Notes d'Itinérances

01 avril 2020

Toscane du Nord (1/19). Pise, Lucques et Pistoia.

L’émergence des communes libres et les affrontements entre Guelfes et Gibelins

 

Toscane Nord

Après la chute de l’empire romain, la Toscane est soumise à des puissances étrangères successives, Goths, Byzantins puis Lombards. Pour se débarrasser des Lombards, le pape fait appel aux Carolingiens, lesquels accordent au pape leur protection et de nouvelles terres participant ainsi à l’émergence des États Pontificaux. Le lien entre l’Etat Franc et la papauté est scellé en 800 avec le couronnement de Charles Ier, roi des Francs, comme Empereur romain d'Occident par le pape Léon III (750 / 816). L’association des pouvoirs temporels et religieux ne tarde pas néanmoins à poser problème, notamment avec la fameuse Querelles des Investitures entre 1075 et 1122. Qui du pape ou de l’empereur devait avoir le pouvoir de nommer les évêques et les supérieurs des couvents ? 

Dans leur lutte, papes et empereurs s’efforcent chacun d’entraîner de leur côté les villes de la péninsule qui connaissent alors un développement spectaculaire, les unes se rangent du côté de l’empereur, les « Gibelins » (d’une déformation du nom du château de la dynastie des Hohenstaufen, Waiblingen), les autres au côté du pape, les « Guelfes » (d’une déformation du nom d’une puissante famille opposée aux empereurs, les Welf). En 1115, le dernier comte de Lucques décède sans successeur et la comtesse Mathilde désigne le pape comme légataire de ses possessions ce qui ravive la querelle entre papauté et empire, les empereurs ayant également des prétentions sur ce fief. 

Malgré les guerres et combats entraînés par ces rivalités entre Guelfes et Gibelins, les villes toscanes vont néanmoins en profiter pour arracher progressivement, à la papauté comme à l’empire, des avantages dans la gestion de la cité : droit de justice, droit de percevoir les impôts, droits régaliens divers comme de battre de la monnaie, droit d'élire des magistrats et enfin droit de légiférer. Petit à petit émerge une entité sociale et administrative nouvelle, la commune, qui possède désormais les prérogatives d’un Etat.

« Ils aiment tant la liberté́ qu'ils refusent tout excès de pouvoir, et préfèrent pour les diriger des consuls à des chefs »[1]

Rivales politiques, partagées entre Guelfes et Gibelins, les cités toscanes sont également des rivales commerciales. Ces rivalités vont les pousser à l’émulation dans leurs réalisations architecturales et artistiques, elles construisent des fortifications, des palais communaux, des cathédrales, toujours plus grands, plus beaux, plus richement ornés que ceux de leurs voisines. De cette histoire nait une organisation et un paysage particulier, celui de multiples cités fortifiées, aux riches demeures de banquiers et de commerçants, groupées autour d’une place où trônent le palais communal et le duomo (la cathédrale), et non pas celui de châteaux-forts isolés, demeure d’un seigneur, contrôlant un point de passage ou protégeant une ville.

Dans l’architecture religieuse, si les formes des églises sont inspirées de l’antique avec un plan basilical à trois nefs et une couverture en charpente, les éléments typiques d’un art roman particulier vont se mettre en place à Pise, mais également à Lucques et Pistoia. Les caractéristiques de l’art roman-pisan sont l’utilisation de loggias suspendues, ces galeries à arcades inspirées de l’architecture lombarde mais multipliées pour couvrir la façade haute voire même partiellement les parois latérales ou le chœur, des arcs aveugles pour décorer la partie basse des murs, le motif du losange dérivé de modèles islamiques nord-africains, des bandes alternées bicolores dérivées des modèles de l’Espagne musulmane. 


[1] Othon de Freising (1112 / 1158), oncle de Fréderic Barberousse. Cité par Pierre Racine. « Communes, libertés, franchises urbaines : le problème des origines ; l'exemple italien ». In Actes des congrès de la Société́ des historiens médiévistes de l'enseignement supérieur public. Rouen, 1985.

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30 mars 2020

Chroniques tunisiennes 1975 / 2018 (29/29). Liste des articles.

Tunisie Tunis 2

 

 

Tunis, Sidi-Thabet, Hammamet, Dijon, Montpellier, Senlis – 1975 / 2018.

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28 mars 2020

Chroniques tunisiennes 1975 / 2018 (28/29). Libération de la parole et droit à l’héritage des Tunisiennes.

Les femmes tunisiennes absentes de l’espace public – inégalité des droits à l’héritage

 

Tunisie Nabeul marché

Le mouvement de libération de la parole qui a suivi l’affaire Weinstein a profondément modifié notre regard sur la place des femmes dans la société. Lors de ce voyage, j’ai brutalement pris conscience de l’absence criante des femmes dans l’espace public en Tunisie ! Non pas qu’elles soient aujourd’hui moins présentes dans cet espace qu’elles ne l’étaient dans les années 70/80 ou 90, car cette présence se limite toujours aux marchés, aux enfants qui vont et reviennent de l’école et aux jeunes filles qui sortent se promener en petits groupes en fin de journée. Ajoutez à cela quelques femmes agent de police, « agent d’entretien », réceptionniste ou guichetière…

Simplement, autrefois, je devais me satisfaire intellectuellement du fait que la Tunisie était considérée comme beaucoup plus avancée que les autres pays du Maghreb et du Machrek en matière de situation de la femme et je n’étais tout simplement pas sensible à l’absence des Tunisiennes dans l’espace public. Mais, depuis, le regard sur la place des femmes a changé.

Le mouvement de libération de la parole touche évidemment aussi la Tunisie et celui-ci s’est emparé, depuis juin dernier, de la question des droits à l’héritage. En effet, malgré l’adoption en 1956 du Code du statut personnel, le plus progressiste du monde arabe, la succession était régie par un usage coranique qui prévoit que la part d’héritage revenant à la femme représente la moitié de la part de l’homme. Le 8 juin 2018, la Commission des LIBertés individuelles et de l'Egalité (COLIBE) a publié une série de propositions qui, selon elle, sont nécessaires pour répondre « aux impératifs de la Constitution tunisienne de 2014 et aux standards internationaux des droits humains ». Parmi ces mesures figurent l’égalité successorale, mais aussi la dépénalisation de l’homosexualité, l’abolition de la peine de mort, la fin de l’obligation de fermer les cafés pendant le mois de Ramadan, l’interdiction du prosélytisme, l’annulation du crime de blasphème…

Le lundi 13 août, devant le théâtre municipal de l’avenue Bourguiba, quelques milliers de manifestantes et manifestants ont réclamé un droit égal à l’héritage pour les femmes comme pour les hommes. Si le président de la République, Béji Caïd Essebsi [1], a apporté son appui à un projet de loi donnant ce droit égal sur l’héritage, afin que le projet de loi puisse être voté au parlement, il faut pouvoir réunir 109 voix sur les 217 députés. C’est dire que le projet ne peut être voté sans l’appui du parti islamiste Ennahda (« Mouvement de la Renaissance ») ou, à défaut, d’une partie de ses membres.  Or le parti Ennahda marque quelques réticences. 

« Je ne vois pas l’intérêt de cette réforme. L’héritage en Tunisie n’est pas une affaire d’égalité mais de justice et d’équité. C’est une question qui touche à la nature de la société et à la religion du peuple. On ne peut pas obliger ainsi une société à changer son mode de vie » [2] !!!

Le 26 août, dans un communiqué, le conseil de la Choura du mouvement Ennahda dit souhaiter « le maintien du régime de l’héritage comme indiqué dans les textes catégoriques du Coran (…) et comme souligné dans le code du statut personnel. Cette loi actuelle prévoit qu’un homme hérite le plus souvent du double qu’une femme de même rang de parenté » et, le 8 septembre, le parti islamiste a annoncé son intention de ne pas voter en faveur de ce projet de loi.

De fait, comme le souligne le juriste Slim Laghmani[3], la question n’est certainement pas uniquement religieuse[4], c’est peut-être avant tout une question économique et sociale : celle de la répartition des pouvoirs au sein de la cellule familiale : « par où passe la richesse passe également le pouvoir ». 


[1] Ancien ministre sous Bourguiba, député du Rassemblement Constitutionnel Démocratique jusqu’en 1994, quatrième président de la République en 2014, fondateur du parti Nidaa Tounes (« Appel de la Tunisie ») en 2012.

[2] Farida Labidi, députée d’Ennahda. Voir Le Monde – Afrique. « Dans les rues de Tunis, hommes et femmes pour un héritage « kif-kif » ». 14 août 2018.

[3] La Presse. « Slim Laghmani : L’égalité successorale : une affaire de pouvoir au sein de la famille ». 8 septembre 2018.

[4] Le Coran, sourate « Les femmes », 4-7 et 4-32, semble préconiser l’égalité dans l’héritage, alors que 4-11 fonde l’inégalité d’une part au garçon égale à celle de deux filles !

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26 mars 2020

Chroniques tunisiennes 1975 / 2018 (27/29). Petite typologie des utilisateurs de la chaussée.

Distraits, artistes, possessifs et petits malins

 

Tunisie Djerba Houmt Souk

Lors de la traversée de la ville du Kef, un jour de marché, nous sommes bloqués par la foule et je roule donc au pas. Mais la foule est dense et traverse constamment la chaussée devant le véhicule. Malgré mes précautions, un passant m’invective au prétexte que j’aurais roulé sur son pied. La foule entoure l’auto, le ton monte, un agent de police providentiel me donne l’ordre de circuler et de dégager au plus vite pour éviter l’émeute. 

Circuler en voiture en Tunisie exige un peu d’attention notamment dans les villes et villages. C’est que, même si le taux de fécondité a beaucoup baissé et qu’il est faible aujourd’hui (2,13 enfants par femme – France : 2,01), l’âge médian est seulement de 32 ans (France : 40 ans), la population tunisienne est jeune, en âge de procréer et donc la population globale est encore en augmentation. Enfin, en pays méditerranéen, les habitudes de vie sont plus tournées vers l’extérieur et les rues des villes et des villages sont généralement très vivantes. De plus, les trottoirs n’existent pas toujours et, s’ils sont présents, ils sont souvent encombrés par des cyclomoteurs et des voitures en stationnement, des étals de marchand, des arbres aux branches basses ou encore ils sont rendus impraticables du fait de leur état d’entretien. Les piétons n’ont souvent pas d’autre choix pour se déplacer que de le faire sur la route elle-même.

On peut proposer une typologie des personnes qui utilisent les chaussées, qu’elles soient à pied, à bicyclette ou avec un véhicule motorisé : les distraits, les artistes, les possessifs et les petits malins ! Les « distraits » traversent la chaussée sans regarder, débouchent d’une ruelle à toute allure, tournent sans prévenir. Ils se rencontrent aussi bien chez les piétons, les cyclistes que les motorisés à deux ou quatre roues. Ils concernent toutes les catégories sociales mais quasi uniquement les personnes de sexe masculin lesquelles utilisent généralement tous les types de véhicules, du vélo à la voiture. A remarquer, qu’il y a peu de femmes distraites même chez les piétons vraisemblablement parce que l’espace public est très majoritairement masculin !

