Notes d'Itinérances

26 juin 2022

Parione - Entre Campo dei Fiori et Place Navone (19/21). Modernité de Pasquino.

Pasquino, un opposant à supprimer ! - La Pasquinade, une satire indispensable à la démocratie

 

Rome Parione Pasquino 2

Adrien VI Boeyens (1522 / 1523), Sixte V Peretti (1585 / 1590) et Clément VIII Aldobrandini (1592 / 1605) ont tenté, sans succès, de supprimer la statue. C’est que Pasquino était devenu un opposant célèbre et que l’exiler comportait de plus en plus de risques. Faute de s’en débarrasser, Benoît XIII Orsini (1724 / 1730) a publié un décret punissant de la peine de mort, de la confiscation de ses biens et de l'infamie toute personne se rendant coupable de faire parler Pasquino ! Des sentinelles étaient même postées devant ce tas informe de pierre pour l’empêcher de s’exprimer. On ne rigole pas avec ces choses-là !

« Derrière Sainte-Agnès, on voit dans la place des Libraires une statue antique fort mutilée, mais aussi célèbre que pas une autre ; c’est le seigneur Pasquin. Il était grand babillard en son temps ; depuis de longues années il ne dit plus un mot, n’étant pas à portée de faire des dialogues satiriques avec son ami Marforio, qui gît aujourd’hui couché dans une cour du Capitole » [1].

Il faut dire que la remarque est de 1739 et la menace de mort courait toujours. Cela peut calmer les humeurs bavardes. 

Toutefois, notre Pasquino a continué à faire des siennes, bon an mal an. Il a même moqué l’accueil de Hitler à Rome, le 3 mai 1938, ironisant sur la transformation de la ville en cité de carton-pâte (« Rome de travertin - vêtue de carton – salue le peintre mironton – venu jouer les patrons » [2]). En « démocratie » berlusconienne, Pasquino a continué de parler. Son socle est toujours couvert de feuilles de papier, le plus souvent écrites à l’ordinateur, comme quoi, ce n’est pas parce que l’on a deux mille ans que l’on n’utilise pas des moyens de communication moderne (photo). Il parle même tellement qu’il faut régulièrement le nettoyer et un petit escabeau a longtemps été judicieusement placé à ses côtés pour faciliter le travail des employés municipaux. Mais celui-ci a disparu. Est-ce l’objet d’un emprunt fait par un voisin en mal de bricolage, ou un larcin d’un artisan indélicat ?

Mais Pasquino, tout vieux, tordu et mal foutu qu’il soit, s’intéresse aussi aux technologies nouvelles ! Il possède même son propre site internet sur lequel sont postées de modernes pasquinades, mais aussi recensées les pasquinades anciennes [3]. Et puis, lui et les autres statues parlantes semblent toujours déranger les puissants. Marforio a été exilé au sein d’un musée pour l’éviter de parler en public, le Babuino a été déplacé à de nombreuses reprises et, finalement, le mur situé derrière lui, qui servait de support aux graffiti, a fait l’objet de nettoyages sérieux et de la pose d’une peinture anti-graffiti.

Pour tout avouer, il semblerait que Pasquino ne soit pas toujours le démocrate inflexible qu’il aime à paraître. Autrefois, semble-t-il, il se serait laissé aller à quelques compromissions, acceptant les pamphlets d’une coterie contre une autre et jouant ainsi un jeu un peu trouble dans les guerres entre grandes familles romaines.

Pasquino est aussi un créateur qui a influencé la production littéraire internationale ! La pasquinade, née en Italie au début du XVIe siècle, s’est propagée en France à partir des années 1540. Des satiristes anonymes se sont mis à répandre des pasquinades en français et en latin, à la Cour et dans les villes où séjournaient les rois de France. Ils commentaient les derniers événements politiques ou mondains et prenaient le parti, pendant les Guerres de religion, tantôt des protestants tantôt des catholiques. Les Français en ont fait ensuite leur miel.

Mais pourquoi Ménélas se fait-il appeler Pasquino ? Pour les uns, ce nom lui aurait été donné en souvenir d’un coiffeur du quartier particulièrement moqueur pour la gente papale, pour d’autres il aurait utilisé le nom d’un professeur de grammaire moqué par ses élèves pour sa ressemblance avec lui. D’autres enfin, suggèrent que le nom proviendrait d’un personnage du Décaméron [4].


[1] Président de Brosses. « Lettres d’Italie ». 1740.

[2] « Roma di travertino – vestito di cartone – saluta l’imbianchino – che arriva da padrone ». In Ranuccio Bianchi Bandinelli. « Quelques jours avec Hitler et Mussolini ». 1995.

[3] http://www.pasquinate.it/ 

[4] Boccace. « Le Décaméron – Le plant de sauge ». 1353. Toutefois, je n’ai pas trouvé de rapport avec le conte…

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24 juin 2022

Parione - Entre Campo dei Fiori et Place Navone (18/21). Pasquino, une des statues parlantes de Rome.

Une statue informe - Mais bavarde !

 

Rome Parione Pasquino 1

La via del Governo Vecchio débouche sur la piazza Pasquino où est posé, sur un socle, un morceau d'une statue de marbre, c’est « Pasquino » (photo). Malgré son visage très abîmé, sans compter qu’il est aussi cul-de-jatte et manchot, Pasquino est un des Romains les plus bavards qui soit ! Et cela dure depuis plus de cinq siècles. Autrefois, Pasquino était muet, il ne s’appelait d’ailleurs pas Pasquino mais Ménélas. Il a commencé sa carrière en Grèce, au troisième siècle avant J.C, et il s’occupait alors de soutenir son ami mourant, Patrocle, lors d’un des épisodes de la Guerre de Troie. Exilé à Rome, il disparut pendant un millénaire pour réapparaître en 1501 lors de fouilles pour le pavage des routes et la réalisation des fondations de l’extension du Palais Orsini. Il a dû être jugé trop laid et abîmé pour aller enrichir la collection d’antiques d’un riche amateur d’art [1]. Le cardinal Oliviero Carafa le fit placer à l’endroit de sa découverte, au coin du Palais Orsini, sur l’ex Piazzetta di Parione. C’est là qu’il demeure depuis, même si de très nombreux projets ont été faits pour le déplacer voire le faire disparaître.

C’est que, depuis sa découverte, la statue s’est mise à parler ! Et pas pour dire du bien des puissants ! La statue a commencé à faire parler d’elle quand, au début du XVIe siècle, le cardinal Oliviero Carafa a drapé chaque année, à l'occasion de la Saint-Marc (25 avril), le torse de la statue avec une toge décorée d'épigrammes en vers latins. Cette action du cardinal a introduit la coutume de critiquer le pape et son gouvernement en écrivant de courts poèmes satiriques en dialecte romain et en les suspendant au cou de la statue. De cette pratique est né le terme de « pasquinade », à savoir un pamphlet anonyme en vers ou en prose [2]. Non seulement Pasquino parle, mais il a surtout un franc-parler qui en indispose plus d’un, surtout les papes quand ils étaient une puissance temporelle et qu’ils pressuraient le pauvre monde. Les Romains, gouailleurs et railleurs, prirent la fâcheuse habitude d’aller y placer des libelles et des poèmes satiriques vengeurs [3]. Après l’inauguration de la fontaine des fleuves (1651), sur la Piazza Navona, Pasquino a notamment déclaré : 

« Ce que nous voulons, ce ne sont pas des obélisques ni des fontaines ; nous voulons du pain, du pain et encore du pain » ! 

Stendhal rapporte que Pasquino aurait également proclamé à propos d’Innocent VIII Tomasello (1484 / 1492)

« Cet être funeste a engendré huit garçons et autant de filles ; on peut donc l'appeler à juste titre le père de Rome » ! 

Si Pasquino est devenu la première « statue parlante » de Rome, d’autres se sont mises à parler aussi ! Il y en avait désormais six dans Rome : « Marforio », figure masculine de la Rome impériale allongée sur un triclinium, situé aujourd’hui dans la cour d’entrée du Musée Capitolin ; « Madama Lucrezia », buste féminin colossal d’origine antique de deux mètres environ qui représenterait Isis, installée au coin de l’église San Marco au Palazzo Venezia ; « Facchino », buste masculin qui tient dans ses mains une barrique d’où surgit une gerbe d'eau, installé dans une niche de la via Lata (Palazzo De Carolis) ; le « Babuino », statue représentant un silène (être mythologique qui est représenté gonflé comme une outre) située via del Babuino, et enfin, « l'abbé Luigi » une statue antique représentant un consul ou un sénateur romain, place Vidoni.

Mais Pasquino et les autres statues parlantes de Rome ne brocardaient pas que les papes. Après l'annexion des États pontificaux par Napoléon Ier, en 1809, celui-ci fit expédier en France de nombreux chefs d’œuvre. En 1810, une pancarte sur Marforio posait alors la question : « E vero, Pasquino, Ghe tutti i Francesi sono ladri ? » (C’est vrai, Pasquino, que tous les Français sont des voleurs ?). A quoi Pasquino répondait par une autre pancarte : « Tutti, no, ma buona parte ! » (Tous, non, mais une bonne part ! Jeu de mot sur « Bonaparte »)


[1] Bernini, à qui l’on demandait quelle était la plus belle statue de Rome, aurait répondu « celle de Pasquino » ; ce qui faillit lui attirer des ennuis, car son interlocuteur crut qu'il se moquait de lui.

[2] Cristina Giovannini. « Pasquino e le statue parlanti ». 1997.

[3] Mary Lafon. « Pasquino et Marforio, les bouches de marbre de Rome ». 1877. 

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22 juin 2022

Parione - Entre Campo dei Fiori et Place Navone (17/21). Via del Governo Vecchio.

Ou Via Papalis - Une des plus vieilles rues de Rome

 

Rome Parione via del Governo Vecchio VIerge Vallicelliana

Le nom de la rue (rue de l'ancien gouvernement), est issu de l’existence du siège du gouvernement papal dans le Palazzo Nardini. Quand, en 1741, le gouvernement a été transféré au Palazzo Madama, les habitants du quartier ont continué à désigner le palais par son ancienne fonction. Avant, le nom de la rue était « via Parionis », ou « di Parione » (à ne pas confondre avec la rue qui longe le palais sur sa gauche), mais cette voie était aussi appelée « via Papalis » à cause des processions qui y étaient organisées de Saint-Pierre à Saint-Jean-de-Latran lors de la « prise de possession » de cette basilique par le pape nouvellement élu et dont il est l’évêque.

Au n°39 de la Via del Governo Vecchio, Stefano Nardini, archevêque de Milan, a donc fait construire, sur la recommandation du pape Sixte IV della Rovere (1471 / 1484), un bâtiment pour les fonctions qu'il occupait, le Gouvernorat de Rome, en incorporant des bâtiments préexistants. Le noyau le plus ancien est situé Via della Fossa, près de trois tours médiévales, puis incorporé vers 1748 dans la nouvelle aile du bâtiment (n°39) [1]. Le palais se développe autour d'une grande cour à arcades avec une loggia sur trois côtés avec un imposant portail en marbre sur la rue. Le bâtiment a connu de très nombreuses attributions, couvent, hospice, gouvernorat de Rome, tribunal, avec des modifications successives notamment au XIXe siècle sur les via del Corallo et via di Parione rendant difficile sa lecture historique. Dans les années 1970 enfin, comme Casa delle Donne (Maison des Femmes) il a joué un rôle dans le débat national sur les droits des femmes. Les 5 000 mètres carrés de salles, halls, escaliers, galeries ont ensuite été abandonnés ; à chaque pluie, les murs et enduits subissent des dégâts, les marbres sont dévorés par la pollution, tandis que les fenêtres permettent aux oiseaux et animaux d'entrer [2].

