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Notes d'Itinérances
7 novembre 2018

Tchéquie - Prague / Matička (4/25). Rappels d’histoire contemporaine, sur la colline de Letná...

La queue devant la boucherie – La honte du sculpteur

 

 

La colline de Hradčany, sur laquelle est construit le château de Prague, se poursuit avec celle de Letná, faisant obstacle au cours de la Vltava qui s’incurve alors vers l’Est. Sur cette butte en pentes douces, couverte de parcs et de jardins, qui domine la vieille ville, le gouvernement communiste fit ériger, en 1955, un monumental mémorial à la gloire de Joseph Staline. La Tchécoslovaquie lui devait bien cela ! Aucun endroit ne pouvait mieux convenir à l’apothéose du « petit père des peuples » : à proximité des monuments les plus prestigieux de la ville, le château, la cathédrale saint-Guy, l’église Saint-Nicolas de Malá Strana, le pont Charles, et restant visible de toute la cité.

 

« Un monument, là-bas, à la pointe de la vieille ville, à proximité de tout ce peuple de statues qui l’habite… cette idée lui coupait bras et jambes. Staline aurait été à sa place dans le voisinage des pylônes, de l’immense antenne de radio, des édifices blancs, quadrillés et rayés de vitres luisantes, un stade pour cent mille personnes, du barrage qui allait électrifier le pays… C’était son monde… » [1].

 

Ce fut grandiose ! Un magistral bloc de granit gris écrasait la colline et la ville : 30 mètres de haut, 14 000 tonnes, une des plus grandes statues jamais construite de tous les temps, avec en figure de proue un Staline, bien droit, les pieds joints, la main gauche tenant une feuille de papier et la main droite glissée dans la fente du vaste manteau, rejouant les Napoléon regardant Moscou brûler. Derrière lui, quatre Soviétiques et quatre Tchèques, l’inévitable cohorte des soldats casqués, des ouvriers brandissant des drapeaux, des paysannes tenant faucilles et gerbes de blé, des étudiants, des intellectuels. L’ensemble faisait penser à un Staline conduisant en terre un cercueil recouvert d’un drapeau et se préparant à faire l’allocution funèbre. Les Pragois affirmaient que ces gens-là devaient certainement attendre le tramway ou qu’ils faisaient la queue devant une boucherie, comme eux-mêmes devaient le faire longuement. Dans la file d’attente, Staline semblait être le plus patient, il faut dire qu’il était le premier et sûr de passer avant tous les autres qui s’agitaient vaguement derrière lui.

 

Dans la statuaire du « réalisme socialiste », laquelle s’est montrée assez fertile en horreurs de tous genres, les « Lénine haranguant le peuple » pouvaient encore utiliser un certain mouvement du bras ou du menton de l’orateur pour rendre la composition plus dynamique. Les monuments à la gloire de Staline sont toujours statiques : le grand homme est souvent solitaire et, même s’il est accompagné, il est toujours détaché du groupe, raide comme un piquet. C’est que, dans le même temps, on est passé d’un communisme en construction à un dogme figé une bonne fois pour toutes.

 

« Lorsqu’il s’attaqua à un Staline en pied, cela devint intolérable. Ces manches, ce pantalon… Raides et droits comme des gouttières (…) le veston ! Je ne saurais pour ma part poétiser un veston » [2].

 

On raconte que, conscient de l’horreur de son monument, le sculpteur Otakar Švec aurait mis fin à ses jours et qu’il aurait légué l’argent de sa commande aux aveugles qui ne verraient jamais leur ville déshonorée par cette statue ! [3]. Est-ce une nouvelle histoire ironique à la mode pragoise ou la manifestation d’une prise de conscience tragique par l’artiste de son échec irrémédiable ? Si l’infortuné artiste avait pu supporter, ne serait-ce que quelques années, la vue du monstre qu’il avait engendré, il aurait pu constater que les œuvres d’art ne sont pas nécessairement fatales et impérissables. Suite à la déstalinisation, la statue tout juste érigée et inaugurée, il fallut se débarrasser de ce symbole encombrant et, en 1962, on démonta le groupe monumental pierre à pierre. 

 

Il demeure néanmoins le soubassement de la statue, trop massif, trop solide et comprenant de vastes souterrains, pour pouvoir être démoli à la dynamite sans risquer de faire sauter une partie de la vieille ville [4].

 


[1] Elsa Triolet. « Le monument ». 1965.

[2] Idem.

[3] Elsa Triolet. « Préface à la lutte avec l’ange ». 1965.

[4] En 1991 a été installé, sur le socle de la statue démontée, un curieux métronome de 25 mètres de haut de l'artiste tchèque Vratislav Novák.

 

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