Notes d'Itinérances

21 octobre 2017

Amsterdam (11/13). La Maison d’Anne Frank.

Un musée très visité – Un journal tout à la fois commun et exceptionnel

 

Pays-Bas Amsterdam Prinsengracht Maison Anne Franck 1

« Cela t’intéresse peut-être de savoir si je me plais dans ma cachette ? Je dois te dire que je ne le sais pas encore moi-même. Je crois bien ne jamais pouvoir me sentir chez moi dans cette maison, ce qui ne veut pas dire que j’y sois malheureuse. J’ai plutôt l’impression de passer des vacances dans une pension très curieuse »[1].

Le musée « Anne Frank » est l’un des musées les plus visités d’une ville pourtant riche en musées d’importance. Il est l’un des plus modeste, comprenant sur la façade du canal les différentes salles du commerce de gros en épices d’Otto Frank et, à l’arrière, les pièces de « l’annexe » où vécurent cloîtrées pendant deux ans les familles Frank et Van Pels, de 1942 à 1944, et où ils crurent pouvoir échapper ainsi à la fureur fasciste.

Devant l’immeuble du 263 Prinsengracht la queue des visiteurs est quasiment permanente même si vous avez pris soin de commander votre ticket par internet un mois avant votre visite ! Cet intérêt révèle ainsi, s’il en était besoin, combien le livre a eu un impact fort sur les consciences.

C’est, me semble-t-il, parce que ce journal est à la fois très commun et tout à fait exceptionnel que s’explique cet impact. Commun parce qu’il décrit émotions et sentiments de toute adolescence, de notre adolescence, et que nous pouvons donc complètement nous identifier à l’histoire de cette jeune fille : découverte de son corps, des premiers troubles sexuels, affirmation de soi, de son autonomie de pensée, révolte contre des règles sociales imposées, volonté de se faire reconnaître comme personne, songes... Qui n’a rêvé d’une si merveilleuse cachette dissimulée par une bibliothèque et où l’on puisse fuir le monde extérieur ?

« Avec ses murs vides, notre petite chambre faisait très nue. Grâce à papa, qui avait emporté à l'avance toute ma collection de cartes postales et de photos de stars de cinéma, j'ai pu enduire tout le mur avec un pinceau et de la colle et faire de la chambre une gigantesque image. C'est beaucoup plus gai comme ça. »[2]

Mais ce journal est exceptionnel également parce qu’il révèle chez Anne une très grande finesse d’analyse de soi et de ses relations aux autres. Et exceptionnel, enfin, par le contexte de bruit et de fureur qui entoure ce moment somme toute banal du passage de l’enfance à l’âge adulte. L’impact du « Journal » est d’autant plus important qu’il ne décrit évidemment pas l’horreur nazie et ses camps de concentration, mais que la jeune Anne a néanmoins une connaissance précise de la situation des Juifs.

« Le soir, je les vois souvent défiler, ces hordes d’innocents, avec leurs enfants en larmes, se traînant sous le commandement de quelques brutes qui les fouettent et les torturent jusqu’à les faire tomber. Ils ne ménagent personne, ni les vieillards, ni les bébés, ni les femmes enceintes, ni les malades – tous sont bons pour le voyage vers la mort »[3].

Enfin, le caractère criminel du fascisme est pleinement et brutalement révélé par la suspension du journal à la date du Ier août 44, quelques jours avant l’arrestation des occupants de l’annexe.

Ainsi, à la lecture du « Journal » chacun d’entre nous se sent-il brutalement menacé parce qu’il s’était construit une histoire commune avec celle d’Anne, il s’était identifié à elle en mêlant ses propres souvenirs d’enfance et d’adolescence à ceux du récit et, tout à coup, nous nous découvrons coupables, avec elle, sans savoir de quoi... Nous sommes violemment passés du commun à l’exceptionnel.

 « Quel lessivage ! Soixante-quinze mille juifs déportés ou assassinés, c’est le nettoyage par le vide. J’admire cette application, cette méthodique patience ! Quand on a pas de caractère, il faut bien se donner une méthode. Ici, elle a fait merveille, sans contredit... »[4].


[1] Anne Franck. « Journal ». 1942 - 1944.

[2] Idem.

[3] Idem.

[4] Albert Camus. « La chute ». 1956.

Liste des articles sur Amsterdam

Télécharger le document intégral

Posté par marat alain à 06:23 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , ,


19 octobre 2017

Amsterdam (10/13). Scandale national : La « maison de Descartes ».

Quand l’Etat français a besoin d’argent, il brade la culture et son rayonnement international

 

Pays-Bas Amsterdam Maison de Descartes

Est-ce tout à fait un hasard si René Descartes travaille à Amsterdam ce qui constituera les prémisses du « Discours de la méthode » ? Il passera 20 ans dans les Provinces-Unies de 1629 à 1649 notamment à Amsterdam, Leyde et Utrecht, et y découvrit l’agréable chaleur dégagée par les grands poêles de faïence au cours de l’hiver 1618 / 1619...

« ... je demeurais tout le jour enfermé seul dans un poêle, où j’avais tout loisir de m’entretenir de mes pensées »[1].

Descartes y recherche la tranquillité mais aussi toutes les facilités pour conduire ses recherches. Il vit un temps au centre de la ville, dans la Kalverstraat, le quartier des bouchers, ce qui lui permet de faire de nombreuses dissections. En 1635, Descartes habite une maison du Westermarkt, dans le même bloc que la maison d'Anne Frank, où il écrit le «Traité sur les passions de l'âme ».

Mais Amsterdam est aussi un lieu important de l’édition et de la pensée en Europe à cette époque, un lieu économique et commercial majeur. Or banquiers et commerçants avaient compris que la dimension du monde avait changé avec la découverte des Amériques, que la dimension de l’univers s’était également modifiée avec la révolution copernicienne... et avec elles la dimension et la place de l’homme dans l’espace. D’un espace clos, hiérarchisé, déterminé, on était passé à un espace ouvert où l’homme par sa pensée et par ses actes recherche la vérité et, pour cela, il y fallait quelque méthode et quelques outils. Le calcul, la géométrie dans l’espace, la mécanique, vont permettre d’élaborer des modèles représentatifs et explicatifs adaptés aux interrogations du temps.

Descartes commence en 1629 un « Traité de métaphysique » (aujourd'hui perdu), il s'occupe de mathématiques en réformant le système de notation, introduisant l'usage des lettres de l'alphabet latin pour désigner des grandeurs mesurables. En 1631, il découvre les principes de la géométrie analytique. Il étudie l'optique, redécouvre les lois de la réfraction et achève la rédaction de la « Dioptrique ». Enfin, Descartes veut expliquer tous les phénomènes de la nature : il étudie les êtres vivants et fait de nombreuses dissections pendant l'hiver 1631 / 1632.

« ... au début des temps modernes, chez Galilée et chez Descartes, dans le caractère unilatéral des sciences européennes qui avaient réduit le monde en un simple objet d’exploration technique et mathématique, et avaient exclu de leur horizon le monde concret de la vie... »[2].

Au cœur d’Amsterdam, il existait une « Maison de Descartes » (où Descartes n’habita pas), mais elle abritait l’Institut français des Pays-Bas lequel a été vendu par l’État français en 2016. Elle occupait un vaste ensemble architectural du Siècle d'or, autrefois Office Wallon francophone qui accueillait les victimes les persécutions antiprotestantes de Louis XIV puis les indigents incapables de subvenir eux-mêmes à leurs besoins. C’est dire qu’on y parlait français depuis plus de trois siècles.

« Savez-vous ce qu’est devenue, dans cette ville, une des maisons qui abrita Descartes ? Un asile d’aliénés »[3].

Ce magnifique ensemble était chargé du rayonnement de la culture française aux Pays-Bas, mais les autorités gouvernementales françaises semblent aujourd’hui penser que le rayonnement de la France dans le monde passe davantage par les frappes aériennes des avions Rafales et les missions militaires françaises en Afrique ou au Moyen-Orient. Contre la barbarie, on préfère utiliser les bombes plutôt que la culture et l’éducation ! Il est vrai que les effets en sont beaucoup plus immédiats et plus visibles car « dans le long terme, on sera tous morts »[4]. J’ai néanmoins la faiblesse de penser que la culture et l’éducation sont beaucoup plus efficaces et féconds, même si cela demande du temps. Les gouvernements sont pressés, il faut d’abord pouvoir se faire réélire.


[1] René Descartes. « Discours de la méthode ». 1637.

[2] Milan Kundera. « L’art du roman ». 1986.

[3] Albert Camus. « La chute ». 1956.

[4] Citation attribuée à John Maynard Keynes, économiste (1883 / 1946).

Liste des articles sur Amsterdam

Télécharger le document intégral

Posté par marat alain à 06:18 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , ,

17 octobre 2017

Amsterdam (9/13). Déception au Musée Van Gogh.

Un musée victime du succès du peintre – Trop, c’est décidemment beaucoup trop

 

Pays-Bas Amsterdam Museumplein Van Gogh

La collection du Musée Van Gogh d’Amsterdam est la plus grande du monde de ce peintre avec plus de 200 tableaux, 500 dessins et près de 700 lettres manuscrites, notamment la correspondance avec son frère Théo. Mais, comme les pièces sont exposées par roulement, le visiteur ne peut toujours en voir qu’une cinquantaine à la fois ce qui explique les nombreuses déceptions des visiteurs.

Comme le musée expose également de très nombreuses œuvres d’artistes qui influencèrent le peintre ou qui furent influencés par lui, la déception des visiteurs est parfois d’autant plus forte.

Celui-ci peut donc admirer les peintures d’Emile Bernard, Gustave Boulanger, Jules Breton, Maurice Denis, ou encore Lawrence Alma-Tadema, mais surtout celles de Paul Gauguin, Claude Monet, Camille Pissaro, Paul Signac, Henri de Toulouse-Lautrec, Georges Seurat, et Kees van Dongen.

La présentation chronologique permet de suivre l’itinéraire de l’artiste. Elle est divisée en cinq périodes, chacune représentant une phase différente de la vie et du travail de Van Gogh : les Pays-Bas / Paris / Arles / Saint-Rémy / Auvers-sur-Oise.

