Chroniques tunisiennes 1975 / 2023 (17/69). Une soirée au commissariat de police.
Un lieu historique et stratégique – Une longue négociation entre Tunisiens
/image%2F1313864%2F20240329%2Fob_5f2b4e_tunisie-tunis-statue-d-ibn-khaldun.jpg)
La grande artère de Tunis, les Champs-Élysées locaux, c’est l’avenue Habib Bourguiba, l’ancienne « Promenade de la marine » devenue en 1890 avenue Jules Ferry du nom du ministre instigateur du protectorat sur la Tunisie. C’est un grand Mail qui part de la Porte « Bab el Bahr », la « Porte de la mer », autrement appelée encore par les colons français : « la Porte de France », une des anciennes portes des remparts qui ceinturaient la vieille ville. Située au pied de la Médina, Bab el Bhar donne aujourd’hui accès à la ville européenne, haussmannienne, au plan régulier en damier.
Le mail Jules Ferry / Habib Bourguiba s’élargit avec un terre-plein central à hauteur de la cathédrale Saint-Vincent-de-Paul (1897) et de l’ancienne Résidence Générale (1861), siège du gouverneur, aujourd’hui ambassade de France, pour conduire jusqu’au bord de la lagune. Ombragé de ficus, le mail est toujours, comme au début du siècle [1], le lieu de la promenade nonchalante des jeunes gens et des jeunes filles en fin d’après-midi, au moment où les étourneaux se mettent à piailler dans les branchages couvrant de leurs criailleries tous les bruits de la ville.
« Pendant la belle-saison, l’ex-avenue Jules Ferry était donc le point de rencontre du Tout-Tunis européen. On était sûr de s’y apercevoir les uns et les autres, qui déambulant, et qui installés à l’une ou l’autre des terrasses de café dont certains sont aujourd’hui disparus » [2].
C’est ce lieu hautement symbolique de la présence française, en haut de l’avenue Jules Ferry / Bourguiba, où se font face le sabre - la Résidence Générale - et le goupillon - la cathédrale - que les autorités tunisiennes ont réinvestis, sans tambours ni trompettes, en plaçant entre ces deux bâtiments une modeste statue de bronze d’Ibn Khaldoun[3], né à Tunis en 1332. C’est un monument très simple, représentant le savant, d’une taille à peine plus grande que nature, enveloppé dans une vaste gandoura d’où ne dépasse qu’une main tenant un livre. Ce très sobre monument à la gloire d’un des fondateurs de la science historique, fondée sur une analyse des faits rationnels, fait apparaître encore plus suffisants les deux orgueilleux édifices qui voulaient manifester la puissance française. A la démesure vaniteuse de la bourgeoisie coloniale, les Tunisiens opposent modestement, presque humblement, la grandeur d’une pensée précédent la colonisation de quatre siècles. De plus, entre sabre et goupillon, ils rappellent qu’Ibn Khaldoun était un penseur rationaliste, donc moderne !
C’est aussi ce lieu que nous avons la très mauvaise idée de vouloir filmer, un soir, après un repas agréable dans un restaurant tunisois. L’un d’entre nous, assis dans le vaste coffre du break, filme l’avenue Bourguiba, la cathédrale, l’ambassade de France... Et c’est là que les choses se gâtent ! Les forces de police, toujours très nombreuses à cet endroit, remarquent notre petit manège et nous arrêtent, exigeant qu’on leur fournisse une autorisation de prise de vue que nous n’avons pas, bien sûr.
Après un contrôle minutieux des papiers d’identité des personnes présentes dans la voiture, nous devons tous nous rendre au poste de police le plus proche où le commissaire nous confisque une caméra professionnelle. Pour le responsable tunisien qui conduisait commence alors une longue, très longue, discussion avec les autorités policières pour éviter l’amende et obtenir la restitution de la caméra. Au bout d’un moment, notre ami tunisien jugeant préférable que la discussion s’effectue entre Tunisiens sans une présence étrangère laquelle avancerait des arguments bêtement réalistes et démocratiques ignorant les subtilités de la négociation, obtient que les étrangers puissent attendre le résultat des discussions dans la voiture devant le commissariat. Effectivement deux ou trois heures plus tard, notre ami nous rejoint triomphalement avec la caméra à la main ! Quels arguments aura-t-il utilisé pour obtenir ce résultat ? Mystère, il ne nous le dira pas…
[1] Le XXe bien sûr.
[2] Chadly Ben Abdallah. « Tunis au passé simple ». 1977.
[3] Abou Zeid Abd ur-Rahman Bin Mohamad Bin Khaldoun al-Hadrami (1332 / 1406) est un historien, philosophe, diplomate et homme politique, issu d'une famille andalouse d'origine arabe.