Toscane - Révolutions florentines (12/16). Filipino Lippi - « La résurrection de Drusiana » à Santa Maria Novella.
Un rapport au sacré qui se modifie
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Filippo Strozzi acquiert, en 1486, les droits d’une chapelle à l'intérieur de la basilique Santa Maria Novella. En 1487, il en confie la décoration à Filippino Lippi pour en faire sa chapelle funéraire. Le programme iconographique des fresques est basé sur les thèmes du Salut et de la Résurrection, à travers la défaite des rites secrets du paganisme dont triomphent les mystères chrétiens. Sur le mur droit de la chapelle sont représentées des scènes de la vie de saint Philippe, le saint patron du commanditaire, et sur le mur gauche, des scènes de la vie de saint Jean l’évangéliste, parmi lesquelles une résurrection de Drusiana, un thème représenté assez fréquemment aux XIIIe et XIVe siècle (Giotto, fresque 1320, Allegretto Nuzi, peinture 1370, Donatello, stuc 1428 / 1443, Maître de San Nicolas, tableau 1465 / 1490…).
Filippino Lippi (1457 / 1504) est un peintre de l'école florentine. Il a repris le style linéaire de son maître, Sandro Botticelli, mais crée des œuvres dans lesquelles le caractère irréel de la scène est marquant, avec des figures allongées et une profusion de détails. Il interrompt son travail dans la chapelle Strozzi en 1488, pour se rendre à Rome, et le reprend à son retour en 1502, après l’épisode Savonarole. A Rome, il a étudié les monuments antiques ainsi que la décoration grotesque. Dans ses peintures, celle-ci devient abondante, mystérieuse par sa prolifération, créant une ambiance fantastique parfois inquiétante.
La scène de la Résurrection de Drusiana est extraite de « La Légende dorée », un ouvrage sur la vie des saints rédigé au XIIIe siècle. Selon cette légende, martyrisé par Domitien, saint Jean est exilé à Patmos. Après la mort de Domitien, il retourne dans sa ville natale, Éphèse où, en arrivant, il croise le cortège funèbre d’une jeune fille, Drusiana, une dévote décédée le jour même alors qu’elle attendait le retour de Jean et avait l’espoir de le revoir. Il la ressuscite alors.
Giotto représente la scène, en 1320, dans la chapelle Peruzzi de l’église Santa Croce à Florence. « L’action » se déroule devant les hautes murailles d'une ville, avec une porte encadrée de deux tours au toit en forme de pyramide et, en arrière-plan, une grande basilique couverte de trois grands dômes nervurés. A gauche, Jean, lève le bras vers Drusiana qui s'agenouille et prie. Les membres du cortège funèbre ne semblent pas étonnés par le miracle, hiératiques, ils prient ou restent impassibles. Seul, à l'extrême gauche, un infirme avec des béquilles s'avance, désireux certainement d'être guéri miraculeusement.
Changement de scenario avec la fresque de Lippi (1488 / 1502). La scène se déroule au milieu de temples antiques à la décoration chargée et ouvragée avec colonnes, pilastres, statues, bas-reliefs et grotesques. Entre les colonnes d’un petit temple circulaire, il y a un autel avec l'inscription ORGIA, une allusion aux rites païens. En arrière-plan apparait une ville avec une basilique, des clochers et des tours. A droite, Jean lève le bras vers Drusiana qui s’assied et lève la main vers Jean comme si elle hésitait à le reconnaître. Les membres du cortège funèbre ont des réactions très différenciées ; pour une partie, à gauche, ils marquent leur stupéfaction, voire leur peur, en cherchant à s’éloigner, d’autres, à droite, semblent émus et attentifs, trois petits-enfants, enfin, ne prêtent aucune attention à la scène et apparaissent surtout intéressés et impressionnés par un petit chien !
Avec Giotto, tout est dans le symbole, au centre de l’image dans une scène dépouillée et hiératique : « l’action » est toute concentrée sur la main levée de Jean et sur Drusiana en prière. Avec Lippi, c’est un grand spectacle : les personnages sont dans un riche décor antique représenté dans ses moindres détails, ils bougent précipitamment et le drapé des robes et tuniques accentue les effets de mouvement, seul Jean est assez statique. Le rapport au sacré est changé, humanisé.
A la fin de sa vie, par son utilisation des formes allongées des personnages, la recherche du mouvement, une expressivité poussée à l'extrême, l'emploi de couleurs vives, l’utilisation d’architectures complexes, Filippino Lippi annonce déjà le maniérisme qui se développera au XVIe siècle en Italie (Jules Romain, Giorgio Vasari, Federico et Taddeo Zuccari...).