Luanda, la perle de l'Afrique (7/26). Des rencontres étonnantes à l’ambassade de France.
Etranges solliciteurs - Un personnel d’ambassade parfois bien sûr de lui
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Comme tout bon fonctionnaire de l’Etat, je commence ma mission par une visite à l’ambassade de France et plus particulièrement, cette année-là, auprès du chargé commercial, les objectifs de ma mission concernant l’expertise française en matière de formation professionnelle. L’ambassade de France est située dans l’ancien bâtiment de la République Démocratique Allemande, un immeuble des années 60 coincé entre deux autres bâtiments aussi élevés. C‘est un vrai bunker, avec sas, portes métalliques et contrôles par des gendarmes.
Une fois les présentations faites, le téléphone sonne. Mon interlocuteur s’excuse et va prendre le combiné sur son bureau. Pendant ce temps, je m’efforce, par politesse, de m’intéresser à autre chose mais finis quand même par dresser l’oreille en entendant ce curieux dialogue à une seule voix. « Non, non, je ne le recevrai pas ». « ... ». « Non, je lui conseille de ne pas venir en Angola ». « ... ». « Je vous rappelle qu’il y a un embargo sur les armes en Angola et en conséquence je ne pense pas nécessaire qu’il vienne à Luanda ! ».
Voilà comment un fonctionnaire français décourage le petit commerce et l’initiative privée ! Un brave homme de marchand de canons ou de missiles, qui veut tout simplement faire son métier de vendeur d’armes, en plus dans un pays où il existe un réel besoin et une demande solvable, ne reçoit pas l’appui du représentant de la République au prétexte que les grandes puissances ont déclaré un embargo sur ces produits ! Etonnez-vous après que la France ait du mal à exporter quand les représentants de la puissance publique entravent le fonctionnement du marché libre sur lequel s’exprime une saine concurrence. Ah, le brave homme d’entrepreneur qui cherchait à fournir du travail à ses ouvriers et s’efforçait en conséquence de trouver les débouchés nécessaires à sa petite industrie d’engins de mort, quitte à braver des diktats internationaux. On peut faire le pari néanmoins que le fait de n’être pas reçu par le représentant de la France ne l’empêchera pas de rencontrer les responsables angolais et de faire avec eux des affaires juteuses en créant une série de sociétés-écran et en distribuant force dessous de table [1].
Ma galerie de portraits des personnels des ambassades serait incomplète sans celle d’un des conseillers techniques de la mission de coopération et d’action culturelle de Luanda au cours de ces années. Cinquante-cinq ans environ, grand, assez « baraqué », il a une allure de baroudeur. Serait-ce un ancien militaire ? Cette impression se confirme quand il s’adresse à vous, c’est direct, carré, droit au but, sans détour et sans essayer de faire plaisir à son interlocuteur. Bien évidemment, comme tous ses collègues des autres ambassades françaises en Afrique rencontrés, il a décidé que son interlocuteur ne comprenait rien à l’Afrique en général et à l’Angola en particulier. Il lui est donc nécessaire d’expliquer à son vis-à-vis ce que sont, à ses yeux, l’Angola et la coopération, le tout de manière assez provocatrice vis à vis du représentant de l’enseignement supérieur que je suis, c’est à dire vraisemblablement un rêveur ou un théoricien sans connaissance du terrain.
Son intervention commence donc par une charge appuyée contre l’enseignement supérieur, puis se poursuit avec une mise en cause des diplômes universitaires en regard des emplois. Pour renforcer de manière décisive sa démonstration, il trace sur une feuille blanche, des carrés, des flèches, des ronds, censés représenter les publics qui devraient être prioritaires : les agriculteurs ! Quand il me laisse enfin la parole, il semble étonné d’apprendre que notre groupe de travail est arrivé à la même conclusion à partir d’une analyse des données économiques, sociologiques et démographiques de l’Afrique subsaharienne. En conséquence, notre action vise à développer prioritairement la formation professionnelle des producteurs et productrices agricoles pour accroitre la production, améliorer l’emploi et les revenus. Dépité, il fonce avec sa feuille couverte de petits dessins vers le broyeur à papier où il la fait disparaître consciencieusement. Sait-on jamais, si une femme de ménage angolaise s’en emparait pour la porter à une puissance ennemie ? Depuis l’affaire Dreyfus, le personnel des ambassades a dû recevoir des instructions très strictes pour déchiqueter tout document susceptible d’être compromettant, même les ronds et les carrés tracés sur une feuille ! Peut-être cela pourrait-il être un langage codé ?
[1] Cf. l’exemple de l’Angolagate dans lequel des personnalités françaises ont vendu à l'Angola, de 1993 à 1995, des armes provenant de l'ancien bloc soviétique et en ne respectant pas l’embargo international. (note de 2015).