table, pas de larbin en veste blanche à petit col montant, pas de haut fonctionnaire et d’histoire de création d’école, ou de directeur avec ses stratégies d’encerclement du Nigéria, mais des nourritures terrestres et roboratives à profusion avec, par-dessus tout cela, le grand rire clair et joyeux de Désirée. Elle a préparé un repas pour un régiment et se désole que nous ne terminions pas les plats où s’entassent légumes, riz, bananes plantain frites, boule de manioc, poulet, bœuf et dans lequel chacun est invité à puiser sans ménagement, le tout accompagné de moult bières. Le protocole, chez Désirée, c’est l’amitié et le partage.

Pour le retour à notre hôtel, comme la maison de Désirée est située assez loin des rues passantes, dans un quartier sans trottoirs, ni rues goudronnées, ni même d’éclairage public, son mari part en mobylette à la pêche aux taxis. Il suffit ensuite d’attendre. Mais la pêche est finalement bonne et il nous ramène deux belles prises.


[1] L’ambassade de France à Ouagadougou est située avenue de l’Indépendance, à proximité de l’Assemblée nationale et la Présidence de la République. Elle comprend différents bâtiments dont la résidence de l’ambassadeur, la « Maison de France ». C’est un bel édifice d’architecture moderne, construit dans les années 60, lignes droites, volumes carrés, vastes fenêtres. L’absence de climatisation (à l’origine) était compensée par des plafonds très élevés, de 4 à 6 mètres. Le salon où nous sommes reçus à l’occasion du séminaire doit  bien faire 15 mètres sur 10, et 6 de hauteur. Divans, sofas, et fauteuils sont dispersés dans la pièce, nombreux mais si loin les uns des autres, que la douzaine de personnes présentes ne peut discuter qu’avec son plus proche voisin sinon cela exigerait l’utilisation d’un porte-voix ou d’une sonorisation !

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24 juin 2019

Chronique burkinabée - 1990 / 2005 (28/32). Invitation mondaine.

Un monde de représentation, ou l’âge du paraître

 

Burkina-Faso Kabul

[1]           Le dimanche midi, à la veille de l’ouverture d’un séminaire international que nous organisons au sein d’un établissement supérieur , le directeur européen de celui-ci nous invite à déjeuner. Nous comprenons très vite que nous ne sommes invités que pour accompagner le haut responsable français qui vient participer à l’ouverture de la conférence et que nous allons faire de la figuration dans une opération de marketing du directeur de l’établissement pour se mettre en valeur auprès des autorités françaises. L’opération commence avec le carton d’invitation reçu à notre hôtel, par porteur spécial : « M le Directeur Général de… et Madame, vous prient… ». Heureusement, il est quand même précisé dans le coin droit, en bas, écrit à la main : « Tenue décontractée conseillée » ! Ouf, j’évite le smoking ou la queue-de-pie par 40° à l’ombre, smoking que je n’avais pourtant pas manqué d’oublier de prendre dans ma valise comme il se doit !

Mais nous ne sommes pas au bout de nos peines. A midi, c’est un chauffeur strictement cravaté qui vient nous chercher à l’hôtel en voiture de fonction pour nous conduire chez M le Directeur général de l’établissement. En arrivant chez celui-ci, nous pouvons néanmoins constater qu’il ne nous avait pas accordé le bénéfice de son véhicule officiel sur l’aile duquel est placée une hampe de drapeau. Il considère en effet avoir rang d’ambassadeur au prétexte que le périmètre de son établissement international a un statut « d’enclave diplomatique ».

Le repas, délicieux, est servi par trois valets, en veste blanche à petit col montant ; la maîtresse de maison surveillant constamment que les bons usages d’un service de qualité soient respectés en leur faisant de petits signes sur l’ordre de préséance, le côté par lequel servir, les différents temps du service, etc. Tout cela pendant que discourent nos deux responsables. L’un vante sa stratégie de développement de l’établissement, avec encerclement progressif du Nigeria pour le faire entrer dans les pays membres de l’institution. Suite à une prompte et brillante campagne, il ne fait aucun doute désormais que ce pays demandera bientôt à sortir de son terrible isolement pour se joindre au concert de ses voisins, plus visionnaires, et qui sont déjà membres de l’établissement qu’il dirige. Il omet de préciser la taille du géant nigérian au regard de ses lilliputiens de voisins ! L’autre développe l’histoire de la création d’une école d’enseignement supérieur français dont il fut directeur.

La conversation aurait pu rouler indéfiniment de la sorte entre histoires et stratégies des écoles, entrelardées de petites remarques perfides sur la politique française du gouvernement socialiste quand, au moment du café, l’un de nous, par curiosité, par naïveté, par ennui, ou par provocation, demande au maître de maison s’il est l’auteur des toiles accrochées au mur et signées de ses initiales. Avec prudence, je m’étais bien gardé de poser la question, estimant qu’il me serait impossible de trousser le plus petit compliment à l’artiste qui avait commis ces œuvres. Elles représentent généralement des silhouettes géométriques, tracées d’un pinceau épais, noires, sur des fonds pâteux aux couleurs ternes et sombres. Mais le coupable est manifestement très fier de lui et il attire notre attention sur ce qu’il considère assurément comme son chef d’œuvre à qui il a attribué un nom emphatique, « Kabul street », « 11 September in Kabul », «Twin tower to Kabul » ou quelque chose comme cela, j’avoue avoir oublié le titre original, mais évidemment en français dans le texte ! Pourtant, il est nécessaire de connaître le titre pour comprendre : au milieu d’un ensemble marronnasse, anguleux (les montagnes qui entourent Kaboul peut-être ?), surgissent deux parallélépipèdes, toujours tracés au pinceau épais, noirs (symbolisant certainement les tours jumelles de New York ?). Pendant le repas, j’avais eu la chance de tourner le dos à cette « magistrale composition ». 

Par soucis de partage, ou par condescendance, le maître des lieux nous montre aussi un petit tableau, posé sur un chevalet - signe d’une certaine précarité ? - en ajoutant : « Ma femme aussi fait de la peinture ». C’est beaucoup moins spectaculaire, un bouquet de fleurs, un peu maladroit certes dans la technique, mais infiniment moins prétentieux et qui n’a manifestement pas l’honneur d’être accroché au mur. Comme quoi, il n’y a pas qu’en Afrique que la place des femmes est limitée !

« La maladie de notre temps est la supériorité. Il y a plus de saints que de niches » [2].


[1] Photo de David Gilkay. Kabul. 2012.

[2] Honoré de Balzac. « Le médecin de campagne ». 1829.

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22 juin 2019

Chronique burkinabée - 1990 / 2005 (27/32). Que serait l’Afrique sans les femmes ?

Anecdote de travail - Mais réelle interrogation sur les priorités du développement 

 

Afrique Sciences Humaines 2005

Avec les responsables d’un établissement d’enseignement supérieur, nous avons à finaliser l’organisation matérielle du séminaire pour assurer son bon déroulement : transferts entre hôtels et lieu du séminaire, préparation de l’amphithéâtre et des salles de travail, fléchage des lieux, disponibilité du matériel audio et vidéo, édition de badges, confection des dossiers, reprographie des interventions… le B A BA de l’organisation de ce type d’initiative, peu passionnant mais indispensable à sa bonne marche même si objectifs, programme, contenus, intervenants, présidences et animations ont été préalablement préparés par nos soins.

Deux cadres masculins de l’établissement finissent par arriver avec beaucoup de retard sur l’heure de rendez-vous convenue au prétexte qu’il n’y avait pas de véhicule de service disponible. Ils nous proposent de travailler à l’hôtel ce qui n’est pas des plus commodes compte-tenu que nous ne pouvons pas savoir de quels moyens pratiques nous pourrons disposer ! Alors que nous essayons de lister les questions à résoudre, ils papillonnent de droite et de gauche car aucune décision d’organisation ne semble pouvoir être prise sans l’aval d’autres responsables, ceux de la reprographie, de la réservation des salles, de l’utilisation du matériel audiovisuel, etc. qui ne sont évidemment pas sur place ! Par delà cette apparente délégation de responsabilités, il semble plutôt que personne n’ose ou ne veuille prendre de décision. Heureusement, leurs deux secrétaires, des femmes bien évidemment, venues à l’hôtel avec leurs moyens personnels de locomotion, se montrent infiniment plus disponibles, rapides et efficaces que leurs responsables masculins. Nous pouvons très vite régler avec elles une partie non négligeable des problèmes grâce à leur complicité, à leurs relations avec les autres membres du personnel de l’établissement, à leur débrouillardise vis-à-vis des sacro-saintes règles administratives et à leur bonne volonté : elles n’hésiteront pas à venir travailler un samedi alors que leurs « chefs » prennent prétexte qu’ils ont à s’occuper de leur famille pour s’éclipser.

Il s’agit évidemment d’une anecdote qui ne peut pas être généralisée, mais qui est néanmoins significative car elle soulève la question-clef de la place relative des femmes et des hommes dans le développement de l’Afrique [1], et plus précisément, celui de la place donnée aux femmes et aux hommes dans les projets internationaux d’appui au développement. Les femmes africaines jouent un rôle fondamental dans l’organisation de la vie quotidienne des familles (corvées, d’eau, de bois, préparation des repas, ménage) et la production vivrière (champs de case), mais ces activités sont très largement sous-estimées parce qu’elles ne donnent pas lieu à une rémunération ni à une quantification. Leurs activités marchandes, qui sont pourtant très importantes dans le petit commerce de proximité mais aussi pour l’obtention de revenus réguliers dans les familles, sont également sous-estimées parce que le niveau de chacune des transactions est faible même si l’on peut, à contrario, citer le cas des Nana-Benz. Les femmes africaines sont enfin responsables de l’éducation et de la santé des enfants, toutes activités également non quantifiées parce que ne rentrant pas dans la sphère marchande.  De plus le patriarcat, la difficulté pour les femmes d’accéder à la terre, l’obligation faite aux filles de participer aux activités ménagères, l’accès plus difficile à l‘éducation, la disponibilité en temps plus faible, l’accès réduit aux ressources financières, limitent tragiquement les possibilités d’innovation, de prise de responsabilités des femmes africaines alors que ce sont elles qui assurent, avec difficulté mais constance, la vie quotidienne des familles.

