Notes d'Itinérances

19 mars 2019

Les tableaux du Caravage à Rome (10/20). N°6 - Palais des Conservateurs – La Diseuse de Bonne aventure et Saint-Jean-Baptiste

Deux tableaux caractéristiques de deux périodes du Caravage

 

Caravage Diseuse de bonne aventure

Le Palais des Conservateurs date de la moitié du XVsiècle. A l’origine il comportait des arcades au rez-de-chaussée, des fenêtres à meneaux à l’étage noble et une file de petites fenêtres à l’entresol.  Michel-Ange en a redessiné la façade en la scandant de pilastres colossaux réunissant les deux étages du bâtiment, de style corinthien, posés sur de hauts piédestaux. Le rez-de-chaussée est composé d’arcades à entablement droit, reposant sur des colonnes. A l’étage supérieur, une série de hautes fenêtres, encadrées par les pilastres et couronnées de frontons arqués. Seule la fenêtre centrale est plus large, couronnée d’un fronton triangulaire. Il accueille aujourd’hui une partie des richesses des musées capitolins [1].

La « Diseuse de Bonne aventure » a été peinte vers 1595. C’est le second tableau réalisé sur ce thème par Caravage. Le premier, aujourd’hui au musée du Louvre, faisait partie d’une commande de trois tableaux avec « La Fuite en Egypte » et la « Madeleine repentante » (Galerie Doria-Pamphili). C’est une scène profane, une scène dite « de genre » par opposition aux scènes historiques ou aux portraits, les scènes de genre étant notamment développées dans la peinture flamande. Deux personnages sont représentés à mi-corps. A droite, un jeune homme, bien mis, élégant, portant une épée soulignant ainsi sa classe sociale et son rapport au pouvoir, donne sa main à une bohémienne, située à gauche, afin qu’elle lui lise les lignes de la main. La bohémienne, jeune, bien habillée, tout en séduisant manifestement le jeune homme, en profite pour lui dérober subrepticement son anneau. Outre le sujet, non religieux, léger, il n’y a pas de fond identifiable, une porte, une fenêtre, un élément de décor, un paysage. Il n’y a pas non plus d’ombres fortement marquées contrairement aux autres œuvres du Caravage. La toile est « envahie par une luminosité printanière, délavée, venant de face » [2], claire, solaire, qui projette néanmoins une ombre légère sur ce qui pourrait être un mur uni. Sujet non religieux certes, mais néanmoins à résonnance morale puisque la leçon du tableau est d’éviter de se laisser séduire au risque de le regretter par la suite. Ce tableau pourrait judicieusement illustrer toutes les campagnes d’offres publicitaires de cadeaux, de promotions ou de crédits !

Les Musées capitolins possèdent aussi l'une des huit représentations de Saint-Jean-Baptiste que Le Caravage aurait réalisé tout au long de sa carrière. Le « Jeune Saint-Jean-Baptiste au bélier » a été peint vers 1602. Onze copies sont recensées, dont une que les spécialistes s'accordent à attribuer au Caravage lui-même, exposée à la galerie Doria-Pamphili. L’attitude de Jean-Baptiste est étrange, inhabituelle dans l’iconographie du saint. Il est en effet représenté en adolescent, à-demi allongé, le bras autour du cou d'un bélier et la tête tournée vers le spectateur, arborant un sourire malicieux. Jean-Baptiste est dépourvu de ses attributs habituels, la croix de roseau, le manteau en peau de mouton ou en poil de chameaux, et l’agneau. Il est représenté en pleine nature, sur un manteau rouge et l’agneau de Dieu, symbole de pureté, victime sacrificielle destinée à l'offrande pascale, est remplacé par un bélier ! La pose est inspirée d’une des figures de la chapelle Sixtine peint par Michel-Ange[3]. C’est un « ignudo » (un nu) extrait du groupe de la Sibylle d’Erythrée laquelle avait la singularité de livrer ses oracles en vers. Caravage remplace la pose d'athlète du nu de la Sixtine par celle d'un garçon des quartiers populaires de Rome dans une pose sensuelle, ambivalente, voire provoquante avec ce sourire narquois et ce regard effronté. Le modèle du Caravage est connu, un jeune garçon du nom de Cecco utilisé dans plusieurs de ses toiles, « Bacchus » (1596) ou la « Vocation de Saint-Matthieu » (1599). Le sujet religieux auquel on s’attend par suite du titre de l’œuvre est de fait détourné, il devient profane, éventuellement d’inspiration mythologique, voire orgiaque ! Curieux retournement qui laisse perplexe et même mal à l’aise.

Lors de la visite du palais des Conservateurs, n’omettez pas de vous rendre à la cafeteria du palais, au premier étage [4]. Elle donne sur une vaste terrasse qui vous offre une des plus belles vues sur Rome. Ouverte côté Tibre, vous pouvez admirer successivement, le mont Palatin, le Janicule, le théâtre de Marcello, la place de Venise et le moutonnement des dômes et coupoles de la ville. 


[1] Palais des Conservateurs – Tous les jours de 9h30 à 19h30.

[2] Gérard-Julien Salvy. « Le Caravage ». 2008.

[3] Pierre Curie, conservateur du musée Jacquemart-André. Exposition « Caravage à Rome. Amis et ennemis » – Paris 21/09/2018 – 29/01/2019

[4] Elle est également accessible sans prendre le billet d’entrée du musée par la via di Villa Gaffarelli.

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17 mars 2019

Les tableaux du Caravage à Rome (9/20). N°5 - Galerie Doria Pamphili – Madeleine repentante, La fuite en Egypte.

Premières représentations de thèmes religieux

 

Caravage Palais Doria Pamphili

Le Palais Doria Pamphili a été construit par le cardinal Fazio Santoro, en 1505, avant de passer aux Della Rovere puis à la famille Aldobrandini. Olimpia Aldobrandini, devenue veuve, épousera le prince Camillo Pamphili, famille qui est toujours propriétaire du palais. Les familles Aldobrandini et Pamphili furent de très grandes amatrices d’art et leurs collections demeurent constituées comme des collections privées du XVIIIet du XIXavec tableaux, meubles, statues, tapisseries, dans une accumulation d’œuvres d’art qui laisse pantois comprenant des Annibal Carrache, Breughel l’Ancien, Claude Lorrain, Vélasquez, Caravage, Titien, Raphaël, Van Dyck, Tintoret, Rubens... d’autant que la décoration des salles est également d’une extrême richesse. 

La Galerie Doria Pamphili [1] possède trois Caravage, de taille modeste, datant de 1594 / 1596, c'est-à-dire d’une période où le peintre commence à être connu et apprécié mais où il n’a pas encore réalisé ses grandes toiles : la « Madeleine repentante », le « Repos pendant la fuite en Égypte » et l'une des deux versions de « Saint Jean-Baptiste ». Les deux premiers sont fort mal mis en valeur aujourd'hui dans une grande pièce un peu vide alors qu'ils étaient autrefois placés dans un lieu plus intimiste.

Le « Repos pendant la fuite en Égypte » fut la première représentation du Caravage d'un récit biblique. Le tableau représente la sainte famille qui reçoit la visite d’un ange musicien ; les personnages sont représentés entièrement alors que ses compositions antérieures privilégiaient les bustes. Marie, assise, somnole en penchant sa tête contre celle de l’enfant qu’elle tient serré contre son sein. Joseph, lui, tend une partition ouverte à l’ange qui, vu de dos, s’apprête à jouer du violon. Les drapés des robes de Joseph, de couleur brune, de l’ange, blanche, et de Marie, rouge, donnent un mouvement hélicoïdal au tableau. Dans le coin supérieur droit : la tâche claire d’un ciel limpide. 

Autre détail : le réalisme de la représentation des plantes, des arbres, voire des minéraux, qui semblent d’ailleurs plutôt appartenir à la campagne romaine. Pour ce faire, Caravage aurait pu bénéficier des collections de pierres et des ouvrages de botanique du Cardinal del Monte, figure importante de l’élite intellectuelle romaine [2].

La « Madeleine repentante », faisait partie d'un ensemble destiné à décorer les chambres de son premier mécène, le cardinal Francesco Bourbon del Monte. Le modèle était une prostituée qui, plusieurs années plus tard, a été retrouvée morte dans le Tibre et aurait alors servi de modèle pour «  La Mort de la Vierge » (aujourd'hui au Louvre). 

Une jeune femme, vue de dessus, est assise sur une chaise basse, dans une pièce où la lumière dessine un triangle clair sur le haut du mur, à droite. Elle est richement vêtue d’un corsage blanc à manche et d’une robe au tissu vert luxueusement orné, sur laquelle elle a posé un manteau beige. Ses cheveux sont défaits et elle a déposé sur le sol ses nombreux bijoux, colliers, bracelets et boucles d’oreille. La tête baissée et sa position assise donnent à sa silhouette une forme courbe, douce, accentuée par le mouvement des bras, mains jointes sur son ventre. Le repentir était un thème de prédilection de la contre-réforme catholique. L’église faisant, elle, repentance sur sa vie passée dissolue et confessait publiquement ses erreurs. 

Autre élément curieux pour un observateur contemporain, c’est que la pose de Marie est semblable à celle de Marie-Madeleine : même position de face, un peu décentrée à gauche, même mouvement des bras, même fléchissement de la tête. Mieux même, non seulement la pose est semblable, mais le modèle est identique ! « La vierge et la prostituée, la pureté et le péché : et c’est la même femme ! » [3].

Il est heureux que ces deux tableaux soient dans la même collection permettant ainsi facilement leur comparaison.


[1] Galerie Doria Pamphili – Tous les jours de 9h à 19h.

[2] Anna Papacostidis. « Peindre la science- Caravage et le milieu savant de Rome ». Mémoire présenté à la Faculté des Etudes supérieures et postdoctorales en vue de l’obtention du grade de Maîtrise ès arts en histoire de l’art. Université de Montréal. 2017.

[3] Marco Lodoli. « Iles- Guide vagabond de Rome ». 2005.

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15 mars 2019

Les tableaux du Caravage à Rome (8/20). N°4 - Palais Barberini - Judith et Holopherne, Narcisse, Saint-François en méditation.

La fraction de seconde qui symbolise l’action représentée

 

Rome Trevi Palais Barberini Le Caravage Judith et Holopherne

La galerie Barberini [1] possède aussi ses Caravage : « Narcisse » (1594 / 1596), « Judith et Holopherne » (1595 / 1596) et « Saint-François en méditation » (1600 / 1606 ?). « Judith et Holopherne » représente une jolie jeune femme tranchant d’un coup de glaive la tête d’un homme couché, sous le regard curieux et dur d’une vieille femme. De quoi s’agit-il ? Nabuchodonosor aurait envoyé une armée commandée par le général Holopherne pour châtier le peuple juif qui avait refusé de participer à la guerre contre le roi perse Arphaxad. Holopherne assiège la ville de Béthulie.  Une jeune veuve, Judith, d'une très grande beauté, se présente à Holopherne avec sa servante et des cruches de vin. Ensorcelé par la beauté de Judith, Holopherne organise un banquet au cours duquel Judith l’enivre. A l’issue du banquet, les invités et les domestiques se retirent, laissant Holopherne et Judith ensemble pour ce qui devrait être une partie de plaisir ! Mais, Judith, profitant de l’ivresse d’Holopherne, le décapite et, avec l'aide de sa servante, revient à Béthulie où sa tête est exhibée sur la muraille de la ville. Quand les soldats babyloniens découvrent au matin leur général assassiné, ils s'enfuient. 

