Sant'Angelo - Autour du ghetto (18/21). Les Via della Reginella et di Sant'Ambrogio.
Pierres d’achoppement – Un scandale révélateur du repli défensif de l’Église catholique
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La Via della Reginella relie la piazza Mattei à la via del Portico d'Ottavia. La rue, autrefois hors du ghetto, y a été incluse en 1825 lorsque le pape Léon XII della Ganga (1823 / 1829) a agrandi la zone, incorporant toutes les maisons situées entre la via della Reginella et la via di San Ambrogio jusqu'à la piazza Mattei. En 1823, ce pape conservateur avait rétabli le sermon auquel les Juifs du ghetto étaient forcés d'assister ainsi qu'à celui suivant leur repas de shabbat, sous peine d'amende ou de fouet ! La rue donne un aperçu de l'obscurité régnant dans le ghetto, mais aussi de l’ampleur de la Shoah suite à la rafle des nazis du 16 octobre 1943 au cours de laquelle deux mille personnes ont été déportées. De nombreuses pierres d’achoppement en témoignent [1] : au n°2, on remarque des pavés aux noms de la mère, les deux sœurs et la nièce âgée de 2 ans, de Settimania Spizzichino, raflée le 16 octobre 43, libérée le 15 avril 1945, et unique survivante du groupe de femmes juives déportées avec elle.
Le retour sur la Piazza Mattei et la Via dei Funari, s’effectue par une rue parallèle, la Via di Sant’Ambrogio. La rue tire son nom de l'église de Sant’Ambrogio de Massima qui serait construite, selon la tradition, sur les ruines de la maison paternelle du saint-patron de la ville de Milan [2]. La rue longe le couvent dont le portail d’entrée est situé dans un coude de la rue, au n°3. Au-dessus du portail est inscrit « PATERNA S.AMBROSII DOMUS » (Maison paternelle de saint Ambroise). Le monastère existerait au moins depuis 803 et hébergeait des religieuses bénédictines au milieu du Xe siècle. Le monastère et l’église sont reconstruits au XVIe siècle et l’église une nouvelle fois au XVIIe. Les Bénédictines expulsées par les troupes françaises en 1810 seront remplacées par une nouvelle communauté de Franciscaines dites régulées en 1828. Après 1870, le complexe a été exproprié par l'État italien mais une partie du monastère a été rendu aux Bénédictins, l’autre est occupée par la municipalité de Rome. L'église a un plan en croix latine à une nef avec, à la croisée du transept, un dôme central bas sur un tambour octogonal sans fenêtre. La façade, reconstruite en 1865, est des plus simples. La deuxième chapelle gauche est décorée par le Chevalier d’Arpin, l’autel baroque est du Bernin. Le réfectoire possède une belle déposition d’Antonazzio Romano (1430 / 1508).
A Sant’Ambrogio se sont déroulés des faits auprès desquels ceux du roman de Diderot, La Religieuse, apparaissent être un récit à l’eau de roses pour Enfants de Marie ! En 1859, la princesse allemande, Katharina Von Hohenzollern-Sigmaringen, qui s’est retirée dans ce couvent, fait savoir qu’elle est victime d’une tentative d’empoisonnement par la mère vicaire, Maria Luisa Ridolfi [3]. Elle l’accuse de prétendues visions miraculeuses, de faux commandements reçus de la sainte Vierge (par lettres écrites en italien, ou en français !), et de faire le culte de la fondatrice de l’ordre, Maria Agnese Firrao, condamnée par l'Inquisition, en 1816, pour fausse sainteté suite à de prétendues visions, extases et stigmates ! L’enquête de l’Inquisition romaine démontre la réalité des faits mais aussi que le confesseur jésuite, Joseph Kleutgen, un théologien allemand influent, entretient des relations sexuelles avec la Mère vicaire et favorise ses comportements licencieux avec les moniales. Reconnus coupables d'hérésie pour des pratiques de fausse sainteté, ils sont discrètement condamnés par le tribunal de l’Inquisition d'assignation à résidence dans d’autres couvents. La peine de Joseph Kleutgen sera réduite à deux ans par le pape Pie IX Ferreti (1848 / 1878), puis il sera associé à la rédaction du dogme de « l'infaillibilité papale » en 1870 ! Cette histoire souligne la panique qui s’est emparée de la hiérarchie catholique face à la perte de son influence politique et culturelle, avec un repli doctrinal, le développement d’une foi basée sur la sentimentalité valorisant les manifestations surnaturelles, l’étouffement des affaires intérieures et l’affirmation d’une autorité absolue du pape.
[1] Ces pavés, « stolpersteine », (pierres d’achoppement – pierres sur lesquelles on trébuche, pietre d’inciampo en italien) sont un projet de l’artiste allemand Gunter Deming. Il consiste à intégrer dans le sol, en face des maisons de déportés, une plaque de cuivre portant le nom des personnes disparues dans les camps d’extermination.
[2] Roman Churches. « Sant’Ambrogio della Massima ».
[3] Les détails de l'affaire ont été connus après l’ouverture des archives du Saint-Office par Jean-Paul II en 1998.
Hubert Wolf. « Le vice et la grâce. L’affaire des religieuses de Sant’Ambrogio ». 2013.
Jean-Pierre Denis. « Sexe, mensonges et théologie ». La Vie. 08/11/2013.
Jean-Dominique Durand, « Hubert Wolf, Le vice et la grâce. L’affaire des religieuses de Sant’Ambrogio ». in « Archives de sciences sociales des religions ». N°176. 2016.