Angkor (13/27). Le Baphuon, un puzzle gigantesque.
La reconstruction par anastylose - Un puzzle en trois dimensions – Mais aussi avec des milliers de pièces
A côté du Bayon, le Baphuon, qui était considéré comme l’un des plus beau avec une très riche et très fine décoration. Il fut construit par Udayadityavarman II entre 1050 et 1066, soit 50 ans avant Angkor Vat et 150 avant le Bayon. Sa structure est beaucoup plus simple que ces deux temples : c’est un « temple montagne », symbole du Mont Céleste, le Meru, érigé selon l'axe du monde. Il était composé d’une pyramide à cinq gradins avec, sur chaque face, un escalier à la pente vertigineuse, la marche étant beaucoup plus petite que la contremarche, transformant la montée en véritable escalade. Au centre du temple montagne était creusé un profond puits central pour figurer l’axe du monde.
Le temple est curieusement précédé d'une longue chaussée surélevée de deux cents mètres, « une passerelle pétrifiée »[1] composée de dalles posées sur trois rangées de colonnes formant pilotis, reconstituant ainsi symboliquement les passerelles de bois des maisons sur pilotis.
Dans le cas du Baphuon, le cœur de la pyramide était simplement composé de terre maintenue par une muraille de latérite sur laquelle était plaquée la superstructure de grès. Angkor, abandonnée comme capitale, vit sa démographie chuter, ses infrastructures bloquées, l’entretien des temples arrêté. Par suite de l'action des pluies, les murailles de latérite se sont progressivement effondrées, les végétaux se sont développés sur le tertre ainsi formé, détruisant un peu plus la structure de grès.
Par suite de la très forte dégradation du temple, un très important chantier de restauration était ouvert dans les années 60 par Bernard Groslier alors conservateur des monuments d'Angkor. Afin de consolider le cœur de la pyramide, il était décidé de déposer tous les éléments de la superstructure de la pyramide, murs, galeries, prasats et gopuras subsistants, afin de conforter le noyau de terre avec l’érection de murs de béton. C'est en fait un gigantesque puzzle que l'on réalise, dans lequel il faut non seulement repérer la place de chacune des pierres démontées, mais aussi retrouver la place des pierres éparses sur le site à la suite des éboulements des superstructures. Les pierres tombées, sont alors regroupées selon leur secteur de chute naturelle, triées par catégories, pour reconstituer, au sol, les éléments fondamentaux de la construction. Quand le monument est conforté dans ses soubassements, il faut alors reconstruire l'édifice (anastylose), en complétant éventuellement les éléments manquants.
Les travaux ont toutefois dû être abandonnés en 1971 avec l'arrivée des Khmers rouges et, en 1992, il était alors possible de monter sur le tertre de terre d'où l'on surplombait le faîte des arbres de la grande forêt. Le couvert végétal est d’ailleurs si dense que rien ne laisse deviner la présence des autres temples pourtant situés à quelques centaines de mètres. En 1995, le chantier est rouvert, des murailles de béton commencent à s'élever pour reconstituer les différents niveaux de la pyramide mais, problème, le plan de classement des pierres a disparu pendant la guerre ! Autour du Baphuon, les douves sont pleines de pierres certes soigneusement rangées et numérotées, mais sans toutefois que l'on sache quel était leur lieu d'origine. Ce sont 300 000 pierres toutes de tailles et de formes différentes dont il faut retrouver la place ! Or chaque pierre a une place unique car elles étaient toutes différentes et assemblées « à joint vif », c'est-à-dire frottées l’une contre l’autre, sur place, pour être parfaitement jointées avec leurs voisines.
Pour résoudre ce formidable puzzle en trois dimensions, la première idée a été de scanner toutes les pierres et, avec un logiciel adapté, resituer la place de chacune d’elle. Mais voilà, les pierres se sont modifiées avec le temps, elles se sont usées, parfois se sont cassées en tombant, et l’ordinateur pouvait alors proposer trois ou quatre solutions de placement. Et comment vérifier concrètement chaque solution possible avec des pierres qui pèsent chacune plusieurs centaines de kilos, voire quelques tonnes [2] ?
[1] Henri Stierlin. « Angkor ». 1970.