Des règles administratives qu’il faudrait aussi faire évoluer

 

Cameroun Nord Maroua ETA:CRA Les écoles

A la sortie Sud de Maroua, en direction de la ville de N’Gaoundéré, sont situés les bâtiments des écoles d’agriculture : l’Ecole Technique d’Agriculture et le Collège Régional d’Agriculture, soit « étacra » en langage d’initié ! 

Le plus extraordinaire c’est qu’en passant d’une zone de hauts plateaux « frais » et humides, l’Ouest camerounais, à la grande forêt équatoriale chaude et moite, le Sud camerounais, puis à la savane torride et sèche, le Nord camerounais, vous retrouvez, à chaque endroit, les mêmes bâtiments scolaires : même architecture, mêmes formes, même couleur, mêmes rideaux à ramages aux fenêtres, mêmes tables dont les pieds n’ont pas été débarrassés des bandes de papier de protection, même inutilisation du matériel pédagogique faute de consommables ! Derrière l’apparente diversité des régions et des climats, les mêmes pratiques et les mêmes résultats.

Dans cette région, nous visitons un centre de formation de jeunes agriculteurs. Le centre est composé d’un ensemble de grandes cases rondes, des boukarous, dans lesquels sont installés des bureaux, des salles de cours, mais aussi des logements pour les couples de jeunes agriculteurs qui viennent fréquenter ce centre. Hommes et femmes suivent chacun des cours spécialisés, pour les premiers sur l’agriculture, l’entretien des bœufs de trait, les différents aspects techniques de la production et du stockage des produits agricoles et alimentaires, pour les secondes sur la diététique, la santé, l’éducation des enfants, la conduite de petits élevages d’appoint, reproduisant ainsi la spécialisation des activités selon le sexe.

Les établissements de Maroua possèdent une très grande exploitation agricole avec de vastes bâtiments d’élevage, d’importantes surfaces cultivables et de nombreux arbres fruitiers, mais l’ensemble apparaît fort mal entretenu, voire laissé à l’abandon. Seules quelques truies et leurs porcelets occupent l’immense porcherie, une grande partie des terres n'est pas exploitée faute de matériel en état de marche et le verger est abandonné pour une large partie depuis que la pompe à eau est tombée en panne. De plus, pour ce qui est encore entretenu, il semblerait que ce soit davantage pour un usage individuel, l’un fait ensemencer des champs mais vend à son profit la récolte d’oignons, l’autre ramasse les fruits, mangues et bananes et récupère le produit de la vente ! 

Il faut dire que le système comptable des établissements publics ne favorise pas une gestion rationnelle de l’exploitation agricole. Le produit de la vente des productions de la ferme, oignons, légumes, fruits ou viande, ne peut-être reversé dans le budget de l’établissement pour faire les investissements qui sont nécessaires en matériel ou en achats d’animaux, ou pour assurer les réparations indispensables, les achats de consommables, gasoil, engrais, produits phytosanitaires et aliments du bétail. Il ne peut pas davantage permettre d’acheter du matériel pédagogique. Non, il doit être reversé intégralement au Trésor public et disparaît donc dans l’ensemble des ressources de l’Etat national ! Pour ce qui est des dépenses indispensables, liées à la production agricole et à l’élevage de la ferme, celles-ci doivent être inclues dans le budget prévisionnel de l’école qui est déterminé à Yaoundé, par les services du ministère, sans tenir compte des besoins réels sur place. Cette règle administrative est peut-être très efficace pour éviter, à priori, les malversations et détournements des recettes lors de la vente des produits de l’exploitation, mais elle empêche toute initiative et même tout fonctionnement d’une entreprise agricole soumise à des aléas climatiques, de matériel ou humains. Bref, faute de pouvoir faire fonctionner l’exploitation agricole, chacun s’en sert comme il l’entend.

« - Mais, c’est donc tous des gredins dans ce pays ? (...). 

- Mon cher, vous savez, les pays neufs... »[1].

Cet exemple souligne l’ampleur des difficultés à surmonter pour assurer la mise en place d’un service public efficace dans un pays où l’Etat-Nation est une création récente à l’échelle historique, laquelle induit des règles économiques et sociales nouvelles. La structure d’Etat vient se superposer sur des règles sociales, des pratiques et des habitudes antérieures qui ont leur propre logique. De plus les règles nouvelles ne sont pas nécessairement pertinentes d’un point de vue économique. Pour faire bouger les choses, il faut donc développer une énergie importante, pas nécessairement suivie de résultats, et de toute façon assez usante.


[1] Alphonse Daudet. « Tartarin de Tarascon ». 1872.

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