Les « artistes » dessinent des arabesques dans leur trajectoire à vélo ou à cyclomoteur afin que celle-ci soit plus harmonieuse, ils prennent des pauses sur leur bécane en se plaçant en amazone sur leur selle, ils font des démarrages enlevés, spectaculaires et bruyants, ou encore de larges virages et demi-tours, toutes figures artistiques qui demandent de l’espace. Les « artistes » sont quasi exclusivement de jeunes hommes chevauchant des mobylettes ou des scooters.

Les « possessifs » considèrent que l’espace public leur appartient. C’est une catégorie sociologique particulièrement hétérogène qui comprend aussi bien des vieilles femmes revenant à pied de leurs courses, des collégiennes en goguette et se tenant par la main, des amis qui se rencontrent incidemment, à pied ou en véhicule, et qui tiennent salon au milieu de la chaussée, des artisans qui stationnent en double ou triple file pour faire une livraison, des véhicules qui roulent à cheval sur les lignes blanches. Je n’ai pas réussi à établir une règle particulière de sexe, d’âge ou de catégorie socio-professionnelle. Tout Tunisien est susceptible de faire partie de cette catégorie, en partie à leur corps défendant faute de trottoirs.

Les « petits malins » se faufilent partout, trouvent le moyen d’aller au plus vite et au plus court sans tenir compte bien évidemment des règles du code de la route. Par exemple mobylettes ou automobiles circulent à droite, à contre-sens, sur le bas-côté ou même sur la chaussée. C’est une catégorie intéressante car elle souligne l’existence d’une imagination qui est manifestement au pouvoir et qui surprend donc toujours par ses innovations. Là encore, il s’agit plutôt de jeunes hommes à qui cependant il faut ajouter la catégorie des chauffeurs de taxi !

Chez les peuples méditerranéens, dans le domaine public, chacun est à la fois seul et en représentation permanente devant une assistance supposée. Seul, parce que poursuivant chacun son objectif sans faire attention aux autres personnes : arrêt en double-file, arrêt en travers pour éviter de faire une manœuvre, déboitement ou demi-tour sur la chaussée, circulation au milieu de la chaussée, arrêt inopiné, traversée de la chaussée sans même regarder… Tout est possible. Mais chacun est aussi en représentation permanente devant un public supposé, celui des autres conducteurs, des piétons, des amis ou connaissances susceptibles de vous voir, il faut montrer qu’on est le meilleur pilote, le plus malin, le plus rapide… La rue est un spectacle dont chacun est un acteur. Les règles de la représentation sociale ne s’arrêtent pas à la limite du trottoir !

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24 mars 2020

Chroniques tunisiennes 1975 / 2018 (26/29). Pluies diluviennes sur le Cap Bon.

Catastrophe naturelle et incurie humaine

 

Tunisie Cap Bon inondations 2018

Ce samedi 22 septembre des pluies diluviennes s’abattent sur le Cap Bon, dans le Nord-Est de la Tunisie. Il tombe 200 mm d’eau sur Nabeul et jusqu'à 225 mm à Beni Khalled, dans le centre du Cap Bon. En quelques heures, 4 ou 5 heures seulement, il tombe les 2/3 des précipitations annuelles (358 mm) soit l’équivalent de huit mois de pluviométrie.

Le bilan de ces pluies diluviennes est de cinq morts : un sexagénaire s’est noyé à Takilsa, au Nord-Ouest du Cap Bon, alors qu’il essayait de traverser une rivière en crue, un autre a été retrouvé mort à Bir Bouregba, dans la banlieue de Hammamet, deux sœurs de 21 et 24 ans ont été emportées par les crues soudaines en essayant de traverser un oued pour rentrer chez elles alors qu’elles sortaient de l’usine où elles travaillaient à Bou Argoub, à l’entrée du Cap Bon, entre Tunis et Hammamet. Dans cette même localité, un adolescent a été électrocuté le dimanche suivant par suite de ces inondations.

Dans les quartiers de Nabeul, chef-lieu du gouvernorat, l’eau est montée jusqu’à 1m70, emportant tout sur son passage. De nombreuses routes et des ponts sont endommagés.

Dans tout le Cap Bon, quelques jours plus tard, le spectacle est désolant, champs inondés, routes recouvertes de boue, oueds remplis de branchages et de déchets, arbres déracinés, maisons éventrées, meubles mis sur les trottoirs à sécher ou à jeter… et des ordures répandues partout dans les champs, des bouteilles, des boites et des sacs en plastique. 

Les pluies orageuses de septembre sont une des caractéristiques du climat méditerranéen, mais elles ne suffisent pas à expliquer l’ampleur de la catastrophe. Celle-ci est manifestement liée aux décharges sauvages qui se multiplient dans les campagnes et notamment dans les oueds où les habitants jettent leurs sacs-poubelle et leurs déchets faute de ramassage organisé des ordures. Les ponts sur les oueds ont été bouchés par des centaines de bouteilles en plastiques, des sacs d’ordures, des débris végétaux et des branchages. L’eau qui ne pouvait plus passer sous les ponts est passée par-dessus et dans les rues voisines envahissant les maisons. Du côté de Douela, au Nord-Ouest du Cap Bon, la décharge du village avait été installée sur une hauteur rocheuse afin d’éviter de gâcher les bonnes terres de la plaine ; l’eau a fait redescendre dans la vallée toutes les ordures accumulées dans la décharge dispersant partout déchets, immondices et plastiques. Maintenant que ces détritus sèchent avec le retour du soleil, le vent disperse les sacs plastiques dans les taillis et les branches des oliviers.

Sur la zone littorale d’autres facteurs ont encore aggravé les risques, notamment l’ampleur des aménagements touristiques, constructions de routes, de parkings, d’immeubles et de maisons qui augmentent les surfaces imperméabilisées et facilitent l’écoulement de l’eau alors que les espaces végétalisés qui permettent sa rétention disparaissent. Cette urbanisation rapide s’est souvent faite en l’absence d’aménagements hydrauliques, canaux et digues, ou en sous-estimant des dimensions qui  auraient assuré un bon transfert de l’eau.

La Tunisie n’a évidemment pas l’exclusivité de ce type de désastre dans lequel la rapacité et l’incurie humaines ont une large part de responsabilité. Le 3 octobre 1988, à Nîmes, de terribles inondations faisaient onze victimes, 45 000 sinistrés, 6 000 véhicules engloutis, dont 1 200 emportés par les flots, 610 millions d’euros de dégâts. En 6 – 7 heures, il était tombé 430 mmm d’eau ! Si la quantité d’eau était exceptionnelle, brutale, elle est également tombée sur des terrains de moins en moins perméables ; le développement urbain avec voies, surfaces goudronnées, toitures des maisons, et des aménagements hydrauliques insuffisants ont accentué le phénomène de la crue[1]. Depuis, la ville de Nîmes s’efforce d’en tirer les leçons, entretenant canaux et ruisseaux et multipliant les bassins de rétention en amont des quartiers d’habitation.


[1] Fabre Ghilhem. « Les inondations catastrophiques de Nîmes et de sa région du lundi 3 octobre 1988 / The catastrophic floods of Nîmes and its area on 3rd October 1988 ». In «  Revue de géographie de Lyon ». Vol. 64, n°4. 1989. 

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22 mars 2020

Chroniques tunisiennes 1975 / 2018 (25/29). Sousse, le musée Dar Am Taïeb.

Entre Picasso, Duchamp et Arman

 

Tunisie Sousse Taïeb Ben Hadj Ahmed

Sousse possède un très curieux musée issu d’une initiative privée et de l’imagination du sculpteur Taïeb Ben Hadj Ahmed qui a transformé une grosse villa du quartier résidentiel situé près de la porte ouest de la médina, Bab el Gharbi, en lieu d’exposition [1]. Les œuvres de Taïeb Ben Hadj Ahmed (né en 1949) sont réparties dans les différentes pièces de la villa, salons, salle à manger, couloirs, studios, ateliers, dépendances, ainsi que sur les balcons et dans les courettes ou le jardin.

Après une première courette encombrée de sculptures anthropomorphes composées de pièces métalliques de récupération et de visages modelés sur des casques militaires, le visiteur est invité à commencer sa visite par une salle où sont exposées les premières œuvres de l’artiste. Des sculptures de pierre, généralement de petite taille, lisses, aux formes massives, géométriques, qui font penser aux œuvres d’Henri Moore.

Mais, la suite de la visite est plus étonnante, comprenant des œuvres composées de matériaux de récupération les plus divers, pierre, coquillage, métal, bois, plastique, pneu, tissu, cordage. Tout devient prétexte à l’évocation de formes plus ou moins imaginaires ou fantasmées, d’animaux, d’hommes, de spectres, de monstres. Par leurs formes ou par leur juxtaposition, par leur multiplication ou par des recompositions, par une position inhabituelle parfois, tous ces objets issus de la vie quotidienne, ordinaires, déclassés, cassés, jetés, oubliés puis méprisés, acquièrent une nouvelle signification, une nouvelle vie.

C’est surprenant, chaotique, désordonné, foutoir, onirique, coloré, souvent drôle et ironique. 

La démarche n’est certes pas nouvelle qui consiste non pas à créer une œuvre inédite à partir de matières naturelles, mais à réutiliser des objets déjà fabriqués, en entier ou en morceaux, pour les assembler dans de nouvelles compositions aux formes inattendues ou en jouant sur l’accumulation. Il est même certainement difficile d’identifier les premiers initiateurs d’une telle démarche car elle implique un ensemble d’initiatives les plus diverses. Pablo Picasso (1881 / 1973) réalise un premier collage en 1908 dans « Le rêve » en incluant une étiquette au centre du tableau, en 1912 il entoure « Nature morte à la chaise cannée » d’un cordage. A la même période Georges Braque (1882 / 1963) et Picasso développeront la technique des papiers collés sur des toiles.

Marcel Duchamp (1887 / 1968) participera à remettre en cause le statut de l’œuvre d’art avec les « ready made » (1913 / 1924) : un objet manufacturé ordinaire (roue de bicyclette, urinoir, porte-bouteilles), éventuellement manipulé simplement (position différente ou assemblage avec une autre pièce), signé par l’artiste et auquel il donne un titre (« Fontaine » pour l’urinoir). Picasso, encore lui, ira encore un peu plus loin en réunissant deux objets de récupération, en 1942, avec sa sculpture de « Tête de taureau » assemblant une selle et un guidon de vélo créant ainsi une représentation zoomorphe, hommage à la tauromachie. 

