Algérie au coeur (9/42). Noces solaires.
Un monde sensuel
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Mais Tipaza, ce n’est pas seulement ce gros bourg rural à 80 km à l’Ouest d’Alger où est implanté un village de vacances. Tipaza, c’est aussi deux courtes nouvelles d’Albert Camus, « Noces à Tipasa » et « Retour à Tipasa » (le nom du village s’orthographiait alors avec un « s »), parues dans le recueil d’essais « Noces ».
« Au printemps, Tipasa est habitée par les dieux et les dieux parlent dans le soleil et l’odeur des absinthes, la mer cuirassée d’argent, le ciel bleu écru, les ruines couvertes de fleurs et la lumière à gros bouillons dans les amas de pierre » [1].
C’est tout un monde sensuel que Camus fait naître, un monde en harmonie entre lumière, plantes et hommes. Pour un Parisien, habitué à un horizon limité, fermé d’immeubles, couvert d’un ciel bas, avec des teintes dominantes de gris et de gris-bleu, ce sont d’abord les descriptions de la lumière par Camus qui étonnent : « la lumière à gros bouillons dans les amas de pierre », « la campagne est noire de soleil », « des gouttes de lumière et de couleurs qui tremblent au bord des cils ».
Puis, ce sont les odeurs qui surprennent, non pas cette odeur lourde des hommes qui flotte dans le métro, mais les odeurs de la terre et des plantes : « l’essence des absinthes fermente sous la chaleur », et enfin la grande profusion des couleurs : « la mer cuirassée d’argent », « des bougainvillées rosat », « des hibiscus au rouge encore pâle », « la laine grise des absinthes », « de longs iris bleus », « des géraniums rouges versent leur sang », même l’autobus est couleur bouton d’or !
C’est d’un autre monde dont parle Camus, un monde où « ce que je vois équivaut à ce que je crois ». C’est bien le retournement le plus radical de perspective qui soit, habitués que nous sommes à d’abord douter, à faire primer la pensée abstraite sur le réel. Pour un Français du Nord, nourri à la pensée cartésienne et analytique, c’est à de biens étranges noces que nous convie Camus, à des noces primitives avec les éléments fondamentaux, la terre, l’air, l’eau et le feu du soleil, des noces innocentes et oublieuses de l’histoire du monde.
Et il est vrai que le sol algérien s’y prête admirablement, au carrefour entre cette terre carmin couverte du moutonnement vert foncé des pins et de l’argent des oliviers, du ciel d’azur, d’une mer indigo sous le brasier solaire.
« La terre, au matin du monde a dû surgir dans une lumière semblable » [2].
Les ruines romaines de Tipaza sont dispersées de chaque côté du petit port de pêche et du village dans la forêt de chêne-liège, de pins parasols, de chênes-verts et d’oliviers rendus à la vie sauvage. Elles sont coincées entre mer indigo et rocs rougeâtres démantelés par les racines des figuiers et couverts par la stridence des cigales. Elles ne sont pas grandioses ces ruines, ne comprennent ni grand arc de triomphe, ni vaste théâtre, ni imposante basilique ou amphithéâtre particulièrement bien conservés, mais elles ont préservé une vie intime dans ce vaste jardin de pierres et de végétation mêlées.
« C’est la mélodie du monde qui parvient jusqu’à nous : coteaux plantés de pins et de cyprès, ou bien la mer qui roule ses chiens blancs à une vingtaine de mètres » [3].
[1] Albert Camus. « Noces à Tipasa ». 1936.
[2] Albert Camus. « Retour à Tipasa ». 1952.