Trastevere et Lungaretta (18/20). Santa Maria della Scala.
Quand les angelots sont indispensables !
L’église Santa Maria della Scala (Sainte-Marie-de-l’Escalier) abrite aussi une image miraculeuse de la Madone ! L’image, posée sur une marche de l’escalier d’une maison abritant un enfant malade, aurait obtenu la guérison de celui-ci en 1592. L'église, construite en 1593, sur un projet de Francesco da Volterra à la demande des Carmes Déchaussées, a été terminée en 1610 par Girolamo Rainaldi. Son plan est en croix latine, avec des transepts à une profondeur égale à celle des chapelles latérales. La croisée du transept est couverte d’un dôme à caissons sur un tambour octogonal sans fenêtres. L’icône est conservée sur l’autel du transept gauche [1]. Sur le côté de l’église est situé le couvent qui abrite une pharmacie ayant conservé son mobilier et une collection de vases du XVIIe au XIXe siècles. En 1849, église et monastère ont servi d’hôpital de campagne pour les troupes garibaldiennes défendant la nouvelle République romaine contre l'armée française envoyée par le Prince-Président, Louis-Napoléon, pour réinstaller le pouvoir temporel du pape.
La deuxième chapelle à gauche, conçue par Giralomo Rainaldi, est dédiée à l'Assomption de Notre-Dame et abrite un tableau de Carlo Saraceni (1579 / 1620), commandé pour remplacer une œuvre du Caravage refusée par les moines de l‘église au motif que l’œuvre, la mort de la Vierge, aurait été irrévérencieuse. Exposé dans la chapelle, en 1605 ou 1606, le tableau du Caravage avait causé un scandale. Le Caravage, à son habitude, a peint une scène non pas idéalisée mais un corps abandonné dans la mort. Le tableau fit néanmoins grand bruit, acheté par Rubens, au prix très élevé de 300 écus, pour Vincent Ier duc de Mantoue, lequel voulait se constituer une collection de peinture. Le duc organisa une exposition du tableau dans sa résidence pour satisfaire la curiosité des Romains [2].
« Cette morte, pour la représenter, on ne lui a jamais pardonné qu’il ait pris, non pas une princesse sur son lit à baldaquin, avec un joli mouvement de rideau, et la toilette menteuse des servantes, mais une femme du peuple portant sur elle toute l’histoire de l’agonie, la sueur qu’on n’a point essuyée, la mauvaise couleur des narines, le blême de la chair, les traces de la douleur, le corps déformé par la maladie » [3].
L’œuvre de Saraceni (photo) parait assez quelconque avec tout ce qu’il y faut de regards extatiques, d’angelots et de lumière divine comme le souhaitaient les commanditaires. Un Monsignore, réalisant un film sur l’œuvre[4] m’a toutefois appris que Saraceni avait eu aussi bien du mal à se plier à leurs exigences ! Deux autres œuvres de Saraceni, dénommées « La dormition de la Vierge », existent avec une composition semblable à celle du tableau transtévérin. La première [5] avec une gestuelle qui compose une scène d’une grande force tragique ; la Vierge est représentée dans un palais, assise, tête penchée, yeux fermés, mains abandonnées, comme morte. La seconde [6], de grande taille, dans une lumière ténébreuse, avec une Vierge sereine, yeux ouverts, en prière avec les mains jointes… il y manque encore la cohorte d’angelots ! Dans l’esprit de ce temps, la Vierge, exemptée de tous péchés par la conception immaculée de Jésus, ne pouvait être réduite à l’état de cadavre ! Le dogme de l’assomption n’était pas alors totalement tranché et il était imaginé que Marie n'était pas morte et qu’elle était entrée directement dans la gloire de Dieu. Selon les canons de la représentation de l’ascension, son corps et son âme devaient être emportés au paradis, accompagnés par une nuée d’anges et une musique divine !
Cette petite histoire révèle combien nos grilles de lecture ont changé. Notre connaissance de l’histoire des religions comme des codes symboliques de la représentation (personnages, attitudes, couleurs) est médiocre. En conséquence, nous lisons une œuvre picturale en fonction de sa charge émotionnelle moderne plutôt que par les codes sociaux de sa composition en leur temps.
[1] Elle est photographiée sur l'article des images miraculeuses de la Madone
[2] Le tableau dénommé « La mort de la Vierge » passa ensuite dans la collection de Charles Ier d'Angleterre, puis dans celle de Louis XIV. Il est aujourd'hui dans les collections du musée du Louvre.
[3] Aragon. « La semaine sainte ». 1959.
[4] Vicariat de Rome. Film « Caravaggio, l'unico vero rifiuto: La morte della Vergine ». 2022.
[5] Huile sur cuivre, au format réduit, 96,5 x 61,5 cm. Galleria dell’Academia de Venise.
[6] Huile sur toile, 305,1 x 231,1 cm. Metropolitan Museum de New-York.