Les projets internationaux sous-évaluent la place et le rôle des femmes dans l’économie, d’une part parce que les projets de développement se sont prioritairement intéressés aux grandes cultures de rente plutôt assurées par les hommes (coton, arachide, café, cacao, riz…), d’autre part parce que ce sont les hommes qui ont le pouvoir de représentation de la population (chefs de village ou directeurs de services). Ils deviennent donc les interlocuteurs « naturels » des projets internationaux lesquels en oublient souvent le rôle fondamental des femmes africaines dans la production vivrière, l’obtention de petits revenus réguliers, l’alimentation l’éducation et la vie des familles paysannes [2].


[1] Voir l’excellent article de Sylvie Brunel.« La femme africaine : bête de somme... ou superwomen ».  Sciences Humaines. Hors série n°4. « Femmes – Combats et débats ». Novembre/Décembre 2005.

[2] Non seulement le travail des femmes est « invisible », mais c’est aussi leur parole qui devient inaudible ! Je dois avouer, à ma très grande honte, être également tombé dans le panneau et avoir eu fort peu de partenaires professionnels féminins dans un domaine, la formation rurale, dans lequel les femmes devraient être un public prioritaire car elles jouent un rôle-clef dans les zones rurales (2018).

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20 juin 2019

Chronique burkinabée - 1990 / 2005 (26/32). Des surprises d’organisation.

Organiser des initiatives dans les pays en développement

 

Burkina-Faso Ouagadougou Relax Hôtel

Grâce à l’appui politique et financier accordé depuis plusieurs années par le ministère des Affaires étrangères aux formations professionnelles agricoles et rurales, nous avons été chargé d’organiser, à Ouagadougou, un séminaire international sur ce thème. L’objectif est de réunir différents types d’acteurs africains, concernés par le sujet, représentants d’associations paysannes, de projets de développement rural, d’administrations de l’Etat, d’établissements d’enseignement et de formation. Ensemble nous souhaitons  analyser des expériences nationales en cours et déterminer pourquoi et comment mettre en place des dispositifs de formation professionnelle adaptés aux différents publics des zones rurales. 

Suite aux contacts, rencontres et sessions de formation déjà développées sur ce thème depuis une dizaine d’années, nous attendons des participants en provenance d’une quinzaine de pays africains, majoritairement francophones. Public complémentaire indispensable : des représentants d’organisations internationales (Banque mondiale) et de coopérations bilatérales (Affaires étrangères, Agence française de Développement, Agence de la francophonie, Coopération allemande) lesquels seront présent dans la mesure où ils sont fréquemment des financeurs de projets ou de programmes de formation professionnelle. De fait, cette réunion constitue la première rencontre de discussion et de confrontation, entre pays d’Afrique francophone, institutions bilatérales et multilatérales de coopération, sur le thème particulier de la formation agricole et rurale.

Organisateurs de la manifestation, nous avons donc prévu d’arriver à Ouagadougou plusieurs jours avant son début afin de nous assurer que son organisation matérielle sur place soit prête : organisation de l’accueil des participants à l’aéroport, hébergement et restauration des participants, conditions de travail pendant le séminaire, sans oublier le nerf de la guerre : le paiement des indemnités de déplacement ! Tous ces aspects matériels ont été délégués par convention à un établissement international réputé situé sur le campus universitaire de Ouagadougou.

A la descente de l’appareil, nous retrouvons tout ce qui fait le charme et le tourment de l’organisation de ce type de manifestation en Afrique : une chaleur d’étuve faisant suite aux premières averses de la saison des pluies et personne à l’accueil ! Rien que de très habituel somme toute. Heureusement, à l’hôtel, les chambres que nous avions directement réservées sont bien disponibles. 

Le désagrément de l’absence d’accueil est partiellement compensé par l’observation d’une étrange cérémonie qui se déroule autour de la piscine de l’hôtel. Une bonne trentaine de personnes sont sagement assises dans des fauteuils de jardin face à un animateur muni d’un micro. Celui-ci appelle un numéro, un individu se lève et se dirige alors vers une tribune où siègent les membres d’un jury, à qui elle serre les mains après avoir reçu un objet. Au travers les allusions faites par l’animateur, au milieu d’un flot de paroles, traitant de tout et de rien, sans oublier les plaisanteries de rigueur pour détendre l’atmosphère, je finis par comprendre qu’il s’agit d’une cérémonie de remise des prix d’une grande tombola organisée par des commerçants de la ville. Les premiers prix, je veux dire les plus petits, sont généralement composés d’une carte d’abonnement (de téléphone, je suppose ?), d’un polo ou d’un stylo. Et ils sont très nombreux ces premiers prix, faisant à la fois trainer la cérémonie en longueur et monter certainement l’adrénaline chez les participants, du moins ceux qui n’ont pas gagné un de ces fastueux premiers prix !

Toutefois, après le huitième prix, cela devient de la folie : ce sont désormais deux polos ou deux stylos que l’on gagne et le montant des cartes d’abonnement augmente de valeur, de 5.000 francs CFA à 25.000 francs CFA ! Après le cinquième prix, cartes d’abonnement, stylos et polos sont finalement remplacés par des lots plus conséquents : téléphone portable pour le quatrième prix, mini frigo pour le troisième, téléviseur pour le second… Mais, pour le premier prix, je ne saurais jamais de quoi il s’agit, l’animateur n’ayant pas annoncé quel était l’objet gagné et celui-ci n’étant pas présent sur la tribune ! Bien sûr, comme toutes les manifestations de ce type dans le monde, internationalisation des références oblige, cela se termine par un grand buffet autour de la piscine.

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18 juin 2019

Chronique burkinabée - 1990 / 2005 (25/32). Retour à Ouaga.

Péripéties diverses de voyage

 

Burkina-Faso Boromo

Retour sur Ouagadougou dans le taxi d’Athanase pour y prendre mon vol pour Paris. Il est venu à Bobo-Dioulasso avec son patron, propriétaire du taxi, pour accompagner un de nos collègues. Compte-tenu qu’ils ont dû rester deux nuits à Bobo-Dioulasso, le prix du voyage a encore grimpé : 90 000 CFA pour l’aller et le retour. 

A la sortie de la ville, un petit groupe composé d’une jeune femme et de deux adolescents fait signe aux voitures dans l’espoir que l’une d’entre elles les prenne en charge. Le patron du taxi s’arrête et me demande si cela me dérange s’il charge d’autres voyageurs dans la voiture me proposant, en échange, de m’installer à l’avant. Bon prince, j’accepte. Même si le dialogue entre le patron et la jeune femme s’effectue en moré, je comprends bien qu’ils négocient le prix du transport, « trois mille, trois mille » reviennent comme un leitmotiv au cours de la discussion. Le patron arrondit ses bénéfices avec ces trois mille franc supplémentaires. Finalement, les trois personnes s’entassent sur la banquette arrière, avec Athanase en sus, son patron gardant le volant comme de bien entendu. 

A mi-parcours, nous faisons la halte traditionnelle à Boromo avec son marché du bord de la route nationale 1. Outre les multiples petites vendeuses de galettes de sésame présentées dans un sachet de plastique, il y a là quelques étals où l’on peut casse-croûter, consommer de l’eau, du coca ou une bière.

Pendant qu’Athanase soulève le capot pour faire refroidir le moteur et que je vais prendre tranquillement, sous un auvent de tôle, une bière bien tiède pour me désaltérer, car la chaleur grimpe terriblement depuis deux jours. Je constate qu’une altercation éclate entre le patron du taxi et ses nouveaux passagers. J’observe les choses de loin en évitant soigneusement de jouer les « monsieur bons offices » ; cela ne servirait d'ailleurs à rien, les échanges verbaux très vifs s’effectuant en moré. Les passagers sont expulsés manu militari du véhicule et le coffre arrière ouvert pour qu'ils récupèrent leurs maigres bagages composés de sacs plastiques et de baluchons. Je retourne à la voiture et comprends qu’ils n’avaient pas pu payer les premiers 3 000 francs qu’ils devaient verser à mi-parcours. Le patron du taxi est Grosjean par-devant qui pensait faire une bonne affaire en améliorant ses gains avec des passagers supplémentaires. 

Je me réinstalle donc tout seul sur la banquette arrière. Pas pour longtemps d’ailleurs, quelques dizaines de kilomètres plus loin, le propriétaire du taxi trouve le moyen de charger un autre groupe de personnes et je repasse à l’avant. Cette fois, pour éviter toute contestation à l’avenir, il fait payer les passagers avant même de monter dans le véhicule.

Et le voyage reprend jusqu’à la crevaison d’un pneu arrière ! Arriverons-nous jamais à Ouagadougou ? Pendant que patron et chauffeur changent la roue, je vais me mettre à l’ombre d’un maigre arbuste sur les conseils avisés et bienveillants d’un des passagers. Il est midi, le soleil tape dur et la température monte, monte. Au moment de partir, plus moyen de faire démarrer le moteur ! Allons bon. Nous n’avons plus qu’à courir en poussant la Mercedes. Bien entendu je participe au sauvetage alors que, là encore, un des passagers me propose de rester assis pendant qu’ils vont pousser. Les Blancs, d’accord, c’est fragile sous le soleil africain mais, quand même, je tiens à montrer ma solidarité active avec les masses laborieuses burkinabées ! Heureusement, nous ne courons pas trop longtemps, car la mécanique daigne repartir après quelques hoquets. 

