Rome, étrange et curieuse (21/53). Rione Pigna IX (1) - Les madonelles antirépublicaines de 1796. Piazza del Gesù.
Sur les façades des palais et maisons - La manifestation des madonelles
Via del Plebiscito, sur la façade du palais Doria Pamphilj, érigé en 1743, trône une imposante « madonelle ». C’est une toile peinte, de forme ovale, représentant une madone, en buste, les mains jointes. Des draperies vaporeuses, en stuc, l’entourent ainsi que des rayons de lumière. Un ange porte le cadre alors que des putti s’élèvent au-dessus. Cette madonelle a été commandée par les locataires du palais après en avoir demandé l’autorisation de sa pose, le 12 Juillet 1796, au prince Andrea IV Doria Pamphilj. Car, le 9 du même mois, trente-six images de la madone avaient connu des manifestations miraculeuses à Rome : mouvements oculaires, voire même pour certaines, des pleurs [1] !
Un peu plus loin, Piazza del Gesù, la Madonna Addolorata (des Douleurs) est entourée d’un petit cadre ovale en stuc, décoré de rinceaux et suspendu à un ruban de métal (photo). Sous l’image, le 15 novembre 1796, Pie VI Braschi a fait placer une plaque précisant que les fidèles qui réciteront les litanies de sainte Marie devant l'Image bénéficieront de 200 jours d'indulgence pour les âmes du Purgatoire car la madonelle a bougé les yeux et pleuré le 9 juillet 1796 ! Non loin, via dell’Arco della Ciambella, sur un pan de mur courbe des thermes d’Agrippa, une fastueuse madonelle est adossée au pied droit d’un arc romain. La peinture actuelle, une copie de la fin du XIXe, est placée dans un cadre de style Renaissance et est protégée par un baldaquin de bois et éclairée par deux luminaires. Le 9 juillet 1796, l'originale de cette madonelle avait détourné son regard ! Sur les trente-six madonelles qui auraient manifesté, vingt-six ont été reconnues miraculeuses par l’Église et il en subsisterait encore vingt-deux [2].
Tous ces miracles, survenus le 9 juillet 1796, ont été attribués à la très grande inquiétude de la Madone pour la ville-sainte et les États-pontificaux ! C'est que, lors de la Première Campagne d’Italie (1796 / 1797), les armées de la République, conduites par le général Bonaparte, envahirent une partie de l’État pontifical (légations de Bologne et Ferrare) le 12 juin 1796, contraignant le pape à la signature d’un armistice le 23 juin. La République exigea le versement de 21 millions de livres d’or, des objets d’art et manuscrits et le contrôle du port d’Ancône. Le 25 juin, à Ancône, les habitants, effrayés par la nouvelle des razzias des armées républicaines, se réfugièrent dans la cathédrale pour prier afin que leur ville soit épargnée. Quand les troupes françaises sont entrées dans la ville, une veuve de trente ans, Francesca Marotti, aurait vu bouger les yeux de la Madone, dite « Reine de tous les saints », exposée dans la cathédrale, un miracle rapidement connu à Rome !
Pour un esprit rationnel et sceptique, comme celui d’un Français, cette manifestation des madonelles est curieuse[3]. Je n’ai pas trouvé trace de faits similaires quand les troupes françaises occupèrent Rome en 1798 (ou les miracles de 1796 étaient-ils prémonitoires pour 1798 ?), pas plus quand les Français investirent Rome en 1849 (mais il est vrai que c’était pour rétablir le pouvoir du pape contre la République Romaine : elles auraient donc dû sourire !). Pas de manifestation des madonelles quand les troupes royales italiennes annexèrent la Rome papale à l’Italie en 1870 ; rien non plus quand les nazis occupèrent Rome en 1943 puis déportèrent les juifs du ghetto. Faut-il en conclure que, pour les madonelles, l’ennemi c’était d’abord la Révolution française de 1796 ? Allons, ne soyons pas mesquins, elles sont adorables ces madonelles. Elles sont l’expression du culte populaire voué à Marie, mère du Christ, ce qui n’est pas sans faire penser à une résurgence moderne des cultes du paléolithique à la déesse-mère ou de ceux des Romains aux dieux Larres !
[1] Vittorio Messori et Rino Cammilleri. « Gli occhi di Maria » (Les yeux de Marie. 2001). Toutes les images animées de 1796 n’étaient pas toutefois des madonelles, quelques-unes étaient des images dans des églises.
[2] Madones dites « Addolorata » (1-oratoire de l'Arciconfraternita degli Agonizzanti / 2-église de la Nativité / 3-devant l'église de Sant'Andrea della Valle / 4-bas-relief devant l'église de Santa Maria in Vallicella / 5-Piazza Madama / 6-face à l'église de San Giacomo degli Spagnoli / 7-Piazza del Gesù), Madonna dell’Archetto (chapelle Santa Maria dell’Archetto), Madonna dell'Arco dei Pantani (via Baccina), Madonna Assunta (église de Santa Maria in Vallicella). Madonna del Carmelo (église de San Martino ai Monti). Madonna del Cenacolo (chapelle du couvent del Cenacolo). Madonna delle Grazie (église de l'Ospedale della Consolazione). Madonna di Guadalupe (basilique de San Nicola in Carcere). Madones dites « Immacolata » (1-San Niccolò dei Lorenesi / 2-San Silvestro in Capite). Madonna Mater Misericorde (église San Niccolò dei Prefetti), Madonna della Pietà (vicolo delle Bollette), Madonna della Providenza (Via delle Botteghe Oscure n°35). Madones dites « del Rosario » (1-Arco della Ciambella / 2-Chapelle Lodovico Galli / 3-Santa Maria in Monterone).
[3] Jean-Marie Sansterre. « Vivantes ou comme vivantes : l’animation miraculeuse d’images de la Vierge entre Moyen Âge et époque moderne ». In « Revue de l’histoire des religions 2 ». 2015.
Liste des promenades dans Rome étrange et curieuse