  • La première période, dite de Nuenen (1884 / 85), est intéressante par sa filiation avec la peinture hollandaise et notamment ses œuvres représentant des scènes populaires, de gens pauvres comme « Les Mangeurs de pommes de terre », une peinture grave, aux teintes sombres, grisâtres.
  • Dans sa seconde période, parisienne (1886 / 88), qui comprend des autoportraits, des natures mortes et vues de la ville, Van Gogh utilise la couleur ; il s’essaye au pointillisme pour rendre compte de la lumière.
  • En Arles, pour sa troisième période (1888 / 1889), où il s’installe dans la « maison jaune », un temps avec Gauguin, il peint des œuvres très colorées, avec des jaunes lumineux comme « Les Tournesols », « Le Semeur », « La Moisson » ou la « Chambre de Vincent à Arles ».
  • A Saint-Rémy, quatrième période (1889 / 90), ses peintures sont torturées même si la couleur est encore lumineuse comme avec sa « Pietà » d’après Delacroix et « La Résurrection de Lazare » d’après Rembrandt.
  • A Auvers-sur-Oise, dernière période (mai / juillet 1890), sa peinture reste colorée avec une importance donnée à la couleur verte.

Ce musée exceptionnel par la richesse de son fond accueille plus d’un million de visiteurs par an ! Et c’est là que le bât blesse, car pour admirer un Van Gogh, il faut une patience d’ange. D’abord, il convient de faire une queue assez conséquente pour acheter son billet. Toutefois, si vous êtes organisé et précautionneux vous avez pu acheter préalablement vos tickets d’entrée sur internet qui vous servent alors de coupe-file. Reste qu’il faut malgré tout aller déposer vos vêtements à la garde-robe, à moins d’être venu en tee-shirt avec votre portefeuille et votre téléphone dans les poches, ce qui est plus rare en hiver. Et là ça commence à se gâter : l’organisation de l’espace, comme l’importance du personnel disponible, ne sont manifestement pas prévus pour de telles foules.

Enfin délestés de vos manteaux et sacs, vous pouvez attaquer la visite. Déception, les circulations dans les escaliers sont difficiles et, dans les salles, elles ne sont possibles qu’au centre i, c’est à dire très loin des tableaux, derrière des murs de têtes et d’épaules. Dans la première salle, bien évidemment, vous patientez et jouez un peu des coudes devant « Les mangeurs de pommes de terre ». Ensuite vous laissez tomber tout ce qui n’est pas Van Gogh pour essayer de bénéficier en priorité des œuvres du maître.  N’êtes-vous pas venu pour ça ? Vous repérez de loin des « Tournesols », un bout du lit de sa chambre à Arles, sa « Pietà » d’après Delacroix…

Vous finissez par abandonner en vous disant que de bonnes reproductions vous permettront de beaucoup mieux apprécier les toiles du maître. Au moins, vous aurez tout le temps de les observer tranquillement même si elles ne vous représenteront ni la taille de l’œuvre, ni la pâte du tableau.

Liste des articles sur Amsterdam

Télécharger le document intégral

Posté par marat alain à 06:15 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , ,

15 octobre 2017

Amsterdam (8/13). Rijksmuseum – Section des arts asiatiques.

De très belles pièces mais peu nombreuses – Une illustration d’une colonisation de nature différente ?

 

Pays-Bas Amsterdam Museumplein Rijksmuseum Shiva

« ... la Hollande n’est pas seulement l’Europe des marchands, mais la mer, la mer qui mène à Cipango, et à ses îles où les hommes meurent fous et heureux »[1].

La section « Asie » du Rijksmuseum apparaît de faible importance, même si quelques pièces sont remarquables comme par exemple un Shiva dansant ou des terres cuites chinoises représentant une caravane. Pourtant la richesse d’Amsterdam s’est en partie fondée sur l’empire colonial hollandais. Il est vrai qu’il existe également un musée que nous n’aurons pas le temps de voir, le « Tropenmuseum », ou musée des Tropiques, l’ex musée colonial ouvert à Harlem en 1864 et transféré à Amsterdam. Le Tropenmuseum présente les différentes civilisations du monde à travers des reconstitutions (Bombay, souk arabe, village africain…).

Dans la grande refonte qu’a subit le Rijksmuseum, la section des Arts asiatiques a bénéficié de l’érection d’un pavillon particulier en forme de polygone semi-enterré.

Mais le Rijksmuseum expose également dans ses différentes autres salles de nombreuses pièces représentant des objets d’origine asiatique dans la décoration des intérieurs hollandais au siècle d’or : des peintures de natures mortes où sont dessinées des porcelaines asiatiques, des portraits de bourgeois entourés de leurs objets précieux d’origine asiatique, des laques et des meubles coloniaux en bois tropicaux, des tapis posés sur des tables, des bijoux sertis de pierres précieuses…

Cette relative modestie en pièces muséographiques d’origine asiatique marque certainement aussi une colonisation hollandaise d’une nature différente de celle de la colonisation française !

Au XVIe et XVIIe siècles, la formidable expansion commerciale batave est fondée sur l’existence de nombreux comptoirs sur les différents continents : Nouvelle Amsterdam (futur New-York) en Amérique du Nord, Pernambouc, Curaçao et Surinam en Amériques du Sud, Le Cap en Afrique, Ormuz et Chiraz au Moyen Orient, Kannamur, Cochin, Pulikat et Ceylan aux Indes, Malacca, Bornéo, Batavia dans les Indes Néerlandaises (Indonésie), sans oublier la Nouvelle-Zélande.

Hormis les Indes néerlandaises, l’actuelle Indonésie, transformées en colonie de grandes plantations, mais assez tardivement au XIXe, Le Cap et la Nouvelle-Zélande, colonies de peuplement, les autres implantations bataves sont plutôt des établissements qui drainent les marchandises pour l’Europe, épices, noix de muscade, poivre, clous de girofle, ou thé, café, cacao et sucre... par le biais de puissantes compagnies, Compagnies des Indes Orientales et des Indes Occidentales.

L’expansion mondiale hollandaise est moins affaire de territoires, qu’affaire de commerce et d’argent. La Hollande ne semblait pas s’embarrasser d’une « mission civilisatrice » comme pour les Français, mission dans laquelle « on peut y déposer tout ce qu’on veut : les écoles, l’électricité, le Coca-Cola, les opérations de police, les ratissages, les condamnations à mort, les camps de concentration, la liberté, la civilisation et la « présence » française »[2]... mais aussi, pour certains, l’intérêt pour les civilisations des peuples colonisés.

Comme il s’agit de commerce, ces relations peuvent apporter du prestige, non à un Etat qui ne le cherche pas, mais à des individus, de riches marchands ou des capitaines de navires, qui tiennent à montrer les richesses curieuses qu’ils ont pu acquérir au cours de leurs lointains voyages : porcelaines, meubles, tapis, pierres précieuses. D’où l’importance de la représentation de ces éléments d’origine étrangère dans les autres salles du musée.


[1] Albert Camus. « La chute ». 1956.

[2] Roland Barthes. « Mythologies ». 1959.

Liste des articles sur Amsterdam

Télécharger le document intégral

Posté par marat alain à 06:10 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , ,

13 octobre 2017

Amsterdam (7/13). Rijksmuseum - « Les syndics des drapiers » (1662).

C’est par les innovations que s’exprime le génie artistique

 

Pays-Bas Amsterdam Museumplein Rijksmuseum 5 Syndics des drapiers

Après « l’altératie » (le changement) de 1578, le ralliement d’Amsterdam à la révolte protestante, l’art amstellodamois, comme l’art hollandais, s’écarte des thèmes religieux.

C’est le temps où les riches marchands des Guildes, les syndics d’artisans, les milices urbaines se font « tirer le portrait » en groupe pour accrocher les tableaux aux murs de la salle dans laquelle ils se réunissent afin de passer à la postérité et que celle-ci reconnaisse leur gloire.

La scène est souvent composée de façon similaire : les notables, six à dix hommes sérieux et responsables, tous habillés du même costume sévère, pourpoint noir et haut chapeau noir, entourent une table recouverte d’un tapis. Elle représente une réunion dans laquelle les syndics signent des actes dont on imagine la très grande importance.

Les seules tâches de couleurs de ces sévères tableaux sont constituées par les visages des syndics, visages entourés d’une demi-auréole étincelante du col de dentelle rabattu sur le pourpoint (l’ensemble étant situé plutôt au tiers supérieur du tableau), mais aussi par les mains (situées elles au tiers inférieur). Les mains, aux doigts allongés sont saisies dans des gestes précieux, manifestement hérités du « maniérisme » italien qui avec la technique de la « main parlante » constituait un geste oratoire adressé au spectateur.

A contrario, des autres peintres amstellodamois de la même époque qui s’efforçaient de représenter avec précision les traits des personnages pour obtenir des portraits « ressemblants », Rembrandt donne une facture indécise aux visages, flottante. La pâte n’est pas nette mais à grosses touches, comme pour essayer de capter la psychologie, la vérité intérieure du modèle plutôt que son apparence. Rembrandt joue aussi sur les jeux de lumière, les clairs obscurs, les ombres, et semble s’intéresser peu aux décors de la scène.

Dans « Les syndics des drapiers » (1662), la composition globale du tableau pourrait sembler respecter les canons du genre : six notables, habillés de noir, entourent une table. Mais les visages sont moins des photographies, le « jeu » des mains y est très peu important, elles sont peu visibles, le plus souvent en partie cachées soit par un livre, soit par une feuille, et ces mains font des choses très matérielles, tenir un pichet, un livre, une feuille de ce livre. Le décor est réduit au minimum, un mur lambrissé en fond présentant deux encoignures lui donnant ainsi une profondeur dynamique grâce à des jeux de lumière à partir d’une fenêtre dont on suppose quelle est située sur la gauche. L’ensemble confère calme et sérénité au tableau.

Autre innovation magistrale, le plateau de la table, couvert d’un lourd tapis, autour duquel sont assemblés ces doctes personnages, est situé à hauteur des yeux de l’observateur, comme si la table était placée sur une estrade, ce qui induit un effet de domination de l’observateur par les personnages du tableau. L’importance des personnages représentés est ainsi rendu par le peintre, non par l’accumulation de signes, décor cossu, présence de serviteurs richement habillés, mais tout simplement par le jeu de la perspective qui place l’observateur plus bas que les syndics, pourtant assis, lesquels le dominent du regard.

Toutefois, je ne suis pas sur que la facture de Rembrandt pour ces commandes publiques n’ait pas été considérée par les notables locaux comme un peu trop « originale » par rapport aux autres peintres qui assuraient eux un fini plus « léché » de leurs œuvres et notamment du visage de leurs commanditaires ! Ces braves bourgeois devaient en « vouloir pour leur argent » et préférer que leurs portraits leurs ressemblent. Est-ce pour cela que ses commandes se raréfièrent et qu’il mourut pauvre ?