Le récit oppose d’un côté la force et la puissance, la faiblesse et la ruse de l’autre… la supériorité du mâle, trop sûr de lui, « sera anéantie par l’ampleur de son désir ». De très nombreux peintres ont traité le thème. Mantegna (1495) montre Judith, après le meurtre, plaçant la tête d’Holopherne dans un sac tendu par sa servante ; elle semble plus inquiète des soldats qui pourraient arriver que de son crime. Giorgione (1504) dessine Judith foulant aux pieds la tête d’Holopherne. Lukas Cranach (1530) peint une Judith en buste, magnifique jeune femme, merveilleusement chapeautée, mettant ses doigts dans la chevelure de la tête coupée d’Holopherne comme s’il s’agissait de la fourrure d’un jeune chien. Le Titien (1565) pour qui Judith est une grande dame qui tient dans sa main la tête d’Holopherne, comme si elle posait cette main sur un petit guéridon ou sur la tête d’un lévrier. Rubens (1616) reprend l’idée de la mise en sac de la tête coupée. Pour Furini (1636) le meurtre vient de s’accomplir et la tête d’Holopherne gît à terre. Pour Julia Lama (1730), au contraire, l’action n’a pas encore eu lieu et Judith prie, pour se donner du courage, devant un Holopherne endormi. Pour Horace Vernet (1829), Judith saisit le sabre qui sera fatal. Pour Klimt (1901), Judith porte la tête d’Holopherne. De toutes ces Judith, aucune ne montre la jeune femme en train d’accomplir son crime comme le fait Caravage [2] !

« Ici, ce qui est montré, à la façon d’une véritable leçon de peinture moderne, c’est l’instant jusqu’alors infigurable et central, le coup d’épée en train d’être donné, la lame à mi parcours, au milieu du cou, la tête qui commence à se séparer du corps, tirée en arrière par la chevelure qu’agrippe la main gauche de Judith et trois jets de sang qui giclent sur l’oreiller et le drap »[3].

Le Caravage saisit une fraction de seconde de l’action en cours, celle où la lame a suffisamment pénétré pour entraîner la mort mais où Holopherne est encore capable de manifester sa terreur. Il souligne le dégoût de Judith pour son geste, mais aussi la curiosité et la méchanceté de la vieille servante qui l’accompagne. La Galerie Barberini propose une autre œuvre traitant du même thème, plus ancienne, celle de Jan Matsys (vers 1545). Judith, au centre du tableau, fort dévêtue, brandit dans son poing droit la tête d’Holopherne et dans sa main gauche l’épée. Un corps magnifique, lumineux, une Judith sereine, comme détachée de son action. En arrière plan, d’un côté, la servante tend le sac dans laquelle sera fourrée la tête du général alors que, de l’autre, apparaissent les tentes des armées babyloniennes. C’est l’antithèse du tableau du Caravage !

Si ce thème a été aussi souvent représenté, c’est qu’il jouait un rôle idéologique. La scène correspond à un des quatre moments-clefs de l’histoire du peuple juif où il est sauvé par une miraculeuse intervention divine. Judith est le bras armé de Dieu qui sauve son peuple. Ce thème peut également symboliser la Vertu triomphant du Mal, quoique la Vertu m’apparaisse alors bien sanguinaire ; il peut-être aussi, notamment aux XVIet XVIIsiècles, le symbole de la Contre-réforme catholique combattant l'hérésie protestante. 


[1] Palais Barberini – Du mardi au dimanche de 8h30 à 19h.

[2] A l’exception d’Artemisia Gentileschi (1593 / 1653) qui sera plus réaliste encore que Le Caravage ! Judith décapitant Holopherne vers 1614 / 1620.

[3] Gérard-Julien Salvy. « Le Caravage ». 2008.

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13 mars 2019

Les tableaux du Caravage à Rome (7/20). N°3 - Eglise Sainte-Marie des Capucins – Saint-François en méditation.

Une représentation sans artifices ni affectivité

 

Caravage Saint-François

Via Vittorio Veneto, après la fontaine des abeilles, se dresse la haute façade de l’église Santa Maria della Concezione dei Cappuccini laquelle apparait d’autant plus élevée qu’elle est perchée sur un mur de soutènement et une double rampe d’escalier, construits lors de l’agrandissement de la rue en 1890. L’église fut édifiée en 1624 par Antonio Casoni à la demande du cardinal Antonio Barberini, frère du pape Urbain VIII Barberini, et capucin lui-même. La façade est des plus simples, seulement décorée de pilastres en travertin rajoutés au début du XXesiècle. L’intérieur est à nef unique, avec cinq chapelles sur chaque bas-côtés. L’inscription de la pierre tombale du cardinal Antonio Barberini est célèbre : « Hic jacet pulvis, cinis et nihil » (Ici gisent poussière, cendre et rien d’autre). L’église est renommée pour la décoration morbide de la crypte ! Sous les cinq chapelles droites de l’église sont situées cinq pièces reliées par un couloir. Pièces et couloir ont été décorés aves les os de moines du cimetière du couvent de l'église de San Niccolò de Portiis qui y ont été transférés. 

« … le meilleur tour des Capucins, c’est qu’ils imposent leurs victimes à l’adoration des vivants »[1]

Une pièce est décorée essentiellement d’os longs, tibias, péronés, fémurs, radius, humérus, qui permettent d’élaborer des constructions audacieuses, d’élégantes niches ou des arcs élancés. Une autre pièce est ornée d’os plats qui judicieusement entassés composent d’agréables cascades. Une autre est essentiellement parée de crânes qui, finalement, se prêtent assez mal à des compositions légères et gracieuses ! Heureusement, il y a aussi les petits os, vertèbres, côtes, phalanges et autres qui permettent de réaliser de délicats dessins baroques sur le fond blanc des murs et du plafond, mais aussi des frises, des guirlandes, c’est exquis, poétique, raffiné !

« On aimerait se dire que c’est seulement une parodie, les effets spéciaux de Cinecittà, une pantomime de carnaval. Mais tout est bien vrai. Alors nous filons dehors respirer de tous nos pores la merveilleuse lumière de la via Veneto, où même le fracas de la circulation nous réjouit »[2].

Avant le passage dans les cinq pièces de la crypte, l’église possède un petit musée dédié à l’histoire de l’Ordre des Capucins [3] et dans lequel est présenté une peinture du Caravage, « Saint-François en méditation ». Ce tableau serait une copie peinte par Le Caravage lui-même d’un original qu’il aurait réalisé vers 1600. François d'Assise (1181 ou 1182/ 1226), est le fondateur de l'ordre des frères mineursou Ordre des Franciscain, dont la règle privilégie la prière, la pauvreté, l'évangélisation et l'amour de la Création divine. Saint-François est représenté agenouillé, dans la pénombre d’une grotte ou d’une pièce de son ermitage. Des deux mains, il tient un crâne qu’il regarde, en méditation. Il porte une robe de bure, marron, tenue à la taille par une cordelière. Sa robe est usée, déchirée, rapiécée, soulignant ainsi son vœu de pauvreté. Si le corps du saint, légèrement penché en avant dessine une diagonale allant du bas à gauche au haut à droite, la lumière qui provient du haut à gauche descend le long de la manche de François pour éclater sur le crâne soulignant ainsi l’autre diagonale du tableau.

Dans la lutte idéologique qui se conduit entre XVIet XVIIsiècles, entre catholiques et protestants, l’image de Saint-François sera largement utilisée par la papauté car elle est tout à la fois celle de la conduite d’une vie exemplaire, simple, dédiée aux autres, mais ouvrant la possibilité d’accéder à l’extase et la gloire de dieu. L’image qu’en donne Caravage s’inscrit dans ce courant mais de manière réaliste, il souligne la simplicité, voire les difficultés, de cette vie de retraite. Il n’y a pas dans ce Saint-François de signes de pamoison, de jouissance ou de joie mystique avec yeux révulsés, mains ouvertes, paumes dirigées vers le ciel, le tout accompagné de rayons de lumière, d’auréoles brillantes et d’angelots voltigeant, pas plus qu’il n’y en a dans sa « Marie-Madeleine en extase » [4] !


[1] Jean-Paul Sartre. « La reine Albermarle ou le dernier touriste ». 1991.

[2] Marco Lodoli. « Iles – Guide vagabond de Rome ». 2005.

[3] Musée de Santa Maria della Concezione dei Cappuccini - Tous les jours de 9h à 19h.

[4] Collection privée à Rome, mais il en existe près d’une vingtaine de copies dont certaines de la main du Caravage. « Copier Caravage – Madeleine en extase ». Senlis. 09 / 09 / 2017 – 14 / 01 / 2018.

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11 mars 2019

Les tableaux du Caravage à Rome (6/20). N°+ - Villa Ludovisi – Jupiter, Neptune et Pluton.

L’unique peinture murale du Caravage

 

Caravage Villa Ludovisi

Dans une zone autrefois appréciée par les riches Romains de l’antiquité, près de l’enceinte d’Aurélien, dans des vignobles, le cardinal Francesco Maria del Monte, qui habite le Palais Madama au centre de Rome, rachète en 1599 une retraite à la campagne, un casino. Revendu en 1621 au cardinal Ludovico Ludovisi celui-ci érige une grande villa sur des dessins du Dominiquin (Domenico Zampieri, 1581 / 1641). Par héritage, la villa passe à la famille Boncompagni. En 1855, la villa est vendue à une société immobilière qui lotit les jardins. Sur les parcelles seront tracées de larges avenues (via Ludovisi, via Vittorio Veneto), érigées de belles villas et palais (Palazzo Margherita, actuelle Ambassade des Etats-Unis), et des hôtels internationaux. Tous les bâtiments de la villa seront détruits hormis le Casino dell'Aurora, nommé désormais ainsi d'après une fresque du Guerchin qui décore l'édifice. Le Casino est toujours la propriété de la famille Boncompagni Ludovisi [1].

Le Cardinal Francesco Maria del Monte, collectionneur d’Art et protecteur du Caravage, lui commande, en 1599, une fresque de plafond sur le thème de « Jupiter, Neptune et Pluton », pour une salle, de petite dimension, la « camerino della sua distilleria» située au premier étage du Casino et qui lui sert de laboratoire alchimique. C’est l'unique peinture murale attribuée au Caravage lequel a utilisé une technique originale : une peinture à l’huile sur enduit sec. La fresque a été oubliée, redécouverte en 1969, et attribuée au Caravage après un nettoyage en 1990. Elle est originale par sa forme très rectangulaire et par ses effets de perspective !

La fresque représente trois personnages dans un ciel couvert de nuages au centre duquel est placée une sphère céleste entourée d’un bandeau sur lequel sont représentés les signes du zodiaque ; on reconnaît Poissons, Bélier, Taureau et Gémeaux. D’un côté Jupiter, dieu des dieux, est assis sur un aigle, l’animal qui l’accompagne et le symbolise. De l’autre côté, debouts, Neptune, dieu des mer et de l’océan, accompagné d’un cheval marin, et Pluton, dieu des enfers, avec le terrible Cerbère, le chien à trois têtes qui garde l’entrée du séjour des morts. Les trois frères, Jupiter, Neptune et Pluton, fils de Saturne (Chronos) et de Rhéa, symbolisent les trois éléments et les trois minéraux, Jupiter, l’air et le soufre, Neptune, l’eau et le mercure, Pluton, la terre et le chlore. Jupiter touche la sphère céleste qui contient la terre au centre et un soleil qui gravite autour selon la représentation aristotélicienne et géocentrique de l’univers. Le geste de Jupiter pourrait également traduire la séparation des lumières et des ténèbres en faisant référence à la représentation de Michel-Ange dans la chapelle Sixtine.

