Chroniques tunisiennes 1975 / 2023 (14/69). Enquête en milieu rural - Les formateurs et enseignants.
Des formateurs isolés
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Les enseignants expriment également leurs difficultés dans l’exercice de leur métier tout particulièrement leur isolement car ils vivent dans de petits établissements, loin de tout centre urbain. Un isolement géographique qui induit un isolement scientifique et technique du fait de l’absence de contacts avec les services de la recherche agronomique, de la vulgarisation agricole et de l’administration centrale. Cet isolement est d’autant plus ressenti qu’ils n’ont pas accès à une documentation scientifique et technique. S’il existe une bibliothèque dans l’établissement, elle est souvent inadaptée. Cela donne lieu à des situations surréalistes : au centre de formation féminin de Sidi Bouzid, la bibliothèque est composée d’ouvrages laissés au départ d’un coopérant français. Ouvrages passionnants, certes, constitués des œuvres de Jean-Paul Sartre et de Simone de Beauvoir, en français. Ce qui, dans un établissement de jeunes filles ne parlant qu’arabe, paraît peu adapté. Quand les ouvrages techniques existent, ils sont rédigés en français alors que les enseignants des centres de formation professionnelle effectuent leurs interventions auprès de ruraux. Il leur faut donc traduire en arabe des termes techniques et des concepts scientifiques qu’ils maîtrisent souvent mal en français. Enfin, les ouvrages agronomiques disponibles ne comportent que des références qui concernent les agricultures européennes !
Le seul matériel pédagogique disponible dans les établissements, ce sont les tableaux noirs, souvent en mauvais état, fissurés, crevassés, écaillés. Aucune maquette pédagogique, aucun matériel de laboratoire, aucune possibilité de déplacement sur le terrain. Si les établissements possèdent une exploitation agricole, professeurs et élèves ne peuvent l’utiliser comme terrain pédagogique, les élèves y sont utilisés comme main d’œuvre. Ces exploitations sont par ailleurs atypiques dans l’agriculture locale, par suite de leur grande taille, leur mécanisation ou de cultures spécialisées. Elles ne jouent aucun rôle de vulgarisation auprès des agriculteurs de la zone. Enfin, les programmes des disciplines techniques, agronomie et zootechnie, ne sont pas régionalisés alors que les zones agricoles tunisiennes sont très différenciées du Nord au Sud. Les inspecteurs pédagogiques rédigent et diffusent des « leçons types » qui sont la seule source d’information mise à la disposition des enseignants. Mais elles sont théoriques et identiques pour toutes les zones agricoles de la Tunisie. Une enquête du ministère révèle d’ailleurs que les heures de cours théoriques représentent 90% des horaires d’enseignement dans les lycées agricoles. Ce dont les professeurs semblent avoir besoin, outre d’une actualisation de leurs connaissances scientifiques et techniques, c’est d’améliorer leurs capacités d’analyse et d’adaptation, et non pas d’un bréviaire à réciter partout de la même façon.
Au fil des échanges, nous obtenons des informations pratiques de terrain mais nous manquons de renseignements généraux tant sur l’agriculture que sur l’enseignement agricole tunisiens. C’est en France, au ministère des Affaire étrangères, que nous sommes surpris de découvrir des études similaires à celle que nous avons effectuée, réalisées récemment, mais auxquelles personne n’a fait référence en Tunisie [1] ! Nos interlocuteurs en avaient-ils connaissance ? Rien n’est moins sûr, tant l’administration tunisienne apparait cloisonnée et chaque service jaloux de ses informations, de ses réseaux de relation, notamment en matière de coopérations internationales. D’une part, la jeune administration du ministère tunisien de l’agriculture apparait encore peu assurée pour conduire elle-même des évaluations du dispositif de formation professionnelle. Ces compétences existent en Tunisie, notamment à l’université, mais les responsables tunisiens semblent préférer les diagnostics de cadres étrangers au prix de la redondance ! D’autre part, l’intervention de spécialistes étrangers dans le cadre de relations bilatérales avec d’autres pays (France, Allemagne, Canada, USA…), ou d’organismes internationaux (Banque Mondiale, FAO, UNESCO…), peut permettre l’obtention de financements étrangers tant sur les études à conduire que sur le financement des projets. Les grands pays industrialisés se font d’ailleurs une concurrence discrète en matière de coopération pour élargir leurs zones d’influence économique et politique dans un jeu assez malsain du « donnant-donnant ».
[1] En 1980 / 1983, trois études étaient effectuées, quasi simultanément, par des experts étrangers sur le thème de l’enseignement et la formation professionnelle agricoles. C’est une pratique courante dans les pays en développement. Guy Belloncle, dont je n’ai malheureusement pas retrouvé le rapport, et UNESCO. « Tunisie - Vulgarisation, formation et enseignements agricoles : propositions d’amélioration ». Mai 1981. (note de 2018).