Une voiture à problèmes – Un inconnu nommé Kafka

 

Tchéquie Skoda

Au lendemain de la Révolution, à nos yeux de Français, le parc automobile est alors une des caractéristiques insolites de la ville. Il est composé de véhicules inhabituels pour nous : quelques Lada soviétiques, des Fiat Polski, mais aussi des Trabant et des Wartburg en provenance de R.D.A, de drôles de petites voitures propulsées par des moteurs de moto à deux temps avec deux ou trois cylindres, et enfin des voitures fabriquées en Tchécoslovaquie, à Plzen : les Škoda ! 

Il faut avouer par contre que nous étions familiarisés avec cette dernière marque pour avoir « bénéficié », dans les années 70, des services d’un de ces modèles, la 110. Celle-ci était vendue en Europe occidentale à un prix défiant toute concurrence, prix auquel – nous étions alors un jeune ménage - nous n’avions pu résister. Extérieurement, elle ressemblait beaucoup à notre bonne vieille Dauphine Renault dont la commercialisation s’était déjà arrêtée depuis quelques années. Elle présentait cependant quelques caractéristiques remarquables : un moteur arrière de 1100 cm3, posé transversalement, des phares dont l’optique basculait pour changer plus facilement les lampes, un essuie-glace à quatre vitesses (!), un espace de rangement situé entre le dossier des places arrière et le moteur et… une magnifique trousse de dépannage. Si l’avantage des essuie-glaces à quatre vitesses ne nous a pas sauté aux yeux immédiatement, nous avons très vite compris la nécessité de la trousse à outils, encore qu’il aurait fallu savoir s’en servir ! 

Si nous savions quand nous partions, nous n’étions jamais assurés de notre heure ou de notre jour d’arrivée. Dans les vingt premiers milliers de kilomètres, cette voiture nous aura causé tous les embarras d’un véhicule « capitaliste » ayant au moins deux ou trois cent mille kilomètres au compteur : cardans, batterie, disque d’embrayage, joint de culasse, train de pneus, bras de direction, que sais-je ? J’en oublie. Sans compter quelques facéties. Par exemple, en doublant un camion dans une côte – Si ! Elle était quand même capable de doubler des camions – et voulant rétrograder pour reprendre de la puissance, le levier de vitesse m’est resté dans la main ! Il s’était tout simplement dévissé. Aussi, par la suite, le maniement du levier de vitesse exigeait, outre le déplacement du levier d’un rapport à un autre, un mouvement circulaire du poignet pour le revisser systématiquement. Il n’était alors pas rare de voir dans Prague des Škoda abandonnées au bord des routes pour cause d’ennuis mécaniques et, le dimanche matin, sur les trottoirs de la ville, les Pragois armés de leur trousse à outils entretenir et réparer leur véhicule.

Autre particularité de la Prague de l’année 90 : l’absence totale de référence à Kafka ! Son nom n’était jamais cité dans les dépliants touristiques, aucune plaque sur les immeubles ne rappelait les lieux où il vécut. Dans la Prague du socialisme réel, Kafka n’existait tout simplement pas. Il faut dire que le malheureux cumulait vraiment tous les handicaps : juif, certes né en Bohême mais de culture allemande, une œuvre qui ne peut être rattachée à aucune école littéraire, et des thèmes qui, en première lecture, pourraient faire croire qu’il eut la prémonition du socialisme bureaucratique ! C’était vraiment très simple de se débarrasser de ce gêneur au nom du nationalisme tchèque. Kafka était tout simplement un écrivain allemand, de cette minorité qui opprima la Bohême depuis la défaite de la Montagne Blanche, en 1620. Il ne devait donc pas mériter de figurer parmi les auteurs nationaux. Et pourtant, comme Jaroslav Hašek avec son brave soldat Chvéïk, Kafka pousse les situations de la vie sociale jusqu’à l’absurde en déroulant la simple logique de leurs règles. Hašek dissimule son humour acide derrière une bonhomie d’ivrogne et un rire énorme, Kafka camoufle son ironie avec l’usage de la rigueur et de la méthode plus propres à la culture allemande et en le teintant du mysticisme de la kabbale. Que cet écrivain, tout inclassable qu’il puisse paraître, soit parfaitement ignoré dans sa ville ne cessait de nous étonner, car pour retrouver sa trace, il fallait alors mener des investigations quasi policières, en ayant en main son Journal ou ses biographies. Même si quelques rues ont changé de nom et certaines des maisons qu’il habita furent détruites, cela ne devait pourtant pas être trop difficile car Kafka demeura presque toujours au cœur de la « Petite Mère »[1]. Mais encore fallait-il penser à partir en voyage avec tous ces ouvrages de référence pour pouvoir mener à bien son enquête ! Et je dois bien avouer que cela n’avait pas été le cas, persuadé que nous étions que Kafka était un auteur dont la ville se faisait gloire. Ce n’était malheureusement pas le cas !


[1] « Prague ne nous lâchera pas. Ni l’un ni l’autre. Cette petite mère a des griffes ». Lettre de Kafka de 1902.

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