Il nous reste encore cent kilomètres à faire, sans roue de secours, et quasiment sans essence si j’en crois l’indicateur de niveau. A ma remarque, un peu inquiète, le patron m’assure que sa jauge est pessimiste. N’empêche, je suis soulagé quand nous entrons dans les faubourgs de Ouagadougou n’ayant pas très envie de pousser à nouveau le véhicule en panne d’essence sous le soleil ; c’est lourd une Mercedes. On me dépose à mon hôtel, je règle à toute vitesse la course, en laissant un pourboire, reprends mes bagages et me précipite au restaurant climatisé en commandant une petite bière bien fraîche cette fois-ci.

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16 juin 2019

Chronique burkinabée - 1990 / 2005 (24/32). La vieille mosquée de Bobo-Dioulasso.

La mosquée Dioulasso-Bâ – Le lit du Wé

 

Burkina-Faso Bobo Dioulasso mosquée Dioulasso-Bâ

La mosquée Dioulasso-Bâ est un bâtiment construit en latérite, argile et beurre de karité, renforcé de poutres de bois, suivant une architecture de type soudanais. Sa construction, débutée en 1870, a duré 10 ans. Elle possède deux grands minarets et 65 piliers de soutènement. Son architecture intérieure est organisée en travées qui se croisent, formant un véritable damier. Les travées sont étroites, la portée étant limitée par la longueur des pièces de bois qui assurent la charpente. Bien évidemment, dès notre arrivée sur place, nous sommes cornaqués par deux adolescents qui nous accompagnent dans notre tour de la mosquée en nous donnant des informations qui ne correspondent d’ailleurs pas à celles de notre guide touristique. 

Les deux adolescents nous collent également aux basques dans notre visite de la vieille ville, le quartier de Kibidoué, dont toutes les maisons sont en banco, serrées les unes contre les autres, séparées par de petites ruelles tortueuses. Une partie de la vie familiale se déroule dans la ruelle ou sur de petites placettes, on y mange, on s’y lave, on s’y tresse les cheveux. En contrebas, le Wé est un petit ruisseau à l’eau couleur de plomb fondu qui sert à tous les usages : des femmes s’y lavent, d’autres, puisent de l’eau pour la maison, certaines y lavent le linge. Les bords du Wé sont un véritable dépotoir, vieux pneus, culasses d’automobiles, merdes de chèvres, mâchoires de moutons, débris végétaux, vieux chiffons graisseux. Par endroits, des enfants manient la daba pour créer un petit potager de quelques mètres carrés qui seront entourés de pneus usagés semi-enterrés pour marquer le territoire. Dans un petit renfoncement d’un demi-mètre carré, pataugent les poissons sacrés, des silures d’une vingtaine de centimètres, qui doivent être des bêtes increvables compte-tenu de l’incroyable charge en pollution de l’eau. Un peu plus loin, un homme creuse l’argile des berges, mouille la cavité avec l’eau du Wé, puis découpe des briques d’argile qu’il fait sécher sur les berges du ruisseau. Il y a une vingtaine de briques qui attendent au soleil. En saison des pluies, le Wé se gonfle et devient une rivière de deux à trois mètres de large sur un à deux mètres de profondeur. A cette occasion, il en profite pour jouer les éboueurs, il emporte vieux os, morceaux de bois, plastiques, déjections d’animaux et d’hommes qu’il abandonnera plus loin, dans les champs. Mais, contre les culasses de moteur et les ponts arrière d’automobiles, il ne pourra rien, sa force n’étant pas suffisante.

Il est également possible de visiter des ateliers d’artisans, forgeron et fondeur. Ce dernier vous fait entrer dans la cour de sa concession où travaillent quatre ouvriers. L’un modèle une statuette avec de la cire, un autre lime, sur un étau de fortune, une pièce récemment fondue, deux autres se préparent à casser un moule. Le fondeur explique avec pédagogie les différentes étapes de la réalisation des statuettes à la technique de la cire perdue : modelage en cire d’abeille de la statuette, puis celle-ci est entourée d’un moule d’argile laissant deux emplacements pour y couler l’alliage de cuivre et de zinc lequel fera fondre la cire. Sous le hangar de tôle, à l’abandon dans différents endroits, il nous montre différentes pièces correspondant à chacune des étapes de la fabrication. Sa technique marketing est assez au point. Après cette explication des différentes étapes du processus de production, il vous conduit dans le hall d’exposition et de vente, une pièce de banco couverte de tôle où les statuettes sont présentées sur des étagères. Ce sont essentiellement des femmes aux formes stylisées et, à mon goût, c’est assez laid mais c’est ce qui doit se vendre. D’un point de vue commercial, sa technique de vente est strictement identique à celle des verriers de Murano ! Je n’ai toutefois pas demandé s’il acceptait les cartes de crédit et assurait les expéditions internationales. Nous ne ferons pas la visite des fabricants de djembés que je me vois mal ramener en France. 

De retour au taxi, je propose un pourboire aux deux jeunes qui nous ont « accompagné » contre notre gré, pourboire calculé à la mesure du « travail effectué » en comparaison des prix de différents services locaux. Mais, manifestement, les jeunes surestiment leur prestation de « guide touristique » et prétendent qu’ils doivent en sus reverser une dîme au chef de village. Le chauffeur s’en mêle qui confirme que la somme proposée lui apparaît bien suffisante. Le ton monte entre Burkinabés qui se traitent réciproquement de menteurs. Un vieil homme, sortant de la mosquée et interrogé par le chauffeur, confirme que chacun verse ce qu’il veut. Le vieux sage a parlé et chacun accepte peu ou prou son intervention, bien que les deux adolescents continuent de « rouméguer » [1].


[1] Rouméguer : de l’occitan romegar, ronchonner, maugréer.

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14 juin 2019

Chronique burkinabée - 1990 / 2005 (23/32). Information à sensation et inventivité linguistique.

Le bon vieux support papier n’a pas dit son dernier mot

 

Burkina-Faso Astrologie

L’horoscope du dimanche 21 février 1999 dans « Le Journal du soir ».  Balance : « Ce n’est pas en faisant du zèle au travail que vous serez plus apprécié » ! Voila qui ne favorise pas la mobilisation des énergies dans les entreprises. Sagittaire : « Plus vous en ferez et plus on vous en demandera, alors ralentissez la cadence » ! Le responsable de cette rubrique doit avoir un compte à régler avec le travail. A la rubrique Poissons, il précise : « Aérez-vous. Le grand air vous fera du bien ».

Même semaine dans le « Journal du Jeudi - Hebdomadaire satirique burkinabé » du 18 au 24 février. Scorpion : « Restez dans le train-train et ne décidez de rien, sinon gare aux conséquences ! ». Poissons : « Vous sombrez dans la mélasse et vous avez du vague à l’âme. Prenez-vous par la main, faites un tour au bistrot du coin, vous changerez vos idées et retrouverez vos repères ». Décidément, les « gagneurs » type Bernard Tapie ne semblent pas encore être un modèle de référence dans les horoscopes burkinabés !

Mais la presse locale burkinabée sait également faire dans l’information-spectacle comme les médias internationaux. « Le Matin - Hebdomadaire burkinabé d’information tous azimuts » du 25 février au 3 mars, n’est pas en reste titrant en première page : 

« INCENDIE MEURTRIER A SARFALAO (BOBO-DIOULASSO) p 6-7 »

« Les  photos inédites  du  drame de  la  famille Mahamane ».

A la page 7, le lecteur a droit à trois photos, un plan général sous-titré : « Les corps de la famille calcinée » (notez que c’est la famille qui est calcinée, pas les corps), puis un gros plan, « Photo rapprochée des corps » pour pouvoir bien identifier les corps des enfants, et enfin un très gros plan sur le visage du courageux père : « L’incendie était total, le feu était partout, mais en bon père, M Mahamane ne put se résoudre à assister impuissamment à la mort de ses enfants, etc... ». 

Cet « etc... » est du journaliste, pas de moi. Il semble tomber comme un cheveu sur la soupe ! Mais il est extraordinaire cet « etc… » car il introduit le lecteur dans l’action. Après lui avoir donné les faits essentiels, la famille calcinée, le père courageux qui essaye de sauver ses enfants dans l’incendie, le journaliste pousse ainsi le lecteur à se représenter lui-même la situation et ce qu’il aurait fait dans pareil cas. Comme quoi, même avec un bon vieux média papier traditionnel et un article de journal, on peut arriver à faire interagir le lecteur dans l’information dispensée, il suffit de donner des informations spectaculaires puis d’ouvrir les portes de la rêverie et de l’imagination du lecteur grâce à cet « etc… ». Mais, après avoir suscité l’imagination du lecteur, le journaliste poursuit et clos brutalement votre rêverie. Après tout c’est lui le conteur et il reprend la main sur le déroulement du récit : « Alors, il se lança courageusement dans le feu, espérant pouvoir sauver sa progéniture, son petit frère et leur bonne maison ». (Que vient faire ici la « bonne » maison ?). « Il n’en ressortira pas ».

Un autre article traite d’une éventuelle nouvelle dévaluation du franc CFA. L’auteur y met en garde les pays développés (avec raison à mon avis) contre les risques d’explosion sociale que cela représenterait. En s’appuyant sur les exemples récents du Liberia et du Sierra Leone, il conclut : « Preuve que quand on dessille négativement une jeunesse déboussolée, en la mettant en contact avec les armes, rarement elle accepte de s’en débarrasser au profit de la daba ». 