A gauche, le premier étage de la maison du n°57 aurait été le théâtre de phénomènes fantastiques en 1861 : des assiettes qui volent, des chaises qui bougent, des bouteilles qui s'écrasent sur les murs, des bruits de chaînes ou de chats noirs aux yeux de feu descendant de la cheminée ! Le soufre, utilisé par un prêtre pour chasser le démon, l’aurait au contraire contrarié, accentuant ses manifestations. La famille, effrayée, aurait quitté la maison après en avoir fermé portes et fenêtres [3].

Au n°48 le palais Sassi-Fornari, a été construit au XVe siècle. Le portail porte encore les armes des Sassi formées d’une tête de lion et par les bandes dans la partie inférieure. En dessous, deux tables d'appoint portent encore les mots " DOM " et " SAX ". La propriété passa aux Fornari et le bâtiment fut restauré au XIXe siècle. Dans le hall d'entrée une plaque indique " RAPHAELI SANCTIO QUAE CLARUIT DILECTA HIC FERTUR INCOLUISSE » (« Ici vivait celle qui est devenue célèbre parce qu'elle était aimée de Raffaello Sanzio »). Il ne s’agit vraisemblablement pas de La Fornarina, rendue célèbre par un tableau de Raphaël, car celle-ci habitait plus vraisemblablement le Trastevere.

A droite, la façade du n°104, du XVe siècle, est décorée de médaillons contenant des portraits de juristes, et des décors de feuillages et de masques aux linteaux des fenêtres. Le bâtiment appartenait à l'avocat de la curie Bartolomeo de'Dossi. Un oculus entouré de festons surplombe la porte, sur l'architrave de laquelle se trouve un tableau de l'Archiconfrérie des Sacrés Stigmates de Rome. La corniche est également très belle, décorée de têtes, de coquilles et de rosaces. 

Au numéro 66 se trouve la maison considérée comme la plus petite de Rome, composée d'un seul étage et d'une seule fenêtre dominée par une terrasse. Aujourd'hui, la porte est constituée d'un magasin car elle a ensuite été intégrée au bâtiment adjacent.


[1] Ministero della Cultura. Segretariato Regionale per il Lazio. « Palazzo Nardini : un edificio storico nel cuore di Roma ». 2018.

[2] En avril 2018, la Surintendance de Rome avait lancé une procédure de protection sur l'ensemble du noyau historique du bien suite au projet d’une entreprise privée de transformer le bâtiment en complexe d’habitation de luxe. Le Conseil d’État a annulé cette procédure en juillet 2020, jugeant le bien aliénable ! A suivre…

Vittorio Emiliani. « Palazzo Nardini la perla del '400 si può vendere ». La Repubblica. 03/07/2020.

[3] Il se raconte que la maison ne serait pas inscrite au bureau d'enregistrement foncier de la ville et que le propriétaire n’aurait donc pas à payer d’impôts… Mais volets et fenêtres de l’étage sont désormais ouverts !

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20 juin 2022

Parione - Entre Campo dei Fiori et Place Navone (16/21). La Chiesa Nueva et l’oratoire des Philippins.

L’église de la « Madonna Vallicelliana » et de saint Philippe Neri

 

Rome Parione Corso VE II Chiesa Nuova Santa Maria della Vallicella Rubens

Dès le XIIIe siècle existait à l'emplacement de l'actuelle Chiesa Nueva une église consacrée à la nativité de la Vierge. Après une période d'abandon, le Pape Sixte IV della Rovere (1471 / 1484) fit restaurer l’église pour le Jubilé de 1475, remplaçant les colonnes par des piliers. Au XVIe, il y était conservé une image miraculeuse de la Vierge, la « Madonna Vallicelliana ». Cette fresque du XIVe siècle, initialement placée sur la façade d'un bain public de la rue Parione, s’était mise à saigner en 1535 après avoir été frappée par un caillou. 

En 1551 saint Philippe Néri (1515 / 1595) fonde la « Congrégation de l'Oratoire » et le pape confie l’église, laquelle n'était plus en bon état, à la nouvelle congrégation. Sur un projet de Giacomo della Porta, elle fut restaurée une nouvelle fois entre 1594 et 1617. Les chapelles latérales ont été ouvertes pour compléter la nef centrale de nefs latérales. La façade fut édifiée entre 1594 et 1605 selon un projet de Fausto Rughesi ; une façade très sobre, à deux étages, décorée de pilastres en faible relief, mais complétée de corniches, de colonnes entourant le portail et la fenêtre supérieure, plus accentuées lui donnant une certaine dynamique. L’intérieur n’est pas aussi sobre et élégant [1] ! La voûte, la coupole et l'abside, originellement blanchies selon la volonté de saint Philippe Neri, furent ornées de fresques par Pierre de Cortone entre 1647 et 1666, et les surfaces reçurent une riche décoration baroque, assez lourde, avec marbres colorés, cartouches, angelots, stucs et balcons de bois dorés. Trois tableaux peints en 1608 par Paul Rubens (1577 / 1640) ornent le maître-autel. Au centre, dans une décoration sur ardoise de cercles concentriques d'anges et de putti, une Vierge à l'Enfant bénissant peinte sur une plaque de cuivre (photo). Cette image, visible en semaine, coulisse grâce à un système de cordes et de poulies pour faire apparaître, du samedi soir au dimanche soir, l’image miraculeuse de la « Madonna Vallicelliana ». De chaque côté du maître-autel, formant triptyque, à gauche, les saints Grégoire le Grand, Papas et Maurus et, à droite, sainte Domitille avec les deux serviteurs qu’elle convertit, Nereo et Achille. L’église possède des reliques de ces saints. 

A gauche de l’église Santa Maria in Vallicella, l'Oratoire des Philippins. Les frères de la congrégation de l'Oratoire organisèrent, en 1637, un concours pour en choisir l’architecte. En signe de modestie la Congrégation avait exigé que ni marbre ni travertin ne soient utilisés pour la décoration du bâtiment, mais souhaité que le bâtiment conserve une apparence imposante à côté de la façade de la Chiesa Nueva. Ils choisirent Borromini comme architecte à l’issue d’une seconde commission compte-tenu de la fonctionnalité de la distribution entre chapelle, sacristie et bibliothèque. Le corps principal de la façade, légèrement concave, est divisé verticalement en cinq travées par des rangées superposées de pilastres et horizontalement en deux niveaux par des deux corniches à ressauts au relief accentué. Dans la partie médiane, une opposition est faite entre le niveau inférieur, marqué par une légère avancée convexe, et la niche concave à faux caissons du niveau supérieur. Au sommet, le tympan, en adoptant lui-même une forme à la fois curviligne et pointue à son sommet, accentue le mouvement concave et dynamique de la façade.

« Borromini renouvelle plus complètement la typologie traditionnelle en construisant sa façade sur un mouvement plus complexe, convexe concave, et ce qui était jeu plastique devient forme symbolique, image de l’église accueillante ouvrant ses bras aux fidèles » [2].

Le bâtiment abrite la bibliothèque Vallicelliana, une des plus belles salles de bibliothèque.

Sur la place, la fontaine, dessinée par Giacomo della Porta en 1581, était à l'origine située  au Campo dei Fiori et était composée d'une coupe ovale en marbre blanc. Excédé par le fait que les commerçants du marché laissaient leurs ordures dans la vasque de la fontaine, le pape Grégoire XV Ludovisi (1621 / 1623) fit poser, en 1622, un « couvercle » en travertin dominé d’une boule. Les Romains la baptise « la Terrina », ou « la zuppiera » compte-tenu de sa forme !


[1] Ouverture : 7h30 - 12h / 16h30 – 19h30.

[2] Dictionnaire des Architectes. Claude Mignot. « Borromini (1559-1667) ». 2016.

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18 juin 2022

Parione - Entre Campo dei Fiori et Place Navone (15/21). Via di Santa Maria dell’Anima, della Tore Millini, della Fossa.

Eglise et palais des XVe et XVIe siècles

 

Rome Parione Via Santa Maria del Anima Eglise

Située dans l’arrondissement voisin (rione de Ponte), Santa Maria dell'Anima est issue de l'une des nombreuses institutions caritatives médiévales construites pour les pèlerins. Lors du Jubilé de 1350 ; Johannes et Katharina Peters, originaires de Dordrecht, achètent trois maisons et les transforment en un hospice privé pour les pèlerins qu’ils appellent l'hospice « Beatae Mariae animarum » (Bienheureuse Sainte Marie des âmes). L’hospice est érigé sur le site actuel de l’église en 1386. En 1406, Innocent VII de Migliorati (1404 / 1406) place l'hospice sous la juridiction papale pour les pèlerins du Saint Empire romain germanique et établit une confrérie pour le diriger. En 1431 est construite une première église, détruite ensuite pour être remplacée par une plus vaste en 1499, terminée en 1543. Suite à la crue du Tibre de 1598, l'intérieur est baroquisé. C’est le lieu de culte de la communauté catholique de langue allemande.

Le campanile a été érigé en 1518 par Sansovino. C’est une tour carrée, de briques jaunes. Le dernier étage, qui accueille les cloches, est ouvert sur chacun des côtés par une fenêtre séparée en deux par une fine colonnette et dominée par une petite fenêtre ronde. Cet étage est décoré, aux coins, de doubles pilastres ioniques et, au-dessous et au-dessus, de corniches en pierres, le tout étant coiffé d’une toiture pointue. La façade rectangulaire de l’église, à trois étages, est très simple, décorée de pilastres, de trois portes d’entrées flanquées de colonnes corinthiennes demi-rondes et de trois fenêtres arrondies. L'église [1] est construite dans le style d'une église-halle, typique de l'Europe du Nord, large, avec un plafond élevé soutenu par deux rangées de piliers et avec les fenêtres situées dans les murs latéraux au lieu d'être, comme dans une basilique, au-dessus des arcades. Toutefois, les murs latéraux sont occupés par quatre chapelles fermées. Le retable représente La Sainte Famille et les Saints, de Giulio Romano qui l'a peint en 1522 et qui est considéré comme l'une de ses meilleures œuvres.

L'actuel Palazzo Millini a été construit, sous le pontificat de Sixte IV della Rovere (1471 / 1484), par Pietro Millini, qui a restauré une ancienne tour et fait percer des fenêtres supplémentaires au 1er et 2e étages. La tour, quadrangulaire, se termine par une galerie en saillie soutenue par des consoles qui assurent la création de mâchicoulis ; son couronnement est réalisé avec des créneaux en queue d’aronde, spécifiques des familles gibelines (partisans de l’empereur). Sur le couronnement, on peut encore lire le nom « Millina ». Les bâtiments du palais, situés en équerre sur les côtés de la tour, avaient deux étages et comprenaient chacun deux fenêtres. Sur la Via di Tor Millina est situé le portail. En 1491, à l'occasion de son mariage avec Ginevra Cybo, nièce d'Innocent VIII Cybo (1484 / 1492), Mario Millini, fils de Pietro, fit décorer les façades de la tour et du palais de peintures monochromes rehaussées de sgraffites [2] : divinités marines, nus féminins, hippocampes, cornes d'abondance, bucranes, masques et, sur la Via dell'Anima, un grand blason coloré de Sixte IV. La tour était décorée d'armoiries, de candélabres, de spirales et de motifs ornementaux. 

