Algérie au coeur (33/42). Impressions oranaises.
Oran plus délurée et insoumise qu’Alger ?
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Contrairement à Alger, certaines des boutiques ont conservé ici leurs enseignes rédigées en français. Au coin des rues, les plaques écrites le plus souvent en français, indiquent même parfois l’appellation de l’époque de la colonisation ! Ou, plus simplement encore, c’est l’ancienne plaque de rue qui subsiste comme, par exemple, celle du « Boulevard Gallieni ». En plein ramadan, les cafés sont grands ouverts et regorgent de monde, les restaurants fonctionnent, la foule se presse sur les trottoirs. Oran a conservé un petit cachet espagnol, plus exubérant, plus cordial, plus « anarchiste » face à la rigueur morale et politique d’Alger. Pour mon épouse, c’est un retour dans son enfance, un voyage dans lequel elle retrouve des paysages, des odeurs et le grand soleil d’Algérie.
« Pataouète et Cagayous y font rien que parler. Y parlent, y parlent, y tchachent. Tous des tchacheurs, y savent rien que tchacher, à saouar s’y savent écrire seulement ! Bon, après tu marches, tu marches, et y’a tous les aut’, aux balcons, aux terrasses des bistrots, dans les cafés maures. Y tapent le carton, y jouent aux dominos, y boivent l’anisette ou l’caoua, y prennent la kémia. Aujourd’hui chez Jojo le Maltais, c’est des p’tits escargots sôce piquante, des rondelles de calamar frites et des olives cassées » [1].
Mais, si les paysages sont les mêmes, l’Algérie est aujourd’hui un autre pays parce que les Pieds-noirs sont partis et avec eux leur mode de vie, les soirées d’anisette et de kémia. Mais, après tout, les parties de belote sur les quais de la Joliette ont bien disparu elles aussi !
Au centre ville, l’ex Place de la Bastille est désormais la place du Colonel Othmane. Au milieu, l’inévitable petit square, type « parisien », avec une fontaine composée de vasques superposées laissant tomber l’eau dans un bassin circulaire. Mais ici le square est planté de palmiers, mariant ainsi le souvenir de la mère-patrie avec la couleur locale. Autour de la place les façades de la poste aux hautes et étroites fenêtres, comme celles des bâtiments alentour, ont été soigneusement repeintes de frais, en ocre pour la poste, en blanc pour les autres immeubles. La poste d’Oran est un haut lieu de la lutte du Mouvement pour le Triomphe des Libertés Démocratiques (MTLD). En 1949, à court d’argent, Aït Ahmed et Ben Bella, responsables de l’Organisation Spéciale, le « bras armé » du parti, décident de braquer la poste d’Oran, d’attaquer « leur bastille ». Dans la nuit du 4 au 5 avril, une équipe s’introduit dans le bâtiment après avoir récupéré de manière rocambolesque la voiture d’un docteur européen. Mais un vieux postier logeant sur place déclenche l’alarme et le commando repart précipitamment en n’emportant que trois millions de francs [2], laissant sur place plusieurs dizaines de millions. Suite aux déclarations du docteur qui avait affirmé que les membres du gang avaient un accent d’Europe centrale, la police attribuera d’abord le braquage à la bande de Pierrot le fou !
La cathédrale, inaugurée en 1907, est comme la gare de style arabisant avec des coupoles byzantines et des minarets orientaux à plans carrés. C’est que l’administration du gouverneur Jonnart, favorise le mouvement mauresque connu comme « style Jonnart ». Le gouvernorat met ainsi l’architecture au service de sa politique en essayant d’apprivoiser la communauté musulmane par l’insertion d’éléments architecturaux mauresques dans un édifice chrétien [3] !
[1] Marie Cardinal. « Les Pieds-noirs ». 1994.
[2] Ce qui équivaudrait à 9 millions d’euros de 2016, ce qui n’est pas si mal ! (2017).
[3] « … il était exclu qu’un style unique soit retenu pour la nouvelle grande cathédrale d’Oran : le roman paraissait désuet dans le contexte politique d’une pérennité de la présence française, le gothique pouvait être jugé sans doute trop chrétien pour la colonie algérienne et le mauresque devait être perçu comme trop identitaire, même s’il apparaissait comme une forme de concession à la population locale ». Dalila Senhadji. « La cathédrale du Sacré-Cœur d’Oran (1898 / 1913) - Options architecturales, entre jeux d’acteurs et enjeux idéologiques ». 2014. La cathédrale est aujourd’hui transformée en bibliothèque municipale (2017).