Esquilino - Dans la Rome umbertienne (16/19). Piazza Vittorio Emanuele II.
Une grande place sans attrait - Mais une porte magique vers d'autres mondes

Pour les Romains, c’est la « Piazza Vittorio », une grande place rectangulaire, née de l’accession de Rome au statut de capitale de l’Italie en 1871. Elle est bordée d’immeubles à arcades, des années 1880, plus piémontais aux immeubles pompeux que romains plus simples et plus colorés [1].
« … un de ces buildings du début du siècle, de quoi vous donner un ennui mortel et une bobine d’enterrement. Tenez, juste le contraire de la couleur de Rome, du ciel et de l’éblouissant soleil de Rome » [2].
Le centre de la place était occupé par un square avec pelouses et grands arbres. Au déut du XXe siècle, la place hébergeait un marché à ciel ouvert, de fruits et de légumes produits par les paysans de la région mais aussi de toutes sortes de produits comme du tabac en vrac fabriqué à partir de mégots ou de pièces détachées de bicyclettes [3]. Situé près de la gare de Termini, le quartier est devenu progressivement un lieu multiethnique. Rénové au début des années 2020, le jardin accueille désormais des espaces de jeux et de repos pour les parents avec bébés, les enfants, adolescents et personnes âgées, et reste un lieu très fréquenté de contacts et de croisements de populations d’origines différentes. Le marché, déplacé piazza Guglielmo Pepe, s’est progressivement enrichi de nouvelles saveurs et d’odeurs d’Afrique et d’Asie.
Le nord du jardin est occupé par les ruines du Trophée de Marius, une fontaine monumentale réalisée sous Alexandre Sévère (208 / 235). Elle recueillait l'eau de deux aqueducs, servait de château d'eau, et la redistribuait dans la ville par trois canaux de sortie. Autrefois la plus grande de Rome, elle était recouverte de marbre et de statues. A proximité se dresse un curieux monument : une porte insérée dans un mur et encadrée de signes cabalistiques et de sentences hébraïques et latines ! Elle est gardée par deux statues du dieu égyptien Beth (ou Bès), un nain barbu et ventru, ayant des oreilles et une queue de lion, toujours représenté de face contrairement aux autres dieux égyptiens. Quoique bien laid, c’est un dieu bienfaisant, protecteur des foyers, dieu du mariage, de la grossesse, de la musique et de la danse ! La porte est le seul reste de la villa du marquis Massimiliano Palombara da Pietraforte, érigée en 1667 et démolie à la fin du XIXe siècle avec l’urbanisation de la zone. Le marquis était fasciné par les sciences ésotériques et aurait été membre de la Rose-Croix. Sa position sociale lui permettait de tenir des réunions secrètes avec des personnalités importantes qui partageaient ses centres d’intérêt. On prétend que la Reine Christine de Suède, ou l'astronome Domenico Cassini, auraient participé à ses séances d’occultisme.
« La légende raconte qu’une nuit de 1680 un pèlerin frappa au portail du marquis et lui demanda l’hospitalité en échange de ses services. Palombara lui ouvrit sa maison, mais au matin l’homme avait disparu, volatilisé, en laissant derrière lui quelques paillettes d’or dans un creuset et toute une série d’annotations hermétiques sur une feuille » [4].
Personne ne pouvant les interpréter, le marquis les auraient fait retranscrire sur la porte de son laboratoire. La « Porte Magique » est ainsi le symbole du passage d’un monde dans l’autre. Il parait que, de temps en temps, des magiciens y pratiqueraient des rites secrets. Ce coin du square est fréquenté par des chats qui colonisent les parterres et les ruines. Ne dit-on pas que les chats sont un peu sorciers ? Peut-être sont-ils les serveurs de la porte ?
Autre étrangeté : la petite fontaine avec une œuvre du sculpteur Mario Rutelli, représentant un triton, un dauphin et un poulpe en lutte. Réalisée en mortier en attendant de l’être en bronze pour la fontaine de la place de la République, elle était devenue la risée des Romains qui l’avaient surnommée « frito misto di termini » (la friture mixte de Termini). Elle fut remplacée en 1912 et la friture mixte exilée dans le square de la place Vittorio Emanuele II. Enfin, au n°78 de la place, lors des travaux de construction d’un immeuble, a été mis à jour la somptueuse résidence-jardin du consul Lucius Aelius Lamia dont les vestiges sont exposés dans un petit musée [5].
[1] Comune di Roma. « Itinerari romani - La ruota della storia, Il colle d’opio e l’Esquilino ». Sd.
[2] Carlo Emilio Gadda. « L'Affreux pastis de la rue des Merles ». 1963.
[3] Dans le film « Ladri di biciclette » (Voleurs de bicyclettes) de Vittorio De Sica (1949).
[4] Marco Lodoli. « Nouvelles îles – Guide vagabond de Rome ». 2014.
[5] Ouverture le week-end. www.museoninfeo.it/il-museo .