Une sculpture exceptionnelle de Bernini – Dans une configuration qui relève du spectacle

 

Rome Sallustiano Santa Maria della Vittoria

Le monument le plus fréquenté du quartier, encore que très modestement, c’est l’église de Santa Maria de la Vittoria avec sa très fameuse sculpture du Bernin de la Transverbération de Sainte-Thérèse-d’Avila. L’église  est située à quelques pas de la Place de la République, via XX Settembre. Reconstruite sur un projet de Carlo Maderno, elle célèbre la victoire des catholiques contre les protestants à la Montagne blanche, dans les environs de Prague en 1620. C’est une église modestement baroque avec tout ce qu’il faut de marbres colorés et de surcharges décoratives pour ne pas impressionner un Français.

Un des personnages du roman de Zola « Rome » s’y rend très régulièrement pour des extases artistiques…

 « Ah ! Mon ami, déclara-t-il de son air las, les yeux noyés de mauve, ah ! Mon ami, vous n’avez pas idée de son troublant et délicieux réveil, ce matin… Une vierge ignorante et pure, et qui, brisée de volupté, ouvre languissamment les yeux, encore pâmée d’avoir été possédée par Jésus… Ah ! C’est à mourir ! »[1]

Cette sculpture fut l’objet, est d’ailleurs toujours l’objet, d’une vive polémique même si tous s’accordent à reconnaître la dextérité du maître dans l’exécution de l’œuvre. La scène représente le moment suprême de l’extase divine telle que l’a décrit Sainte-Thérèse d’Avila.

« Un jour, un ange d’une beauté incommensurable m’apparut. Je vis dans sa main une longue lance dont l’extrémité paraissait une pointe de feu. Celle-ci, me sembla-t-il, me frappa plusieurs fois au cœur, faisant pénétrer ce feu à l’intérieur de moi. La douleur était si réelle que je criais plusieurs fois. Et pourtant, cela était si doux que je ne voulais point m’en libérer. Aucune joie terrestre ne peut donner une telle satisfaction. Quand l’ange retira sa lance, je restai là, avec un immense amour de Dieu ».

La sculpture, toute du marbre le plus blanc et le plus fin, est placée dans une niche elliptique, encadrée de doubles colonnes, située en hauteur derrière l’autel de la chapelle latérale gauche. Une source de lumière naturelle est dissimulée derrière le fronton brisé de la niche et, accompagnée par de fins rayons dorés qui descendent en s’évasant, elle vient baigner la sculpture d’une lumière claire et tamisée. Les visages sont exquis, les drapés de la robe de la Sainte admirables, et le dynamisme des gestes et des attitudes rend l’ensemble vivant.

Mais une fois l’admiration pour la prouesse artistique passée, on se rend compte que l’on n’est pas seul à admirer la scène. Je ne parle pas des quelques touristes plus ou moins égarés ici ou des admirateurs du Bernin faisant le tour de ses œuvres romaines, ils sont rares, mais bien des membres de la famille Cornaro, représentés en marbre, dans des loges de théâtre, sur les murs latéraux de la chapelle. Ces gens là regardent, discutent, apprécient le spectacle depuis quatre cent ans, comme s’ils assistaient à la représentation d’un nouvel opéra, savourant la voix de la cantatrice ou estimant l’imagination du metteur en scène ! On est à la fois frustré de constater de n’être pas seul à admirer l’œuvre, et en même temps l’on est scandalisé que ces gens puissent se comporter avec tant de légèreté et de désinvolture face à une situation qui devrait les conduire plutôt au recueillement et à la dévotion. Ils parlent entre eux, s’apostrophent et jugent manifestement de la qualité du spectacle ! Du coup, cette représentation, cette mise en scène, porte en elle la critique de l’œuvre. Ce que ces gens là regardent avec aussi peu de sérieux ne peut-être une scène divine, mais bien une action plus triviale, celle de la jouissance érotique d’une femme. On ne peut pourtant pas suspecter Le Bernin d’irrespect envers la religion ! C’est donc qu’à l’époque baroque l’art de la représentation était considéré comme la vie même.

Mais, ce matin, la lumière naturelle ne pénètre pas bien par l’oculus et c’est un petit jour triste qui baigne la Sainte de sa lumière et la fait paraître un peu poussiéreuse. Pas d’extase donc, ni sacrée, ni triviale. Mais quand même, quel remarquable toupet de la part du Bernin que d’avoir fait de cette œuvre le centre d’une scène de théâtre ! Cela vaut le coup d’y venir et d’y revenir régulièrement. Je n’y manque jamais à chacun de mes voyages à Rome.