Les statues parlantes de Rome (8/12). « Facchino » (via Lata), un joyeux luron mais pas très bavard ?
Un buste de porteur d’eau décorant une fontaine - Le petit nouveau de la bande - Modeste et peu visible !
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La sixième statue parlante fut celle que j’eu le plus de mal à repérer et pourtant elle est celle qui voit certainement passer le plus de monde à proximité ! Elle est aujourd’hui située via Lata, sur le côté gauche du Palazzo De Carolis (1728) lequel abritait l’ambassade de France au XIXe siècle et aujourd’hui la Banque de Rome. Elle est située à quelques mètres du trottoir du Corso où défilent les Romains qui font leurs courses et démarches, et les touristes qui se rendent ou reviennent du monstrueux Vittoriano. La statue décore une petite fontaine et représente un porteur d’eau avec son petit tonneau, un « aquarolo »[1], Les acquaroli étaient des marchands ambulants qui allaient dans les différents quartiers de la ville pour vendre l’eau des fontaines publiques encore trop rares. Ils allaient souvent remplir leurs tonneaux à l’ancienne fontaine située place de Trevi, de nuit, pour éviter de payer la taxe sur l’eau. Pendant la journée, les acquaroli vendaient l’eau dans les rues et dans les maisons pour une somme modique. Ce petit métier a duré jusque vers la fin du XVIe siècle.
Pasquino a deux concurrents,
l'un le Facchino de la Via Lata,
l'autre le Marforio sur le Capitole.
Pasquino est destiné aux nobles,
Marforio aux citoyens,
le Porteur à la plèbe [2]
La tradition voudrait que la statue ait été réalisée à la fin du XVIe par le grand Michel-Ange lui-même. Il est vrai qu’on ne prête qu’aux riches. De fait, elle aurait été exécutée entre 1586 et 1598 sur un dessin de Jacopo del Conte, un peintre florentin maniériste. C’est la statue parlante la plus récente et la seule qui ne soit pas antique. Autrefois placée en façade, via del Corso, elle a été déplacée via Lata en 1872, peut-être parce qu’elle gênait la circulation des carrosses et voitures à cheval. Deux autres traditions se rapportent à la statue, la première qui voit dans ce buste un portrait de Martin Luther, vraisemblablement à cause de son curieux chapeau. Martin Luther dans le centre historique et mondial du catholicisme, ce n’est pas banal ! Gageons qu’il s’agit plutôt d’une remarque frondeuse et irrévérencieuse du peuple romain, mais cette tradition ne fut pas sans conséquences sur le visage du Facchino, les enfants et les passants ayant pris l’habitude de lui lancer des cailloux comme représentant de l’antéchrist ! Autre interprétation, mais de moindre conséquence, la statue représenterait Abbondio Rizzio un célèbre porteur d’eau pour sa consommation… de vin ! En 1859, une inscription latine aurait été attachée à la fontaine et aurait proclamé : « Pour Abbondio Rizio, porteur sur le trottoir public, vaillant aux charges légères. Portant du poids quand il voulait, a vécu comme il a pu ; mais un jour, portant un baril de vin sur son épaule et un autre dans le corps, contre sa volonté il mourut ». Je n’ai trouvé qu’une seule pasquinade attribuée à Facchino : elle concerne le pape Clément VII… Celui-ci serait mort après avoir été soigné par un médecin particulièrement incapable mais auquel Facchino aurait rendu un hommage vibrant en citant les Saintes Écritures : « Voici l’Agneau de Dieu ! Voici celui qui extirpe les péchés du monde »[3] !
Dans les articles sur les statues parlantes, il est parfois fait référence à une septième « statue », le Scanderberg. Cette « statue » représenterait le prince albanais Georges Castriota Scanderberg (que les Romains traduisent par « Scannabecchi ») sur la façade de son petit palais dans la ruelle du même nom, près de via della Dateria, au pied du Quirinal. Mais, sur la façade du palais, il n'y a qu’une peinture représentant le prince, de profil, au-dessus du tympan de la porte.
Reste qu’il faut bien faire le constat que cela n’ironise plus beaucoup dans le Congresso dei Arguti (le Congrès des Esprits), les six statues parlantes romaines ! Serait-ce lié au fait que ces statues ont généralement connu de nombreux déplacements pour finir dans des coins tranquilles de la ville et que, vu leur grand âge, elles souhaitent désormais connaître le repos ? Ou les Romains auraient-il perdu leur gouaille contre les exactions des puissants ? Ou les puissants, décideurs, conservateurs et restaurateurs, propriétaires, ne supporteraient-ils plus l’expression libre populaire ? Entre tourisme international et démocratie locale, les choix sont rapides. Le jour où la dernière statue parlante de Rome se taira je ne donne pas cher de la démocratie italienne et, malheureusement, ce jour est peut-être venu !