Sallustiano - Un quartier d'administrations (5/12). La via Salandra.
Le Mur Servien - Souvenir des attaques des Gaulois puis des assauts des Carthaginois
« Je descendais en scooter la via Salandra, l’œil sur toute chose, ce double regard bien romain, attentif à la rue, attentif aux intersections, attentif aux crossover qui déboulent à cent à l’heure d’une rampe, mais je recueillais aussi à la dérobée des éclats de paysage, des bribes de beauté (…) Quand soudain, je n’en crus pas mes yeux, il me fallait absolument vérifier la réalité de l’image que je venais de capter : derrière une vitrine s’étalaient dix mètres de mur Servien, une très ancienne portion de ville exposée dans une devanture telle une banale marchandise » [1].
Via XX Settembre, après le ministère de l’Agriculture s’ouvre, à gauche, la via Antonio Salandra où il est possible d’observer une étrange association entre ruines antiques et promotion immobilière. Les ruines antiques, ce sont trois morceaux de la muraille Servienne du IVe siècle av. J-C qui ont été intégrées dans trois immeubles selon des façons différentes et originales ! La première est celle à laquelle fait référence Marco Lodoli : le rez-de-chaussée d’un immeuble assez récent, occupé par une annexe du ministère des politiques agricoles, alimentaires et forestières, un bureau des gardes des forêts domaniales, abrite un premier morceau du mur qui est visible derrière une grande baie vitrée. La seconde est composée d’une loggia ouverte dans un immeuble situé à l’angle des rues Salandra et Giosué Carducci, où le Mur Servien la traverse de part en part. Et la troisième est créée avec une loggia au sein de l’immeuble qui lui fait face, via Giosué Carducci, loggia dans lequel s’insère un troisième morceau de muraille. Si les promoteurs immobiliers ont respecté ces morceaux de mur antique, ils n’en ont pas pour autant sacrifié un mètre carré de leurs précieux bâtiments (photo) !
« On souhaita néanmoins conserver quelques vestiges, un autre tronçon subsiste juste en face, abrité par un auvent, tandis que celui-ci est enfermé à l’intérieur de l’immeuble, tel un génie prisonnier d’une bouteille » [2].
La zone du rione Sallustiano était autrefois partiellement intégrée à l’enceinte Servienne et comportait notamment une de ses portes, la Porte Collina, la plus au nord, à l’endroit où les Via Salaria et Nomentana se rejoignaient (aujourd’hui au carrefour des via XX Settembre, Piave et Goito). La muraille servienne rappelle au moins deux moments importants de l’histoire de la Rome républicaine, le sac de Rome par les Gaulois en 390 av. J-C et la menace que fit peser Hannibal sur la ville en 211 av. J-C. Contrairement à la légende qui voudrait que le Mur Servien ait été commencé au VIe siècle av. J-C, sous le règne du roi Tarquin l'Ancien et terminé pendant celui de son successeur Servius Tullius, c’est plutôt après le sac de Rome par les Gaulois, dont les Romains gardaient un abominable souvenir, qu’il a été érigé afin de se prémunir contre une potentielle nouvelle attaque [3].
A défaut des Gaulois, qui ne revinrent pas, c’est contre les assauts des Carthaginois que la muraille joua son rôle défensif et dissuasif. « Hannibal ad portas ! » (Hannibal est à nos portes !), et c'est effectivement devant la porte Collina que campa leur général Hannibal quand il assiégea brièvement Rome lors de la seconde guerre punique. Et il y avait de quoi avoir peur et trembler car les Carthaginois avaient fait subir défaites sur défaites aux armées romaines : batailles du Tessin dans la plaine du Pô, puis de la Trébie, un affluent du Pô, avec la perte de 20 000 hommes, du Lac Trasimène en Toscane avec la perte de 15 000 hommes en trois heures, de Cannes en Apulie avec 50 000 morts et 10 000 prisonniers ! Après cette victoire, Hannibal avait mis au repos ses hommes en Campanie, où la ville de Capoue lui était fidèle, dans l’attente de pouvoir marcher sur Rome. Ce serait à cause des « délices de Capoue » au cours desquels l’armée carthaginoise se serait amollie que celle-ci aurait été ensuite incapable de prendre Rome. Il faut plutôt en rendre responsable la Muraille Servienne qui était une solide construction défensive. Constituée de blocs de tuf volcanique sur une hauteur de 7 mètres environ, un remblai était adossé au mur défensif côté intérieur, alors que, côté extérieur, elle était doublée d’un large fossé de 36 mètres de large et de 10 mètres de profondeur. Si Hannibal campa sous les murs de Rome, il ne tenta pas l’assaut car il ne disposait pas de troupes entraînées pour assiéger une ville, ni de machines de siège. C’est donc devant ces trois morceaux de mur que s’est brisée l’ambition d’Hannibal !
[1] Marco Lodoli. « Nouvelles îles – Guide vagabond de Rome ». 2014.
[2] Idem.
[3] Le vestige le plus important de la muraille Servienne est situé sur le côté gauche de la gare de Termini.