Rome, étrange et curieuse (10/53). Rione Campo Marzio IV (1) – La mort emprisonnée – Santa Maria del Popolo.
Un Memento Mori
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Le monument funéraire le plus étrange de la basilique Santa Maria del Popolo est situé sur le côté intérieur droit de sa façade. Il a été conçu et réalisé, en 1670, par Giovanni Battista Gisleni pour lui-même. Architecte, peintre, sculpteur, musicien et scénographe à la cour royale polono-lituanienne, Gisleni est né à Rome en 1600. Contemporain de Bernini, de Borromini, de Pietro da Cortona, cela l'a peut-être amené à émigrer, du fait de la concurrence, à Vienne puis en République des Deux Nations (Royaume Polonais et Grand-duché de Lituanie) en 1629. En 1667, à la suite de désordres dans ce pays, il revient à Rome où il décède le 3 mai 1672 après avoir réalisé son seul monument dans sa ville natale[1]. Son tombeau est un memento mori (Aie en mémoire que tu es mortel) qui le représente à la fois vivant, dans un portrait peint sur une toile ovale, et mort, sous la forme d’un squelette de marbre, prisonnier derrière une grille de fer forgé ! Le monument comporte un ensemble de symboles à déchiffrer. En 2015 a été publié le libelle de 15 pages, rédigé par Gisleni, probablement destiné à ses contacts polonais, qui explique les différentes parties de son tombeau et ses références. Ce serait le seul cas d'un tombeau d'artiste accompagné en quelque sorte d'un mode d’emploi !
Le tombeau est une composition mêlant sculpture, peinture et écriture[2]. Au sommet du monument, une peinture représente deux putti, d'une main l’un tient une croix, l’autre un sablier, tandis qu’ensemble ils écartent le drapé d’un baldaquin. Ils découvrent un tondo de Gisleni peint par le portraitiste flamand, Jacob Ferdinand Voet. Sous le portrait, une inscription : NEQVE HIC VIVUS (ni vivant ici). En dessous, sur une plaque de marbre rectangulaire est inscrite, en latin, son épitaphe : Giovanni Battista Gisleni romain / puissant citoyen du monde et voyageur / à la cour de Sigismond III, Wladyslaw IV / et Jean Casimir Ier / roi de Pologne et de Suède / architecte mais pas seulement. Le texte qui suit est plus obscur faisant référence aux idées d'Orazio Quaranta, de la confrérie des Augustins, en y mêlant de nombreux symboles[3]. Gisleni précise enfin que : Peintre, sculpteur et architecte / œuvrant dans les trois je ne donne pas la palme / sans intégrer chacune des trois, affirmant la complémentarité des différentes formes artistiques. Plus bas, entre deux médaillons de bronze, sont placées ses armoiries : sur une colline à six sommets se dresse un arbre sur lequel grimpe un lion pour en attraper les fruits ; le tout est couronné par trois fleurs de lys. Sur le médaillon de gauche est figuré un arbre en bourgeons dans lequel une chenille fait son cocon. Celui de droite montre la métamorphose de la chenille en phœnix, un papillon de nuit symbole de mort et de résurrection. Des textes dans les médaillons précisent : IN NIDULO MEO MORIAR (dans mon nid je meurs) et UT PHŒNIX MULTIPLICABO MEURT (comme phénix je multiplie mes jours)[4], soit : après la vie terrestre (la chenille), j’accède à la vie éternelle (le papillon).
La partie inférieure représente le torse d’un squelette, mains croisées sur la poitrine, la tête couverte d’un linceul. Tourné vers le spectateur, le squelette est enfermé derrière une grille ! Mais, le squelette n’est pas qu’une représentation de la mort, c’est aussi l’image du défunt. Il est représenté vivant en haut du monument dans le médaillon peint, et mort en bas dans la sculpture. En dessous, une inscription, fait contrepoint de celle placée sous son portrait, NEQVE HILLIS MORTVVS (ni mort là-bas). Soit : dans la vie, on ne vit pas car on approche de la mort, mais dans la mort on connaîtra une existence infinie. Sur son tombeau, Gisleni affiche ainsi sa conviction de la victoire sur la mort par la croyance à la résurrection promise aux Chrétiens. Ce qui expliquerait sa représentation de la mort emprisonnée derrière une grille : elle a finalement perdu son pouvoir et est vaincue !