Liste des articles sur Amsterdam

Télécharger le document intégral

Posté par marat alain à 06:21 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : ,


11 octobre 2017

Amsterdam (6/13). Rijksmuseum - « La ronde de nuit » (1642).

Une composition magistrale qui dynamite les poncifs de la peinture de genre

 

Pays-Bas Amsterdam Museumplein Rijksmuseum 4 Ronde de nuit

Les Néerlandais ont attendu plus de dix ans la réouverture du Rijksmuseum. Belle leçon de patience… ou d’incompétence ? Car fermer pendant 10 ans le plus grand musée de peinture de la ville comprenant des merveilles comme les Rembrandt et les Vermeer c’est quand même un peu fort !

Certes, il fallut creuser jusqu’à 9 mètres sous le niveau de la mer pour réorganiser l’accueil, ajouter des bâtiments l’un pour les ateliers de restauration, pour le personnel et pour les arts d’Asie, restaurer le vieux bâtiment qui donnait des signes de fatigue, couvrir les cours intérieures, revoir les circulations du public…

Bref, le 13 avril 2013, le musée rénové pouvait être inauguré.

Si la muséographie a été revue, les peintures de grande taille sont néanmoins restées dans la grande halle du premier étage où trône en majesté « La ronde de nuit » de Rembrandt.

« La ronde de nuit » est une commande d’une compagnie de « gardes civils ». On peut aussi, selon sa conception de ces groupements, parler de guilde (plus proche d’une corporation populaire) ou de milice (plus proche d’une police parallèle, plus ou moins maîtrisée). Passons.

Le tableau est présenté au Rijksmuseum dans la même salle que deux autres immenses toiles d’un peintre plus académique et représentant également d’autres compagnies de gardes civils. Dans ces dernières compositions, les membres de la compagnie sont alignés en rang d’oignons soigneusement superposés afin que tous y soient bien représentés. Les visages sont dessinés de trois quarts le plus fréquemment, et chacun est croqué dans une pose « naturelle » : l’un présente sa pétoire, un second brandit sa lance, ou son épée, un troisième gonfle le torse et fait l’avantageux, une jambe en avant et une main sur la hanche, quelques-uns festoient, ou se goinfrent, plusieurs lèvent leurs verres, un autre exhibe son pourpoint et ses rubans.

Ces deux compagnies de « guerriers » semblent plutôt des guildes de bourgeois quadragénaires au fort embonpoint, en train de faire quelque bombance et plaisanterie sans malice de potaches. Les seuls dangers encourus par ces terribles guerriers sont inhérents à des digestions difficiles : gueule de bois et « casquette plombée ». La scène représentée, habillement et armement mis à part, ressemble beaucoup à la photographie des joyeuses libations de nos modernes chasseurs de casquettes. Mais il est vrai que chacun des donateurs pouvait se retrouver facilement dans le tableau et être ainsi assuré de « passer à la postérité ».

Rien de cela avec Rembrandt, les archers et soldats de « La ronde de nuit » nous paraissent terribles, prêts à en découdre : l’un charge son mousquet, un autre bat le rappel sur son tambour, d’autres encore brandissent de formidables lances, un vaste étendards est balancé au-dessus du groupe comme pour inciter à l’assaut. Tous semblent résolus à s’élancer au combat. Bref, je confierais plus volontiers la garde de mes biens et la sécurité de ma personne aux gardes civils de Rembrandt, bien que leur attitude belliqueuse et leur armement fasse craindre qu’elle ne se transforme en milice avec la possibilité de quelques débordements, bavures, voire chasse au faciès dans les banlieues.

« La Ronde de nuit » marque ainsi une rupture avec la tradition des tableaux de compagnies de garde où tout était en représentation, bien ordonné et rangé. Rembrandt transforme une banale photo de famille en un spectacle dynamique sur une vaste scène ouverte. On peut néanmoins imaginer que nos bons bourgeois amstellodamois préféraient peut-être moins de bravoure, moins de hargne guerrière, mais une représentation plus « fidèle » de leur trombine qui permette à celle-ci d’être reconnue sans peine. Si les deux personnages centraux ont les traits du visage bien marqués, les autres sont situés le plus souvent dans le clair-obscur et leurs figures sont floues, imprécises. L’on comprend que les personnes représentées, qui avaient payé le peintre pour figurer sur la toile soient déçues de se voir si « mal dessinées », aussi n’est-ce pas tout à fait étonnant si, à la fin de sa vie, Rembrandt semble relativement incompris des riches marchands de sa ville et meurt dans le dénuement. 

Liste des articles sur Amsterdam

Télécharger le document intégral

Posté par marat alain à 06:17 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , , ,

09 octobre 2017

Amsterdam (5/13). De l’Hôtel de ville au Palais royal.

Un monument à la gloire d’une république – Utilisé depuis par une monarchie

 

Pays-Bas Amsterdam Koninklijk Paleis

La puissance des marchands amstellodamois est non seulement économique, mais elle est aussi politique. Les Provinces-Unies se sont débarrassées de la royauté espagnole par une lutte armée dans laquelle l’Union des guildes de marchands va l’emporter sur l’un des Rois les plus puissants d’Europe, Philippe II d’Espagne.

Ces malheureux marchands avaient d’ailleurs bien du mal à croire en leur propre puissance et en leurs propres capacités de gouvernement puisqu’ils s’empressèrent d’offrir successivement la couronne des Pays-Bas au Roi de France puis au Roi d’Angleterre ! Lesquels refusèrent ce cadeau qu’ils jugeaient empoisonné par suite de leurs relations difficiles avec l’Espagne.

Les Hollandais ont donc dû inventer le régime parlementaire républicain, représentatif et fédéral, avec l’élection de leurs représentants et de leur gouvernement, à la fois pour conduire la lutte contre l’Espagne, puis pour gouverner un pays dont personne ne voulait accepter la couronne !

« Leurs Hautes Puissances Messeigneurs les États généraux des provinces unies des Pays-Bas », ou « États généraux » était l’institution suprême des Provinces-Unies créées lors de l'Union d'Utrecht de 1579. La démocratie bourgeoise des Provinces-Unies est donc le véritable précurseur des systèmes républicains des pays capitalistes actuels.

Ce n’est donc pas non plus un hasard si le seul bâtiment de représentation dans la ville d’Amsterdam est le « Koninklijk Paleis » construit à l’origine pour être l’hôtel de ville, « Paleis op de Dam ». Commencé en 1648, après la signature de la paix avec l’Espagne, il marque la puissance des marchands organisés en Union.

C’est un monument puissant, influencé par l’architecture des villas palladiennes. De forme cubique, l’axe central est néanmoins privilégié par un avant-corps surmonté d’un fronton triangulaire en « temple », avant-corps en forte saillie par rapport aux avant-corps corniers en saillie plus légère. Le développement de la symétrie axiale de l’édifice est encore accentué par l’adjonction d’une coupole à lanterne au sommet du bâtiment. Les hautes façades de quatre niveaux sont séparées en deux séries de colonnes superposées par une corniche intermédiaire. Celle-ci permet de garantir l’harmonie entre lignes horizontales (alignement de fenêtres, des corniches) et lignes verticales (saillie des avant-corps et des colonnes), assurant à la fois une fonction de séparation mais aussi une fonction de liaison.

Le « Paleis op de Dam » est resté l'hôtel de ville d'Amsterdam jusqu'en 1808. À cette date, Louis-Bonaparte, roi de Hollande de 1806 à 1810, imposé aux Bataves par son frère Napoléon, choisit de s'installer à Amsterdam. De grosses modifications furent alors faites dans le « Paleis op de Dam » avant son installation, mais le nouveau roi ne se plaisant pas à Amsterdam, il transforma le palais en musée royal.

Louis-Bonaparte faisant, de l’avis de Napoléon, une politique trop pro-Batave et pas assez pro-française, la Hollande fut annexée à la France en 1810 et le palais devint un palais impérial. Après le départ des Français, en 1813, le palais redevint l'hôtel de ville d'Amsterdam. Peu de temps il est vrai…

Les Français partis, une nouvelle monarchie fut fondée en 1814 par Guillaume-Frédéric d'Orange-Nassau, le fils du dernier « stathouder » de Hollande. Sous le régime des États généraux il existait en effet des gouverneurs militaires dans chaque province, nommés par les Etats-Généraux et appelés stathouders. La fonction de stadhouder de Hollande, la plus importante des provinces, avait souvent été attribuée à des membres de la puissante maison d'Orange-Nassau.

Guillaume Ier des Pays-Bas, nouveau roi, fait du « Paleis op de Dam » son palais royal dès 1815… Palais très peu occupé par la famille royale actuelle sauf à l’occasion des réceptions officielles.

Liste des articles sur Amsterdam

Télécharger le document intégral

07 octobre 2017

Amsterdam (4/13). Le Quartier rouge.

La chair humaine est aussi un commerce – Ce sont les « mâles » qu’il faudrait éduquer !

 

Pays-Bas Amsterdam Quartier rouge

Une visite d’Amsterdam, sans aller dans le quartier rouge n’en serait évidemment pas une ? Quoique ? Le quartier est effectivement très fréquenté et pas seulement par des bandes de jeunes hommes, souvent d’origine étrangère, qui sillonnent les rues. C’est aussi en famille que l’on s’y rend, par intérêt ? Pour des fins éducatives ? Par curiosité malsaine ? Par mépris ? Par arrogance ?

C’est toutefois sans malice que, cette année-là, nous suivions le quai de « l’Oude Zijds Voorburgwal ». Notre objectif était de visiter le musée « Amstelkring » qui abrite dans ses combles une église catholique clandestine.

Nous admirons les façades des maisons du canal, l’une d’entre elle avec son pignon décoré retient tout particulièrement notre attention, au point de désirer en faire une photographie. La lumière étant assez faible en cette fin d’après-midi de décembre, le flash se déclenche automatiquement au cours de l’opération.

En nous retournant, nous constatons que nous avons dû pénétrer dans le fameux quartier rouge, la nature des vitrines ayant sensiblement changé et laissant peu de doute sur le commerce qui s’y pratique. Derrière une grande baie vitrée trois magnifiques filles, grandes, fines, d’origine asiatique (d’Indonésie, de Java ?) en petite culotte et soutien-gorge de dentelle se font les ongles, dansent, ou font des gestes avenants aux passants.