La représentation du Caravage est vraisemblablement une allégorie du processus alchimique : les trois états fondamentaux de la matière et les trois minéraux sont censés permettre la transmutation de la matière pour générer la pierre philosophale [2].

Les effets de perspective de la fresque sont particulièrement hardis, avec une vue imprenable sur les attributs sexuels de Pluton lesquels furent, paraît-il, longtemps masqués par un voilage pudique rajouté par un autre peintre ! Ces perspectives font penser à des œuvres antérieures : les panneaux centraux des plafonds de la « Camera del Sole e della Luna » réalisé en 1527-1528 par Giulio Romano et Primatice pour le Palais du Te à Mantoue, et « Phaéton conduisant le char du Soleil et Diane celui de la lune » peint par Domenico Brusasorzi, vers 1558, pour le palais Chiericati de Vicenza. Dans ces deux cas, similaires, les chars des dieux symbolisant le soleil et la lune sont vus par dessous, avec en premier plan les ventres des chevaux et les planchers des chars, sans ignorer les attributs virils de leurs conducteurs. Dernière curiosité : les trois dieux sont également des autoportraits du Caravage, tandis le chien Cerbère serait à l’image de Cornacchia, le chien que Caravage avait recueilli. Caravage s’est représenté dans plusieurs de ses œuvres, on peut le reconnaître notamment dans « Le jeune Bacchus malade », « Le martyre de Saint-Matthieu » et « David tenant la tête de Goliath »).


[1] Via Aurora, 6342. Visite privée en groupes de 15 personnes minimum. Voir ArteRome.

[2] Anna Papacostidis. « Peindre la science- Caravage et le milieu savant de Rome ». Mémoire présenté à la Faculté des Etudes supérieures et postdoctorales en vue de l’obtention du grade de Maîtrise ès arts en histoire de l’art. Université de Montréal. 2017.

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09 mars 2019

Les tableaux du Caravage à Rome (5/20). N°2 - Santa Maria del Popolo – Crucifixion de Saint-Pierre et Conversion de Saint-Paul

Des œuvres centrées sur le moment le plus dramatique de l’action

 

Caravage Crucifiement de Saint-Pierre

En 1600, juste après avoir terminé les deux premières toiles de la Chapelle Contarelli à l’église Saint-Louis-des-Français (La vocation et le martyre de Saint-Mathieu), Le Caravage signe un contrat pour peindre deux tableaux destinés à la Chapelle Cerasi de l'Eglise Santa Maria del Popolo [1] : la « Crucifixion de Saint-Pierre » et la « Conversion de Saint-Paul ».

Ces deux tableaux encadrent une œuvre d’Annibal Carrache (1560 / 1609), un contemporain de onze années plus âgé que Le Caravage : « L’Assomption de la Vierge ». Le choix des thèmes de ces trois tableaux n’est pas dû au hasard : Pierre et Paul sont les saints patrons de la ville de Rome et la Vierge Marie la patronne de l'église.

Les deux tableaux du Caravage sont tout à fait étonnants par leur composition qui souligne les aspects les plus triviaux au dépend des personnages théoriquement principaux, Saint-Pierre et Saint-Paul. Dans le premier, ce qui frappe tout d’abord, c’est la paire de fesses d’un des exécuteurs tout à l’effort physique pour dresser la croix sur laquelle Saint-Pierre est cloué, la tête en bas, comme il le demanda par humilité envers le Christ. Dans le second, le regard est d’abord attiré par le flanc et la croupe du cheval avant d’entrevoir Saint-Paul allongé au sol. 

Cette première approche passée, la composition des deux tableaux souligne les actions qui s’y déroulent. Dans l’un comme dans l’autre, Le Caravage supprime tous les détails : les paysages sont remplacés par un fond noir, faisant ressortir la scène elle-même. Les personnages annexes sont réduits : trois exécuteurs qui dressent la croix, un palefrenier qui tient la bride du cheval alors que Saint-Paul chevauchait vers Damas à la tête d’une colonne de soldats.

Le tableau de la crucifixion de Saint-Pierre est organisé selon deux axes perpendiculaires, dans les deux grandes diagonales du tableau, l’une représentée par Saint-Pierre sur la croix et l’autre par les corps de deux des exécuteurs, dessinant ainsi une croix dans le tableau lui-même. Le tableau de la Conversion de Paul est au contraire organisé de façon circulaire, entre le corps et les bras levés de Paul, au sol, et les pattes et le corps du cheval qui le domine. Dans l’un comme dans l’autre, la lumière tombe en diagonale, du haut à droite ou du haut à gauche, en fonction de la position des tableaux dans la chapelle.

L’attitude des deux personnages laisse à penser qu’ils acceptent « naturellement » la situation qu’ils subissent. Pierre est un vieillard qui s’abandonne sous la douleur. Paul, tombé à terre après avoir reçu une grande lumière venue du ciel, reste au sol, les bras levés, attendant la sentence de Dieu. Par la brutalité des scènes représentées, leur caractère « vériste », les plantes des pieds sales de l’exécuteur en premier plan, les traits tirés et les rides de Pierre, on est loin des canons de la peinture maniériste d’une époque désormais révolue, mais aussi des représentations léchées et assez fades du tableau de Carrache situé en sandwich entre les deux œuvres du Caravage ! 

Les versions originales des tableaux, exécutées sur bois de cèdre selon la demande, avaient été refusées, et les œuvres qui se trouvent actuellement dans la chapelle Cerasi sont donc des secondes versions du Caravage. « La Conversion de Saint-Paul sur le chemin de Damas » révélait, dans la première version, une composition complexe dans laquelle le saint apparaissait éclipsé par rapport au cheval. Cette première version est conservée dans la collection privée de la famille Odescalchi Balbi. Quant à la première version de la « Crucifixion de Saint-Pierre », celle-ci a disparu.

Ces deux thèmes sont également ceux des deux dernières peintures de Michel-Ange faites à fresque pour la Chapelle palatine et réalisées vers 1540. Le Caravage se prénommait Michelangelo et il n’est pas donc pas exclu qu’il ait voulu se confronter au maître incontesté de la peinture. Par delà la question de la taille de la surface à traiter qui était évidemment bien différente, un mur (6m25 x 6m61) et une toile (2m3 x 1m75), Caravage choisit, comme à son habitude, de se focaliser sur le cœur de l’action, le Saint et les éléments indispensables à la compréhension de celle-ci, le bourreau et ses aides, le cheval et le palefrenier,  gommant tout le reste. 


[1] Santa Maria del Popolo - Du lundi au vendredi : de 7h30 à 12h30 et de 16h à 19h. Samedi de 7h30 à 19h.

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07 mars 2019

Les tableaux du Caravage à Rome (4/20). N°1 - Galerie Borghèse.

Six Caravage ! - Des œuvres de ses différentes périodes

 

Caravage Garçon à la corbeille de fruits

Cette promenade à la recherche des œuvres du Caravage à Rome commencera sur le Pincio, à la Villa Borghèse, car c’est ici qu’il est possible d’admirer le plus grand nombre au monde de ses œuvres, soit six tableaux sur soixantaine-dix ou quatre-vingt reconnus de la main du peintre. Ils couvrent les différentes périodes de production du Caravage : « Le jeune Bacchus malade » et « Le Garçon à la corbeille de fruits » (1593 / 1594), « La Madone des palefreniers » et « Saint-Jérôme » (1605 / 1606), l’extraordinaire « David tenant la tête de Goliath »(1606 / 1607) réalisé pendant son second séjour à Naples et « Saint-Jean-Baptiste » (1609 / 1610).

Un conseil : avant de visiter les collections de la Villa Borghèse prenez la précaution de retenir vos billets à l’avance, par internet, et choisissez un créneau horaire pas trop fréquenté, le plus tôt possible dans la journée par exemple. Cela vous évitera une longue queue bien fastidieuse, des moments de grande affluence, voire de devoir faire demi-tour.

Tout a été dit de la vie aventureuse du Caravage : son amour pour une prostituée, son caractère violent et bagarreur, ses beuveries, ses duels et pour finir l’assassinat de son adversaire dans une partie de jeu de paume ; puis la fuite, la traque dont il fut l’objet de la part du Pape, et la mort. Certaines de ses œuvres sont particulièrement brutales et sanguinaires : Judith tranchant de son glaive la tête d’Holopherne (Palais Barberini), la décollation de Saint-Jean-Baptiste (cathédrale Saint-Jean à Malte), le sacrifice d’Isaac (Les Offices à Florence), le « David tenant la tête de Goliath » (Galerie Borghèse), car l’artiste ne fait grâce de rien, il souligne la peur, la cruauté, la souffrance, le sang qui gicle des plaies. Les œuvres de Caravage, même les petits formats de sa première période, avant 1599, sont marquées par cette violence et la mort. Ainsi, dans ses œuvres exposées à la galerie Borghèse, il souligne la maladie, « Le jeune Bacchus malade » est d’un jaune cadavérique, ou la vieillesse, la Sainte-Anne de « La Madone des palefreniers » est une personne âgée, ridée, bien loin des canons habituels de sa représentation, son Saint-Jérôme est un très vieil homme, usé… Même dans « Le garçon à la corbeille de fruits », la déchéance n’est pas loin, dans la corbeille elle-même par la représentation très réaliste des fruits avec des tâches de tavelure, des feuilles de vigne jaunies, des figues éclatées.

« Ses autoportraits aussi bien que ses modèles, candides, aux regards veloutés, aux lèvres entrouvertes, aux physiques ambigus, érotiques, semblent prêts à s’offrir, provocants, lancinants. Comme si la tendresse et l’érotisme de la main qui tient et enveloppe l’objet, que ce soit une grappe de raisin, des fleurs ou un luth, étaient une suggestion, une invitation à se mettre à sa place.

La corbeille de fruits qui oppose fruits sains et fruits abîmés, feuilles vertes et feuilles fanées peut symboliser le temps, la fragilité et l’inéluctabilité de la vie et de la mort, ainsi qu’il l’a vécu lors de la maladie et de la mort de ses parents. La perte, la dépression, la souffrance sont enrobées, comme l’érotisme, dans l’esthétique et la construction »[1].

Comme quelques commanditaires finissaient par refuser certaines des œuvres en raison de détails qui les choquaient, le cardinal Scipion Borghèse, neveu du pape, en profitait pour augmenter sa collection à peu de frais (« La Madone des palefreniers »). A défaut, le cardinal usait aussi de pressions pas très catholiques : ayant appris que le Cavalier d’Arpin possédait des armes interdites, il aurait initié une descente de police chez celui-ci et monnayé la mansuétude du Pape contre deux petits tableaux du Caravage qu’il convoitait dans la collection du Cavalier, « Le jeune homme à la corbeille de fruits » et le « Bacchus ». Voilà pourquoi vous pouvez admirer ces œuvres à la Galerie Borghèse !


[1] Martine Fabre. « La “grande” sublimation du Caravage, peintre et assassin ». Revue française de psychanalyse. 2005/5. Vol. 69.

