Chroniques tunisiennes 1975 / 2023 (63/69). Pour un tourisme responsable et durable.
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Si les touristes russes ont depuis disparu et les Chinois ne sont jamais arrivés contrairement aux prévisions de 2018, les acteurs du tourisme tunisien se réjouissent de prévoir une « belle » saison 2023 avec 3 millions de touristes européens qui dépensent plus qu’Algériens et Lybiens. En 2022, le nombre des entrées en Tunisie avait atteint 6,4 millions de non-résidents (+160% par rapport à 2021 [1]). Mais le tourisme européen fonctionne essentiellement sous la formule du forfait Tout compris d’une semaine (vol + transferts + hébergement + pension complète), dans des hôtels soigneusement fermés sur eux-mêmes et centrés sur la plage et la piscine de l’établissement.
Cette forme de tourisme, de masse, sanctuarisée, à bas prix, assure un flux important de personnes, sans cesse renouvelé, aux revenus stables sauf imprévus sociaux (grèves), politiques (attentats, révolution) et épidémiques (covid), mais elle engendre de fortes contradictions [2]. Elle est basée sur une vision des loisirs (soleil + sable + sexe) moins prégnante qu’elle ne l’était (refus de « bronzer idiot »), et elle ne permet pas de diversifier les offres d’animation, de loisirs et de services. Elle implique de compresser les coûts de la main d’œuvre (emplois saisonniers, précaires, faibles qualifications, bas salaires, droits sociaux limités) et a pour conséquence une insuffisance de renouvellement des investissements (entretiens insuffisants, obsolescence des produits et services) et une forte volatilité de la main d’œuvre qui se déplace à la recherche de meilleures conditions de travail et de revenus. Elle a des conséquences sur l’écosystème avec de très fortes consommations en eau, l’abandon local des productions agricoles qui assurent l’entretien des paysages, le volume des ordures qui envahissent l’espace. Enfin, elle induit des pratiques de recherche de petits revenus complémentaires, parfois pénibles, comme celui des rabatteurs : le « touriste » devient le gibier qu’il faut diriger vers des boutiques, des restaurants, des agences de location.
La Tunisie ne manque pas d’atouts (proximité de l’Europe, côte méditerranéenne, climat agréable, réseau routier développé, infrastructures modernes, patrimoine culturel exceptionnel réparti sur tout le territoire, tradition d’accueil, niveau d’instruction des populations, coût faible de la main d’œuvre). Les problèmes de ce tourisme sont le résultat d’investissements importants, mais avec une exigence de profits à très court terme, concentrés sur quelques groupes d’investisseurs internationaux ou de la grande bourgeoisie tunisoise, avec une recherche de rentrée de devises pour l’État, sans vision des évolutions de la demande touristique, mais surtout sans analyse des retombées sur le développement économique, social et culturel du pays, dans une perspective de durabilité, de gestion participative des activités, de retombées pour les acteurs locaux. Ce tourisme coûte finalement très cher dans le moyen et long termes en construction d’infrastructures (aéroports, routes, eau, traitement des effluents et déchets), mais aussi en dégradation de l’environnement.
Certes, tous les touristes ne sont pas prêts à crapahuter, sac au dos, dans l’arrière-pays, à loger chez l’habitant et à participer à des actions de développement solidaire ! Mais, sur la base des infrastructures existantes, nombreuses, variées, il s’agirait plutôt d’ouvrir le champ des possibles aux touristes : faciliter leurs déplacements locaux et régionaux, proposer de multiples petites structures d’accueil décentralisées (boutiques, cafés, restaurants, tables d’hôtes, logement chez l’habitant, campings, agrotourisme), diversifier les activités de loisirs et culturelles proposées, valoriser et améliorer l’accueil et l’entretien des sites naturels et historiques situés à l’intérieur du pays, le tout dans le cadre de politiques touristiques territorialisées, discutées et négociées entre acteurs locaux. Le point clef pour un nouveau tourisme, responsable et durable, en Tunisie, c’est celui de l’intervention des acteurs locaux dans sa gestion et son développement… Faire confiance aux acteurs locaux pour leur développement, ce serait là une véritable révolution !
[1] A comparer aux 7,8 millions d’entrées en 2010. Mais surtout les chiffres ne sont pas comparables car ils intègrent désormais les entrées de Tunisiens vivant à l’étranger qui viennent visiter leur famille, ce qui a tendance à surévaluer les entrées touristiques d’environ 20% par rapport aux données statistiques de 2010.
[2] Mohamed Hellal. « L’évolution du système touristique en Tunisie. Perspectives de gouvernance en contexte de crise ». In « Études caribéennes ». Décembre 2020,
Mohamed Hellal. « Le tourisme tunisien avant et après la Covid-19 ». In « Études caribéennes ». Août 2021,