Chroniques tunisiennes 1975 / 2023 (10/69). Dictature et médias.
Une mise en scène médiatique indigente – Un Président bien diminué
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La lecture d’un quotidien, comme la vision du journal télévisé, vous font rapidement prendre conscience que le régime du président Habib Bourguiba [1] n’est pas tout à fait celui d’une démocratie à l’occidentale. Non pas que l’on y relate des conjurations, des tentatives de coup d’État, des arrestations d’opposants séditieux au « Combattant suprême », de dépôts de plaintes, de jugements politiques. Bien au contraire, c’est justement parce qu’il ne s’y passe rien de cet ordre et que tout y est présenté de la façon la plus lisse, sans problèmes ni contradictions, que cette absence de démocratie saute aux yeux !
Le journal télévisé commence immanquablement par une présentation du programme de la journée de travail du Président, le tout accompagné de quelques très brèves images qui ne durent que quelques secondes seulement. Arrêtons-nous sur ces images, toujours semblables. Le décor, l’angle de prise de vue, la mise en scène sont strictement identiques. Habib Bourguiba, le « Combattant suprême », président de la République, est toujours vu de trois-quarts face, assis derrière son bureau. Son invité, un Président ou un ministre étranger, un responsable d’une organisation internationale ONU, FAO, UNESCO, Banque mondiale ou autres, un ministre de son gouvernement, un responsable du Parti présidentiel, un membre de l’assemblée nationale, un dirigeant d’entreprise, un responsable syndical ou d’association, est assis en face de lui, vu de côté. Dans la mise en scène, c’est toujours le président qui adresse la parole à son célébrissime invité du moment lequel l’écoute naturellement avec la plus grande attention. La même scène peut se répéter plusieurs fois au début des actualités télévisées si le Président a accordé plusieurs audiences dans la journée. Dans la presse quotidienne, le centre de la première page des journaux est occupé par une photographie qui reproduit exactement la même scène, le président, vu de face parle, l’invité, vu de côté, l’écoute.
Le sens de cette mise en scène est très clair : le Président dirige le pays, il s’occupe de tous les aspects de la politique tunisienne, intérieure comme extérieure. Il est la référence incontournable dans l’analyse de la situation et la prise de décision. Mieux même, par son rôle dans la lutte d’Indépendance de la Tunisie et l’aura internationale qu’il a ainsi acquise, le président est consulté par tous de par le monde et chacun attend de lui des conseils qu’il leur prodigue manifestement bien volontiers.
Cette mise en scène, assez indigente par sa répétition infinie, n’est certes pas le seul indice de l’autoritarisme du régime. On peut y ajouter l’absence de débat public, le monolithisme des médias noyautés par les séides du président, le régime de parti et syndicat uniques, courroies de transmission du régime, le triomphalisme des discours politiques, la présence policière bien visible, la répression des opposants, l’encadrement des associations, l’interdiction régulière de diffusion des journaux étrangers quand leur contenu se fait trop critique. Autant d’indices d’un pays quadrillé et surveillé par le régime en place. Mais cette mise en scène a aussi néanmoins ses limites. Le président est toujours statique, en audience, assis derrière son bureau, comme s’il était difficile de l’exhiber dans des situations différentes, plus dynamiques, exigeant une certaine mobilité : conférences, meetings, visites, inaugurations. Il semble d’ailleurs que c’est bien de cela qu’il s’agisse. Il se murmure qu’Habib Bourguiba serait désormais un peu gâteux et ne serait plus capable de faire-face aux charges du pouvoir. La rumeur, propagée sous le manteau, entre personnes sûres, affirme même qu’il ne serait plus qu’une marionnette utilisée par certains des membres de sa famille et de son clan pour que ceux-ci puissent se maintenir au pouvoir.
« C’était bon, dehors ; tout baignait dans la même démence et l’impéritie était la conduite de chacun (…) ; seul le gouvernement était beau et volontaire et menait sa barque ; c’est vrai que c’est étrange mais si on y réfléchit, la clairvoyance n’est pas vraiment utile quand l‘embarcation est sur cale ». [2]
[1] Habib Ben Ali Bourguiba, né probablement le 3 août 1903 à Monastir et mort le 6 avril 2000. Leader de la lutte pour l’Indépendance de la Tunisie, il a été le premier président de la République tunisienne de 1957 et 1987.
[2] Boualem Sansal. « Le serment des barbares ». 1999.