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05 mars 2019

Les tableaux du Caravage à Rome (3/20). L’exposition du « Caravage de la Reine » à la gare de Termini.

Première approche des œuvres du Caravage

 

Caravage Vocation André et Pierre

Cette promenade dans Rome est particulière, construite non pas sur la base d’un de ses quartiers mais autour d’un peintre, Le Caravage (1571 / 1610). Elle le fut à l’occasion d’une restauration et d’une attribution à ce peintre d'un tableau conservé dans les collections royales britanniques « La vocation de Saint-Pierre et de Saint-André », jusqu'alors répertorié comme une simple copie. Du 22 novembre 2006 au 4 mars 2007 était organisée une petite exposition de tableaux détenus par des musées ou des collectionneurs privés. De manière très peu habituelle, celle-ci avait lieu dans des locaux de la gare de Termini sous le titre : « Le Caravage de la Reine, des ténèbres à la lumière » (« Caravaggio della regina, dall'oscurità alla luce »). 

Le tableau en question, peut-être acheté en 1637 par Charles Ier, a été retrouvé dans les entrepôts de la Cour royale. Il avait subi les outrages du temps, repeint et encrassé ; le nettoyage et la restauration de l’œuvre ont permis de démontrer qu’il s'agissait non pas d’une copie, mais peut-être d’un tableau original du Caravage.

Trois personnes sont représentées sur le tableau dont la scène est composée à partir du texte de l’évangile de Matthieu.

« Comme il marchait le long de la mer de Galilée, il vit deux frères, Simon appelé Pierre et André son frère, qui jetaient l’épervier à la mer, car ils étaient pêcheurs ; et il leur dit : Suivez-moi, et je ferai de vous des pêcheurs d’hommes. A l’heure même ils quittèrent leurs filets, et le suivirent »[1].

Jésus est à droite, en premier donc, selon la tradition occidentale de la représentation des images. Il est très jeune, avec un visage serein et naturellement très lumineux qui symbolise la lumière divine dont il est porteur. Les mains du Christ indiquent le chemin, vers la droite, vers l’avenir. 

Au centre, Saint-André dont le visage est partiellement éclairé car il a précédemment reçu la lumière de la foi par l’intermédiaire de Saint-Jean-Baptiste. Par contre, le geste de sa main droite, tournée vers lui, index en avant, semble marquer un étonnement et interroger « Moi ? ». Dans La vocation de Saint-Matthieu, grand tableau de l’église Saint-Louis-des-Français, Le Caravage représente ce même geste d’étonnement de Matthieu quand Jésus le désigne au sein d’un groupe assis autour d’une table d’un bureau de douane. 

Saint-Pierre est à gauche, son visage encore dans l’obscurité car il n’a pas encore rejoint le Christ. Il tient dans sa main droite deux poissons qui rappellent que son frère et lui étaient alors à la pêche quand ils rencontrèrent Jésus. La main gauche de Pierre est ouverte, comme s’il manifestait l’incompréhension. La lumière dans le tableau provient de la gauche, laissant la droite, l’avenir, dans l’ombre.

Les tableaux présents à Termini dans cette exposition sont peu nombreux, issus de collections privées pour trois des quatre, et pour lesquels l’attribution au Caravage est généralement contestée. Il s’agit de « San Giovannino alla Fonte » (Saint-Jean à la fontaine), « Il Cavadenti » (L’arracheur de dents, conservé à la galerie Palatine à Florence) et « L’Isacco Sacrifice » (Le sacrifice d’Isaac, de la collection Barbara Johnson). Ils permettent un premier contact avec cette peinture de lumière et d’ombre, de douceur feinte où rôde toujours la violence ou la mort. 

« Le Caravage est un démon qui bouleverse les critères de beauté de son époque, qui résiste à l’esthétisme régnant, qui fait fi des règles de bienséance de l’art religieux, qui exécute ses toiles les unes après les autres en toute hâte, qui sème la pagaille, qui travaille d’arrache-pied et connaît des jours fastes, qui s’adonne au jeu ou à la débauche et sombre dans le vagabondage et la pauvreté, qui erre la nuit dans les bas-fonds de Rome pour se mêler à la faune dépravée et qui un beau jour doit fuir la ville »[2]


[1] Evangile selon Saint-Matthieu. IV, 18-20.

[2] Nedim Gürsel. « De ville en ville – ombres et traces ». 2007.

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03 mars 2019

Les tableaux du Caravage à Rome (2/20). Michelangelo Merisi da Caravaggio.

Une conception révolutionnaire de la peinture – Une vie mouvementée

 

Rome Le Caravage

La redécouverte des œuvres du Caravage est relativement récente, un siècle tout au plus. Stendhal lui consacre peu de place dans le récit de ses promenades à Rome, mais néanmoins beaucoup plus que ses contemporains qui l’ignoraient généralement. Il s’attache à souligner le caractère marqué des personnages plus qu’à la composition de ses tableaux.

« Cet homme fut un assassin ; mais l’énergie de son caractère l’empêcha de tomber dans le genre niais et noble, qui de son temps faisait la gloire du cavalier d’Arpin »[1].

Les caractéristiques de sa peinture, le clair obscur, les couleurs vives et leurs contrastes, les sujets puisés à la fois dans les thèmes de la religion catholique mais aussi dans le quotidien, le réalisme de ses représentations, le dynamisme de ses compositions, comme celles d’une vie particulièrement mouvementée, procès, bagarres, meurtre, exils, interrogent et intéressent nos contemporains. C’est, qu’avec Le Caravage, il ne s’agit plus d’esthétique mais d’interpeller les hommes, ceux qui peignent les tableaux comme ceux qui les regardent. S’il est possible « d’humaniser » l’histoire du Christ et des saints en représentant leurs supplices et leurs souffrances, le Caravage va plus loin dans la vérité des corps, des visages, des drapés, du mouvement, dans les signes de la vieillesse, de la déchéance et de la mort. Et, en ce sens, c’est nouveau et révolutionnaire dans l’histoire de la peinture.

Qui est Caravage ? Michelangelo Merisi da Caravaggio, en français Michel-Ange Merisi de Caravage, dit Le Caravage ou Caravage (selon le lieu où vivait sa famille), est né le 29 septembre 1571 à Milan et mort le 18 juillet 1610 à Porto Ercole. Il fait son apprentissage dans l’atelier de Simone Peterzano, à Milan, un représentant du maniérisme. Il a participé au tableau « La Madone du Rosaire » et vraisemblablement à plusieurs portraits, en particulier de celle qui sera sa protectrice, Costanza Colonna, épouse de Francesco Sforza, marquis de Caravage. En 1592 [2], il se rend à Rome et est embauché dans l’atelier de Lorenzo Carli puis il passe dans celui de Antiveduto Grammatica. Il y peint ses premières œuvres connues : « Le jeune garçon pelant une poire », « Le Jeune Bacchus malade », « Le jeune garçon portant une corbeille de fruits », « Le jeune garçon mordu par un lézard ». Un an plus tard, il entre en formation comme peintre de fleurs et de fruits dans l’atelier de Giuseppe Cesari, dit le Cavalier d'Arpin (1568 / 1640), protégé du pape Clément VIII Aldobrandini et un des peintres les plus appréciés alors à Rome.  Pendant cette période Caravage peint généralement des peintures profanes à fond clair, « La Diseuse de bonne aventure », « Les Musiciens », le « Joueur de luth », la « Corbeille de fruits », « Narcisse ».

A la fin du XVIsiècle, la Contre-réforme assigne à l’art un rôle de propagation de la doctrine catholique. Vers 1598, Caravage commence à traiter de sujets religieux, « Marthe et Marie-Madeleine », « Sainte-Catherine d’Alexandrie », « Le Sacrifice d’Isaac ». En 1599, il reçoit sa première commande importante pour décorer la Chapelle Contarelli de l’église Saint-Louis-des-Français où il exprime sa conception révolutionnaire de la peinture. Il traite ensuite de plus en plus les grands thèmes des représentations religieuses :  « Judith et Holopherne », « L’Arrestation du Christ », « Le Couronnement d’épines », « La mise au tombeau ». Il se querelle, blesse son protagoniste, et part à Gênes pour se faire oublier. De retour à Rome, une dispute tourne mal, en mai 1606 il tue un homme en duel et il s’enfuit alors pour Naples où il peint « Saint-François en extase », « Le Souper d’Emmaüs », et surtout sa « Madone au rosaire ». Il part ensuite pour Malte où il est reçu dans l’Ordre des Chevaliers de Malte. A La Valette, il peint « La décollation de Saint-Jean-Baptiste » et « Amour endormi ». Il est expulsé de l’ordre après s’être une nouvelle fois battu. Il se réfugie à Syracuse, puis Palerme et Naples et tente de regagner Rome. Il meurt  à l’hôpital de Porto Ercole, situé à une journée de cheval de Rome, en juillet 1610, d’une septicémie conséquence d’une infection osseuse contractée lors d’une blessure occasionnée dans une bagarre à Naples [3].


[1] Stendhal. « Promenades dans Rome ». 1829.

[2] La date est incertaine. Si Roberto Longhi imagine une arrivée vers 1589 / 1590, les premiers témoignages de sa présence à Rome seraient datés de 1594 (Exposition « Caravage à Rome. Amis et ennemis » – Paris 21 / 09 / 2018 – 29 / 01 / 2019), voire de 1596 (Exposition « A l'intérieur du Caravage » - « Dentro Caravaggio », Milan 29 / 09 / 2017 – 04 / 02 / 2018).

[3] Marc Gozlan. « Le Caravage serait mort d’une septicémie à staphylocoque doré ». Le Monde. 20 / 09 / 2018.

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01 mars 2019

Les tableaux du Caravage à Rome (1/20). Le plus grand nombre d'oeuvres du Caravage au monde.

Michelangelo Merisi da Caravaggio - L’exposition Caravage de la gare de Termini – Villa Borghèse – Eglise Santa Maria del Popolo – Villa Ludovisi - Eglise des Capucins – Palais Barberini – Galerie Doria-Pamphili – Palais des Conservateurs – Saint-Louis-des-Français - Palais Madama – Saint-Augustin – Vicolo del Divino Amore - Via di Pallacorda - Galerie Corsini – Pinacothèque du Vatican – Caravage et baroque

 

Thème Caravage

Rome, plus que toute autre ville au monde, possède un magnifique ensemble de vingt-et-une œuvres du Caravage disséminées dans ses églises et ses musées, sans compter quelques tableaux de collections privées rarement accessibles, vingt-et-une œuvres sur les soixante-dix / quatre-vingt actuellement reconnues comme étant de sa main. 

En une seule journée bien remplie, il est peut-être possible de toutes les voir aux conditions, un, d’avoir retenu ses horaires de visite à l’avance (à la première heure pour la Galerie Borghèse et à la dernière pour la Pinacothèque du Vatican) mais surtout, deux, de ne pas se laisser distraire par toutes les autres œuvres magnifiques que vous aurez l’occasion de croiser en chemin ! Sans compter avec des horaires d’ouverture des églises et musées qui peuvent être modifiés pour cause d’entretien ou de restauration. Le plus sage semble donc de consacrer au moins trois jours aux œuvres du Caravage à Rome.

Sur le plan ci-dessus, les chiffres, de 1 à 10, renvoient à des musées ou des églises où sont exposées des tableaux du Caravage. Les signes +, * ou # renvoient à quelques lieux où vécut ou travailla l’artiste.

