Toscane - Révolutions florentines (8/16). Neri di Bicci. L’« Annonciation de San Remigio » à Santa Maria Novella.
Une révolution rapide dans les représentations picturales, mais complexe, contradictoire
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A l’intérieur de Santa Maria Novella est accrochée une Annonciation (1455) de Neri di Bicci (1419 / 1492) qui était auparavant dans l’église San Remigio à Florence (photo). C’est une œuvre secondaire mais qui n’est pas sans nous donner plusieurs informations. La plus commune concerne la place des deux personnages, l’Ange à gauche, Marie à droite, avec le sens de la lecture, de gauche à droite, le tableau souligne que l’Ange s’adresse à Marie. Mais, au cours du Quattrocento, la peinture se fait l'écho d’une forme renouvelée de la piété, la « Devotio moderna »[1] et ce tableau en rend compte dans sa composition par des signes et des codes de représentation.
Cette dévotion nouvelle s’exprime dans le cadre de la maison, du foyer, et le thème de l’Annonciation se prête particulièrement bien à la représentation de cette vision plus intime de l’exercice de sa foi. Sur le tableau, c’est dans sa maison que l’ange vient annoncer à Marie qu’elle deviendra mère du Messie quand le texte des évangiles dit « Étant entré où elle était » [2]. Cet aspect intime est souligné ici par la porte ouverte derrière Marie, une ouverture qui permet d’apercevoir un lit et de suggérer qu’il s’agit la chambre de Marie, « …la chambre, espace central de la matérialisation de la nouvelle piété en tant que symbole et archétype de l'intimité… » [3]. Laurent Bolard souligne que le lit, entrevu, n’est pas qu’une signification de l’intime, il est aussi le lieu d’un non-dit, celui d’un mystère, chambre natale, chambre nuptiale et de l’incarnation du Christ.
La Devotio moderna valorisait aussi une pratique de la méditation et de la spéculation intellectuelle. Neri di Bicci représente Marie à un moment où manifestement elle réfléchit, médite, un livre ouvert sur ses genoux, « le livre tenu par Marie au moment de l'entrée de l'ange est aussi le symbole de cette nouvelle dévotion basée sur le livre, instrument de culture de plus en plus répandu » [4].
Enfin, comme la fresque "La Sainte Trinité" de Masaccio, ce tableau rend compte des recherches de l’époque sur la représentation spatiale avec la mise en perspective de la scène représentée. Le lieu choisi pour l’annonciation à Marie est une cour entre deux bâtiments, avec une loggia et une porte ouverte sur la chambre, qui permet de construire un espace scénique rigoureux en trois dimensions ; c’est un monde ordonné, compréhensible, maitrisable. Ces différents éléments se trouvent généralement dans les représentations de l’Annonciation au quattrocento (Fra Angelico 1424, Filippo Lippi 1435, Botticelli 1485). Toutefois, en comparaison avec La Sainte Trinité" de Masaccio, peinte trente ans auparavant, l’œuvre de Neri di Bicci apparait plus « archaïque » : utilisation de l’or comme dans les peintures byzantines ou au moyen-âge, avec une ligne précise dans le contour des personnages et des lignes perspectives simples, sans ornementation, comme si Neri di Bicci ne maîtrisait pas encore très bien la technique de la perspective, enfin ses personnages sont encore dans une représentation symbolique moyenâgeuse, la taille des personnages ne correspond pas aux architectures dans lesquelles ils ont positionnés. Giorgio Vasari, dans ses Vite, fait cette appréciation : « Si Neri avait vécu et n'était pas mort à l'âge de trente-six ans ( ? ), il aurait fait beaucoup plus et de meilleures œuvres que Lorenzo père. Qui, ayant été le dernier des maîtres de l'ancienne voie de Giotto, sera aussi de sa vie le dernier de cette Première Partie, que nous avons achevée avec l'aide de Dieu bienheureux » [5].
Ces différents éléments soulignent que, si le quattrocento connait une révolution rapide dans les représentations picturales, le processus en est toutefois complexe, contradictoire, évolutif.
[1] Née aux Pays-Bas à la fin du XIVe siècle, la « Devotio moderna », ou « dévotion moderne »,, est un courant de spiritualité chrétienne, né en réaction des rituels publics et officiels de l'Église catholique, parfois vécus d'une manière superficielle et conformiste. Dans cette nouvelle piété, il est recherché une pratique religieuse plus personnelle, intime, quotidienne, par la prière, la méditation et la dévotion au Christ souffrant et à la Vierge.
[2] Évangile selon Luc. Chapitre 1, 26-38. Ou, selon d’autres traductions, « Entré chez elle ».
[3] Laurent Bolard. « Thalamus Virginis - Images de la Devotio moderna dans la peinture italienne du XVe siècle ». In « Revue de l'histoire des religions ». 1999.
[4] Idem.
[5] Giorgio Vasari. Article « Lorenzo di Bicci ». In « Le vite de' più eccellenti pittori, scultori e architettori ».1568.