Angkor (11/27). Le temple du Bayon et les images du Bouddha Lokeçvara
Murs d’enceinte et bas-reliefs - Les tours à visages images du Bouddha Lokeçvara
« Peu à peu le chaos s'ordonne, et l'on s'aperçoit que ce foisonnement de tours est fait d'éléments conjugués groupés au centre en une sorte de gerbe » [1].
Le massif central est constitué d'une tour circulaire, haute de quarante mètres, composée de chapelles rayonnantes autour d'une minuscule cella centrale de cinq mètres de diamètre environ, l'ensemble symbolisant la « Roue de la Loi » [2]. Mais précédé de mandapas [3] à piliers carrés, le plan du massif central ressemble étrangement au dessin d'une clef ! Cinquante-quatre tours-sanctuaires entourent le massif central, totalisant deux cent seize visages ; les tours-satellites figureraient à la fois les différentes provinces du royaume et dessineraient une immense carte symbolique du ciel, représentant les positions du soleil dans sa course, le rythme cosmique et « matérialisant ainsi le temps » [4].
L'enceinte du temple est constituée d'une galerie à double portique, de cent trente mètres de côtés, ouverte sur l'extérieur et qui était ainsi accessible à la masse des fidèles. Le mur du fond de la galerie est, comme à Angkor Vat, entièrement couvert de bas-reliefs consacrés à des scènes de batailles ou des scènes de la vie courante. Les plus facilement accessibles représentent les combats entre Khmers et Chams. Le royaume du Champa, situé dans une région s'étendant du sud du col des nuages à Nathrang, au sud Viêt-nam, était un royaume indianisé comme le royaume Khmer, Chams et Khmers partageant la même religion. Par suite du déplacement de leur capitale vers le sud, les Chams vont entrer en conflit avec leurs voisins Khmers, donnant lieu à de nombreuses campagnes guerrières de 1145 à 1220, les Chams réussissant même à piller Angkor en 1177.
On assiste au défilé des armées composées de soldats vêtus d'un cache sexe, portant croisé sur la poitrine une cordelette sensée les rendre invincibles et munis de lances et de boucliers ; ils ont d'étranges lobes d'oreille distendus et percés. D'autres soldats les accompagnent, des "Chinois" affirment les guides, portant barbiche et coiffés d'un petit chignon. Des éléphants, sur lesquels sont juchés un cornac maniant le croc qui permet de guider l'animal, portent des archers qui bandent leurs arcs. Les officiers, ou les membres de la cour, armés d'arcs ou de javelots, sont entourés de parasols et d'enseignes. En général, tous les personnages sont représentés de profil mais, parfois, la tête d'un éléphant est figurée de face.
Plus loin, sont dépeints les combats navals entre Chams et Khmers de 1177 sur le grand lac Tonlé-Sap. Des jonques et des galères s'entrecroisent ; les archers lancent leurs flèches, les soldats brandissent des javelots, des blessés tombent à l'eau où ils sont dévorés par des crocodiles. Enfin, dans le registre inférieur sont figurées des scènes de la vie quotidienne, scènes de marché où des personnages étalent des poissons sur une natte, scènes de chasse, de cuisine, mais aussi d'enfantement ; il y a également des oiseaux dans les arbres, des poissons et des tortues qui nagent dans le fleuve.
Les historiens ont longtemps pensé que le Bayon était un monument plus ancien qu'Angkor Vat tant il apparaissait en mauvais état, ruiné, avec une qualité de construction qui semble médiocre. Le style du Bayon était alors considéré comme une étape préliminaire à l'émergence de la finesse d'exécution et la grandeur du style classique d'Angkor Vat. De fait, le Bayon est postérieur d'un siècle et a été construit dans la période de passage de l’Hindouisme au Bouddhisme.
Les quatre visages de chacune des tours, orientés vers les quatre points cardinaux, sont des images du Bouddha Lokeçvara [5] et le signe de son omniprésence, étendant ainsi sa protection bienveillante à tout l'univers. Elles seraient également la représentation du souverain constructeur, Jayavarman VII, affirmant également sa toute-puissance et son ubiquité.
[1] Maurice Glaize. « Angkor ». 1963.
[2] La roue de la Loi ou roue du Dharma : Le Dharma désigne l’ensemble des enseignements du Bouddha. Il recouvre aussi la chaîne des causes et des effets dans le cycle ininterrompu des renaissances.
[3] Mandapa : salle de réunion précédent le sanctuaire.
[4] Henri Stierlin. « Angkor ». 1970.
[5] Bouddha Lokeçvara : Bouddha compatissant. Il est souvent représenté avec quatre bras. Attributs : le lotus, le rosaire, le flacon et le livre. A comparer avec Vishnu dont bouddha est d’ailleurs un des avatars !