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08 février 2019

Iran - Histoire et architecture (19/19). Liste des articles.

Iran Kashan Souk Amin-al Dowleh

Eléments d’histoire et d’architecture (1/19). Visiter avec la « bible »

Mèdes, Perses et Achéménides (- 559 / - 330) – Persépolis (2/19). Une architecture imposante - Des origines diverses

Le jardin persan (3/19). Un paradis au sein d’une nature hostile

Grecs et Parthes (- 247 / 224) - L’Iwan (4/19). L’iwan, ce symbole de l’architecture perse

Les Sassanides (224 / 651) - Gonbâd-e Jabaliye / Kermân (5/19). Voutes paraboliques et dômes sur trompes

Les Sassanides (224 / 651) - Le casse-tête de la coupole (6/19). Influences réciproques entre Orient et Occident dans la création de la coupole

Les Omeyyades (661 / 750) et les Abbassides (750 / 1258) - La mosquée arabe (7/19). Un lieu de culte permanent pour les Musulmans

Les Seldjoukides (1038 / 1194) - La Mosquée du Vendredi / Ispahan (8/19). La structure particulière des mosquées iraniennes

Les Mongols et les Ilkhânides (1221 / 1355) - La Mosquée du vendredi / Yazd (9/19). Epoque sanguinaire et explosion de la couleur dans la décoration

Les Ilkhânides (1221 / 1355) - La route des caravanes(10/19). Routes et caravansérails au temps de Marco Polo

Les Timourides (1370 / 1507) – Portail du tekiyeh Amir-Chaghmaq / Yazd (11/19). Autre époque sanguinaire - Hâfez, un interprète de l’invisible

Les Safavides (1501 / 1732) – Révolutions urbanistiques/ Ispahan (12/19). Développement de l’architecture et de l’urbanisme

Les Safavides (1501 / 1732) - La place royale / Ispahan (13/19). Une réalisation unique au monde

Afghans (1722 / 1729), Afshars (1736 / 1747) et Zands (1750 / 1794) – La mosquée Vakil / Shirâz (14/19). L’explosion des couleurs

Les Qâdjârs (1779 / 1925) – Le palais du Golestân/ Téhéran (15/19). Une architecture moins imaginative – Le poids de la présence occidentale

Les Pahlavis (1925 / 1979) - La tour Azâdi / Téhéran (16/19). Une entrée fracassante dans le monde moderne

La République islamique (1979) - Le pont Tabiat / Téhéran (17/19). Le règne des contradictions

Une architecture particulière issue d’influences diversifiées (18/19). Une identité islamiste ?

Liste des articles (19/19).

Senlis, août 2018

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06 février 2019

Iran - Histoire et architecture (18/19). La République islamique (1979) - Le pont Tabiat (Téhéran).

Une architecture particulière issue d’influences diversifiées 

 

Iran Téhéran mosquée Vali Asr

Il serait intéressant de pouvoir visiter des  bâtiments d’architecture contemporaine, notamment des mosquées[1]. Au cours du voyage nous sommes certes passés à côté de mosquées récentes mais elles semblaient copier, en plus grand et en plus haut bien sûr, les mosquées anciennes. Cette catégorie pourrait comprendre le complexe du Mosallâ à Téhéran. C’est un ensemble qui serait susceptible d’accueillir des rassemblements de plusieurs millions de personnes ( ?), autant pour des cérémonies religieuses que pour des événements culturels. Chacune de ses cinq entrées possède deux minarets, un iwan et un dôme, les minarets, l’iwan et le dôme principaux ont respectivement, 140 mètres, 72 mètres et 60 mètres de haut ! Mais son plan est des plus classiques, une grande cour carrée avec des iwans qui se font face et un super-dôme pour le mihrab. Sa réalisation a certainement donné lieu à de nombreuses prouesses techniques mais où est l’innovation ?

La mosquée de Vali-asr, réalisée par les architectes Catherine Spiridonoff et Rezâ Dâneshmir, ressemble, elle, à une grande vague douce, ou à une raie manta nageant, mais elle ne comprend ni dôme ni minaret et fait hurler les traditionnalistes car elle ne respecte pas « l’identité islamiste » !

« Pour Reza Daneshmir, le sommet indépassable de l'architecture islamique d'Iran est la mosquée royale d'Ispahan, édifiée sous les Safavides au début du XVIIesiècle. Puisqu'il est impossible de faire mieux, il faut retourner aux sources : "Nous nous sommes inspirés de la première mosquée de l'islam, celle du prophète Mohammed, explique à L'Express Reza Daneshmir. C'était un bâtiment très simple, horizontal et non vertical comme les constructions postérieures. Nous avons voulu créer un édifice en phase avec notre époque, plutôt que de chercher à copier l'ancien" »[2]. 

Le grand mot est lâché : « l’identité islamiste » ! Cette mosquée introduirait des idées extérieures à l’Islam lesquelles vont naturellement dénaturer l’identité, la culture, les arts de l’Iran, et pire bien sûr, la religion islamique elle-même ! Or, au contraire, ce que semble montrer l’histoire de l’architecture en Iran, c’est qu’il s’est constamment enrichi des apports extérieurs comme de celui des civilisations antérieures. L’iwan pas plus que le dôme ne sont des inventions propres à l’islam, ils datent d’avant la période islamique mais ils se sont intégrés progressivement dans l’architecture des mosquées iraniennes ! S’il fallait respecter « l’identité islamiste », faudrait-il que toutes les mosquées soient la copie conforme de la maison du prophète ? Auquel cas, elles n’auraient évidemment pas d’iwan, ni dôme et ni minaret ! Les islamistes iraniens rejouent seulement à loisir la bataille d’Hernani : ceux qui ne veulent surtout rien changer contre ceux qui souhaitent innover.

Si, au cours de la dynastie qâdjâr l’architecture connaît un certain déclin ce n’est pas, à mon avis, à cause de l’introduction d’innovations extérieures, européennes en l’occurrence. Mais plutôt parce que cet art européen était alors lui-même en crise, incapable d’inventer des formes nouvelles, reproduisant par académisme des formes anciennes en les surchargeant le plus souvent[3]. Le palais du Golestân en est bien l’exemple par la lourdeur de ses formes et la surcharge de sa décoration « européanisée ». 

L’iwan, la coupole, la décoration géométrique de briques, les céramiques émaillées, les mosaïques, les dessins figuratifs… sont autant d’innovations provenant d’autres cultures, antérieures ou extérieures à l’islam qui ont permis d’enrichir le langage architectural et artistique de cette région du monde, aboutissant au développement de l’identité particulière d’un peuple. Celle-ci n’est pas une donnée figée, intrinsèque, mais bien au contraire, une façon particulière, inventive, de mêler des influences diverses. Il n’y a pas de particulier sans diversité…  

 

Senlis, août 2018


[1] Hamideh Haghighatmanesh. « Les mosquées iraniennes contemporaines ». La Revue de Téhéran. N° 137. Avril 2017.

[2] Catherine Gouëset. « A Téhéran, la mosquée de la discorde ». L’Express. 19 / 04 / 2018.

[3] Les ingénieurs ont été les innovateurs dans l’architecture européenne au XIXsiècle avec l’architecture du fer des ponts, des grandes halles des gares, des verrières, des bâtiments industriels, des marchés, des tours…

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04 février 2019

Iran - Histoire et architecture (17/19). La République islamique (1979) - Le pont Tabiat (Téhéran).

Le règne des contradictions

 

Iran Téhéran Pont Tabiat

Suite aux mesures d’austérité de l’été 1978, consécutives à la chute des cours du pétrole, eurent lieu de nombreuses manifestations populaires durement réprimées par le pouvoir du Shah. La contestation s’amplifiant, le Shah dû finalement prendre la fuite avec sa famille. La République islamique s’est alors mise en place dans la violence et la terreur. Le gouvernement théocratique a systématiquement éliminé ses ennemis, y compris physiquement : les responsables de l’administration du Shah d’abord puis, un à un ses alliés d’hier, les libéraux, les démocrates, les laïcs, les communistes, les moudjahidines du peuple…

Le rétablissement de la « morale islamique » était l’une des revendications des révolutionnaires musulmans. Selon l’ayatollah Khomeiny, le Guide de la révolution, la politique d'occidentalisation et de sécularisation du Shah avait mis en péril la morale du peuple et, en conséquence, le gouvernement islamiste s’est attaché à « moraliser » les esprits pour qu’ils soient conformes aux « préceptes de l’Islam ». L’égalité hommes / femmes est remise en cause : droit de divorce avantageux pour l’époux, reconnaissance de la polygamie, droit de voyage de la femme subordonné à l’agrément de l’époux… Les punitions corporelles (flagellation, lapidation) sont réintroduites dans le droit. Les médias sont censurés non seulement d’un point de vue politique, mais aussi sur les bonnes mœurs (censure des images jugées « obscènes »). Une unité de la police est spécialement chargée « de la sécurité morale » : elle veille à la tenue vestimentaire des citoyens (surtout des femmes), elle lutte contre les comportements jugés immoraux entre hommes et femmes non mariés (se serrer ou se tenir par la main, se faire la bise), elle supprime les antennes paraboliques, combat la distribution et la consommation d’alcool. Elle punit également les personnes se promenant avec leur chien (le chien étant un animal méprisable pour l’islam). 

Pourfendeurs de « l’obscénité » des mœurs de l’Occident, les Islamistes iraniens n’en admirent pas moins ses réalisations techniques.

« Nous pourrions à la rigueur leur emprunter leur savoir-faire technique, mais nous devons rejeter leurs valeurs morales »[1]. 

Le monument emblématique de cette politique c’est bien évidemment la tour « Milad », 435 mètres de haut, et 6plus haute tour autoportante du monde. Mais elle n’est pas vraiment novatrice contrairement au pont Tabiat (« pont Nature »), inauguré en 2014, un pont destiné aux piétons et aux vélos qui relie deux parcs publics de Téhéran, le parc Taleghani, à l'Est, et le parc Ab-o-Atash, à l'Ouest. D'une longueur de 270 m, il est situé dans la partie Nord de la ville. Il fut imaginé, puis ensuite dessiné, par une jeune architecte iranienne, Leïlâ Arâghiân, dans le cadre d’un concours organisé par la municipalité de Téhéran en 2009. L’objectif de la ville était d’enrichir le grand quartier d’Abbâs Abâd d’un nouveau lieu dédié à la nature et à la culture. La problématique soumise aux participants du concours insistait sur le nécessaire caractère polyvalent du projet : un pont de franchissement, qui soit aussi un monument dédié à la ville et un véritable espace de loisir. 

Le pont surplombe l’autoroute située dans la vallée entre les deux collines sur lesquelles sont situés les deux parcs Taleghani, à l'Est et Ab-o-Atash, à l'Ouest. Son tablier, long de 300 mètres et d’un poids de 2 000 tonnes, repose sur deux piliers arborescents. C’est un pont en poutres en treillis, en acier, entièrement soudé. Il comprend trois niveaux : le premier accueille des restaurants avec une vue sur les arbres du parc, le second est consacré aux promeneurs qui viennent y flâner en groupes, le troisième est constitué de deux plateformes circulaires positionnées sur chacun des deux piliers du pont et qui permettent d’avoir une vue panoramique sur la ville. C’est une très belle réalisation, légère et originale.

