Semaine sainte à Grenade (8/10). Représentations de Grenade.
Grenade de Garcia Lorca – Mais aussi de Boabdil, du gothique, de la Renaissance et du Baroque
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Dans ma représentation de Grenade il n’y avait jusqu’alors que deux images : une image de soleil et une d’ombre, une de culture et l’autre de barbarie, une image de civilisation raffinée et l’autre de brutalité fasciste, une de l’Alhambra de pierres et de songes, l’autre d’un chemin dans une oliveraie où eu lieu le crime.
Dieu, le fracas que fait un poète qu’on tue, fracas que j’entendais encore raisonner vingt-cinq ans plus tard car Lorca restera à jamais ce jeune homme, ce grand frère en qui se reconnaîtront éternellement les adolescents.
J’ai appris depuis qu’à ce moment-là, il eut peur, il fut faible, qu’il fut seulement et pleinement un homme. Ce Lorca-là est ainsi devenu totalement mien parce qu’il n’est pas une idole inoxydable, un héros inabordable.
A ces deux images rêvées se superpose aujourd’hui le kaléidoscope des souvenirs qui complexifient ma représentation de Grenade.
Grenade n’est pas qu’une ville nasride, non, tout ne s’est pas arrêté avec le départ du petit roi Boabdil, dont on dit qu’il pleura en quittant l’Alhambra. Grenade est aussi une ville gothique avec la cathédrale et la chapelle royale, une ville superbement Renaissance avec les casa del Padre et de los Tiros, la Real Chancillería, et enfin magnifiquement baroque avec l’église San Juan de Dios ou le monastère de la Cartuja.
« Le coteau du midi soutenait sur sa pente fleurie les murailles de l’Alhambra et les jardins du Generalife ; la colline du nord était décorée par l’Albaïzyn, par de riants vergers, et par des grottes qu’habitait un peuple nombreux. A l’extrémité occidentale de la vallée on découvrait les clochers de Grenade qui s’élevaient en groupe du milieu des chênes verts et des cyprès. A l’autre extrémité, vers l’orient, l’œil rencontrait sur des pointes de rochers, des couvents, des ermitages, quelques ruines de l’ancienne Illibérie, et dans le lointain les sommets de la Sierra Nevada » [1].
Tout ne s’est donc pas arrêté avec le dernier des Abencérages et la ville a continué à être parée de monuments prestigieux et d’une grande beauté. Pourtant leur nature en est profondément différente.
Comme à Topkapisaray à Istanbul, le palais centre de l’empire ottoman, il n’y a point dans l’Alhambra de vastes perspectives, de longues façades symétriques et solennelles, d’immenses et hauts bâtiments de plusieurs étages avec salons en enfilades... mais des courettes avec de délicates pièces d’eau bordées de myrtes, des pavillons percés d’élégantes fenêtres, des kiosques perchés, des labyrinthes de buis et de chamaecyparis, des galeries aux fines colonnettes, des terrasses fraîches et semées de rosiers, des cours ombragées de cyprès où chantonnent des fontaines, des belvédères dominant le ravin du Darro, des ouvertures sur les panoramas de la Sierra Nevada et la Vega, la riche plaine d’oliviers et d’arbres fruitiers, de Grenade. Il n’y a pas plus ici qu’à Istanbul cette volonté de transformer, de dompter la nature.
Ici, les Maures comme les Ottomans s’accommodent du site tel qu’il est et qu’ils aménagent avec intelligence et charme.
[1] Chateaubriand. « Le dernier Abencerage ». 1826.