Chroniques tunisiennes 1975 / 2023 (3/69). Vue panoramique sur Tunis et ses environs.
Repérage de sites historiques !

L’avion n’a pas les tendresses du bateau qui vous familiarise progressivement avec votre destination, il vous dépose brutalement à Tunis, ou ailleurs de par le monde, comme un vulgaire sac postal. Si le temps le permet l’avion peut néanmoins vous offrir, mais fugacement, un vaste point de vue permettant d’admirer les sites, les reliefs, quoique leur vision aérienne étant fort différente de la représentation que l’on s’en fait au sol, il serait préférable de disposer d’une carte géographique (ce qui est rarement le cas en avion !) à défaut d’une bonne connaissance du terrain.
De Paris ou de Marseille, l’arrivée sur les côtes tunisiennes est signalée par la bande sombre des terres, puis par l’apparition de l’île de Pilao, un morceau de cailloux sec et désolé, taillé à vif, aux falaises verticales, jeté brutalement dans la mer à quelques encablures du continent africain. Puis l’appareil longe la longue plage de sable de la petite bourgade balnéaire de Raf-Raf. C’est ensuite le petit lac de Gahr el Mehl, ex Porto-Farina, dans lequel relâcha la flotte de Charles Quint, en 1541, avant la prise de La Goulette par les troupes espagnoles. Puis c’est l’embouchure de l’oued Medjerda qui paresse dans la plaine en faisant des boucles. Ce sont enfin les nouveaux quartiers de villas blanches de La Marsa, faubourg de Tunis... La Marsa anciennement Mégara, Mégara qui chante dans notre mémoire.
« C’était à Mégara, faubourg de Carthage, dans les jardins d’Hamilcar... Les soldats qu’il avait commandés en Sicile se donnaient un grand festin pour célébrer le jour anniversaire de la bataille d’Eryx, et comme le maître était absent et qu’ils se trouvaient nombreux, ils mangeaient et ils buvaient en pleine liberté... » [1].
D’autres fois, selon le vent dominant, l’arrivée en avion s’effectue par la baie de Tunis, l’appareil longe alors la falaise de Sidi Bou Saïd chapeautée de maisons blanches aux boiseries peintes en bleu, puis survole les deux bassins des ports puniques au milieu des jardins luxuriants et des riches villas, le port commercial de forme allongée et le port de guerre, circulaire, dont le centre était occupé par une île sur laquelle était érigé un temple. Ils sont certainement plus faciles à repérer d’avion aujourd’hui qu’ils ont été fouillés et dégagés, qu’au sol quand Chateaubriand les avait recherchés à l’occasion de son voyage de retour de Palestine. Sur la base de ses observations de terrain et de sa bonne connaissance des textes latins de l’époque, Chateaubriand avait réussi à identifier précisément leur emplacement.
« Au pied de ces débris est un bassin de forme ronde assez profond et qui communiquait avec la mer par un canal dont on voit encore la trace. Ce bassin doit être, selon moi, le Cothon, ou port intérieur de Carthage » [2]
Chateaubriand se faisait une gloire (parmi beaucoup d’autres !) d’être le premier à avoir correctement situé les ports puniques, s’opposant alors à la proposition d’un historien anglais qui les plaçaient plus à l’Ouest, dans la baie de La Marsa.
« Quand je n’aurais fait que donner une description détaillée des ruines de Lacédémone, découvrir un nouveau tombeau à Mycènes, indiquer les ports de Carthage, je mériterais encore la bienveillance des voyageurs » [3].
C’était en 1807, peu de temps après l’expédition de Bonaparte en Égypte qui allait faire naître la curiosité des Européens pour le Proche-Orient, bien avant les voyages des Barrès, Gautier, Lamartine, Loti, Maupassant, Nerval, des frères Goncourt, sans parler des peintres ! Et puis, c’est enfin l’atterrissage. En 1975, l’aéroport était encore loin de Tunis et il n’y avait tout autour que jardins potagers, des palmiers et des petites maisons basses, blanches, aux toits en voûtes oblongues. Depuis, la ville a rejoint l’aéroport lequel est désormais entouré de grandes constructions, de nombreux immeubles, en barres ou en tours.
[1] Gustave Flaubert. « Salammbô ». 1862.
[2] François de Chateaubriand. « Itinéraire de Paris à Jérusalem ». 1806.
[3] Idem.