A partir de 1953, Jean Tinguely (1925 / 1991) réalise des constructions spatiales en utilisant du fil de fer soudé avec de petites feuilles de tôles puis, l’année suivante, il construit des sculptures à partir de métal de récupération, animées par de petits moteurs électriques, les « Méta Matics » qui sont des machines à dessiner, puis des « Méta Mécaniques » où les sons sont produits par des casseroles, des bouteilles, des boîtes de conserve, des entonnoirs, des verres, frappés par de petites marteaux. En 1959, Arman (1908 / 2005) commence la réalisation de la série des « Poubelles » dans laquelle il expose des ordures ménagères, des détritus, des déchets trouvés dans la rue. En 1963, Niki de Saint-Phalle (1930 / 2002) sculpte une « Mariée » en introduisant dans l’œuvre des matériaux de récupération : grillage, plâtre, dentelle encollée, jouets divers peints.

On peut aussi aller chercher des références du côté de Picassiette, soit Raymond Isidore (1938 / 1964), cantonnier de la ville de Chartres, qui avait recouvert la totalité de sa maison (murs et meubles) de mosaïques de faïence et de verre coulées dans le ciment. 

Les œuvres de Taïeb Ben Hadj Ahmed c’est tout cela à la fois.


[1] Dar Am Taïeb. Rue Ali Ben Ghedehem, Cité Ezzahra avenue du 25 juillet 1952, Sousse.

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20 mars 2020

Chroniques tunisiennes 1975 / 2018 (24/29). Kairouan, Sousse et la fréquentation touristique après 2015.

Une fréquentation touristique en profond remaniement

 

Tunisie Kairouan Grande Mosquée

« Elle est entourée de murailles de peu de défense avec un château très mal fortifié ; il n’y paraît rien d’antique et il n’y a aucun monument remarquable »[1] !!!

Kairouan est une des villes saintes de l’Islam et sa grande mosquée, appelée Oqba Ibn Nafi en souvenir de son fondateur, est considérée comme le quatrième lieu saint de l’Islam. D’un point de vue architectural, bâtie à partir de 670, agrandie et reconstruite aux VIIIe et IXe siècles, elle est l’ancêtre et le modèle des mosquées du Maghreb. En outre, par son ampleur, la qualité de sa construction, et la réutilisation des colonnes des monuments romains de la région, elle est un édifice exceptionnel. Quel n’est pas notre étonnement de constater, lors de notre visite, que nous ne sommes que trois couples de touristes à arpenter la grande cour là où se pressaient dans les années 80, 90 et 2000, les groupes compacts des voyages organisés comme les voyageurs individuels. Il est vrai que nous sommes fin septembre et que la grande vague des vacanciers de l’été est passée. Mais celle-ci devrait été remplacée par les voyages des séniors qui apprécient particulièrement cette période de l’année parce que le temps y est encore beau et plus clément.

C’est que le tourisme tunisien s’est profondément restructuré avec les bouleversements politiques survenus fin 2010 et début 2011. Suite à l’immolation par le feu d’un jeune tunisien, Mohamed Bouazizi, le 17 décembre 2010, qui s’est vu confisquer sa marchandise de fruits et légumes par la police, la ville de Sidi Bouzid s’embrase, puis les manifestations contre le chômage et le coût de la vie se développent dans toute la Tunisie conduisant le président-dictateur, Zine el-Abidine Ben Ali, à prendre la fuite le 14 janvier 2011. « Le printemps arabe » a occasionné un ralentissement sensible de l'activité touristique et, en avril 2011, le tourisme tunisien a perdu 42% de ses entrées touristiques depuis le début de l'année en regard de la même période de l’année précédente.

Alors que la situation du tourisme en Tunisie se rétablit doucement après 2011, le pays est touché par deux attentats contre des touristes européens, l’un le 18 mars 2015 dans le musée du Bardo qui fait 24 morts, et l’autre le 26 juin de la même année sur la plage de Sousse qui fait 38 morts. La baisse du nombre d’entrées de touristes en Tunisie chute brutalement de moitié. En six ans, de 2010 (année souvent prise en référence pour l’ampleur de la fréquentation touristique) et 2015, le nombre de touristes européens en Tunisie a baissé de 66% (de 3,8 millions à 1,3). En 2015, tous les indicateurs économiques sont passés au rouge : baisse des nuitées (- 50%), des recettes (- 45%), du taux d’occupation des hôtels (- 30%). Le Club Med ferme pour l’hiver son village de Djerba après avoir fermé son village d’Hammamet, 234 hôtels totalisant 100 000 lits mettent la clef sous la porte, entraînant le chômage dans le personnel hôtelier et de restauration. Mais la baisse de la fréquentation touristique touche aussi l’artisanat et le commerce. La participation du secteur touristique au PIB de la Tunisie chute de 8 à 4% du PIB.

Progressivement, depuis 2015, le nombre d’entrées de touristes en Tunisie semble augmenter de 5,4 millions en 2016 à 6,7 en 2017 (à comparer aux 7,8 millions d’entrées en 2010). Toutefois, les chiffres donnés par l’Office National du Tourisme Tunisien ne sont pas homogènes, ils compilent désormais les chiffres des entrées en Tunisie sur la base des données communiquées par le ministère de l’Intérieur lesquelles intègrent les entrées de Tunisiens résidents à l’étranger, ce qui a tendance à surévaluer les entrées touristiques d’environ 20% par rapport aux données statistiques de 2010. D’autre part, c’est la structure des nationalités des touristes qui s’est profondément modifiée. Alors que les Européens représentaient près de la moitié des touristes en 2010, en 2017 ils ne sont plus que 20%. Ce sont les touristes algériens (2 millions) et libyens qui sont aujourd’hui les plus nombreux, des touristes qui ont des niveaux de revenus plus faibles, qui viennent en Tunisie en voiture, préfèrent la location d’appartements et fréquentent peu hôtels, restaurants et musées, et donc dépensent moins. Nombre de boutiques des souks sont désormais fermées. Après la levée des visas, les premiers charters de touristes chinois sont arrivés en 2017 et le ministère du Tourisme a profité de la participation de la Tunisie au Mondial en Russie pour y promouvoir son offre touristique, il est prévu d’accueillir 600 000 touristes russes en 2018. Signe des temps, à Sousse, dans la médina, les marchands des souks vous apostrophent désormais en russe !


[1] Jean André Peyssonnel. « Voyage dans les régences de Tunis et d’Alger ». 1724-1725.

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18 mars 2020

Chroniques tunisiennes 1975 / 2018 (23/29). Lutter contre le temps contraint.

L’âge du faire – La charrette du marchand de Halva au croisement de la rue de la Casbah et du souk aux cuivres

 

Tunisie Sidi Bou Saïd Café

Le temps est devenu une ressource si rare qu’il nous faut l’utiliser au mieux. Le temps est désormais compté, il est de plus en plus un facteur de production, donc de productivité, et de moins en moins un temps personnel et de sociabilité. Cette évolution imprègne tellement notre temps dit « libre » qu’il nous faut aussi le rentabiliser le plus efficacement possible. On ne sait plus flâner, on a mauvaise conscience à traînailler, on ne supporte plus l’inactivité.

« Donc, le temps avait cessé d’être fluide. Il semblait constituer un matériau solide, incassable. Vingt-quatre cubes de temps chaque jour : un pour se préparer au sommeil, huit pour dormir, deux pour manger, neuf pour travailler (chacun étant une pièce d’une immense machine), le reste pour les soins médicaux (les soins qu’il faut dispenser à tout mécanisme pour qu’il soit toujours en forme) ou autres occupations »[1].

J’ai encore essayé d’entamer une cure de désintoxication du temps contraint en me rendant, une nouvelle fois, au café de Sidi Chabeaane, à Sidi Bou Saïd. Je disposais de toute une après-midi sans contrainte, pour ne rien faire ! Rêvasser, regarder, observer, penser, voire somnoler… Rien d’autre que siroter des thés aux pignons en contemplant la rade de Tunis et le Bou Kornine dont les sommets se perdaient dans les nuées.

« Entretenir le vide dans l’esprit, c’est un exploit et un exploit rudement salubre »[2].

C’est très dur, très très dur, trop dur. Pour réussir l’exercice, j’avais évidemment refusé de prendre avec moi un livre. L’exercice aurait été raté dès le départ. Mais peut-on s’asseoir, seul, dans un café avec les mains libres ? Pour dix minutes, un quart d’heure certainement. Le temps de boire sa boisson. Mais pour une heure ou deux, ou pire, plus ? Les Grecs le savent bien qui utilisent un accessoire indispensable à l’inaction, le komboloï, une sorte de chapelets de perles de buis que l’on égrène doucement pour s’occuper les doigts et l’esprit. Et j’avais omis de prendre mon komboloï ; mais aurais-je su seulement m’en servir ? Bien évidemment, j’ai très vite craqué en achetant un journal. Certes, entre la lecture de deux articles, je pouvais laisser un peu de temps couler, mais point trop. Etre, dans notre culture, c’est faire. Ne rien faire, ni manger, ni boire, ni fumer, ni lire, ni discuter, c’est le néant, c’est la mort. Et nous luttons incessamment contre la mort par l’action, le mouvement. Tout notre être d’Européen refuse l’inaction, lutte contre la conscience du temps qui passe, contre la certitude de la fin prochaine.

J’avais donc eu la naïveté de croire que loin de chez soi, entre mer et soleil, il était possible d’abolir le temps, même brièvement ! En réalité, bien évidemment, à Tunis comme partout, le temps continue de couler. A preuve, j’avais l’habitude, au croisement de la rue de la Casbah et du souk aux cuivres, en montant dans la Médina, de m’approvisionner en halva [3] auprès d’un vieux marchand qui y disposait sa charrette brinquebalante. J’en avais déduit, un peu trop hâtivement que, de par le monde, il existait un point fixe, stable, immuable : la charrette du marchand de halva au croisement de la rue de la Casbah et du souk aux cuivres. Voire deux, peut-être, si l’on y ajoute le restaurant Le Cosmos… Naïveté et prétention. Dans le même temps, j’ai déménagé, changé plusieurs fois de travail, voyagé de par le monde, le mur de Berlin est tombé, les pays du « socialisme réel » ont disparu, les massacres se sont perpétrés au Rwanda, au Zaïre, en Bosnie et ailleurs, deux guerres ont été menées en Irak, mais ici il y aurait eu une chose immuable, un point fixe, une permanence dans le grand bouleversement du monde, dans le tourbillon des gens et des choses, l’agitation générale : un marchand de halva qui vient, chaque jour que Dieu fait, poser sa petite charrette au même endroit. Le centre du monde s’est déplacé de la gare de Perpignan à la modeste charrette du marchand de Halva au croisement de la rue de la Casbah et du souk aux cuivres. 

Las, cette année, la charrette brinquebalante du marchand de halva a disparu et, semble-t-il définitivement car, à la même place, trône désormais la charrette d’un vendeur de turron [4] ! Je n’ose pas imaginer que mon vieux marchand de halva se soit converti à ces nourritures d’importation 


[1] Maria Judite de Carvalho. « Les mains ignorantes ». 1994.

