Rome, étrange et curieuse (15/53). Rione Ponte V (2) - La tour du Singe - Via dei Portoghesi, 18.
Un miracle peu ordinaire
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La via dei Portoghesi tire son nom de l'hospice du XIVe siècle qui accueillait les pèlerins portugais, et à côté duquel a été fondée, en 1447, l’église San Antonio in Campo Marzio, dédiée à saint Antoine de Lisbonne. L’église a dû sembler trop petite pour représenter dignement la monarchie portugaise et elle fut agrandie en 1624. La façade a été dessinée par Martino Longhi le jeune (1638). Elle est dominée par une grande fenêtre et par l’énorme blason de la maison royale régnante de Bragance. La coupole surbaissée est l’œuvre de Carlo Rainaldi. Son plan, dessiné par Gaspare Guerra, est à nef unique, en croix latine inscrite dans un rectangle, avec des chapelles latérales. L’intérieur a été richement orné de marbres polychromes en 1774, lesquels auraient été destinés à la basilique Sant’Eustachio avant la suppression de l’ordre des Jésuites en 1773.
La via dei Portoghesi possède deux signes de reconnaissance : la boutique d’un barbier et une haute tour couronnée d’un parapet en encorbellement. Au coin des via dei Portoghesi (n°17) et dei Pianellari, existe une boutique de barbier, à l’ancienne, sans néons, miroirs, meubles clinquants et décoration branchée, et dans laquelle le maître des lieux officiait autrefois en nœud papillon ! Par la suite, le barbier m’avait semblé plus jeune et avait laissé tomber l’accessoire, travaillant en cravate ou même à col ouvert. La Sala da Barba existe depuis 1900 et ses activités sont heureusement poursuivies alors que le quartier s’adapte progressivement aux souhaits des flots incessants de touristes.
La tour, derrière la boutique du barbier, est située dans le rione voisin de Ponte. Elle a été construite en 1014 et comporte quatre étages de briques avec des fenêtres ornées de travertin. Au dernier étage, des consoles de travertin supportent un parapet en encorbellement. Au Moyen-Âge, Rome aurait compté jusqu'à trois cents tours de ces tours symboles de droits féodaux, chaque famille noble tenant à signifier ainsi sa puissance, mais aussi à pouvoir se mettre à l’abri dans les batailles incessantes entre factions rivales. Il n’en reste plus qu’une cinquantaine, la plupart ayant été détruites ou incorporées dans des bâtiments comme la tour Frangipane. En 1040, la tour aurait appartenu à un moine bénédictin connu pour sa piété et ses œuvres de charité, saint Ottone, de la famille Frangipane, et qui a donc laissé son nom à la tour. Celle-ci a ensuite intégrée dans le couvent voisin des Augustins, puis laissée en bail perpétuel à Modesta Dolce qui épouse Marcello Scapucci. Son neveu, Gaspare Scapucci, fait alors rénover et étendre son palais par Giovanni Fontana[1] (1546 / 1614) qui, au XVIe siècle, intègre la tour dans le palais et lui donne également son nom[2] ! Mais la tour est surtout connue pour l’histoire du singe, ce qui explique son autre appellation (Torre della Scimmia) :
« Il est arrivé dans ce palais un fait mémorable par un gros singe qui s’étant délivré de ses chaines prit un petit entant qui dormoit sans garde & le porta au-dessus de la grande Tour : les parents voyant le péril évident de cet enfant le recommandèrent à la s Vierge avec des prières si ferventes que cette bête le rapporta tranquillement sain & sauf en lieu de sureté. C’est pourquoi en mémoire de ce fait sont mis la statue de la s Vierge dans le même lieu, & tous les soirs on y tient une lampe allumée » [3].
Une statue de la Vierge, à côté de laquelle brûle une lampe votive perpétuelle, se trouve toujours au sommet de la tour (photo). Cette légende populaire a été rapportée en 1763 par Guiseppe Vasi dans son ouvrage « Itinerario istruttivo diviso in otto giornate per ritrovare con facilita tutte le antiche e moderne Magnificenze », traduit ensuite en 1773, selon ses dires, en « une langue plus étendue, plus commune et plus à la portée des nations étrangères que nous voyons maintenant cultiver avec un si heureux succès les Sciences et les beaux-arts »… le français[4]
[1] Giovanni Fontana est surtout connu pour ses travaux d’hydraulique : il rétablit l’aqueduc de l'Aqua Traiana qui conduit l'eau du lac de Bracciano au Janicule, éleva des digues à Tivoli, Ravenne et Ferrare.
[2] La Repubblica. « Frangipane, ecco la torre del miracolo della scimmia ». 19 / 06 / 2005.
[3] Joseph Vasi. « Itinéraire instructif en huit journées pour trouver avec facilité toutes les anciennes et magnificences de Rome ». 1773.
[4] Joseph Vasi. Préface à l’édition en français. 1773. C’était au temps où le français était la langue internationale de la culture et de la diplomatie !