Algérie au coeur (39/42). Plages d’Oran.
« Aller à la mer », un rite social fabuleux transmis aux Algériens
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« Chaque année, sur ces rivages, c’est une nouvelle moisson de filles fleurs. Apparemment, elles n’ont qu’une saison. L’année suivante, d’autres corolles chaleureuses les remplacent qui, l’été d’avant, étaient encore des petites filles aux corps durs comme des bourgeons » [1].
Le pèlerinage des souvenirs d’enfance ne peut évidemment pas s’effectuer sans aller « à la mer », même si la ville d’Oran lui tourne le dos.
Pour tous ces enfants de la Méditerranée, Catholiques français, espagnols, italiens ou maltais, Français séfarades ou Grecs orthodoxes, la mer était quasiment un élixir de vie, un principe d’existence, une impérieuse exigence. Les souvenirs d’enfance des Pieds Noirs sont pleins de ces moments de jeux entre frères et sœurs, cousins et cousines, et de pique-niques en famille sur la plage.
Les Pieds-noirs partis, la grande fête du soleil, de la mer et des corps n’en continue pas moins. Les Algériens occupent désormais les lieux où ils n’avaient pas accès auparavant. Aux Andalouses, Cap Falcon ou Clairefontaine, les plages sont noires de monde. C’est toujours en familles ou en bandes que l’on y vient, par fournées entières, parents, grands-parents, oncles, tantes et ribambelle d’enfants où se mélangent frères et sœurs, cousins et neveux...
Et tout cela bouge, crie, joue, mange, nage ou dort. Ce n’est pas individuellement avec sa petite serviette et son livre que l’on vient ici à la plage, pour se reposer et se faire bronzer ! Non, c’est toute la ruche qui va à la plage avec chaises et tables de camping, glacière, parasol et tente. On colonise, on s’installe, on occupe, on va à la plage comme on emménage dans une nouvelle maison avec son attirail, son décor et ses commodités. C’est une grande tranche de vie tribale que l’on partage et où chacun croque à pleines dents, avec ses plaisirs et ses drames des grandes réunions familiales et amicales, ses retrouvailles, ses disputes, ses engueulades, ses bouderies, ses flirts, ses torgnoles et ses embrassades.
« Aller à la plage », c’est peut-être le plus fabuleux rite social des Français d’Algérie que ceux-ci ont finalement laissé aux Algériens ! Occuper cette plage à laquelle ils n’avaient pas accès jusqu’alors, se livrer aux plaisirs des bains de mer qui n’étaient pas d’habitude, c’est certes une fabuleuse revanche sociale pour les Algériens ! Mais, cela ne l’est pas moins pour les Pieds Noirs : avoir transmis à d’autres une part de ses comportements sociaux et de sa culture !
« Les hommes trouvent ici pendant toute leur jeunesse une vie à la mesure de leur beauté. Et puis après, c’est la descente et l’oubli. Ils ont misé sur la chair, mais ils savaient qu’ils devaient perdre » [2].
ORAN. 5 Octobre 1997. A
Harouba, près d’Oran (ouest
du pays), 14 personnes ont été
assassinées jeudi soir par un
groupe armé. Neuf des corps
ont été retrouvés décapités.
[1] Albert Camus. « Le Minotaure ou la halte d’Oran ». 1939.