Bon, je comprends bien qu’il peut sembler plus « prestigieux » de tenir une arme qu’une daba [1] et qu’il est certainement beaucoup plus facile à une « jeunesse déboussolée » d’obtenir des revenus quand on possède une kalachnikov. Mais qu’est ce que « dessiller négativement » ? Dessiller c’est ouvrir les yeux, soit au figuré : « détromper ». Détromper négativement, cela fait deux négations donc une affirmation = tromper. L’exemple est intéressant car il montre tout à la fois la plasticité potentielle de la langue française et l’inventivité des locuteurs francophones africains. Bien sûr l’expression « dessiller négativement » n’est certainement pas admise par l’Académie française mais, quand même, quelle richesse expressive ! Il serait dommage de s’en priver.


[1] La daba est l’instrument de base en agriculture en Afrique de l’Ouest. C’est une sorte de binette ou de houe, mais au manche court et au fer large, qui sert à aérer le sol, enlever les mauvaises herbes et faire des buttes pour la culture du manioc. Cet article, écrit il y a 20 ans, était prémonitoire sur les évènements qui se déroulent actuellement au Sahel ! Une jeunesse déboussolée, sans revenus et sans avenir, a été "mise au contact des armes" (2019).

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12 juin 2019

Chronique burkinabée - 1990 / 2005 (22/32). Bobo-Dioulasso, routards et experts.

La halte de Boromo – Populations irréconciliables : routards et experts

 

Bobo Dioulasso

A mi-chemin entre Ouagadougou et Bobo-Dioulasso, Boromo est une de ces haltes improbables au bord des routes africaines : un ensemble de cahutes surgies de nulle part, faites de bric et de broc, branches, banco, plaques d’aluminium, matériaux de récupération, et où l’on vend des moutons, des poulets, des œufs, des légumes, des oignons, des piments, des arachides et des petits gâteaux de sésame, et bien sûr de la bière ou des « sucreries », entendez par là des jus de fruits sucrés type Fanta.

Le car SMTB de la ligne régulière « Bobo – Ouaga » est arrêté à cette halte traditionnelle afin de permettre à ses passagers de faire quelques courses et au moteur de refroidir. L’autocar est dénommé « Le Guépard », écrit à l’arrière du véhicule en belles lettres rondes. A côté est arrêtée une camionnette Peugeot sur les flancs de laquelle est indiquée la raison sociale de son propriétaire « A la bonne miche », une appellation qui sent bon le pain traditionnel de nos campagnes normandes ou auvergnates. Autre enseigne au bord de la route : « ECOLE PRIMAIRE - La voie de la connaissance ». Quel programme !

« L’Auberge » est un des meilleurs hôtels du centre ville de Bobo-Dioulasso [1] tenu par un Français d’origine libanaise. L’extérieur est assez ordinaire, une grande bâtisse ocre de deux étages. Les façades arrière, en forme de L encadrant la piscine, présentent une superposition de balcons à arcades soulignées de blanc. L’alternance de grandes arcades à rambardes de bois aux colonnettes ouvragées et de petites arcades fermées d’une grille en fer forgé peinte en blanc donne un aspect moins ordinaire, soudano-arabe, à l’ensemble. L’hôtel présente quelques particularités : un bar au décor normand, des perroquets parleurs - « ça va coco ? » - et siffleurs qui parfois se promènent dans le hall de l’hôtel, d’énormes tortues endormies dans un enclos près de la piscine et une restauration particulièrement médiocre : nouilles molles, omelettes grasses, taboulé à l’oseille. Heureusement les chambres sont propres, grandes, climatisées et la salle d’eau fonctionne. Les patrons pourraient être les acteurs d’un film mettant en scène de vieux coloniaux. Le patron, ventru, traîne sans bruit dans l’établissement et se réfugie dans le kiosque à journaux où il épluche consciencieusement toutes les revues. La patronne fait marcher son monde à la baguette, personnel et clients qu’elle est capable de tancer copieusement selon son humeur du jour. Les employés ne semblent plus y prêter très attention, sous l’orage qui se déchaîne ils continuent à lui donner des explications tranquillement : « Mais elle ne voulait pas, maman ! Il fallait qu’elle le dise, maman ! ». Pendant ce temps, les deux perroquets continuent à siffler ou à chanter les premières notes de la Marseillaise !

Si les routards sont très peu visibles à Ouagadougou - mais où se cachent-ils ? - ils sont très présents à Bobo. Attention, dans ce milieu très fermé, la tenue négligée est de rigueur, c’est le signe indiscutable de son appartenance à la caste : pantalons flottants déformés, jeans déchirés, bretelles croisées, chemises avachies, casquettes fripées, robes amples difformes, godillots usagés le tout couvert de poussière ou d’une propreté douteuse. Un polo propre, un pantalon à plis seraient une faute de goût parfaitement inexcusable, vous excluant à tout jamais de la tribu. Il leur faut afficher publiquement qu’ils ne sont pas des Blancs comme les autres, il ne faudrait surtout pas les confondre avec les membres de la tribu des coopérants, ces richards qui exploitent honteusement les pauvres Noirs en faisant du CFA sur leur dos, ni avec la tribu des experts qui concoctent des projets inutiles et coûteux qui enfoncent l’Afrique dans la crise et la dépendance. Eux, ce sont des « purs » qui comprennent l’Afrique de l’intérieur, ils sont les véritables amis des Africains, vivant comme eux, louant des mobylettes pour se déplacer comme eux, mangeant du poulet-bicyclette dans les gargotes poussiéreuses des bords de routes, mais rentrant à « L’auberge », le soir, pour prendre quand même une douche quand ils ont trop chaud. Et en oubliant aussi que les Burkinabés, même très pauvres, sont toujours très soucieux de la propreté de leur mise.

Parmi les enseignes les plus étonnantes à Bobo, celle-ci : « SOUVENIRS - Service Après Vente ». Voilà un commerçant qui met parfaitement en application les principes de la démarche qualité ! Toutefois, c’est un engagement qui ne doit pas être trop difficile à tenir une fois les touristes retournés dans leurs pays !


[1] Actuellement, Bobo-Dioulasso est située en limite des zones où se rendre est déconseillé par l’ambassade de France, sauf raison impérative, du fait de la situation sécuritaire dans le Sahel (2018).

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10 juin 2019

Chronique burkinabée - 1990 / 2005 (21/32). Une négociation de longue haleine.

Tout est question de prix - Mais quel prix ?

 

Burkina-Faso STMB

Devant être présent à Bobo-Dioulasso un lundi midi, à 350 km de Ouagadougou, je recherche les différentes possibilités de transport : les avions n’assurent pas le trajet le lundi et les cars climatisés ne partent que le lundi après-midi. Restent les bus de la STMB (Service de Transport Mixte Bangrin [1]). La gare des autobus de la STMB  est située non loin du centre ville, Boulevard de l’Indépendance, à l’intérieur d’une vaste cour ouverte sur la rue par un portail métallique. Dans la cour stationnent deux gros bus blancs et bleus. A droite, sous un auvent de tôles métalliques, un guichet est percé dans le mur. 

Plusieurs personnes attendent devant le guichet, une femme avec sa petite fille portée sur le dos dans un repli de sa robe et trois hommes, plutôt jeunes, mais habillés de manière traditionnelle avec une gandoura légère, blanche. Seul l’un d’entre eux parle, mais avec difficulté, le français. Il se fait l’interprète des deux autres pour acheter le billet de bus qui doit leur permettre de retourner dans leur village. Après s’être fait répéter le prix du billet par l’employé, il semble en informer ses deux compagnons qui recherchent dans les plis de leurs vêtements la somme nécessaire, dans les 2 500 francs CFA, soit 25 francs français [2]. Ils en tirent des billets pliés et roulés, noircis et couverts d’une croûte de crasse à force de circuler de mains en mains. Ce sont des billets de 500 francs CFA, la plus petite coupure existante. Un autre sort un mouchoir fermé d’un nœud dans lequel il a une vingtaine de pièces de 100 et 50 francs CFA. Ils comptent les 2500 francs CFA, 50 francs par 50 francs. Sous l’auvent de tôle, d’autres voyageurs attendent le départ des bus. La plupart d’entre eux sont habillés de frais, hommes, femmes et enfants ont enfilé leurs plus beaux vêtements, propres et bien repassés, pour faire le voyage. Ils sont assis sur des bancs alignés les uns derrière les autres. Ils attendent patiemment en regardant autour d’eux. Les enfants restent aussi sagement dans les jupes de leurs mères.

Les horaires de la STMB ne me conviennent pas davantage car le transport est d’une durée trop longue pour pouvoir être à Bobo le lundi midi, car les horaires d’arrivée semblent assez élastiques. Reste la location d’une voiture. « L’Agence de location de voitures » située dans le hall de l’hôtel, sous l’escalier qui dessert les chambres, est constituée d’un vieux bureau métallique et d’une chaise. Le patron de « l’agence » peut mettre un véhicule à ma disposition pour me conduire à Bobo-Dioulasso pour la somme de 70 000 francs CFA que, par marchandage, j’arrive à faire descendre à 50 000. Repassant dans le hall de l’hôtel après ce premier round de négociation, le patron de l’agence me précise qu’il faut payer aussi le chauffeur, soit 10 000 francs. Rebelote, après de nouvelles négociations et sachant qu’il y aurait deux voyages à faire, un lundi, et un autre, jeudi, nous aboutissons à un tarif de 105 000 francs pour les deux voyages, paiement du chauffeur inclus. Nous concluons l’affaire à ce prix et il me laisse la copie d’un contrat à compléter. Une demi-heure après, à nouveau de passage dans le hall, le patron m’apostrophe une nouvelle fois pour me préciser qu’il faut rajouter l’essence bien sûr ! Par acquis de conscience, je lui fais préciser combien il faut compter pour l’essence, 15 000 à l’aller et autant au retour, bilan : le prix du voyage regrimpe à plus de 80 000 ! Décidément, le cours du trajet Ouaga-Bobo varie constamment à la bourse locale. Mais cette fois, j’annonce qu’il est vraiment trop cher et que je vais m’adresser ailleurs.