[2] Henry Miller. « Le colosse de Maroussi ». 1941.

[3] Halva : Confiserie orientale à base de graines de sésame broyées et de sucre.

[4] Turron : Confiserie espagnole à base de pâte d'amande et de sucre

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16 mars 2020

Chroniques tunisiennes 1975 / 2018 (22/29). Changements de pratiques sociales.

Où la religion fait insidieusement son retour et imprègne le discours officiel

 

Tunisie Tunis 6

Je remarque qu’il se passe des choses curieuses en Tunisie au début de ce nouveau millénaire. Au cours d’un colloque co-organisé par la Tunisie et la France, de plus en plus d’intervenants s’expriment en arabe. Que l’arabe soit la langue officielle de la République tunisienne et, qu’en l’occurrence, les discours de représentants de l’État se fassent désormais dans cette langue, c’est tout à fait compréhensible et normal. Néanmoins, il y a bien un changement dans la pratique des enseignants, chercheurs et responsables administratifs dans la mesure où, dans une réunion semblable vingt ans auparavant, avec des interlocuteurs francophones, les intervenants tunisiens mettaient un point d’honneur à s’exprimer dans la langue de leurs hôtes français. Au cours des différentes conférences, je suis également frappé par le nombre d'orateurs qui commencent désormais leur prise de parole par la formule rituelle de la basmala « Au nom de Dieu le miséricordieux ! » [1], y compris parmi les responsables les plus éminents. La basmala, utilisée au commencement de chacune des sourates du Coran, n’était jamais utilisée par le passé et le pauvre Habib Bourguiba [2] doit se retourner dans sa tombe en constatant que réapparaissent ces références religieuses dans les activités d’un État qu’il avait voulu laïc.

Ce ne sont pas toutefois les seuls de changements que je constate : il est désormais courant de voir des jeunes femmes portant le voile dans la rue et les magasins à Tunis alors même que seules les vieilles femmes étaient autrefois voilées et d’ailleurs plutôt en zone rurale. Pourtant, le régime du président Ben Ali se plait à se présenter, au niveau international, comme laïc, moderniste, et comme étant un rempart aux intégrismes religieux. Les arrestations puis les jugements contre des individus suspectés d’intégrisme furent notamment nombreux au début des années 90. 

En 2007, je retrouve une famille tunisoise amie. C’est un couple mixte, lui tunisien, elle européenne, lesquels ont élevés leurs enfants dans le respect des différentes religions mais sans zèle particulier. Si la religion musulmane y est estimée, certaines de ses règles n’y étaient pas observées : pas de pratique du ramadan et de refus de l’alcool. Leurs deux enfants ont fait des études supérieures et l’aînée, désormais institutrice et mariée, apparaît former avec son époux, cadre commercial en entreprise, un couple ouvert, « moderne ». Invité à dîner, avant l’arrivée de sa fille ainée, notre amie nous apprend que celle-ci a traversé une profonde crise religieuse, qu’elle vient d’effectuer le hadj, le pèlerinage à la ville sainte de La Mecque, et que désormais elle porte le voile, sans que ce soit sous l’influence de son mari. Elle nous explique aussi que son époux, notre ami, laïc, bon vivant et franc buveur, ne boit plus une goutte d’alcool ayant le foie malade. Je veux bien croire qu’il ait le foie malade mais des collègues tunisiens me feront part, quelques jours plus tard, de leur étonnement en voyant notre ami fréquenter désormais la mosquée.

Ces différentes manifestations apparaissent, au premier abord, plus individuelles que collectives. Mais, mises bout à bout, elles deviennent autant de signes d’une société en profond changement, parfois déboussolée, cherchant des repères dans un monde instable où les grandes utopies se sont effondrées au profit d’une financiarisation outrancière des activités et des relations sociales. D’autant que, parallèlement, le pouvoir de Ben Ali adopte des mesures destinées à réhabiliter la place de l'islam dans la société, donnant des gages aux religieux : introduction de l'appel à la prière dans les médias audiovisuels et retransmission en direct à la télévision de la prière du Vendredi, fin des discours présidentiels par une sourate du Coran, création d’un ministère des Affaires religieuses…

« La religion, ça devrait être uniquement ça : contempler le monde en silence et se tenir aux aguets de ses convulsions et de ses murmures. Pas besoin de troupes et de canons. Des mots, des soupirs, des regards, ça suffit »[3].


[1] La déclaration du 7 novembre 1987, prononcée par le premier ministre tunisien, Zine el-Abidine Ben Ali et qui destitue Habib Bourguiba, débute d’ailleurs par la formule : « Au nom de Dieu, Clément et Miséricordieux ».

[2] Habib Ben Ali Bourguiba (1903 / 2000), leader de la lutte pour l’Indépendance, a été le premier président de la République tunisienne de 1957 et 1987.

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14 mars 2020

Chroniques tunisiennes 1975 / 2018 (21/29). Sidi Bou Saïd, au café de Sidi Chebeaane

Garçons et filles à Sidi Bou – Apprendre la lenteur

 

Tunisie

« En bref, savoure. Savoure ce que tu bois. Savoure le temps. Aux cafés de Sidi Bou-Saïd, apprend la lenteur, ce luxe. Ce sont de bons maîtres, vois-tu en savoir-vivre » [1].

Sidi Bou Saïd, à cette époque de l’année, est moins occupée par les touristes que par les amoureux. Ce doit être un passage obligé quand une fille et un garçon se « fréquentent » que de venir dans les cafés de « Sidi Bou ». Le jeu de la séduction se pratique ici « à l’ancienne », ou peut-être se remarque-t-il davantage parce que les jeunes de quinze à vingt-cinq ans occupent tout l’espace, wagons du T.G.M (Tunis-Goulette-Marsa), trottoirs et cafés ?

Les bonnes vieilles recettes sont utilisées en respectant strictement leurs règles : groupes de garçons qui admirent les filles, font des remarques à haute voix et les apostrophent. Groupes de filles qui ignorent les interpellations, rient ou répondent par des moqueries. Ce sont aussi des groupes mixtes, garçons et filles, où les uns et les autres flirtent, les garçons font bien évidemment les malins, entrouvrent les portes des wagons et se penchent au dehors pendant la marche du train ; les filles se moquent d’eux, sourires, fou rires, clins d’œil entre garçons, entre filles, mais aussi œillades entre sexes opposés. Un garçon ose parfois poser une main sur une épaule, main qui est doucement repoussée, ou à la taille, et la fille se dégage. Ils se taquinent réciproquement, se pincent, se chamaillent, se donnent des claques, toutes choses qui permettent de se toucher. Et puis, troisième étape, les couples sont constitués, ils s’isolent dans un coin du café, discutent, se sourient, se prennent les mains.

Mais ce n’est pas pour regarder les couples d’amoureux que je suis monté à Sidi Bou Saïd, même si l’observation du respect des règles du Grand jeu, m’amuse. C’est pour y faire une cure de bleu et de blanc, un grand lavage de cerveau aux couleurs simples et fondamentales.

Je me suis efforcé d’apprendre la lenteur au café de « Sidi Chebeaane ». C’est dur de se désintoxiquer et ce n’est pas une petite heure passée à savourer un thé aux pignons, assis sur une banquette de pierre couverte d’une natte, au doux soleil de mars, qui peut apporter un remède bien efficace. Même en admirant le blanc des murs, le bleu des tables et des balustrades de bois, en vérifiant que « sans doute le blanc ne serait pas ce qu’il est sans le bleu » [2], en ajoutant aujourd’hui les nuances de vert de la mer, vert d’eau en bordure, vert turquoise dans le golfe, vert indigo à l’ombre des nuages. Il y a aussi, là bas, au loin, la silhouette indigo, rassurante et massive, du Bou Kornine qui émerge dans la brume, le Baal Karnine, le « dieu à deux cornes » des Puniques.

« J’ai vu aussi
le Djebel Bou Kornine
ivre
d’un lait sanguin
se promener
avec deux têtes
dans le ciel
pour respirer l’air
entre les nuages et la terre... »[3].


Mais il faudrait de nombreuses piqûres de rappel au café de « Sidi Chebeaane », un traitement soutenu et régulier pour apprendre la lenteur, la pesanteur du moment, la qualité du temps qui passe...

« Le café n’est pas pour eux l’endroit où l’on perd son temps. On l’y retrouve »[4].


[1] Max Pol Fouchet. « Éloge de Sidi Bou-Saïd ». 1975.

[2] Idem.

[3] Rihda Zili. « Ifrikya ma pensée - Résurrection ». 1967.

[4] Zoubeir Turki. « Tunis naguère et aujourd’hui ». 1967.

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12 mars 2020

Chroniques tunisiennes 1975 / 2018 (20/29). De Charybde en Scylla avenue Bourguiba.

Un réveille-matin transformé en obélisque ! – Un monument kitchissime

 

Tunisie Tunis Avenue Bourguiba Horloge 2

En 2001, dans le cadre de la refonte totale de l’avenue Bourguiba - élargissement des trottoirs, rétrécissement du terre-plein central, nouveaux sols et nouveaux luminaires - le Guide suprême a décidé de supprimer l’abominable réveille-matin chargé de donner l’heure Ben Ali aux Tunisiens sur la place du 7 novembre 1987. Mais d’un réveille-matin monté sur échasses on a le droit désormais à un obélisque ! Moderne certes, de 4 mètres de côté et de 32 mètres de haut, habillé par des modules métalliques recouverts de peinture bronze, chaque module forme un motif représentant une rosace de 16 pétales, le tout étant boulonné sur une ossature métallique. Comme tout obélisque, l’ensemble est coiffé d’un pyramidion doré à la feuille sous lequel on retrouve une horloge sur chacune des faces, bien évidemment. Et, miracle, la nuit venue, l’ossature métallique permet des jeux de lumière sous les rosaces. C’est kitch à souhait.

Se pose alors la question du symbole représenté par cette nouvelle horloge. C’est bien évidemment toujours la remise des pendules à l’heure, sous-entendu la Tunisie entre dans la modernité, dans l’ère du développement, de la production de masse à bas coût, de la bourgeoisie nationale qui impose ses règles et ses choix au peuple, celle de l’insertion dans l’économie mondialisée. Après tout, c’est bien ce qu’ont fait aussi les bourgeoisies européennes au cours du XIXe siècle en plaçant partout des horloges, sur les mairies, sur les clochers des églises, sur les bâtiments officiels, sur les gares, sur les écoles et sur les entrées d’usines. Il fallait apprendre à tous ces déracinés venus du monde rural que le temps se découpe désormais en unités toutes égales, et que ces unités ont chacune des fonctions précises, repas, repos, reproduction et travail, surtout travail d’ailleurs.

