Parione - Entre Campo dei Fiori et place Navone (25/26). Au secours, ils veulent faire taire Pasquino !
Pasquino muselé ?
/image%2F1313864%2F20240310%2Fob_1e212b_parione-pasquino-4.jpg)
Lors d’un passage à Rome, qu’elle ne fut pas ma stupéfaction en découvrant un Pasquino nettoyé, astiqué, blanchit, bref, « désinfecté » (photo) ! La dernière version du « Guide du Routard » m’avait mis la puce à l’oreille en annonçant dans un encart : « Encore aujourd’hui, on peut voir à côté de la statue (car elle a entièrement été rénovée et qu’il est désormais interdit d’y coller des papiers) un panneau où l’on peut toujours afficher ses revendications ». Quel est l’esprit bureaucratique et liberticide qui peut penser que Pasquino puisse s’exprimer par l’intermédiaire d’un « panneau d’expression libre » ? Est-ce un trop zélé restaurateur qui fait passer la préservation de ce caillou avant le symbole qu’il représente ? Que vaut la statue de Pasquino ? Rien. C’est un morceau informe, mutilé, sans intérêt artistique. Son intérêt est historique, politique et culturel par l’expression du peuple romain qu’il assure depuis cinq siècles, au mépris du danger et des menaces de condamnation. Nos démocraties européennes sont-elles tombées si bas que l’on préfère un bloc de pierre informe à la libre expression populaire ?
J’étais venu faire visiter Rome montrant, à l’occasion, une tradition séculaire d’expression populaire même si, bien sûr, celle-ci peut paraître désuète à l’ère d’internet. Déception ! Pasquino était la dernière des statues de Rome qui parlait encore, Marforio est prisonnier d’un musée, l’abate Luigi d’un parking, Madama Lucrezia est dans un coin perdu, le mur du Babuino a été nettoyé et blanchi, et Facchino est totalement oublié. Mais il reste un espoir, timidement, les années suivantes, réapparaissent des papiers collés sur le socle de la statue ou les bornes en pierre qui l’entourent. En mai 2024, Pasquino s’enveloppait dans le drapeau arc-en-ciel des pacifistes italiens ! En novembre 2025, enveloppé dans un linceul, il proclamait sa solidarité avec la population de l’enclave de Gaza…
|
Si, so’ de marmo, e nun lo lego,
ma so’ millani, pure se non ve pare,
che, cos ta bocca de pietra, ho sbugiardato
le prepotenze de chi c’ha er potere
de vita e morte su un popolo schiacciato
e de sordi e ricatti me ne frego.
Voi si, parete vivi : ma arc ore c’è na pietra.
E state zitti mentre ‘n artro boaiacca
Massacra e affama: manco cambiante faccia.
S’era detto mai piu , ma no’ se rifà.
Siete gli stessi che, a Roma, proprio qua
facevate spalluce e non la vedevate
la gente que spariva, e le retate.
Ma ricordateve :
er marmo è duro, en un se scorda gnente
Oggi se vede chi sta coia boia o co’ la pora gente.
Chi vede et massacro ‘n Palestina en un dice gnente
Nun venga a dimme d’esse umano che è indecente.
(mo’ ma rivorto drentro a sto sudario
Pe’ nun scordà chi soffre ner calvario)
|
Oui, j’suis de marbre, je l’nie pas,
mais j’suis millénaire, même si tu l’penses pas,
qu’avec cette bouche de pierre, j’ai dénoncé
l’harcèlement de ceux qu’ont l’pouvoir
de vie et mort sur un peuple écrasé
d’la surdité, du chantage, j’m’en fiche.
Vous, oui, semblez vivant : mais y’a une pierre ici.
Vous restez muets pendant qu’un autr’ bourreau
massacre et affame : sans changer de face.
S’était dit plus jamais, mais il le refait.
Z’êtes les mêmes qui à Rome, ici même,
haussiez les épaules et n’avez pas vu
les gens qui disparaissent, et les raids.
Mais souvenez-vous :
l’marbre est dur, et il n’oublie rien.
Aujourd'hui, on voit qui est avec le bourreau ou les pauvres gens
Qui voit le massacre en Palestine et n'dit rien
Ne vient pas m’dire que tu es humain c’est indécent.
(j’retourne dans ce linceul
Pour que personne n’oublie qui souffre le martyr)
Traduction personnelle
|
Gloire aux Romains qui osent défier, comme pendant les cinq siècles précédents, les interdits absurdes qui tentent de limiter la liberté d'expression [1] !
[1] Lors de mes passages suivants, j’ai pu constater que le panneau d’expression libre disparaissait ou réapparaissait, ainsi que des affichettes collées sur le socle de la statue !