En discutant avec le chauffeur de taxi que nous utilisons habituellement à Ouagadougou, Athanase, celui-ci me propose le voyage à 50 000 francs plus 15 000 d’essence, qui se transformeront d’ailleurs en 20 000 le jour du départ quand il faudra discuter avec son patron. En effet, le plus souvent, les chauffeurs ne sont pas propriétaires de leur véhicule, celui-ci peut appartenir à un commerçant, un rentier, un fonctionnaire qui le loue une somme fixe par jour à un chauffeur. Pour des commandes extraordinaires, le chauffeur doit en référer à son patron, d’autant plus que, réglementairement, les taxis ouagalais, de couleur verte, n’ont pas le droit de sortir de l’agglomération. 

Le cours du voyage Ouaga-Bobo sur le marché libre est vraiment trop difficile à suivre et aucune mercuriale ne vient vous aider à dévoiler l’opacité de l’offre et de la demande.


[1] La STMB a été déclarée en faillite en 2011 (2018).

[2] En 1999, 2 500 francs CFA = 25 francs français soit environ 5 euros de 2018. 50 FCA de 1999 représentent environ 10 centimes d’euros de 2018 (2018).

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08 juin 2019

Chronique burkinabée - 1990 / 2005 (20/32). Le groupement paysan de Goué.

Les paysans burkinabés dans un marché mondialisé

 

Burkina Faso Goué

« Le Mossi est industrieux. (...) le travail rural est sa véritable occupation ; le Mossi a les plus beaux champs de tout le Soudan. (...) Il est homme d’ordre, propre, courageux » [1].

Les membres du groupement paysan du village de Goué, prévenus préalablement par les autorités administratives de notre désir de faire une enquête sur les problèmes de développement qu’ils rencontrent, nous attendent à l’entrée du village, devant les bâtiments de la coopérative. A l’ombre d’arbres sous lesquels ils ont disposé des bancs et des tables, ils sont une quinzaine d’hommes, habillés modestement de vêtements sans âge, souvent usés ou déchirés, à leurs pieds, ils portent de vieilles baskets qui baillent, ou des sandales de plastique ; plusieurs portent sur la tête des bonnets de laine, leurs mains comme leurs pieds présentent d’énormes cals.

L’organisation de la rencontre implique le respect des règles du savoir-vivre. L’on nous fait asseoir sur des bancs situés face à la table derrière laquelle prennent place les responsables de la coopérative et le vulgarisateur du canton ; sur les côtés, les paysans membres du groupement. C’est d’abord le vulgarisateur qui prend la parole, en français et en mossi, pour nous souhaiter la bienvenue, présenter le village et les personnes présentes. Puis, le président de la coopérative, un très vieil homme à la bouche édentée, vêtu d’un magnifique boubou brodé, de couleur verte, la tête couverte d’un foulard rose, nous salue cérémonieusement et manifeste sa satisfaction de recevoir des étrangers. Son discours est traduit par un des participants au séminaire originaire de la région. Il nous faut répondre, indiquer les objectifs de notre présence dans le village et, plus largement, au Burkina-Faso, enfin présenter les différents participants au séminaire. Après, seulement, peuvent se constituer des petits groupes de discussions, composés pour moitié de paysans et pour moitié de participants à la formation, pour conduire des entretiens. 

Les paysans de Goué, profitant de l’existence d’une petite retenue d’eau colinéaire, et sur le conseil des autorités locales, ont développé la culture du haricot vert lequel est exporté en France ou en Europe et arrive ainsi à « contre-saison », en plein hiver. Mais les revenus de cette production sont inégaux. Le camion de ramassage ne passe pas régulièrement tous les jours et les haricots verts restent alors stockés dans le bâtiment de la coopérative, un simple hangar non réfrigéré, où les légumes perdent vite de leur qualité. De plus, à Ouagadougou, les capacités de stockage à l’aéroport sont également insuffisantes et les transferts vers l’Europe très irréguliers ; en conséquence, la marchandise se déprécie rapidement car le consommateur occidental est exigeant sur la fraîcheur du produit. Les prix payés aux producteurs en pâtissent, ils sont irréguliers et souvent bas. Les coopérateurs souhaiteraient acheter une camionnette pour livrer eux-mêmes leurs légumes à Ouagadougou, située à cinquante kilomètres par une route dont la presque totalité est « en goudron » comme l’on dit ici. Mais les bénéfices sont trop faibles pour pouvoir économiser la valeur d’un véhicule même d’occasion.

En milieu de journée, nous respectons une autre règle, celle de la réciprocité, en offrant aux personnes présentes une collation que nous avons préalablement préparée, agrémentée de « sucreries ». Par « sucreries », il faut entendre des liquides sucrés type « Orangina », ou « Pepsi » achetés au bar du coin, une case en banco, au sol de ciment, aux murs peints de vert, le fond de la boutique étant coupé d’un immense comptoir de ciment. J’achète la quasi-totalité du stock de « sucreries », soit deux casiers à bouteilles, bien tassés, et demande une facture ; eh oui, il faut bien que je puisse me faire rembourser de ces dépenses par le Ministère de la Coopération ! Qu’à cela ne tienne, sur un vieux morceau de papier chiffonné, le jeune barman me fait un décompte très précis de mes achats, avec signature à l’appui. Bien sûr, avant de quitter nos hôtes, il sera indispensable de faire quelques discours de remerciementsen soulignant l’intérêt que représente pour nous cette rencontre. En effet, derrière la question apparemment simple et immédiate de la livraison régulière des haricots verts se pose des questions beaucoup plus complexes, celles de la connaissance par les coopérateurs de Goué des différents composantes du circuit commercial des légumes, des évolutions de la concurrence internationale et des exigences des consommateurs européens. Si cela ne leur permettra malheureusement pas d’acheter rapidement une camionnette cela peut leur éviter d’être à la merci d’évolutions prévisibles du marché international ou d’intermédiaires plus ou moins scrupuleux.


[1] Ministère de la Guerre. « Manuel à l'usage des troupes employées outre-mer ». 1927.

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06 juin 2019

Chronique burkinabée - 1990 / 2005 (19/32). Ziniaré, le « village du Président ».

Exposition dans la brousse – Un village inévitable

 

Burkina-Faso Laongo sculptures

Sur la route de Niamey, à une trentaine de kilomètres de Ouagadougou, une piste de latérite part, sur la gauche, en direction du village de Ziniaré. Après trois ou quatre kilomètres dans un nuage de poussière rouge de latérite, est annoncée une exposition de sculptures au milieu de la brousse. L’entrée et la promenade y sont libres : ni portes, ni enclos, ni gardiens, ni tickets [1]. Depuis 1989, de jeunes artistes de plusieurs pays viennent régulièrement  réaliser, chaque année, au lieu dit Laongo, des sculptures sur ce chaos granitique dispersé dans une savane aux arbres chétifs. 

Chaque artiste, au gré de sa fantaisie, de son imagination, s’empare d’un bloc de pierre pour y créer une œuvre. L’un, d’un bloc posé au sol, le transforme en une tête de dieu « Chnoum », le dieu égyptien à tête de bélier ; un autre fait surgir des têtes d’une masse de granit, ou esquisse une main sur un bas-relief ; d’autres sculptures enfin sont non-figuratives, les blocs sont alors taraudés de lignes géométriques en forme de flèche dont la pointe est située sur autre bloc à quelque distance, ou encore des dessins magiques entaillent la roche. Les sculptures, sans être gigantesques, mesurent de cinquante centimètres à quelques mètres. Si certaines œuvres apparaissent naïves dans leur traitement ou conventionnelles par ce qu’elles représentent, d’autres montrent une maîtrise de la matière et une grande force de conception. Le plus étonnant est bien sûr la situation de ce « musée » qui devient un lieu de promenade pour les Ouagalais. Le dimanche, il y a toujours quelques voitures garées au bord de la piste et deux ou trois petits groupes qui déambulent parmi les chaos granitiques. Parfois, un vieillard ou un enfant curieux vient observer ces étrangers pendant que des paysans passent tranquillement à bicyclette sur la piste.

« Ziniaré » signifie en langue morée « du jamais vu ». Ce nom ne fait pas référence à cet étrange musée de sculptures en plein-air mais à un évènement qui se serait produit vers l’année 1750 dans l’Oubritenga (la terre d’Oubri) : le commerce de galettes ! Il aurait été pratiqué pour la première fois par la mère de Naaba Zombré laquelle préparait des galettes tellement délicieuses qu’elles attiraient beaucoup de gens pour en manger. En échange des galettes, les visiteurs proposaient d’autres produits. Cela aurait constitué une innovation et Naaba Zombré se serait exclamé, c’est « du jamais vu » ou « Zi-n-yaré ». Voilà comment aurait été inventé l’échange commercial ! Mes illusions sur l’importance de la création artistique dans la fréquentation du lieu s’envolent. Il faut être réaliste et c’est peut-être ainsi que Ziniaré est devenu le premier marché du Royaume Mossi de Ouagadougou, marché sur lequel s’échangeaient des produits agricoles et artisanaux contre des galettes. 

Dans le cadre d’une session de formation, nous avons proposé que les participants puissent effectuer une enquête en milieu rural afin d’enquêter auprès d’agriculteurs pour mieux connaître leurs organisations, leurs problèmes et identifier d’éventuels besoins de formation. Les autorités burkinabés nous proposent de nous rendre au village de Goué, dans le commissariat de Ziniaré, à une quarantaine de kilomètres de Ouagadougou. Pur hasard ? Ziniaré est le « village du Président » [2], aussi avant de rejoindre Goué, devons-nous faire un détour par Ziniaré afin de nous présenter aux autorités locales, le commissaire et le responsable des services agricoles. Il est en effet inimaginable de pouvoir se rendre sur le terrain sans saluer les responsables locaux et leur expliquer ce que nous venons faire ici. Cette situation n’est pas sans rappeler celle vécue en  Lozère, en 1970, quand nous y faisions des enquêtes en milieu rural. Fréquemment la maréchaussée venait contrôler nos papiers d’identité car, après mai 68, le gouvernement français craignait la constitution de « maquis révolutionnaires » dans ce département ! Bref, le responsable des services agricoles est évidemment absent et, dans l’attente de son éventuelle arrivée, nous pouvons assister au ballet des mobylettes dans la cour du service. Mobylettes qui arrivent, des secrétaires qui viennent travailler, mobylettes qui partent, des vulgarisateurs qui vont rencontrer des agriculteurs. Quant au commissaire de Ziniaré auprès de qui nous allons expliquer les raisons de notre présence, s’il nous reçoit fort civilement, il se montre très modestement intéressé par notre démarche !


