Entre Toscane du Sud et Ombrie (20/22). De la Renaissance…
Une nouvelle vision de l'espace, du temps, de la place de l'homme
Un voyage en Toscane souligne combien nos références artistiques, urbanistiques, mais aussi notre vision de l’espace comme du temps, notre vision du monde et de la place de l’Homme, restent marquées par la période de la Renaissance. La rupture dans la représentation du monde et de la place de l’Homme qui s’est opérée alors, et dont l’Homme occupera désormais le centre, s’est traduite dans la peinture, à la fois par l’introduction de la perspective, mais aussi par le choix de nouveaux thèmes, liés à l’antiquité ou à la vie commune.
Cette révolution dans la représentation de la place de l’Homme s’est également incarnée en architecture avec l’introduction du plan régulier, l’égalité des travées, l’alignement des baies, la symétrie des façades, et dans l’urbanisme où l’on passe d’une organisation organique de l’espace, centrée sur l’église, à une organisation ordonnée, régulière, rues droites, façades alignées, place centrale, perspectives. Plus généralement, par sa maîtrise progressive des lois de la nature, l’Homme organise, modèle, transforme désormais la nature, son environnement, à sa convenance, selon des règles sociales, esthétiques, qu’il imagine et édicte.
C’est aussi une nouvelle vision du temps qui s’impose, linéaire et non circulaire, liée à la vision d’une progression tant des aspects quantitatifs que qualitatifs, la possibilité d’un « progrès » avec des améliorations techniques (collier de cheval, gouvernail, moulins, caravelles), des changements économiques (foires, accumulation de capital marchand), des évolutions démographiques (augmentation de la population, développement des villes), le mouvement des connaissances (lois physiques, grande découvertes). Pour la première fois dans l’histoire de l’Humanité, les Hommes, plus particulièrement les humanistes italiens du Quattrocento, ont eux-mêmes donné un nom à cette période de l’histoire à laquelle ils participaient : « Rinascità », Re-naissance.
Confronter nos références artistiques, urbanistiques, de l’espace comme du temps, de la place de l’Homme, à celles des artistes de la Renaissance, c’est aussi se poser la question de l’adéquation de ces références à notre monde contemporain. Sont-elles encore opérationnelles suite à la révolution scientifique et technique que nous connaissons ? La croissance, le développement, le « progrès », peuvent-ils être indéfinis ?
Les alertes mettant en cause cette vision optimiste, linéaire et sans fin d’un progrès au service de l’Homme se sont multipliées : la boucherie de la Grande Guerre, la mise en œuvre de la Solution finale par les nazis, la Guerre froide et la menace nucléaire. Elles ont progressivement insinué qu’une disparition de l’Homme, ou un retour à des époques archaïques, étaient possibles. Les artistes l’ont certainement appréhendé les premiers en bousculant tous les codes esthétiques ; on ne pouvait plus faire « comme avant » ! Les peintres du XXe siècles notamment, en inventant un nouveau langage pictural, ont « détricoté » ce que les artistes de la Renaissance avaient patiemment élaboré.
« Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles » [1].
Si notre appréhension de la place de l’Homme dans le monde, reste globalement celle des Hommes de la Renaissance, celle-ci entre toutefois en crise avec la prise de conscience des conséquences de l’action de l’Homme sur son environnement et la connaissance des limites de la planète. Ce qui est désormais central, ce n’est plus l’Homme en lui-même mais la relation qu’il entretient avec son environnement. Nous mesurons mal les conséquences de ce déplacement de la centralité de nos références mais elles participent à une révolution intellectuelle, économique, sociale et morale aussi importante que celle que nous avons connu à la Renaissance car ce qu’il nous faut faire dorénavant c’est de constamment rechercher des équilibres avec notre environnement, équilibres nécessairement fragiles et évolutifs.
[1] Paul Valéry. « La Crise de l’esprit ». 1919.