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Notes d'Itinérances
13 mars 2024

Portugal - Lisboa rime avec Pessoa (4/16). Mais alors, qui en est l’auteur ?

Des hétéronymes ? Des homonymes ? Lui-même ?

 

 

[1] Après avoir lu ce petit guide de voyage de Lisbonne [2], il faut bien se rendre à l’évidence, Fernando Pessoa, homme sensible, poète délicat, n’a pu écrire cet ouvrage touristique strictement descriptif. C’est un autre, un homonyme, qui doit en être l’auteur ! A moins que ce ne soit un des nombreux hétéronymes de Pessoa lui-même ?

 

« J’ai ôté mon masque et me suis regardé dans la glace.
J’ai vu l’enfant que j’étais il y a bien longtemps !
Il n’avait pas du tout changé…
C’est l’avantage de bien savoir retirer son masque » [3].

 

Serait-ce alors Bernardo Soarès ? Lui aussi aide-comptable dans une société d’import-export de tissus qui, entre deux inventaires, se serait amusé à ce dénombrement des richesses Lisboètes, il en aurait ensuite glissé le texte dans la malle aux manuscrits du poète [4] ? Mais s’il est vrai que Bernardo Soares avoue s’intéresser à Lisbonne, il s’efforce d’en peindre la lumière : « ma palette était l’aube et le couchant sur Lisbonne » [5] et cela ressemble bien peu à Soares de rédiger une guide touristique, lui qui ne souhaitait rien, n’espérait rien et faisait l’expérience de l’inexistence. 

 

Serait-ce Alvaro de Campos, ingénieur naval, aimant la technologie et la puissance des machines, poète futuriste, raffiné, un peu snob et qui parlait parfaitement l’anglais, langue dans laquelle a été rédigé cet opuscule ? Mais était-il susceptible d’écrire cet inventaire méticuleux des richesses lisboètes, lui l’admirateur de Walt Whitman et Filippo Marinetti ? Il aurait dynamité de l’intérieur cette description avec des images fulgurantes.

 

Ce ne peut être Alberto Caeiro qui s’attache à décrire les choses les plus simples, un arbre, un papillon et affirme que pour voir les choses « cela exige (...) un apprentissage du désapprendre »[6]. Alberto Caeiro ne peut être sensible aux dimensions de la grande salle des carrosses ou à celle d’un poisson, fut-il pêché par le roi du Portugal !

 

Ricardo Reis, médecin et monarchiste ? Peut-être, car on ne connaît pas bien sa vie et notamment la date de son décès. Mais Reis qui recherchait avant tout la tranquillité, le calme et évitait toutes situations émotionnelles, aurait-il pu s’attacher à rechercher des informations aussi nombreuses, précises, détaillées, et souvent assez secondaires, sur les bâtiments de Lisbonne ? Cela semble finalement peu probable.

 

« Je suis peut-être revenu au Portugal pour savoir qui je suis. Sottises mon cher, enfantillages, ce genre d’illusion c’est bon pour les romans mystiques, et les chemins qui mènent à Damas, n’oubliez jamais que nous sommes à Lisbonne, et qu’aucune route ne part d’ici » [7]

 

Le mystère n’est donc pas encore élucidé, mais il existe plus de quatre-vingt hétéronymes de Pessoa. Peut-être le mystère sera-t-il élucidé quand l’ensemble des manuscrits de la malle du poète sera répertorié, analysé et publié ? Ou faut-il penser à une mystification, une facétie de Fernando Pessoa lui-même ? Ou, beaucoup plus simplement, faut-il se rendre à l’évidence : Pessoa avait le désir de faire connaître à un public britannique à la fois l’histoire et la grandeur séculaires du Portugal, mais aussi sa modernité !

 


[1] Peinture de Bottelho. « Fernando Pessoa ». 

[2] Fernando Pessoa. « Lisbon : What the Tourist Should See ». 1992.

[3] Alvaro de Campos / Fernando Pessoa. « J’ai ôté mon masque ». 

[4] A son décès en 1935, Fernando Pessoa laisse une malle comprenant 27 543 documents, rendus publics en 1968. Il faudra attendre 1982 pour découvrir son chef d’œuvre, « Le livre de l’intranquillité », paru en France en 1988 seulement.

[5] Antonio Tabucchi. « Les trois derniers jours de Fernando Pessoa. Un délire ». 1994.

[6] Alberto Caeiro / Fernando Pessoa. « Ce que nous voyons des choses ».

[7] José Saramago. « L’année de la mort de Ricardo Reis ». 1984.

 

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