Soudain la porte de la maison de passe s’ouvre et l’une de ces magnifiques filles se précipite vers moi, demi-nue, dans le froid humide ! Elle s’efforce de m’arracher l’appareil photo, expliquant en anglais qu’elle veut la pellicule. Ne saisissant pas tout de suite ce qu’elle me veut, je finis par comprendre que la lumière du flash a attiré son attention et qu’elle pense que je l’ai photographiée dans sa vitrine. Mon épouse s’interpose, le tout pimenté d’un charabia en plusieurs langues, français, anglais, néerlandais... quand, finalement, d’autres passants interviennent pour confirmer que nous ne photographions que des maisons ! Elle lâche alors l’appareil et rentre se remettre au chaud, pendant que les passants s’amusent de l’altercation et que nous repartons mon épouse et moi, bras dessus, bras dessous, « en bourgeois ».

Cette courte scène révèle brutalement la manière contradictoire dont les prostituées vivent leur situation. Cette fille peut s’exposer demi-nue dans une vitrine, danser pour attirer le client, se déshabiller et se prêter aux désirs sexuels des hommes, par contre, elle ne peut supporter être prise en photo. Sa vie quotidienne, elle l’efface, la nie, l’évacue, mais la photographie est une trace indélébile. Sa vie quotidienne, elle la rêve, elle la modifie, la lumière du flash est implacable, c’est un regard extérieur qui juge et marque ce jugement.

« La vérité comme la lumière aveugle. Le mensonge, au contraire, est un beau crépuscule, qui met chaque objet en valeur »[1].

Mais ne faisons-nous pas finalement tous pareil ? N’avons-nous pas chacun « un squelette dans notre placard », un petit coin pas toujours très net, pas très propre, aux portes bien fermées où nous cachons les actions dont nous ne sommes pas trop fiers ? Pour le connaître, pour l’accepter, rencontrerons-nous le juge pénitent du « Mexico-city » ? Si vous entrez dans un des bars d’Amsterdam, méfiez-vous de celui qui viendra s’asseoir à côté de vous, engagera la conversation puis s’accusera progressivement de mille maux, se couvrira la tête de cendre, exhibera son abjection. Celui-là vous attire dans ses filets pour vous faire avouer vos petites indignités, vos infidélités, tous ces petits coins de la mémoire aux souvenirs déplaisants que vous vous efforcez d’oublier.

Peut-être faudrait-il aujourd’hui moderniser le rôle en tenant compte de la fréquentation ? Il conviendrait alors de remplacer le juge-pénitent des bars à matelots par une prostituée du quartier rouge. Une prostituée-pénitente qui rappellerait aux hommes venus la fréquenter leur part de responsabilité dans ce trafic de chair humaine.

Mais, le plus important, ne serait-il pas d’éduquer les garçons et les jeunes hommes pour acquérir une sexualité amoureuse et épanouie ! Il n’est pas encore interdit de rêver…


[1] Albert Camus. « La chute ». 1956.

Liste des articles sur Amsterdam

Télécharger le document intégral

Posté par marat alain à 06:37 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , ,

05 octobre 2017

Amsterdam (3/13). Le bar à matelots « Mexico-City » dans la Zeedijk.

Chinatown sur l’Amstel – Quelle ligne de partage entre innocence et culpabilité ? 

 

Pays-bas Amsterdam Zeedjik

Une partie des scènes du roman d’Albert Camus, « La chute »[1], se déroule dans un bar à matelots d’une ruelle étroite, Zeedijk (« digue de la mer ») qui serpente de la gare à la place du marché dominée par le Waag, ancienne porte fortifiée du XVe siècle. Le bar en question s’appelait dans le roman, le « Mexico-City », laquelle appellation aurait été transformée par la suite en « Mexico-Ranch »...

Mais par quoi est-il remplacé en 1997 ? « Bangkok » ? « Palais d’or » ? Ou « Baguettes d’argent » ?

En effet, la ruelle est désormais colonisée par les bars et restaurants thaïlandais et chinois avec enseignes en idéogrammes ou caractères thaïs. De puissants véhicules, de type Mercedes, stationnent impunément au milieu de l’étroite chaussée, avec chauffeurs, hommes d’affaires et hommes de main d’origine asiatique. Impossible de trouver trace du bouge batave décrit par Camus et, bien sûr, encore moins de « l’estimable gorille qui préside aux destinées de cet établissement »[2].

En 2016, s’il existe encore des restaurants asiatiques dans la ruelle, il semble que son statut économique et social se soit amélioré. Non seulement elle compte désormais également des restaurants italiens ou argentins, mais sont également présentes quelques boutiques de parfum ou de fringues, sans parler de l’érection du plus grand temple bouddhique de style chinois en Europe, la pagode He Hua.

Avec « La chute », Camus reprend la forme du monologue de « L’étranger ». Un monologue en cinq parties, correspondant à cinq rencontres, une par jour, aux cours desquelles le personnage qui parle (Jean-Baptiste Clamence) rencontre un compatriote français à Amsterdam. Clamence confesse à son interlocuteur ses nombreuses petites lâchetés, ses petits égoïsmes, toutes ces fautes et petits arrangements pas très moraux que l’on commet au cours de sa vie et que généralement on s’efforce d’oublier bien vite. Avocat, menant une carrière à succès, ayant une vie agréable, divertissante, recherchant toujours son plaisir immédiat, Clamence a en effet découvert que sa vie était en réalité faite de mille manquements à la morale sociale le jour où, marchant au bord de la Seine, il entend un corps tomber à l’eau et qu’il poursuit son chemin sans intervenir. En confessant ses fautes à tout un chacun au « Mexico-City », Clamence oblige ses interlocuteurs à se poser à eux-mêmes la question de leur culpabilité. Clamence exerce désormais la fonction de « juge pénitent » : en faisant pénitence il impose à ses interlocuteurs de faire leur examen de conscience, de se juger eux-mêmes car il n’y a pas d’un côté des innocents et de l’autre des coupables, mais chacun de nous est aussi coupable.

« Une vie sans examen ne vaut pas d’être vécue »[3].

Albert Camus écrivit « La chute » à Amsterdam pendant un court voyage qu’il y fit et son thème est inséparable de sa vie personnelle. Albert Camus en l’occurrence fait ici œuvre d’écrivain-pénitent ! A travers le personnage de Clamence, c’est aussi Camus qui se juge lui-même car il avait une vie sentimentale complexe, imposant peu ou prou ses maîtresses à son épouse Francine, ce que celle-ci acceptait très mal au point de faire une tentative de suicide.

Mais, le thème du roman dépasse très largement les questions liées à la vie personnelle de Camus. En affirmant que la ligne de partage ne passe pas entre innocents et coupables, Camus rejette une vision manichéenne de la société et des théories politiques. Il réaffirme ainsi une vision de la vie et du monde marquée par la complexité, la dualité, qui s’oppose aux théories abstraites à partir de laquelle on « juge » bonnes ou mauvaise les actions des uns et des autres. C’est en Clamence ou même grâce à Clamence, la réaffirmation de l’existence d’une sensualité méditerranéenne de la vie. « Je comprends ici, ce qu’on appelle gloire : le droit d’aimer sans mesure »[4].

Tipasa contre Amsterdam ?


[1] Albert Camus. « La chute ». 1956.

[2] Idem.

[3] Socrate.

[4] Albert Camus. « Noces – Tipasa ». 1938.

Liste des articles sur Amsterdam

Télécharger le document intégral

Posté par marat alain à 06:29 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , ,

03 octobre 2017

Amsterdam (2/13). Le port d’Amsterdam.

Une gare chasse les grues du port – Un urbanisme en couronnes concentriques

 

Pays-Bas Amsterdam Eye film museum

« Dans le port d`Amsterdam
Y a des marins qui chantent

Les rêves qui les hantent... »[1]

Impossible de ne pas penser ici à Brel…

Mais voilà, où est donc passé le port d’Amsterdam? Une gigantesque gare de chemins de fer, construite en 1889 sur les quais de l’Het Ij, coupe la ville de son port en dressant une longue muraille de briques rouges aux coins de pierre. Prétentieuse, la gare est construite dans une médiocre imitation du style de la Renaissance hollandaise et est surmontée d’une immense verrière.

L’importance de « la chose », son implantation entre la ville et son fleuve, apparaît comme un symbole, celui de l’entrée d’Amsterdam dans la modernité symbolisée par les chemins de fer, mais aussi comme une barrière dressée entre la ville et son port, manière de masquer ce mauvais lieu, de le séparer de la ville bourgeoise.

Amsterdam a un aspect de ville de poupée, jolie, fleurie, bien peignée. Mais elle semble aussi un peu momifiée. La ville n’a pas connu de grands bouleversements au XIXe siècle lors de la révolution industrielle, sauf avec sa gare (mais celle-ci semble plutôt être une muraille de défense) et le quartier des musées, Rijksmuseum, Stedelijk Museum, Van Gogh Museum… mais là encore cela illustre plutôt une protection, un repliement de la ville sur son âge d’or.

Il y a peu de modifications apparentes dans la vieille ville par l’architecture et l’urbanisme du XXe siècle sinon l’imposant « Beurs van Berlage » (« La bourse » de Hendrick Berlage / 1903), et une spéculation urbaine sans traces qui soient perceptibles. Ou alors les Hollandais, gens sages et posés, auraient-ils trouvés la solution pour lutter contre les excès des promoteurs ?

Autour du noyau ancien, les constructions se sont développées dès la fin du XIXe siècle, avec une série de couches successives : immeubles 1900 aux décorations nombreuses façon pâtisserie, puis bâtiments aux lignes fonctionnelles à la manière du Bauhaus des années 30, boites à chaussures séparées par de grandes avenues rectilignes et de vastes espaces verts des années d’après-guerre, quartiers de hautes tours de bureaux parallélépipédiques de la fin du XXe, et enfin  de nouvelles tours déstructurées ou aux compositions complexes de notre époque. Emprunter la ligne 5 du tramway permet d’illustrer l’histoire de l’architecture et de l’urbanisme à Amsterdam.

Un tour en bateau dans ce qui était le port d’Amsterdam, derrière la gare, dévoile les nouvelles réalisations architecturales de bâtiments publics. Le Palais de Justice (2013) de Felix Claus, est composé de deux bâtiments de béton et d’acier, aux formes géométriques simples sur une île artificielle ; le Eye Film Institue de Delugan Meissl, au dessin allongé futuriste, est un complexe avec salles de cinéma et d’exposition sur le 7e art, le musée scientifique Nemo (1997) de Renzo Piano, dont la forme représente, en miroir, l'entrée du tunnel routier de l'IJ derrière lequel il est situé.