Le côté réveille-matin à sonnerie stridente a certes disparu avec cette nouvelle horloge. Mais, que je sache, l’Égypte antique ne s’est jamais déployée aussi loin ? Alors que vient faire ici un obélisque ? L’obélisque antique se faisant rare, Rome ayant largement pillé dans le stock et Paris ayant raflé un des derniers exemplaires disponibles, fallait-il donc que Tunis posséda à tout prix le sien ? Ou cela suggère-t-il que le Calife se verrait bien désormais en Pharaon ?

Évidemment, ce qui devait arriver, arrive ! Je me promène sur la place pour étudier « la chose », paisiblement, nez au vent, jusqu’au moment où un passant m’accoste, me baratine, essaye de savoir d’où je viens, qui je suis, ce que je fais en Tunisie. Je réponds évasif, j’étais si content de me promener seul, tranquille. Lui insiste, traduit mon nom en arabe, m’invite à boire un thé, puis il me propose des filles !

Le contact est certes intéressé, s’il y a possibilité d’entourlouper un touriste, c’est toujours ça de pris. Mais ce n’est peut-être pas seulement cela, c’est aussi pour lui le plaisir de parler, d’échanger des références, des lieux, des souvenirs. Mais, nous, coincés dans notre culture individualiste, on souhaite plutôt la paix, en se demandant quand il va nous lâcher les baskets. Non, il insiste, se propose de me ramener à mon hôtel, m’invite à nouveau à prendre un thé. D’ordinaire quand on annonce que l’on vient régulièrement en Tunisie, que l’on connaît le pays et que l’on y travaille en relation avec un ministère, votre interlocuteur laisse généralement tomber. Mais là ce n’est pas le cas ; ce doit être un nouveau dans le métier. Je repère une agence bancaire encore ouverte à cette heure, j’ai justement besoin d’avoir quelques dinars sur moi, je bifurque brutalement et pénètre dans l’agence. Il ne semble pas m’avoir vu rentrer, ou a peut-être pensé que j’étais peu intéressant, ou que le jeu n’avait plus la même saveur, ou il sentait que j’étais vraiment trop réticent, bref, il a disparu.

Le surlendemain, je repasse au même endroit... et retombe sur mon accompagnateur zélé qui me reconnaît bien sûr, me demande où j’étais passé l’autre soir et recommence à me baratiner. Cette fois ci, jugeant certainement qu’il avait déjà effectué les préliminaires nécessaires ou que je suis moins facile à embobiner que les voyageurs ordinaires et qu’en conséquence ce n’est peut-être pas la peine d’y passer trop de temps et de salive, il va droit au but et me demande de l’argent ! Après tout, pourquoi ne tenterait-il pas sa chance quand il constate quotidiennement les différences de revenus entre les touristes et lui ?

L’horloge de la place du 7 novembre 1987 doit lui servir de base pour repérer les touristes en goguette.

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10 mars 2020

Chroniques tunisiennes 1975 / 2018 (19/29). Ben Ali répond à l’appel du Devoir !

Un mouvement populaire spontané mais très bien organisé !

 

Tunisie Tunis Dar Bach Hamda

« Notre ami » Ben Ali [1] s’était donc résolu à prendre le pouvoir à l’issue d’un coup d’état « thérapeutique » le 7 novembre 1987. Le président Habib Bourguiba n’avait manifestement plus toute sa tête et était utilisé par ses familiers comme une marionnette derrière laquelle ils pouvaient s’enrichir et s’attribuer des fonctions prestigieuses. Pour éviter que ne se reproduise cette situation d’un vieillard cacochyme s’accrochant à son pouvoir avec l’énergie du désespoir, le général putschiste Ben Ali avait proposé, dans sa très grande sagesse, que le nombre de quinquennats présidentiels soient limité à trois, ce qui n’était déjà pas si mal. Cela laissait du temps ! Oui mais voilà, le temps passe vite et la place est assurément agréable. La fin du troisième mandat est prévue en 2004. Ne souhaitant manifestement pas refaire un putsch militaire, c’est désormais assez mal vu au niveau international dans un monde où l’on souligne l’importance de la « bonne gouvernance », il fallait trouver une autre solution. C’est donc de la base que monte un appel désespéré auprès du Président pour que celui-ci reste en place ! Les journaux, surtout ceux du pouvoir c’est-à-dire quasiment tous, informent largement leurs lecteurs sur ce vaste et profond mouvement populaire. Ce qui se traduit, par le titre suivant, en gros et en gras, dans « Le Renouveau », organe du Rassemblement Constitutionnel Démocratique [2] du 26 octobre 2001 : « La société civile exhorte Ben Ali à répondre à l’appel du devoir ! »

Sur la même page, dans une tribune (peut-on dire « libre » en Tunisie ?), l’écrivain Ali Toumi Abassi souligne l’attachement du peuple tunisien à son Président. La preuve ? Il a été élu avec un score soviétique : 99,4% des voix ! Mais cela il ne le rappelle pas. Par contre il souligne les preuves du talent exceptionnel du Président : il a risqué sa vie le 7 novembre pour tirer le pays d’une déroute certaine (mais alors, le coup d’État n’était pas thérapeutique ?), il est un des rares Africains à reconnaître les mérites de son prédécesseur (c’est pourquoi sans doute, il a enterré Habib Bourguiba sans flonflons inutiles !), il est le seul à avoir jugulé le fléau du salafisme (oui, mais au prix d’une délaïcisation de l’État !), il a permis à la Tunisie de vivre une cohésion et une paix sociale exemplaire (grâce à une mouchardisation généralisée du pays !). Bref, tout le monde s’y met pour réclamer le maintien au pouvoir de ce pauvre président Ben Ali. Cela va de la fédération du RCD du Havre, à la cellule de l’hôtel Kuriat Palace de Monastir, en passant par le bureau local de la jeunesse de Sousse-ville et l’association de pétanque de Tinja. Mais aussi l’union locale des aveugles à El Amra, de Nefza, le bureau des handicapés mentaux de Menzel Temime et le comité des handicapés mentaux à Hassi Feridh. Oui même les handicapés mentaux ! Si, si, c’est vrai. Reportez-vous au journal cité. Et il y en a comme cela des pleines pages, tous les jours, rappelant les bons vieux procédés démocratiques et populaires des Soviets au temps de Staline. Tout le monde supplie Ben Ali. Je suis persuadé que la consommation des neuroleptiques explose, les Tunisiens n’arrivant plus à fermer l’œil tant le suspense est intolérable. Pourra-t-il résister encore longtemps à cette vague de supplications, ce flot déferlant de prières de son bon peuple ? 

C’est beau comme l’antique. Quelle scène grandiose qui vaut tout Racine, tout Corneille et même tout Shakespeare pour faire bon poids. Ce Président, seul, face à son devoir, qui s’accroche au respect scrupuleux de la constitution démocratique et refuse de la violenter même si son peuple se traîne à ses pieds pour le conjurer de rester. Quelle force de caractère ! Quel tempérament hors du commun ! Sans compter qu’il faut également faire face à ces Roumis qui se gaussent en coulisses, ces Françaouis qui ricanent des résultats des élections en citant Brejnev et Ceausescu. Cet homme, c’est l’oued Medjerda de la pensée, le Bou Kornine du devoir, le Pilao [3] des principes ! Comment ce drame va-t-il se dénouer ? Oh, certes, on sent bien que le petit père du peuple finira par se résoudre à se représenter malgré son immense respect de la parole donnée et de la démocratie. Mais, quand même, il lui en faut du courage et de l’abnégation pour renier ses convictions profondes ! Chapeau !


[1] Zine el-Abidine Ben Ali, président de la République tunisienne du 7 novembre 1987 au 14 janvier 2011. Le mouvement de protestation populaire l’a contraint à quitter le pays le 14 janvier 2011 pour se réfugier à Djeddah, en Arabie saoudite (note de 2018).

[2] Rassemblement Constitutionnel Démocratique, parti gouvernemental, membre de l’Internationale Socialiste.

[3] Oued Medjerda, plus grand fleuve de Tunisie ; Bou Kornine, montagne à l’horizon de Tunis ; Pilao : ilot rocheux battu par la mer.

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08 mars 2020

Chroniques tunisiennes 1975 / 2018 (18/29). Langue de bois d'olivier.

La voix de son maître

 

Tunisie Ben Ali 1

Les relations franco-tunisiennes ne sont pas au beau fixe actuellement. Ce serait même plutôt l’avis de grand frais, voire de tempête. Il faut dire que le président Ben Ali [1] a quand même une vision curieuse de la démocratie : se faire réélire avec 99,45% des voix n’est vraiment pas crédible ! Chacun sait aujourd’hui comment étaient arrangés les scrutins des pays du « socialisme réel » ou des dictatures sud-américaines et africaines.

Quelle autre bêtise que de confisquer les bandes d’enregistrement et les carnets de note du journaliste de France-Inter, Daniel Mermet [2] qui était venu recueillir les témoignages de militants des droits de l'homme, pourchassés et torturés dans le pays ! Au lieu de consacrer ses émissions pendant une semaine à parler du non-respect des droits de l’homme en Tunisie, Daniel Mermet en aura consacré trois ou quatre ! 

Aujourd’hui, seuls « Le Figaro » et « France-Soir » sont vendus dans les kiosques en Tunisie, et encore ! En centre-ville de Tunis seulement. Tous les autres journaux sont interdits, que ce soient « Libération », « Le Monde », « L’Humanité » ou « La Croix ». Par contrecoup les médias en sont réduits à mettre en valeur d’obscurs écrivaillons français pour montrer que le régime n’est pas isolé. En première page de son édition du 25 mars 2000, « Le Temps » consacre un de ses titres à la lettre ouverte de Gérard Cardonne [3] contre « la campagne menée par certains médias français contre la Tunisie ». Et, en page 5 du quotidien, je suis heureux d’apprendre que « …tous les Français ne partagent pas les pauvres aboiements des chiens médiatiques » suite à « une certaine campagne de presse menée par les forces obscures de la Gauche » ! Ce doit être encore un complot des Francs-maçons ou des Communistes !

La lecture du journal local rappelle d’autres temps. C’est fou les contorsions que sont obligés de faire les journalistes pour disserter sur pas grand-chose, tout en évitant soigneusement de se mouiller. Cela donne lieu à quelques remarquables exercices de langue de bois, en olivier, bien solide. Par exemple, sur les relations entre la Tunisie et la Hongrie : « Le partenariat qui englobe toutes sortes de domaines s’épanouit dans le plein exercice de la souveraineté et dans la liberté de chacune des deux parties qui décident ainsi de joindre leurs efforts et potentialités dans le but de préserver leurs intérêts et leurs chances dans un monde qui connaît une compétitivité de plus en plus féroce et orientée vers l’exclusion des plus faibles ». Voilà une belle phrase, bien ronflante, pour ne rien dire. Et tous les articles sont du même bois !

Pour montrer combien il est apprécié et aimé du peuple, le président utilise même les délégations d’enfants venus soutenir son action, comme un bon « petit père des peuples » et cela donne lieu à des situations et des commentaires ubuesques. 

