Les accords de Latran et la démolition de la Spina di Borgo

 

Rome Borgo Spina di Borgo

Quand les troupes du Roi d’Italie, Vittorio-Emanuele II, pénètrent dans Rome, le 20 septembre 1870, le pape Pie IX Feretti (1846 / 1878) quitte son palais du Quirinal (dont le personnel ferme toutes les portes et emmène les clefs !) et se réfugie à Saint-Pierre. Il refuse de reconnaître Rome comme capitale du nouvel Etat italien et adjure les Romains de ne pas collaborer avec son gouvernement. Celui-ci doit donc conquérir sa capitale contre le Vatican dont la puissance est illustrée par la coupole de la basilique Saint Pierre qui domine Rome, les papes ayant défendu la construction d'édifices de plus de cinq étages pour marquer leur prééminence sur la ville.

La guéguerre entre le nouvel Etat Italien et le Vatican se termine finalement en février 1929 avec les accords signés au palais du Latran par Mussolini, représentant l’Etat italien, et le secrétaire d’Etat du pape. Le pape admet, enfin, qu’il n’est plus une puissance séculière et que son Etat se limite désormais à la cité du Vatican. En échange, le catholicisme est reconnu comme religion d’Etat en Italie. Du même coup, cet accord ressuscite une idée ancienne : la création d'une grande artère reliant le Vatican au centre de Rome. Le gouvernement fasciste décide alors d’ouvrir la via della Conciliazione, une voie monumentale symbolisant la nouvelle entente entre les pouvoirs temporels et spirituels. Le choix est fait de démolir tous les bâtiments situés entre les deux rues parallèles allant du château Saint-Ange à la basilique Saint-Pierre, les Borgo Vecchio et Nuovo, que les Romains appelaient « la spina di Borgo » (l'épine du Borgo, en référence au muret qui délimitait la piste au centre des cirques romains).

Des plans avaient été établis à plusieurs reprises pour la construction d'un lien entre le Vatican et le centre de Rome. Alberti avait proposé un plan en V ouvert sur la basilique Saint-Pierre. Le Bernin avait prévu de démolir un carré d'environ 100 mètres, en face de la place Saint-Pierre, fermant l'espace avec une troisième colonnade (ou « Terzo braccio ») pour faire correspondre les deux colonnades déjà réalisées. Cela devait permettre aux pèlerins de déboucher sur la place, en passant d’espaces fermés et sombres (les différentes rues médiévales aboutissant au Vatican) à un large espace ouvert, lumineux, symétrique. Mais le pouvoir papal avait reculé devant le coût estimé des indemnisations. Napoléon Ier l’avait également envisagé mais n’eut pas le temps de le réaliser.

La démolition de la spina di Borgo est lancée symboliquement  le 29 Octobre 1936 avec un coup de pioche magistral et dictatorial contre le premier bâtiment par « l’Emir à plumet », la « Ganache en Chef », le « Dindon fanatique », le « Picrochole à plumeau », la « Tête de Mort en houppette »[1], lequel avait enfilé pour l’occasion l'uniforme de capitaine général de la milice. Coup de pioche soigneusement relayé dans toute l’Italie par la propagande fasciste, Mussolini participant à recréer la « grandeur de la Rome d’Auguste ».

Mais cette réalisation a entraîné la disparition d’un quartier médiéval et Renaissance, la destruction de 142 immeubles, des palais Convertendi (de Bramante et Baldassare Peruzzi), Jacopo da Brescia, du Gouverneur, Alicorni, Accoramboni (de Carlo Maderno) et l'église de Saint-Jacques de Scossacavalli. Les façades des bâtiments qui bordent cette nouvelle artère ne correspondant pas toujours à l’alignement voulu, de nouvelles façades ont été érigées en intégrant parfois des éléments des anciens palais ! A remarquer toutefois le palais Torlonia (1496 / 1504) dont l’aspect extérieur est très voisin du Palais de la Chancellerie près de la piazza dei Fiori. Quand au coût de l’opération, il devait être couvert par un partenariat public/privé (tiens, déjà !), avec une enveloppe moyenne de 50 lires d’indemnisation par habitant[2]. Quant au relogement des habitants, il semble qu’il n’était tout simplement pas assuré.

Pour accroître les effets de perspective mais aussi de grandeur et faire pendant à l’obélisque géant de la Place Saint-Pierre, une double rangée de lampadaires en forme d’obélisques, était prévue. Cette idée, assez ridicule en soi (des obélisques-lampadaires !), n’a toutefois été réalisée qu’en 1950 pour le Jubilé. Ces obélisques-lampadaires ont été immédiatement rebaptisés par les Romains de « suppositoires de Mussolini » ! Et il est vrai qu’ils passent mal !


[1] Surnoms de Mussolini donnés par Carlo Emilio Gadda dans son roman « L’affreux pastis de la rue des Merles ». 1963.

[2] Fabien Mazenod. « Patrimoine et marché immobilier : la rénovation urbaine à Rome pendant le fascisme ». 2013.

Liste des promenades dans Rome et liste des promenades dans le rione de Borgo

Télécharger le document intégral sur https://sites.google.com/site/notesditinerancesarome/rome-par-quartiers