Mais l’architecture contemporaine à Amsterdam mériterait qu’on y consacre du temps pour voir les maisons flottantes (Ijburg Nord), le Kraanspoort (2007 / Dockland) un immeuble de bureau situé sur ancien chemin de roulement des grues du port, l’Arcam (Amsterdam center for architecture), le centre d’information sur l’architecture d’Amsterdam en forme de goutte d’eau, le python bridge aux formes mouvantes… et manifestement de nombreux autres édifices qui ne manquent pas d’originalité, voire de fantaisie ce qui, avouons-le, manque un peu dans la ville ancienne.

Et le port d’Amsterdam ? Avec l'ouverture du canal de la Mer du Nord en 1876 qui le relie à la mer, il s’est déplacé à l’Ouest de la ville et s’est spécialisé dans le transport de combustibles.

« Et quand ils ont bien bu
Se plantent le nez au ciel
Se mouchent dans les étoiles
Et ils pissent comme je pleure
Sur les femmes infidèles… »


[1] Jacques Brel. « Amsterdam ». 1964.

Liste des articles sur Amsterdam

Télécharger le document intégral

Posté par marat alain à 06:21 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , ,

01 octobre 2017

Amsterdam (1/13). Une cité de commerçants.

Une ville à l’urbanisme marqué par son activité commerciale

 

Pays-Bas Amsterdam Prinsegracht

« La Hollande est un songe, monsieur, un songe d’or et de fumée, plus fumeux le jour, plus doré la nuit, et nuit et jour ce songe est peuplé de Lohengrin comme ceux-ci filant rêveusement sur leurs noires bicyclettes à hauts guidons, cycles funèbres qui tournent sans trêve, dans tout le pays, autour des mers, le long des canaux »[1].

L’expansion d’Amsterdam autour de son premier noyau, installé au Moyen-Age sur la rive droite de l’Amstel, s’est effectuée par couches successives, chacune d’entre elles étant délimitée par un nouveau canal, canal qui vient à la fois fermer la nouvelle expansion de la ville, mais aussi permettre l’arrivée des marchandises par bateau. La cité attire alors les marchands et banquiers flamands, ou juifs marranes du Portugal et d’Espagne, les riches protestants français chassés par la révocation de l’Edit de Nantes.

Le centre géométrique de cet ensemble de canaux concentriques peut-être situé sur la place du marché dominée par le Waag, une ancienne porte fortifiée du XVe siècle, Waag qui devint en 1617 le lieu où était installé la balance publique, lieu symbolique s’il en est puisque ici passaient toutes les marchandises d’Amsterdam.

 « Avez-vous remarqué que les canaux concentriques d’Amsterdam ressemblent aux cercles de l’enfer ? L’enfer bourgeois, naturellement peuplé de mauvais rêves »[2].

Etrangement, on peut compter neuf cercles à partir du Waag, comme les neuf cercles de l’enfer décrits par Dante[3].

La vieille ville apparaît repliée sur elle-même et ne présente aucune large perspective, ni grande allée partant d’une porte monumentale ou aboutissant à un arc de triomphe, ni place grandiose, ni colossale statue dominant une vaste esplanade, ni nombreux palais (exception faite certes du « Koninklijk Paleis », le palais royal), ni même magnifiques hôtels particuliers avec portail et cour intérieure... Amsterdam est une ville sans lieux de représentation ! Foin du faste, de l’apparat, des cérémonies, des cortèges, des processions, des spectacles... On ne s’amuse pas ici, monsieur, on travaille !

C’est la porte de l’enfer.

Au long des canaux, se pressent maisons-entrepôts et entrepôts. L’architecture en est toujours semblable : le pignon est tourné vers la rue délimitant une façade étroite pour échapper autant que faire se peut à l’impôt, et la maison s’étire en profondeur. Côté canal, trois fenêtres en façade sur trois à cinq étages de hauteur et quelques fioritures en pignon pour agrémenter et se distinguer, mais sans ostentation, avec redents, pignon en cou avec guirlandes de fleurs, ou en cloches avec volutes.

De temps en temps, une enseigne crée une tâche de couleur sur la façade de briques rouges, ou de briques peintes en noir, enseigne insérée à des fins utilitaires d’indication des activités du marchand ou du commerçant installé là : lunettes, tonneaux, chariot... Bien sûr, au sommet du pignon de façade, jaillit l’inévitable potence au bout de laquelle une poulie permettait de monter les marchandises dans les étages et greniers.

Tout ici parait subordonné à l’échange des marchandises et au commerce.


[1] Albert Camus. « La chute ». 1956.

[2] Idem.

[3] Dante Alighieri. « La divine comédie ». 1304.

Liste des articles sur Amsterdam

Télécharger le document intégral

Posté par marat alain à 06:36 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , , , ,

16 septembre 2017

Richesse des Pouilles et de l'Apulie (24/24). Liste des articles.

Pouilles Martina Franca Piazza Maria immaculata

 

 

Monopoli / Senlis, septembre 2016 / mai 2017.

Télécharger le document intégral

14 septembre 2017

Richesse des Pouilles et de l'Apulie (23/24). Quel avenir pour la culture des oliviers dans les Pouilles ?

Une bactérie tueuse – Un traitement qui passe par l’élimination des arbres malades ?

 

Pouilles oliviers 3

Les principaux lieux de culture de l'olivier en Italie sont les régions des Pouilles, la Sicile et la région calabraise. Loin derrière viennent ensuite les régions de Toscane, l'Ombrie et la Ligurie. Les Pouilles avec la Sicile fournissent, à elles seules, la moitié des olives produites en Italie. L'Italie est le deuxième producteur au monde d'huile d'olive, après l'Espagne et avant la Grèce, avec une part de marché d'environ 20%.

L'huile d'olive italienne bénéficie de nombreuses appellations d'origine contrôlées, une trentaine environ, selon les régions. Dans les Pouilles, sont utilisés trois cultivars dominants, la Cellina, cultivée surtout dans le Salento, la Coratina, propre à la province de Bari, et la Cerignola, qui donne surtout des olives de table. Si l’Italie est un grand producteur d’huile d’olive elle est aussi l’un des plus grands consommateurs et importateurs car sa production ne couvre pas sa consommation. C’est donc peu dire que l’olivier a modelé le paysage des Pouilles qui compterait de 50 à 60 millions d’arbres, dont une grande partie centenaires voire pour certains millénaires !

Depuis 2013, une bactérie décime les oliveraies de cette région d’Italie. On note d’abord une brûlure-dessèchement des feuilles. La périphérie des feuilles passe du jaune au brun foncé, puis le brunissement se propage vers l’intérieur de la feuille pour finalement aboutir à la dessiccation. Dans les stades plus avancés, on observe le dessèchement des rameaux des oliviers suivi de la mort des arbres. Dans la même zone, la brûlure-dessèchement des feuilles concerne aussi l’amandier et le laurier rose. Cette bactérie est Xylella fastidiosa, dont le nom dérive de « xylème » et fait référence au fait que cette bactérie se limite aux tissus vasculaires qui assurent le transport de la sève brute dans la plante, le xylème. « Fastidiosa » signifie « fastidieuse » car il s’agit d’une bactérie difficile à cultiver en laboratoire par suite de ses exigences nutritionnelles. Les vaisseaux du xylème transportent la sève brute composée d’eau et de nutriments puisés dans le sol par les racines. La sève brute est conduite jusqu’aux feuilles où à lieu la photosynthèse qui va permettre d’obtenir la sève élaborée qui va alors nourrir les tissus de l’arbre. Quand la plante est colonisée, les bactéries adhérent entre elles formant un biofilm qui arrive à obstruer la circulation de la sève à travers les vaisseaux et bloque alors la nutrition de la plante. La bactérie est transmise par l’intermédiaire de Phileanus spumarius, ou cicadelle écumeuse, un insecte piqueur-suceur qui se nourrit de la sève des végétaux grâce à son rostre qui pénètre dans les vaisseaux de la plante. Les cicadelles accumulent les bactéries dans leur œsophage et transmettent ainsi la maladie aux arbres dont elles consomment la sève.

A la suite de la découverte de la Xylella dans le Sud des Pouilles, l’Italie avait mis en place un plan drastique d’endiguement de la maladie avec  la création d’une zone d’exclusion de 50 mètres de large, au nord de la ville de Lecce, au-dessus d’un territoire de 20 kilomètres qui comporte un million d’arbres considérés comme perdus. La cicadelle ne faisant que des vols de 5 mètres, il était prévu d’abattre tous les arbres malades et les plantes environnantes au sein de ce cordon sanitaire. Suite à une plainte des agriculteurs et des écologistes anti-abattage, la justice s’est d’abord opposée à la création de la zone tampon, puis le conseil d'Etat (février 2016) a autorisé l'abattage des arbres sous certaines conditions. Les arbres infectés ne montrant aucun symptôme pendant un à deux ans, il est désormais possible que de nombreux oliviers situés au-delà de la zone tampon soient déjà infectés et que la maladie se répande. Tout laisse supposer que la situation va empirer en Italie, où plus d’un million d’oliviers ont péri desséchés en 2016. La surveillance de la maladie, les abattages d’arbres infectés n’ont jamais vraiment eu lieu selon un rapport de mai 2016 de la Commission européenne, qui a en outre noté que les Pouilles n’ont déboursé que la moitié des 10 millions prévus pour aider la recherche scientifique sur la maladie.

La diffusion de cette maladie est aussi une conséquence de la mondialisation. En avril 2015, Xylella fastidiosa a été repérée sur le marché de Rungis dans un caféier importé du Costa Rica. En juillet 2015, elle a été découverte en Corse, puis en région PACA, en octobre. En 2017, 12 amandiers d’une plantation voisine d’Alicante, au sud de Valence, étaient infestés. On peut aussi imaginer que le réchauffement climatique fait migrer du Sud vers le Nord des insectes vecteurs de maladies...

 

Monopoli / Senlis, septembre 2016 / juillet 2017.

Liste des articles sur les Pouilles

Télécharger le document intégral

12 septembre 2017

Richesse des Pouilles et de l'Apulie (22/24). Lecce – San Matteo, Santa Chiara et Santa Croce.

Un baroque aux décorations échevelées

 

Pouilles Lecce San Matteo Façade

L’église San Matteo a été construite sur les dessins de l’architecte leccese Achille Larducci, un neveu du grand architecte baroque romain Francesco Borromini (1599 / 1667). La première pierre de l’église a été posée en 1667 par l'évêque Luigi Pappacoda et l’église a été achevée en 1700. Contrairement aux autres églises baroques de la région dont les façades jouent généralement assez peu sur les effets de surfaces avec courbes et contre-courbes, la façade de San Matteo est caractérisée par un contraste de lignes. Au niveau inférieur une surface convexe alterne avec une surface supérieure concave selon le chef-d’œuvre de Francesco Borromini, l’église romaine San Carlo alle Quattro Fontane.