Via della Fossa, aux n°15, la façade du palais, construit au XVIe siècle par les Amedei, est entièrement décorée de sgraffites imitant des pierres de taille en diamant et, dans les deux frises, des motifs de spirales, de coquillages, de vases, de griffons et d'angelots ailés. Entre les fenêtres deux fresques avec des scènes sacrées, toutes deux très dégradées ; la porte présente une ouverture cintrée en bossage.

A l'angle de la via del Governo Vecchio et de la via della Chiesa Nuova, une madonnelle est disposée sur le pan coupé de l’immeuble dans un cadre ovale en stuc avec un décor de feuilles, de fleurs et deux putti. La fresque, de la fin du XVIIe siècle, représente la madonelle miraculeuse « La Vierge Vallicelliana » (exposée sur le retable de la Chiesa Nueva voisine) entourée des saints en adoration, Filippo Neri et Carlo Borromeo. Au-dessus, dans un cartouche, une inscription latine précise, qu’en 1675, le pape Clément X Altieri (1670 / 1676) fit ouvrir la voie pour assurer un meilleur accès à l’église, avec le consentement de la Congrégation de l'Oratoire.


[1] L'église serait ouverte tous les jours de 9h00 à 12h45 (sauf le mercredi), de 15h00 à 19h00 et de 21h00 à 23h00.

[2] Dessin réalisé par hachures ou grattage d'un enduit blanc recouvrant un fond noir ou coloré.


16 juin 2022

Parione - Entre Campo dei Fiori et Place Navone (14/21). Les fêtes sur la place Navone.

Le lac, le chevalet, le mât de Cocagne et la Befana !

 

Rome Parione Piazza Navona Vasi

Les ruines du stade, encore visibles en 1500, eurent une seconde vie à la Renaissance avec les fêtes du carnaval, des tournois, des chasses, des représentations théâtrales. Puis, au XVIIe sicèle, sur la nouvelle place eurent lieu les « fêtes du lac ». Tous les samedis soir du mois d'août, les écoulements d’eau des trois fontaines de la place étaient fermés et la partie centrale de celle-ci, alors de forme concave, était complètement inondée en deux heures. L'inondation durait jusqu'au dimanche soir où on rouvrait les écoulements d’eau. Les premières indications historiques sur cette pratique la feraient remonter sous le pontificat d’Innocent XI Odescalchi (1676 / 1689). Cependant, le 23 juin 1652, la place aurait déjà été inondée à l’occasion de l’inauguration de la piazza Navona. Ce divertissement ravissait le peuple romain et dura, avec des suspensions (de 1720 à 1725, de 1743 à 1745, 1749 et 1750), jusqu'en 1865 [1]. La gravure de Guiseppe Vasi (dessin) où l’on voit les carrosses traverser « le lac » alors que les spectateurs restent sur les bords de la place, est datée de 1747. L'inondation du 20 juillet 1865 aurait été la dernière.

Si la piscine était grande, elle était peu profonde : une cinquantaine de centimètres et il y avait peu de probabilité de s’y noyer ! Mais la pataugeoire donnait lieu à de multiples jeux entre spectateurs situés sur les bords de la place ou aux fenêtres des immeubles ; les enfants et même des adultes s’y baignaient, les spectateurs s’éclaboussaient ou jetaient des pièces de monnaie dans l’eau pour que les jeunes garçons aillent les chercher. Les nobles faisaient traverser le lac par leurs carrosses, certains faisaient même fabriquer des voitures spéciales pour l’occasion comme le prince Pamphili qui, lors de la visite de la reine de Pologne, le 4 août 1703, traversa « le lac » avec un carrosse en forme de gondole !

L'inondation d'août 1864 donna lieu à une manifestation politique du Partito d’Azione italiano de Guiseppe Mazzini pour l’unité italienne. Ses partisans firent flotter sur les eaux du lac des tablettes de couleur blanche portant l'inscription « W. Vittorio Emanuele re d'Italia - W l’Italie una » (Vive Victor-Emmanuel II, roi d’Italie - Vive l’Italie unie). Un membre de la police papale ayant repéré un des organisateurs de la manifestation voulut arrêter le poète populaire romain Augusto Marini (1834 / 1897) lequel lui aurait répondu « Je ne mets mes pieds dans la salle de bain qu'à cause de la chaleur et je n'ai aucune envie de les mettre... au frais » [2] ! En 1817, autre fête, mais macabre ! Après la fin de la peine de mort par pendaison sur le Corso, le chevalet (cavalletto) pour les condamnés à la flagellation fut dressé Piazza Navona ! 

C’qua ss’arza il er cavalletto che ddispenza
Sur culo a cchi le vò, ttrenta nerbate
E ccinque poi pe la bbonifiscenza

Ici, est monté le chevalet qui distribue
A qui les veut trente coups sur le derrière
Et cinq en plus pour la charité [3]

En mai, au sud de la place, près de la fontaine du Maure, était dressé un mât de Cocagne, enduit de graisse, au sommet duquel étaient accrochés des produits alimentaires que devaient aller décrocher les volontaires. La rue qui part au sud de la place porte encore ce nom, via della Cuccagna. 

La fête de la Befana a lieu le 6 janvier (Épiphanie) et débute sur la Piazza Navona. La légende raconte que, dans la nuit du 5 au 6, la Befana, la bonne sorcière chevauchant son balai, descend dans les cheminées et apporte des cadeaux aux enfants en remplissant leurs bas (aujourd’hui leurs chaussettes) de friandises s'ils ont été sages, ou de charbon s'ils ne l’ont pas été. La tradition remonterait au XIIIe siècle : les Rois mages auraient demandé à la Befana de les accompagner mais elle était trop occupée à nettoyer sa maison. Ayant réalisé qu'elle avait fait une erreur, elle prépara un sac de cadeaux appartenant à son enfant, et partit à la recherche de l'enfant Jésus. N’ayant jamais réussi à trouver la crèche elle continue à distribuer ses cadeaux [4]. La fête de la Befana est aujourd’hui une fête foraine avec manèges, spectacles de marionnettes, clowns, musique et danse.


[1] Site « Laboratorioroa » de Sergio Natalizia.

[2] Site « Strade della roma papale » de Franco Borgato.

[3] Guiseppe Gioachino Belli, autre poète populaire romain. « Piazza Navona ». 1833. Sonnet en romanesco.

[4] Anne Debaillon. « Épiphanie - La Befana, du charbon pour les enfants pas sages ! ». LepetitJournal.com. 06/01/2022.

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14 juin 2022

Parione - Entre Campo dei Fiori et Place Navone (13/21). Le palazzo Tuccimei et ses fantômes.

Le spectre d’une main et un visage enchâssé dans la façade

 

Rome Parione Piazza Navona Palazzo Tuccimei Costanza de Cupis 1

La façade arrière du Palazzo Tuccimei (ex de Cupis) est située à droite de l'église de Sant'Agnese in Agone. Côté piazza Navona le bâtiment abrite un bar-glacier-restaurant célèbre et de nombreux restaurants côté via Santa Maria dell'Anima. 

L’histoire du palais [1], commence au XVIe siècle, quand Giandomenico de Cupis, ancien secrétaire du pape Jules II della Rovere (1503 / 1513), fut nommé cardinal en 1517 par Léon X de Médicis (1513 / 1521). Giandomenico agrandi les propriétés que la famille possédait Piazza Navona en achetant d’autres maison, les reliant entre elles et les refaçonnant pour en faire le bâtiment actuel. Les armoiries de la famille de Cupis, un bélier rampant, sont encore visibles sur la façade principale du palais, Via Santa Maria dell'Anima, sculptées en bas-relief sur le portail.

Au XVIIe siècle, le chroniqueur Antonio Valena [2] raconte l’histoire de l'un des arrière-petits-neveux de Giandomenico de Cupis qui épousa, au début du siècle, la jeune noble Costanza Conti, laquelle était célèbre à Rome pour sa beauté et notamment pour ses mains particulièrement fines et délicates (dessin). Un artiste de l’époque, Bastiano « alli Serpenti », demanda à exécuter un moulage en plâtre d’une de ses mains, copie qu’il exposa dans son atelier situé Via dei Serpenti (d’où l’origine du nom de l’artiste) sur un coussin de velours. Les Romains vinrent y admirer la finesse de cette main devenue célèbre. Un Frère Dominicain de l’église San Pietro in Vincoli, après avoir vu le moulage de la main, aurait déclaré que « per la sua bellezza, la mano correva il rischio d’esser tagliata, se fosse appartenuta a une persona viva » (pour sa beauté, la main courait le risque d’être coupée, si elle appartenait à une personne vivante !). Le mot prononcé par le moine fut rapporté à Costanza qui vécut désormais dans la terreur car elle pensait avoir commis un péché d’orgueil en acceptant que sa main soit reproduite pour être exposée comme le sont les plus saintes reliques. Par peur que ne se réalise la prédiction du Frère, et par crainte d’être punie pour sa vanité, Costanza s’enferma dans le palais, refusant de sortir, et occupant ses jours à coudre et broder. A ses travaux d’aiguille, Costanza se piqua le doigt et la plaie s’infecta. La gangrène s’installa dans la plaie et il fallut lui amputer la main pour éviter la contagion. Mais rien n’y fit, et Costanza décéda peu après. On raconte que, les nuits de pleine lune, la main de Costanza apparaitrait derrière l’une des fenêtres du premier étage de la façade du palais, via Santa Maria dell'Anima. Certains affirment même que le fantôme de Costanza aurait été aperçu aux abords du palais pour essayer de rejoindre sa main ! Si ce fantôme se manifeste encore, il n'a vraiment peur de rien vu le nombre de restaurants qui animent désormais les lieux jusque fort tard dans la nuit.

Un visage de marbre blanc est situé dans la façade du Palazzo Tuccimei, côté piazza Navona ! La légende populaire raconte que le pape Sixte Quint Peretti (1585 / 1590) avait coutume de se déguiser pour se mêler à la foule et ainsi apprendre ce que les Romains pensaient de lui. Un jour, alors qu'il était entré dans une taverne de la Piazza Navona, il entendit le patron dire pis que pendre du pape. L’aubergiste ne tarda pas à être décapité par la justice papale pour ses propos injurieux envers le saint pontife. Les commerçants de la place auraient alors décidé, en mémoire et en hommage à leur collègue, de placer sa tête dans le mur de son commerce. La tête est toujours là, à gauche de la septième fenêtre du second étage ! D’autres affirment, qu’au contraire, la tête a été placée là en avertissement, voire comme une menace, pour ceux qui seraient trop bavards ! 

Le palais fut ensuite occupé par d’autres familles nobles et riches, dont le prince de Bozzolo (une branche du fief de Sabbioneta), joueur invétéré, qui l'aurait transformé en une sorte de tripot de jeux clandestins. A la fin du XVIIIe, le palais accueillit un théâtre de marionnettes siciliennes qui portait le nom du nouveau propriétaire du palais, Ornani. Le théâtre était très fréquenté du petit peuple romain car le spectacle était généralement facétieux, ironique et satyrique. Le célèbre marionnettiste Gaetano Santangelo (1782 / 1832) y aurait joué dans la première moitié du XIXe siècle. A la fin du siècle, le palais a été acheté par la famille Tuccimei ; le théâtre poursuivit son activité avec des acteurs sous le nom de Emiliani puis de Teatro al Foro Agonale.


[1] Michele Maria Tuccimei. « Genealogia di un Palazzo - De Cupis, Ornani, Tuccimei ». 2007.

[2] Antonio Valena. « Cose memorabili ». XVIIe siècle.

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12 juin 2022

Parione - Entre Campo dei Fiori et Place Navone (12/21). Santa Agnese in Agone, la dernière œuvre de Borromini.

