Esquilino - Dans la Rome umbertienne (7/19). Mille 007 à la Piazza Dante.
Des travaux interminables – Une remarquable initiative multiculturelle
Un peu plus loin, à gauche, par la via Alfieri, on atteint la piazza Dante. Jusqu'en 1945, la place était dénommée piazza Leonardo da Vinci car il était plutôt prévu de créer une allée dédiée à Dante Alighieri dans le nouveau quartier de l’EUR. Puis la place aurait dû héberger un monument consacré au poète florentin mais aucun de ces deux projets ne s’est jamais réalisé. Par contre, l’espace vert de la place a été partiellement défoncé au cours de la Seconde Guerre mondiale pour y construire l'un des plus grands abris souterrains de la capitale. Dans les années 1980, l’abri a accueilli une centrale de production d'électricité. Cette petite place rectangulaire n’aurait peut-être jamais fait parler d’elle s’il n’avait été décidé d’y héberger le nouveau siège des services secrets italiens. Il y avait là, au sud de la place, au numéro 25, un gigantesque immeuble umbertien des années 1910, tout de travertin, le palais des Caisses d'Épargne Postale (photo), lequel était disponible.
Inauguré en 2019, avec trois ans de retard, le bâtiment des services secrets accueille les bureaux administratifs des trois agences de renseignement de l’Italie, ceux des ministères de la Défense, de l'Intérieur et des Affaires étrangères. Plus d'un millier de personnes, derrière 1 000 fenêtres blindées, vont désormais y travailler… Mille « 007 », comme on le dit avec humour à Rome ! Le bâtiment a été « verrouillé » pour que les murs ne laissent pas échapper des ondes et des informations utilisables par des oreilles ennemies (mais, peut-être plus souvent amies !) et un grand garage a été construit dans l'ancien abri anti-aérien souterrain. Évidemment tout cela a bouleversé le sous-sol de la place et, comme il fallait s’y attendre, sont apparus, en 2017, des restes de constructions antiques : une grande salle d'environ neuf mètres de long sur huit de large, avec de magnifiques décorations comprenant des mosaïques, des pâtes de verre, des pierres précieuses et des marbres qui seraient « assez semblables à ceux de la Domus Aurea ». Il s’agirait de la résidence construite au premier siècle par le consul Elio Lamia. Dans la transition entre les périodes républicaine et impériale, deux grandes personnalités, Mæcenas et Lamia, ont construit ici des résidences sur le modèle grec, les Horti, de vastes palais entourés de grands jardins, avec les caractéristiques d'une villa de campagne dans la ville ! Ces Horti furent ensuite inclus par Néron dans la Domus Aurea laquelle s’étalait ainsi jusqu’à l'Esquilin[1].
En 2015, cela faisait déjà cinq ans que les jardins de la place Dante étaient utilisés par le chantier dont la fin était prévue en 2016. Mais les habitants du quartier, lassés de voir l'espace public entouré de palissades, ont alors développé une initiative poétique pour lui donner un autre visage, la Cantiere dei poeti (le chantier des poètes)[2] . En collaboration avec des écrivains et des peintres, des ateliers créatifs ont eu lieu avec les élèves du lycée, du collège et de l’école élémentaire voisins. Avec la participation des écrivains Annelisa Alleva et Elena Stancanelli, les élèves lisaient les œuvres des principaux poètes de leurs programmes, lesquels sont également les noms des rues de ce quartier de Rome, Machiavel, Pétrarque, Arioste, Manzoni. Le thème retenu a été celui de l'exil et du voyage, thème qui répond aux origines multiethniques des habitants du quartier, Érythréen, Ethiopiens, Maghrébins, Bengalis, Philippins, Chinois, Européens de l'est. Étaient lus notamment le chant XXVI de « l'Enfer » de Dante, « Si c'est un homme » de Primo Levi et « Orlando Furioso » de l'Arioste. Chaque œuvre a été utilisée comme source d'inspiration pour une esquisse par une équipe d'artistes-peintres, esquisses à partir desquelles les élèves ont peint librement une œuvre sur des panneaux. Ces panneaux, sur lesquels les textes des poètes ont également été reproduits, en italien, en anglais, en arabe et en chinois, ont été placés autour du chantier. C’était gai, ludique et agréable.
Le jardin devait être restitué aux habitants en 2019, puis en 2020, avec des équipements améliorés, du mobilier végétal et un petit musée comprenant les découvertes du site. En 2020, les panneaux entouraient toujours la place et les engins s’affairaient ! En 2022 : le chantier était enfin terminé, les panneaux démontés, le jardin rendu aux enfants et personnes âgées, mais le projet de musée, lui, s’était mystérieusement évaporé !
[1] Roma Today. « Una domus romana all'Esquilino: "Piazza Dante sarà un museo a cielo aperto ». 02/02/2017.
[2] Stefano Petrella. « Piazza Dante, il "cantiere dei poeti" contro il cemento ». L’Espresso. 25/01/2015.