« Le Président Zine El Abidine Ben Ali a reçu des enfants qui ont participé, jeudi, à la journée parlementaire pour les enfants, un message dans lequel ils expriment au Chef de l’Etat leurs remerciements et leur considération d’organiser cette journée annuelle dans le cadre de l’intérêt qu’il accorde aux enfants de la Tunisie et de son souci d’ancrer l’esprit de citoyenneté chez les jeunes générations et de leur offrir l’opportunité de prendre connaissance, à un âge précoce, de la vie politique et parlementaire de manière à enraciner en eux le comportement démocratique ».

Quelle phrase ! Pour la longueur et la complexité, c’est du Proust. Pour l’élégance et la compréhension, c’est autre chose. Quant au sens de la phrase, on peut même lui en trouver deux : ceux du va-et-vient de la brosse à reluire ! Pour le reste, les formulations du message adressé par les enfants au président ont dû faire transpirer plus de fronts à la présidence de la République que de fronts d’enfants…


[1] Zine el-Abidine Ben Ali, né le 3 septembre 1936 à Hammam Sousse, était président de la République tunisienne du 7 novembre 1987 au 14 janvier 2011. Le mouvement de protestation populaire l’a contraint à quitter le pays le 14 janvier 2011 pour se réfugier à Djeddah, en Arabie saoudite (note de 2018)

[2] Daniel Mermet, producteur de l'émission « Là-bas si j'y suis », sur France-Inter.

[3] Gérard Cardonne, écrivain, ex chef d'État-major de la 5e division blindée en Allemagne.

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04 mars 2020

Chroniques tunisiennes 1975 / 2018 (17/29). Une combine astucieuse aux ruines antiques de Dougga.

Comment ponctionner les touristes en douceur ?

 

Tunisie Dougga Théâtre

« La ville de Tucca était située sur le penchant d’une petite colline où nous trouvâmes plusieurs restes d’édifices, entre autres le portique d’un temple encore en bon état ; il était soutenu par six grosses colonnes dont quatre faisaient la façade et les deux autres étaient sur les côtés »[1].

Le site de Dougga apparaît assez peu visité et, au parking situé devant les ruines, seules quelques voitures sont stationnées lors de notre arrivée. Ce qui n’empêche pas néanmoins des adolescents de jouer aux gardiens, de vous aider à vous placer, le tout contre une modeste rétribution bien sûr.

Les ruines de Dougga [2] comptent parmi les plus belles ruines romaines d’Afrique du Nord. Le site archéologique se trouve à quelques kilomètres de la ville de Téboursouk, sur un plateau offrant une vue dégagée sur les plaines environnantes. Avant l'annexion romaine de la Numidie, la ville de Thugga était la capitale d'un État libyco-punique.

Pendant près de trois siècles, la ville comprendra deux communautés vivant côte-à-côte, dotées chacune d'un statut différent, une population numide, nomade, et des citoyens romains faisant partie de la colonie romaine de Carthage. En conséquence, la ville se pare d’une série de bâtiments publics, forum, capitole, théâtre, thermes, arc de triomphe, comme dans toute ville romaine.

Dougga possède notamment un théâtre assez bien conservé qui pouvait accueillir 3 500 spectateurs. L’hémicycle s’appuie sur la colline et comprend 19 gradins répartis en trois séries permettant de séparer les différentes catégories de public, neuf gradins au premier niveau, six au second et quatre au niveau supérieur. Le mur de scène a presque complètement disparu, il ne subsiste que le soubassement et plusieurs colonnes qui le décoraient, mais cela permet d’avoir un magnifique fond de scène : un paysage de collines douces couvertes du feuillage bleu-vert des oliviers.

L’autre monument particulier de Dougga est un mausolée libyco-punique, un exemple rare d’architecture royale numide. Il s’agit d’un tombeau d’une hauteur de 21 mètres, érigé au IIe siècle av. J.-C. Il est disposé sur un piédestal comprenant cinq marches. De forme quadrangulaire, il est composé de trois niveaux. Le premier niveau n’est pas décoré à l’exception d’une petite fenêtre sur chacun des côtés. Celle de la face Nord est fermée par une dalle qui donne accès à une chambre funéraire. Le second niveau est décoré de quatre colonnes engagées, d’ordre ionique, lui donnant la forme d’un temple. Le troisième niveau comporte des sculptures d’une course de char. Il se termine par un pyramidion.

Après la visite, de retour sur le petit parking où nous sommes désormais seuls, il nous est impossible de faire démarrer la voiture que nous avons louée à Tunis : il n’y a plus une goutte d’essence dans le réservoir qui était pourtant à moitié plein ! Celui-ci a donc dû être siphonné pendant le temps de notre visite par ces mêmes gardiens bénévoles qui se sont d’ailleurs volatisés entre temps. Heureusement, les ruines de Dougga sont situées sur une colline, à six kilomètres de Téboursouk, et il n’y a donc qu’à se laisser descendre au village en roue libre. Et, quelle chance extraordinaire, un petit garage est justement situé à l’entrée de la ville où il est possible d’acheter de l’essence dans des bidons ! C’est vraiment trop de chance, une chance trop bien calculée qui amène à se demander avec une certaine perplexité si nous ne sommes pas en train de racheter l’essence qui nous a été siphonnée dans le réservoir une heure plus tôt ? Mais, la combine est bien calculée : elle permet de revendre immédiatement le produit du larcin tout en ayant le sourire de la victime ! 

Bravo, c’est du grand art !


[1] Jean André Peyssonnel. « Voyage dans les régences de Tunis et d’Alger ». 1724-1725.

[2] Les ruines de Dougga sont inscrites sur la liste de l’UNESCO du patrimoine mondial de l’Humanité depuis 1997 (note de 2018).

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02 mars 2020

Chroniques tunisiennes 1975 / 2018 (16/29). Rencontres avec la maréchaussée.

De l’importance des essuies-glaces dans le désert – Un radar pifométrique

 

Tunisie Tozeur La corbeille

A la sortie de Tozeur, dans le grand Sud tunisien, un policier arrête notre véhicule immatriculé en France et demande à vérifier tous les papiers : la carte verte d’assurance, la carte grise, puis mon permis de conduire et les passeports de toute la famille. L’ensemble étant sans problème, il se livre ensuite à une vérification minutieuse du véhicule : état des pneus, fonctionnement des feux de signalisation, des clignotants, présence d’un triangle de signalisation « danger » dont je possède miraculeusement un exemplaire, car il est alors seulement obligatoire en France pour les véhicules tractant une caravane. 

Las, j’ai tout cela et tout fonctionne parfaitement.

Alors, à bout d’arguments, le policier me donne l’ordre de faire fonctionner mes essuie-glaces ! Mes essuie-glaces ? A la porte du désert ? Dans un pays où il ne pleut que quelques heures par an et où, essuie-glaces ou pas, de toute façon il n’est plus question de rouler la visibilité étant nulle et les routes disparaissant sous l’eau ? Comme, ils fonctionnent également, de guerre lasse, il abandonne ses investigations et nous relâche !

Le plus surprenant, c’est que les nombreux véhicules qui passent à côté de nous et sillonnent la ville ne sont pas tous en très bon état, loin de là. Nombreux sont ceux qui n’ont pas d’essuie-glaces du tout, des feux de signalisation cassés et je doute qu’ils possèdent un triangle de signalisation ; je ne dis rien de l’état de leurs pneumatiques qui semblent souvent bien lisses. Quant à leurs freins, je ne souhaite pas monter dans ces véhicules ! Qu’espérait-il ce policier ? Se payer un étranger ? Obtenir un bakchich dans le cas où je n’aurais pas été parfaitement en règle ?

Tous les policiers ne sont pas aussi pointilleux, du moins avec les étrangers. 

La traversée des villages doit s’effectuer en limitant sa vitesse à 60 km/h. Je traverse l’un d’eux à une vitesse excessive, autour de 70 km/h. Pas de chance, il y a un gendarme à la sortie du village ! Il ne possède pas de radar mais un pifomètre personnel suffisamment expérimenté pour juger de mon excès de vitesse. Cette fois-ci je me crois bon pour écoper d’une amende qui serait effectivement méritée. Il ne me semble pas très honnête de jouer les indignés et de contester la réalité des faits. Après avoir contrôlé les papiers du véhicule, il me gratifie d’un sermon bien senti sur les risques liés aux nombreux enfants susceptibles de traverser la route sans regarder. Il souligne que le risque est beaucoup plus important en Tunisie qu’en France compte tenu de la démographie nationale. C’est un gendarme qui a voyagé, bref, c’est ferme, paternel et sans contravention ! 

Par contre, curieusement, gendarmes et policiers semblent beaucoup plus suspicieux avec les voitures administratives dans lesquelles nous circulons lors de nos différentes missions. Sauf quand l’un de nos accompagnateurs, chauffeur ou fonctionnaire du ministère, connaît les représentants de la maréchaussée, notre véhicule est généralement bon pour se faire arrêter à chaque contrôle de police et ils sont assez fréquents en Tunisie ! Ce ne sont pas les étrangers présents dans le véhicule qui intéressent nos pandores et ils ne nous demandent jamais nos passeports, aussi attendons-nous sagement la fin des conciliabules. Ce qu’ils souhaitent contrôler c’est la conformité des ordres de mission, lesquels doivent préciser le jour, le trajet, le nom du chauffeur et le nombre des personnes présentes dans le véhicule. Cela laisse supposer que les véhicules administratifs pourraient aussi être utilisés à d’autres fins que celles du service de l’Etat.

Mais tout cela n’est que vétille. Les autorités policières tunisiennes possèdent une sinistre réputation quand il s’agit de démocrates, de défenseurs des droits de l’Homme, d’opposants au régime ou tout simplement de manifestants contre la hausse du prix du pain. Il ne fait pas bon alors tomber entre leurs mains.  

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29 février 2020

Chroniques tunisiennes 1975 / 2018 (15/29). Faire du Chott El Djerid une mer intérieure.

Souvenir des Argonautes à la recherche de la Toison d’or – Un projet irréalisable

 

Tunisie Chott el Jerid

En fait, plutôt que du « chott », il faudrait parler de la « sebkha » El Djerid. La sebkha étant la dépression proprement dite dans laquelle s’écoulent les rivières temporaires - les oueds - gonflées par les rares pluies d’orage. Par suite de la très forte insolation, l’eau s’évapore laissant en surface une croûte de sel blanchâtre. Une maigre végétation halophile, c’est à dire qui supporte des concentrations élevées de sels dans les sols, pousse en bordure de la chebkha : le chott [1] proprement dit.