[1] Les choses ont changé depuis ! Ouverture 7j/7, de 8h à 17h. Entrée : 2 500 FCFA/personne (incluant la rémunération du guide) avec 2h de visite guidée (2018).

[2] Blaise Compaoré, président de la République du Burkina-Faso de 1987 à 2014. Arrivé au pouvoir en 1987 par un coup d’Etat contre le président Thomas Sankara et chassé par la révolution populaire de 2014 au cours de laquelle il est exfiltré par l’armée française vers la Côte d’Ivoire (2018).

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04 juin 2019

Chronique burkinabée - 1990 / 2005 (18/32). Pouytenga et Koupéla.

 Un grand marché aux bestiaux - Entre deux maux, on ne peut même pas choisir le moindre

 

Burkina-Faso Pouytenga

Koupéla est une petite ville située à 140 kilomètres de Ouagadougou, dans la province du Centre-Est, sur la route de Niamey [1].

« Les Pères Blancs ont installé à Koupéla, chef-lieu du royaume de Ouagadougou, une mission catholique prospère et qui jouit auprès des indigènes d’une grande vénération » [2].

Près de Koupéla, Pouytenga abrite le plus grand marché au bétail du Burkina lequel se tient tous les trois jours. Aux yeux d’un observateur étranger, le marché est particulièrement pittoresque, les animaux sont stockés sur une immense surface plane, dégagée, poussiéreuse, dans ce qui apparait être le plus grand désordre, sans que l’on arrive à identifier comment s’effectuent les transactions, sans comprendre non plus comment se fixent les prix, ni comment circule l’information sur les achats, les ventes et les tarifs pratiqués. La majeure partie des animaux est ensuite exportée vers la Côte d'Ivoire, le Ghana, le Togo, le Bénin et le Nigeria. 

Le Guide du routard » décrit ainsi un des deux hôtels de Koupéla : « A 200 m du carrefour. Bar et resto. Prix raisonnables. Le choix du repas est limité » [3]. Pour le second hôtel, le guide comporte la mise en garde suivante « ...on a toutes les chances de se battre la nuit avec quelque beau spécimen de rat » ! L’hésitation entre les deux n’a donc pas duré longtemps. Mais nous ne sommes pas dans la même catégorie que « L’Indépendance » : les chambres sont installées dans des cabanons de parpaings, couverts d’un toit de tôle, sans carreaux aux fenêtres mais avec des persiennes en fer, sol et murs de ciments brut, petit coin douche en ciment, sommier de lattes de bois sur lequel est posé un matelas mousse. Seuls « luxes » : l’eau courante, l’électricité et un ventilateur. Les chambres sont disposées en « L » autour d’un boukarou où sont installées les tables du restaurant. Bref, cela ne m’enchante guère, mais nous n’avons qu’une nuit à y passer. Le dîner s’avère simple, viande plus riz mais, comme toujours dans le Sahel, avec de succulentes brochettes de bœuf. Nous allons faire quelques pas dans la rue principale de Koupéla, de rares lampadaires permettent de s’orienter à défaut d’éclairer le chemin. De chaque côté de la rue, des étals sont dressés, faits de bric et de broc, éclairés par des lampes tempêtes. On peut y acheter de modestes produits de ménage, savon, dentifrice, spirales anti-moustiques, ou un peu de quincaillerie, chaînes et cadenas notamment.

Au retour, à l’intérieur des chambres, la chaleur est torride ; les tôles du toit, exposées en plein soleil toute la journée, ont généreusement accumulé les calories dans la pièce. La tôle d’aluminium, c’est peut-être plus durable que les toits de chaume, plus efficace contre la pluie, mais ce n’est pas un très bon régulateur thermique ! Une seule solution, se doucher puis s’allonger encore mouillé dans l’axe du ventilateur, et recommencer dès que vous êtes sec. Problème : si côté face vous bénéficiez du courant d’air du ventilateur pour vous rafraîchir, côté pile, vous transpirez abondamment au contact du matelas de mousse. Ce problème est doublé d’un second : le restaurant est aussi une boîte de nuit et l’on a donc droit à une sono tonitruante. Soit il faut aller danser, soit il faut patienter jusqu’à la fermeture de la boite de nuit en faisant des aller et retour entre le lit et la douche. Miracle ! Peu avant minuit, la sono s’arrête, la boite de nuit ferme. Décidément les habitants de Koupéla sont gens très sages et bien raisonnables ! Mais quelques minutes plus tard, à minuit pile, c’est toute l’électricité qui est coupée. C’est que Koupéla est alimentée en électricité par une petite centrale thermique qui ne fonctionne pas en continu. Il n’y a plus de sono certes, mais plus de ventilateur non plus ! Et je ne sais plus ce qui est préférable du ventilateur avec la musique, ou du silence avec la chaleur !

Le lendemain, pas très frais, nous allons prendre un petit déjeuner au « Bar de l’Evêché ». Le bar de l’évêché est un comptoir de bois bancal, planté dans la poussière au bord de la route, couvert d’un toit de tôle et décoré de petits drapeaux de publicités de bière. Quelques tabourets permettent de s’asseoir devant le comptoir. Pas d’eau courante, mais un baquet dans lequel sont lavés tous les verres. Le café au lait, composé de Nescafé et de lait en boîte dilués dans de l’eau chaude, est servi dans un verre « Duralex » mais, luxe suprême, il est accompagné d’une baguette fraiche de pain blanc !


[1] En 2018, Pouytenga et Koupéla sont situées en limite des zones où se rendre est déconseillé par l’ambassade de France du fait de la situation sécuritaire dans le Sahel (2018).

[2] Ministère de la Guerre. « Manuel à l'usage des troupes employées outre-mer ». 1927.

[3] Le Guide du Routard. « Afrique noire ». 1989/90.

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02 juin 2019

Chronique burkinabée - 1990 / 2005 (17/32). « Poulets-bicyclette sur les routes du Burkina ».

La plus vieille course cycliste d’Afrique – Un tour qui n’en ai pas tout à fait un !

 

Burkina-Faso Tour du Faso

Sur la route de Niamey, le dimanche matin, de vaillants coureurs cyclistes s’entraînent sur le « goudron ». S’ils ont certes des vélos de course, leurs machines semblent assez anciennes et peser du plomb. Ajouter à cela qu’il faut pédaler sous un soleil du même métal ! 

Seront-ils parmi les participants des équipes du « Tour cycliste du Faso » de décembre 1996 ? Tour qui devrait les conduire de Banfora, au Sud-ouest, à Ouagadougou, en passant par Fada N’Gourma, à l’Est, et bien sûr par l’absolument inévitable Ziniaré [1]. 

Le Tour du Faso est une course cycliste par étapes disputée au Burkina-Faso sur le modèle du Tour de France. La première édition a eu lieu en 1987 [2] et fait du Tour du Faso la plus ancienne course cycliste africaine. Drôle de « tour » qui ne fait aucun tour du pays, mais un déplacement d’Ouest en Est ! En effet il n’existe aucune route goudronnée qui permette de faire un véritable tour du pays, mais seulement de grandes radiales qui traversent le Burkina de la Côte d’Ivoire vers le Niger, ou du Mali vers le Togo.

Curieux « tour », avec un maillot de la montagne alors que le pays est plutôt plat et le point culminant du plateau burkinabé est situé à 794 mètres, où « les départs sont soumis à des paramètres plus touffus que la somme des mystères de la création », où les coureurs « abandonnés par leurs dirigeants qui festoient dans le seul hôtel réquisitionné, s’apprêtent à se coucher dans une école sans électricité » [3]. Encore que, les hôtels dans les petites villes, ce n’est pas nécessairement le lieu d’un repos réparateur [4]. 

Mais, avec ou sans montagnes, il faut reconnaître aux participants du Tour du Faso et aux Burkinabés en particulier, une foi formidable pour les déplacer, les montagnes, une volonté de participer qui en rabat aux plus grands champions cyclistes compte-tenu des difficultés inhérentes au pays. C’est que le Tour du Faso s’effectue sous une chaleur comprenant des pointes à 40°, sur des routes goudronnées parfois pleines de nids de poules mais aussi en empruntant des pistes de latérites poussiéreuses, sans parler des conditions sommaires d’entretien et de réparation des vélos et enfin de celles du repos des participants parfois rudimentaires, le tout néanmoins agrémenté d’une bonne humeur à toutes épreuves (même cyclistes) ! 

Formidable vitalité de l’Afrique ! Dans le dénuement, chacun invente néanmoins, jour après jour, les conditions de la survie, poursuit avec obstination sa quête du bonheur, avec l’énergie de l’espoir, dans un formidable éclat de rire, un plaisir d’être, une force immense qui font apparaître, en comparaison, nos riches sociétés occidentales bien fades et tristounettes.

« Afrique,
ne tremble pas le combat est nouveau,
le flot vif de ton sang élabore sans faillir
constante une saison ; la nuit c’est aujourd’hui au fond des mares
le formidable dos instable d’un astre mal endormi,
et poursuis et combats - n’eusses-tu pour conjurer l’espace
que l’espace de ton nom irrité de sécheresse » [5].


