Découvrir la Rome baroque (13/20). Fontana dei Fiumi (Fontaine des Fleuves).
Une fontaine riche de symboles à déchiffrer
/image%2F1313864%2F20240311%2Fob_8461ee_parione-piazza-navona-fontaine-des-fle.jpg)
La piazza Navona a conservé la forme du cirque de Domitien et, deux millénaires plus tard, les façades des maisons épousent toujourss les limites de la piste sur laquelle s'affrontaient les athlètes. La Fontana dei Fiumi (1648 / 1651), commandée par Innocent X Pamphilj (1644 / 1655), située au centre de la place, devait servir de base à un obélisque qui avait orné le cirque Maxence (photo). Le projet avait été confié à Borromini mais, Bernini, favori du pape précédent et désormais en disgrâce, réussit à supplanter son rival par un stratagème. Il fit parvenir à la belle-sœur du pape, Olimpia Maidalchini (surnommée par les Romains la « papesse », car son beau-frère ne prenait aucune décision sans la consulter [1]), un modèle réduit en argent de son projet. Le pape fut enthousiaste, peut-être grâce à l’avis d’Olimpia à qui le modèle en argent fut laissé en cadeau [2] ? C’est une œuvre curieuse avec cet obélisque posé sur un amas de rochers évidé, d’où surgissent un lion, un dauphin et un cheval marin. Aux angles, quatre statues colossales figurent les plus grands fleuves de chacun des quatre continents alors connus (l'Australie n'avait pas encore été découverte).
« C’est comme un manège qui tournerait sur soi. Le lion et le cheval ont la croupe dans deux alvéoles différentes, leurs têtes émergeant dans d’autres. Mieux, Le Bernin a joué entre des spirales et des obliques qui font qu’on ne distingue jamais les dieux en entier. On a les fesses de l’un et la figure de l’autre dans son champ de vision, jamais leur totale représentation, de sorte qu’on s’interroge toujours sur l’identité de l’un et de l’autre » [3].
Le thème général de la fontaine est celui des bienfaits de l’eau qui assure le développement de la vie mais, là encore, chaque élément de la composition est symbolique. Les quatre statues sont placées aux quatre points cardinaux et représentent les plus grands fleuves : le Danube pour l’Europe (avec le blason pontifical car situé dans la chrétienté), le Gange pour l’Asie (avec un aviron pour signifier qu’il est navigable), le Nil pour l’Afrique (avec un palmier), le Rio de la Plata pour les Amériques (avec des pièces de monnaie qui symbolisent ses richesses). Le socle de l’obélisque est une falaise qui illustre le règne minéral sur lequel, grâce à l’eau, s´appuient les règnes végétal et animal, dont le dragon et le tatou seraient des espèces intermédiaires. Au centre, l’obélisque est l’axe de la foi qui s’élance vers le ciel, dominé par une colombe qui représente le Saint-Esprit. La fontaine symbolise donc le centre du catholicisme, Rome, qui rayonne sur les quatre points cardinaux, sur les quatre continents et sur toute la création. Les colombes sculptées autour du monument et au sommet de l’obélisque (le Saint-Esprit) sont aussi l’emblème de la famille Pamphilj : en conséquence, la famille Pamphilj est au centre de Rome… et donc du monde !
« La forme de la fontana dei Fiumi et sa mise en scène sur la place Navone révèlent la recherche de l’ordonnancement rigoureux d’un monde repérable et maîtrisé. Il s’agit assurément d’une vision géographique de la Terre dont Rome, « grand théâtre du monde » et « ville éternelle », serait métaphoriquement l’ombilic. »[4]
Les classes cultivées étaient alors familières des symboles et savaient les interpréter. Si la statue du Nil a la tête voilée, ce n’est pas pour éviter de voir la façade de Santa Agnese in Agone réalisée par Borromini, laquelle a été réalisée après la pose de la fontaine, mais parce que l’emplacement des sources du Nil n’était pas alors connu. Niveau 7 dans l’échelle de Termini ?
L’architecture française de la même époque est toute orientée vers la mise en valeur de la puissance du roi, avec des monuments grandioses, majestueux, solennels (le règne de Louis XIV dure de 1643 à 1715). L’architecture baroque romaine est, elle, capable de fantaisie, d'imagination, cherchant à étonner, émouvoir, plus qu’à imposer.
[1] Pasquino : « Magis amat papa Olympiam quam Olympum » (Plus aime le pape Olympia que l’Olympe) !
[2] Une légende veut que chaque 7 Janvier, le jour de la mort du pape Innocent X, la Pimpaccia traverse de nuit les rues de Rome dans une voiture en flammes, du palais Pamphili, Piazza Navona, au Ponte Sisto pour aller s'enfoncer dans le Tibre avec les trésors qu'elle avait accumulés.
[3] Pierre Pelou. « Impromptus italiens ». 2013.
[4] Laurent Grison. « Mise en abîme et et orbialisation : la place Navone de Rome ». Mappemonde 59. 2000.