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Notes d'Itinérances
15 avril 2016

Les statues parlantes de Rome (9/12). Qui veut faire taire Pasquino ?

Pasquino restauré,  il est défendu d’afficher – Pasquino gêne encore

 

 

Début des années 2010, quelle ne fut pas ma stupéfaction, en découvrant un Pasquino nettoyé, astiqué, blanchit, bref purifié et désinfecté ! A dire vrai, la dernière version du « Guide du Routard » m’avait mis la puce à l’oreille :

 

« Encore aujourd’hui, on peut voir à côté de la statue (car elle a entièrement été rénovée et qu’il est désormais interdit d’y coller des papiers) un panneau où l’on peut toujours afficher ses revendications ».

 

Une seule affichette était alors collée sur son socle :

 

IL VERSO GIUSTO
Mentre Renzi pontifica
E tuto malpromette
Il papa lo morfica
Dicendogli permette ?
Se(s) governa la finanza
Muore pure la speranza
Ascoltatelo

LE VERSET JUSTE 
Pendant que Renzi pontifie
avec des promesses inconsidérées
Le pape le mortifie
Lui disant : Permettez ? 
Si gouverne la finance
meurt l’espérance
Écoutez-le [1]

 

Cette unique satire ne manquait d’ailleurs pas de sel : le texte inversait malicieusement le rôle traditionnel dévolu au pape : il était désormais un rebelle face aux puissants ! Dans le passé, Pasquino avait connu des périodes de silence et cela a été le cas en 2009 / 2010 quand la statue a été enveloppée de draps blancs pour assurer sa restauration. Caterina Giannottu[2] constate alors !

 

Ces draps blancs ont « tout de suite été recouverts de pasquinades affichées ou écrites sur les draps, comme pour souligner le fait que la statue était en quelque sorte « emprisonnée », réduite au silence. La statue de Pasquin enveloppée dans un drap pour la protéger a donc été associée au corps d’un défunt, le drap étant considéré comme le suaire d’une espèce de « momification » ». De plus, « peu après l’inauguration du buste restauré, un tertre symbolique avec une croix stylisée et une pierre tombale en carton ont été installés au pied du socle » !

 

De nombreux Romains se sont donc offusqués par cette prétention à interdire le dépôt de libelles sur Pasquino, au pire délibérément liberticide, au mieux sottement technocratique, ignorant cinq siècles d’une pratique sociale vengeresse qui a érigé le dépôt de libelles sur Pasquino en symbole de la lutte du petit peuple romain contre toutes les oppressions.

 

Quel esprit bureaucratique, ou liberticide, peut bien penser que Pasquino puisse s’exprimer par l’intermédiaire d’une « sucette d’expression libre » ? Un trop zélé restaurateur de vieilles pierres ? Des propriétaires effarouchés par des affichettes collées les unes sur les autres ? Des politiques exaspérés par des satires vengeresses ? La statue de Pasquino est un morceau de statue informe et mutilé dont la dégradation n’a aucune conséquence sur l’importance du capital artistique romain... d’autant que les affichettes sont collées sur son socle, pas sur le bloc antique ! Il est un patrimoine historique et culturel de Rome par l’expression libre de ses habitants qu’il accueille depuis cinq siècles au mépris des menaces de condamnation. L’important c’est le support qu’il assure aux revendications des Romains en brocardant les puissants ! Nos démocraties européennes seraient-elles donc tombées si bas que l’on préfère un fragment de statue antique à la libre expression populaire ? Marforio est dans un musée, en gagnant en respectabilité, il a perdu en liberté étant surveillé par des gardiens, l’abate Luigi, outre qu’il perd régulièrement la tête, est abandonné sur un coin oublié de parking, Madama Lucrezia après avoir fait la fête à chaque printemps et connu la gloire, se morfond aujourd’hui dans un recoin peu fréquenté de la piazza Venezia, le mur sur lequel le Babuino s’exprimait par des tags a reçu une peinture anti-graffitis et Facchino se fait tout petit en contemplant le défilé ininterrompu de touristes qui est à la recherche du colossal Vittoriano, levant la tête et oubliant de baisser les yeux sur lui. Pasquino était la dernière des statues parlantes de Rome qui affichait encore des libelles.

 


[1]  Traduction personnelle.

[2] Caterina Giannottu. « La voix de pasquin ». Rencontres « Faire parler et faire taire les statues ». École française de Rome. 2016.

 

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