Une succession d’architectes – Une œuvre originale de Borromini mais en partie dénaturée

 

Rome Parione Piazza Navona Santa Agnese in Agone 3

Sous l'église Santa Agnese sont situées des ruines romaines, ce qui n’a rien de très miraculeux à proximité du cirque de Domitien, mais ces ruines seraient celles où la chrétienne Agnès fut martyrisée. Selon la tradition, Agnès aurait rejeté les avances du fils du préfet de Rome. Le préfet aurait alors exigé d’Agnès qu’elle sacrifie aux dieux romains sous peine d'être enfermée dans un bordel. Refusant de céder, Agnès fut dépouillée de ses vêtements et conduite, nue, à travers la ville, jusqu'au lieu de prostitution, mais ses cheveux se mirent à pousser miraculeusement cachant entièrement sa nudité. Elle fut alors exécutée. Les sources antiques des IVe et VIe siècles sur le martyr de la sainte ne mentionneraient toutefois aucune indication topographique précise et proposeraient plusieurs variantes de son exécution. La question à résoudre serait donc : pourquoi et comment le culte d’Agnès s’est-il développé dans les ruines du stade assimilées au lieu de son supplice ? Toujours est-il que l’existence d’un lieu de dévotion aménagé dans l’une des voûtes de la cavea est attestée dès le VIIIe siècle.

Innocent X Pamphili, quand il décida de remodeler la place, choisit d’édifier un nouvel édifice plus digne de la sainte, comme de l’emplacement de son futur palais ! La conception originale du monument est de Girolamo Rainaldi (1570 / 1655) qui dirigea les travaux initiaux de construction (1652). Le plan d’origine était celui d’un édifice à plan central, en croix grecque, l’autel étant situé en face de la porte d’entrée et les deux absides dans l’axe transversal, avec une coupole sans tambour, précédé d’un vestibule et comportant une façade rectiligne flanquée de deux tours latérales.

En 1653, le pape confie la poursuite des travaux à Francesco Borromini. Sur la base des ouvrages déjà effectués, Borromini modifie le plan d’origine : il élimine le vestibule, creuse la façade de façon concave, imagine une coupole légèrement ovale, posée sur un tambour élevé éclairé par de hautes fenêtres. La façade faiblement concave permet de mettre en valeur la coupole, encadrée de deux ailes terminées par des campaniles à loggias à trois étages de pilastres (photo). A la mort du pontife son successeur, Alessandro VII Chiggi (1655 / 1667), constitue une commission pour enquêter sur d’éventuelles erreurs de Borromini, avant de lui retirer l’exécution des travaux qu’il confie alors à… Carlo Rainaldi, le fils de Girolamo ! Le projet de Borromini est modifié, altéré par l’ajout d’un fronton, l’abaissement de la lanterne, bref, en le rendant plus sage et plus conforme mais avec une décoration intérieure (due à un élève du Bernin !) enrichie et alourdie de nombreux marbres polychromes, de sculptures, de dorures et de putti [1].

« Que dites-vous de l’église Sainte Agnès, de son portail, de ses campaniles, de son dôme, de sa forme ovale, de son architecture à colonnes corinthiennes, tant au dedans qu’au dehors, de son superbe pavé de marbre à compartiments, de ses revêtements de marbre, sculptures, dorures, stucs, peintures, etc. Ne convenez-vous pas que l’on ne peut rien voir de plus riche et de plus orné ? ».

A quoi Charles des Brosses ajoute perfidement, en chute finale : 

« Au reste, on trouve beaucoup de choses à reprendre dans l’architecture de cet édifice, plus magnifique que régulier » [2].

Faut-il déjà voir là pointer la querelle des classiques et des baroqueux ? Et pourtant Stendhal, qui n’aimait pas le « rococo » et aimait le « classique », affirme que c’est « une des plus jolies églises de Rome » ! Allez comprendre. 

Le plan de Santa Agnese in Agone fera néanmoins des émules, par exemple à Saint-Louis-des-Français de Séville (1699 / 1731) ou à Saint-Nicolas de Staré Město à Prague (1732 / 1735), mais revisité dans la forme et les décorations, façon baroque andalou ou façon baroque tchèque, soulignant à chaque fois l’extraordinaire inventivité de chacun de ces peuples ! 


[1] Ouverture de 9h00 à 13h00, 15h00 à 19h00 (20h00 le week-end).

[2] Président De Brosses. Lettres d’Italie. 1740. 

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10 juin 2022

Parione - Entre Campo dei Fiori et Place Navone (11/21). Églises et palais de la piazza Navona.

Nostra Signora del Sacro Cuore, palais Massimo Lancelotti et palais Pamphili

 

Rome Parione Piazza Navona Palazzo Massimo Lancelotti

Le stade antique a survécu relativement longtemps, peut-être parce qu’il est resté un lieu de divertissement public. Les tribunes n'ont été démontées qu'à partir du XIVe siècle et le site est alors devenu une carrière de pierres. Plusieurs petites chapelles avaient été établies dans les voûtes dont la plus célèbre a donné naissance à Sant'Agnese in Agone. Plusieurs églises et monuments entourent la place. Au sud, à gauche, Nostra Signora del Sacro Cuore a Piazza Navona [1]. Une église existait au XIIe siècle sur les ruines du stade de Domitien. En 1259, l’infant Enrique, quatrième fils du roi Ferdinand III de Castille (1201 / 1252) aurait fourni des fonds pour reconstruire l'église. En 1450, l'église a été remplacée une nouvelle fois grâce à un don privé du chanoine de la cathédrale de Séville. En 1506, l’église devint celle de la nation espagnole à Rome avant que cette fonction ne soit transférée, au XVIIe siècle, à Santa Maria in Monserrato degli Spagnoli. Léon XIII Pecci (1878 / 1903) décida de la rénovation de l'église, laquelle menaçait de s’effondrer, en inversant l’entrée principale qui a été ouverte sur la piazza Navona. Cette façade est toutefois, pour partie (le rez-de-chaussée et le premier niveau), de la fin du XVe siècle ; au XIXe, elle a donc été rehaussée d’un second niveau comprenant trois rosaces, Mais les remodelages de l’édifice ne s’arrêtèrent pas là ! Dans sa lubie de faire de Rome une grande ville « impériale », Mussolini fit détruire l'abside et le transept en 1938 pour pouvoir ouvrir la voie du Corso del Rinascimento !

Au sud de la place, à gauche, est situé le Palazzo Massimo Lancelotti (photo). Construit pour Luis de Torres, sur un dessin de Pirro Ligorio (1512 / 1523), avec des pierres apparentes selon un aspect typique de l'architecture romaine des palais de la Renaissance. Le palais est structuré sur deux cours ; il présente une façade de quatre étages avec fenêtres, surmontée d'une corniche ornée de têtes de lion, de rosaces et de tours, emblèmes de la famille Torres. Un portail voûté, à pierres de taille en saillie, ouvre sur la Piazza Navona. A l'intérieur du palais, sous les arcades des cours, ses escaliers et les chambres sont disposées des antiques, statues, bas-reliefs et têtes de marbre. Dans les voûtes de l'appartement du rez-de-chaussée se trouvent de belles fresques. Le bâtiment passa en héritage à la famille Lancellotti au XVIIe siècle.

Au sud de la place, à droite, le Palazzo Braschi abrite le museo di Roma sur l’histoire de la ville.

Sur le côté ouest de la place, à gauche de Santa Agnese, le palais Pamphili a été construit en 1650 par Girolamo Rainaldi et Francesco Borromini pour Innocent X Pamphili (1644 / 1655) [2]. La façade principale, côté place, comprend un corps central de quatre étages soulignés par des pilastres, des corniches, et un balcon central soutenu par quatre colonnes, au-dessus du portail voûté en pierre de taille. Les fenêtres du premier étage présentent un tympan alterné, courbe ou triangulaire ; celles du second étage comprennent une moulure décorée d'une coquille, sous les fenêtres de la mezzanine qui inclue les armoiries des Pamphili au centre (trois lis au-dessus d'une colombe ayant une branche d'olivier dans le bec). Enfin, la corniche de couronnement est dominée par une loggia grandiose avec trois arcs séparés par deux fenêtres. Le palais comprend trois cours ; le rez-de-chaussée ne compte pas moins de 23 salles décorées de fresques. Pietro da Cortone a notamment peint la voûte de la longue galerie, conçue par Borromini, avec des scènes de la vie d’Énée selon Virgile. Sur les côtés du corps central du palais se trouvent deux bâtiments identiques de trois étages chacun, avec deux portails encadrés et surmontés d'un petit balcon. Dans celui de gauche, résidait Donna Olimpia Maidalchini Pamphili (1591 / 1657), la puissante belle-sœur d'Innocent X Pamphili. Surnommée « la Pimpaccia » du nom d’un personnage d'une comédie romaine du XVIIe siècle, despotique, présomptueux et cupide. Le complexe du Palais comprend de manière communicante l'église de Santa Agnese in Agone, considérée comme étant la chapelle privée de la Famille, et le Collegio Innocenziano qui offrait aux jeunes des fiefs des Pamphili une formation sacerdotale leur permettant de continuer leur carrière ecclésiastique à Rome. 


[1] Horaires d'ouverture de 6h30 à 9h50 et de 17h00 à 19h00. Le dimanche de 7h30 à 12h00 et de 17h00 à 19h00.

[2] Le palais peut se visiter, sur inscription préalable auprès de l’ambassade du Brésil en Italie, le mardi à 15h30 en italien et le jeudi en portugais.

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08 juin 2022

Parione - Entre Campo dei Fiori et Place Navone (10/21). La fontaine des fleuves.

Une composition étrange et audacieuse - Qui séduisit la papesse Olimpia

 

Rome Parione Piazza Navona Fontaine des fleuves 9

La fontaine est une œuvre curieuse avec cet obélisque posé au centre, sur un amas évidé de rochers d’où surgissent un lion, un dauphin et un cheval marin, avec aux angles quatre statues colossales (photo). Mais, dans la composition de la fontaine, rien n’est laissé au hasard, chaque élément est un symbole qu’il faut déchiffrer. Les quatre statues colossales représentent les plus grands fleuves de chacun des continents : le Danube pour l’Europe (avec le blason pontifical car situé dans la chrétienté), le Gange pour l’Asie (avec un aviron pour signifier qu’il est navigable), le Nil pour l’Afrique (avec un palmier), le Rio de la Plata pour les Amériques (avec des pièces de monnaie qui symbolisent ses richesses). Le continent australien est absent car il n'avait pas encore été découvert. Le socle de l’obélisque est une falaise qui illustre le règne minéral sur lequel s´appuient les règnes végétal et animal, dont le dragon et le tatou sont des espèces intermédiaires. Au centre, l’obélisque est l’axe de la foi qui s’élance vers le ciel, dominé par une colombe qui représente le Saint-Esprit. Il symbolise le centre du catholicisme, Rome, qui rayonne dans les toutes les directions, les quatre continents et toute la création. Les colombes sculptées autour du monument et au sommet de l’obélisque aussi l’emblème de la famille Pamphili ! La famille Pamphili est suffisamment puissante, pour être au centre de Rome… et donc du monde !

