Rome, étrange et curieuse (48/53). Quartiere Flaminio I (1) – Le pont du premier cadenas d’amour - Le ponte Milvio.
La mode était aux cadenas
Via Flaminia, le premier pont sur le Tibre fut construit par le consul Cauïs Nero en 206 av J.C. Il a été remplacé en 115 av J.C par un pont en maçonnerie sur lequel l’empereur Constantin aurait fait sonner les trompettes pour annoncer la fin des persécutions contre les Chrétiens ! Au Nord de cette boucle du Tibre s’est livrée une bataille décisive, le 28 octobre 312, entre les armées de Constantin et de Maxence dans une de ces guerres de succession pour l’accès au trône des Césars. Selon la tradition, la veille de la bataille, en plein jour, une croix serait apparue dans le ciel avec une inscription « Par ce signe, tu vaincras » et Constantin aurait fait un songe, dans la nuit suivante, lui enjoignant de faire apposer une croix sur les boucliers de ses légionnaires. Constantin obéit et engage la bataille. Alors que Maxence traversait le Tibre sur un pont mobile de bateaux, ses ingénieurs pris de panique auraient sectionné ses attaches : Maxence et ses soldats se noyèrent ! Les récits de l’apparition de la croix et du songe de Constantin ont été rédigés plusieurs années après les évènements. Les témoins de la bataille ne font pas état de ces miracles mais, à contrario, divinisèrent Constantin selon la tradition romaine [1] ! D'ailleurs, rien ne semble manifester une conversion brutale de Constantin au christianisme, alors qu’il apparaitrait plutôt qu’il aurait adheré progressivement à la nouvelle religion en l’autorisant, puis en la favorisant tout en maintenant les cultes païens anciens.
Le ponte Milvio a été reconstruit à plusieurs reprises. En 1805, elle fut confiée à Guiseppe Valadier, l’architecte de la piazza del Popolo. Las, pour défendre Rome contre les troupes françaises venues rétablir le pape après la proclamation d’une République romaine, Garibaldi a fait sauter les arches du pont en 1849.
En 2006, les lampadaires du pont se sont recouverts de cadenas ! C’est que, cette année-là, était paru un roman de Federico Moccia, devenu un grand succès avec plus d’un million d’exemplaires vendus[2]. Un jeune couple romain décide de symboliser son union en posant un cadenas sur un lampadaire du Ponte Milvio et en jetant la clef dans le Tibre pour souligner leur engagement éternel. C’était devenu un rite aussi important que de jeter des pièces dans la fontaine de Trevi en faisant le vœu de revenir à Rome ! Au point qu’un des lampadaires avait fini par ployer sous le poids des cadenas et qu’il fallut le remplacer en 2007 ! La municipalité avait alors posé de fortes barres métalliques qui permettaient de protéger les malheureux lampadaires qui n’en pouvaient plus (photo). Si cela a soulagé les lampadaires, cela n’a pas stoppé la pratique qui s’est répandue comme une traînée de poudre. Les cadenas apparaissant sur tous les ponts du monde… j’en avais même repéré à Paris sur le pont Charles de Gaulle qui n’est pourtant pas des plus romantiques ! Mais tout le monde n’a pas les moyens d’aller à Rome pour y déposer le symbole d’un amour éternel !
A Rome, cette nouvelle pratique n’avait pas échappé aux vendeurs à la sauvette, ou du moins aux grossistes qui alimentent leurs revendeurs en marchandises diverses selon les caprices de la météo ou de la mode : lunettes de soleil, parapluie, ventilateurs, cartes postales, perches à selfies, gadgets… et autrefois cadenas ! Il était inutile donc de prendre la précaution de glisser un cadenas dans sa valise avant de partir, vous pouviez vous fournir sur place en cadenas, à des prix différents, selon l’importance de l’investissement amoureux que vous souhaitiez faire. Pour ceux qui hésitaient ou qui ne souhaitaient s’engager que très momentanément, il était peut-être possible de poser un cadenas avec une combinaison. Le jour où la romance se termine, vous pouviez essayer de récupérer votre cadenas. Il pourrait ainsi servir une nouvelle fois à condition de ne pas avoir oublié la combinaison ! La marque éternelle de votre amour n’est toutefois pas assurée de durer très longtemps car les employés des services municipaux, à Rome comme à Paris, viennent désormais très régulièrement enlever tous ces cadenas qui alourdissent et menacent les structures des ponts.
Aujourd'hui, les barres métalliques ne sont plus nécessaires, les milliers de cadenas du ponte Milvio ont disparu, seule une petite dizaine de cadenas semble oubliée au pied d’un lampadaire ! La mode a changé, la pandémie aurait-elle eu raison des serments d’amours éternels ?
[1] Gérard Nauroy. « Constantin au pont Milvius ou la naissance d’un mythe ». Académie nationale de Metz. 2008.
[2] Federico Moccia. « Ho, Voglia di te » (traduit en français par « J’ai envie de toi »). 2006. L’auteur aurait avoué avoir lui-même placé le premier cadenas sur un lampadaire du pont pour laisser croire à son histoire.