En dehors de toute polémique sur les qualités artistiques et techniques qui sont indéniables des deux jeunes architectes qui ont dessiné l’un la Tour « Mémoire des Rois », l’autre le Pont « Tabiat », il est néanmoins assez amusant de constater que la République islamique ait choisis, elle-aussi, un très jeune talent, une fille qui plus est[2], pour cette réalisation prestigieuse, comme si elle voulait montrer qu’elle pouvait faire aussi bien, et même mieux, que le régime honni du Shah !


[1] Azar Nafisi. « Lire Lolita à Téhéran ». 2003.

[2] On peut s’amuser du rapport fille / garçon, pont / tour, nature / pouvoir, comme autant de symboles !

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02 février 2019

Iran - Histoire et architecture (16/19). Les Pahlavis (1925 / 1979) - La tour Azâdi (Téhéran).

Une entrée fracassante dans le monde moderne

 

Iran Téhéran Tour Azadi

Le 12 décembre 1925, le Majis, l’Assemblée consultative islamique, propose la déchéance de la dynastie Qâdjâr en nommant Reza Pahlavi « Chah-in-chah d'Iran ». Reza Pahlavi, issu d’une famille pauvre, avait fait partie de la Brigade Cosaque Persane, la plus expérimentée de l’armée perse, puis il était devenu Chef de la Brigade, Colonel, Généralissime, ministre de la Guerre, Premier Ministre et enfin Shah. Reza Shah Pahlavi participe à la rénovation du pays à marche forcée en créant des institutions modernes : réorganisation de l’armée, création des patronymes, construction de la ligne de chemin de fer du Trans-Iranien, industrialisation, nouveau système monétaire, entretien des monuments historiques, fondation de l’université de Téhéran, promotion de la culture millénaire  iranienne, voile prohibé dans les lieux publics non religieux…

Ecarté par les Alliés, parce que jugé trop proche de l’Allemagne nazie, c’est son fils, Mohammad Reza Pahlavi, qui lui succède en 1941. 

Succession difficile au moment où, à l’occasion de la seconde guerre mondiale, Anglais et Soviétiques s’efforcent de maintenir ou d’étendre leurs zones d’influence. Bénéficiant des évolutions de la situation internationale (affaiblissement de la Grande-Bretagne, confrontation entre les USA et l’URSS, luttes d’Indépendances, augmentation de la demande mondiale de produits pétroliers), l’Iran réussit à développer son indépendance. Par référendum, le Shah avait entrepris un vaste programme de progrès social et de développement économique : nationalisation des forêts et des pâturages, octroi du droit de vote aux femmes, privatisation des entreprises étatiques pour financer la réforme agraire, participation des travailleurs aux bénéfices de leur entreprise, création d’une « armée du savoir » dans laquelle les conscrits diplômés devaient contribuer aux campagnes d’alphabétisation

A l’occasion du 2 500anniversaire de la fondation de l'empire perse par Cyrus le Grand, Mohammad Reza Pahlavi, organisa des cérémonies fastueuses du 12 au 16 octobre 1971. Elles se sont déroulées sur les sites archéologiques de Persépolis et Pasargades et étaient à la fois un hommage rendu à la fondation de l'Empire perse par Cyrus le Grand, une manière de dépasser l’héritage musulman en faisant référence aux dynasties préislamiques, une démonstration de la nouvelle puissance de l’Iran devenu le second pays pour les ressources de pétrole dans le monde[1]. Mais elles masquaient les évolutions du pays. Les politiques mises en œuvre par le Shah développaient des oppositions multiples, des intellectuels libéraux urbains, l'extrême gauche urbaine (les Moudjahidines du Peuple), le parti communiste iranien (Tudeh) qui avait une base au sein de la population ouvrière et les islamistes qui condamnaient les orientations laïques du régime.

Pour les cérémonies du 2 500anniversaire de la fondation de l'Empire perse, le Shah avait également lancé un concours pour ériger un complexe monumental à l‘entrée de Téhéran, en face de l’aéroport, comprenant une tour avec une plate-forme d'observation, un musée souterrain et un auditorium. Conçue par un jeune architecte de 24 ans, Hossein Amanat qui gagne le concours, la tour  mesure 45 mètres de haut et a été inaugurée le 16 octobre 1971. Par sa forme générale, une base évasée avec un mouvement dynamique vers le haut, comme par ses références architecturales qui marient les styles architecturaux sassanides (préislamiques avec les arcs brisés) et islamiques (avec le dessin de la coupole intérieure), cette tour veut être le symbole d’une nation en plein élan, s’appuyant sur ses références culturelles passées. Tour par sa hauteur et sa forme, l’édifice est aussi une porte monumentale, celle conduisant vers un nouvel Iran, voire un arc de triomphe ? La tour qui s'appelait, à l'origine, complexe « Shahyād-Aryamehr » (« Mémoire des Rois ») a été renommée « Azadi » (« Liberté ») après la Révolution. 

La geste architecturale, à la fois orientaliste et moderniste, masque malheureusement la prouesse technique. Le monument a été coulé en béton dans un coffrage de marbre massif et, pour la première fois, il a fallu faire appel à l’utilisation des ordinateurs pour dessiner les surfaces complexes des blocs de marbre. La firme britannique Ove Arup & Partners, connue pour son intervention dans la construction de l’Opéra de Sydney, avait contribué à la conception structurelle de la tour.


[1] Arte. « Mystères d'archives : 1971, les fastes du Shah d'Iran à Persépolis ». 20 août 2011.

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31 janvier 2019

Iran - Histoire et architecture (15/19). Les Qâdjârs (1779 / 1925) – Le palais du Golestân / Téhéran.

Une architecture moins imaginative – Le poids de la présence occidentale

 

Iran Téhéran Palais du Golestan

Les Qâdjârs, ce qui signifierait en turc « qui marche rapidement », sont à l’origine une tribu d'éleveurs nomades turcophones anciennement installés au nord de la Perse. Après la mort de Karim Khân de la dynastie Zand, Agha Mohammad Khan, eunuque châtré à l’âge de 10 ans par Karim Khân, réunifie l'Iran. Vers 1794, il a finalement éliminé ses principaux rivaux et étendu son pouvoir sur la Géorgie et dans le Caucase. Mais, tout au long du XIXesiècle, les Qâdjârs vont être confrontés aux ambitions russes et britanniques. Les premiers essayent d’étendre leur domaine d’influence en direction du golfe Persique et en Asie centrale, alors que les seconds veulent protéger les routes vers l'Inde… et l’Iran est au carrefour de ces deux zones d’influence !

L’Iran va être livré au pillage des puissances et des monopoles étrangers par des souverains assez peu respectueux des intérêts de leur pays. Nâssereddin Shâh, qui règne de 1848 à 1896, va accorder en échange d’emprunts, toute une série de concessions aux Russes et aux Anglais lesquels vont mettre le pays en coupe réglée. Aux Anglais, il donne le monopole de la navigation sur le fleuve Karoun, la concession de la Banque Royale qui a le monopole de l’impression des billets de banque, les bénéfices de la poste, du télégraphe et des douanes du Sud de l’Iran, ainsi que le monopole de l’exploitation du pétrole du Sud de l’Iran. Aux Russes, il accorde le monopole de la pêche, c’est à dire du caviar, dans une partie du littoral iranien de la mer Caspienne, l’autorisation de créer en Iran une Banque, la création de la Brigade Cosaque formée par des militaires russes, les bénéfices des douanes du Nord de l’Iran. Certaines régions sont séparées de l’Iran et entrent dans les zones d’influences des Anglais (l’Afghanistan et une partie du Baloutchistan) ou des Russes (régions de Marv, de Bactriane et le nord-est de la province du Khorāsān).

Le palais du Golestân a été construit à l’origine par la dynastie safavide dans la ville historique fortifiée alors que Téhéran n'était encore qu'une petite ville de province. Il fut complété de nouvelles constructions et d’extensions au XIXsiècle, quand il fut choisi pour être la résidence royale et le siège du pouvoir des qâdjârs[1]. Construit autour d’un jardin, le palais du Golestân est en fait composé de huit groupes de palais, utilisés aujourd’hui comme musées. L’ensemble a profondément été remanié au cours du XIXe, puis du XXsiècle sous les Pahlavis, les trois quarts ayant été démolis et remplacés par de nouvelles constructions. En face de l'entrée, précédé d'un bassin, se dresse uniwan tapissé de miroirs, de vitraux et de peintures (Iwan Takht-e Marmar), ouvrant sur la salle du trône de marbre. L’Iwan a partiellement conservé son aspect d’origine, de l’époque de Karin Khân de la dynastie kurde des Zands (1705 / 1779), bien qu’il soit désormais fermé par une façade de bois et de verre.Le Talar-e Salam, édifié de 1874 à 1882 et conçu à l'origine comme un musée d'inspiration européenne par Nasseredin Shah, a été ultérieurement utilisé pour les cérémonies d'apparat avec, au premier étage, la Salle des miroirs inspirée de la Galerie des glaces de Versailles où le dernier chah d'Iran se fit couronner en 1967.

Le palais du Golestân apporte un témoignage sur les réalisations artistiques et architecturales de la période qâdjâr, laquelle a été confrontée à la prééminence mondiale de l’art européen. Le résultat est curieux et, à mon avis, pas très heureux par l’introduction dans les traditions perses de formes architecturales européennes lesquelles, à l’époque, étaient très médiocres, académiques, imitant piètrement en les alourdissant beaucoup les formes architecturales européennes des périodes antérieures, grecque, romaine, romane, gothique, renaissance ou baroque, quand elles ne les mélangeaient pas ! Cette période marque un certain déclin de l’architecture iranienne et les mosquées perdent en finesse et en beauté. Les mosquées les plus connues de cette période sont la mosquée de Nasir ol-Molk à Shirâz, et la mosquée d’Aghâ Bozorg à Kâshân[2].

Toutefois l’existence d’une vie de cour fastueuse pendant la dynastie des Qâdjârs a, semble-t-il, permis le maintien de traditions artistiques raffinées pour les objets d’apparat, peinture, dessin, calligraphie, joaillerie, émaux, tapis, costume et armes[3].


[1] UNESCO. « Palais du Golestan ». Liste du patrimoine mondial de l’Humanité. 2013.

[2] Yâsaman Borhani. « Aperçu sur les développements architecturaux des mosquées en Iran ». La Revue de Téhéran. N° 137, avril 2017.

[3] Louvre-Lens. Exposition « L’empire des roses - Chefs-d’œuvre de l’art persan du 19esiècle ».28/03-23/07/2018.

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29 janvier 2019

Iran - Histoire et architecture (14/19). Afghans (1722 / 1729), Afshars (1736 / 1747) et Zands (1750 / 1794) – La mosquée Vakil.

L’explosion des couleurs

 

Iran Shiraz Mosquée Vakil

L’énoncé des différentes « dynasties » qui se sont succédées en moins d’un siècle (et même 70 ans seulement !) souligne que le XVIIIsiècle a été des plus troublés en Iran, ce qui n’est pas nécessairement un gage de créativité architecturale, laquelle demande un minimum de temps calme entre la conception et la réalisation d’un édifice !

Les derniers shahs de la dynastie safavide semblent avoir prélevé des impôts de plus en plus lourds et persécuté les sunnites, aboutissant finalement à la révolte d’une tribu afghane, les Ghalzais, laquelle envahit la Perse de 1710 à 1722. La chute des Safavides devant les Afghans entraîna plusieurs années de guerre, de massacres et de pillages. 