Le niveau inférieur est séparé en trois parties par deux colonnes dégagées, posées devant un pilastre sur un haut piédestal quadrangulaire. Le portail central est surmonté d’une niche décorée d’une coquille et protégée par un fronton curviligne interrompu permettant de loger le blason de l’ordre des Franciscains, deux bras croisés, l’un nu, celui du Christ, l’autre couvert d'une manche de bure, celui de Saint-François. Les parties latérales basses sont décorées d’une niche sur un mur traité en pointe de diamant.

Le niveau supérieur est séparé par une corniche à redent en très fort relief. Il présente, au centre, une baie serlienne couronnée d’une moulure continue, incurvée au milieu, et deux niches latérales richement décorées. La sinuosité de la corniche sommitale, par suite de la forme concave de la façade, est encore accentuée par des différences de niveaux. L'intérieur est à une seule nef, elliptique, composée d’une série d’arcs en plein cintre abritant chacun un autel, séparés par des pilastres géants cannelés, posés sur des piédestaux accueillant chacun une statue des douze apôtres réalisées en 1692 par Placido Buffelli.

Si le neveu a manifestement essayé de reproduire les formes savantes, dynamiques qui caractérisent l’œuvre de Borromini, l’église San Matteo reste néanmoins marquée par les caractéristiques locales du style baroque : l’importance donnée aux reliefs, l’exagération des proportions et la surcharge décorative.

La façade de l’église Santa Chiara joue également sur les effets de profondeur mais en plans successifs avec un avant-corps. Au premier niveau, la façade est séparée en cinq parties verticales par des pilastres cannelés et deux colonnes dégagées et cannelées lesquelles encadrent le portail. Au tympan du portail, une couronne de fleur, en haut-relief et portée par deux putti, est placée sous le blason de l’ordre des Clarisses. Les parties latérales, encadrées par les pilastres sont ornées de niches. Le niveau supérieur de l’avant-corps répète l'agencement du premier niveau, mais sur une hauteur moitié moindre, avec une large fenêtre centrale, encadrée par des doubles pilastres cannelés. Cette façade paraît inaboutie car dépourvue de tout pignon ou volute au-dessus de la corniche du second niveau.

A l’intérieur, le bâtiment a une forme octogonale allongée, prolongée d’un chœur plus étroit qui accueille un autel monumental. Les murs sont à deux niveaux, le niveau bas est divisé successivement par des pilastres cannelés d’ordre corinthien, entre lesquels des arcs accueillent des autels très ouvragés et très dorés, ornés de colonnes torses. Le niveau supérieur comporte de grandes fenêtres et des niches abritant des statues.

Tout le répertoire du baroque y passe, colonnes dégagées, doubles pilastres, haut piédestal, moulure incurvée, corniche à redents, niches, haut-relief, volutes… J’en oublie. Ce serait bien pire encore s’il fallait décrire l’église Santa Croce objectif principal de tous les touristes. il faudrait encore enrichir le vocabulaire en parlant de colonnes jumelées, d’encorbellement, de console, d’oculus, de cariatides zoomorphes et anthropomorphes et nommer tous les êtres fantastiques qui peuplent la façade, sirènes, griffons, lions, dragons, pélicans, salamandres, sphinx, serpents… Je cale ! De fait, trop, c’est trop, et bien qu’amoureux du baroque, je m’étonne mais n’apprécie plus.

Liste des articles sur les Pouilles

Télécharger le document intégral

Posté par marat alain à 06:02 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , , ,

10 septembre 2017

Richesse des Pouilles et de l'Apulie (21/24). Lecce - La place de la Cathédrale (Piazza del Duomo).

Une concentration de la vie ecclésiastique et religieuse, symbole du pouvoir de l’archevêque

 

Pouilles Lecce Piazza del Duomo

La politique de grands travaux d’embellissement des évêques de Lecce, contribuant à assoir leur autorité sur la ville, est particulièrement sensible avec la place de la cathédrale.

La place, modifiée et complétée à plusieurs reprises, remonte au temps de l'évêque Girolamo Guidano (1420 / 1425). Elle est entourée de bâtiments formant une cour monumentale, carrée, ne comportant qu'une seule ouverture au Nord. Elle est délimitée par la cathédrale et son campanile à l’Est, elle est fermée au Sud par le palais archiépiscopal, rebâti en style baroque et, à l’Ouest, par le palais du Séminaire.

On accède donc à la cour après avoir traversé les Propylées, un passage relativement étroit, en entonnoir, réalisé par Emanuele Manieri (1714 / 1780) ouvert dans les bâtiments anciens. Les piliers, surmontés de balustrades et de statues, permettent d’accéder aux rues principales de la ville.

Dans la cour, une première église avait été construite dès 1144, puis une seconde en 1230, et enfin une troisième, entièrement rebâtie de 1659 à 1670, en style baroque, par l'architecte Giuseppe Zimbalo, à la demande de l'archevêque Luigi Pappacoda, La cathédrale s’insère dans la place et possède en conséquence deux façades : la première à l’Ouest, la principale, en continuité de la nef centrale est assez sobre dans sa décoration par rapport à la seconde, sur le côté Nord, qui fait face aux propylées par où arrivent les fidèles et qui, pour cette raison, est richement décorée et ornée de statues.

Le Clocher, l’un des plus haut d’Europe aves ses 70 mètres, fut construit par Giuseppe Zimbalo de 1661 à 1682, toujours sur une commande de l'évêque Luigi Pappacoda, à la place d'une tour abattue en 1574. Si, par sa très haute taille, le clocher rappelle à tous l'hégémonie de l'évêque sur la ville et son territoire, curieusement il est peu baroque ! A base carrée, il est composé de cinq niveaux de tailles décroissantes, complété au sommet d'une coupole octogonale. Chaque niveau est simplement souligné d’un balcon pourtournant et de sa balustrade. Les seules décorations sont, au troisième niveau et à chaque angle du balcon des pinacles pyramidaux et, au quatrième niveau et à chaque angle du balcon, des vases fleuris. Enfin, au sommet, se découpe la silhouette métallique de Sant’Oronzo, le saint patron de la ville après la peste de 1656. Le tout presque de facture classique…

Le palais archiépiscopal, rebâti en style baroque en 1649, a été restructuré par l'architecte Emanuele Manieri en 1761 notamment par l’adjonction de la façade actuelle. Celle-ci est caractérisée, au premier niveau, par une galerie d’arcs en plein cintre décorés de demi-colonnes qui dissimule en partie les deux escaliers latéraux. Au second niveau, au centre, trois niches accueillent des statues (statue de la Vierge au milieu) et le pignon qui comporte une horloge de 1761. Les parties latérales, au-dessus de la galerie, forment une terrasse décorée d’une balustrade supportant des bustes.

Le palais du Séminaire a été bâti par Giuseppe Cino entre 1694 et 1709. La façade monumentale comprend une structure à deux étages, avec un traitement décoratif important, et un troisième étage supérieur plus simple conçu par Manieri. Les deux étages bas sont agrémentés par des pilastres d’ordre géant encadrant des fenêtres au décor foisonnant. Au centre de la façade, le portail d'accès est surmonté d'un imposant balcon en encorbellement avec trois fenêtres en arc.

Cette place a été réalisée par les trois plus grands architectes de la ville (Giuseppe Zimbalo, Giuseppe Cino et Emanuele Manieri) et elle constitue le chef d'œuvre du baroque de Lecce tant par ses dimensions, par l'harmonie de l'ensemble que par la richesse de sa décoration.

Elle était au centre de la vie ecclésiastique de Lecce avec la cathédrale, l’évêché, le séminaire et faisait ainsi contrepoids au centre de la vie laïque de la ville représenté par la place Sant’Oronzo. Une eau-forte du prêtre Pompeo Renzo de Lecce, en date de 1634, représente la foire dite des « Paniers » qui se déroulait sur la place du Duomo, foire au cours de laquelle étaient vendus des jouets et des fruits d’automne.

Liste des articles sur les Pouilles

Télécharger le document intégral

08 septembre 2017

Richesse des Pouilles et de l'Apulie (20/24). Martina Franca - Piazza Santa Immaculata et église Santo Domenico.

Lecce, le baroque triomphant.

 

Pouilles Lecce Palazzo Marrese

 « Lecce, ville de pierre tendre où le baroque en s’ordonnant, comme la poésie dans l’hexamètre, ne s’était pas énervé »[1].

A la Renaissance, Lecce devient la capitale officielle de la Terre d'Otrante. Avant, Lecce était une ville moyenne construite autour d'un château restructuré et renforcé par Charles Quint en 1539 / 1549 avec l’édification de quatre bastions, de courtines, le tout entouré d’un profond fossé. La ville connut alors une période d'essor et d'agrandissement, impulsé notamment par les autorités religieuses de la ville. Lecce était en effet la ville catholique la plus orientale de la Méditerranée et la présence de l’église catholique y est massive : en 1630, on dénombre 17 couvents d’hommes et 8 de femmes, et le clergé constituait 12% de la population.

En 1639 est nommé à Lecce un archevêque « de choc », Luigi Pappacoda (1595 / 1670) qui devait exercer son ministère à Lecce pendant 21 ans. Luigi Pappacoda remit de l’ordre dans un diocèse dont ses prédécesseurs ne semblaient pas s’être beaucoup préoccupé, participant à réformer les mœurs du clergé, à améliorer leur préparation culturelle et doctrinale, à limiter les prêtres mariés, tout en défendant l’autonomie de l’église contre les autorités laïques et les prétentions de la noblesse.

Cette volonté politique avait certainement besoin de s’affirmer également au travers de réalisations monumentales, prestigieuses à une époque où « l’enjeu, pour chaque évêque est clair : être le serviteur de la plus belle cathédrale possible, et pour certains, de la plus belle cathédrale tout court »[2]. Il s’agissait de conforter une autorité, une présence sur la ville et son territoire.

