Une grande place sans attrait - Mais une porte magique vers d'autres mondes

 

Rome Esquilino Piazza VE II

La piazza Vittorio Emanuele II est une grande place rectangulaire, bordée d’immeubles à arcades, une de ces constructions de la fin du XIXe siècle, plus inspirée de l’architecture piémontaise aux immeubles pompeux et gris, que romaine plus simple et plus colorée.

« … un de ces buildings du début du siècle, de quoi vous donner un ennui mortel et une bobine d’enterrement. Tenez, juste le contraire de la couleur de Rome, du ciel et de l’éblouissant soleil de Rome »[1].

Le centre de la place est occupé par un jardin où l’on peut encore voir les restes d'une fontaine monumentale réalisée sous Marc-Aurèle Alexandre Sévère (208 / 235). La fontaine servait de château d'eau, recueillait l'eau de deux aqueducs et la redistribuait à plusieurs zones de la ville par trois canaux de sortie.

Non loin se dresse un curieux monument. Dans un mur est représenté l’encadrement d’une porte, surmonté de signes cabalistiques et de sentences hébraïques et latines, entouré de deux statues du dieu égyptien Beth lesquelles proviendraient des caves du Quirinal. Beth (ou Bès) est une espèce de nain barbu et ventru, ayant des oreilles et une queue de lion. Contrairement aux autres dieux égyptiens, il est toujours représenté de face. Quoique bien laid, c’est un dieu bienfaisant, protecteur des foyers, dieu du mariage, de la grossesse, de la musique et de la danse ! La porte date, elle, de 1677. Ce sont les seuls restes de la demeure et du jardin du marquis Massimiliano Palombara da Pietraforte : la « Porte Magique » ou « Porte des cieux », ou « Porte hermétique ». De temps en temps, dit-on, des magiciens y pratiqueraient encore des rites secrets.

Le marquis Massimiliano Palombara da Pietraforte était fasciné par les sciences ésotériques et aurait été membre de la Rose-Croix. Sa richesse et sa position sociale lui permettaient de tenir des réunions plus ou moins secrètes avec des personnalités importantes qui ont partagé ses centres d’intérêt. On prétend que la Reine Christine de Suède (qui correspondait avec Descartes), ou l'astronome Domenico Cassini auraient participé à ces séances magiques. Une légende veut que le marquis ait commandité des expériences qui lui auraient permis de transformer la matière en or ! Mais, une nuit, le magicien à son service se serait promptement sauvé en ayant appris que les soldats du pape le recherchaient, laissant derrière lui ses papiers remplis de formules magiques. Personne ne pouvant les interpréter, le marquis Massimiliano Palombara les auraient alors fait retranscrire sur les portes de son laboratoire. La « porte » est aussi un symbole, celui du passage qu’il faut suivre pour passer d’un monde dans l’autre, pour transmuter le vil plomb en or.

Malheureusement la villa Palombara a été complètement démolie à la fin du XIXe siècle avec l’urbanisation de la zone. Si vous souhaitez néanmoins retrouver la formule de la pierre philosophale, voici les indications de la porte magique. Un grand disque domine l’imposte. Il comporte deux triangles opposés dans la forme de l’étoile de David, encerclés par la devise « TRI SVNT MIRABILIA DEVS ET LE HOMO MATER ET LA VIERGE TRINVS ET VNVS », Oui ? Un cercle est inscrit dans la base de l’étoile de David, avec la devise « CENTRVM DANS TRIGONO CENTRI ». Tout s’éclaire ! Sur la partie supérieure de l’imposte est marqué, en hébreu, « RUAH ELOHIM », et immédiatement en dessous : « HORTI MAGICI INGRESSVM HESPERIVS CVSTODIT DRACO ET SINUS ALCIDE COLCHICAS DELICIAS NON GVSTASSET IASON »[2]. Avec un peu de réflexion, cela devrait néanmoins vous suffire pour obtenir aisément un lingot d’or dans votre cuisine. En conséquence, je ne vous communiquerai pas les autres signes, hormis les six signes astrologiques du Zodiac (Jupiter, Mars, Mercure, Mercure renversé, Saturne et Vénus) ni les formules portées sur les jambages de la porte magique. Ils sont tout autant… ésotériques !

Ce coin du square est des plus calmes, essentiellement fréquenté par des meutes de chats qui envahissent les parterres et les ruines de la Porte magique. Mais ne dit-on pas que les chats sont un peu sorciers ? Peut-être sont-ils les serviteurs de la porte ?


[1] Carlo Emilio Gadda. « L'Affreux pastis de la rue des Merles ». 1963.

[2] « Trois sont les merveilles : Dieu et homme, mère et vierge, celle et les trois » ; « Le centre est dans le triangle du centre » ; « esprit saint » ; « Le dragon des monstres des Hespérides au-dessus de l'entrée du jardin magique, et sans Hercule Jason n'aurait pas goûté les plaisirs de Colchis » (sans garanties pour la traduction !).

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