« En son centre est érigée une fontaine qui symbolise les quatre parties du monde ; au cœur de cette fontaine se dresse un obélisque, hérité de l’Antiquité, qui symbolise l’Urbs. Rome est ainsi exposée comme le lieu syncrétique de l’unité où se croisent, de manière allégorique, quatre fleuves qui sont l’expression symbolique de la diversité du monde. La forme de la fontana dei Fiumi et sa mise en scène sur la place Navone révèlent la recherche de l’ordonnancement rigoureux d’un monde repérable et maîtrisé. Il s’agit assurément d’une vision géographique de la Terre dont Rome, « grand théâtre du monde » et « ville éternelle », serait métaphoriquement l’ombilic. » [1]

 Contrairement à ce que voudrait une légende, liée à la concurrence que se sont livrés les deux plus grands architectes baroques romains, Le Bernin et Borromini, la statue du Nil ne se voile pas la face pour refuser de voir la façade de l’église Sainte-Agnès, œuvre de Borromini ! Pas plus que celle du Rio de La Plata ne tend le bras pour tenter de retenir sa façade qui semble tomber en avant ! Non, la fontaine est antérieure à la façade de Santa Agnese in Agone et, si le Nil se cache le visage dans le coude, c’est pour symboliser l’ignorance dans laquelle on était du lieu de sa source ! Je ne retiendrai pas non plus l’explication, pourtant séduisante, de Dominique Fernandez selon laquelle ces robustes personnages refusent les gelateria du glacier voisin afin de conserver la ligne, même si, manifestement, le Gange a « la poitrine gonflée de désir » et le Danube lève les paumes vers le ciel « pour invoquer une aide contre la tentation » [2] !

« C’est comme un manège qui tournerait sur soi. Le lion et le cheval ont la croupe dans deux alvéoles différentes, leurs têtes émergeant dans d’autres. Mieux, Le Bernin a joué entre des spirales et des obliques qui font qu’on ne distingue jamais les dieux en entier. On a les fesses de l’un et la figure de l’autre dans son champ de vision, jamais leur totale représentation, de sorte qu’on s’interroge toujours sur l’identité de l’un et de l’autre » [3].

Une année, il y avait des échafaudages sur la façade de Santa Agnese et sur la fontaine des fleuves supprimant tout motif de jalousie entre les deux architectes : ils étaient traités sur un pied d’égalité. Peut-être qu’à l’abri des palissades, le Rio de la Plata baissait-il les bras car il était assuré, du moins pour le temps des travaux, que la façade de Sainte-Agnès ne viendrait pas l’écraser, et le Nil soulevait-il son voile pour jeter un regard curieux autour de lui ?


[1] Laurent Grison. « Mise en abîme et orbialisation : la place Navone de Rome ». Mappemonde 59. 2000.

[2] Dominique Fernandez. « Le voyage d’Italie ». 1997.

[3] Pierre Pelou. « Impromptus italiens ». 2013.

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06 juin 2022

Parione - Entre Campo dei Fiori et Place Navone (9/21). La Piazza Navona.

Une place en forme de jeux du cirque

  

Rome Parione Piazza Navona Santa Agnese in Agone

Une année, avec un collègue du ministère des Affaires étrangères, nous avions eu « l’audace » (de fait, la maladresse) de rencontrer des services de la FAO sans en avoir référé à l’ambassadeur de France auprès de cet organisme ! Il prit fort mal la chose, s’en plaignit auprès de nos ministères de tutelle et il fallut s’expliquer devant les services de l’ambassade ! Ceux-ci sont hébergés en plein cœur de Rome, derrière la piazza Navona, mais moins luxueusement qu’au palais Farnèse ou à la Villa Bonaparte. Malgré tout, Monsieur l’ambassadeur n’était pas à plaindre malgré son alliance passée avec le Front National au Conseil Régional de Rhône-Alpes et son utilisation d’employés de la région à des fins personnelles. Ce trublion ne pouvait pas néanmoins nous empêcher de faire un détour sur la piazza Navona (photo).

La piazza Navona occupe très exactement la piste du stade de Domitien, avec un côté courbe au Nord. Le stade a été créé en 86 pour y développer les jeux du stade à la façon grecque : course à pied, lancer de javelot et de disque, pugilat, mais aussi courses de chars et, dans l’Odéon voisin, concours d’éloquence et de poésie ! Le stade de Domitien portait le nom de Campus Agonis (le champ de lutte). Alors que Santa Agnese, l’église de Borromini, a conservé le nom original du lieu, Santa Agnese in Agone (Sainte-Agnès-du-Champ-de-lutte), le nom de la place a évolué, devenant « nagone » puis « navone » et enfin « navona », ce qui signifie aussi « une grosse nef » en italien. La Piazza Navona a conservé la forme de la piste et, deux millénaires plus tard, les façades des maisons épousent encore les limites de celle-ci malgré les destructions, l’utilisation du stade antique à la fois comme carrière mais aussi comme lieu d’habitation, et le rehaussement du sol de quatre mètres ! Les maisons qui sont construites sur le pourtour l’ont été sur les gradins du stade que l’on retrouve dans leurs soubassements et leurs caves. Innocent X Pamphili (1644 / 1655) décida de remodeler la place en l’honneur de sa famille en y érigeant son palais (1650), une fontaine importante (1651) et une nouvelle église (1652) mais en conservant le dessin unique de la place. 

La Fontaine des fleuves est située au centre de la place. Elle sert de base à un obélisque lequel avait orné le cirque Maxence. Initialement, le projet avait été confié à Borromini. Gian Lorenzo Bernini, favori du pape précédent et désormais en disgrâce, réussit à supplanter son rival par un stratagème. Il fit parvenir à la belle-sœur du pape, Olimpia Maidalchini, car son beau-frère ne prenait aucune décision sans la consulter [1], un modèle réduit en argent de son projet de fontaine. Le pape fut enthousiaste… grâce à l’avis d’Olimpia [2] à qui le modèle en argent fut laissé en cadeau ? 

 « Rome ; ses coquilles, ses volutes, ses conques et ses vasques : le soir, la lumière change l’eau des fontaines en aigrettes de diamant tandis que la pierre clapote, liquide, sous le ruissellement des reflets jaspés ; dans le velours du ciel nocturne, les toits, couleur de soleil mourant, découpent des plates-bandes d’étoiles (…). Rome ; un lieu où ce qu’il faut bien appeler la beauté est la chose la plus quotidienne » [3].

La place Navona fut inaugurée le 23 juin 1652. Pour cette occasion, les évacuations d’eau des trois fontaines auraient été fermées laissant l’eau déborder sur la place. Le profil de la place était alors concave ce qui permettait de retenir l’eau créant le « lac de la place Navona » ! Des gravures de Guiseppe Vasi montrent les carrosses des nobles traversant « le lac ». Cet amusement devint même une coutume, les samedis et dimanches du mois d'août la place était inondée pour le plus grand plaisir des Romains. En 1866, le divertissement fut suspendu par Pie IX Ferretti (1846 / 1878). Puis, quand Rome devint la capitale de l’Italie, la place fut repavée avec création de rues et d’un trottoir central interdisant désormais la formation du lac.


[1] Pasquino dit : « Magis amat papa Olympiam quam Olympum » (Plus aime le pape Olympia que l’Olympe) !

[2] Une légende veut que chaque 7 Janvier, le jour de la mort du pape Innocent X, le fantôme d’Olimpia Maidalchini (surnommée la Pimpaccia) traverse de nuit les rues de Rome dans un carrosse en flammes, du palais Pamphili, Piazza Navona, au Ponte Sisto, pour aller s'enfoncer dans le Tibre avec tous les trésors qu'elle avait accumulés.

[3] Simone de Beauvoir. « La Forces des choses ». 1963.

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04 juin 2022

Parione - Entre Campo dei Fiori et Place Navone (8/21). Le Palazzo Massimo Istoriato.

Des fresques en grisaille - Le livre de Judith

 

Rome Parione Corso VE II Palazzo Massimo Istoriato Piazza dei Massimi

Le Palazzo Massimo Istoriato (Palais Massimo historié), fait partie de l'insula formée par le Palazzo Massimo alle Colonne et le Palazzo Massimo di Pirro. Cet ensemble de trois palais a été constitué par la famille romaine noble des Massimi et érigé sur la base de l’Odéon de Domitien. L’ensemble, conçu par Baldassare Peruzzi, de 1532 à 1536, intègre les restes d’un édifice du quattrocento détruit pendant le sac de Rome de 1527. Le Palazzo Massimo Istoriato, après des passages par différents propriétaires, est devenu au XVIIe siècle le Généralat des Piaristes [1].

Le palais Massimo Istoriato peut être admiré sur la placette située à l’arrière du Corso Vittorio Emanuele, la piazza dei Massimi. Celle-ci est malheureusement transformée en parc à voitures autour d’une colonne romaine qui aurait appartenu à l'Odéon de l'empereur Domitien et qui a été réédifiée en 1950 à cet endroit. La façade du Palazzo Massimo Istoriato est à trois étages avec des fenêtres architravées au premier niveau. Elle comporte un portail de la Renaissance et deux portes cintrées surbaissées. Sa façade est décorée de fresques en grisailles, peintes en 1523 par Daniele da Volterra et ses élèves [2], à l’occasion du mariage d'Angelo Massimo avec Antonietta Planca Incoronati. 

« … et toute la façade était couverte de curieuses fresques grises et déteintes, qui devaient représenter des scènes de batailles, et des triomphes de galères sur une mer impétueuse. On voyait vers le bas d’énormes chevaux blancs aux grosses cuisses et aux queues tressées, chevauchées par des chevaliers en armures bleues » [3].

Les fresques représentent douze scènes extraites du livre de Judith disposées en bandes longitudinales superposées qui se développent dans les espaces libres entre les fenêtres [4]. Du haut vers le bas : Dialogue entre Holopherne et Achior, Mariage de la Vierge, Judith réconforte le peuple de Béthulie, Judith sort de la porte de Béthulie, Décapitation d’HolopherneDissimulation de la tête d’HolopherneJudith montre la tête d’Holopherne, Scènes de bataille… la suite est peu lisible. La façade monochrome a été restaurée en 1877 et à plusieurs reprises dans les années 1900. Les outrages du temps les rendent aujourd’hui peu visibles. Bien qu’en mauvais état, leur connaissance m’aurait peut-être évité ma bévue sur la datation de la façade principale du palais Massimo !

Le rez-de-chaussée du bâtiment aurait accueilli l'une des premières imprimeries de Rome, ouverte par deux imprimeurs allemands venus du monastère bénédictin de Santa Scolastica, à Subiaco (70 km à l'est de Rome). Ils auraient reçu l'hospitalité des princes Massimo dans cette partie de son palais. L'imprimerie a commencé son activité en publiant, en 1467, le « De civitate Dei » (La cité de Dieu) de saint Augustin. En six ans d'activité, 12 475 volumes furent publiés.

De l'autre côté de la place dei Massimi est situé le couvent de San Pantaleo, du XVIe siècle. Le bâtiment a été acquis en 1612 par San Giuseppe Calasanzio. Il y installa sa congrégation des Clercs réguliers des écoles pies, ou Piaristes, à qui l'église de San Pantaleo voisine a également été confiée. Enfin, au XVIe siècle, les courriers partaient de cette place car la famille Massimo était surintendante de la poste pontificale. La rue qui part de la place dei Massimi vers la piazza Navona en rappelle le souvenir : « via della Posta Vecchia ». Puis, la poste a été déplacée, en 1582, au Palazzo Madama [5].


[1] Les Clercs réguliers des écoles pies, ou Piaristes, sont des clercs réguliers, de droit pontifical, voués à l'éducation chrétienne, un ordre religieux créé en 1617 et approuvé par Grégoire XV Ludovisi en 1621.

[2] Sur la base d’un dessin de Polidoro da Caravaggio qui est superposable à l’une des figures de la façade, Monica Latella attribue ces fresques à Polidoro da Caravaggio, grand spécialiste de ce type de fresques à Rome.