Luigi Pappacoda sut s’entourer de compétences, notamment Guiseppe Zimbalo, l'un des architectes les plus brillants de l'époque, petit-fils lui-même d'un autre maître d'œuvre qui avait travaillé sur la basilique de Santa Croce de Lecce, chef d’œuvre de l’art baroque du XVIIe siècle. Guiseppe Zimbalo participa à la réalisation de nombreux bâtiments parmi les plus représentatifs du style baroque de Lecce : la restauration de la cathédrale (1659 / 1670) commandée par Pappacoda, l’érection de son clocher de 70 mètres situé juste à côté (1661 / 1682), la réalisation de la plupart des travaux de décoration de la façade et de la rosace (1646) de la basilique de Santa Croce poursuivant ainsi les travaux de son grand-père, l’église du Rosaire, le palais des Célestins (1659 / 1695) siège actuel du gouvernement provincial et situé à côté de la basilique de Santa Croce, et la colonne de Sant'Oronzo (Saint Horace, patron de la ville, 1666) sur la place du même nom.

D’autres églises furent ensuite érigées comme Santa Chiara (1687 / 1691) ou San Matteo (1667 / 1700) et les familles nobles leccese mirent un point d’honneur à arborer leur richesse et leur pouvoir en construisant de nouveaux palais (palais Marrese, Guarini, Palmieri…), et ceci jusqu'à la fin du XVIIIe siècle, ce qui aboutit à un ensemble urbain homogène de style baroque.

Les deux siècles, XVIIe et XVIIIe, ont ainsi participé, à Lecce, au développement d’un style original même si l’on peut trouver des similitudes avec les baroques espagnols, napolitains et siciliens. Il se caractérise notamment par des façades avec des décrochements de surfaces, des consoles de balcons à la décoration foisonnante, des encadrements de fenêtre complexes et une ornementation riche, fastueuse, tant à l’extérieur qu’à l’intérieur des bâtiments.

Bien sûr, cette exubérance décorative ne pouvait qu’étonner, voire heurter, un voyageur français de la fin du XVIIIe siècle influencé par le goût pour l’antique, la recherche d’équilibre, de simplicité, de rigueur qui se développaient alors dans les arts du royaume !

« Toutes les maisons, toutes les églises sont belles, ou bien elles y sont toutes laides, car s'il n'y en a pas une qui ne soit très bien construite et très décorée, il n'y en a pas une aussi qui ne soit de bon goût ».[3]


[1] Roger Vailland. « La loi ». 1957.

[2] Gérard Labrot. « Sisyphes chrétiens – La longue patience des évêques bâtisseurs du royaume de Naples (1590 / 1760) ». 1999.

[3] Jean-Claude, Richard de Saint-Non. « Voyage pittoresque ou Description des royaumes de Naples et de Sicile ». 1783.

Liste des articles sur les Pouilles

Télécharger le document intégral

Posté par marat alain à 06:30 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , , , ,

06 septembre 2017

Richesse des Pouilles et de l'Apulie (19/24). Martina Franca - Piazza Santa Immaculata et église Santo Domenico.

Un baroque sans excès 

 

Pouilles Martina Franca San Domenico Façade

Une très jolie place succède à la place du Plébiscite, la piazza Maria Immaculata, ou place des arcades. Elle est bordée de deux côtés par une colonnade en hémicycle occupée par des cafés et restaurants.

Cette structure enveloppante, semi-elliptique, a été construite en 1854 par l'architecte de Tarente, Davide Conversano, pour répondre à l'initiative audacieuse d'un prêtre, Giacomo Fedele, qui avait commandé, sur ses propres deniers, la création d’un espace public destiné aux activités commerciales. L’architecte a proposé une place semi-circulaire composée d’une succession de treize arcades afin de permettre l’installation d’autant de commerces, la place devenant ainsi le « centre commercial » de la ville. Bien que la réalisation des arcades et des immeubles qui y sont superposés soient de facture néo-classique, l’ensemble s’inscrit néanmoins tout à fait harmonieusement dans l’environnement baroque grâce à sa forme arrondie et la couleur de ses pierres.

De là partent des rues étroites bordées de palais aux façades décorées de balcons en ferronnerie torsadée, de porches et de fenêtres encadrés de volutes élégantes, d’armoiries… En allant ainsi à l’aventure dans les ruelles de Martina Franca, on croise l’église San Domenico (1753). Le projet en avait été confié au moine dominicain Antonio Cantalupi. Celui-ci a travaillé avec deux maîtres maçons Calmerio l'Ancien et Michele Cito. Le premier, plus connu, était marié à une habitante de la ville et avait travaillé sur les chantiers de Lecce.

La façade de San Domenico est divisée verticalement en trois parties marquées par deux niveaux successifs de doubles pilastres : quatre pilastres au premier niveau dont les chapiteaux sont décorés de têtes de chérubins entourées de feuilles d’acanthe et de guirlandes de fruits, deux pilastres au second niveau dont les chapiteaux sont plus traditionnellement de feuilles d’acanthe.

Les deux niveaux sont séparés par une moulure à redans en très fort relief qui, par le jeu de l’ombre sur la façade, a tendance à souligner la séparation horizontale au dépend des séparations verticales qui paraissent moins accentuées.

Au centre, au premier niveau, le portail d'entrée est entouré d’une moulure simple, au relief peu prononcé, mettant ainsi en valeur l'entablement très travaillé. Celui-ci comprend, au centre, le blason du Vatican à deux clés croisées entouré latéralement par deux grandes volutes sur lesquelles sont assis deux anges soufflant dans des trompes. Le blason est surmonté, dans un cadre richement sculpté, de l'emblème des Dominicains (un chien avec une torche dans sa bouche[1]), le tout dominé par deux putti tenant une couronne sculptée en ronde-bosse. Par sa position dominante et sa taille, le blason des Dominicains écrase celui du Vatican ! Les deux parties latérales du premier niveau, très étroites, sont simplement décorées chacune d’une petite niche.

La partie supérieure de la façade, plus étroite, ne comporte que deux doubles pilastres encadrant une fenêtre à la forme complexe, avec un cadre très élaboré composé de moulures en fort relief, de feuilles d'acanthe, le tout surmonté d'un chérubin ailé inséré au milieu d’un fronton curviligne interrompu, puis d’un cartouche à volutes. Cette fenêtre remplace la rosette traditionnelle des façades romanes ou gothiques situées généralement en haut des façades d’églises.

Et enfin, au sommet, une dernière touche de style baroque avec un fronton curviligne interrompu pour encadrer une croix métallique posée au faîte de la façade.

La façade de San Domenico est certainement le meilleur exemple de l’art baroque de la ville, très proche par sa structure monumentale comme par les détails de son ornementation, du baroque de la ville de Lecce. Les chapiteaux des colonnes sculptées de bustes de chérubins, entourés de feuilles d'acanthe et de guirlandes de fruits, rappellent ceux du Palais du Séminaire de Lecce.


[1] Ce symbole proviendrait d’un rêve qu’aurait fait la mère de Saint-Dominique avant sa naissance, celui d’un chien courant autour d’une globe et embrasant le monde avec une torche allumée dans sa gueule. Le symbole du chien est couramment utilisé chez les Dominicains en jouant sur les mots « domini canes » (Dominicano - Les chiens du seigneur).

Liste des articles sur les Pouilles

Télécharger le document intégral

Posté par marat alain à 06:21 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , ,

04 septembre 2017

Richesse des Pouilles et de l'Apulie (18/24). Martina Franca, le baroque charmant.

Un baroque acceptable pour des Français biberonnés au cartésianisme et au classicisme

 

Pouilles Martina Franca Basilica San Martino Détail

Martina Franca est une petite ville qui s’est adonnée assez tardivement aux joies du baroque, dans la seconde moitié du XVIIIe siècle. A Martina Franca, l’église de San Domenico est de 1753, celle du Carmel de 1758, la porte de San Stefano de 1764 et la basilique San Martino de 1767. Ces dates correspondent à un moment charnière, celui où le style rococo jette ses derniers feux sur l’Europe et où c’est un nouveau style qui va émerger, le style néo-classique, avec les exemples du Panthéon (1757) ou du Petit Trianon (1768). Connaissant l’incompréhension que manifestent en général les Français pour l’art baroque, je fais néanmoins l’hypothèse que Martina Franca est une ville qui sera susceptible de les charmer, voire les séduire. En effet, les palais et monuments baroques y sont de taille relativement modeste et le visiteur n’est jamais « sonné » par l’ampleur des sculptures, décorations et accessoires divers qu’il a sous les yeux. De plus, toutes les façades des maisons et palais de la ville sont peintes en blanc ce qui leur donne un air de simplicité et de modestie qui contredit l’affectation et l’emphase qu’exprime assez souvent l’art baroque.

Mais le baroque n’a pas tout submergé et la ville sait aussi réserver quelques surprises.

L’entrée dans la vieille ville s’effectue généralement par la porte Saint-Etienne (San Stefano) qui communique avec la partie urbaine développée au XIXe siècle. C’est désormais une porte « de prestige » qui a remplacé la porte médiévale défensive. Le cintre est soutenu par deux pilastres avec des chapiteaux composites qui maintiennent l'entablement et une corniche en très fort relief. Au sommet du fronton aux formes curvilignes se dresse la sculpture équestre de Saint-Martin. Aux angles supérieurs de la porte, deux volutes supportent des pot-à-feu. La statue équestre du patron de la ville, Saint-Martin, commémore l'intervention miraculeuse du saint qui, le 16 Juin 1529, aurait sauvé la ville des redoutables mercenaires d'origine balkanique, les Cappelletti, dirigés par le condottiere Fabrizio Maramaldo au service de la royauté espagnole. Saint-Martin aurait alors fait apparaître une armée de cavaliers qui aurait terrorisé les assaillants[1].

Derrière la porte Saint-Etienne, le Palazzo Ducale forme le troisième côté de la Piazza Roma. Servant actuellement d'hôtel de ville, il a été construit par un architecte bergamote, Giovanni Andrea Carducci, pour Petracone V Caracciolo en 1668, sur l'emplacement de l'ancien château des Orsini (fin XIVe siècle). La façade est des plus simple, rythmée seulement verticalement par des pilastres et horizontalement par un long balcon. Sa décoration fait curieusement référence au maniérisme tardif de la Renaissance, à la Giulio Romano, et non au baroque alors en pleine expansion en Italie !

Sur la place suivante, du Plébiscite, la basilique San Martino est une magnifique réalisation du baroque tardif, mais elle n’en impose pas du fait d’une façade relativement étroite et, il faut bien le dire, parce qu’on l’aborde en général par le côté et non de face. La partie la plus ouvragée est bien évidemment le haut-relief de Saint-Martin, patron de la ville, au-dessus du portail principal.

