Algérie au coeur (23/42). Djemila, la Belle.
Sinistrose et ruines antiques
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Le jeune directeur de l’Institut agricole de Sétif nous a très gentiment proposé de nous faire visiter Djemila. Nous avons rendez-vous dans son bureau où il nous parle de son métier. Il semble amer et désabusé. Elève-ingénieur agronome, il avait réalisé un mémoire d’étude complété ensuite par un doctorat. En conséquence, il avait espéré obtenir un poste dans la recherche agronomique. Mais le ministère de l’Agriculture lui a proposé la direction de cet établissement dans lequel il pense n’avoir rien à faire, ou pas grand chose, l’essentiel des décisions étant pris à Alger et sa marge d’autonomie étant faible.
Bref, il s’ennuie dans son travail. Mais il s’ennuie aussi à Sétif où, selon lui, il ne se passe rien. Sa seule distraction étant d’aller au café, chaque soir, avec les autres professeurs de l’établissement. Par contraste, il conserve un souvenir ébloui de ses séjours en France où, dit-il, l’on peut se promener, visiter, aller au cinéma, s’amuser. Ce qu’il nous décrit de son quotidien, c’est une société plombée, une existence sans dynamisme, sans ouverture sur le monde, fermée sur le foyer et la famille, régie par des règles sociales strictes. Mais, finalement, n’est-ce pas ce même sentiment que nous ont signifiés, chacun à leur manière, nos différents interlocuteurs quand ils manifestaient leur intérêt pour la France, les régions d’où nous venions ? Nous faire parler de notre pays, n’était-ce pas nous faire parler d’un pays ou d’un moment de leur vie dont ils ont conservé le meilleur souvenir ? Un moment marqué par une plus grande liberté individuelle, des possibilités de loisirs et de développement personnel plus importantes ?
Brusquement, notre interlocuteur s’arrête, s’excuse, rétracte une partie de ses propos. Est-ce parce qu’il n’est pas souhaitable que des étrangers conservent une mauvaise impression de l’Algérie ? Qu’il aimerait, au contraire, que nous en gardions le meilleur souvenir ? Il avait pourtant l’air particulièrement sincère et de vivre profondément, même douloureusement, ce qu’il racontait de sa vie à Cherchell.
Pour couper court, il nous propose de nous conduire à Djemila.
« Chaque chemin suivi, sentiers parmi les restes des maisons, grandes rues dallées sous les colonnes luisantes, forum immense entre l’arc de triomphe et le temple sur une éminence, tout conduit aux ravins qui bornent de toute part Djemila, jeu de cartes ouvert sur un ciel sans limites » [1].
Les ruines de Djemila, Cuicul selon la dénomination romaine, sont celles d’une très grande ville située sur un plateau ouvert à tous vents, entourée de collines pelées. Ce sont de vastes ondulations à la terre nue, sans aspérité, sans arbre, ni taillis, ni même herbes folles. Mais que venaient faire ici ces Romains dans un paysage si désolé ? Ou ce paysage a-t-il tellement changé depuis deux mille ans transformant une zone agricole riche en causse désolé ? Faut-il penser que les chèvres et les moutons ont tout raboté sur leur passage ?
J’ai bien peur que ce soit le cas. Djemila était en effet une cité opulente qui abritait près de 10 000 habitants. Il fallait bien qu’ils puissent vivre et posséder suffisamment de capitaux pour faire bâtir ces temples, Capitole, Curie, une basilique Julia, le Temple de Venus Genitrix, mais aussi l'arc de Caracalla, un théâtre de 3 000 places, des thermes, et des demeures aristocratiques ornées de riches mosaïques [2] ! Il semble qu’on cultivait alors sur ces plateaux les céréales, les arbres fruitiers et même l’olivier qui a aujourd’hui complètement disparu de la région.
[1] Albert Camus. « Le vent à Djemila ». 1936.
[2] UNESCO. Liste du Patrimoine mondial de l’Humanité, Djemila. 1982.