[3] Giorgio Vigolo. « La Virgilia ». 1982.

[4] Monica Latella. « Gli affreschi della facciata del Palazzetto Massimo Istoriato - un disegno di Polidoro da Caravaggio per le ‘Storie di Giuditta ».Bollettino d’Arte. N°4.  Octobre / décembre 2014.

Les exploits de Judith sont relatés dans des textes exclus de la religion juive (et considérés comme apocryphes par les Églises protestantes), mais acceptés comme canoniques par les Églises catholique et orthodoxe. Voir « Trevi Quirinal - Un quartier de perles baroques, Judith et Holopherne »

02 juin 2022

Parione - Entre Campo dei Fiori et Place Navone (7/21). Le Palais Massimo alle colonne.

Un palais Renaissance - Une grand emodernité de formes

 

Rome Parione Corso VE II Palazzio Massimo

Le Corso Vittorio Emanuele est une voie moderne, percée en 1885 dans le lacis des rues médiévales. Elle devait permettre de traverser Rome d’est en ouest en se branchant sur le Pont Saint-Ange. Elle n’est pas parfaitement rectiligne car il fallut tenir compte des nombreux édifices remarquables qu’il fallait plus ou moins contourner ou, au contraire, mettre en valeur pour donner du lustre à cette nouvelle artère : l’église Sant’Andrea del Valle, le Palais de la Chancellerie ou la Chiesa Nueva par exemple. Cela explique quelques originalités du tracé comme la placette devant le palais Massimo alle Colonne lequel bordait autrefois la via Papalis. La façade du palais Massimo alle Colonne est imposante, très simple, d’une austère rigueur (photo). Seules décorations, une large corniche séparant le rez-de-chaussée du premier étage, une série de colonnes doriques formant loggia pour l’entrée et des fenêtres rectangulaires simplement encadrées. La forme convexe de cette façade est notamment due au fait qu’elle est construite sur les ruines de la cavea de l’Odéon de Domitien [1].

 Cette simplicité et cette austérité m’ont longtemps fait croire qu’il s’agissait d’un monument des années 1920/30 ! J’étais donc passé bien vite, sans faire l’effort d’y aller voir de plus près. Mais le palais Massimo a été construit de 1532 à 1536 par Baldassare Peruzzi sur les restes d’un édifice du quattrocento détruit pendant le sac de Rome de 1527 ! Cette façade présente une modernité remarquable et est reconnue comme l'une des plus magistrales de son époque, alliant à la fois élégance et rusticité sévère. La façade du palais Massimo alle Colonne n’est pas sans faire penser à la maison Steiner (1910) d’Adolf Loss à Vienne : une grande façade simple avec un rez-de-chaussée agrémenté de quelques colonnes. L'entrée est caractérisée par un portique central avec six colonnes doriques, jumelées et simples. À l'intérieur, il y a deux cours, dont la première présente un portique avec des colonnes doriques comme soubassement d’une riche loggia qui est également agrémentée de colonnes doriques. Ces décorations de colonnes ont donné le nom au palais, « alle Colonne » (aux colonnes) afin de le distinguer des autres palais de la famille Massimo.

Le palais Massimo est composé de trois bâtiments, le bâtiment principal « alle Colonne », puis « di Pirro », tous deux sur le Corso, et enfin « Istoriato » (historié), à l’arrière sur la piazza dei Massimi. Le Palazzo di Pirro poursuit, à gauche, la façade du bâtiment principal. Il doit son nom à une gigantesque statue de Mars retrouvée lors de la construction et dont on pensait qu’elle représentait Pyrrhus, roi d'Épire… celui des victoires sans lendemains (s’il avait vaincu les Romains en 279 av. JC, il avait néanmoins dû se replier). Ce palais a été conçu en même temps que le Palazzo alle Colonne par Giovanni Mangone, un élève d'Antonio da Sangallo le Jeune. 

À l'intérieur du palais, la salle du discobole tire son nom d’une copie romaine en marbre du célèbre chef-d'œuvre du sculpteur grec Myron, récupérée en 1781 de la Villa Palombara acquise par les Massimo aux Savelli. Le plafond de la salle, doré et sculpté, comprend une frise peinte par Giulio Romano représentant l'histoire de la fondation de Rome. Dans une autre salle du 1er étage, Daniele da Volterra a peint les exploits mythiques de Fabio Massimo, chef militaire romain qui serait l'ancêtre de la famille.

Chaque 16 mars, le palais est ouvert par la famille Massimo aux visiteurs pour leur permettre de se recueillir dans la chapelle familiale du deuxième étage. Le 16 mars 1583, le jeune fils de la famille Massimo mourût à l’âge de 14 ans. Philippe Néri [2], un ami de la famille, accourut et se mit à prier à ses côtés, à l’appeler par son nom. L’enfant serait revenu à la vie pour annoncer qu’il était heureux car il avait retrouvé sa mère et sa sœur au paradis. Puis, l’enfant aurait rendu l’âme. La chambre de l’enfant fut alors transformée en chapelle privée, puis élevée au rang d’église en 1839 [3].


[1] L'Odéon était un petit théâtre couvert, situé au sud du stade de Domitien, destiné en particulier aux spectacles de musique, de poésie ou d’éloquence.

[2] Philippe Neri fonda la Congrégation de l'Oratoire qui s'installera dans l'église de la Chiesa Nuova ; il sera canonisé en 1622. Il semble qu’il ne manquait pas d’humour. A une personne qui lui vantait les transports mystiques d’une pieuse jeune fille, il aurait répondu : « Qu’on la marie ! ».

[3] Visites chaque 16 mars, de 7h00 à 13h00, sur réservation obligatoire. Tel : +39 345 116 7481.

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31 mai 2022

Parione - Entre Campo dei Fiori et Place Navone (6/21). Le palais Braschi, musée de Rome.

Nouveau pape / Nouveau palais - Un palais néo-Renaissance

 

Rome Parione Corso VE II Palais Braschi

Au fond de la placette San Pantaleo se dresse le palais Braschi. En 1790, le pape Pie VI Braschi (1775 / 1799) achète le Palazzo Santobono qui avait été construit en 1435 par la puissante famille des Orsini. En 1501, le cardinal Carafa y avait fait édifier un second corps de bâtiment qui comprenait le fragment d’un groupe sculpté antique trouvé à proximité de l’édifice et qui devait faire beaucoup parler de lui par la suite, « Pasquino ». Le palais était habité, au XVIe siècle, par le Cardinal Oliviero Carafa puis par le Cardinal Antonio Ciocchi del Monte qui fit ériger par Antonio da Sangallo le Jeune, en 1516, une tour historiée au coin de la Place Navone et de Via della Cuccagna. Pie VI Braschi fait construire un nouveau bâtiment, par Cosimo Morelli dans un style néo-Renaissance (photo), en utilisant en partie des ressources financières provenant de l’église catholique (!). Le style du palais servira ensuite de modèle pour de nombreux édifices de la fin du XIXe siècle notamment au long de la nouvelle voie du Corso Vittorio Emanuele. 

Selon une coutume bien établie dans la papauté, celle du népotisme [1], Pie VI nomme cardinaux ses neveux Romualdo et Luigi Onesti, leur accorde le droit de porter le nom de Braschi et leur confie des responsabilités dans l’État pontifical. Avec l’érection de ce palais, en plein cœur de Rome, l’objectif est d’affirmer la famille Braschi parmi les grandes familles romaines en y déposant également une collection d’antiques. Paul VI favorise les fouilles dans Rome et les États pontificaux, freine les exportations d’œuvres d’art et acquiert lui-même des antiques.

Le palais est en forme de trapèze. Les premiers niveaux en pierre de taille, en fort relief, les coins en pierre de taille en saillie, les rangées de fenêtres des deux étages nobles, le premier à pignons curvilignes et le second à pignons triangulaire, les bandes de travertin qui divisent les étages, autant d’éléments architecturaux qui font référence aux palais romains de la seconde Renaissance. La corniche du dernier niveau est décorée de métopes avec les étoiles et les lys des armoiries de Braschi, alors que les fenêtres du rez-de-chaussée sont surmontées de têtes de lion avec une pomme de pin dans la bouche, des armes de la famille Onesti. L'entrée principale du palais est située sur la piazza San Pantaleo, elle débouche sur une cour intérieure quadrangulaire, aux coins coupés, où sur la gauche est situé le grand escalier d’honneur. La cour présente quatre grands portails disposés en croix en correspondance avec les portails extérieurs. Les troisième et quatrième étages sont en retrait des deux premiers afin de former une grande terrasse qui fait le tour de la cour.

En 1798, le pape Pie VI est contraint par la République française de renoncer à son pouvoir temporel et doit se contenter de son pouvoir spirituel, puis il est fait prisonnier et meurt en exil en France l’année suivante. Pendant l’occupation française, de nombreuses œuvres d’art conservées dans le palais seront prises comme dommages de guerre et expédiées en France pour enrichir les collections du Museum central des arts de la République, puis musée Napoléon (musée du Louvre). Toutes ne seront pas rendues à l’Italie ! Luigi Onesti Braschi, neveu du pape défunt, s’installe dans le palais et embrasse si bien la cause napoléonienne qu’il est nommé maire de Rome quand Rome est déclarée ville impériale. Il connait ensuite des difficultés financières qui ne lui permettent pas de finir la décoration du palais et qui le conduisent à vendre une partie de ses collections. Des 55 sculptures qui ornaient encore le palais en 1816, seules 10 subsistent aujourd'hui.

En 1871, le palais a été acheté par l'État italien. Après la seconde guerre mondiale, plus de 300 familles sans abri y ont vécu jusqu'en 1949 entraînant de sérieux dommages aux fresques en raison des feux qui étaient allumés à l'intérieur. Après avoir hébergé le ministère de l’Intérieur, le palais abrite le Museo di Roma sur l’histoire de la ville [2]. Le musée rassemble une grande variété d’œuvres d’art liées à l’histoire de Rome depuis le Moyen Age jusqu’à la première moitié du XXe siècle.


[1] Le terme est emprunté en 1653 à l'italien, « nepotismo » lui-même dérivé de « nepote » (neveu), par référence au favoritisme accordé par un pape à l'un de ses neveux par la cession indue de titres ecclésiastiques ou de donations réservées au Vatican.

[2] Horaires du Museo di Roma : du mardi au dimanche de 10h00 à 19h00. Achats des billets avec contingentement, en ligne ou au +39 06 06 08.

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29 mai 2022

Parione - Entre Campo dei Fiori et Place Navona (5/21). Les Affaires étrangères du Vatican.

Siège du Parlement romain - Puis de la Chancellerie vaticane - Un territoire francophone - Siège du tribunal de la Sacra Rota 

 

Rome Parione Palais de la Chancellerie 2

A peine achevé, le palais fut confisqué par le Léon X Médicis en représailles contre les Sixte. En 1517, il est devenu le siège de la chancellerie apostolique puis Cour de Justice, puis Cour Impériale sous le gouvernement de Napoléon Ier ; il fut ensuite le siège du parlement romain en 1848. Il connut alors un évènement tragique, l’assassinat de Pellegrino Rossi, le nouveau chef du gouvernement pontifical de Pie IX, d’un coup de poignard, le 15 novembre 1848 sur les premières marches de l’escalier du bâtiment [1].

