Parione - Entre Campo dei Fiori et place Navone (2/26). Campo dei Fiori (champ des fleurs).
Une place sans église ni palais - Uns statue symbole de la lutte contre l'obscurantisme
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Le campo dei Fiori (le champ des fleurs) est une des très rares places de Rome sans église ! Tous les matins, sauf le dimanche, le campo dei Fiori, accueille un marché de fruits, de légumes, de fromages, de pâtes fraîches, de fleurs et, tourisme de masse aidant, de plus en plus de souvenirs de voyage modifiant ainsi son caractère. Il connaît une grande animation depuis le Moyen-âge car les pèlerins le traversaient pour se rendre à la basilique Saint-Pierre, en empruntant le nouveau pont Sisto (1473).
« La place du Campo dei Fiori, envahie chaque matin par le tumulte du marché aux fruits et du marché aux légumes, toute une plantation de grands parapluies, des entassements de tomates, de piments, de raisins, au milieu du flot glapissant des marchandes et des ménagères » [1].
Ce n’est toutefois pas le marché qui a déterminé son nom. Son appellation proviendrait de Flore, amoureuse de Pompée ; plus prosaïquement son origine est vraisemblablement liée au fait que cet espace était une friche au XIVe siècle. Depuis, le Campo dei Fiori reste un des lieux animés de Rome mais en perdant progressivement sa population de petites gens, artisans, commerçants et de retraités au profit de restaurants touristiques et d'hôtels de luxe.
« Nous déambulâmes parmi les étals du marché, qui était lumineux et résonnait de cris, seule la statue du Giordano Bruno était sinistre et silencieuse, mais elle avait ses raisons » [2].
Sans église le campo dei Fiori, mais non sans monument ! Au centre de la place se dresse la sombre statue de Giordano Bruno (1548 / 1600) qui fut brulé vif à cet endroit comme hérétique (photo). Son crime ? Avoir rejeté les théories de la Trinité, de la transsubstantiation [3] qui venaient d’être approuvées par le Concile de Trente (1545 / 1563), nié la virginité de Marie et soutenu la représentation copernicienne du monde, plus nombre d’autres récusations d’éléments du dogme catholique qui nous apparaissent aujourd’hui bien insignifiants ! Il allait jusqu'à affirmer : « L'univers est infini, peuplé d'une multiplicité de mondes analogues au nôtre ». Si la terre tourne autour du soleil et devient un astre banal, il n’y a plus de centre de l’univers, il n’y aurait donc plus une seule Terre mais la possibilité d'une pluralité infinie d’univers, ce qui mettait à mal le dogme catholique de la création du monde, de la place de la Terre et de celles respectives de Dieu et de l’Homme [4]. Cela faisait beaucoup pour un seul homme ! Beaucoup trop même au moment où l’Église catholique était confrontée au schisme protestant, à la perte de son influence sur une grande partie de l’Europe centrale et du Nord, et au souvenir du sac de Rome (1527) par les lansquenets impériaux au cours duquel Rome fut livrée au meurtre et au pillage. C’est d’ailleurs sur le campo dei Fiori que les soudards, souvent protestants, du très catholique empereur Charles Quint installèrent leur camp. Au schisme protestant, l'Église catholique opposera une « contre-réforme » qui mettra sous tutelle les sciences et les idées humanistes ; Giordano Bruno en fera les frais. La tradition veut qu’il ait déclaré aux juges : « Vous avez certainement plus peur en prononçant cette sentence que moi en l'écoutant ».
Curieusement, la statue de Giordano Bruno donne du personnage une représentation austère, alors qu’il développait une pensée multiforme, impertinente, satirique. S’il n’y avait son nom gravé sur le socle et le fait qu’il tienne un livre entre ses mains, sa représentation ferait penser à la sombre et sinistre figure du prédicateur Savonarole, ce triste défenseur d’un intégrisme chrétien antihumaniste. Ce qui est quand même un comble ! En lui donnant cet air grave, les commanditaires de la statue et le sculpteur, Ettore Ferrari, Républicain et anti-clérical, voulaient certainement souligner sa connaissance des conséquences terribles pour lui de ses affirmations publiques, mais aussi l’ampleur du crime alors commis par l’Église, cette statue étant au centre de luttes politiques et sociales.
[1] Emile Zola. « Rome ». 1896.
[2] Gianfranco Calligarich. « Le dernier été en ville ». 1973.
[3] Transsubstantiation : transformation du pain en la chair du Christ et du vin en son sang au cours de la messe, tout en conservant leur structure initiale.
[4] Benoît Mély. « Giordano Bruno – Un visionnaire du XVIe siècle ». Institut Coopératif de l’École moderne Michel Mulat. N°24. 1999.