A la fin du XIXe siècle, François Élie Roudaire (1836 / 1885), avec l’appui de Ferdinand de Lesseps, avait imaginé la création d’une mer intérieure par une liaison de la Sebkha avec la mer moyennant le creusement d’un canal à l’emplacement du cours présumé du fleuve Triton décrit par Hérodote (484 / 420 avant J.C). Le fleuve Triton aurait été emprunté dans l’antiquité par les Argonautes, Jason et ses compagnons, au retour de leur quête de la Toison d’Or. Une cinquantaine d’hommes, et autant de rameurs, avaient participé à l’expédition au bord de la galère « l’Argo » - la rapide - dont la proue était douée de la parole prophétique ! Rien que du beau linge à bord : Jason, Argos, Castor et Pollux, Héraclès, Orphée... et beaucoup d’autres dont notre époque impie a oublié les exploits merveilleux [2].

Problème : le Chott El Djerid est entièrement au-dessus du niveau de la mer, à plus 15 m, sans compter qu’un seuil de collines calcaires sépare la mer de la dépression du chott ! Après une polémique de plusieurs années sur l’intérêt, ou les problèmes, liées à la création de cette mer intérieure, l’Etat français abandonna le projet. Dans le roman « L’invasion de la mer », Jules Verne reprendra l’idée de cette mer intérieure avec le creusement d’un canal depuis le golfe de Gabès, création à laquelle, dans le roman, s’opposent les riverains du Chott.

« Un tremblement de terre venait de modifier toute la région orientale du Djérid entre le golfe et le Melrir. Après la rupture du seuil de Gabès et l’abaissement du sol sur une longueur de plus de deux cents kilomètres, les eaux de la Petite-Syrte s’étaient précipitées à travers le canal qui n’avait pu suffire à les contenir. Aussi avaient-elles envahi le pays des sebkha et des chotts, inondant non seulement le Rharsa sur toute son étendue, mais aussi la vaste dépression du Fejey-Tris. Très heureusement, les bourgades, La Hammâ, Netta, Tozeur et autres n’avaient point été́ englouties, grâce à leur situation en terrain élevé́ et elles pourraient figurer sur la carte comme ports de mer » [3].

La traversée du chott s’effectue aujourd’hui sur une chaussée surélevée qui permet un passage permanent. De chaque côté de la route court un fossé dans lequel stagne une eau d’un bleu très profond, aux franges de laquelle une couronne de concrétions de sel vous éblouit par sa blancheur. Le paysage qui vous entoure est d’une simplicité biblique : un infini azur recouvre un infini ocre, avec des reflets roses parfois, mais tout aussi lisse, sans relief, ni végétation.

« Là-bas, au sud du pays, dans le grand chott, on remarque un affleurement du sol ferme, situé sur la piste de Kriz et auquel les cartes accordent l’importance et l’aspect d’un îlot.

C’est, sur la banquise de sel, le débris d’un bordj ruiné, un maigre tas de pierrailles que recouvre en partie le fumier des caravanes »[4].

Parfois, le vent se lève sur le chott, les deux infinis se joignent alors en une masse homogène blanchâtre où l’on repère difficilement le ruban noir du goudron de la route. Dans ce smog qui crisse sous la dent, flotte une petite butte grise, plantée de trois palmiers échevelés, et sur laquelle émerge le dôme d’un marabout. Les restes du bordj décrit par Georges Duhamel ?


[1] Chott : de l'arabe « rivage » ; en Afrique du Nord, étendue d'eau salée permanente ou terre salée qui entoure une sebkha.

[2] Apollonios de Rhodes. « Les Argonautiques ». IIIe siècle av.JC.

[3] Jules Verne. « L’invasion de la mer ». 1905.

27 février 2020

Chroniques tunisiennes 1975 / 2018 (14/29). La palmeraie de la STIL.

Palmeraie « moderne » et palmeraie paysanne – Un lieu où vécurent Edgar et Lucie Faure

 

Tunisie Tozeur Palmeraie de la STIL

La Société Tunisienne d’Industries Laitières, la STIL [1], possède de grandes palmeraies dans le Sud tunisien. Mais quel est le lien entre industrie laitière et production de dattes ? Mystère.

Contrairement aux palmeraies des petits paysans, il s’agit là de grandes palmeraies domaniales pour l’exportation des dattes. Les palmiers sont plantés très régulièrement en ligne. Ce sont des pieds femelles, car le palmier est une plante dioïque, c’est à dire que pieds mâles et femelles sont séparés. Les pieds femelles, porteurs des régimes de dattes, constituent l’essentiel de la plantation. Pour assurer la fécondation effectuée naturellement par le vent, des pieds mâles sont disposés en pourtour de la palmeraie. Toutefois, l’homme peut aider à la fécondation en récupérant les faisceaux d’étamines mâles et en les secouant au-dessus des fleurs femelles. 

La particularité de la reproduction du palmier permet aux vieux tunisiens de comparer homme et palmier. Comme pour l’homme, les sexes sont séparés ; comme pour l’homme, un mâle peut féconder de nombreuses femelles disent-ils !

Les palmeraies des petits paysans sont moins régulières, plus complexes mais pas moins ordonnées. C’est un apparent fouillis pour l’observateur extérieur, mais ce fouillis est d’une grande rationalité. L’ordre n’y est pas géométrique et pérenne au service de la simplification et de la mécanisation, mais adapté et évolutif en fonction des spécificités du terrain et des besoins familiaux. Ces palmeraies comprennent généralement trois niveaux de production quand la grande palmeraie n’en comprend qu’un. Protégés par les palmes du niveau le plus élevé, des arbustes à développement moyen, bananiers, figuiers et amandiers sont plantés entre les palmiers ; ils assurent des revenus complémentaires ou participent à la consommation alimentaire des familles. Puis, sous ce niveau intermédiaire, peuvent être cultivés, au sol, des plantes fourragères lesquelles permettent de nourrir des troupeaux de bovins, de moutons et des ânes. 

Au cours de notre étude des établissements d’enseignement agricole nous sommes hébergés dans une magnifique maison au milieu d’une des palmeraies de la STIL. C’est une vaste demeure traditionnelle, carrée et blanchie à la chaux, toute en rez-de-chaussée, les murs extérieurs percés de rares et étroites ouvertures sont surmontés de petits créneaux. Seule ouverture, l’entrée précédée d’un porche à trois arches outrepassées. L’intérieur est composé de vastes pièces blanches entourant un jardinet où glougloute une fontaine. Le salon est meublé de divans bas recouverts de couvertures berbères.

Ici a séjourné Edgar Faure [2] et sa femme, la romancière Lucie Faure. Le gardien nous affirme que Lucie Faure y a écrit l’un de ses romans sans pouvoir nous préciser lequel. Edgar Faure, lui, a participé à l’accession à l’Indépendance de la Tunisie. Il est notamment l’inventeur de la formule « L’indépendance de la Tunisie dans l’interdépendance ». Formule remarquable s’il en fut, s’efforçant par un jeu de mot brillant de marier la carpe et le lapin, l’eau et le feu, de faire plaisir aux colons comme aux nationalistes tunisiens. La formule est bien à l’image d’un Edgar Faure évitant les oppositions, les contradictions, cherchant les accommodements, la conciliation, mais elle était assurément plus facile à dire qu’à réaliser ; la suite de l’histoire devait suffisamment le démontrer.

Si la demeure avait connu son heure de gloire avec l’accueil du couple Faure, elle possédait quelques aspects étonnants pour ses éléments les plus triviaux. Elle avait été construite à une époque où les « commodités modernes » n’étaient pas encore connues ou très répandues, aussi avait-il fallu ajouter par la suite et tant bien que mal salles d’eau et cabinets de toilette. Le plus curieux était alors la place qui avait été assignée à une des cuvettes de toilettes : au milieu d’une des chambres !


[1] Suite à l’ouverture à la concurrence du marché laitier en Tunisie, au début des années 1990, la STIL a été liquidée en 2005 et ses actifs privatisés (note de 2018).

[2] Edgard Faure (1908 / 1988) fut président du Conseil, puis ministre du Général de Gaulle notamment de l’Éducation Nationale après 1968.

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25 février 2020

Chroniques tunisiennes 1975 / 2018 (13/29). Mariage et statut de la femme.

Une idole énigmatique – Un Code du statut personnel progressiste

 

Tunisie mariage

« C’est la reine du jour, c’est la reine d’un jour. A peine est-elle arrivée dans la maison de son époux qu’on l’installe cérémonieusement sur un siège d’apparat. Elle y trône, dans le riche costume brodé d’or et d’argent, couverte de bijoux (la plupart empruntés) comme une idole magnifique. Des heures durant, elle restera offerte à l’admiration des invités, les yeux baissés, les mains sur les genoux »[1].

Invités par des amis, nous avons eu plusieurs fois l’occasion d’assister à des mariages en Tunisie. Il faut dire que chacun semble pouvoir s’y faire inviter sans problème, voire simplement s’inviter lui-même, avec amis et connaissances selon le principe « les amis de mes amis sont mes amis ». Il est vrai également qu’à chaque fois il s’agissait de mariages célébrés dans des couches aisées de la population tunisienne, famille d’avocats tunisois ou de propriétaires de grands hôtels à Sousse et Monastir, et que les invités y sont forts nombreux, plusieurs centaines de personnes.

A Sousse, tout l’hôtel est réservé pour la célébration du mariage du fils du propriétaire et, dans la grande salle du restaurant, les mariés sont assis bien sagement, côte à côte, sur une estrade. Si le marié est habillé d’un costume classique blanc, chemise blanche, cravate blanche et pochette blanche, la mariée, jeune et jolie, est habillée d’un lourd vêtement cousu de paillettes argentées, composé d’un pantalon bouffant, d’un corsage et d’un petit boléro. Elle ne bouge pas, conserve un maintien réservé et ne lève pas les yeux.

En face de l’estrade sont alignées des dizaines de chaises en plusieurs rangées où chacun peut venir s’asseoir pour contempler les mariés. Familles et amis sont assis sur les chaises ou discutent sur les côtés ou dans les salons voisins par petits groupes. Un orchestre traditionnel composé d’un oud tunisien, d’un rebec à deux cordes, d’un târ et d’une darbouka, joue toute la soirée. Entre estrade et rangées de chaises, hommes et femmes viennent danser en se déhanchant. Les femmes qui dansent sont, soit des femmes d’âge mûr, mères de famille, soit des jeunes filles. Des jeunes filles à marier peut-être ?

Régulièrement des invités montent sur l’estrade pour venir féliciter le marié, mais en direction de la mariée, pas un mot, pas un sourire, pas une accolade. Elle est tout à la fois la Reine de la fête, car chacun vient l’admirer, mais elle est aussi ignorée, car personne ne lui adresse la parole ! Elle trône sur la fête comme une idole énigmatique.