[1] Village natal du président de la République, Blaise Compaoré.

[2] Le Tour du Faso a fêté son trentième anniversaire du 27 octobre au 7 novembre 2017, avec 17 équipes et en parcourant 1289 km, de Koulbila à Ouagadougou, en 10 étapes (2018). 

[3] Jean-Louis Le Touzet. « Libération ». 18 décembre 1996.

[4] Voir le texte suivant « Pouytenga et Koupéla ».

[5] Aimé Césaire. « Ferrements – Afrique ». 1960.

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31 mai 2019

Chronique burkinabée - 1990 / 2005 (16/32). Quelle « mission civilisatrice » de la France en pays mossi ?

Expansionnismes coloniaux – La colonne sanguinaire Voulet-Chanoine

 

Burkina-Faso Moro-Naba Wobgo

 « Parti de Kayes, le 28 octobre 1890, (le capitaine Monteil) signe des traités avec le roi du Mossi et les chefs de la région située entre ce pays et le Niger qu’il franchit » [1].

Au XIXesiècle, le pays mossi comprenait deux royaumes, l’un du Yatenga, dans les régions Nord du Burkina-Faso actuel, l’autre de Wagodogo, centré sur Ouagadougou. Une guerre de succession opposant deux branches de prétendants du royaume du Yatenga, Naba Baogo représentant l’une des deux branches, celle des fils de Saaga, fait appel aux Français en 1894. Une colonne française, partie de Bandiagara, arrive à Ouahigouya, résidence du souverain du Yatenga, en mai 1895. Un mois plus tard, Naba Baogo meurt dans la bataille de Tyu, laissant la place à son adversaire, Naba Bulli, de l’autre branche, celle des fils de Tuguri ; celui-ci signe immédiatement un traité de protectorat avec les Français. 

En septembre de la même année, les Français occupent l’autre royaume Mossi, le royaume de Wagodogo, et entrent dans Ouagadougou. Le souverain Naba Wobgo se réfugie en Gold Coast, sous influence anglaise, refusant tout protectorat français. Le 20 janvier 1897, le capitaine Voulet signe un accord avec un frère du souverain, le Moro-Naba Sigri, et deux de ses conseillers [2]. Tout le pays Mossi passe ainsi sous la domination française. Toutefois, presque partout, et notamment dans l’Ouest, les Français se heurtent à une forte résistance.

 « En 1897, les capitaines Voulet et Chanoine complètent l’œuvre de Monteil en installant définitivement notre autorité dans le Mossi et le Gourounsi et font leur jonction avec une mission venue du Dahomey. Ils fermaient ainsi définitivement la route du Niger aux explorateurs de la Gold Coast anglaise et du Togo allemand » [3].

La « mission civilisatrice » de la France visait donc surtout à contrarier les expansionnismes anglais et allemand !

« ... Les fabricants parcourent le monde en quête de débouchés pour les marchandises qui s’entassent ; ils forcent leur gouvernement à s’annexer des Congo, à s’emparer des Tonkin, à démolir à coup de canon les murailles de la Chine, pour y écouler leurs cotonnades » [4].

Les deux conquérants des royaumes mossis, les capitaines Voulet et Chanoine, ce dernier étant fils du ministre de la Guerre, seront traités à leur retour en France comme des héros. A la suite de leurs exploits en pays Mossi, ils se verront confier l’une des trois colonnes chargées de soumettre l’émir Rabah au Tchad. Partie du Soudan français, leur troupe pillera, brûlera et massacrera avec une telle férocité que le Gouvernement français sera obligé d’envoyer une colonne à leur poursuite pour les destituer et tenter de reprendre le contrôle des soldats. Engagés dans leur folie sanguinaire, Voulet et Chanoine feront assassiner les officiers venus leur signifier leur destitution et ils imagineront alors se « tailler » un royaume africain. Ne pouvant plus espérer ramener le produit de leurs razzias chez eux, les « tirailleurs sénégalais » de la colonne finirent par se révolter et tuer ces deux fous de guerre.

En pays mossi, les révoltes contre l’occupation étrangère ne cesseront pas jusqu’en 1917.

« Seigneur, pardonne à ceux qui ont fait des Askias des maquisards, de mes princes des adjudants
De mes domestiques des boys et de mes paysans des salariés, de mon peuple, un peuple de prolétaires.
Car il faut bien que Tu pardonnes à ceux qui ont donné la chasse à mes enfants comme à des éléphants sauvages » [5].


[1] Ministère de la Guerre. « Manuel à l'usage des troupes employées outre-mer ». 1927.

[2] Basile Laetare Guissou. « De l'Etat patrimonial à l'Etat de droit moderne au Burkina Faso ». Thèse de doctorat. Université́ de Cocody (Abidjan). 2002.

[3] Ministère de la Guerre. « Manuel à l'usage des troupes employées outre-mer ». 1927.

[4] Paul Lafargue. « Le droit à la paresse ». 1883.

[5] Léopold Sedar Senghor. « Prière de paix ». 1945.

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29 mai 2019

Chronique burkinabée - 1990 / 2005 (15/32). Le faux-départ à la guerre du Moro-Naba.

Une cérémonie rituelle chaque vendredi – Le pouvoir du soleil en Afrique

 

Burkina-Faso Mossi Moro-Naba

Depuis le créateur de la dynastie Mossi, Ouédraogo, au XVsiècle, se répète tous les vendredi matin, vers 7h00, la cérémonie du départ à la guerre du Moro-Naba [1]. Ce rite rappelle l’histoire du prince fondateur : sa femme étant allée rendre visite à ses parents, Ouédraogo lui avait demandé d’être de retour pour le jeudi soir. Par suite de son absence au terme fixé, le Moro-Naba fit sceller son cheval, le vendredi matin, pour aller la chercher. La guerre se préparant, ses ministres et son peuple le supplièrent alors de ne pas partir. Mais comme dans tous les grands mythes fondateurs, il existe plusieurs versions. Autre « explication » : le frère du premier Moro-Naba ayant enlevé sa femme et ses fétiches et étant parti se réfugier au Yatenga, Ouédraogo aurait décidé de les poursuivre. Mais son entourage l’en aurait dissuadé pour éviter la guerre avec le Yatenga [2].

Au Sud du palais, s’étend un grand espace découvert, à peu près rectangulaire, entouré de grands arbres. Une discrète porte dans le mur d’enceinte permet d’accéder au palais. Peu après le lever du soleil, une agitation peu ordinaire se manifeste, des personnages, habillés de magnifiques boubous colorés, discutent dans un coin de la place : les ministres et chefs guerriers de l’empereur. D’autres se joignent à eux qui arrivent simplement et démocratiquement en mobylette, en vélo, ou en voiture, mais le plus souvent en pick-up 404. A l’autre bout de la place, devant la petite porte du palais, un cheval richement caparaçonné est tenu par la bride. Les passants s’arrêtent quelques instants et tout le monde attend en discutant, sans impatience. Puis il se fait un mouvement parmi les notables, ils se regroupent et s’avancent au milieu de la place. Nouvelle attente, du cheval près de la petite porte du mur d’enceinte, des notables au milieu de la place, des passants et de quelques très rares touristes, au fond, sous les arbres. Plusieurs femmes sortent alors du palais, les épouses du Moro-Naba, puis l’empereur des Mossis lui-même, vêtu de rouge. Il rentre à nouveau au palais et ressort habillé de blanc et va pour enfourcher son cheval, mais son Premier Ministre a quitté le groupe des chefs et se dirige vers lui pour lui demander de renoncer à partir. Ils palabrent un moment, le Moro-Naba fait demi-tour et rentre au palais suivi de ses femmes. Et pendant qu’un palefrenier ramène le cheval à l’écurie, les ministres et les chefs guerriers du Moro-Naba reprennent qui leur vélo, qui leur mobylette, qui leur pick-up 404 pour aller travailler.

Après avoir assisté à la cérémonie du départ à la guerre, ne trouvant pas de taxi pour me ramener à l’hôtel, je décide de rentrer à pied soit une quarantaine de minutes de marche environ. Cela permet aussi de passer devant la cathédrale de Ouagadougou, énorme bâtiment néogothique de briques rouges de banco. Mais le projet étant certainement trop ambitieux et trop coûteux, les deux tours de la façade ne furent jamais terminées, dépassant à peine la hauteur du fronton de la cathédrale pour l’une des deux. Faute d’étages supplémentaires et de flèche finale, les deux tours sont méchamment couvertes de toits plats en tuiles donnant à l’édifice un air pataud.

De retour à l’hôtel, je me rends à l’université, toujours à pied, car elle est située non loin de là. En sortant de mon rendez-vous, n’ayant rencontré ni grand chemin de fer, ni la mer et ses coquillages, ni la maison qui fuyait devant l’hiver et pas même un taxi... « Alors on est revenu à pied... » [3]. A pied tout autour de Ouagadougou, tout autour du palais présidentiel et du palais du peuple, à pied sous le soleil et les frais ombrages des avenues de Ouagadougou. Mais l’après-midi, au cours d’une réunion, je me retrouve par terre à la suite d’un évanouissement dû à une bonne insolation ! Moralité : en Afrique, ne faites pas le fanfaron, mettez un chapeau de soleil ou voyagez en taxis !

« Il n’est pas recommandé, en effet, de débarquer en Afrique crachant le feu, le diable au corps et des fourmis dans les jambes. Ce pays n’aime pas que chez lui on fasse le malin. Autrement, il vous envoie tout de suite son gendarme. C’est le soleil » [4].


[1] Voir la description d’Albert Londres de 1927 in « Terre d’ébène » 1929.

[2] Lire également YambaTiendrebeogo. « Histoire traditionnelle des Mossi de Ouagadougou ». Journal des Africanistes, tome 33, fascicule 1. 1963.