Suite aux mouvements sociaux et révolutionnaires de 1848 à Rome, Pellegrino Rossi, juriste, économiste et libéral modéré, avait accepté de former un nouveau gouvernement de l’État pontifical, le 15 septembre 1848, avec un programme qui comportait l'abolition des privilèges, la suppression des exemptions fiscales pour le clergé, la séparation des pouvoirs ecclésiastique et civil. Ce programme était jugé beaucoup trop révolutionnaire par la Curie, infiniment trop égalitariste par la noblesse romaine, mais insuffisamment démocratique par les patriotes et républicains italiens ! Cela faisait donc beaucoup de mécontents. En 1848, Rome refaisait 1789 ! L’assassinat de Rossi, mal élucidé, aurait été programmé par des groupes républicains radicaux. La mort de Pellegrino Rossi entraîna la fuite du pape, la proclamation de la République romaine et finalement, en 1849, l’intervention armée de la Seconde République française, présidée par le prince Louis-Napoléon Bonaparte. La République française intervenant contre la République romaine pour rétablir la puissance temporelle de la papauté, il fallait le faire ! Il n’y a pas toujours lieu d’être très fier de la politique internationale française. Quant à Louis-Napoléon, il démontrait ainsi qu’il savait retourner sa veste avec rapidité. N’avait-il pas été impliqué, dans sa jeunesse, dans les conspirations des Carbonari pour l'unité italienne et déposséder le pape de son pouvoir séculier, et même, n’avait-il pas fait le coup de feu contre les troupes pontificales en 1831 ?

Après la prise de Rome par les troupes royales italiennes, en 1870, et le choix de Rome comme capitale du Royaume d’Italie, le palais devint le siège de la chancellerie vaticane. Les accords de Latran (11 février 1929) accordaient la souveraineté à l’État du Saint-Siège ; en échange, le Saint-Siège renonçait à toute prétention sur les anciens États pontificaux, il reconnaissait le Royaume d'Italie et Rome comme capitale de l’État italien. Ces accords ont eu pour conséquence de concéder, de façon tout à fait unique au niveau mondial, une dimension étatique à une confession religieuse. Cette reconnaissance permet au Saint-Siège d’intervenir sur la scène internationale par l’intermédiaire de l’État de la Cité du Vatican et d’être représenté en tant que tel dans les organisations internationales. Il compte 450 personnes de nationalité vaticane et 825 habitants [2].

Le Palais de la Chancellerie est territoire de l’État du Vatican. Il bénéficie, à ce titre, de l’extraterritorialité ainsi que quelques autres palais romains comme le palais de la Propagation de la foi, siège de la Congrégation pour l’évangélisation des peuples (ex Congrégation pour la doctrine de la foi). Le Palais de la Chancellerie est aussi un territoire francophone car, si la langue officielle de l’État du Vatican est le latin, la langue véhiculaire l’italien, la langue militaire l’allemand, la langue diplomatique est le français et, à ce titre, le Saint-Siège est un État membre de la francophonie ! Mais il ne faut pas trop compter sur les possibilités reproductrices de ses habitants pour contrebalancer l’influence grandissante de l’anglais car, à l’exception peut-être de quelques couples de gardiens, ses habitants ont la particularité d’être généralement célibataires et revendiquent d’être chastes.

Le palais abrite le Registre apostolique et le Tribunal suprême de la Signature apostolique. Le premier est un recueil des éléments du droit canonique s’intéressant, entre autres, à l’absolution des péchés ; le second est la cour d’appel de l’État du Vatican traitant des litiges dans le fonctionnement de l’appareil de l’église catholique en particulier dans les procès en nullité de mariages [3].


[1] Francisco Cabrillo Rodríguez. « Pellegrino Rossi, professeur d’économie assassiné »Contrepoint. 03/12/2011.

[2] En 2019. Mais 839 en 2013 !

[3] Site du Vatican. « Le Tribunal Suprême de la Signature Apostolique - Profil, structure, documents ».

Denis Baudot. « La Lex propria du Tribunal suprême de la Signature apostolique ». In « L'Année canonique », vol. lV, n°1, 2013.

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27 mai 2022

Parione - Entre Campo dei Fiori et Place Navone (4/21). Un palais de la première Renaissance, le Palais de la Chancellerie.

Un palais de la première Renaissance - Une citadelle bien protégée

 

Rome Parione Palais de la Chancellerie 1

Un dernier regard et une dernière pensée pour ce pauvre Giordano Bruno avant d’aller jeter un œil sur ce palais de la Chancellerie qu’il défie avec entêtement depuis plus d’un siècle. Son architecture est intéressante car il est, à Rome, un des rares exemples de palais de la première Renaissance. C’est le cardinal Raffaele Riario, petit neveu du pape Sixte IV (1471 / 1484), qui en aurait passé commande. On raconte qu’il aurait pu faire débuter les travaux grâce aux 70 000 ducats gagnés aux dés contre Franceschetto Cybo, fils du futur pape Innocent VIII Tomasello (1484 / 1492). 

Juste retour des choses, le cardinal Raffaele Riaro fut la victime d’une des plus célèbres escroqueries en matière de vente d’œuvres d’art. Michel-Ange, LE GRAND Michel-Ange, aurait sculpté une statue représentant Cupidon endormi qu’il aurait enterrée dans son jardin à Florence pour échapper à la terreur religieuse et sectaire du prêtre Savonarole. Lors de son installation à Rome et constatant que cela avait donné une patine ancienne à la statue, Michel-Ange l’aurait vendue comme antique au cardinal. Tout cela n’apparaît pas parfaitement moral, mais révèle les mœurs du temps !

Le palais a été commencé en 1483 et entièrement achevé en 1511 (photo). Quelques références d’architecture de la même époque pour faire comparaison : à Florence, le palais Rucellai est de 1455 et le palais Strozzi de 1489 ; à Rome, le palais Farnèse est de 1513 et l’aile de Bramante du palais du Vatican de 1514 ; enfin, côté français, le château d’Azay-le-Rideau est de 1518, celui de Chambord de 1519. 

L'architecte du palais n'en est pas connu avec certitude, on évoque les noms d'Andrea Bregno et de Bramante, mais il pourrait être de Bacchio Pontelli (1450 / 1492). La façade principale montre une disposition inspirée du palais Rucellai de Florence : une façade traitée selon une rigoureuse symétrie marquant le retour à l’inspiration antique. Elle est rythmée à la fois par les trois niveaux, séparés par des entablements, mais aussi par la séparation verticale introduite par les pilastres. Toutefois, en regard du palais Rucellai, le rez-de-chaussée, ne présente pas de pilastres et, dans les étages, deux pilastres séparent chaque fenêtre. Le rapport des espaces entre les pilastres est celui du nombre d'or. Les fenêtres en plein cintre s'encadrent dans des rectangles à fronton. Les proportions des fenêtres de leurs frontons et l'encadrement des pilastres sont également régies par le nombre d’or. Le bossage lisse du rez-de-chaussée, les entablements moins marqués, les fins pilastres des étages, donnent à l’ensemble un aspect plus léger, plus lisse et moins massif qu’au palais Rucellai. 

Le portail principal est de Domenico Fontana (XVIe siècle). La cour intérieure serait de Bramante, inspirée de l’architecture florentine avec deux séries d’arcades superposées, d’ordre toscan, mais le dernier étage est clos et agrémenté de pilastres. Il serait copié du Colisée, et inaugurerait une tradition typiquement romaine. Pour construire le palais, il fut largement fait appel aux carrières locales de marbre, à savoir le Colisée et le théâtre voisin de Pompée ! Pourquoi aller chercher plus loin des éléments de décor que l’on avait sous la main ?

Comme les palais florentins, le palais de la Chancellerie reste une citadelle, peu ouverte sur l’extérieur, difficile d’accès, bien protégée. C’est que les rues de Rome, comme celles de Florence, n’étaient pas très sûres à l’époque. Ce n’est que vers le milieu du seiciento (1650) que la police papale assurera une sécurité très relative dans la ville. 

« Le palais de la Chancellerie est triste, tant au-dehors qu’au-dedans, les appartements m’ont paru sombres. L’intérieur de la cour est orné d’une belle colonnade antique et de belles statues » [1].

Des boutiques étaient louées au rez-de-chaussée car il fallait pouvoir couvrir les frais d’entretien du bâtiment. Elles l’étaient jusqu’au début du XXIe siècle avec des boutiques de prêt-à-porter de luxe dans cette enclave de la diplomatie vaticane, mais elles ont disparu après la dernière rénovation du bâtiment.


[1] Charles De Brosses. « Lettres d’Italie ». 1740.

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25 mai 2022

Parione - Entre Campo dei Fiori et Place Navone (3/21). Une lutte toujours actuelle.

L'inauguration de la statue de Giordano Bruno - Marché aux légumes et supplice de la corde

 

Rome Parione Campo dei Fiori Bruno-inauguratio 9-6-89

Après 1870, dans une Rome libérée du gouvernement papal, les libres penseurs, républicains, garibaldiens et francs-maçons, ont inauguré en 1889 (photo), malgré les pressions de l’Église [1], la statue du sculpteur Ettore Ferrari sur le lieu même où Giordano Bruno fut brulé vif. Le Pape Léon XIII Peci (1878 / 1903) passera la journée en jeûne aux pieds de la statue de saint Pierre pour expier ce sacrilège ! La presse catholique se déchaînera contre cette « orgie satanique », ce « triomphe de la synagogue, des archimandrites [2], de la maçonnerie, des chefs du libéralisme démagogique », ce « tintamarre de l'ignorance et de la malignité anticléricale ». 

Giordano Bruno deviendra une référence pour les démocrates, républicains et socialistes, qui le placeront à l'origine d’une pensée moderne, rationaliste, annonciatrice de la laïcité et de la révolution française. En France, le très populaire ouvrage, « Le Tour de France par deux enfants » [3], est publié sous le pseudonyme de « G.Bruno » ! Ce livre servira de base à l’éducation et l’édification morale des enfants sous la IIIe République comme « livre de lecture courante » pour le cours moyen. 

Ne pensez pas que le temps soit passé et qu’il ait fait oublier le « scandale » de l’érection de cette statue en plein cœur de Rome, à deux pas du palais de la Chancellerie, territoire du Vatican. Tout au long du XXe siècle, la hiérarchie catholique a cherché à faire abattre cette statue. Faute d’y parvenir, le cardinal Roberto Bellarmino, qui fut responsable de l’instruction des procès de Giordano Bruno et de Galilée, a été canonisé en 1930 par Pie XI Rati (1922 / 1939), ce qui était quand même faire preuve d’un esprit de revanche bien étroit et sectaire ! Après Vatican II, les choses ont-elles changées ? En février 2000, à l’occasion du 400e anniversaire de la mort de Giordano Bruno, le cardinal Poupard, président du conseil pontifical pour la culture, a exprimé les regrets de l’Église devant les bûchers de l’Inquisition. S’il affirma leur « incompatibilité avec la vérité évangélique », il confirma que Giordano Bruno ne serait pas réhabilité (alors que Galilée l’a été… en 1992 seulement !). « La condamnation pour hérésie de Bruno, indépendamment du jugement qu'on veuille porter sur la peine capitale qui lui fut imposée, se présente comme pleinement motivée » Belle duplicité, car c’est parce qu’il fut condamné par l’église et livré par elle au bras séculier, qu’il fut martyrisé ! Le 17 février 1600, on lui a cloué la langue sur un mors de bois et brûlé nu. A cette date anniversaire, à Rome, l’organisation de manifestations aux pieds de la statue et le dépôt de fleurs restent un moyen d’affirmer, par les défenseurs de la liberté et les démocrates, son refus des dogmes sectaires quels qu’ils soient, son indépendance d’esprit et sa volonté de liberté de pensée.

