Chronique burkinabée - 1990 / 2005 (4/32). Histoire de bagage.
Voyager sur « Air-Peut-être » n’est pas sans risques
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Autre arrivée à Ouaga. La nuit est tombée, il fait doux. Les formalités de police sont expédiées et nous attendons nos bagages dans le hall de l’aéroport dont l’air est brassé à coups de pales de ventilateurs. Le tapis à bagages charrie en cahotant toutes sortes de choses, sacs à dos, caisses en cartons renforcées de bandes de papier adhésif de couleur bleu ou marron, sacs Tati, emballages d’imprimantes, pneus de vélos, valises, sacs de sports, puis s’arrête. Les bandeaux de caoutchouc de la trappe qui communique avec le quai de livraison laissent passer un, puis deux, puis trois bagagistes accroupis qui, leur tâche de déchargement terminé, quittent leur service. Et ma valise ?
Nous sommes une quarantaine de personnes à fixer avec anxiété la trappe de sortie des bagages. Mouvements dans la foule qui manifeste son irritation par des gestes, des mimiques, puis des interrogations à voix haute. Nouveau bruit du moteur du tracteur à bagages, le responsable du service bagages renvoie sa petite troupe au travail laquelle repasse la trappe à croupetons. Quelques valises et sacs tournoient un moment, puis plus rien.
Le responsable est entouré, questionné, un peu bousculé, le ton monte, il s’accroche à son téléphone portable en questionnant le chef de piste. Mais non, il n’y a plus de bagages dans la soute, l’avion est en cours de rechargement pour une nouvelle rotation sur Paris. La foule s’indigne. Un groupe d’une vingtaine de personnes qui avait forcé les contrôles de la police et de la douane manifeste leur mécontentement avec véhémence ; venus récupérer leurs affaires en déshérence entre Paris et Ouagadougou ces touristes attendent leurs bagages depuis deux jours. Les questions fusent : « Où sont mes bagages ? Pouvez-vous nous dire quand je les récupérerai ? Que comptez-vous faire ? ». Les interrogations sont généralement accompagnées de remarques désabusées sur la compagnie « Air Afrique » surnommée « Air-Peut-Etre ». Débordé, bousculé, chahuté, le pauvre responsable du service bagages se réfugie dans son bureau, derrière sa table, suivi par la petite foule qui ne veut pas le lâcher d’une semelle et s’entasse dans la petite pièce. « Il faut faire quelque chose, Chef, ils vont me frapper », affirme-t-il par téléphone à son interlocuteur qui se gardera bien d’apparaître ! Mais la situation n’est pas si critique car il y a beaucoup d’exagération dans les déclarations et les gestes des passagers même s’il faut se méfier car les foules africaines sont assez facilement inflammables.
Pour tenter de calmer les passagers, le responsable annonce qu’il va enregistrer les plaintes. Il allume son ordinateur antédiluvien et demande à chacun de décrire ses bagages en s’inspirant du tableau international de référence des bagages : valises en dur, ou souples, valisettes, sacs à dos, de sport, de voyage, à main, sacoches, cartables, serviettes, porte-documents, mallettes, malles, cantines métalliques, emballages, le tout complété par un tableau des couleurs et un autre des matières. Tout cela dans la plus grande confusion bien sûr. Par commodité l’employé choisit de commencer à enregistrer les réclamations des personnes situées devant lui, pouvait-il faire autrement ? Nom de la personne, adresse, numéro du vol, numéro de la fiche de bagage et description du bagage égaré. Mais les bagages perdus n’ont jamais ni la forme, ni la couleur des normes internationales tant il est vrai qu’il n’y a rien de plus disparate que les bagages africains ! Les normes internationales sont manifestement faites par des Européens, pour des Européens, dont les bagages ne sont taillés que sur deux modèles : la valise rigide pour les coopérants et experts, le sac à dos pour les routards. Et comment décrire les bagages du petit neveu de sept ou huit ans qui voyageait seul et qu’un oncle est venu chercher à l’aéroport : combien avait-il de bagages ? De quelles formes ? Et de quelles couleurs ?
Le lendemain soir, retour à l’aéroport pour l’arrivée du vol de Paris. Les mêmes scènes que la veille se déroulent : forcer la douane et la police pour atteindre la salle de réception des bagages, attente, démarrage du tapis transbordeur, bruit sourd des valises jetées dessus, passage des bagages un à un par la trappe… Les touristes, qui attendent depuis trois jours maintenant leurs affaires, manifestent bruyamment leur satisfaction à l’apparition de chacun de leurs sacs et valises. Pour moi, rien [1] ! J’en suis quitte pour conserver encore mon jean qui commence à tenir debout tout seul et à changer de couleur, du bleu délavé au rouge latérite.
[1] Mes valises se sont égarées plusieurs fois au cours de mes voyages aériens. J’ai toujours fini par les récupérer, mais parfois à la veille du voyage de retour !