[3] Jacques Prévert. « En sortant de l'école ». 1963.

[4] Albert Londres. « Terre d’ébène ». 1929.

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27 mai 2019

Chronique burkinabée - 1990 / 2005 (14/32). L’empereur des Mossis, le Moro-Naba.

Le Moro-Naba - Un empereur respecté - Sans Etat, ni administration 

 

Burkina-Faso Moro-Naba Baongho

« Histoire je conte
l’Afrique qui a pour armes
ses poings nus son antique sagesse sa raison toute nouvelle » [1].

Le « Moro-Naba », ou « Mohro-Naba », ou encore « Mogho-Naba », ou même « Moogo-Naaba » est le souverain du royaume mossi de Wogodogo, fondé vers la fin du XVesiècle. 

L’empereur actuel des Mossis s’appelle « Baongho II » (l’eau), source de vie. Trente sixième du nom, descendant de Ouédraogo, ou Wedraogo, ou Ouidiraogo, fondateur de la lignée, lui-même fils de la princesse Niennega ou « Svelte gracieuse », amazone intrépide, fille du roi des Dagombas, au nord Ghana, et de Riyallé, prince mandingue [2]. Il est traditionnellement choisi par les hauts dignitaires de la cour dans la descendance de Ouédraogo.

Représentant du soleil, Demi-Dieu, Roi de l’Univers, Roi des Rois, il détient les clefs du pouvoir sacré et des sciences secrètes de la terre. C’est un chef respecté des Mossis [3].

 « Sa vie est réglée par un protocole minutieux et sévère, des rites étroits dont il est lui-même le premier esclave » [4].

Il ne doit pas toucher le sol de ses pieds nus, il ne s’adresse pas directement aux personnes et parle à travers le Widi Naba (littéralement le commandant de la cavalerie impériale) et son premier ministre, il ne peut pas serrer la main d’un étranger. « Le Mogho-Naba « Wobogo », l’éléphant, a préféré mourir en exil au Ghana plutôt que de serrer la main d’un blanc »[5].De fait, le Moro-Naba Wogbo a essayé de résister à l’invasion française en s’appuyant sur les Anglais, mais contraint de renoncer à son royaume en 1897, après la signature d’un traité de protectorat, les Français n’ont pas dû lui laisser d’autres choix que l’exil dans une colonie britannique !

Le palais du Moro-Naba à Ouagadougou ressemble à une grosse maison coloniale du début du siècle. Certainement un cadeau de l’Empire français pour bons et loyaux services ?

Le père de Baongho II, s’appelait « Kougri » (la pierre, parce qu’elle est difficile à déplacer). En 1958, le Moro-Naba Kougri a souhaité imposer à la Haute-Volta (nom du Burkina-Faso au temps de la colonisation française) une monarchie constitutionnelle. Il réunit son gouvernement traditionnel et obtint de ses ministres l'autorisation d'assiéger avec des guerriers l'Assemblée Territoriale. Le matin du 17 octobre 1958, 3 000 de ses partisans cernèrent l'enceinte du palais de l'Assemblée Territoriale, mais celle-ci vota une motion de condamnation de l’initiative du Moro-Naba. La manifestation durera jusqu'à 11 heures, heure à laquelle l'armée française interviendra pour disperser la foule. Le lendemain, l’assemblée des Chefs déplora l’initiative du Moro-Naba et réaffirma sa volonté de coopération avec les autorités élues. Le coup de force du Moro-Naba Kougri pour créer une monarchie constitutionnelle en Haute-Volta avait échoué. Le Moro-Naba Kougri est mort le 8 décembre 1982.

Dans sa lutte révolutionnaire pour plus de justice sociale, le nouveau Président de la République, le capitaine Thomas Sankara, avait essayé de briser les pouvoirs des anciens et des chefs, qu’il considérait comme des seigneurs féodaux, en donnant un pouvoir étendu aux milices locales. Thomas Sankara avait également menacé de faire passer le Moro-Naba en tribunal pour corruption celui-ci refusant de payer ses factures d’eau, d’électricité et de téléphone arguant qu’il était de tradition qu’elles soient prises en charge par l’Etat. Le Gouvernement avait dès lors cessé de payer une partie des dépenses du Moro-Naba.


[1] Aimé Césaire. « Ferrements - Le temps de la liberté ». 1960.

[2] Amadou Hampâté Bâ. « Oui mon commandant ! ». 1994.

[3] En 2015, le Moro-Naba Baongho II a notamment joué un rôle de médiateur au cours de la crise politique burkinabé en étant un médiateur entre les Forces Armées Nationales (FAN) du Burkina et le Régiment de Sécurité Présidentielle (RSP) après la tentative de coup d’Etat de ce dernier (note de 2018). 

[4] Ministère de la Guerre. « Manuel à l'usage des troupes employées outre-mer ». 1927.

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25 mai 2019

Chronique burkinabée - 1990 / 2005 (13/32). Contradictions sociales et culturelles.

Entre solidarité familiale et liberté individuelle

 

Burkina-Faso Ouagadougou Nations-Unies

En 1990, j’ai fait la connaissance d’Ernestine qui avait obtenu une bourse de trois mois pour venir suivre une session de formation continue en France. Jeune femme de trente à trente cinq ans, elle travaille alors au ministère burkinabé de l’agriculture comme vulgarisatrice auprès de groupes de femmes paysannes. C’est une « maîtresse femme », au propre comme au figuré, grande, forte, elle ne s’en laisse pas compter et défend avec obstination, mais doucement et tranquillement, ses idées. Par le hasard de la composition des groupes de travail, elle s’est retrouvée associée à un grand et longiligne ingénieur agronome sénégalais, très sûr de lui, bardé de diplômes et sensiblement « macho ». Il traita avec beaucoup de condescendance cette femme qui n’était « même pas » titulaire du baccalauréat mais qui, par sa connaissance de la vie des paysans, des problèmes de terrain, la finesse des observations qu’elle y avait fait, s’est progressivement construit de solides analyses, souvent plus sérieuses que celle de notre ingénieur bourré de théories mal digérées, et à qui elle damne le pion régulièrement à la grande déconvenue de ce dernier !

Cet hiver a été particulièrement rigoureux, même à Montpellier, et la pauvre Ernestine est continuellement frigorifiée. Pour lutter contre le froid, elle porte des pantalons, met un anorak et enfile, par-dessus, un énorme manteau masculin de couleur gris foncé ; sur la tête, enfin, elle enfile un passe-montagne de laine. Affublée ainsi, elle ressemble à un gros tonneau ! Je la revois encore grelottant dans les couloirs de l’établissement, bien que totalement emmitouflée. En cours, elle accepte de quitter son manteau et son passe-montagne, mais conserve son anorak. En mars, à la fin de la session de formation, j’organise une visite touristique dans la région : La Grande Motte, Aigues-Mortes, Les Saintes-Maries-de-la-Mer. Bien qu’encore frais, le temps est très clair, avec un bon soleil printanier ; Ernestine s’émerveille de la mer qu’elle voit pour la première fois. Ce voyage est la grande affaire de sa vie car, titulaire d’un poste modeste, elle n’aura certainement jamais l’occasion de refaire un tel voyage au cours de sa vie professionnelle.

Quelques années plus tard, de passage à Ouagadougou, je cherche donc à la rencontrer, car c’est une femme chaleureuse, enjouée, toujours intéressée pour rencontrer les personnes qu’elle a connu à Montpellier. Elle m’invite à dîner chez elle afin de faire la connaissance de son mari et de ses enfants. Ils habitent une modeste maison, d’une propreté scrupuleuse, dans un quartier périphérique de Ouagadougou. Le soir, faute de remise, ils rentrent leurs deux mobylettes dans la salle de séjour. Son mari, plus âgé qu’elle, est cheminot à la RAN, la ligne de chemin de fer Abidjan / Ouagadougou[1]. Il m’interroge sur les caractéristiques des chemins de fer européens, notamment pour vérifier la véracité du récit de son épouse sur son voyage en TGV entre Paris et Montpellier, récit qui l’a beaucoup impressionné. Ses trains à lui roulent difficilement à plus de soixante kilomètres/heures.

Ernestine et son époux me confient les difficultés qu’ils rencontrent dans leurs relations avec leurs familles respectives, famille au sens africain du terme, c’est à dire, parents, oncles, grands oncles, cousins, petits cousins et plus loin encore. Respectueuse du mode de vie africain et de ses coutumes, Ernestine souhaite néanmoins pouvoir disposer d’une plus grande liberté et d’un réel partage des tâches du foyer. Mais sa famille ne le comprend pas bien selon elle, et elle supporte difficilement de devoir accueillir continuellement des parents à la maison, de devoir les servir sans qu’eux-mêmes ne participent aux travaux ménagers ; sans compter les nombreuses sollicitations auxquels ils doivent faire face pour une aide, un emploi, un prêt. Elle est bien consciente d’être située au cœur d’une contradiction entre un mode de vie dit « traditionnel » dans lequel la femme est servante du foyer mais où la solidarité entre tous les membres de la famille est très grande, et un mode de vie dit « moderne » dans lequel la femme travaille à l’extérieur, les tâches sont réparties dans le couple, l’individualisme plus fort et la solidarité familiale réduite. Ernestine et son mari sont ainsi partagés entre une culture dans laquelle la solidarité et les finalités du groupe dominent et une autre dans laquelle l’individu fait valoir ses droits personnels au bonheur.


[1] La construction du « Chemin de fer Abidjan-Niger » débute en 1905 et atteint Ouagadougou, à 1 145 km, en 1954. La ligne était exploitée par la Régie Abidjan-Niger, la RAN, elle est désormais concédée à la société Sitarail (filiale du groupe Bolloré) et devrait être réhabilitée et prolongée jusqu’à Kaya, au Nord de Ouagadougou, pour permettre l’extraction du minerai d’aluminium de Tambao (2018).

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