Algérie au coeur (8/42). Le village de Tipaza.
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En 1979, au village de vacances, le personnel est charmant, pas très efficace, mais charmant. Mais qu’est ce que l’efficacité pour un pays neuf qui a tout à construire ? Un pays qui doit former cette main d’œuvre qui ne l’a pas été au joli temps de la colonisation française ? Néanmoins, ce n’est donc pas sans une certaine appréhension que nous sortons de ce camp retranché pour aller visiter, à pied, Tipaza et ses ruines romaines.
Tipaza est une petite ville rurale [1], aux habitations toutes méridionales : maisonnettes de pierres, d’un étage, aux toits couverts de tuiles romaines. Elles s’alignent sagement de part et d’autre de la route qui conduit d’Alger à Cherchell. Au centre, la rue s’élargit pour constituer une place rectangulaire bordée, au sud, face à la mer, par la mairie et une église à clocher pointu. Le cœur de la cité c’est l’obélisque du monument aux morts, situé au centre du square qui est au milieu de la place. C’était là le lieu symbolique de la cité, celui où, chaque année, les 8 mai et 11 novembre, l’ensemble de la population se retrouvait pour communier avec ferveur dans son appartenance à la mère-patrie…
L’obélisque du monument aux morts est toujours le cœur symbolique de la cité, mais les noms ont changé sur les plaques de marbre du monument ! Il s’agit désormais des martyrs de l’Indépendance. Il demeure le symbole de la nouvelle communauté qui vit à Tipaza. La porte de la petite église est fermée, mais un billet protégé par une pochette plastique transparente y est punaisé qui nous apprend qu’un prêtre assure une permanence une fois par mois. Quant à la mairie, elle est désormais le siège de l’assemblée populaire. Trois ans plus tard, en 1982, la petite église apparait définitivement fermée et le village est maintenant dominé par une grande mosquée aux coupoles vertes et aux minarets pointus. Tous les signes identitaires de la communauté sociale sont à nouveau réunis sur la place du village, comme au temps de la présence française : l’édifice religieux, le bâtiment administratif lieu du pouvoir local, et le monument commémoratif.
Il y a alors peu de monde dans la rue, personne ne semble nous prêter attention. A la boulangerie-pâtisserie nous avons la surprise de retrouver des gâteaux « bien de chez nous », éclairs, religieuses, tartelettes et mille-feuilles !
Au retour, nous passons devant le cimetière. Celui-ci n’a ni mur de clôture, ni portail d’entrée, ni allées rectilignes se coupant à angle droit, ni fleurs, ni couronnes, seuls quelques arbres paraissent pousser là par le plus grand des hasards. Les tombes ne sont souvent qu’un petit tumulus allongé de terre avec, à leur tête, une stèle de pierre ou de bois. Quelques rares tombes sont couvertes de carreaux de faïence blanche. Tout cela nous apparaît être dans le plus complet désordre. Des femmes sont assises autour d’une tombe et discutent. Nous observons tout cela avec étonnement. Au bord de la route, une Mercedes est arrêtée à la hauteur du « cimetière », le conducteur a posé sur le coffre arrière de sa voiture une boîte de gâteaux au miel et en déguste un. Peut-être est-ce lui qui a amené ici les femmes qui discutent sur cette tombe ; peut-être les attend-il ? Au moment où nous arrivons à sa hauteur, il nous salue et engage la conversation, qui sommes-nous ? D’où venons-nous ? Il nous offre de partager ses gâteaux avec lui. Il semble curieux de savoir dans quelles régions de France nous avons voyagé et où lui-même est allé afin d’échanger des souvenirs.
Le même genre de scène se reproduira tout au long de notre voyage. Aux arrêts de bus, dans les boutiques, dans les transports en commun, dans les cafés, les restaurants... chacun engage la conversation pour pouvoir nous parler des endroits qu’il connaît lui-même en France, et des villes où il a de la famille. Petit à petit, mon épouse ose avouer qu’elle est née à Oran et, à chaque fois, son interlocuteur s’écrit avec un plaisir manifeste : « Mais alors tu es algérienne, toi aussi ! ».
[1] Tipaza est aujourd’hui une ville de 25 000 habitants, avec une très forte expansion démographique qui l’insère de fait dans la grande banlieue d’Alger à laquelle elle est reliée par une autoroute (2012).