C'est à l’issue de cette période qu'un militaire de la tribu des Afshârs du Turkmenistan, Nâder, accède finalement au pouvoir en libérant le pays de la domination afghane. En 1736, après qu'il eut repris la plupart des terres perdues par la Perse, il se fait proclamer shah et fonde une nouvelle dynastie, les Afshârs. Mais plutôt que d’assurer son pouvoir et la gestion du territoire, il se lance à son tour dans de nouvelles conquêtes et est finalement assassiné. Ses successeurs se feront la guerre entre eux, la dynastie se maintenant toutefois partiellement dans la province du Khorasan.

La dynastie des Zands, un des peuples nord-caucasiens du Daguestan, gouverne l’Iran à partir de 1749, avec Karim Khân Zand. C’était un des commandants de l’armée de Nâder Shâh Afshâr, l’accompagnant dans la quasi-totalité de ses expéditions, notamment celle au cours de laquelle ce dernier fut assassiné. Karim Khân Zand adopta comme titre celui de Vakil-o-Roâyâ (« représentant du peuple »), en écartant le titre de « roi ». Il fit de Shirâz sa capitale et s’efforça d’améliorer les infrastructures et l’apparence de la ville notamment en construisant une forteresse,  bâtissant ou rénovant le bazar, des hammams et des mosquées[1].

Construite en 1773 par Karim Khân Zand, la mosquée Vakil (traduit généralement par mosquée du Régent) de Shirâz présente un plan particulier parmi les mosquées iraniennes : sa cour est bordée d’alcôves en arcades et ne comporte que deux iwans en vis-à-vis, sur les côtés Nord et Sud, la cour est traversée par un long plan d’eau, et la mosquée est dépourvue de pavillon à coupole servant de salle de prière. Les iwans et les alcôves de la cour sont décorées avec des céramiques émaillées typiques de Shirâz. Il s’agit de carreaux polychromes utilisant sept couleurs. 

Le dessin aux différentes couleurs est peint sur des carreaux de faïence blanche, puis les carreaux sont cuits à 1050°. Si le rendu est moins éclatant, cela permet de mettre en valeur les dessins de bouquets de roses qui dominent dans la décoration car la ville de Shirâz en est la capitale. Dans la mosquée Vakil, si les mosaïques reprennent les thèmes safavides, c’est dans une gamme de couleurs où prédomine, à la différence des bleus, jaunes ou turquoise du siècle précédent, une association de jaune, de blanc et de rose, cette dernière couleur apparaissant au XVIIIsiècle dans les décors de mosaïques. Toutefois, dans la mosquée Vakil, la plupart des carreaux avec des motifs à dominante florale dateraient de l'époque qâdjâr.

« Des lignes architecturales d’une austérité et d’un calme absolus, mais partout un luxe fou d’émail bleu et d’émail rose, pas une parcelles de mur qui ne soit minutieusement émaillée ; on est dans un mélancolique palais de lapis et de turquoise, que, ça et là, des panneaux à fleurs roses viennent éclaircir »[2].

La grande salle hypostyle de la mosquée Vakil est soutenue par plusieurs rangées de colonnes torsadées aux chapiteaux à feuilles d’acanthe.


[1] Afsaneh Pourmazaheri. « La dynastie Zand - Aperçu historique général ». La Revue de Téhéran. N° 121. Décembre  2015.

27 janvier 2019

Iran - Histoire et architecture (13/19). Les Safavides (1501 / 1732) – La place royale / Ispahan.

Une réalisation unique au monde

 

Iran Ispahan La Place Royale la nuit

Connue sous le nom de Naghsh-e Jahan (« Image du monde »), et auparavant sous le nom de Meidan-e Shah (« place royale »), la place Meidan Emam (« place de l'Imam ») est un espace public immense, 512 mètres de long sur 159 mètres de large, s’étendant sur près de 9 hectares, fermé par une série régulière et continue d’arcades[1]. Cette place a été voulue par le Chah Abbas Ier et réalisée entre 1602 et 1630. Elle était le monument le plus important de la vie sociale et culturelle à l’époque de la dynastie séfévide (1501 / 1736). L’esplanade, autrefois de sable, était utilisée pour les promenades, le rassemblement des troupes, la pratique du polo, les célébrations et les exécutions publiques. Sur la place sont regroupés les principaux éléments de la vie publique. Les arcades entourant la place accueillaient des boutiques et, au dessus du portique qui conduisait au grand bazar, un balcon permettait aux musiciens de donner des concerts publics. Sur les trois autres côtés, sont disposés la mosquée Sheikh Lootfollâh, représentant le savoir, le palais Ali Qâpu représentant la puissance publique, et la mosquée royale pour représenter la religion.

« Et une ogive tout ornée de mosaïques d’email, une énorme ogive, ouverte depuis le sol jusqu’au sommet de la voûte, nous révèle soudain cette place d’Ispahan, qui n’a d’égale dans aucune de nos villes d’Europe, ni comme dimensions, ni comme magnificence »[2]. 

Pierre Loti fait référence aux places européennes dites « Royales » dont on a fait une catégorie architecturale particulière laquelle serait caractérisée par son origine française, sa forme quadrangulaire, totalement fermée par un ensemble de bâtiments ou de façades traitées de manière homogène et régulière, et servant de cadre à la statue du souverain[3]. Par exemple, à Paris, la place Dauphine (1611, mais la statue d'Henri IV était installée en dehors de la place, au centre du pont Neuf !), la place Royale (1612, aujourd'hui place des Vosges, mais qui,  à l’origine, ne comportait que trois côtés homogènes), la place des Victoires (1686, qui, à sa construction, était fermée pour partie par le jardin de l’hôtel de La Feuillade), et la place Louis-le-Grand (1699, aujourd'hui place Vendôme, mais elle aussi ouverte sur un côté dans sa première réalisation). Sous l’impulsion de Louvois, surintendant des bâtiments, plusieurs projets de places royales furent impulsés en province (avec Dijon, mais c’est une place-parvis, Montpellier, mais c’est une place-terrasse, Bordeaux où c’est une place ouverte sur la Garonne, etc.). Bref, pour un modèle dit « français » bien peu de places qui, en France, soient à l’origine totalement fermées par un ensemble de bâtiments strictement homogènes[4] ! 

L’invention de la place fermée, aux bâtiments strictement semblables, ne revient d’ailleurs pas aux Français, mais aux Italiens de la Renaissance ! Premier exemple de la place fermée dans une vision urbanistique nouvelle, homogène et rationnelle avec des façades d’égales hauteurs : la place de Pienza (Toscane, 1459) où sont disposés les bâtiments majeurs : la cathédrale tout d’abord, au milieu, et, de part et d’autre, le palais épiscopal et le palais Piccolomini. Autre exemple, la place ducale de Vigevano (Lombardie, 1492), imaginée par Bramante et construite sur les ordres du Duc Ludovico Sforza, « Il Moro », une place rectangulaire entourée d’arcades dont les façades viennent se plaquer sur les maisons existantes d’un tissu urbain moyenâgeux et anarchique. Michel-Ange réaménagea la place du Capitole (Rome, 1538) en imaginant des façades homogènes sur une place en U aux branches fermées et en y transférant la statue équestre antique de Marc Aurèle. Enfin, si la place San Marco (Venise) prend forme vers 1550 elle ne sera fermée qu’en 1810 par l’aile Napoléon. 

Bref, aucune de ces places européennes, aussi belles soient-elles, n’a l’ampleur, l’homogénéité de conception et de réalisation, la rigueur ou l’antériorité de la place Meidan-e Shah ! Si celle-ci constitue un ensemble urbain tout à fait original, novateur, dans l’urbanisme perse dans lequel les villes sont habituellement construites sur un plan serré et sans espace ouvert, elle est tout aussi originale et novatrice dans l’architecture urbaine des grands espaces publics mondiaux.


[1] UNESCO. « Meidan Emam, Ispahan ». Liste du patrimoine mondial de l’Humanité. 1979.

[2] Pierre Loti. « Vers Ispahan ». 1904.

[3] Hendrik Ziegler. « L’invention des places royales ».Centre allemand d'histoire de l’art. 2002.

[4] Conférence d’Alexandre Gady. « La place royale du XVIIeet du XVIIIesiècle, un monument en creux ». Cité de l’architecture et du patrimoine. 2009.

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25 janvier 2019

Iran - Histoire et architecture (12/19). Les Safavides (1501 / 1732) – Révolutions urbanistiques (Ispahan).

Développement de l’architecture et de l’urbanisme

 

Iran Ispahan Place royale Mosquée

La dynastie safavide est la première dynastie iranienne musulmane qui, depuis la conquête arabe de la Perse en 637, réussit à établir un empire entièrement indépendant. Shâh Esmâïl (1487 / 1524), fondateur de la dynastie, proclame le chiisme duodécimal[1] comme religion officielle de l’Iran alors que jusqu’alors le pays avait été dirigé par des musulmans sunnites, Omeyyades, Abbassides, Samanides, Ghaznavides, Seldjoukides ou encore mongoles comme les Ilkhânides et les Timourides[2]. Shâh Esmâïl avait des origines géorgiennes, grecques, kurdes et azéries. Son père était le cheikh d'un ordre soufi[3]et un descendant direct de son fondateur kurde.

La reconnaissance du chiisme comme religion d’Etat donnera à l’Iran une identité particulière, unifiant les populations autour du détenteur du pouvoir royal qui devient également un chef religieux. Shâh Abbâs Le Grand (1571 / 1629) décida en 1581 de transférer sa capitale de Tabriz, jugée stratégiquement vulnérable, à Ispahan. Il ordonna la réalisation de grands travaux en faisant appel à des artistes d’origines différentes.

En architecture, la période safavide voit l’apparition de dômes de grandes tailles, de céramiques comportant sept couleurs, et d’inscriptions calligraphiques blanches sur fond bleu. La mosquée du Shâh, à Ispahan, construite à l’époque de Shâh Abbâs en est un brillant exemple. Le portail de la mosquée comporte un grand arc assez profond entouré de deux minarets ; la partie droite de l’iwan est une magnifique mosaïque au dessin somptueux alors que la partie gauche qui reproduit le même dessin est en carreaux de faïence (afin de terminer plus vite !). La cour, de taille réduite en regard de l’ampleur des édifices, est dominée par la coupole colorée de la salle de prière. Le décor, réalisé en céramique, a pour couleur dominante le bleu, mais aussi avec du jaune et du vert.

Mais c’est en matière d’urbanisme que l’innovation est la plus magistrale, avec la création d’une grande avenue rectiligne de près de trois kilomètres allant jusqu’au fleuve et à son pont, leboulevard Chahar Bagh(quatre jardins) au long duquel seront établies des institutions et des résidences de dignitaires étrangers.

« En France, vers la même date, le Pont-Neuf de Paris fut terminé, la rue Dauphine, la rue Saint-Martin furent percées mais les embarras de Paris étaient alors célèbres, les carrosses avaient commencé à circuler vers le milieu du XVIème siècle et souvent encombraient entièrement des rues qui n’avaient pas été prévues pour ce mode de locomotion. Il n’était pas encore question des vastes avenues de Versailles »[4].

