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Notes d'Itinérances
29 novembre 2018

Tchéquie - Prague / Matička (15/25). Prague, du fonctionnalisme à l'abandon par le socialisme réel.

Une éclosion architecturale remarquable

 

 

Après cette très riche éclosion d’architecture cubiste, dont je ne connais pas l’équivalent dans une capitale européenne, Prague s’adonne avec le même plaisir au style fonctionnaliste. Là encore, la Place Venceslas est riche d’exemples, le Palais Koruna (1914, n°1) qui marque la fin du style Sécession et souligne l’influence d’un Adolf Loss, annonçant un Mies van der Rohe (« Le moins est le plus »), le magasin Lindt (1927) aux grands baies vitrées et à la courbure vitrée qui termine la façade, les immeubles Bat’a (n°6) aux lignes des plus sobres, et U stýblů (1929, n°28) à la façade rythmée par des avancées, l’hôtel Juliš (1933, n°22) à la façade d’acier et de verre, animée par le léger retrait des fenêtres situées en extrémité de la façade. Autres réalisations remarquables, la Galerie du cercle artistique Mánes (1930, Nové Město / Masarykovo nábřeží) qui enjambe avec légèreté un bras de la Vltava, le magasin ARA (1931, Nové Město / Perlová, n°5) dont les lignes horizontales sont adoucies par le coin arrondi de l’immeuble.

 

Ces nouvelles constructions attirent à Prague les architectes et artistes étrangers, Adolf Loos, Walter Gropius, Le Corbusier, Mies van der Rohe, Henry Van de Welde, mais aussi André Breton et André Lurçat.

 

Dans cet ensemble particulièrement intéressant et bien conservé, il faut noter quelques étrangetés, comme le Palais Riunione Adriatica di Sicurtà (1925, Nové Město / Jungmannova, n°31). Il se sert des surplombs et renfoncements pour accentuer les effets de lumière, mais en utilisant un langage architectural stylisé qui fait référence à la Renaissance avec pilastres, sculptures, corniches, bossages, frontons, un style dit « rondo-cubiste » qui n’aura aucun descendant. Le plus curieux, c’est que les assureurs-propriétaires de l’immeuble en feront construire un autre (1930) qui fait face au précédent mais dans un style fonctionnaliste plus « classique » ! Le contraste est curieux.

 

Evidemment, on n’échappe pas non plus à quelques horreurs, comme le monumental et pompier Mémorial National (1932), un énorme bloc rectangulaire qui écrase la ville du haut de la colline de Žižkov et qui devait servir par la suite de mausolée au corps embaumé du Staline local, Klement Gottwald, ainsi qu’aux dépouilles de quelques-uns de ses camarades.

 

Du temps du socialisme réel, on peut tout à la fois dire que Prague a gravement souffert d’une absence d’entretien, mais que c’était aussi une chance ! Si la ville a pâti d’un abandon quasi général, il n’y a pas eu non plus de bouleversements et le cœur de la ville a été préservé des constructions médiocres. 

 

« Maisons sordides qui s’étiolent, masures gâteuses à l’aspect simiesque, et à l’intérieur de celles-ci enchevêtrement de galeries avec engorgements de courants d’air comme dans une tanière kafkaïenne. Chambres claires-obscures donnant sur d’étroites ruelles, chambres emmitouflées dans de lourdes tentures Sécession bordées de franges, chambres lymphatiques, négligées, avec leurs peignes abandonnés sur des tables garnies de napperons aux relents de bouillon gras. Chambres aux miroirs embués comme s'ils reflétaient une femme menstruée, avec leurs portraits ovales d’ancêtres en uniforme austro-hongrois, leurs coffres regorgeant de chapeaux melons et de faux cols, leurs pièges à rats, leurs souricières peuplées d’habitant lunatiques qui dans l’obscurité ont des cheveux d’étoupe phosphorescente comme les clowns des tableaux de Tichy. Couloirs louches, greniers encombrés de bricoles, d’éventails, d’albums, de lampes à pétrole, galeries avec leurs water-closets, escaliers acrobatiques et virevoltants, rampes d’une gravité d’oracle ».[1]

 

A quelques exceptions toutefois : l’abominable autoroute urbaine dénommée Magistràla (1978) qui coupe la ville en deux sous un flot bruyant d’automobiles, frôle la gare centrale et la coupe de son parvis, enserre l’opéra national de style classique et le Musée National en haut de la place Saint Venceslas.

 


[1] Angelo Ripellino. « Praga magica ». 1973.

 

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