« Le voici (Saint-Martin), au-dessus du portail de l’église homonyme, à cheval sur sa monture blanche cabrée, coupant de son épée en deux moitiés son manteau, devant le mendiant dont le pied prend appui sur la volute d’ornement »[2].

Tout y est, niche de forme concave, fronton curviligne interrompu, moulures à enroulements, volutes de feuillages, feuilles d’acanthe, putti, un vrai festival. Ce qui étonne toutefois c’est que Saint-Martin a perdu un pied…

« Dans les années 1920, l’archiprêtre fit enlever les attributs du cheval, scandalisé par leur volume. Le pied gauche du cavalier fut emporté avec la virilité du palefroi »[3] !

Voilà un petit exemple concret de la manière dont l’intolérance, l’incompétence et la bêtise participent à la dégradation des œuvres culturelles du passé !


[1] Fabrizio Maramaldo semble être une victime coutumière des apparitions de saints ! Ses troupes se seraient déjà débandées devant l’apparition de San Secondo, à Asti, en 1526 !

[2] Dominique Fernandez. « La perle et le croissant – L’Europe baroque de Naples à Saint-Pétersbourg ». 1995.

Posté par marat alain à 06:08 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , ,

02 septembre 2017

Richesse des Pouilles et de l'Apulie (17/24). Le baroque dans les Pouilles.

Du style roman au style baroque sans intermédiaire ?

 

Pouilles Lecce Santa Croce Façade Détail

Le dernier représentant de la Maison angevine meurt en 1480 et « ses droits » sur le royaume de Naples passent alors au royaume de France où règne Louis XI. La royauté française va alors essayer de faire valoir « ses droits » pendant près de 80 ans en menant dans toute la péninsule italienne une série de guerres meurtrières, ravageant les régions, décimant les populations, guerres qui seront terriblement onéreuses, et qui se termineront finalement avec le traité de Câteau-Cambresis en 1559 et l’abandon de toute prétention de la royauté française sur ces régions[1] !

Dès 1504, les Espagnols étaient quasiment passés maîtres des Pouilles ruinées par la guerre. Ils y restèrent jusqu’en 1707, le royaume de Naples étant devenu un vice-royaume espagnol. Cet événement politique aura des répercussions économiques et culturelles sur la région des Pouilles. Répercussions économiques avec la mainmise de la noblesse espagnole sur les fiefs du royaume, le renforcement du système féodal, le développement du système des latifundia, l’introduction de l’élevage intensif du mouton, des ponctions fiscales élevées, le tout entraînant l’appauvrissement de la région et son dépeuplement. Répercussions culturelles aussi avec le renforcement du rôle de l’église, l’introduction de pratiques religieuses développées en Espagne, mais aussi le développement d’œuvres d’assistance. Dans le même temps, pour se protéger des incursions des pirates sarrasins, les Espagnols construisent ou renforcèrent châteaux et remparts.

La Renaissance ne donnera pas lieu dans les Pouilles à de nombreuses constructions, il faudra attendre les XVIIe et XVIIIe siècles pour que de nouveaux édifices soient érigés, églises, cloitres et palais. L’éclosion du baroque sera amplifiée dans les régions sinistrées à la suite de tremblements de terre, comme celui de 1627, qui détruisirent de nombreux monuments et exigèrent leur réfection ou leur reconstruction.

« le trentiesme du mois de Juillet dernier passé, jour du Vendredy, à l'heure de Midy, il y eut en ce pays un tremblement de terre lequel en ceste ville fut de peu d'effect, & dura un Credo: mais en la Province de la Pouille, laquelle est à quatre journées d'icy, & sur la mer Adriatique, fut de telle force que le tremblement dura l'espace de quatre heures, duquel est advenu que sept ou huict villages sont tous ruinez : c'est à dire, toutes les maisons tombées tout à faict, les gens qui se trouvèrent dedans morts & accablez dans icelles, le nombre desquels arrive à plus de huict ou neuf mille personnes, & la plus grande partie estoient femmes & petits enfans, parce que les hommes en ce temps-là estoient aux champs »[2].

L’art baroque se développera au XVIIe siècle dans les Pouilles comme dans tout le croissant européen qui va de l’Espagne à la Russie en ignorant (partiellement) la France et l’Angleterre. Il le fit selon une forme originale, empruntant ses éléments au baroque italien mais surtout au baroque espagnol caractérisé par l’exubérance de ses ornementations plus que par la recherche de formes savantes et dynamiques. A Lecce et Martina Franca, cette évolution sera favorisée par l’utilisation d’une pierre calcaire très tendre, d’un bel ocre rose, permettant une grande richesse de l’ornementation.

« On attribue à la nature particulièrement tendre des pierres extraites des carrières d’Apulie les caractéristiques de la sculpture baroque à Lecce et Martina Franca. Presque aussi malléables, quand on les sort au grand jour, que du beurre, dont elles ont d’ailleurs la couleur chaude et dorée, elles se prêtent à un travail de dentelle et de fignolage, avant de sécher et de durcir »[3].

Ce sont surtout ces deux villes qui connurent alors les fastes du baroque avec l’érection de très nombreux palais et églises. Ailleurs, l’art baroque a plutôt inspiré les opérations de rénovation extérieure (façades) ou de décoration intérieure de ces bâtiments.


[1] Abandon tout provisoire bien sûr, comme dans tous les traités de paix de cette époque. La France ne cessera par la suite de s’intéresser aux régions italiennes !

[2] Claude Armand. « Récit du tremblement de terre arrivé à la Pouille, Province du Royaume de Naples ». 7 août 1627.

[3] Dominique Fernandez. « Le voyage d’Italie – Dictionnaire amoureux ». 1997.

Liste des articles sur les Pouilles

Télécharger le document intégral

Posté par marat alain à 06:55 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , , ,

31 août 2017

Richesse des Pouilles et de l'Apulie (16/24). Les trulli d’Alberobello.

Des constructions qui remontent dans la nuit des temps – Un temps où la main d’œuvre ne coûtait rien

 

Pouilles Alberobello Trulli

Les trulli sont des habitations de pierre, réalisées sans mortier (pierre sèche), selon une technique héritée de la préhistoire et toujours utilisée dans la région[1]. Les habitations sont composées de plusieurs cellules rectangulaires chacune surmontée d’un toit conique de pierres sèches. La plus grande de ces cellules,  dont l'entrée est couverte d'un fronton, est à usage de lieu de vie ; une, deux, voire davantage, cellules plus petites servent de chambre, de cuisine et s'ouvrent sur la pièce centrale par des arcs clavés.

Les foyers, fours et alcôves sont réalisés dans l’épaisseur des murs qui atteignent 1,5 à 1,8 mètres.

Les toitures sont assises directement sur les murs avec des dalles de pierre à chaux de 5 à 7 cm d'épaisseur (« chianche »  ou « chiancarelle ») par simple recouvrement et rétrécissement permettant ainsi de passer de la forme rectangulaire à la forme circulaire, voire ovale, du toit. Sur ces dalles qui servent d’assise sont posées une seconde couches de pierres, plus petites, qui assurent l’écoulement de l’eau. Les toits coniques se terminent par un pinacle décoratif (« cucumeo »  ou « tintinule »)  ayant pour fonction d'éloigner les mauvais esprits. Des dispositifs ingénieux collectent les eaux de pluie et les guident vers un réservoir creusé sous la maison.

En hiver, les murs restent froids et condensent l'humidité issue de la respiration humaine et des activités de cuisine ; en été les murs accumulent la chaleur et la restituent longuement. Les habitants laissaient donc la porte ouverte pendant la journée pour que l'humidité, ou la chaleur, s'en aillent et ils passaient plus de temps dehors que dedans.

Les trulli sont présents dans la Valle d'Itria, la partie sud du haut plateau de Murgie (« Murgia »), sur les communes d'Alberobello, Locorotondo, Cisternino et Martina Franca. Le paysage rural est marqué par l’importance des murs en pierre sèche (« parietoni ») qui entourent les champs de vignes, les oliveraies et bordent les chemins. L’habitat, dispersé, est composé de trulli. Alberobello est l’une des rares agglomérations urbaines de pierres sèches en Europe, mais aussi l’une des mieux conservées. En 1928, le quartier de Monti fut déclaré Monument national, en 1930, les quartiers de Monti et d'Aja Piccola d’Alberobello ont été déclarés Zone monumentale par un décret législatif. Enfin, une  loi (N° 1089/1939) fixe les contraintes de construction dans un périmètre de protection.

On considère généralement que le village actuel date du milieu du XIVe siècle, quand cette région fut donnée en fief au comte de Conversano par Robert d'Anjou, prince de Tarente, en remerciement des services rendus pendant les Croisades. Le comte et ses héritiers peuplèrent la région en y faisant venir des hommes de leurs autres fiefs et en les autorisant à construire des maisonnettes connues sous le nom de caselle. La  tradition veut que ce type de construction en pierres sèches ait été imposée aux nouveaux venus afin que les maisons puissent être démontées rapidement soit pour déposséder aisément les récalcitrants, soit pour éviter de payer les taxes sur les maisons, ce qui aurait été le cas en 1644, quand le roi de Naples envoya ses inspecteurs des impôts.

Mais une analyse historique et technique suggère plutôt que ce type de construction constituait la réponse la plus simple aux conditions locales et que ce n'est que plus tard qu'elle sera exploitée à des fins punitives ou fiscales. A la moitié du XVIe siècle, la région de Monti possédait une quarantaine de trulli  et il faudra attendre 1620 pour que le hameau se développe quand le comte Gian Girolamo Guercio, ordonna la construction d'une boulangerie, d'un moulin et d'une auberge. A la fin du XVIIIe siècle, le village comptait désormais plus de 3 500 habitants. Enfin, en 1797, la population parvint a se libérer du joug féodal de la famille Acquaviva en obtenant de Ferdinand IV, roi des Deux Siciles, le statut de ville royale.

Les trulli cessèrent d'être construits quand le coût de la main-d'œuvre commença à augmenter au XXe siècle, le coût de la manutention des centaines de tonnes nécessaires à une seule habitation devenant prohibitif. A la fin des années 90, refaire le toit d'un trullo coûtait 3 millions de lires (environ 1 500 euros), en 2009 il en coûtait 15 000 euros. A l'heure actuelle, 30% des trulli ont une finalité commerciale, majoritairement en rapport avec le tourisme, 40% sont abandonnés et seuls 30% sont encore à usage d'habitation.


[1] UNESCO. Liste du patrimoine mondial. « Les trulli d’Alberobello ». 

Liste des articles sur les Pouilles

Télécharger le document intégral

Posté par marat alain à 06:19 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , , , ,