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Notes d'Itinérances
18 juin 2025

Ponte - Dans la courbe du Tibre (13/22). Rue, prison et théâtres Tor di Nona.

D’un lieu de supplice à un lieu de spectacle !

 

 

La courte via del Arco di Parma rejoint le Tibre et la via Tor di Nona. Celle-ci doit son nom à une tour du mur d’Aurélien, autrefois intégrée dans le bastion médiéval des Orsini au bord du fleuve. Tor di Nona servit de prison pontificale dès les années 1400 ; Benvenuto Cellini, Artemisia Gentileschi, Giordano Bruno ou Béatrice Cenci y furent détenus. L’orfèvre Cellini sera gracié par Paul III Farnèse (1534 / 1549) après avoir été accusé d’un vol de pierres précieuses et la jeune peintre Artemisia Gentileschi devra subir la torture pour éviter d’épouser son violeur ! Giordano Bruno sera brûlé comme hérétique sur le Campo dei Fiori et Béatrice Cenci sera décapitée comme parricide sur la Piazza Sant’Angelo. Le bâtiment pouvait accueillir deux cents prisonniers, répartis en fonction des crimes commis et de leur condition : aisés, non-pauvres et les pauvres qui vivaient de l’obole des habitants recueillie dans une cassette accrochée aux balustrades du rez-de-chaussée. Les cachots les plus bas pouvaient être inondés par les crues du Tibre et de nombreux prisonniers y moururent noyés. La tour servait aussi de lieu de torture et de mise à mort ; les exécutés étaient pendus aux merlons de la tour, à l’extérieur, avec une pancarte à leurs pieds précisant leur état civil et le motif de leur exécution. Le principe était celui de l’exemplarité de la peine pour stimuler une plus grande rigueur morale ! Quand les Carceri Nuove (Nouvelles prisons) furent construites sur la via Giulia, en 1657, le bâtiment de Tor di Nona servit un temps aux activités de l’Arciconfraternita di San Gerolamo della Fraternità. Mais le lieu, doté d’une réputation exécrable, fut finalement abandonné.

 

En 1667, l’ex reine Christine de Suède, émigrée à Rome, obtint du pape Clément IX Rospigliosi (1667 / 1669) l’autorisation de faire transformer le bâtiment en théâtre[1] ! Généralement, les souverains pontifes étaient opposés aux représentations publiques de théâtre et d’opéra qu’ils n’autorisaient que pendant la période du Carnaval. Rome possédait des théâtres privés dans les palais des grandes familles aristocratiques, mais la ville ne possédait pas de salle publique alors que plusieurs villes italiennes et européennes en bénéficiaient déjà. La réalisation du théâtre fut confiée à Carlo Fontana (1638 / 1714) qui réalisa, dans les anciens bâtiments, en 1670, une salle toute en bois, elliptique, resserrée vers la scène alors qu’elles étaient généralement en amphithéâtre ou en U, avec une superposition de six ou sept étages de galeries contenant chacune 21 loges compartimentées et un couloir extérieur pour les desservir. Christine de Suède y installa, avec l'accord du pape, une troupe de chanteurs et, pour la première fois à Rome, les rôles féminins n’y étaient plus tenus par des castrats ou des jeunes hommes, mais par des femmes ! Le Teatro Tor di Nona ouvrit ses portes en 1670 avec « Le Scaramouche courageux ». Le Tout-Rome s’y précipita et les cardinaux n’y furent pas les derniers ! Alessandro Scarlatti, devenu maître de chapelle de Christine de Suède, composera pour le théâtre l'Onesta negli amori (L'Honnêteté dans l'amour), et Non Tutto il mal viene per nuocere (A quelque chose malheur est bon). Ces spectacles déplurent tellement à l’Église que le théâtre fut fermé par Clément X Altieri (1670 / 1676) et, pour faire bonne mesure, tous les lieux de spectacle payant en 1697 par Innocent XII (1691 / 1700)[2] ! Reconstruit en 1733 sous Clément XII Corsini (1730 / 1740) avec une salle de forme quasi-circulaire, le théâtre subit un incendie en 1781. Réédifié une nouvelle fois en 1795, il devint alors le théâtre « Apollo ». Rénové en 1829 par Guiseppe Valadier, il accueillera les premières des opéras de Verdi, Le Trouvère (1853) et Le Bal masqué (1859).

 

« Les Italiens ont le goût des spectacles plus qu’aucune autre nation ; comme ils n’ont pas moins celui de la musique, ils ne séparent guère l’un de l’autre ; de sorte que le plus souvent la tragédie, la comédie et la farce, tout chez eux est opéra »[3].

 

Endommagé suite à la crue du Tibre de 1870 (voir le repère sous la plaque de la via Tor di Nona), le bâtiment a été démoli en 1888 lors de la construction des digues le long du fleuve, cette section de digue prenant le nom de Lungotevere Tor di Nona. La via, abandonnée, fut squattée et décorée de fresques. En 2006, la municipalité réhabilitait la zone en conservant, au n°28, le dessin de l’âne volant, symbole de liberté et d’utopie (voir photo).

 


[1] Jean-Claude Brennac. « Théâtres romains pour reines venues du Nord ». Site de Opéra baroque. 2006.

[2] Sergio Rotondi. « L’architecture théâtrale et l’espace urbain dans la recherche de Carlo Fontana ». In « Les lieux du spectacle dans l’Europe du XVIIe siècle ». 2006.

[3] Président De Brosse. « Lettres d’Italie ». 1740.

 

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