La place était aussi le centre d’un lieu important de commerce et d'artisanat comme l’attestent les appellations des rues voisines : via dei Cappeleri (rue des chapeliers), via dei Chiavari (rue des serruriers), via dei Giubbonari (rue des tailleurs). Toutefois la via della Corda, qui rejoint, au Sud, la place Farnèse, ne témoigne pas du métier de cordelier mais du supplice de la corde que l’on pratiquait au centre du Campo ! On suspendait le supplicié à un échafaud, par les bras liés dans le dos, avec une corde. Ce supplice qui aboutissait à la dislocation des épaules et des bras y fut infligé dans la Rome pontificale jusqu'à l’occupation de Rome par l’armée française du général Bonaparte. 

Les groupes mystiques et ésotériques y situent aussi, dans la boutique d’un orfèvre de confession juive, la découverte par Boyer d’Agen, en 1897, d’une médaille supposée représenter le « vrai visage du Christ » ! L’anecdote n’aurait aucun intérêt si elle ne véhiculait pas tous les clichés les plus racistes et malfaisants sur les « Juifs » ! Un vieux Juif (existe-t-il seulement de jeunes Juifs ?), faisant commerce de ferraille (les Juifs et la récupération !) et de pièces de monnaie anciennes (les Juifs et l’argent !), vend (les Juifs cupides !) pour deux sols (et non trente deniers), le vrai visage de Jésus (les Juifs déicides) ! L’histoire ne se répète pas, mais elle bégaie souvent atrocement.


[1] Giorgio Giannini . « Il monumento a Giordano Bruno a Campo de' Fiori - Genesi dell'iniziativa - Parte I e II ». InStoria. Juillet 2019.

[2] Archimandrite : titre honorifique donné au supérieur d’un couvent orthodoxe.

[3] G.Bruno. « Le Tour de France par deux enfants ». 1877. G.Bruno était le pseudonyme d’Augustine Fouillée (1833 / 1923), femme de lettres.

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23 mai 2022

Parione - Entre Campo dei Fiori et Place Navone (2/21). Le sombre Giordano Bruno sur le champ aux fleurs (Campo dei Fiori).

 Une place sans église ni palais - Mais une sombre statue - Un symbole de la lutte contre l'obscurantisme

 

Rome Parione Campo dei Fiori Giordano Bruno

Le Campo dei Fiori (le champ aux fleurs) est la seule place de Rome sans église ! Tous les matins, sauf le dimanche, le Campo dei Fiori, accueille un des marchés les plus fréquentés de la ville, de fruits, de légumes, de fromages, de pâtes fraîches, de poissons et de fleurs. Il connaît une grande animation depuis le Moyen-âge car les pèlerins le traversaient pour se rendre à Saint-Pierre, en empruntant le nouveau pont Sisto (1473). 

« La place du Campo dei Fiori, envahie chaque matin par le tumulte du marché aux fruits et du marché aux légumes, toute une plantation de grands parapluies, des entassements de tomates, de piments, de raisins, au milieu du flot glapissant des marchandes et des ménagères » [1].

Ce n’est toutefois pas cette activité qui a déterminé son nom. Son appellation proviendrait de Flore, amoureuse de Pompée ; plus prosaïquement son origine est vraisemblablement liée au fait que cet espace était une friche au XIVe siècle. Depuis, le Campo dei Fiori est devenu un des lieux animés de Rome tout en restant populaire car le centre de Rome est encore habité de petites gens, artisans, commerçants, retraités. Il n’est qu’à se promener dans les ruelles qui entourent la place pour y rencontrer de petits commerces et des échoppes étroites d’artisans.

« Nous déambulâmes parmi les étals du marché, qui était lumineux et résonnait de cris, seule la statue du Giordano Bruno était sinistre et silencieuse, mais elle avait ses raisons » [2].

Sans église le campo dei Fiori, mais non sans monument ! Au centre de la place se dresse la sombre statue de Giordano Bruno (1548 / 1600) qui fut brulé vif à cet endroit comme hérétique (photo). Son crime ? Avoir rejeté les théories de la Trinité, de la transsubstantiation [3] qui venait d’être approuvée par le Concile de Trente (1545 / 1563), nié la virginité de Marie et soutenu la représentation copernicienne du monde, plus nombre d’autres récusations d’éléments du dogme catholique qui nous apparaissent aujourd’hui bien insignifiants ! Il allait jusqu'à affirmer : « L'univers est infini, peuplé d'une multiplicité de mondes analogues au nôtre ». Si la terre tourne autour du soleil et devient un astre banal, il n’y a plus de centre de l’univers, il n’y aurait donc plus un seul monde mais une pluralité infinie d’univers, ce qui mettait à mal le dogme catholique de la création, de la place de la Terre et de celles respectives de Dieu et de l’Homme [4]. Cela faisait beaucoup pour un seul homme !

Beaucoup trop même au moment où l’Église catholique était confrontée au schisme protestant, à la perte de son influence sur une grande partie de l’Europe centrale et du Nord, au souvenir du sac de Rome par les lansquenets impériaux au cours duquel Rome fut livrée au meurtre et au pillage. C’est d’ailleurs sur le campo dei Fiori que les soudards, souvent protestants, du très catholique empereur Charles Quint installèrent leur camp. Au schisme protestant, l'Église catholique opposera une « contre-réforme » qui mettra sous tutelle les sciences et les idées humanistes ; Giordano Bruno en fera les frais. La tradition veut qu’il ait déclaré aux juges : « Vous avez certainement plus peur en prononçant cette sentence que moi en l'écoutant ». Curieusement, la statue de Bruno donne du personnage une représentation austère, alors qu’il développait une pensée multiforme, impertinente, satirique. S’il n’y avait son nom gravé sur le socle et le fait qu’il tienne un livre entre ses mains, sa représentation ferait penser à la sombre et sinistre figure du prédicateur Savonarole, ce triste défenseur d’un intégrisme chrétien antihumaniste. Ce qui est quand même un comble ! Les commanditaires de la statue et le sculpteur, en lui donnant cet air grave, voulaient souligner sa connaissance des conséquences terribles pour lui de ses affirmations publiques, mais aussi l’ampleur du crime alors commis par l’Église, cette statue étant au centre de luttes politiques et sociales.


[1] Emile Zola. « Rome ». 1896.

[2] Gianfranco Calligarich. « Le dernier été en ville ». 1973.

[3] Transsubstantiation : transformation du pain en la chair du Christ et du vin en son sang au cours de la messe, tout en conservant leur structure initiale.

[4] Benoît Mély. « Giordano Bruno – Un visionnaire du XVIe siècle ». Institut Coopératif de l’École moderne Michel Mulat. N°24. 1999.

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21 mai 2022

Parione - Entre Campo dei Fiori et Place Navone (1/21).

Campo dei Fiori – Palais de la Chancellerie – Palais Braschi - Palais Massimo alle Colonne - Palais Massimo istoriato - Piazza Navona - Fontaine des fleuves - Les églises et palais - Santa Agnese in Agone - Palais Tuccimei-De Cupis - Santa Maria del Anima - Chiesa nueva - Via del Governo vecchio – Pasquino - Les statues parlantes de Rome

  

 « … et puis cette Rome a tant de ressources, est si belle, si curieuse, qu’on n’a jamais fait d’avoir tout vu »[1]

Rome Parione

Ce quartier de Rome a la forme d’un triangle dont les pointes seraient situées Campo dei Fiori, Chiesa Nueva et en haut de la Piazza Navona. Son nom proviendrait de la présence d’un grand mur antique appartenant au stade de Domitien. Baptisé « Parietone » (en italien ancien : « grand mur »), le terme fut déformé progressivement en « Parione ». L’emblème du quartier est un Griffon, une créature de la mythologie grecque à la tête d’aigle et au corps de lion, symbolisant la fierté et la noblesse.

Au Moyen-âge, la zone du Campo dei Fiori était peu peuplée, la population de Rome s’étant réduite d’un million dans la Rome antique à quelques dizaines de milliers au Moyen-âge. La place n’a été intégrée à l’espace urbain que vers les années 1430, sous le pontificat d’Eugène IV Condulmero (1431 / 1447) qui a fait paver le campo. Celui-ci est alors devenu une zone économique avec un marché important. Sous Sixte IV Della Rovere (1471 / 1484) le quartier s’urbanise avec la construction de bâtiments, l’élargissement des routes, d’autant que la construction du ponte Sisto (1475) permettait désormais de relier le Trastevere à Parione favorisant le passage des pèlerins dans le quartier.

Cette période est celle où surgissent de nouveaux palais et églises. Toutefois, le sac de Rome par les troupes de Charles Quint (1527) va en ralentir le développement. L’activité commerciale va ensuite se déplacer du Campo vers la piazza Navona, plus vaste. L’aménagement de cette dernière, vers 1650, va donner un nouvel aspect au quartier avec le développement de monuments baroques. En allant du Campo dei Fiori à la Piazza Navona, on passe d’un quartier encore marqué par un urbanisme médiéval, places irrégulières, rues étroites, façades non alignées, dans lequel s’insèrent des monuments de la première Renaissance (palais de la Chancellerie) et de la haute Renaissance (palais Massimo alle colonne) à un urbanisme baroque aux vastes espaces dans lequel palais, églises et fontaines, sont ordonnancées savamment dans le cadre de visions géostratégiques et culturelles. 

De grandes voies rectilignes seront ensuite tracées en détruisant églises, maisons et palais anciens : le Corso Vittorio Emanuele II à la fin du XIXe dans le cadre du plan « Rome-Capitale » et le Corso del Rinascimento, sous le fascisme.


[1] Charles De Brosses. « Lettres d’Italie ». 1740.

Liste des promenades dans Rome et liste des articles sur Parione

19 mai 2022

Borgo - Au pied du Vatican (16/16). Liste des articles.

Rome Borgo Vue générale sur Saint-Pierre

Au pied du Vatican, le Borgo (1/16). Un petit quartier entre château Saint-Ange et Vatican

Le Pont Saint-Ange et le fantôme de Béatrice Cenci (2/16). Un pont « habillé » par Le Bernin – Et fréquenté par un fantôme dans la nuit du 11 au 12 septembre

L’étrange Château Saint-Ange (3/16). Une forteresse à la forme inhabituelle – Abritant néanmoins une agréable résidence

Grandeur fasciste et mépris des œuvres d’art du passé ! (4/16). Les accords de Latran et la démolition de la Spina di Borgo

La Casa di Mastro Tita (5/16). La maison du bourreau - Une décoration difficile à voir

Le Passetto et la madonelle miraculeuse (6/16). Du côté du Borgo Pio

Les palais de la via della Conciliazione (7/16). Des palais restaurés, déplacés ou réinventés !

Le Vatican - La Place Saint-Pierre (8/16). Une merveille d'urbanisme

Le Vatican - L'obélisque Vaticano et les fontaines (9/16)Une place qu’il fallait aussi « meubler »

Le Vatican - La Scala Regia (10/16). Le palais et son entrée monumentale

Le Vatican - La basilique Saint-Pierre (11/16). Un chantier aux choix évolutifs

Le Vatican - Le baldaquin et la Gloire… (12/16). Dans Saint-Pierre, encore deux œuvres inégales du Bernin !

Le Vatican - Les cénotaphes d’Urbain VIII, Alexandre VII (12/16). De fastueux tombeaux pour rappeler que nous ne sommes rien

Santo Spiroto in Sassia et la Porta San Spirito (14/16). Le Borgo San Spirito, le quartier des Saxons

L'Ospedale di Santo Spiroto in Sassia (15/16). Un bâtiment hospitalier toujours utilisé depuis cinq siècles

Liste des articles (16/16). 

 

Rome, Montpellier, Senlis, 2002 / 2022

Liste des promenades dans Rome

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