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Notes d'Itinérances
2 juin 2018

Cameroun - Années 80 (17/34). Sud Cameroun - - « M. Le sous-préfet est en tournée ».

Fini le temps des préfets poètes, voici celui des préfets politiques

 

Cameroun Sud Mbalmayo 1

 

L’objectif de ces journées d’étude est de favoriser les échanges entre organisations agricoles pour mieux répondre aux besoins de formation des paysans. Une trentaine de personnes a été invitée représentant des organisations paysannes, des ONG, des organismes de développement comme la SODECAO et la SODECOTON, des établissements d’enseignement agricole, l’université agronomique de Dschang, des délégations étrangères du Bénin, de Guinée, du Mali, du Sénégal, de Tanzanie et du Tchad... ainsi que des représentants français d’un réseau international, responsable de l’organisation de ces journées. 

 

Dans la grande salle du centre « Notre-Dame du Perpétuel Secours », salle pouvant servir aussi bien de gymnase que de salle de conférence, nous avons disposé les tables en carré, paré d’une nappe blanche la table centrale sur laquelle est posé un petit bouquet de fleurs préparé par le bon soin des sœurs du Perpétuel Secours. Nous n’avons donc plus qu’à attendre monsieur le Préfet du département du « Nyong et So’o » pour commencer nos travaux. Même si l’Etat camerounais est déliquescent, ses représentants s’efforcent encore d’en contrôler la vie politique et sociale et de maintenir l’apparence de leurs prérogatives et de leurs pouvoirs. Comme un bon comédien, le préfet a réussi à nous rappeler tout cela en étant très en retard sur l’horaire prévu ! Il a tant de choses à faire, n’est-ce pas ? Il a encore réaffirmé le poids de l’Etat et l’importance de sa personne en descendant d’un magnifique véhicule tout-terrain, flambant neuf, avec la présence d’une garde armée composée de soldats parachutistes en treillis, complété par les magnifiques costards-cravates qu’arboraient tous les « grands-types » [1] qui l’accompagnaient.

 

Foin du bel habit brodé, du petit claque, de la culotte collante à bande d’argent et de l’épée de gala à poignée de nacre [2] ! Jeune, petite moustache, monsieur le préfet est habillé d’un costume trois pièces, bien coupé, avec une pochette assortie à la cravate.  Pas de serviette de chagrin gaufré, ni de large feuille de papier ministre,  mais des fiches cartonnées qu’il sort de sa poche et sur lesquelles sont écrites les notes de son discours.

 

 « Dans le cadre actuel marqué par la crise industrielle internationale, le monde paysan doit jouer un rôle déterminant dans le développement (...). Dans le cadre de la politique de libéralisation, l’échange entre groupements doit permettre de participer à la relance économique (...). L’appui de la France et des organisations internationales est important dans ce processus et il faut remercier les organisateurs d’avoir rendu possible la réalisation de cet atelier... » 

 

Etc, etc, etc... Ah, aucun risque de le retrouver couché sur le ventre, dans l’herbe, débraillé comme un bohème, en train de faire des vers, celui-là. Son pensum, lu laborieusement, sonne le creux, la langue de bois, l’absence de connaissance de la situation réelle et, s’il est débité avec solennité, c’est sans chaleur. Sa seule crainte ce doit être d’avoir oublié de citer un des acteurs du développement agricole présent au séminaire. La distance séparant ces technocrates sortis de l’école d’administration camerounaise et les responsables des groupements paysans assis autour de la table m’apparaît être un abîme.

 

Le préfet est même impuissant à combler cet abîme au cours de l’apéritif qui est offert en son honneur : « sucreries » [3], cacahuètes et whisky. Il est même incapable d’aller discuter simplement avec les responsables paysans présents. Il écoute avec un air d’ennui le collègue français chargé de l’organisation de l’atelier puis repart, bien vite, avec son 4x4, son escorte de parachutistes et les grands-types de son cabinet. 

 

Il lui faudrait des petits bois de chênes verts, des petites violettes et des sources sous l’herbe fine pour l’humaniser un peu ce préfet-là. Il doit plus penser à sa carrière qu’à versifier.

 


[1] Grand-type : responsable, cadre supérieur.

[2] Alphonse Daudet. « Le sous-préfet aux champs - Les lettres de mon moulin ». 1869.

[3] Sucrerie : soda.

 

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