Ponte - Dans la courbe du Tibre (16/22). Piazza Fiammetta.
Un acte de "charité" – La prostitution dans la Rome papale
La via della Maschera d’Oro permet d’atteindre la piazza Fiammetta qui tire son nom de la maison située au n°16, la Casa di Fiammetta qui a appartenu à la célèbre courtisane Fiammetta de Michelis[1]. La maison a été érigée au XVe siècle, en briques, précédée d’un portique à trois arcs avec deux colonnes et des piliers aux angles. La maison a été surélevée d’un étage. Rachetée par la famille Bennicelli au début de XXe siècle, celle-ci a rajouté ses armes sur la balustrade du balcon.
Fiammetta de Michelis, florentine, arrive à Rome en 1478, à l’âge de 13 ans, avec sa mère, prostituée. Elle devient l'amante du cardinal Jacopo Ammannati Piccolomini qui meurt en 1479 et la désigne comme son héritière. Bien que les mœurs à la cour pontificale soient alors assez « libres », cela fait néanmoins jaser et le pape Sixte IV della Rovere (1471 / 1484) fait examiner le testament par une commission qui liquide la succession. Le pape fait acte de charité en attribuant une partie des biens du cardinal à Fiammetta Michelis « pour l'amour de Dieu et de lui fournir une dot » : un vignoble et trois maisons dont une au n°157 de la via dei Coronari et celle de la place qui porte désormais son nom. Il n’est pas sûr qu’elle y ait habité, plus vraisemblablement elle les aurait louées. En 1493, Fiammetta est l'amante de Cesare Borgia (1475 / 1507), cardinal, condottiere, assassin et mécène, fils du pape Alexandre VI Borgia (1492 / 1503) qui n’était pas un modèle de vertu. Fiammetta Michelis, décédée en février 1512, est enterrée vraisemblablement à l'intérieur de l'église Sant‘Agostino dans la première chapelle à gauche qui lui appartenait en 1506. Toutes traces de sa sépulture ont disparu, comme celles de Giulia Campana et ses filles Tullia d'Aragona et Penelope, autres courtisanes de haut rang qui auraient été enterrées dans l’église. Dans « Dialogo del Zoppino »[2], de 1539, il est écrit « La Fiammetta avait encore une belle fin, et j'ai vu à Sant‘Agostino sa chapelle ». Fiammetta faisait partie de la catégorie des courtisanes « honnêtes », celles qui côtoyaient les classes élevées de la Rome papale, appréciaient les arts, étaient susceptibles de soutenir une conversation. Elles habitaient généralement le quartier de Ponte, via dei Coronari et piazza di Tor Sanguigna. La prostitution était structurée en différentes catégories : les « courtisanes de bougie » de la plus basse condition, celles « de jalousie » qui attiraient les clients de la fenêtre, celles dites « dominicales » qui pratiquaient seulement le dimanche. Il y aurait eu 1 500 prostituées recensées à Rome en 1526 pour une population de 60 000 habitants, soit 3% de la population, mais la population ecclésiastique n’était pas moins importante[3] et les pèlerins de sexe masculin très nombreux ! Sixte IV qui cherchait comment financer les travaux de la chapelle Sixtine a poussé l’imagination et l’audace jusqu’à mettre en place une taxe sur ces pauvres filles ainsi que sur les prêtres ayant des maitresses laquelle lui aurait rapporté 20 000 ducats par an. Et voilà pourquoi nous pouvons admirer aujourd’hui les fresques de Michel-Ange !
Le palazzo Gaddi-Cesi, situé à droite de la Casa di Fiametta (via degli Acquasparta, 2), a été construit au début du XVIe siècle pour les Gaddi, une riche famille de marchands toscans. Puis Federico Cesi, marquis de Montecelio et premier duc d'Accasparta, agrandit le palais en 1587. Son fils y a fondé, en 1603, la célèbre Accademia dei Lincei (Académie des Lynx)[4], la plus ancienne académie scientifique du monde. Le jardin du palais a accueilli le premier petit jardin botanique de Rome. Le palais accueille désormais des services de la justice militaire... ce qui explique la découverte faite en 1994, dans une armoire oubliée, de 695 dossiers d'archives sur des crimes de guerre commis par les armées nazies sur le sol italien !
[1] Giulia Chesi. « Fiammetta e la sua piazza ». Facoltà Scienze della Formazione, Corso di Studio, Formazione e Sviluppo Risorse Umane. 2002 / 2003.
Claudio Rendina. « Fiammetta, l'amante dei porporati ». (Fiammetta l’amante des « empourprés »). La Repubblica. 15 avril 2007.
Antonio Venditti. « La Casa di Fiammetta, una cortigiana onesta ». In Specchioromano - Réseau télématique de la culture. 2003 / 2008.
[2] Francisco Delicado. « Ragionamento del Zoppino fatto frate, e Lodovico puttaniere, dove contieni la vita et genealogia di tutte le cortigiane di Roma », 1539, (Dialogue d’un boiteux devenu Frère, et Ludovico, putassier, où sont contenues la vie et la généalogie de toutes les courtisanes de Rome).
[3] A la fin du XVIe siècle, Rome comptait une population religieuse de 6 000 personnes pour 100 000 habitants.
[4] L'académie adopte la référence du lynx, à la vue perçante, laquelle symbolise la puissance de vue de la science.