Parione - Entre Campo dei Fiori et place Navone (3/26). La statue de Giordano Bruno.
Une lutte toujours d'actualité - Marché et supplice de la corde
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Après 1870, dans une Rome libérée du gouvernement papal, les Libres-penseurs, Républicains, Garibaldiens et Francs-maçons, ont inauguré, le 9 juin 1889 (photo), malgré les pressions de l’Église [1], la statue du sculpteur Ettore Ferrari sur le lieu même où Giordano Bruno fut brulé vif. Le Pape Léon XIII Peci (1878 / 1903) passera la journée en jeûne aux pieds de la statue de saint Pierre pour expier ce sacrilège ! La presse catholique se déchaînera contre cette « orgie satanique », ce « triomphe de la synagogue, des archimandrites [2], de la maçonnerie, des chefs du libéralisme démagogique », ce « tintamarre de l'ignorance et de la malignité anticléricale ».
Giordano Bruno deviendra une référence pour les Démocrates, Progressistes, Républicains et Socialistes, qui le placeront à l'origine d’une pensée moderne, rationaliste, annonciatrice de la laïcité et de la révolution française. En France, le très populaire ouvrage, « Le Tour de France par deux enfants » [3], est publié sous le pseudonyme de « G.Bruno » ! Ce livre servira de base à l’éducation et l’édification morale des enfants sous la IIIe République comme « livre de lecture courante » pour le cours moyen.
Ne croyez pas que ce temps soit passé et qu’il ait fait oublier le « scandale » de l’érection de cette statue en plein cœur de Rome, à deux pas du palais de la Chancellerie, territoire du Vatican. Tout au long du siècle précédent, la hiérarchie catholique a cherché à faire abattre cette statue. Faute d’y parvenir, le cardinal Roberto Bellarmino, qui fut responsable de l’instruction des procès de Giordano Bruno et de Galilée, a été canonisé en 1930 par Pie XI Rati (1922 / 1939), ce qui était quand même faire preuve d’un esprit de revanche bien étroit et sectaire ! Après Vatican II, les choses ont-elles changées ? En février 2000, à l’occasion du 400e anniversaire de la mort de Giordano Bruno, le cardinal Poupard, président du conseil pontifical pour la culture, a exprimé les regrets de l’Église devant les bûchers de l’Inquisition. S’il affirma leur « incompatibilité avec la vérité évangélique », il confirma que Giordano Bruno ne serait pas réhabilité (alors que Galilée l’a été… en 1992 seulement !). « La condamnation pour hérésie de Bruno, indépendamment du jugement qu'on veuille porter sur la peine capitale qui lui fut imposée, se présente comme pleinement motivée ». Belle duplicité, car c’est parce qu’il fut condamné par l’église que celle-ci l'a livré au bras séculier et qu’il fut martyrisé ! Le 17 février 1600, on lui a cloué la langue sur un mors de bois et brûlé nu. A cette date anniversaire, à Rome, l’organisation de manifestations aux pieds de la statue et le dépôt de fleurs restent un moyen d’affirmer, par les défenseurs de la liberté et les Démocrates, son refus des dogmes sectaires, quels qu’ils soient, son indépendance d’esprit, la défense de la laïcité et la volonté de liberté de pensée.
La place était aussi le centre d’un lieu important de commerce et d'artisanat comme l’attestent les appellations des rues voisines : via dei Cappeleri (rue des chapeliers), via dei Chiavari (rue des serruriers), via dei Giubbonari (rue des tailleurs). Toutefois la via della Corda, qui rejoint, au sud, la place Farnèse, ne témoigne pas du métier de cordelier mais du supplice de la corde que l’on pratiquait au centre du Campo ! On suspendait le supplicié à un échafaud, par les bras liés dans le dos, avec une corde. Ce supplice qui aboutissait à la dislocation des épaules et des bras y fut infligé dans la Rome pontificale jusqu'à l’insertion de Rome dans l'Empire français.
Les groupes mystiques et ésotériques y situent aussi, dans la boutique d’un orfèvre de confession juive, la découverte par Boyer d’Agen, en 1897, d’une médaille supposée représenter le « vrai visage du Christ » ! L’anecdote n’aurait aucun intérêt si elle ne véhiculait pas tous les clichés les plus racistes et malfaisants sur les « Juifs » ! Un vieux Juif (existe-t-il seulement de jeunes Juifs ?), faisant commerce de ferraille (les Juifs et la récupération !) et de pièces de monnaie anciennes (les Juifs et l’argent !), vend (les Juifs cupides !) pour deux sols (et non trente deniers), le vrai visage de Jésus (les Juifs déicides) ! L’histoire ne se répète pas, mais elle bégaie souvent atrocement.
[1] Giorgio Giannini . « Il monumento a Giordano Bruno a Campo de' Fiori - Genesi dell'iniziativa - Parte I e II ». In Storia. Juillet 2019.
[2] Archimandrite : titre honorifique donné au supérieur d’un couvent orthodoxe.
[3] G.Bruno. « Le Tour de France par deux enfants ». 1877. G.Bruno était le pseudonyme d’Augustine Fouillée (1833 / 1923), femme de lettres.