Cameroun - Années 80 (16/34). Sud Cameroun - M’Balmayo.
Contraste entre école soviétique et centre catholique

« A une époque si peu éloignée où la route seule permettait de voyager, M’Balmayo était comme le verrou du sud forestier et opulent, le passage obligé pour accéder au royaume du cacao, la grande culture d’exportation du Cameroun » [1].
Le « dictateur de seconde zone » [2] qui s’accroche désespérément à son poste de Président de la République a sans doute jugé qu’il pouvait encore pressurer un peu plus les Camerounais et il a réinventé, au début des années 90, les barrières d’octroi. Tout passage en automobile sur la route goudronnée qui va à la capitale donne maintenant lieu à paiement d’une taxe !
M’Balmayo est une petite ville à cinquante kilomètres au Sud de Yaoundé sur la rivière Nyong. Elle est située sur de douces collines couvertes d’arbres. Au sommet de l’une d’elles, un ancien fort militaire prussien est dominé par une énorme antenne de radio.
« Moins belliqueux ou plus sceptiques sur l’avenir des chevaliers chrétiens dans ces contrées incertaines, les Français transformèrent la citadelle en quartier des administrations, justice, santé, école, poste et télécommunications, police, groupées autour d’un élégant hôtel de ville à étages » [3].
L’École Nationale des Forêts est située à la sortie de la ville. Elle a été construite dans le cadre de l’aide soviétique, un grand cube de béton qui aurait pu être édifié aussi bien en Lituanie, au Cambodge ou en Russie. Manifestement, il est assez mal adapté à la chaleur humide de la forêt tropicale, il y règne une chaleur torride et les huisseries sont toutes gondolées. Dans le grand hall, deux grands panneaux se font face, l’un à la gloire des réalisations de l’économie soviétique, hauts-fourneaux, tracteurs et moissonneuses batteuses, satellites et astronautes, héros du travail et petites filles modèles en corsage blanc et jupe plissée bleue marine, l’autre exalte l’amitié entre les peuples, étudiants africains à l’université Patrice Lumumba, visite de délégations étrangères en Union Soviétique, conseillers techniques russes en Afrique. Des rumeurs insistantes, colportées par mes stagiaires, laissent entendre que de nombreuses fosses communes existeraient dans l’enceinte de l’École. Elles auraient été creusées suite à des condamnations à mort, faites à huit-clos, contre des Camerounais soupçonnés d’avoir participé au putsch manqué d’avril 1984 par des membres de la garde républicaine contre le Président Paul Biya.
Dans les années 90, retour à M’Balmayo pour participer à un atelier de réflexion et d’échanges sur les formations paysannes. L’atelier se déroule au Centre d’accueil « Notre-Dame du Perpétuel Secours ». Le centre est tenu par une congrégation religieuse « L’eau vive » présente dans de nombreux pays d’Afrique. Les sœurs, souvent très jeunes, habillées d’un « boubou » à l’africaine, viennent de tous les pays d’Afrique et changent fréquemment « d’affectation », comme si l’on voulait les maintenir dans une certaine dépendance [4] ? Le centre est un bel établissement situé sur une des vertes collines de M’Balmayo. Trois bâtiments, dont deux entièrement neuf, avec chambres individuelles, dortoirs et salles de réunion, reliés par des passages couverts et, un peu à l’écart, dans le jardin, la cuisine et la salle de restaurant. Les chambres sont simples : sol de ciment, murs blanchis, coin toilette avec glace et lavabo, table et chaise de fabrication locale, massives et solides, rideaux et couvre-lits à grandes fleurs et feuillages bleus. Des couloirs carrelés, aux murs blanchis également, ouverts sur des terrasses ou des claustras, font circuler l’air chaud chargé des senteurs d’humidité et de décomposition de la forêt tropicale. Dans la salle à manger, les couverts sont disposés avec soin, autour d’un petit bouquet de fleurs fraîches. Dans un coin de la salle, devant une draperie d’un bleu profond, une statue de la vierge Marie, la tête penchée, les mains jointes, préside nos repas. Tous les jours, avant le dîner, les sœurs sollicitent leurs hôtes pour chanter un petit cantique à la gloire de la Vierge dont je me suis empressé d’oublier l’air et les paroles ! Et, chaque soir, catholiques, protestants, musulmans ou athées, nous chantons nos cinq à six strophes, avec plus ou moins de concentration et de ferveur.
[1] Mongo Beti. « M’Balmayo ou la malédiction de la violence ». L’Humanité. 29/07/1987.
[2] La formule est de Mongo Beti.
[3] Mongo Beti. « M’Balmayo ou la malédiction de la violence ». L’Humanité. 29/07/1987.
[4] La Communauté de l’Eau Vive est dans la tourmente, l’engagement dans la communauté s’apparentant à du travail dissimulé, voire du travail forcé avec des plaintes d’abus sexuels de la part de ses dirigeants (2023).