Chroniques tunisiennes 1975 / 2023 (29/69). De la marche forcée à la « participation » au développement.
Nouveau concept !
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Le projet de développement agro-sylvo-pastoral de Sejnane illustre bien les questions et problèmes rencontrés dans le développement rural. Transformer des charbonniers en éleveurs laitiers, des semi-nomades en adeptes du crédit pour leur troupeau et leur maison, installer des vaches laitières sur un maquis épineux transformé en prairie, pour tout dire, cela semblait assez inimaginable [1]. Comment pouvait-on transformer aussi profondément et rapidement des modes de vie, des relations sociales, toute une vision culturelle du monde ? Pouvait-on faire passer, en une génération, d’une structure sociale quasi féodale et semi-nomade à une société insérée totalement dans les échanges où toutes les productions sont transformées en marchandises échangées en monnaie sonnante et trébuchante ? Alors que les nations européennes ont parcouru ce difficile chemin en au moins deux siècles au travers de révoltes, crises, guerres, famines et révolutions ? Mais ce que nous avions eu alors sous les yeux en 1980 et l’enthousiasme du responsable allemand étaient si démonstratifs qu’ils avaient secoué notre incrédulité et notre scepticisme par trop français.
En 1994, un numéro spécial de la revue « Parcours » rend compte d’une étude consacrée au projet de Sejnane [2]. L’auteur étudie comment la zone du projet, liée à l’obtention des financements allemands puis européens, a connu un fort développement économique dans les années 70/80, caractérisé par l’extension des surfaces en herbes, l’agrandissement des troupeaux laitiers, l’augmentation de la production de lait et de viande bovine. L’auteur constate que le projet est entré en crise à partir de l’année 1992 suite, entre autres, à une modification des droits d’utilisation collective des sols. Le tiers des prairies aurait alors été abandonné et petit à petit les ovins et caprins auraient réinvestis les lieux, les redevances de location ne seraient plus régulièrement payées, ne permettant plus l’entretien régulier des prairies qui se dégradent, ce qui accélère le remplacement progressif des vaches laitières par les chèvres et les moutons. Encore un peu et le maquis finira par se réinstaller !
Outre la modification des droits d’usage sur le sol, d’autres éléments peuvent expliquer ces modifications : la fin de l’encadrement technique étranger auprès d’une population habituée à être assistée, une faiblesse technique du projet avec la nécessité de recourir aux parcours de maquis pour assurer l’alimentation hivernale des troupeaux faute de fourrages en quantité suffisante, ce qui limite donc fortement la croissance des troupeaux, comme leur productivité. Bref, le cercle vertueux du développement, « innovation – production – revenus – conditions de vie… » ne s’enclenche pas aussi facilement qu’on veut bien nous l’apprendre dans les manuels, les écoles ou les séminaires de formation ! C’est parfois aussi « un pas en avant, deux pas en arrière » [3]. Le développement économique de la zone, réel certes, mais effectué à « marche forcée », au bulldozer, montre ses limites. Il est donc proposé un nouveau projet de développement dans lequel l’alimentation des bovins serait mieux assurée en hiver, mais surtout où la participation et la responsabilité de la population seraient véritablement engagées dans la conduite et l’animation du projet de développement.
S’il en était encore une fois besoin, le projet de Sejnane souligne que l’innovation agronomique et technique seules, effectuées « d’en haut », ne peuvent assurer un développement économique et social durable si elles ne sont pas prises en main par les populations rurales elles-mêmes. Certes, cela demandera plus de temps, peut-être même beaucoup plus de temps, et les résultats ne pourront pas se mesurer à l’aune des programmes des financeurs internationaux (trois ans en général !), mais le développement devrait être moins chaotique, ne nécessitant pas la succession constante de nouveaux projets sur un même terrain. A condition que les organisations paysannes aient une réelle liberté d’organisation et de décision dans une structure d’État qui est dirigiste et dictatoriale !
[1] Voir « Enquête en milieu rural, le développement au bulldozer ».
[2] Abderrahmane Ben Boubaker. « Constat et perspectives pour la promotion de l’élevage dans les projets de développement rural intégré - Cas du projet de Sedjenane dans la Tunisie du nord ». Revue « Parcours ». Numéro spécial d’avril 1994.
Voir aussi Jemai A., Saadani Y « Évolution des systèmes d'élevage dans les zones montagneuses du nord-ouest de la Tunisie ». Options Méditerranéennes : Série A, n°39. 2000. (note de 2018).
[3] Titre de l'article de Vladimir Illitch Lénine en réponse à l'article de Rosa Luxemburg « Questions d'organisation dans la social-démocratie russe ». Septembre 1904.