Rome, étrange et curieuse (30/53). Rione Ripa XII (2) – La pierre du Diable – Piazza Pietro D'Illiria, 1.
Attentat terroriste contre saint Dominique
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Santa Sabina est l’une des plus anciennes églises de Rome. L’édifice fut consacré en 432. Elle est l’œuvre du prêtre illyrien, Pierre, qui la construisit sur les ruines légendaires de la maison de sainte Sabine. Sous l’empereur Adrien, Sabine aurait été initiée à la foi chrétienne par sa servante laquelle fut martyrisée. Sabine en recueillit les reliques pour les ensevelir. Elle fut à son tour arrêtée et condamnée à la peine capitale, puis ensevelie dans le même tombeau que sa servante. A noter, que c’est la maîtresse que l’on honore comme sainte, pas la servante qui avait au moins autant de mérite qu’elle ! L’église est construite selon un plan basilical classique, rectangulaire, avec un vaisseau central surélevé, terminé par une abside semi-circulaire, encadrés de bas-côtés séparés de la nef par des colonnes. La nef comprend deux rangées de douze colonnes corinthiennes, cannelées, en marbre de Paros, lesquelles proviendraient d'un temple antique qui s'élevait à proximité. A chaque arc correspond, au niveau supérieur de la nef, une fenêtre cintrée ; l’ensemble est extrêmement lumineux.
Une loggia, faisant narthex, courre devant la façade [1]. A gauche de l’entrée, une pierre noire, ronde, est posée sur une colonne à spirales (photo), c’est la Lapis Diaboli (pierre du diable) ! Saint Dominique (1170 / 1221) venait se recueillir régulièrement dans l’église priant sur une plaque qui couvrait le sépulcre de martyrs chrétiens. Le diable essayait par tous les moyens de le tenter pour lui voler son âme. Agacé de n'avoir obtenu aucun résultat, le diable aurait lancé cette pierre contre le saint en prière. La pierre fut détournée miraculeusement et ne fit que briser une des plaques de marbre du pavage. Mais, sur la pierre, les empreintes de deux des griffes de la main du diable restent marquées, si grandes qu'elles ne peuvent appartenir à aucun être humain.
« On allait voir, dans la charmante église de Sainte Sabine (du mont Aventin), une grosse pierre que le diable lança du haut de la voûte à Saint Dominique pour l’écraser ; mais la pierre fut détournée et le saint miraculeusement garanti. Ce récit pourrait bien cacher une tentative d’assassinat » [2].
Les esprits matérialistes ont une tout autre explication ! La plaque de marbre aurait été cassée par Domenico Fontana lui-même pendant les travaux de décoration de l'église [3]. Quant à la pierre noire, aplatie aux pôles, c’est une unité romaine de mesure qui servait de contrepoids lors de pesées, Lapis aequipondus (pierre à contrepoids), d’environ 33 kg. Le matériau utilisé pour ces poids était la serpentine, une pierre ornementale appartenant à la classe des jades, dure et compacte, caractérisée par un fond vert foncé, qui tend vers le noir. Vous pouvez choisir l’explication qui vous sied le mieux. Elles sont toutes deux assez fantastiques pour faire rêver.
L’église Santa Sabina est aussi connue pour les portes sculptées en bois de cyprès qui séparent le narthex de la basilique. Elles remontent à la fondation du monument et seraient d’origine orientale. Elles sont décorées par une série de panneaux reproduisant les scènes de l’Ancien et du Nouveau Testament avec notamment la plus ancienne représentation connue de la crucifixion (430). Une crucifixion singulière : le Christ est entouré des deux larrons mais les croix ne sont pas franchement représentées, mais plutôt suggérées par les bras ouverts des trois personnages.
Ce panneau marque toutefois une évolution dans l’iconographie chrétienne. Avant le Ve siècle, si la croix est représentée dans les églises, le Christ n’y est pas figuré ; c’est une croix de victoire, celle du christianisme sur les religions païennes, une croix de majesté et non une représentation de la douleur du Christ. Dans l’iconographie, une place importante était également consacrée aux apôtres, saints, vierges et martyres, qui accompagnent le Christ dans une rencontre qui apparait sereine. Saints et martyrs eux-mêmes sont en gloire ; ils ne sont jamais figurés dans les supplices qu’ils ont subi. L’iconographie chrétienne est alors triomphale, sereine, solennelle, sans crucifixion, saints martyrisés, démons ni diables. A partir du Ve siècle, l’art religieux s’oriente vers le « dolorisme » en montrant la souffrance du Christ, des saints, et en sublimant la notion de douleur.
[1] Romanchurches. Santa Sabina.
[2] Stendhal. « Promenades dans Rome ». 1829.
[3] La dalle remplacée, les fragments de la dalle originale se trouvent maintenant dans la Schola Cantorum de l'église.