Toscane - Révolutions florentines (15/16). Un modèle qui n’est plus soutenable.
Modifier notre conception du tourisme
Lors d’un déplacement professionnel, les responsables de l’université de Florence nous avaient invité dans un restaurant situé non loin de Santa Croce, piazza dei Peruzzi, une placette à la forme improbable définie par l’emplacement de l’ancien amphithéâtre romain et par le palais des Peruzzi, une vieille famille florentine du parti Guelfe (le parti du pape). Il y avait là un restaurant un peu caché où, dans la salle, trônait un piano. Jusque-là rien d’exceptionnel… mais le patron ne manquait pas, au cours de la soirée, d’y jouer des airs d’opéra et de les chanter, les convives italiens se joignant à lui. J’y suis retourné avec des amis quelques années plus tard et, cet autre soir, le patron avait invité un jeune ténor d’opéra. Français, nous n’avions plus que la courte honte d’écouter les convives italiens reprendre en cœur des airs d’opéra dont ils connaissaient parfaitement les paroles.
2021, retour sur les lieux : l’établissement est désormais un restaurant japonais proposant des sushis ! Autre anecdote : entre 12 et 14h, les bordures de trottoir du centre-ville sont utilisées comme bancs pour toute une population, assise au coude à coude, et mangeant des sandwichs ; Français, Allemands, Hollandais, Anglais, Espagnols alignés par tribus successives… et, s’il n’y avait pas d’Américains, de Russes ou de Japonais, c’était tout simplement à cause du Covid qui avait enrayé les transports internationaux. Les années précédentes la mixité des nations devait être mieux assurée.
Moralité ?
« La consommation et le partage de la culture a changé de nature, suivant un développement économique et social, la culture n’étant plus réservée aux personnes instruites, mais aux masses de touristes souhaitant connaître l’identité du lieu qu’ils visitent » [1].
Pas facile d’édicter une morale car, d’une part une ville est un organisme vivant qu’il ne faut pas plonger dans le formol d’une ville-musée, d’autre part tous les peuples doivent avoir le loisir de venir admirer les richesses culturelles de Florence et les touristes de tous les pays de goûter au patrimoine de la restauration japonaise. Malgré tout, ces deux anecdotes soulignent qu’il y a quelque chose de pourri dans la ville de Florence [2] : les Florentins sont chassés du centre de leur ville par les touristes. En se concentrant dans un petit périmètre, les touristes non seulement endommagent gravement les ruelles pavées du centre-ville et ses monuments, mais limitent leurs achats aux commerçants de cette zone, créant de grandes disparités économiques dans la ville, connue également pour son artisanat.
Au prétexte que la « capacité de charge » est dépassée , les villes commencent désormais à réguler le nombre de touristes en limitant les entrées dans les monuments, les musées, voire la ville elle-même (Venise). Cela aboutit à des politiques malthusiennes qui sont, in fine, plus favorables aux classes les plus aisées lesquelles ont plus de facilité pour changer de dates, trouver aisément à se loger et à se déplacer.
Mais au-delà, ne s’agit-il pas surtout d’une éducation au tourisme concernant les usagers, c’est-à-dire les touristes eux-mêmes. Tout d’abord, considérer que le lieu de leur villégiature n’est pas un parc d’attraction, mais un environnement humain. Les vacances ne sont jamais synonymes de liberté personnelle, égoïste, mais de liberté partagée. Les habitants du lieu ne sont pas des figurants, et l’environnement qu’il soit naturel ou patrimonial demande autant de respect que le respect dû à son voisin, même s’il ne partage pas la même culture. Enfin, le tourisme, c’est-à-dire le voyage, hormis la part du rêve, demande une certaine humilité, c’est-à-dire s’initier au lieu à visiter et adapter son comportement à la connaissance et non pas à une désinvolture sans limite.
[1] Camille Hendlisz. « Florence Muséifiée, quelles conséquences ? ». Mémoire de fin d'études en architecture à l'ULB La Cambre-Horta. 2020.
[2] « Il y a quelque chose de pourri au Royaume du Danemark ». William Shakespeare. « Hamlet ». 1603.