Et, seconde innovation, la place Royale, un vaste espace rectangulaire, bordé d’arcades toutes semblables, au milieu desquelles sont positionnés des édifices majestueux.La place royale (Meidan-e Shah) est un ensemble homogène d'architecture urbaine, édifié dans un laps de temps assez bref (1602 / 1630), selon un plan cohérent et harmonieux, manifestement inspiré de celui des grandes mosquées iraniennes avec leur cour rectangulaire, bordée d’arcades, à quatre iwans. Une réalisation similaire, mais plus modeste, existe à Kerman (place Meydân-e Gandj-e Ali Khân). A Samarkand, en Ouzbékistan, la place du Registan (1619 / 1660) n’est toutefois pas une place fermée par des arcades bien qu’encadrée des imposants iwans de trois madrasas. L’avenue et la place constituent deux réalisations urbanistiques exceptionnelles en Orient où les villes ont généralement un parcellaire serré, sans dégagement, a I‘exception des cours des caravansérails. 


[1] Les Chiites duodécimains considèrent qu’il y a eu 12 successeurs à Mahomet, le douzième est actuellement occulté. Vivant dans un monde invisible, il est appelé l'imam caché, le « Mahdi », supposé revenir à la fin des temps. 

[2] Afsaneh Pourmazaheri, Esfandiar Esfandi . « La dynastie safavide - Des origines au crépuscule de l’empire ». La Revue de Téhéran. N°92. Juillet 2013.

[3] Le soufisme est une tendance ésotérique et mystique de l'islam. Il s'agit d'une voie d'élévation spirituelle par le biais d'une initiation et qui rassemble les fidèles autour d’une figure sainte. 

[4] Yedda Godard. « Ispahan et ses monuments à travers les siècles ». Conférence du 15 Mars 1936. La Revue de Téhéran. N°5. Avril 2006.

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23 janvier 2019

Iran - Histoire et architecture (11/19). Les Timourides (1370 / 1507) – Portail du tekiyeh Amir-Chaghmaq / Yazd

Autre époque sanguinaire - Hâfez, un interprète de l’invisible

 

Iran Yazd Place Amir Chaqmâq

En 1335, le dernier Ilkhân meurt sans héritier et l’empire se désagrège en Etats indépendants.

Tamerlan,ou Timour le Boiteux, né en 1336 en Ouzbékistan, conquiert une grande partie de l'Asie centrale et occidentale et fonde la dynastie des Timourides qui règnera jusqu'en 1507. Il règne par la terreur, le nombre des morts de ses campagnes militaires serait de 1 million à 17 millions de personnes (soit environ 5 % de la population mondiale de l'époque) ! Seuls y échappent les artisans qu'il déporte à Samarcande, sa capitale, pour ériger des monuments et y développer les arts. 

Cette période est marquée à la fois par les styles seldjoukide et mongol. Les mosquées sont édifiées selon un plan à quatre iwans avec de grands iwans et des décorations intérieures et extérieures globalement très travaillées. Les dômes sont souvent en forme d’oignon et l’usage de la couleur or pour orner les céramiques bleues se développe. 

Le complexe Amir-Chaghmaq a été construit au XVsiècle par Jalal-al-Din Amir-Chakhmaq, gouverneur de Yazd pendant la dynastie Timouride. Il comprenait une mosquée (1437), un bazar, un caravansérail ainsi qu’un tekiyeh, une salle dans laquelle les Chiites commémorent le martyre de l'imam Hossein. De ce tekiyeh, il ne reste plus que la façade à deux étages d’alcôves en arc brisé, surmontées au centre par une loggia de trois arcades et deux très hauts minarets. Ce spectaculaire fronton a été restauré à l’époque qâdjâr. La salle du tekiyeh a été détruite et il n’en reste que le fronton. Lors des processions d’Achoura qui commémorent l’assassinat de l’imam Hossein par le califat omeyyade de Kerbala (Irak), le public peut désormais s’installer dans ces tribunes pour assister aux processions du deuil. Les tribunes latérales, détruites, ont été reconstruites en 2005 pour redonner cohérence à l’ensemble[1].

Difficile d’évoquer cette période sans se souvenir qu’elle fut celle pendant laquelle vécut Hâfez (« Celui qui connaît par cœur le Coran »), de 1325 à 1390. Dans le Fârs, de 1314 à 1393, s’était créée une courte dynastie, les Muzaffarides, descendants d’un gouverneur au service des Ilkhânides. La dynastie, installée à Shirâz et dont un des souverains importants fut Shâh Shujâ, s’acheva dans les luttes intestines, puis par la conquête du Fârs par Tamerlan en 1393. On connaît peu de choses de la vie de Hâfez : il est né et mort à Shirâz, une ville qu’il ne quitta presque jamais, son œuvre comprend plus de 500 poèmes, dans la forme du ghazal[2]dont Hâfez est le maître. Il avait pour nom de plume « Lessân-ol-Gheyb » (« Langue de l’Invisible »)[3]. C’était un homme pieux, mystique, rejetant les hypocrites et les bigots qui falsifient la religion.

Avec Sa’di et Khayyâm, Hâfez est certainement le plus connu des poètes persans en Europe[4]. Goethe lui a consacré une partie de son « West-Östlicher Diwan » (1819), lequel a influencé les Romantiques français, Lamartine, Victor Hugo, Gérard de Nerval. 

Le Divan de Hâfez ne se lit pas seulement comme un recueil de poésie. La richesse symbolique de sa poésie explique certainement pourquoi Hâfez est considéré comme l’interprète des mystères. Il est un messager du divin et de l’avenir. Au travers de la lecture de sa poésie les Iraniens cherchent à résoudre un problème ou questionner l’avenir. Outre que les Iraniens connaissent des dizaines de poésies de Hâfez, chaque famille possèderait un recueil de ses poèmes, on ouvre le livre au hasard et l’on essaye d’en deviner les prédictions… Les romanciers iraniens contemporains font d’ailleurs souvent référence à cette pratique.


[1] Mireille Ferreira. « Yazd, ville-oasis du centre de l’Iran ». La Revue de Téhéran. N°74. Janvier 2012.

[2] Dans le ghazal chaque distique est composé de deux vers d'égale longueur, le second se terminant par un mot ou groupe de mot identique dans chaque distique (le refrain), mot que l'on retrouve par ailleurs à la fin du premier vers du ghazal ; de plus, le dernier distique contient en général une allusion à l'auteur du poème.

[3] Amir Borjkhânzâdeh. « En souvenir de Hâfez, l’un des plus grands poètes iraniens ». La Revue de Téhéran. N°12. Novembre 2006.

[4] Majid Yousefi Behzâdi. « L’Iran sentimental des romantiques : Hugo, Lamartine ». La Revue de Téhéran. N°71. Octobre 2011.

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21 janvier 2019

Iran - Histoire et architecture (10/19). Les Ilkhânides (1221 / 1355) - La route des caravanes.

Routes et caravansérails au temps de Marco Polo

 

Iran Route de Yazd Caravansérail Zin-ed Din

Le plateau central de l’Iran est constitué de plusieurs bassins fermés. Il couvre les 2/3 de la surface du pays, depuis les monts Zagros à l’Ouest jusqu'à la côte Sud de l'Iran, le golfe Persique et la mer d'Arabie. Il est bordé par deux grandes chaînes de montagnes dont plusieurs pics dépassent les 5 000 mètres. L'altitude moyenne de ce plateau est d'environ 1 300 mètres, mais il est coupé de chaînes montagneuses qui peuvent atteindre 4 000 mètres. La partie orientale du plateau est couverte par deux déserts salés, le Dasht-e Kavir et le Dasht-e Lut. En dehors de certaines oasis très dispersées, ces déserts sont peu habités.

« Nous retrouvons l’habituelle et monotone solitude : la plaine, sans arbres, tapissée d’herbes courtes et de fleurs pâles, qui se déroule à deux mille mètres de haut, unie comme l’eau d’un fleuve, entre deux chaînes de montagnes chaotiques, couleur de cendre, ou bien couleur de cuir et de bête morte »[1].

Ici, la pluviométrie ne dépasse pas 250 mm/an. Aussi lorsqu’il pleut, et c’est notamment le cas lors de notre passage, avons-nous la surprise d’observer des attroupements de personnes, venues en voitures, regardant couler des rivières temporaires ! Ce à quoi nous ne faisions pas attention tant la chose nous apparaît ordinaire - une rivière coulant sous un pont ! - est manifestement ici un objet de grande curiosité pour les habitants de la région.

Marco Polo traverse la Perse, vers 1271, par Kâchân, Yazd et Kerman, à une époque où la Perse est sous la domination mongole, la stabilité politique qu’ils apportèrent sur de vastes espaces étant favorable au développement du commerce, en particulier entre l’Occident, l’Inde et la Chine. 

« Et qui part de cette terre (Yasd) pour aller plus avant chevauche bien sept journées tout à plat vers Cherman (Kerman), et, fors en trois lieux, ne trouve nulle habitation où loger. (…) A la fin de ces sept journées, se trouve une cité et un grand royaume qui sont appelés Cherman. (…) Et qui s’en va de la cité de Cherman chevauche sept journées au travers une plaine, trouvant toujours de villages, de villes et de bonnes demeures assez. Oui, on chevauche bien aisément dans cette campagne, car il y a venaison assez, et des perdrix en abondance »[2].

Une des branches de la route de la soie partait de Kaboul passait par Kerman, Yazd, Ispahan et Qom, c’est par cette route qu’est passé Marco Polo en Perse en 1271. D’autres routes commerciales allaient du Golfe Persique à Ispahan en passant par Chiraz, c’est le chemin qu’a suivi Pierre Loti en 1900 en revenant des Indes. Depuis l’Empire Achéménide, tout au long de ces itinéraires et tous les 30 kilomètres environ, avaient  été érigés des caravansérails qui permettaient aux caravanes de passer chaque nuit dans un lieu sécurisé et avec un minimum de confort. A la période islamique, sur le haut plateau iranien, les caravansérails ont généralement été développés sur plan carré avec une cour centrale ouverte, entourée de pièces pour les hôtes de passage et, derrière, une galerie pour abriter les bêtes de somme (chevaux, mulets ou chameaux) et entreposer les marchandises. Ces « auberges pour routiers » existaient bien évidemment aussi dans les villes à l’exemple des caravansérails de Gandj-e Ali Khân à Kerman, Mâdar-e Shâh à Ispahan ou le grand caravansérail de Shâh Abbâs à Kâchân[3].

Certains de ces caravansérails ont été restaurés et rendus à leur fonction d’auberge, comme le caravansérail Zin-ed Din, entre Kerman et Yazd, du XVIesiècle, une des 999 auberges construites durant le règne de Shah Abbas Ierafin de développer les routes commerciales. Exceptionnellement, ce caravansérail, fortifié, est de forme ronde. Le caravansérail d’Izadkhvast[4], entre Chiraz et Ispahan, où Pierre Loti passa une nuit, est à l’abandon. Carré, vaste, il est situé dans un environnement spectaculaire, une vallée encaissée dans une faille géologique, en face d’une ville abandonnée située sur un mince éperon rocheux. 


[1] Pierre Loti. « Vers Ispahan ». 1904.

[2] Marco Polo. « Le devisement du monde ». 1298 ?

[3] Babak Ershadi. « L’histoire des caravansérails et des relais de poste en Iran ». La Revue de Téhéran. N°25. Décembre 2007.

[4] UNESCO. « Le complexe d’Izadkhvast ». Liste indicative du patrimoine mondial de l’Humanité. 2007.

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