Ce cérémonial traditionnel semble être en contradiction avec le fait que la Tunisie est connue pour avoir le Code du statut personnel le plus progressiste du monde arabe. Il a été promulgué le 13 août 1956 par le premier ministre Habib Bourguiba [2] et a pour objectif l’instauration de l’égalité entre hommes et femmes. Il instaure un âge minimum obligatoire au mariage, limité d’abord à 18 ans pour l’homme et à quinze ans pour la femme, majorés de deux ans pour les deux conjoints en 1964. La polygamie est interdite et chaque époux doit « traiter son conjoint avec bienveillance, vivre en bon rapport avec lui et éviter de lui porter préjudice », ce qui abolit de fait le devoir d’obéissance de l’épouse à l’égard de son mari. Un mari ne peut pas répudier sa femme et le divorce doit être prononcé par un tribunal soit par consentement mutuel des deux époux, soit à la demande de l’un des conjoints qui estime avoir subi un préjudice. Sans être une réforme de type laïc, car les règles du code s’inscrivent dans les grandes orientations du Coran, elles n’en déterminent pas moins des orientations en rupture avec certaines traditions ou interprétations du livre sacré.

Mais ce qui est tout aussi important c’est l’effort remarquable d’éducation et de formation des femmes qui est en cours dans la République tunisienne. Avec la scolarisation obligatoire pour les filles comme pour les garçons, le taux d’analphabétisme des femmes de plus de 10 ans a chuté de 96% en 1956 à 58% en 1984 [3].


[1] Zoubeir Turki. « Tunis naguère et aujourd’hui ». 1967.

[2] Habib Ben Ali Bourguiba, né probablement le 3 août 1903 à Monastir et mort le 6 avril 2000. Leader de la lutte pour l’Indépendance de la Tunisie il a été le premier président de la République tunisienne de 1957 et 1987.

[3] En 2017, le taux d’alphabétisation des jeunes de 15 à 24 ans est de 96% pour les femmes et de 98% pour les hommes ; les filles représentent 54% des élèves du secondaire et du supérieur (note de 2018).

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23 février 2020

Chroniques tunisiennes 1975 / 2018 (12/29). Le TGV fait des émules entre Tunis et Sousse.

Une centrale de réservation exigeante – Mais heureusement susceptible d’adaptation

 

Tunisie Sousse gare

Contrairement à ce qu’imaginent fréquemment vos collègues, les missions à l’étranger donnent rarement l’occasion de visites touristiques encore moins de farniente sur une plage, d’autant que vous disposez rarement de moyens de déplacement. Si vos partenaires étrangers respectent généralement le repos dominical, la fin de semaine est alors pour vous l’occasion de travailler sur les documents recueillis, les notes prises, de rédiger des analyses ou des rapports. Pendant le temps de voe absence, votre travail habituel n’étant pas effectué par de serviables petits lutins, vous imaginez aisément que courriers et problèmes doivent attendre avec impatience votre retour. Pas question donc d’avoir en plus un rapport de mission à rédiger ! Néanmoins, ne faisons pas pleurer dans les chaumières sur notre triste sort, les missions à l’étranger sont l’occasion de rencontres professionnelles passionnantes, doublées parfois par la réalisation d’amitiés profondes.

Il se trouve que, pour une fois, ce dimanche, nous disposons d’un peu de temps et nous décidons d’aller visiter Sousse en prenant le train. Las, arrivés à la gare, bien que très en avance sur l’horaire de départ, le préposé à la vente des billets nous annonce que toutes les places sont déjà réservées. Nous nous étonnons de ne pouvoir prendre un billet, quitte à voyager debout, la distance n’étant pas si grande. A quoi l’employé nous répond que dans le TGV, lequel a été inauguré il y a peu de temps entre Lyon et Paris [1], on ne délivre pas non plus de billet sans réservation ! La logique est imparable : les trains modernes, qu’ils circulent en France ou en Tunisie, semblent gérés avec la même logique d’efficacité économique.

En insistant un peu auprès de l’employé, nous découvrons que celui-ci effectue les réservations avec une fiche sur laquelle est dessinée la rame du train et ses différentes places assises symbolisées par des cases numérotées. Or, seules les cases de la partie gauche de la rame sont cochées, ce qui doit correspondre aux billets déjà vendus. Le préposé nous explique que, si au départ de Tunis seule la moitié des places est vendue, c’est que des voyageurs sont susceptibles de monter aux arrêts situés entre Tunis et Sousse et qu’il convient de leur conserver des places assises. De fait, il n’existe pas de centrale de réservation qui permette de prévoir l’occupation du train lors de ses différents points d’arrêts et la méthode utilisée doit donc permettre d’assurer une certaine « régulation » de la fréquentation. Avec un peu d’empathie et de persuasion nous finissons néanmoins par obtenir des billets en « surnombre ». Heureusement, car la rame se révèle à moitié vide jusqu’à Sousse !

« Cette petite ville carrée est fort riante ; bâtie sur le penchant d’une colline. La mer arrose tout le côté des murailles qui regarde le levant ; le côté opposé est défendu par la citadelle qui se trouve au haut de la ville et qui n’est point dominée » [2].

A Sousse, nous avons la surprise de constater que la voie de chemin de fer traverse la ville en empruntant avenues et places. Spectacle dont nous ne nous lasserons pas dans l’après-midi, observant la scène des terrasses de café de la grande place « Fahrat Hached » : la lourde locomotive tirant son convoi et avançant lentement et précautionneusement au milieu d’une circulation dense en actionnant son klaxon [3].

Le voyage de retour nous confirme ce que nous subodorions. La rame pour Tunis, le dimanche soir, est absolument bondée d’étudiants et lycéens retournant dans leurs écoles, et de Tunisois venus passer le week-end en famille à Sousse. Le nombre de billets délivrés au départ de Sousse est manifestement très largement supérieur au nombre de places disponibles. Les arrêts dans les gares suivantes montrent aussi que, comme dans le métro parisien, l’on peut vendre sans fin des billets, sans commune mesure avec la capacité des rames et encore moins des règles les plus élémentaires de sécurité. L’employé de la gare de Tunis avait donc fait un peu de zèle, il voulait montrer à ces touristes français qu’en Tunisie aussi il existait des trains modernes et qu’il fallait aussi y réserver sa place.


[1] Septembre 1981.

[2] Jean André Peyssonnel. « Voyage dans les régences de Tunis et d’Alger ». 1724-1725.

[3] Désormais, le terminus du train Tunis-Sousse est situé boulevard Hassouna-Ayachi peu avant la place Fahrat Hached (note de 2018).

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21 février 2020

Chroniques tunisiennes 1975 / 2018 (11/29). Le nymphée de Zaghouan.

Une installation hydraulique romaine – Initiation à la dégustation des briks à l’œuf

 

Tunisie Zaghouan Temple des eaux

« ... car dans cette côte on ne trouve presque aucun village ni ville bâtie. Elles sont toutes ambulantes : ce ne sont que tentes, qu’on change de lieu à chaque récolte ou toutes les fois qu’on le trouve bon... »[1].

Au retour de la visite d’un établissement d’enseignement professionnel agricole, nos cicérones tunisiens nous proposent de manger dans une petite gargote de la montagne de Zaghouan. Composé de quelques tables de jardin en métal, le restaurant est situé dans un endroit sauvage, à côté des ruines abandonnées d’un nymphée romain, au pied des escarpements du djebel Zaghouan [2]. Les sources de Zaghouan alimentent aujourd’hui en eau potable Tunis, après avoir alimenté Carthage. 

Le complexe hydraulique romain de Zaghouan / Carthage est le plus grand complexe du genre jamais réalisé. Il est composé de trois parties : 1- les captages de quatre sources avec l’érection d'un cadre monumental, le nymphée connu sous l'appellation de « temple des eaux », 2- un aqueduc de 132 km, ce qui en fait le plus long aqueduc du monde, alternativement au sol, en souterrain ou en aérien, dont de nombreux tronçons parsèment encore la plaine au Sud de Tunis avec des arcades de plus de 20 m de hauteur, et, 3- les citernes de stockage de la Maalga situées sur une partie élevée de la colline de Carthage, auxquelles il faut ajouter les thermes publics de Carthage, les thermes d'Antonin, situés en bord de mer et qui constituaient le but ultime et l'aboutissement du réseau [3].

Suite à plusieurs périodes de sécheresse entre 123 et 128, l’empereur Hadrien aurait décidé le captage des sources existant dans les massifs montagneux du Djebel Zaghouan et du Jouggar et la construction de l’aqueduc destiné à conduire les eaux vers les citernes de Carthage. La pente de l’ensemble est de 0,29 %, soit un dénivelé de 383 mètres pour 132 kilomètres de distance ! Remis en eau au Xe siècle, une dérivation de l’aqueduc permettait de distribuer l’eau vers la médina de Tunis à partir du XIIIe siècle. Il cesse de fonctionner au XVIe siècle. Une tentative de restauration est effectuée en 1861 avec des conduites en fonte pour les parties aériennes mais l’exploitation en sera abandonnée quelques années plus tard. L’ensemble des monuments est classé entre 1891 et 1928.

Le nymphée, perdu dans la végétation, est un édifice du IIIe siècle composé d’une esplanade en forme de fer à cheval bordée de portiques corinthiens, au fond de laquelle se dressait le sanctuaire de plan quadrangulaire. 

Quel plaisir de lézarder au soleil tunisien pendant que la pluie et le brouillard envahissent la plaine dijonnaise ! Le plaisir est néanmoins accompagné d’une épreuve délicate, celle de manger pour la première fois une « brik à l’œuf », un plat typiquement tunisien. C’est manifestement de la part de nos correspondants tunisiens une épreuve initiatique indispensable à la poursuite d’une saine collaboration entre nos établissements. En première approximation, la brik pourrait se comparer à un chausson aux pommes ! Il s’agit en effet d’une farce enfermée dans une galette de fine pâte feuilletée de blé dur, pliée en deux. La farce, composée soit de thon émietté, soit de viande d’agneau, d’oignons et de persil, finement hachés, est déposée avec un œuf cru au milieu de la galette ou « malsuqa ». L’ensemble est plongé brièvement dans un bain d’huile bouillante afin que l’œuf reste mollet. La brik, doucement dorée, est servie chaude avec des tranches de citron. L’épreuve est alors de manger la brik avec les doigts en évitant d’avoir de longues traînées de jaune d’œuf mollet sur le menton ! Ce qui n’est évidemment pas si facile. Nos amis tunisiens, forts d’une longue pratique, nous conseillent aimablement non pas de commencer à manger les bords semi-circulaires, le plus facile, comme le font habituellement les novices qui ne savent plus ensuite comment attaquer le centre avec la farce, mais au contraire de débuter par le centre où se trouve généralement le jaune d’œuf en tenant la brik par les bords.

Sans prétendre que l’examen soit un franc succès, la note obtenue est malgré tout honorable, du moins n’ai-je pas laissé dégouliner du jaune d’œuf ni sur le menton, ni sur la chemise !


[1] Jean André Peyssonnel. « Voyage dans les régences de Tunis et d’Alger ». 1724-1725.

[2] Le nymphée a été joliment restauré et est désormais situé dans un jardin. Quant à la petite gargote c’est désormais un snack-restaurant avec salles intérieures et imposante paillotte extérieure (note de 2018).

[3] Liste indicative du patrimoine mondial de l’Humanité. UNESCO. 2012.

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