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Notes d'Itinérances
26 septembre 2021

Algérie au coeur (35/42). Survivances de la présence française à Oran.

Tickets de bus et familles Pieds-noirs

 

 

Sans voiture, nous effectuons nos visites en utilisant les transports en commun. Nous avons la surprise de constater que les tickets de bus sont similaires à ceux qui étaient utilisés autrefois par la Régie Autonome des Transports Parisiens, la RATP : de petits rectangles étroits, détachables les uns des autres, avec une partie haute, plus colorée, qui porte le nom de la ville et le numéro du carnet, alors que le bas du ticket, plus clair, porte en fines lettres rouges le nom de la « Compagnie des tramways électriques d’Oran ». Bien sûr, il y a beau temps que le dernier tramway a disparu de la ville. Seule concession aux temps présents, l’impression, en arabe, du nom de la ville « Oran ». A ce détail près, je retrouve les bons vieux tickets des bus parisiens de mon enfance.

 

Ah si, autre évolution, et d’importance, le contrôleur a perdu sa caisse métallique enregistreuse qu’il portait sur le ventre, accrochée à une large ceinture de cuir, et qui lui permettait, d’un tour de manivelle, d’imprimer sur les fameux tickets la date et le numéro de la section de la ligne d’autobus que vous empruntiez. C’est tout bonnement avec un stylo à bille que le contrôleur valide aujourd’hui les mêmes petits tickets et inscrit le numéro de la section !

 

Avant de partir en voyage, nous avions l’adresse d’un vieux couple de boulangers Pieds-noirs, des amis d’amis, lesquels avaient refusé de revenir en 62 et étaient restés à Oran. Après avoir un peu tourné dans le quartier, car évidemment les noms de rue ont changé, nous avons trouvé leur boutique avec l’aide des habitants du voisinage qui connaissaient tous ce vieux couple de Français. La boutique est fermée, mais ils nous reçoivent dans leur appartement, en arrière-boutique, qui n’a pas dû changer depuis plus de vingt ans. S’ils sont restés, c’était aussi dans l’espoir de revendre leur fond de commerce. S’ils peuvent le faire, les règlements d’exportation des capitaux ne leur permettent pas de rapatrier le montant de la vente en France et ils restent donc en Algérie dans l’espoir de pouvoir le faire un jour. S’ils ont continué à travailler après l’Indépendance, ils ont néanmoins pris leur retraite depuis quelques années. Ils n’ont aucun problème avec leurs voisins avec qui ils entretiennent les meilleures relations, ceux-ci ne manquant d’ailleurs pas de leur offrir les gâteaux pour l’Aïd El Kebir.

 

Ils sont ainsi une poignée de Pieds-noirs, quelques dizaines, à être restés à Oran après l’Indépendance, le plus souvent parce qu’ils n’avaient pas ou plus de famille en France, en Espagne ou ailleurs, quelques autres parce qu’ils espéraient pouvoir continuer à vivre et à travailler dans ce pays qu’ils considéraient comme le leur. Ils se rencontrent parfois, mais pas trop souvent, car ils sont tous âgés maintenant et se déplacent difficilement. Ils soulignent à leur manière l’irrémédiable gâchis d’une politique algérienne de la France totalement subordonnée aux objectifs à courte vue des gouvernements, des colons et à la bêtise et l’irresponsabilité des officiers de l’armée.

 

On se prend à rêver de ce qu’aurait pu devenir ce pays si, dès 1945, avait été engagée une politique de coopération, de développement social et économique vers l’Indépendance. Les Pieds-noirs habiteraient certainement encore l’Algérie tant ce pays avait besoin de cadres et d’ouvriers qualifiés pour mettre en valeur ses richesses [1]. Face aux intérêts financiers et de pouvoir, les leçons de l’Histoire semblent ne servir à rien.

 


[1] « Regarde un peu autour de toi, ici, à Oran ou ailleurs, on dirait que les gens en veulent à la ville et qu’ils y viennent pour y saccager une sorte de pays étranger. La ville est un butin, les gens la considèrent comme une vieille catin, on l’insulte, on la maltraite, on lui jette des ordures à la gueule et on la compare sans cesse à la bourgade saine et pure qu’elle était autrefois, mais on ne peut plus la quitter, car c’est la seule issue vers la mer et l’endroit le plus éloigné du désert. Note cette phrase, elle est belle, je crois, ha, ha ! ». Kamel Daoud. « Meursault, contre-enquête ». 2013.

 

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